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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Pierre Bellemare

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Jean2

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Mar 30 Oct - 9:26

Oups ...
J'allais justement boire mon infusion ... Sad
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 30 Oct - 9:54

Tu peux J2 Exclamation Tu ne risques rien piske tu ne travailles pas dans les Labo., Hamilton Exclamation ........... Basketball
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 30 Oct - 19:32

Bon début dans la vie

Raymond ne sait plus où il en est... Marilyn, sa petite Marilyn, est en prison. A dix-neuf ans... Il n'avait jamais pensé que les choses puissent tourner comme ça... S'il avait su, il n'aurait pas porté plainte. Mais il a porté plainte, contre sa propre enfant, et par l'implacable logique de la justice, Marilyn, son petit ange, se retrouve derrière les barreaux. Quelque part la tendresse aveugle de Raymond, au lieu de préparer un ange à affronter les épreuves de la vie, cette tendresse a fabriqué un monstre complètement dénué de sens moral, une machine à tuer sous l'apparence d'une jolie fille.
Raymond est chauffeur de poids lourd et son travail, dans la période bénie des années soixante-dix, l'emmène souvent bien au-delà des frontières. Belle occasion pour faire découvrir le monde à la petite Marilyn. Au moment des vacances scolaires, Raymond propose donc à sa gamine de l'accompagner sur les routes d'Europe. Et Josette, la mère de famille, le coeur un peu serré, les voit s'éloigner tous les deux pour de longs voyages.
Mais, au bout du compte, ils finissent toujours par rentrer à la maison, les yeux pleins d'images pittoresques, la mémoire pleine d'anecdotes, de charmantes aventures, de fous rires. De bons moments que la famille revit en rangeant les photos dans les albums. Une famille heureuse.
Marilyn grandit : ses résultats scolaires sont bons. Elle est décidément jolie et soigne sa forme physique en s'adonnant avec passion aux joies de la natation. Elle est même très bonne dans cette discipline : ses professeurs l'encouragent et chaque dimanche elle aligne des longueurs de bassin. Ses parents, pour la suivre de plus près encore dans ses progrès, ont appris à chronométrer les performances de la petite.
Après la natation, les promenades, les balades à vélo. Quand on les voit passer, pas de doute, Marilyn attire tous les regards - jolie, sportive, réservée.
Bah, le temps des garçons viendra plus tard. Pour l'instant Marilyn est parvenue en sélection nationale. Peut-être une future championne, peut-être la gloire des premières pages des journaux, les jeux Olympiques...
La notoriété dans les journaux, Marilyn va y parvenir, mais par un tout autre moyen : un jour cette enfant plus que sage croise le regard de Francis, un joli blond de vingt-deux ans. Il faut dire que Francis, dont on ne sait pas vraiment d'où il sort, fait tout pour qu'on le remarque et surtout pour que les filles prennent conscience de son existence : au volant d'une "tire" bricolée, hors d'âge, tonitruante, il parcourt le plus vite possible les rues de la cité, en faisant hurler la radio qui orne son tableau de bord. Marilyn découvre soudain qu'il existe des garçons dont l'existence ne se déroule pas entre papa, maman, la piscine et les cours de secrétariat du lycée. Elle ignore qu'il est barreur, qu'on ne connaît que lui au commissariat de police, qu'il vit de petits boulots plus ou moins louches. Marilyn fait la connaissance de Francis. Il l'intéresse... pour son plus grand malheur.
Francis, de son côté, est vivement intéressé par cette jolie blonde, vedette de son collège, qui ressemble un peu à Nathalie Baye. Quel joli morceau pour son tableau de chasse !...
Marilyn, sortie du cocon familial, est fascinée par les propos révoltés de Francis : il en veut à la société qui lui reprend tout l'argent qu'il gagne. Il veut "recommencer à zéro" (alors qui'l n'a pas encore commencé !) Il aimerait partir en Australie, il voudrait se payer une Porsche, seule voiture vraiment digne de ses compétences. Il voudrait la télé-couleur, un magnétoscope, une chaîne fi-i... Marilyn frémit d'aise devant ce garçon qui a tant besoin qu'on l'aime...
A partir de ce moment Raymond et Josette, sans comprendre pourquoi, perdent le contact avec leur fille : son joli regard si clair fuit le leur. Pis encore, elle s'absente de ses cours, rate les rendez-vous pris pour améliorer ses scores en natation. De toute évidence elle mène une double vie. Ils ne tardent pas à apprendre qui est la cause de ces changements. Ils ignorent encore que, le soir, à la nuit tombée, Marilyn se glisse par le balcon de sa chambre pour aller rejoindre Francis. Oh, pas pour des orgies, pas même pour aller tâter des paradis artificiels... Pour vivre autre chose dans un univers moins aseptisé que celui que lui offrent ses parents et son monde scolaire et sportif... Pour rêver, changer d'échelle de valeurs, pour être amoureuse.
Francis pourtant, un beau soir, sonne chez les parents de sa bien-aimée : il demande officiellement l'autorisation de sortir avec leur fille. Raymond, révulsé devant tant d'impudence, refuse à demi : jamais en semaine. Peut-être est-ce là leur erreur... qui pourrait bien leur être fatale.
Marilyn et Francis se rencontrent désormais chez Jean-Michel, un garçon qui, lui aussi, a des problèmes. Mais, malgré sa timidité et son air effacé, malgré sa situation de chômeur, Jean-Michel, éperdu d'admiration pour Francis, possède un bien appréciable pour les jeunes amoureux : un appartement où ils peuvent se retrouver loin du monde des adultes. Marilyn ne voit d'ailleurs plus beaucoup ses "vieux". Uniquement pour réclamer de l'argent de poche... que Raymond et Josette, scandalisés par les événements mais prêts à tout pour récupérer leur fille, donnent en poussant des soupirs.
Cependant Marilyn, de plus en plus amoureuse, lors d'une demande d'argent de poche, réussit à subtiliser la carte bleue de ses parents. Bientôt Francis peut regarder la télé-couleur et même écouter ses disques de rock sur sa chaîne tant désirée.
Francis sonne à nouveau chez Raymond et Josette : l'accueil est plus que froid. Il doit fuir sous les insultes : décidément ces parents ne sont pas fréquentables. De vrais empêcheurs de vivre... Sans un langage courant mais inhabituel pour elle, Marilyn déclare tout net à ses deux amis : "Mes parents me font ch..." On dirait le langage de l'Agrippine de Brétecher.
Ils la fonch... Le mieux serait qu'ils disparaissent. Après tout ils ont fait leur pelote. Fille unique, Marilyn hériterait d'un joli capital : cinq cent mille francs au bas mot. Pas mal : de quoi s'offrir la Porsche (d'occasion bien sûr), l'Australie... la grande vie.
Oui, mais voilà : comment s'en débarrasser ?

Jean-Michel, le chômeur à l'air fragile, propose le classique du genre : une carabine 22 long rifle. Il propose même de se charger du "boulot", moyennant la moitié de l'héritage à venir. OK, dit Marilyn, et désormais les promenades du trio sont consacrées à visiter les marchands d'armes. Déception ; il faut compter au moins deux mille francs pour l'achat de l 'engin. Sans compter les cartouches. Il faut trouver autre chose.
Une arbalète : le tueur à gages fragile "sent moins" la chose. Réfléchissons encore... De saines lectures leur donnent la solution : faire sauter les parents dans leur sommeil grâce à une bonbonne de gaz... Le trio infernal n'a pas trop de mal à découvrir sur un chantier et à voler la bonbonne bien pleine indispensable à l'opération. Marilyn ouvre la fenêtre de sa chambre, un soir au clair de lune, et les deux garçons l'aident à introduire l'engin dans l'appartement, le plus près possible de la cloison derrière laquelle Raymond et Josette, inconscients du danger, dorment, ou du moins essaient en pensant au mauvais coton que leur file leur fille.
La suite du plan est simple. Une fois la bonbonne ouverte, le gaz s'échappe et se mêle au gaz de ville car Marilyn a pris soin d'ouvrir les robinets de la cuisinière à gaz de l'appartement. Puis elle s'éloigne prudemment du lieu du futur crime. Tout le monde sait que, une fois l'atmosphère chargée de gaz, la moindre étincelle provoquera une formidable explosion, expédiant ad patres le gentil camionneur et son épouse.
Francis, Marilyn et Jean-Michel passent, peu après, un coup de fil aux parents. Nul doute que cet appel ne suffise pour déclencher l'explosion. Mais au bout du fil, la voix endormie de Raymond répond. Preuve que le stratagème a échoué.
Raymond ne comprend tout d'abord pas quel est cet appel anonyme qui le réveille en plein sommeil. Mais, à demi conscient, il sent l'odeur du gaz qui se répand dans l'appartement.
Debout, il est horrifié en voyant le mécanisme infernal destiné à les tuer. Une fois les fenêtres ouvertes, l'atmosphère purifiée, le gentil camionneur n'a pas de mal à deviner qui sont les auteurs de cette tentative assassine. Révolté, révulsé, il se précipite pour porter plainte.
Pendant ce temps-là, déçu, le trio réfléchit, et sans plus tarder, dès le lendemain matin, part dans la ville voisine pour essayer de trouver une 22 long rifle un peu plus abordable. A leur retour, bredouilles, des la ville voisine, on arrête les monstres, car il n'y a pas d'autre mot pour qualifier le trio.
Jean-Michel, le propre à rien, est tout fier de lui quand les policiers lui confirment qu'il est un "vrai tueur à gages". En effet, quand on lui fait remarquer qu'ils auraient pu non seulement tuer les parents de Marilyn mais encore les cinquante autres habitants de l'immeuble, il rétorque : "Trois morts ou cinquante, c'est la même chose... " A force de voir la télé meurtres en série et catastrophes mondiales, la sensibilité s'émousse, même chez les meilleurs. Alors que dire des pires...


FIN
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MARCO

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Mer 31 Oct - 18:02

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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 31 Oct - 23:28

La problématique de l'aveu

Une jeune fille de dix-huit ans ne s'est pas réveillée ce matin-là. Une jeune fille qui venait de passer l'examen d'une grande école, une jeune fille tranquille, qui vivait dans un pavillon de banlieue tranquille, qui allait partir en vacances au soleil d'Espagne, un 15 août 1988. Une jeune fille au joli sourire, au regard doux, à l'avenir assuré par un travail assidu, la réussite aux examens. Une jeune fille qui faisait la joie de ses parents.
Ce matin-là, elle ne répond pas au téléphone. Au bout du troisième appel, sa mère s'inquiète et son père décide d'aller voir ce qui se passe dans le pavillon qu'elle habite.
Plus jamais il n'oubliera le choc de la découverte du crops de sa fille, dans cette salle de bains ; neuf coups de couteau, le sang, l'horreur totale. La vie bascule pour toujours, le choc est ineffaçable. Désormais, ouvrir une porte de n'importe quelle salle de bains deviendra un cauchemar. La vision ne le quittera plus. La petite soeur de quatre ans, traumatisée à vie, a peur de tout, de sortir seule dans la rue, d'un regard qui s'attarde sur elle : une mèche de cheveux blancs marque la terreur de l'enfant devant la mort de Martine, la grande, la douce soeur aînée, celle qui venait à peine d'entrer dans la vie adulte, après une enfance et une adolescence exemplaires.
On suppose qui'l s'agit de cambrioleurs dérangés dans leurs activités, on les recherche, et l'on n'écoute pas suffisamment la mère de la victime qui dit immédiatement à la police : "Un jeune homme a travaillé dans la maison d'en face pendant quinze jours, il observait sans cesse le voisinage, son comportement était bizarre. Je le connais depuis qu'il est enfant, il est perturbé, interrogez-le !"
On n'écoute pas suffisamment, car on commence par répondre à la maman en larmes : "On ne commence pas une enquête criminelle de la sorte, il faut d'abord procéder par élimination."
C'est ainsi qu'au bout d'un mois, les enquêteurs, ayant donc "procédé par élimination", écarté la suggestion de la mère, après l'avoir examinée rapidement, et n'ayant toujours pas de piste, se penchent avec intérêt sur une dénonciation anonyme.
Au téléphone, une voix jeune déclare abruptement : "C'est untel qui a tué Martine." Il se trouve qu'"Untel" est connu des services de police - cambriole et violence, casier : un bon suspect. Mis en garde à vue, il est, selon l'expression d'un enquêteur, "conduit à avouer qu'il est l'auteur des faits.
Untel est donc présenté devant un juge d'instruction, et là, il se rétracte immédiatement. Refrain connu, chanson mille fois entendue, il prétend que la police l'a battu pour lui extorquer des aveux. En raison de certains détails qui'l semble avoir donné sur ce crime qui'l refuse d'endosser, Untel n'est pas cru. Untel est inculpé, incarcéré, et attend en prison, durant un an, que l'instruction soit close et d'avoir à s'expliquer devant les assises. Il n'est ni le premier ni le dernier à avouer un crime devant la police et à reculer devant les juges. Pendant ce temps, le dénonciateur anonyme le reste.
C'est ici que commence la problématique de l'aveu. L'aveu n'est qu'une présomption et ne doit être pris pour argent comptant qu'accompagné de preuves matérielles solides, d'évidences, de témoignages concordants - bref, celui qui avoue n'est pas forcément coupable. Mais ce présumé coupable (dénoncé par un complice de cambriole, suppose la police) a un casier, et il a avoué : que demande le peuple ?...
Que demande le peuple ? La vérité. De la part du présumé coupable. Mais pour beaucoup la vérité n'est pas un principe, ils jouent avec depuis si longtemps que, peut-être, ils ne savent plus où elle habite, cette vérité. Au cours de ce qui l'a conduit à "se reconnaître l'auteur des faits",, Untel a donné des détails, si l'on peut qualifier ainsi ce qui suit : "La grille du pavillon n'était pas fermée, la jeune fille était en chemise de nuit, le lit était défait, dans la salle de bains il y avait deux bacs..." C'est plutôt maigre, vague - espérons que d'autres détails avaient forgé la conviction des enquêteurs à l'époque, car ceci ne suffit manifestement pas à une inculpation.
Un an passe. La famille de la victime attend le procès, comme une torture nouvelle. Il faudra, aux assises, regarder l'assassin dans son box, écouter ce qui'l dit, notamment qu'il n'est pas l'assassin en question, rester calme, ne pas se laisser emporter par la colère, l'esprit de vengeance, supporter les considérations de la défense, souffrir.
Il se trouve que la famille de Martine, particulièrement digne, est capable d'endurer ce calme imposé par la justice. Mais elle n'est pas au bout de sa peine.
Septembre 1989 : fait divers dans le quartier. Un jeune homme excité - drogué ou paranoïaque, on ne sait - déclenche une bagarre avec un voisin et lui tape dessus sans aucune raison valable. Il est maîtrisé par la police, emmené au commissariat du quartier, iù il est aisé de comprendre l'état dans lequel il se trouve depuis trop longtemps déjà.
Rémy a vingt ans, il se drogue "normalement", dit-il, en fumant trois ou quatre joints par jour et en buvant "normalement" une quinzaine de bouteilles de bière. Ce qui l'amène à un délire "normal".
Dans la vie courante, Rémy se prend pour Dieu, craint le démon, se réfugie sur l'autel de l'église, et refuse d'en descendre, entretient des conversations avec la Vierge, accroupie dans sa chambre, pleure et hurle de rire, se fait ramasser en état d'ivresse, se retrouve à l'hôpital Saint-Anne, en ressort après quelques heures d'observation, et finalement se met à cogner sur son voisin.
Un délinquant au parcours classique. Il ne connaît pas son père, a des démêlés avec sa mère venue de Martinique alors qui'l avait neuf ans. Drogue à quinze ans, scolarité nulle, petits boulots, chômage, TUC.
Vérification faite, il se trouve que c'est lui qui travaillait en face de la maison de Martine, avec un copain gitan. Il se trouve que c'est lui que la maman avait d'abord désigné comme un suspect possible, que c'est lui le garçon qui observait de trop près allées et venues de sa fille, qui semblait surveiller la maison de manière inquiétante. Celui que l'enquête a "éliminé" au départ.
Il est là dans le commissariat, il attend qu'on le ramène dans un service de psychiatrie, d'où il n'aurait jamais dû sortir, mais on n'interne pas les gens de force, dans un pays démocratique.
Le garçon est majeur et sa mère n'est pas intervenue... A ce moment-là il est simplement accusé de voies de fait, délit pour lequel, s'il est jugé un jour, il ne risque pas grand-chose, puisqu'un psychiatre n'aura pas de mal à démontrer qu'il n'était pas dans un état normal, mais dans un délire dû à la drogue et à l'alcool. Quelques mois avec sursis ?
Il est là et voit passer tout à coup un commissaire de police, l'interpelle et lui dit : "Martine, c'est moi qui l'ai tuée."
Deuxième problématique de l'aveu. Pourquoi s'accuser à ce moment-là ? Délire ? Remords ? Choc de se retrouver dans un commissariat, besoin d'être autre chose qu'un pauvre paranoïaque qui n'intéresse personne ? Désir de passer du petit drogué minable à l'état d'assassin conséquent dont les journaux parlent ? Ou réalité ?
Le commissaire doute, il en a sûrement vu d'autres, mais il fait son métier, en ce sens qui'l prévient le collègue chargé de l'enquête de ce qu'il vient d'entendre. Et il s'entend répondre, bien évidemment : "L'assassinat de Martine ? Mais on a déjà quelqu'un, il est en préventive depuis un an!"
Tout de même, Rémy a lui aussi donné quelques détails difficiles à inventer et le responsable de l'enquête vient l'entendre sur place. De manière informelle puisque son dossier est bouclé. C'est-à-dire sans procès-verbal d'interrogatoire consigné et signé. Il écoute ce que ce malade a à dire par principe. Et il a l'impression que Rémy fiat des efforts considérables pour être cru. Qu'il a besoin d'être cru, besoin d'être soulagé d'un remords, d'un poids. Et, en même temps, qui'l joue avec ses aveux, en se pavanant un peu ; "Je risque rien, j'étais possédé du démon... personne ne pourra me condamner, je suis sous l'emprise du démon... c'est le démon, c'est pas mois..."

Difficile de démêler la folie de la réalité dans ce premier entretien. L'enquêteur pose des questions pièges, du genre : "Et la radio que tu as volée, qu'est-ce que tu en as fait ?
- Elle marchait plus, je l'ai jetée. "Or il n'y a pas eu de radio volée... Mais se souvient-il de ce qui'l a volé ou pas, et où et quand ? Le piège ne prouve pas qu'il fabule. D'autant plus qu'il se décide tout à coup à évoquer son complice : "J'étais avec un copain qui faisait le guet, vous n'avez qu'à l'interroger."
Et le copain en question déclare : "Je l'ai vu sortir du pavillon avec un couteau à la main, il m'a dit qui'l avait fait une connerie. Il a jeté le couteau dans un fourré."
Il y a effectivement un couteau dans le fourré en question, un couteau de boucher, certes inexploitable en ce qui concerne des preuves matérielles, car il est là dpuis un an, mais il y est. Et voici que Rémy devient un coupable parfaitement possible. Le vrai coupable en fait, alors qu'un autre homme, voleur de métier certes mais non pas assassin, s'apprêtait à subir les affres d'une erreur judiciaire.


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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 1 Nov - 0:12

L'innocent est remis en liberté. Le coupable est en prison. On recherche d'autres témoignages et l'on en trouve.
Un, entre autres, qui renseigne sans renseigner... Il s'agit d'une amie de Rémy, chez qui il est arrivé le soir du crime, affolé, et à qui il a déclaré : "J'ai tué une fille, regarde, il y a du sang partout sur mon blouson." Or, il n'y avait pas sang sur le blouson. Du moins, c'est ce que déclare cette jeune fille, qui, pourtant, reconnaît qu'elle a accédé à la demande de Rémy, lavé ce blouson, pour le rendre à sa mère quelque temps après.
Et pourquoi aurait-elle lavé un blouson qui ne portait pas de traces de sang ? Elle n'en sait rien. Comme ça, pour ne pas contrarier Rémy. Et pourquoi n'a-t-elle rien dit de tout cela à personne ? Nul n'ignorait, dès le lendemain, l'assassinat de Martine et les neuf coups de couteau... Elle n'y croyait pas ? Elle ne voulait pas se mêler d'une histoire pareille ? Bon.
Reste la mère de Rémy, qui aurait déclaré au juge d'instruction au moment de l'arrestation de son fils : "Je me doutais depuis quelque temps qu'il avait fait quelque chose de grave."
Mais elle retirera ce commentaire à l'heure du procès, en préférant un autre : "Mon fils est un bon garçon, il n'a pas pu tuer quelqu'un."
Car l'heure du procès est enfin venue ! mars 1993, quatre ans et demi après la mort de Martine. Rémy a vingt-quatre ans, elle aurait dû en avoir vingt-deux.
Avant les assises, Rémy a été jugé pour sa bagarre avec un voisin, et relaxé. Un psychiatre l'a estimé en état de démence ce jour-là. Le jour précisément où il a interpellé un commissaire de police pour s'accuser du meurtre de Martine. Ce qui voudrait dire qu'il s'est accusé d'un crime en état de démence ?
Non, le ministère public fait appel et le psychiatre revient sur sa première estimation. Il ne s'agit plus alors de démence, au moment où il a agressé son voisin, mais d'un état de violence dû à l'alcool et à la drogue - très précisément d'une "bouffée délirante" : Rémy n'était dément que momentanément. Nuance. Car, dans ce cas, Rémy est reconnu responsable, avec circonstances atténuantes, d'avoir cogné sans motif sur le voisin, et donc condamné devant le tribunal de Bobigny pour voies de fait.
V-t-il renouveler ses aveux concernant la mort de Martine ?
Non. C'est la troisième problématique de l'aveu. Il revient sur sa déclaration, en racontant ainsi l'affaire : il est entré dans le pavillon pour cambrioler, il connaissait cette maison, puisqu'il avait travaillé juste en face durant quinze jours. Mais il n'a pas tué Martine. Il prétend qu'elle était déjà morte lorsqu'il est entré dans la salle de bains. Ce serait donc un cambrioleur précédent qui aurait tué la jeune fille de neuf coups de couteau, mais pas lui.
Dans ce cas, pourquoi s'est-il attribué le meurtre auprès de son complice ? Pourquoi a-t-il jeté le couteau dans un fourré ? D'ailleurs, pourquoi va-t-on cambrioler avec un couteau sil 'on n'est pas prêt à céder à n'importe quelle pulsion mortelle ?
L'accusation maintient - sur la base des aveux - sa position sur la présence du couteau, sur la réalité des confidences faites à ses copains. La défense, elle, entend faire comprendre aux jurés que ce garçon est un affabulateur, un psychotique, un halluciné, un dépressif, et que ses aveux font partie de ce théâtre permanent dans lequel il vit.
Il aurait donc raconté des histoires à son complice, raconté des histoires à son amie, le 15 août 1988, et à nouveau raconté des histoires un peu plus tard à un commissaire qui passait par hasard... Il s'agirait d'un processus psychologique de culpabilité - un cauchemar déformé, dit la défense. Il faudrait donc imaginer Rémy pénétrant dans ce pavillon qui'l a décidé de cambrioler, la porte étant déjà ouverte, la jeune fille déjà assassinée de neuf coups de couteau, dans la salle de bains. Imaginer Rémy ramassant le couteau, volant la bague de la jeune fille, sortant du pavillon, disant à son complice ;Je suis un meurtrier", jetant le couteau, tout ça alors qui'l n'aurait pas tué ?
Le point délicat dans cette histoire est que les aveux de Rémy, faits spontanément alors qu'il se trouvait dans un commissariat pour un autre délit, ont été entendus sans rigueur policière, n'ont pas été enregistrés officiellement. L'avocat général ne se prive pas à ce sujet de faire remarquer la "légèreté" de l'enquête policière.
La famille de Martine écoute avec dignité ce qui doit lui être intolérable à entendre. Elle regarde ce garçon affirmer qu'il s'est accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis, et ce doit être insupportable à regarder ce visage qui dit oui, qui dit non, qui s'accuse et recule comme un cheval peureux devant l'obstacle. Eux, ils se sont exilés, ils ont quitté ces lieux où la vie leur était devenue invivable. Eux, ils ont vécu le vrai cauchemar. Et la sincérité, l'évidence, la vérité, en un mot, ne leur est même pas offerte en soulagement. Ils attendent le verdict trois heures durant. L'avocat général a demandé vingt ans de réclusion pour Rémy. Trois heures interminables durant lesquelles ils revivent l'agonie de leur fille. Devant quel visage ? Sous quelle main ?
Le premier inculpé qui avait avoué, qui s'était récusé, est libre. Celui-ci semble être le vrai coupable ; cette main doit être celle qui a tenu le couteau et a frappé. Cette main est-elle celle d'un malade mental ? Les jurés vont-ils le renvoyer à ses délires ?...
Ont-ils un doute ?
Ils n'en ont pas. Vingt ans de réclusion attendent l'assassin, qui aura tout le temps de se poser la question de la problématique de l'aveu. Son complice, pour avoir fait le guet, pour complicité de vol aggravé, prendra cinq ans. Et à tous deux les circonstances atténuantes.
Pour Martine qui n'avait que dix-huit ans, pour sa famille, l'aveu eût été respectable aux assises. Le moindre des remords, un faible gémissement. Et pour l'assassin la seule libération possible.
La problématique de vingt ans de réclusion pour un garçon comme Rémy est la suivante : lorsqu'il sortira de prison, s'il en sort - aux alentours de trente-cinq ou quarante ans, selon la conduite -, dans quel état sera-t-il ? Conscient de ce qui l'a amené à l'enfermement ? Apte à vivre une maturité tardive ? Ou en état de délire aggravé et définitivement largué sur une planète inconnue, ses aveux enfouis pour toujours dans un cerveau malade ? Prêt, pourquoi pas, à céder à la pulsion suivante...


FIN
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Jean2

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Jeu 1 Nov - 16:52

Ton histoire précédente m'effraie.
Mes gamins adorent les Porsche  Crying or Very sad
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 1 Nov - 22:34

T'inquiète J2, achète à tes enfants une Porsche miniature et tape-leur dessus avec. Y s'ront dégoûtés à jamais Exclamation ............ Twisted Evil ............ geek

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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 2 Nov - 0:11

Histoire simple

C'est une maison simple, dans un quartier dit "sans histoires", une boîte aux lettres dans laquelle ne tombent que des choses simples, les impôts sur le revenu. Simple, le revenu. Chez ces gens-là, on ne roule pas sur les billets de banque. Le père a été ouvrier, la mère femme au foyer. Ils ont eu deux enfants à la fin des années cinquante, époque tranquille et simple elle aussi, où l'on découvrait à la fois l'aspirateur, le réfrigérateur, la télévision en couleurs, et les prémices de la décolonisation. Deux enfants, une fille et un garçon, vont à l'école d'une petite ville de province. Ecole tranquille, les graffitis ne sont pas encore sur tous les murs, on n'y insulte pas les professeurs, on n'y casse pas les portes et on ne s'y bat pas à coups de couteau.
Le cadet des enfants, Denis, a dix ans en 1968. Un garçon anxieux, difficile, nerveux, dont le père s'occupe énormément. Un père est souvent fier d'avoir un fils, fier de l'emmener au zoo, à la pêche, au football, et de jouer avec lui au train électrique.
Mais le joies simples d'une enfance simple ne suffisent pas à ce petit garçon arrogant. Il travaille mal à l'école, réponde à sa mère, pique des colères épouvantables si on lui refuse quelque chose.
A treize ans, c'est d'abord à sa mère qu'il s'en prend. Il cogne sur elle à coups de poing, à coups de pied, et le pli de la révolte brutale étant pris, il continue.
A quinze ans, toujours cancre, il injurie son père : "Tu n'es qu'un pauvre type, un minable, je ne passerai pas ma vie en esclave comme toi !"
C'est si simple de railler le milieu qui l'élève. Les salaires de misère des ouvriers, le travail du matin au soir, la maison banale où sa mère s'escrime au ménage, lavage, repassage, comme des milliers d'autres femmes au foyer. Lui, Denis, n'aura pas cette existence-là, il ne vivra pas dans un "clapier", ne s'échinera pas à "bosser" comme une "bête".
Quinze ans, le hasch. La drogue sournoise, la fausse liberté, la fausse attitude devant la vie. Il est déjà trop tard. Le gamin échappe à sa famille, et en grandissant change de drogue. "Sniffer" de la "coke" est devenu une mode, un comportement indispensable à celui qui se veut libre, indépendant, révolté, en marge de cette société qui ne pense qu'au travail et au fric.
Mais, pour acheter de la coke, puis de l'héroïne, se fournir en poudre et en seringues, il faut pourtant et avant tout du fric.
Daniel refuse de travailler, refuse de se lever le matin, insulte toujours sa mère et lui réclame ce fric. Il menace, il geint, il fait le chantage habituel : "C'est la dernière fois..." "J'ai un type à payer, un dealer, il me tuera si je ne le rembourse pas." "Je suis ton fils, tu ne peux me lâcher comme ça !"
Et maman donne l'argent, désemparée, sans en parler au père, de peur d'envenimer une situation familiale déjà difficile. Et le père souffre, parce qu'il devine.
Comme beaucoup de parents dans ces cas-là, malheureusement, l'idée de faire soigner Denis les effleure, mais ne va pas plus loin. Voir un psychiatre ? On va prendre son fils pour un fou, il n'en est pas question Rolling Eyes . En parler ? Rencontrer d'autres parents dans le même cas ? C'est honteux. Avouer cette étrange "maladie", cette déchéance qui atteint le garçon, c'est au-dessus de leurs forces.
Un jour, pensent-ils tous les deux, un jour, Denis va grandir, comprendre, réaliser que la vie n'est pas un mauvais rêve piqué au bout d'une seringue. Il a été élevé comme sa soeur, aimé comme elle, peut-être plus encore puisqu'il était plus difficile... alors les choses s'arrangeront.
Elles s'arrangent en effet. Denis, qui a maintenant passé la trentaine, épuisé sa mère et rendu son père malade de honte, rencontre une jeune femme. Elle lui donne un enfant, il trouve un travail, jure que pour cet enfant, pour cette femme, il ne touchera plus à la drogue.
Mais il est allé trop loin et trop longtemps dans la toxicomanie. On ne se trie pas d'une maladie de ce genre sans aide, sans cure de désintoxication, sans psychothérapie. C'est long, cela demande une réelle volonté de s'en sortir, c'est un travail sur soi épuisant, une remise en question de toute sa personnalité. Certains en sont capables, pas tous et en tout cas pas lui. Il replonge, s'arrête, et replonge à nouveau. Les crises de manque sont terribles. Sa compagne les subit à son tour. De l'argent, toujours de l'argent pour obtenir sa dose. Et, s'il n'a pas d'argent, il se rabat sur des tubes de tranquillisants, sur l'alcool, pique des rages terribles à se cogner la tête contre les murs.

Papa et maman doivent pallier à nouveau le manque d'argent pour le manque de drogue. Les visites dans la petite maison familiale sont de plus en plus rapprochées et violentes. Les discussions, les affrontements ne mène à rien. A bout de fatigue, à bout d'arguments, l'entourage cède.
En 1991, la situation est à son paroxysme. Le point critique est atteint. Un père maintenant à la retraite - avec une retraite d'ouvrier spécialisé, certes, mais tout juste suffisante - ne peut pas continuer éternellement à donner à son fils cinq cents, voire mille francs par semaine. La retraite de papa y passe, les économies de maman y passent, le salaire de sa compagne y passe. Denis est à la recherche permanente du prix d'un shoot. Il souffre le martyre. Il lui arrive d'avaler des cachets pour la toux par poignées, pour un maigre soulagement passager.
Sa compagne, lassée de cette vie, ne peut plus assumer. L'enfant est mis sous la protection de ses grands-parents, à l'écart de ce foyer raté qui coule sans espoir. La communication avec un malade à ce stade de la dépendance est totalement impossible. Chez lui , tout n'est plus que mensonge, violence, lâcheté, agressivité. Denis se sert de tout, acculé, rendu à l'état d'un chien qui meurt de la rage.
Il a trente-trois ans. Il force la porte de la maison paternelle, cogne sur son père, réclame cinq mille francs d'un coup, toujours pour payer ce dealer qui le persécute. Et il obtient les cinq mille francs. Et le père ne porte pas plainte contre ce fils qui l'agresse. On ne dénonce pas son fils à la police. On ne fait pas mettre en prison un être malade, décharné, tremblant, vomissant, se tordant de douleur quand il n'a pas la dose salvatrice.
Et les doses se rapprochent, le manque revient plus vite. La spirale infernale n'en finit pas d'entraîner Denis vers une fin dont personne ne connaît l'issue. Tout cela finira mal, dit la vox populi devant ce genre de cas. Il tuerait père et mère pour un gramme d'héroïne.
En effet. Sa mère, un couteau sur la gorge : "Arrête, Denis...
- Donne-moi le fric..."
Maman n'a plus ce maudit fric. Et le couteau entre dans la gorge. Tout juste. Il s'arrête à temps - blessure non mortelle, mais blessure grave tout de même.
Dans la petite maison simple, où la retraite est désormais rognée d'avance chaque trimestre, le père et la mère sont en larmes. L'assassin potentiel a fui, mais il reviendra, il enfoncera la porte, il hurlera, il arrachera le billet de cent francs ou de deux cents francs pour courir acheter n'importe quoi qui le calme. Il tuera peut-être, la prochaine fois.
La prochaine fois a lieu deux jours plus tard.
9 juin 1991. Il téléphone, menaçant, agressif : "Je viens ! Il me faut absolument du fric !"
Depuis deux jours, le père a réfléchi. Qu'est devenu son fils ? Une brute, un maître chanteur, un assassin en puissance. Mais aussi un être qui souffre, qui meurt de cette saleté d'héroïne depuis des années. Un être perdu pour la vie, la société, la famille. Un être avec lequel on ne peut plus parler. Qui n'est que violence, exigence, méchanceté. Un homme qui refuse la vie, cherche la mort, la sienne, dans cette lente destruction. Ce n'est plus un fils, c'est un étranger malfaisant. Pour lui-même et pour les autres.
A soixante-dix ans, le père et la mère de ce fils-là pouvaient espérer, comme d'autres, être des pappys et mamys heureux.
Toutes ces années, tout ce chemin de croix, presque vingt années de lutte, de désespoir, ont épuisé l'âme de ce père. Voilà pourquoi ce père-là se retrouve devant un jury d'assises, en 1993, au printemps.
Il a tué son fils. Il a mis un terme à cette existence folle, démente, à cette menace permanente, à ce chantage, à ces violences. Il a eu peur. La véritable peur, celle qui dévoile tout à coup l'impossibilité de s'échapper. La certitude d'être pris au piège. Un jour Denis tuera sa mère ou son père. Un jour il ira si loin dans l'horreur que tout sera détruit autour de lui. C'est au père de détruire sa progéniture.
Cet homme n'a pas la tête, la silhouette, le parler d'un meurtrier. Il a les larmes aux yeux. Sa femme, au banc des témoins, a la gorge serrée. Ils racontent au président toutes ces années terribles. Simplement. "Pourquoi n'avez-vous pas fait soigner votre fils ?
- On l'aurait pris pour un fou.
- Pourquoi n'avez-vous pas porté plainte, lorsqu'il vous a agressé ?
- On ne dénonce pas son fils."
Ils l'aimaient, ce fils. Ils ont fait ce qu'ils ont pu, avec l'amour qui était le leur. Un enfant drogué est un animal fou devant lequel les parents sont désarmés. Ils en deviennent les victimes. Jusqu'au jour où il arrive que la victime se rebiffe.
Ce jour-là, le père a éloigné sa femme et son petit-fils. "Je vais le recevoir seul." Il est allé chercher un revolver dans un placard. Un revolver de famille, qui venait de son propre père, caché là depuis longtemps comme une relique. il le nettoie, le charge et s'installe dans la cuisine, seul : dans la main droite le revolver chargé, dans la gauche un billet de deux cents francs. Il attend. A-t-i l'intention de tuer ? Peut-être pas encore. un vague espoir lui reste. il va dire à son fil s: "Voilà deux cents francs, c'est la dernière fois..." Si seulement Denis prenait le billet et s'enfuyait... Si seulement il ne se mettait pas à hurler comme d'habitude. Si seulement...
Au début de l'après-midi. Denis arrive ainsi qu'il l'a dit. Et, ainsi qu'il l'a décidé, son père tend la main : "Voilà deux cents francs, tu n'auras rien d'autre. Plus jamais, c'est la dernière fois."
Denis n'entend rien. Il n'entend plus rien depuis longtemps.
La dernière fois ? Plus rien ? Deux cents francs ?... Qu'est-ce qu'il va faire avec deux cents francs ? Ce n'est pas avec ça qu'on s'en sort ! C'est une misère, deux cents francs ! Il a dit du fric ! Pas une aumône ! "Il m'en faut plus ! Deux cents balles ! je ne rigole pas ! Ca ne fait pas le compte !" Et il menace, insulte. Alors le père lève son arme et tire.
Trois balles. Denis est mort.
Tremblant, le père déclare aux jurés : "J'ai mis fin à ses jours, c'est vrai, mais j'ai aussi mis fin à son calvaire. Il souffrait comme une bête." Depuis l'âge de quinze ans, Denis n'était animé que par une pulsion mortelle qui passait par le chemin de la drogue. Mais l'issue était lente, l'agonie affreuse.
Trois crises cardiaques ont affaibli le père, la mère est rongée par l'angoisse. Depuis ce règlement de comptes qui a mis fin aux jours de leur fils aimé, ils attendent le verdict.
Après six semaines de détention au printemps 1991, le père a été remis en liberté provisoire. Personne ici, comme durant l'enquête, ne l'a considéré comme un criminel ordinaire. Il a fait ce qu'il pensait devoir faire pour protéger sa famille, même si cet acte le répugnait.
Le président comprend : il ne réclame au jury qu'une peine légère ce cinq ans avec sursis, "compte tenu de ce procès exemplaire qui nous montre les ravages de la drogue pour toute une famille".
C'est si simple à comprendre. Pour la défense, c'est aussi un simple "cas de légitime défense".
Les jurés ont acquitté le vieux monsieur, si las, si usé, si malheureux d'avoir dû reprendre la vie d'un fils aimé.
La perpétuité qui lui reste à vivre est là, dans son coeur, dans son âme : Père, j'ai mis au monde un fils que j'ai dû supprimer. Faute d'avoir compris, faute d'avoir su élever, faute, faute, faute...
La culpabilité du père est bien ailleurs que dans ses trois balles de revolver. Elle est bien plus lourde à porter qu'une sentence de tribunal. Détention illégale d'armes. La justice populaire ne retient que ce crime-là.
Grand-père a encore un petit-fils à élever dans les années si peu calmes et si peu simples du XXIe siècle rugissant.


FIN
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Ven 2 Nov - 11:14

Elle est bien triste celle-ci !
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 2 Nov - 19:41

L'assassin platonique

Au tribunal de Dijon, ce lundi 10 mai 1993, s'ouvre un procès pour meurtre appelé à durer deux jours seulement. Tout doit être terminé le lendemain soir.
C'est un jeune homme qu'on va juger. Maigre, les traits creusés, le nez allongé, Lucien R., vingt-deux ans, fait son entrée dans le box.
Il a l'air triste, réservé, réfléchi... Il est accusé d'avoir tué, le 17 avril, le fils de sa maîtresse, David T., de trois ans seulement son cadet. Noëlle T. avait, en effet, dix-sept ans de plus que lui ; elle était alors âgée de trente-sept ans et de vingt. Et le plus étonnant était que lien qui les unissait était purement platonique...

La lecture de l'acte d'accusation va nous faire connaître en détail ce drame hors du commun... Lucien R. habite le village de M. Il est le dernier de trois garçons. Il est d'une famille modeste : le père est commis dans une ferme. Lucien a une enfance et un adolescence sans histoires. A dix-huit ans, comme il a la passion des voitures, il passe un CAP de carrossier et entre dans un garage. En même temps, il s'inscrit au club automobile de la région. C'est ce goût pour les autos qui va le mettre en relations avec la famille T.
Les T. habitent eux aussi le village de M. Le fils, David, fréquent le même club automobile que Lucien, et le père, Antoine, vend des pièces détachées de voiture. Le jeune homme est fréquemment invité chez les T. et il s'y plaît d'autant plus qu'il sympathise aussi avec la mère, Noëlle, jolie femme pleine de vie et d'enthousiasme. Les T. deviennent ainsi son second foyer... Nous sommes alors en juin 1990 et les choses n'iraient peut-être pas plus loin s'il n'y avait un drame dans la famille : Antoine, le mari, boit et lorsqu'il a bu, bat sa femme. Tant et si bien que le mot de divorce finit par être prononcé...
C'est Noëlle T. qui fait le premier pas. En décembre 1990, elle déclare sa flamme à Lucien. Mais elle n'ose pas le faire elle-même. Elle lui fait remettre une lettre d'amour par sa fille Catherine, âgée de treize ans. Lucien s'aperçoit qu'il partage ses sentiments et, dès lors, un lien tendre et chaste s'établit entre eux. Interrogée plus tard sur ce qui l'a conduite à se déclarer, Noëlle dira : "Il était doux. C'était le premier homme qui me donnait l'impression d'exister."
Et Lucien dira de son côté : "Ce n'est pas son physique qui m'a attiré, plutôt ce qu'elle avait en elle. Noëlle était affectueuse et sensible, compréhensive pour les conneries des jeunes. Je n'avais jamais aimé comme ça."
Ils se voient en cachette l'après-midi, mais leurs relations restent platoniques. "On parlait, on jouait à la crapette. Je la respectais. Je ne voulais pas qu'elle pense que je venais vers elle uniquement pour cela..."
En février 1991, Noëlle T. obtient la séparation. Elle quitte le domicile conjugal avec sa fille Catherine, tandis que David reste avec le père. Ce dernier apprend alors la relation entre Noëlle et Lucien. Il entre en fureur. Il adresse au jeune homme des menaces publiques. Il lui déclare : "Je vais acheter une 22 long rifle et je te tuerai !"
Il le poursuit en voiture, tente de le terroriser, lui fait des queues de poisson. Il lui crève ses pneus, lui barbouille sa voiture de peinture. Mais Lucien ne répond pas à ces agressions, pas plus qui'l ne cède à sa mère, qui lui intime l'ordre de rompre avec Noëlle.
Dans le village, chacun redoute un drame. Ses amis mettent en garde Lucien, qui finit par s'acheter lui aussi un fusil, qu'il met sous le siège de sa R 5... Quant à David T., pendant tout ce temps, il ne se mêle de rien. Il ne semble pas partager la haine de son père pour Lucien, dont il connaît pourtant les relations avec sa mère. Il prend au contraire le parti de Noëlle contre son père. Le 5 avril, il va la voir et lui demande de le garder avec elle :
"Papa t'a assez fait pleurer. Moi, je te défendrai contre lui. S'il te plaît, reprends-moi avec toi, je ne veux pas retourner avec lui."
Mais Noëlle T. ne peut pas. Elle le ramène chez son père.
Elle expliquera : "Je n'avais pas les moyens financiers de garder deux enfants. Je lui ai dit de tracer son chemin."
C'est dix jours plus tard, le 15 avril au soir, que le drame tant redouté éclate... Lucien est avec Noëlle lorsque son mari se présente à son domicile. Soucieuse d'éviter une altercation, elle refuse de lui ouvrir. "N rentre pas, Lucien est là !"
Antoine T. fait demi-tour et appelle au téléphone. Il veut donner un rendez-vous à Lucien pour qu'ils s'expliquent. Non seulement le jeune homme refuse la rencontre, mais il préfère quitter Noëlle et rentre chez lui.
Quelque temps plus tard, Antoine revient de nouveau chez Noëlle, cette fois avec son fils David. Comme elle est seule, elle leur ouvre. C'est à ce moment précis que Lucien téléphone à son amie pour dire qu'il vient de rentrer et que tout va bien...
Il se produit alors quelque chose d'aussi brutal qu'imprévu : David, qui était resté neutre dans le conflit, change brusquement d'attitude. Il devient fou furieux. Il prend le téléphone et injurie son ancien camarade. Noëlle précisera aux enquêteurs : "Je ne l'avais jamais vu comme cela. Il était devenu comme son père, fou de colère. Alors qu'il n'avait jamais rien dit contre Lucien, il s'est mis à l'insulter, à l'appeler le Crevé, le Branleur."
Les deux jeunes gens se fixent un rendez-vous pour s'expliquer. Ils choisissent de se retrouver à vingt-trois heures dans un bois proche du village. David y va en compagnie de son père. Dans la clairière convenue, ils ne voient que la voiture vide de Lucien. Le père s'en va. Mais David, toujours hors de lui, veut son explication. Le père fait demi-tour et revient sur les lieux.
David sort du véhicule. "Lucien, je suis là !"
Lucien est embusqué dans un fourré avec son fusil. Il tire et blesse mortellement David de deux balles à l'abdomen. Son père le conduit à l'hôpital de Dijon, mais malgré deux interventions, il décède le lendemain matin à huit heures.
Lucien R. quant à lui, a pris la fuite. Il sera arrêté cinq jours plus tard chez Noëlle, alors qu'après avoir erré sans toute la France au volant de sa voiture il était revenu au village, sans doute dans l'intention de se rendre. Il déclare aux gendarmes pour expliquer son geste : "Lorsque j'ai vu arriver une voiture, alors que David n'avait pas le permis, je me suis dit que c'était une embuscade."
Cela ne l'empêche pas d'être inculpé d'homicide volontaire avec préméditation et guet-apens sur la personne de David T., plus tentative d'homicide sur la personne d'Antoine T. Et c'est sous ce chef d'accusation gravissime qu'il comparaît ce lundi 10 mai 1993 devant la cour d'assises de la Côte-d'Or.

Les débats sont d'abord centrés sur la personnalité de l'accusé. Pour son père, Lucien était un brave garçon, mais sa mère ne le juge pas avec la même indulgence. L'enquêteur de personnalité, M. Jouarry, vient le dire à la barre : "Sur Lucien R., les paroles les plus dures m'ont été rapportées par la mère."
En fait, femme énergique, elle s'est chargée seule de l'éducation de ses trois fils, éducation autoritaire et traditionaliste, mais semble-t-il excellente. Le curé de M. confirme la rigueur morale de sa paroissienne : "La religion, dit-il, est le centre de sa vie."
Et le maire va dans le même sens : "Elle avait des principes rigoristes pour l 'éducation."
Ce qui n'empêche pas Lucien de lui avoir gardé toute son affection. Interrogé à son tour par le président, il déclare d'elle : "Elle est vieux jeu, mais je l'aime beaucoup. Mes deux frères ont toujours été calmes. Moi, il fallait que je traîne."
Lucien "traînait" donc pour reprendre son expression, mais c'état un traîneur sympathique. En classe, il est le dernier, ce qui n'empêche pas que ses professeurs l'aiment bien et l'estiment. En fait, il semble doté d'une personnalité très complexe, "une personnalité, ainsi que le dira un psychiatre, extrêmement contrastée et qui ne s'appréhende qu'à travers les paradoxes".
Ce contraste se retrouve dans les jugements que portent sur lui ses proches. Ils le décrivent comme têtu, très dur, replié sur lui-même, mais ils en disent en même temps du bien. Lucien R. a bonne réputation au village. Ce sont les mêmes qualificatifs qui reviennent : "serviable, honnête, travailleur".
Les psychiatres mettent tour à tour en lumière les deux aspects de son caractère : "Il est attachant. Il a toujours eu un rapport affectif à l'autre", dit un premier.
Mais un second précise : "Il semble avoir cherché à s'identifier dans le monde adulte dans une situation d'affrontement..."
On en vient à ses rapports avec les femmes. L'enquêteur de personnalité confirme le lien étonnant qui l'unissait à la mère de la victime :"Il a eu quelques aventures amoureuses, mais aucune n'a été durable, contrairement à celle qui'l entretenait avec Noëlle T. C'état la première femme qu'il aimait, et c'était d'un amour platonique."
De son côté, dans les quelques réponses qu'il fait à ce sujet, l'accusé se présente comme un jeune homme plutôt équilibré : "Pour les filles, je ne courais pas après, mais je ne tournais pas la tête non plus. Je me disais que j'avais le temps..."
La deuxième journée, celle du mardi 11 mai 1993, commence l'audition des gendarmes, qui ont mené l'enquête avec le plus grand soin et auxquels, d'ailleurs, la défense rend hommage. Le docteur Jean-Pierre Benoît, qui a pratiqué l'autopsie, confirme que la victime n'avait aucune chance de survivre à ses blessures. L'expert en balistique, M. Boyon, estime, quant à lui, que les balles ont été tirées entre cinq et six mètres.
Tout cela est suivi dans passion excessive, les faits étant parfaitement établis et n'étant contestés par personne. Mais l'audition du témoin suivant va constituer, au contraire, le grand moment du procès... Noëlle T., grave et digne, arrive à la barre. Lucien R., qui était resté jusque-là inerte dans son box et presque indifférent aux débats, manifeste brusquement la plus vive émotion.
Il faut dire que, malgré le drame, les sentiments qui les unissent n'ont pas faibli, bien au contraire. Depuis qu'il est en prison, Noëlle écrit deux fois par jour à Lucien : "Promets-moi que tu ne me laisseras pas. Je te jure sur mes deux enfants, sur Catherine et sur David, que je te serai fidèle. Je sais que tu n'es pas responsable de ce décès. La mort dans l'âme, je t'embrasse tendrement. " Et Lucien, de son côté, lui promet de vivre avec elle à sa sortie...
Noëlle T. évoque le soir du drame et la métamorphose soudaine de son fils David : "Il était dans un état que je ne lui connaissais pas. Pour moi, on a joué avec ses sentiments."
Elle en vient ensuite au rendez-vous fatal dans la clairière : "Je suis consciente que Lucien est responsable des coups de feu. Mon fils et l'assassin se sont trouvés pris dans un engrenage fatal."
L'avocat général, Maître Renée Morin, l'interroge sur sa responsabilité à elle dans cette affaire. Elle ne la récuse pas :"Je suis peut-être responsable. Pour certaines choses, du moins..."
Après elle, c'est son ex-mari, Antoine T., qui vient à la barre. Il s'exprime avec modération : "David voulait faire la même chose que moi. Il n'admettait pas cette liaison. Lucien R. était jeune et j'estimais qu'il ne pouvait pas se charger de ma fille..."
Les témoins en ont fini. C'est l'heure des plaidoiries qui vont clore ce court procès... L'avocat général Renée Morin prend la défense de la victime, pour laquelle personne ne s'est porté partie civile : "Je considère comme révoltant et inacceptable de voir mourir un jeune à l'aube, froidement abattu par un homme qui était autrefois un ami et qui, pour des raisons de déviation sentimentales avec sa mère, est devenu son assassin."
Elle insiste sur les faits matériels, s'attachant à démontrer la préméditation : "l'achat de l'arme et des munitions, le fait que le fusil était en permanence dans la voiture, le choix du lieu de rendre-vous, "un lieu sinistre et isolé, idéal pour un guet-apens". Elle conteste que ce soit la peur qui ait fait tirer Lucien R. : Qui vous dit qu'il n'a pas voulu faire cesser la tension qu'il ne supportait plus, raison pour laquelle il a voulu supprimer les deux hommes ?"
Parlant le dernier, l'avocat de l'accusé, l'ancien bâtonnier Maître Régis Berland, ainsi qu'on pouvait l'attendre, sur les aspects passionnels dans cette affaire : "Les sentiments de Lucien R. pour cette femme sont assez inhabituels mais d'une exceptionnelle qualité. Il se présente comme son amant, mais par respect pour elle, il n'a jamais eu de relations sexuelles avec elle."
Maître Berland poursuit : "Le plus grand bonheur pour cet homme et cette femme, c'est d'aimer et d'être aimé. Il lui a apporté la douceur, la réserve, les égards et la protection qu'elle n'avait plus depuis longtemps avec son mari..."
Il argumente sur le climat de peur qui régnait autour de Lucien R. au moment des faits et met en cause le père de la victime : "Pour moi, il y a une évidente responsabilité morale du père, qui a voulu mêler à ses problèmes d'homme un garçon de dix-sept ans et qui a réussi à l'emmener dans la clairière.A aucun moment, il n'a tenté de l'en empêcher véritablement".
En conclusion, Maître Régis Berland non seulement refuse la préméditation mais réclame, au contraire, la légitime défense :
"Lucien R. n'a pas voulu assassiner le père de David et il n'a pas voulu la mort de son ancien camarade. Face à deux personnes qui'l pouvait croire légitimement armées, il a pris peur et les coups sont partis de manière instinctive et non volontaire..."
Il ne sera pas entendu. A l'issue de leur délibération, les jurés de la cour de Dijon retiennent la préméditation pour le meurtre de David T. Mais contrairement à ce qu'avait demandé l'accusation, ils refusent la tentative de meurtre contre Antoine T. et le guet-apens. En conséquence, Lucien R. est condamné à seize ans de détention.


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 4 Nov - 22:15

Solingen

Solingen, ce n'est pas si loin de la France. C'est même tout près : une ville de cent soixante mille habitants, dans l'ouest de l'Allemagne, une ville industrielle comme il y en a tant dans le pays, à deux ou trois heures de TGV de Paris. C'est tout près et c'est une raison de plus de revenir sur ce qui s'est passé cette année, le samedi 29 mai 1993, à Solingen.

C'est la nuit... Il est un peu moins de deux heures du matin.
Dans une maison de trois étages habitée par des familles turques, vingt personnes en tout, un incendie se déclare soudain.
C'est la panique. Le feu, qui est parti du hall, se propage par l'escalier à une vitesse foudroyante, coupant la retraite aux occupants. Plusieurs personnes se jettent par les fenêtres et les pompiers tardent à venir. Quand le sinistre est enfin maîtrisé, le bilan est lourd : cinq Turques, dont deux fillettes de quatre et neuf ans, ont péri. Plusieurs personnes ont été blessées, dont deux enfants de sept mois et trois ans, qui se trouvent dans un état critique. L'incendie est d'origine criminelle : on a retrouvé des traces de combustible sur les marches de la maison.
Dans toute l'Allemagne, qui apprend la nouvelle au matin du dimanche, l'émotion est immense. Il s'agit sans nul doute d'un attentat raciste, et ce n'est pas le premier. Six mois plus tôt, dans un incendie identique à Moelln, trois Turques, dont deux enfants, avaient été brûlées vives Et, par une coïncidence qui n'en est peut-être pas une, les incendiaires présumés étaient deux néo-nazis de dix-neuf et vingt-cinq ans.
Tout cela évoque de terribles souvenirs pour le peuple allemand et les autorités réagissent aussitôt. Rudolf Seiters, le ministre de l'Intérieur, se rend sur les lieux le matin même.
Klaus Kinkel, le ministre des Affaires étrangères, dans un télégramme à son homologue turc, se déclare "atterré par une telle atrocité".
Les premières réactions sont néanmoins empreintes de modération. A Solingen, un millier de personnes se réunissent spontanément pour protester dans le calme. Dans toute l'Allemagne, les équipes de football de première division, qui jouent ce dimanche-là, observent une minute de silence avant leur match.
Sur le plan policier, les choses ne traînent pas. Quelques heures seulement après l'incendie, un adolescent de seize ans est arrêté et inculpé de "meurtres, tentative de meurtre et incendie criminel aggravé". Les autorités refusent d'en dire plus, notamment de révéler son identité et les motifs de son acte. On pense alors que ces résultats vont contribuer à préserver le calme qui s'est maintenu jusque-là. C'est exactement l'inverse qui se produit : la colère de la population turque éclate brutalement.
Les Turcs constituent la plus forte communauté immigrée d'Allemagne : 1,8 million. Ils avaient réagi avec modération au premier attentat qui les avait frappés, celui de Moelln, six mois auparavant, mais cette fois c'est l'explosion et l'arrestation du coupable présumé n'y fait rien. Cinq mille Turcs affrontent pendant une partie de la nuit du dimanche 30 mai au lundi 31 mai 1993 la police dans différents quartiers de Solingen. Les manifestants allument des feux, saccagent le mobilier urbain et les vitrines. La police procède à dix arrestation. Le lendemain, Solingen affiche un visage de désolation : débris de verre, poubelles calcinées, vestiges de barricades. Les dégâts sont évalués à quatre millions de francs. L'ambassadeur de Turquie en Allemagne lance un appel au calme.
"Bien que ce soit difficile dans une telle situation, j'appelle tous nos concitoyens turcs à ne pas répondre à la violence par la violence." Il ajoute : "Les gouvernements turc et allemand travaillent ensemble pour améliorer la sécurité des Turcs installés en Allemagne."
De son côté, Klaus Kinkel, ministre des Affaires étrangères, présent de nouveau les excuses des autorités : "Nous avons honte de cet acte terrible. Nous demandons votre pardon..."
Lundi après-midi, dans le calme, cette fois, deux mille Turcs convergent vers la maison calcinée où les familles des victimes font une veillée religieuse. Des mains anonymes continuent à déposer des bouquets devant la maison.
Mais ce n'est qu'un répit.L'émotion des Turcs est toujours à son comble, notamment en Turquie même, où les corps des cinq victimes doivent être rapatriés. La presse du pays se déchaîne contre les Allemands. Le principal quotidien, dont deux cent mille exemplaires sont vendus chaque jour en Allemagne, exige que les auteurs soient "jugés comme coupables d'un génocide".
Un autre journal accuse les Allemands de "présenter des excuses après chaque événement, sans prendre de mesures contre les exactions racistes".
Dans le même temps, le jeune homme de seize ans arrêté passe aux aveux, sans que la police révèle toujours son identité ni ses mobiles, et, sur le terrain, la violence reprend. Elle se déchaîne comme jamais auparavant. C'est une véritable nuit d'émeute que connaît Solingen. Deux à trois mille jeunes Turcs descendent dans la rue. Ils sont huit mille dans la ville, soit cinq pour cent de la population, mais il en vient aussi d'ailleurs. Ils brisent tout ce qu'ils peuvent, ils lancent des vélos contre les vitrines. Ils scandent :
"Vengeance ! L'Allemagne doit mourir pour que nous vivions ! Pour chaque Turc abattu, deux Allemands !"
Parmi eux, il y a des extrémistes très virulents, les "Loups gris", ultranationalistes turcs, qui s'avouent eux aussi d'extrême droite et qui affirment : "Il n'y a que le fascisme pour répondre au fascisme."
Ces débordements provoquent de violentes réactions de la part des Allemands. Un automobiliste de Solingen renverse une manifestante et la blesse grièvement...
D'est dans ce climat extrêmement tendu qu'a lieu, le jeudi 3 juin, une cérémonie funèbre devant la maison incendiée. Les cinq cercueils, dont les trois de petite taille qui renferment les corps des enfants, sont alignés devant l'entrée. Sur la façade calcinée, le drapeau allemand, celui du lander de Rhénanie-Westphalie est déployé alors que celui de la Turquie est en berne.
Et, en début d'après-midi, c'est la cérémonie officielle à la mosquée de Cologne. Il s'agit, en fait, d'un ancien entrepôt, un grand hangar, sans décoration ni minaret. Les président de la République allemande, Richard von Weizsäker, représente ses compatriotes. Dans une allocution remarquée, il demande une meilleur intégration des Turcs en Allemagne. Il va jusqu'à suggérer de leur accorder le droit de vote et la double nationalité, mais il dénonce dans le même temps les actes de vandalisme commis par les manifestants et rappelle que les fauteurs de troubles étranger peuvent être expulsés...
Les troubles ne recommenceront pas... Le calme est revenu à Solingen et dans le reste de l'Allemagne. Et les journaux publient les résultats de l'enquête, qui sont enfin rendus publics.
L'inculpé, qui a avoué être l'incendiaire, s'appelle Christian R. Il a seize ans. Son profil, à la fois banal et inquiétant, est celui de toute une jeunesse défavorisée, tentée par la violence et le racisme.
Christian R. habitait depuis quelques mois seulement à Solingen, seul avec sa mère, à cent mètres de la maison calcinée. Il n'a jamais connu son père, qui a abandonné le domicile conjugal avant sa naissance.
Pour se faire un peu d'argent, il travaillait dans une station-service toute proche. Pour se distraire et peut-être pour d'autres raisons moins anodines, il suivait des cours d'arts martiaux avec un professeur qui avait la réputation d'être d'extrême droite. Christian R. fréquentait des groupes néo-nazis. Il allait quelquefois avec d'autres jeunes au crâne rasé, en blouson et rangers, chanter dans un terrain vague des chants hitlériens et graver des croix gammées sur les arbres.
Christian aimait le football, mais pas vraiment par goût du ballon. Il soutenait l 'équipe locale au sein d'un groupe de hooligans, qui clamait bien haut sa haine de l'étranger. Chaque match était pour lui l'occasion de s'abrutir dans la bière, car il buvait de plus en plus.
C'est d'ailleurs l'alcool qui semble à l'origine du drame... Le vendredi 28 mai, avec trois complices, deux adultes et un mineur, âgés de seize, vingt et vingt-trois ans, tous sympathisants d'extrême droite, ils sont mis à la porte d'un café de Solingen, après une beuverie. Pour les expulser, le patron se fait aider de deux Turcs.
Il n'en faut pas plus pour déclencher leur folie meurtrière. Ils vont chercher un bidon d'essence dans la station-service où travaille Christian R. et se rendent au domicile des Turcs, que Christian connaît bien puisqu'il habite presque en face. Ils renversent le bidon sur des vieux journaux dans l'entrée et s'enfuient. En vingt minutes, le bâtiment est détruit par les flammes...
Les jours suivants, les témoins viennent déposer et compléter le portrait de Christian R. : un garcon de 1,80 mètre, aux yeux bleus, à l'allure sportive, habillé souvent en jogging, mais qui, malgré son physique épanoui, représentait visiblement un danger en puissance. Il est décrit ainsi par le chef de l'établissement scolaire qui l'accueillait :
"Nous avons essayé de le comprendre, de l'aider, mais à la fin les enseignants n'en pouvaient plus. C'était un mouton noir, il voulait se battre avec tout le monde. Il lui arrivait de crier : "Heil Hitler !"
Gunther, quinze ans, un camarade : "Un jour, il s'est écrié en plein cours : "Saucisse folle !" Cela l'a fait bien rire et nous aussi. Il lui arrivait de dire des choses du genre : "Il faut brûler les maisons." Sur son cahier, il dessinait souvent des croix gammées. j'ai essayé de parler avec lui de son passé, de sa famille, de sa mère, mais il a toujours refusé."
Telle est la situation à l'heure actuelle. Christian R. et ses complices attendent de passer en jugement. Mais l'incendie de Solingen aura eu au moins pour conséquence de réveiller un débat de fond qui divise et empoisonne l'Allemagne. En matière de nationalité, l'Allemagne est régie par une des lois les plus restrictives d'Europe, le "droit du sang", qui date de 1913.
Selon cette loi, une personne ayant un ancêtre allemand, aussi éloigné soit-il, peut avoir la nationalité germanique, alors que pour quelqu'un qui réside en Allemagne, même depuis longtemps, c'est très difficile. On aboutit à ce paradoxe que des Russes nés au fin fond de Sibérie, descendants d'émigrés allemands du XVIIIe siècle, ont pu obtenir la nationalité allemande, alors que pour des Turcs, qui vivent et travaillent en Allemagne depuis trois générations, c'est pratiquement impossible. Il en résulte que quinze mille étrangers sont naturalisés par an en Allemagne, contre soixante mille en France et cent cinquante mille aux Etats-Unis, et alors qu'il y a six millions d'étrangers outre-Rhin.
A la suite de l'affaire de Solingen, le chancelier Kohl s'est déclaré favorable à une réforme du code de la nationalité. Mais il devra tenir compte d'une opinion publique allemande frileuse, surtout à la veille d'élection législatives difficiles pour lui.


FIN


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 5 Nov - 18:39

Scoop mortel

Deborah W., la belle rousse qui travaille pour la chaîne de télévision américaine de langue espagnole TLO, est, comme chaque jour, affairée devant son ordinateur. Elle tape fébrilement le "déroulement" du prochain épisode particulièrement "juteux" de la fameuse série Comme si vous y étiez, un "reality-show" qui rassemble les foules pour les transformer en voyeurs impénitents. Après l'émission sur les transsexuels, leur vie et leurs moeurs plutôt scandaleuses, après celle sur l'inceste, activité beaucoup plus courante qu'un vain peuple ne le pense, après le record d'audience atteint par l'émission concernant la "zoophilie", Deborah met une dernière main au sujet qui, elle l'espère bien, ne décevra pas la "chaîne", c'est-à-dire la direction générale : "Qui prétend avoir fait l'amour avec un (ou une) extraterrestre ?" Les témoignages, parfois troublants, les détails croustillants, l'exhibition de quelques prétendus "enfants de l'amour", tout cela devrait encore faire un bon score. Mais en même temps qu'elle termine son papier, Deborah commence à se poser l'éternelle question des journalistes : "Que vais-je trouver pour demain ?"
Soudain le téléphone sonne. Deborah décroche. Un homme au fort accent cubain demande à parler à la responsable du célèbre show Comme si vous y étiez Deborah se présente et l'homme affirme qu'il est l'un des plus fervents télespectateurs de la série, un "fan". Mais il n'appelle pas pour féliciter les responsables. Il a lui-même un problème et, en définitive, il compte un peu sur son "reality-show" favori pour l 'aider à résoudre une situation personnelle douloureuse. Deborah, instinctivement, sent qu'il y a peut-être, au bout du fil, un sujet d'émission. Elle demande à l'homme, Vincente J., de raconter son histoire. En même temps, par un réflexe professionnel, Deborah a mis en marche le magnétophone qui enregistre directement l'appel. Celui lui permettra de tout réécouter ensuite, à tête reposée, et de juger de tous les éléments. Deborah est une vraie professionnelle, de celles qui savent réfléchir mais, le cas échéant, faire preuve du réflexe qui saisit le scoop pratiquement en direct, qui sauve tout... Du réflexe qui tue aussi...
A l'autre bout du fil Vincente, avec son vocabulaire cubain facilement identifiable, raconte d'une voix oppressée son drame personnel, depuis le début. Enfin presque : cet homme plus passionné qu'organisé mélange un peu la chronologie, ne termine pas toutes ses phrases, saute des détails. Heureusement Deborah est là pour faire préciser un point obscur, pour résumer, pour le remettre dans le droit chemin de son drame.
Drame qui va bientôt, grâce à Deborah et à ses parfaits réflexes professionnels se transformer en tragédie, en boucherie peut-on même dire...


Reviens-je ou ne reviens-je pas Question ...... geek
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 5 Nov - 20:41

Vincente raconte son histoire. Voilà quelques années qu'il s'est installé en Floride avec son épouse Margarita. Au début, tout à la joie de vivre enfin dans la libre Amérique, le couple savoure son bonheur capitaliste tout neuf. De plus ils ont donné le jour à une ravissante poupée : Pilar, petite brunette pulpeuse et rieuse qui promet d'être une femme splendide quand le temps sera venu. Tout va bien, Vincente est au bout de quelque temps devenu le gardien d'une somptueuse résidence pour retraités bien nantis, de ces résidences où, au pays de la liberté, on n'admet ni les Noirs, ni les animaux, ni les enfants. Etrange image du paradis... Margarita, quant à elle, est coiffeuse. Les revenus du couple sont suffisants. Pilar grandi. Tout irait bien. Pourtant, au paradis du dollar, libéré du souci de trouver chaque jour à se procurer la nourriture la plus essentielle, le couple commence à se dissoudre. Margarita se met à fréquenter des amis de son choix, qui ne sont pas ceux que Vincente apprécie le plus. Vincente, lui, une fois son travail terminé, n'aime rien tant que de s'installer dans le sofa du living-room, quelques boîtes de bière à portée de la main, pour suivre, avec délices, les épisodes successifs de ses émissions favorites, parmi lesquelles Comme si vous y étiez. Rien ne va plus dans le ménage. Margarita lui fait d'ailleurs savoir, à plusieurs reprises, qu'elle déteste cette émission, à ses yeux d'une vulgarité complète. Comment peut-on se repaître ainsi, des heures durant, de ces déballages indécents et racoleurs ? Mari et femme se rendent compte de ce que leurs ambitions personnelles diffèrent chaque jour un peu plus. Heureusement Pilar est là, pour les réunir, objet de leur adoration...
Mais bientôt, hélas, Pilar ne suffit plus à assurer la cohésion du ménage. Vincente et Margarita, comme c'est souvent le cas, n'ont pas tout à fait la même idée de l'éducation nécessaire aux jeunes filles. Vincente serait plus "coulant", Margarita plus "ferme". Bref, au bout de plusieurs années de vie commune le divorce est prononcé. A sa grande déception Vincente apprend que Pilar, vu son jeune âge, quatorze ans, est confiée à la garde de sa mère. A chaque occasion, Vincente, lorsqu'il voit sa fille, la couvre de cadeaux, bijoux, vêtements de prix. Pilar est décidément bien gâtée. Elle devient une vraie jeune fille américaine. Tout en gardant, hélas pour elle, une certaine idée des valeurs latino-américaines. Elle sort avec des garçons de son âge. C'est la catastrophe.
Vincente, en évoquant ce tournant de son histoire, se met à sangloter au bout du fil, Deborah l'encourage à continuer. Elle prend des notes en même temps. Au bout du fil la voix du Cubain, qui semble désespéré, conte la suite. Un beau jour Pilar lui téléphone et lui demande de venir de toute urgence au domicile de Margarita. En arrivant il est effrayé de voir le visage livide de sa petite poupée adorée. Tout de suite il pressent un drame. En quelques mots hachés Pilar lui avoue tout : elle est enceinte. De son petit ami, un garçon latino-américain à peine plus âgé qu'elle. Que faire ? Margarita n'est pas au courant. Vincente préconise de tout raconter à son ex-épouse. Il se charge d'arrondir les angles.
Mais en rentrant le soir de son salon de coiffure, Margarita, du haut de ses grands principes d'éducation, ne réagit absolument pas comme prévu. Vincente lui a pourtant téléphoné pour lui dire que leur enfant était en pleine crise, pour lui demander de l'écouter et de réagir avec tendresse, peine perdue; quand elle apprend que Pilar, malgré ses promesses, malgré ses airs de vertu, va sans doute mettre un enfant au monde, Margarita, incapable de contrôler sa colère, gifle sa fille, plusieurs fois, à la volée. Et ce n'est qu'un hors-d'oeuvre. Les sanctions pleuvent : interdiction de sortir, de revoir le petit ami coupable, mencaces, tout le grand jeu. Pilar, déjà suffisamment effondrée, se retrouve comme prise au piège. Son seul soutien, son père, n'est pas à la portée de la main pour la prendre entre ses bras...
Le pire est encore à venir.
Vincente continue son histoire et, à ce point du récit, Deborah entend comme un écho résonner dans sa mémoire. Un souvenir d'entrefilet aperçu dans les journaux. L'homme raconte qu'un matin le téléphone a sonné, une voix lui demandant de se rendre, toutes affaires cessantes, chez son ex-épouse. Là, horrifié, il est confronté à la plus grande douleur de sa vie. Pilar, son ange, son adoration, gît sur un brancard d'hôpital, recouverte d'une couverture grise et anonyme. Elle s'est tiré un coup de revolver en plaine poitrine, résolvant du même coup, par l'irréparable, un problème qu'elle n'était après tout pas la première ni la dernière à affronter en ce bas monde.
Vincente, en dehors de son chagrin, ressent une vague de haine pour Margarita. Une fois passé le torrent d'insultes cubaines dont il l'abreuve, Vincente se précipite pour porter plainte contre son ex-femme. Il l'accuse d'homicide volontaire. Mais étant donné les circonstances, on lui fait gentiment comprendre que sa plainte est irrecevable. Frustré et décidé à venger Pilar, Vincente cherche une solution : comme si vous y étiez lui semble alors une voie possible. Deborah est aussi de cet avis.
Elle prend rendez-vous avec lui dans un bar de F..., la ville du drame, pour mettre sur pied une séquence "haute en couleur". Quoi de plus télégénique que la douleur d'un Cubain prêt à tout pour venger sa fille ? D'autant plus que, lors de ce rendez-vous, elle constate avec une certaine jubilation intérieure que le gardien d'immeuble, encore tout fiévreux de colère, se promène avec un gros revolver glissé dans la poche intérieure de sa veste.
Deborah pressent, avec un instinct journalistique très sûr, qu'il pourrait ya voir là la semence d'un peu d'"action" télévisuelle... Elle propose à tout hasard de filmer Vincente, au moment où il déposerait une couronne de fleurs, payée par la chaîne de télévision, sur la tombe toute fraîche de Pilar. Tombe ornée, selon la coutme latine, d'une photo émaillée de la pauvre gosse. Belles images en perspective. D'autant plus que, si Deborah a bien compris, Margarita, elle aussi effondrée par la perte de sa fille, se rend chaque jour sur la tombe. Une supposition que Margarita et Vincente se rencontrent là, comme par hasard. Est-ce que cela ne ferait pas une bonne séquence "en direct ?" A défaut de résoudre les problèmes de Vincente dont, après tou, Deborah se fiche complètement, cela pourrait donner une "tranche de vie" assez "saignante"... Saignante en effet.
L'heure venue, tout se passe comme prévu. Vincente, brisé par le chagrin, dépose la gerbe sur la tombe de Pilar. Le cameraman ajuste son zoom pour saisir les larmes qui dégoulinent le long de ses joues viriles. Deborah, micro en main, fait les commentaires appropriés pour émouvoir les populations jusqu'en Californie, à l'autre bout du continent. Soudain, comme elle l'espérait un peu, une voiture s'arrête non loin de là. C'est Margarita qui en descend, comme chaque jour, tout de noir vêtue.
Deborah, dans un excellent réflexe, se précipite vers elle pour lui poser les questions qui s'imposent, télévisuellement parlant s'entend. Margarita, surprise par la présence de la télévision, repousse toute interview : elle n'est pas venue pour ça... qu'on la laisse seule avec son chagrin.
Obéissant aux instructions de Deborah le cameraman repasse sur Vincente. Celui-ci, qui était agenouillé sur la tombe, s'est relevé prestement. Il court à présent vers Margarita, la camrés tourne, tourne, le micro enregistre tous les bruits, le souffle rauque de Vincente, les objurgations de Margarita : "Laissez-moi tranquille ! Laissez-moi !" Tout est enregistré, la main de Vincente qui brandit le revolver qui'l tenait glissé sous son blouson, les déflagrations, Margarita qui tombe, son crâne qui éclate sous les balles qui continuent à la frapper, les sursauts de son corps sans vie sou l'impacte des projectiles... l'effondrement de Vincente qui pleure à chaudes larmes dès qu'il a accompli l'irréparable.
A l'heure dit la chaîne TLO diffuse, après des précautions et des avertissements qui sont autant de messages publicitaires destinés à faire monter l'audience, à conquérir un maximum de "parts de marché", les images qui vont être "insoutenables", "déconseillées aux âmes sensibles", de ce "reportage" vraiment très réussi et digne de renter dans les annales de la bassesse médiatique.


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Nov - 0:50

Le 36 prend des vacances

"Méfie-toi du mec qui vient de s'asseoir, il n'a pas l'air très net !" murmure le conducteur de l'autobus à son collègue qu moment du changement de chauffeur. Sage conseil.
Dans la région lyonnaise Philippe P., vingt-sept ans, s'apprête à exercer son métier de conducteur d'autobus. Métier fatigant, certes, mais qui ne manque pas de charme : variété des voyageurs, variété des paysages selon les couleurs changeantes des saisons. Brefs contacts presque amicaux avec les habitués de sa ligne, pittoresques personnages qui entrent pour quelques instants dans son univers, touristes, amoureux qui ne peuvent s'empêcher de faire savoir au monde entier qu'ils s'adorent, grincheux ou farfelus en tout genre. Que lui réserve cette journée de printemps à bord de l'autobus 36 ?
Le parcours commence bien, rien à signaler d'anormal.
Jusqu'au terminus de T., banlieue qui a eu les honneurs de la presse nationale, il y a quelques années, pour les bagarres qui opposèrent jeunesse mal dans sa peau et forces de police. Tout le monde a encore en mémoire les images de véhicules incendiés brûlant dans la nuit.Mais pour l'instant il fait beau et on est en pleine matinée. Le jeune homme qui n'a pas l'air net monte, présente son abonnement et s'assied. Philippe n'a pas de mal à déceler les problèmes du jeune homme : son visage est couvert d'ecchymoses et tout laisse à penser qu'il s'agit des traces d'une altercation récente. Philippe imagine la scène, on en voit tant de semblables à la télévision tous les jours de la semaine... C'est pourquoi l'un d'es autres conducteurs de la ligne, au moment de la "pause cigarette" a même le temps de préciser que ce voyageur est un peu "agité" mais rien de très gênant, des grommellements inintelligibles, une sorte de conversation intérieure avec quelque interlocuteur imaginaire et peu amical. Philippe remercie du renseignement et se promet de surveiller le client. Tout le monde a pris place. On démarre.
Pendant les premiers kilomètres, tout se passe normalement, arrêts, montées et descentes de voyageurs, renseignements aux égarés, monnaie à rendre, attention plus marquée pour les personne âgées qui nécessitent plus de temps pour monter et descendre... Le voyageur aux ecchymoses a cessé sa conversation intérieure et il commence à interpeller les autres voyageurs et voyageuses les plus proche de lui. Leur posant des questions un peu débiles, faisant lui-même les réponses et les commentaires, exprimant des opinions à l'emporte-pièce sur le paysage, l'environnement, les événements et les hommes politiques, les femmes, le sexe, l'amour, la religion, mille sujets décousus... Il "chahute" un peu, comme on dit.
"Méfie-toi du mec qui vient de s'asseoir, il n'a pas l'air très net !" Philippe, prévenu par son collègue, est un peu plus tendu mais garde le contrôle de la situation.
Et on arrive à l'autre bout de la ligne. Bizarrement, le voyageur aux ecchymoses ne descend pas. Il reste en place et repart dans l'autre direction vers son point de départ. Et, en sens inverse, le trajet se déroule à nouveau de la même manière. Jusqu'à l'arrêt de S. Soudain, le voyageur agité se lève, s'approche de Philippe et sortant rapidement de sa poche un couteau à cran d'arrêt il en applique le tranchant sur la gorge du pauvre conducteur qui croit sa dernière heure venue. Le jeune homme énervé oblige Philippe à stopper le véhicule et il intime aux autres voyageurs l'ordre de quitter l'autobus. Puis on redémarre.
L'énergumène décide : "On va à Montpellier !" Pas du tout dans la même région ! Un détour d'au moins six cents kilomètres aller et retour ! En même temps Philippe sent dans son dos le contact dur et menaçant d'un canon de revolver. Le couteau sur la gorge, il redémarre en essayant de se raisonner, de se remémorer les consignes classiques : "Ne pas faire de mouvement brusque, gagner du temps, ne pas énerver l'agresseur."
L'autobus 36 emprunte l'autoroute du Sud et file vers son destin.
Les kilomètres succèdent aux kilomètres. A présent le kidnappeur d'autobus, de plus en plus excité, se donne du courage en buvant au goulot d'une bouteille de whisky. Philippe se prend à espérer qu'il puisse tomber soudain ivre mort sous le choc de l'alcool. Mais non, l'autre doit avoir une bonne habitude de ce genre de désaltérant, il continue à boire et à parler... parler... parler.
C'est ainsi que le pauvre Philippe, qui se rassure un peu mais se demande cependant comment tout cela va se terminer, apprend tout ou presque des antécédents de son agresseur. L'autre lui donne son nom : Jean-Charles J., son âge, vingt-quatre ans, et lui parle surtout de son père qui habite au loin, là-bas dans le Midi, du côté de Montpellier... Il parle aussi de son enfance dans un foyer pour enfants à Lyon... des bons et des mauvais souvenirs, de la lutte pour la vie, de son désespoir de vivre, de ses rêves de jour et de ses cauchemars de nuit... L'autobus dévore les kilomètres. A présent plus d'arrêts, plus de voyageurs...
Pourtant, dès le début de la prise d'otage, Philippe, dans un réflexe discret, a eu le temps d'appuyer sur le signal d'alarme, qui, là-bas, au poste de contrôle, donne l'alerte...
Les voyageurs que Jean-Charles a obligés à quitter le véhicule se sont eux aussi manifestés pour réclamer qu'on les tire du mauvais pas où ils se trouvent... Aussitôt tout un plan "route" se met en branle. La police est alertée. Au péage obligatoire les forces de l'ordre pensent intervenir mais devant l'attitude agressive de Jean-Charles on hésite pour ne pas voir le couteau à cran d'arrêt entailler la gorge de Philippe. Un peu plus loin ce sont les motards de la gendarmerie, dans le territoire desquels l'autobus pénètre, qui prennent le relais.
A l'intérieur du véhicule Jean-Charles parle, parle encore et continue à boire le whisky qui diminue dans la bouteille, mais Philippe note que le débit verbal de son agresseur se ralentit. Celui-ci, soudain demande une cigarette mais le conducteur du 36 ne fume pas.Il suggère avec hésitation de stopper le véhicule pour demander la "sèche"... au motard de la gendarmerie qui, depuis des kilomètres, ne quitte pas le pare-chocs arrière de l'autobus... Cette cigarette tant désirée est alors le prétexte à une longue conversation entre Philippe, le motard et Jean-Charles le mal-aimé. Philippe réalise que, depuis le début de l'aventure,ce qui'l prenait pour le canon d'un revolver braqué sur son dos n'était que le bout raidi de l'index de son agresseur ! Au bout du compte Jean-Charles accepte de renoncer à son projet. Il se retrouve en détention préventive pour quelques jours... Un examen médical révèle qu'il présente de graves troubles psychologiques. On arrive à la conclusion qu'au moment de son détournement d'autobus il était, obsédé par son idée fixe, en état de démence, pourtant les médecins lui accordent la pleine responsabilité de ses actes sur le plan pénal.
Philippe, quant à lui, malgré l'heureux dénouement de l'affaire, n'est pas au bout de ses peines. Cauchemars et angoisses l'assaillent dorénavant pendant les mois qui suivent. Il devient si anxieux, si mal dans sa peau, qu'il doit momentanément s'arrêter dans son travail. Calmants et repos ne font rien à l'affaire. A trente ans, trois ans après les faits, on lui accorde une incapacité de travail de dix pour cent, et 20 000 F de provision sur les indemnités à venir. S'en remettra-t-il jamais vraiment ?
Jean-Charles qui, décidément, fait les mauvais choix dans l'existence, préfère ne pas se présenter à l'audience qui doit voir la conclusion de cette affaire. Devant les dégâts provoqués chez Philippe, compte tenu de son absence devant ses juges, Jean-Charles se voit condamner par défaut à quinze mois de prison. Il est activement recherché par la police...
Pendant ce temps-là, à Nantes, un quadragénaire ancien conducteur d'autobus, nostalgique de son métier et qui boit pour oublier, voit son taux d'alcoolémie monter à 2,20 g.
Comme il vient de voler un autobus il est condamné à quatre mois de prison. En vingt ans, c'est la vingt-troisième fois qu'il dérobe un autobus et qu'il l'abandonne n'importe où en Poitou-Charentes, généralement en allant heurter, irrémédiablement soûl, quelque véhicule en stationnement ou quelque élément innocent du mobilier urbain. Le juge lui conseille de calmer sa passion en s'achetant son propre autobus mais, lui fait remarquer le coupable avec une logique irréfutable : "Il faudrait d'abord que je repasse mon permis"... C'est évident... La prochaine fois on peut imaginer qu'il soit obligé, sous la menace d'un couteau, de conduire jean-Charles jusqu'à Montpellier...


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Nov - 22:05

Banquier de coeur

"Chérie, viens voir ! Un miracle, je n'arrive pas à y croire."
En ouvrant son courrier ce matin-là, Michel R., un jeune père de famille, n'a pu s'empêcher de pousser un cri. Les mains tremblantes il regarde, effaré, son relevé de compte bancaire. Sylvette R., sa jeune épouse, arrive en courant de la cuisine. Elle essuie ses mains humides sur son tablier. "Qu'est-ce qui se passe encore ?"
Les yeux battus par le manque de sommeil, elle s'attend au pire, mais en regardant le visage de Michel elle distingue une lumière qui l'éclaire d'une joie insolite, comme si le relevé de leur compte bancaire reflétait dans ses yeux une lumière surnaturelle.
"Regarde, on nous a viré 100 000 F sur notre compte, juste la somme dont on a besoin désespérément depuis six mois ! - Ca n'est pas possible, c'est sûrement une erreur." Elle lui arrache le relevé des mains. A la place de la maigre somme qui devrait se trouver au total, elle lit un chiffre bien confortable. Plus haut dans la colonne des crédits, la somme brille presque : 100 000 F avec comme explication : Virement d'un tiers.
Malgré sa joie, Sylvette, en femme prudente qui a déjà été échaudée par l'existence, hésite à croire à son bonheur. Il s'agit certainement d'une erreur. Elle saisit le téléphone et demande un peu plus tard dans la matinée un rendez-vous au directeur de l'agence. Ils vont connaître la vérité. La journée passe lentement, de temps en temps Michel jette un regard sur le relevé bancaire. Si cela pouvait être vrai, s'ils avaient enfin, par un miracle de la petite sainte Thérèse, obtenu cet argent faute duquel ils risquent de ne pouvoir payer les traites de leur maison, ils risquent de se retrouver à la rue... Ils n'osent y croire.
Pourtant, un peu plus tard, en sortant de l'agence où ils viennent d'être reçus par le directeur, Sylvette et Michel ont un peu la tête qui leur tourne. Ils se précipitent au café le plus proche et s'offrent un apéritif bien tassé pour fêter le coup de chance qui vient de leur tomber sur la tête. Tout es parfaitement en ordre, cette somme de 100 000 F est bien affectée à leur compte. Ce n'est pas un cadeau, il faut le préciser, mais un prêt 'd'honneur" qu'ils se sont engagés à rembourser ponctuellement d'après leurs rentrées d'argent normales, sans mettre leur budget en péril. Vraiment merci la petite Thérèse, car nous sommes en Normandie...
Michel et Sylvette ne sont pas les seuls chanceux de la petite commune. La Banque du bonheur fait d'autres heureux, sélectionnés par un directeur hors du commun, d'autres désespérés voient à nouveau le soleil luire au bout du chemin. La France est un pays de braves gens... Pourvu que cela dure... Une dame restauratrice a besoin de 120 000 F. Xavier Z., le directeur de l 'agence bancaire en question, qui est bon vivant, prête. A présent, c'est un garagiste qui est en difficulté. Mais Xavier pense que le garage est une bonne affaire. Il n'y connaît rien. Il se trompe. Puis il s'intéresse à un bar où l'on confond chiffre d'affaires et bénéfices. La banque verse la somme nécessaire sur le compte : soit 200 000 F. D'autres encore connaissent le même bonheur : une douzaine en tout. Les heureux bénéficiaires remboursent, rubis sur l'ongle, ces prêts tombés du ciel.
Ce matin-là, Xavier, l'amabilité faite homme, a commencé sa journée comme tous les autres matins, le sourire aux lèvres, le coeur plein de tendresse et de compassion pour les êtres humains si pitoyables qui peuplent le vaste monde. Il se promet comme tous les autres jours de rendre quelqu'un heureux, en dépit des lois de la finance, en dépit de l 'ordre du monde...
Mais il n'a guère le temps d'examiner un nouveau projet. La porte de son bureau vient de s'ouvrir et il voit entrer son patron direct, tout droit arrivé du chef-lieu de canton. Celui-ci, avec sa mine des mauvais jours, lance à la secrétaire : "Qu'on ne nous dérange pas !" Xavier sait, dans l'instant même, que tout est fini et que sa carrière dans la banque risque de s'arrêter là.
Jolie carrière pourtant qui a débuté vingt-six ans plus tôt avec un premier emploi de comptable dans cette grande banque nationale. On apprécie Xavier, on lui confie de plus en plus de responsabilités. Jusqu'à lui offrir, en 1973, la direction de la nouvelle agence de W., cette jolie petite commune. Alors là, Xavier s'éclate littéralement sur le plan professionnel, il fait du porte-à-porte, il va proposer les services de sa toute nouvelle jolie petite agence à tout ce qui peut avoir un peu d'argent dans le canton. C'est un succès. Il faut dire qui'l est si sympathique, souriant, dynamique avec son allure de gentleman-farmer. Aujourd'hui encore, malgré son revers de fortune, à cinquante-cinq ans, on lui en donnerait facilement dix de moins. Généreux en plus, beaucoup trop, scrupuleux aussi et profondément bon au dire de tous ses proches. Une perle. Un peu trop sûr de lui peut-être, un peu trop, et légitimement fier de son succès, de son efficacité. Xavier se sent pousser les ailes d'un ange, d'un envoyé de Dieu pour faire le bien sur la Terre.
Parmi tous les bénéficiaires de ses largesses, le premier a avoir eu des problèmes c'est justement le garagiste. Xavier a cru que le garagiste était un gentil garagiste. Grossière erreur. L'avenir va le démontrer. Ce chef d'entreprise connaît de sérieuses difficultés dans son entreprise. Est-elle mal gérée ? A-t-il fait une erreur dans ses prévisions commerciales ? La femme du garagiste est-elle trop dépensière ? Le garagiste est, en fait, un homme habitué à traiter les problèmes par la manière forte. Quand il voit que ses comptes périclitent, il vient voir Xavier dans sa jolie petite agence et lui met, comme on dit, les points sur les "i" et les barres aux "t" : "Si vous ne me prêtez pas à nouveau l'argent qu'il me faut, je vous dénonce à la direction de la banque, pour avoir trafiqué les comptes." C'est vrai que le garagiste pourrait le faire chanter, abattre tout son système et mettre ainsi pas mal de gens dans le pétrin. Xavier, contraint et forcé, prête encore à contrecoeur.
Mais à présent c'est la "restauratrice" qui n'arrive plus à mettre les petits plats dans les grands. Elle utilise une autre tactique pour obtenir un nouveau prêt : elle menace d'aller porter son compte dans une banque concurrente. Et de le faire savoir sur la place publique. Xavier sent que son honneur de directeur est en jeu. Pourtant, avec huit cents clients et trois milliards de centimes en caisse, il ne devrait pas craindre la perte d'une cliente. Son système, pourtant, il s'en rend bien compte, est fragile.
Mais malgré sa seconde "injection" financière le garage est mis en "règlement judiciaire"... C'est la catastrophe car un étranger, le "liquidateur" vient mettre son nez dans les comptes de l'entreprise et il est assez étonné de découvrir ce virement providentiel mais inexplicable... Pour quelles raisons la banque a-t-elle prêté ces 200 000 F qu'on aurait dû, au vu de la comptabilité du garage, de la non-solvabilité du garagiste, refuser avec la dernière énergie dans le respect des lois draconiennes de la finance ? On en découvre de belles en vérifiant les comptes.
En fait Xavier n'a jamais falsifié ses comptes pour en tirer le moindre bénéfice, uniquement pour rendre service. Comment s'y prend-il ? Le plus facilement du monde. Il a remarqué depuis longtemps que certains de ses clients, rentiers, personnes âgées, rassurés d'avoir une petite "pelote" dans un compte de la banque, ne s'inquiètent jamais de savoir si leur "réserve" bouge ou pas.Pourquoi le feraient-ils d'ailleurs, ils n'effectuent aucune opération sur ces comptes. Xavier, lui, pour aider les clients en difficulté, s'en charge et, grâce à un jeu de fausses écritures, c'est dans ces comptes "dormants" qui'l prélève les sommes qui lui permettent ses "prêts 'honneur". Au fur et à mesure des remboursements il réintègre l'argent emprunté. Les contrôleurs de la banque, lors des contrôles de routine n'y voient que du feu, grâce à quelques "fausses opérations" dont Xavier connaît le secret...
Quand le directeur quitte le bureau, un gros dossier sous le bras, les ennuis de Xavier commencent vraiment. Bizarrement ce ne sont pas les quelques personnes (quatre au total, parmi lesquels un vieux curé) dont il a ponctionné les comptes qui portent plainte. Ils ne se sont aperçus de rien et la direction générale, soucieuse de son image de marque, a remis en place les sommes prêtées. Un million de francs en tout. Joli palmarès de la générosité.

Ironie du sort : se sont les emprunteurs indélicats qui finissent, à bout d'arguments pour expliquer leurs déroutes respectives, par porter plainte. On accuse même Xavier d'avoir détourné de l'argent au détriment du restaurant, d'avoir faussé la comptabilité du garage. Puis la rumeur publique s'en mêle.
Du coup plusieurs personnes qui ont constaté quelques erreurs sur leurs relevés bancaires portent plainte à leur tout, dans l'espoir
de se voir "restituer" quelques millions qui traîneraient par là, sans propriétaire : on ne sait jamais... Xavier est déplacé à la direction générale, son épouse inconsciente de ce qui se passe s'inquiète un peu mais pas trop. Quand elle apprend la vérité, quand on lui confirme que le banquier au grand coeur n'a pas dilapidé un seul centime à son propre bénéfice, elle avoue avec un grand soupir : "Il n'a jamais su dire non."
Xavier, aujourd'hui, se retrouve licencié, dans les formes, avec congés pays et indemnités en règle. Les mauvais payeurs sont déboutés. Pourtant il est jugé responsable du trou dans les comptes du garagiste et c'est lui qui doit rembourser, à raison de 2 500 F par mois les 120 000 F qui se sont évanouis dans la nature, sans doute en fanfreluches féminines pour la femme du mauvais gestionnaire.
A présent condamné à une peine de prison avec sursis (dix-huit petits mois), il a retrouvé un emploi, bien plus modeste, dans une association caritative où, enfin, il peut donner libre cours à ses élans de générosité incontrôlables. Son patron est enchanté d'avoir une recrue aussi passionnée et efficace. Xavier a trouvé sa vraie vocation...


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Nov - 22:36

L'amour en cage

Il existe à Bruxelles un club qui rassemble des natifs de Scandinavie, le club des Suédois. La plupart sont des industriels, des hommes d'affaires désireux de vivre sous un climat plus clément que celui de leur patrie septentrionale. Désireux aussi de connaître les douceurs d'un meilleur traitement fiscal. M. K.B. fait partie de ces heureux mortels : il a acquis légitimement une fortune enviable dans le commerce des voitures américaines. Une petite fraude fiscale déjà ancienne lui a fait choisir un exil en Belgique...
Pour lors M. B. vit la plupart du temps dans une banlieue élégante de la capitale belge. Maison cossue et moderne, entourée d'un jardin agréable, piscine chauffée. Son épouse, ses deux enfants et lui-même constituent la famille bourgeoise type : sains, dynamiques, écologistes, sportifs, appréciés de tous. Mme B. est une ancienne championne dans le domaine hippique : elle a participé aux jeux Olympiques de Rome en 1960. Sa fille, Ulrika, vingt-huit ans, marche sur ses traces et elle a récemment été, elle aussi, sélectionnée pour représenter la Suède aux Jeux de Barcelone. Malheureusement pour elle, son cheval est tombé malade au dernier moment et elle a dû se résigner à voir ses compatriotes lutter pour des médailles alors qu'elle devait se contenter d'une triste place assise dans les tribunes. La pauvre Ulrika n'est pas dans une bonne passe, comme l'avenir va le démontrer. Mais elle est jolie, sportive, riche, sans problème métaphysique : elle rentre donc à Bruxelles et fait des projets d'avenir.

Ce week-en de janvier, elle se trouve seule. Ses parents et son frère sont absents. Ils passent quelques jours dans leur résidence secondaire en Suède. Ulrika, à bord de sa BMW, regagne leur résidence confortable. Elle descend du véhicule quand, soudain, un homme en cagoule l'agresse, surgissant derrière elle. Il brandit un pistolet et lui crie, en anglais : "Je suis un terroriste !" Ulrika, en pleine forme, lutte contre son agresseur mais celui-ci, d'un coup sur la tête, lui fait perdre à moitié conscience. Presque évanouie, elle sent qu'il la ligote puis qu'il l'enveloppe dans ce qu paraît être un sac à pommes de terre. A présent, immobilisée, elle est traînée jusqu'à une autre voiture. Son agresseur se met au volant. Ulrika, incapable de se libérer, se rend compte qu'on l'emporte loin de chez elle, très loin même, à en juger par le temps qui passe tandis que roule le véhicule de son agresseur. Il n'a rien annoncé de ses intentions. Ulrika se dit cependant qu'un terroriste va essayer d'obtenir une rançon destinée à alimenter le fonds de guerre de la "cause" qu'il doit défendre quelque part dans le monde...
Le lendemain matin, la femme de ménage suédoise de la famille B;, au moment où elle prend son servie à la villa des Suédois, est surprise de trouver le portail de la propriété grand ouvert, la BMW de la jeune fille semble abandonnée devant la porte, les clefs sont encore sur le tableau de bord, ce qui ne correspond pas aux habitudes de prudence de la famille. Elle prévient la gendarmerie qui arrive sans tarder? Plus inquiétant encore on découvre les deux chiens de la famille B. Ils sont inconscients dans le garage : on les a drogués et ligotés. Le coffre-fort de la villa, béant, est vide. La belle Ulrika a disparu. On contacte la famille...
La famille, au fin fond e la Suède, est bizarrement déjà au courant. Le ravisseur (s'agit-il d'un solitaire ou d'une bande organisée ?) a réussi à joindre le père d'Ulrika pour lui annoncer, en anglais, qu'on venait de s'emparer de sa fille, lui conseiller de tenir la police à l'écart de l'affaire, le prévenir de prochaines instructions qui suivraient. On met le téléphone sur écoute, on diffuse dans la presse la photographie de la belle Ulrika, souriante, séduisante comme dans une publicité pour des vacances en Scandinavie...


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 7 Nov - 1:13

Le père, la mère, le frère regagnent Bruxelles en toute hâte, et commencent à attendre, les yeux rivés sur le téléphone, une demande de rançon, des nouvelles, n'importe quoi... Deux jours après la disparition d'Ulrika, le courrier apporte une enveloppe. Dans l'enveloppe une cassette, sur la cassette la voix de la disparue : "Cher papa, chère maman, je suis correctement traitée et tout va bien pour moi. Ecoutez attentivement mes ravisseurs..." Mais la voix aimée s'interrompt. Un homme se fait entendre, il précise le montant de la rançon : 500 000 dollars, soit 2,5 millions de francs français. Une somme énorme même pour l'industriel, pourtant à l'aise. Le ravisseur précise que de nouvelles instructions arriveront par téléphone.
Un peu d'espoir vient consoler les B. Ulrika est toujours en vie. Le lendemain la banque des B. signale qu'on vient de faire un retrait bancaire, à Bruxelles même, avec la carte d'Ulrika : 2 500 F. Le ou les ravisseurs connaissent donc le code secret. Par quels moyens ont-ils pu l'obtenir ? Les gendarmes, quant à eux, tirent de ce nouvel incident des conclusions pessimistes. Le retrait ne porte que sur quelques milliers de francs, rien à voir avec l'énormité de la somme réclamée comme rançon. Ce détail inquiète car on y voit la marque de ravisseurs "amateurs". On sait, plus ou moins, comment réagiraient de "grands bandits", les "amateurs", peu sûrs dans leur manière d'agir, sont très capables de "paniquer", de mal négocier le transfert de la rançon, pire encore de "liquider" leur otage... Tout ça n'est pas bon.
Pendant ce temps-là, la pauvre Ulrika, après son long voyage vers une destination inconnue, s'est retrouvée dans un appartement en étage. Bâillonnée, aveuglée par un bandeau qui lui meurtrit le front, elle a conscience que quelqu'un l'installe, si l'on peut dire, sur une sorte de siège. Elle apprend qu'elle devra rester ligotée à ce meuble jusqu'au versement de la rançon. Le ravisseur lui précise qu'il n'aura même pas à la libérer pour satisfaire ses besoins naturels car le siège sur lequel elle est étroitement ligotée est prévu pour cet usage. Les liens qui l'entravent lui scient les articulations, empêchant la circulation sanguine. Un casque stéréo la coupe du monde sonore. Elle ne peut s'empêcher de se demander si elle survivra à cette épreuve. Elle ne parvient pas à envisage d'issue positive en dehors d'une délivrance hypothétique par les forces de police.
La famille B., entre temps, reçoit de nouvelles instructions, le ravisseur au téléphone demande, en anglais, que la rançon soit versée en dollars américains. Mais la communication dure assez longtemps pour que le standard de police en situe l'origine : une cabine publique près de la porte de Namur. Nouvel indice qui confirme l'amateurisme des kidnappeurs. On décide, à tout hasard, d'installer une caméra-vidéo au-dessus du distributeur automatique bancaire où s'est effectué le premier retrait bancaire. A chaque fois qu'un client vient retirer de l'argent son visage est filmé... Un second retrait est effectué avec la carte d'Ulrika. Les inspecteurs font alors visionner à la famille B. tous les visages des clients ayant retiré des billets... M. B. s'acharne à scruter toutes ces physionomies inconnues filmées dans de mauvaise conditions d'éclairage... Soudain, il sursaute : pas de doute. Un faciès ne lui est pas inconnu. C'est celui d'un Suédois qu'il connaît bien : Lars N., un charpentier et, de surcroît, une vieille connaissance.
L'histoire remonte à plusieurs années : le père de Lars, lui aussi dans les affaires, a été victime d'une mauvaise passe. Il est entré en contact avec M. B. et, malheureusement, à la suite de certaines transactions, M. N. s'est retrouvé en faillite. Le fils, Lars, en a, à tort ou à raison, conclu que M. B. était responsable de la déconfiture paternelle... A-t-il, dès lors, formé le projet de se venger ? Le hasard fait que Lars, qui a fait des études d'architecte, se retrouve quelques années plus tard à Bruxelles et, par une suite toute logique, est amené à se joindre au cercle assez étroit des "Suédois de Bruxelles". La rencontre entre MM. B. et le fils de sa "victime" est inévitable. Mais, par malchance, par bonté pou par inconscience, M. B. accueille aimablement le jeune Lars, à peine âgé de trente ans. Il le fait travailler, le présente à sa famille, lui propose, un peu pour le dépanner, de procéder à la réfection du parquet de la luxueuse villa familiale...
Lars, à l'occasion de cet ouvrage, a le loisir d'approcher de près la belle Ulrika. Pour en être suédois on n'en est pas moins inflammable... La blonde cavalière le fait rêver. Il l'invite à dîner. Elle refuse. Quelles sont ses motivations profondes : amour ? désir de se venger ? refoulement sexuel ? L'amour de la fille et la haine du père cohabitent dans le coeur du charpentier. Lars n'a pas l'heur de plaire à Ulrika qui essaie gentiment de le décourager. Rien n'y fait. Une fois le parquet remis en état, avec la technique suédoise, M. B. laisse entendre à Lars qu'il n'est plus le bienvenu dans la maison et qui'l le prie de bien vouloir cesser ses assiduités auprès d'Ulrika... Lars se retrouve sans travail. L'amour, la haine, le besoin d'argent - le coeur de Lars déborde de sentiments contradictoires. L'histoire, grâce à ces détails, commence à prendre forme aux yeux des policiers.
Il n'est pas bien difficile de connaître l'adresse de Lars. Un quartier populaire où la population est surtout constituée de ressortissants africains, à deux pas de la cabine téléphonique d'où provenait l'appel, à un jet de pierre du distributeur bancaire automatique. Tout se tient.
Cependant, avant d'intervenir, la police doit vérifier une chose : où Ulrika, en admettant qu'elle soit toujours vivante, est-elle détenue ? L'arrestation intempestive, une fusillade, la mort accidentelle ou le suicide de Lars pourrait couper définitivement tout lien avec la victime. Elle pourrait, si l'on ne situe pas rapidement le lieu de sa détention, être condamnée à mourir de faim et de soif dans quelque placard inconnu... Lars est, dès lors, suivi pas à pas. On observe ses allées et venues, ses achats. Pas de doute, il ne s'éloigne guère de son domicile situé au second étage d'un immeuble modeste. Les décisions sont prises.
A deux heures quarante-cinq du matin Lars, qui dort du sommeil du juste, entend un bruit léger qui lui semble provenir du palier de son immeuble. Quelques instants plus tard ill est immobilisé par les policiers qui viennent de se faire ouvrir, grâce à l'intervention d'un serrurier, la porte de l'appartement. Lars n'a pas le temps de résister. Dans un coin de l'appartement, Ulrika, immobile, ligotée dans une sorte de cadre de bois insonorisés, n'est plus que l'ombre d'elle-même. Dieu merci elle est vivante. Mais dans quel état ! Indépendamment du traumatisme psychologique, des quatre jours qu'elle vient de passer sans savoir entre les mains de qui elle était tombée, elle souffre de traumatismes physique importants : dans on angoisse de la voir s'échapper, Lars a tellement serré ses divers liens, bandeaux et bâillons, qu'elle est tuméfiée de partout, les yeux gonflés, les lèvres éclatées, les poignets et les chevilles bleuis. Lars se voit inculpé de "prise d'otage avec violence, vol et effraction"... Il risque les travaux forcés à perpétuité.
Pourtant, pour comprendre l'histoire, on en arrive à la conclusion insolite selon laquelle Lars était vraiment amoureux de la pauvre Ulrika. Celle-ci, hospitalisée pour quelques heures, se remet heureusement assez vite de sa torture ; elle réclame impérativement un plat de spaghettis : depuis quatre jours et demi Lars ne lui avait permis d'avaler qu'une banane et demie et un peu d'eau : un vrai régime de jockey...


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 7 Nov - 21:19

Gri-gri qui gratouille

Lyon, ancienne capitale des Gaules, ville dynamique, florissante, commerçante, mère des arts et aussi, pour ceux que le sujet intéresse, une des capitales européennes de la parapsychologie, de la magie, des sciences occultes... Derrière bien des façades bourgeoises ou prolétariennes, le soir venu, vapeur d'encens, bougies plus ou moins maléfiques et cercles ésotériques multiplient les appels au surnaturel, au maléfique, au Prince des ténèbres. Et parfois les sorciers acharnés, les nécromans à la petite semaine, qui marmonnent leurs abracadabras exercent, dans le civil, les professions les plus anodines : commerçants, ouvriers spécialisés, conducteurs d'autobus... A qui se fier ?
Ce matin-là, Christian, quarante-neuf ans, s'apprête à démarrer au volant de son autobus. Voilà quinze ans qui'l "fait" la ligne. Une journée sans problème. Les problèmes, Christian en a suffisamment comme ça chez lui. Des choses un peu vagues, liées à des relations un peu malsaines. Christian se passionne pour les contacts avec l'au-delà et comme beaucoup il rêve d'un contrat avec quelque puissante entité qui lui garantirait la jouissance définitive en ce bas monde de biens matériels inépuisables.
Christian partage cette passion avec d'autres individus que rien ne désigne comme tels au premier regard. Il connaît des maisons bourrées de talismans, de crucifix, de cierges multicolores, de gris-fris et autres accessoires inquiétants.
Tous ces sectateurs de Lucifer et des légions infernales ne forment pas une famille très unie.
Christian, depuis quelque temps, a un différend avec Daniel P. qui, lui aussi, travaille dans les transports. Ce différend est assez mystérieux et Christian ignore, en fait, ce que Daniel lui reproche. Toujours est-il que, dernièrement, lorsqu'ils ont eu l'occasion de se trouver face à face, l'échange verbal a été assez vif. Daniel a sommé Christian "d'arrêter ses conneries". Ce terme courant mais vulgaire a de plus le défaut de manquer de précision : de quelles "conneries" peut-il bien s'agir ?
Christian est donc, ce jour-là, perdu une fois de plus dans une réflexion perplexe sur ce sujet lorsqu'il perçoit, machinalement, sur la route, l'arrivée d'une grosse moto qui approche de son autobus prêt à démarrer. A l'arrière de la moto un passager qui tient quelque chose à la main. "On dirait un flingue", pense Christian. Un revolver assez impressionnant et dirigé tout droit vers le crâne de Christian... Soudain des détonations retentissent : Christian, vaguement sur la défensive depuis quelques semaines, plonge au niveau du plancher de son véhicule : ce geste lui sauve la vie puisque la gendarmerie, bientôt appelée sur les lieux, dénombrera quatre balles tirées sur l'habitacle. Les tireurs motorisés ont bien sûr quitté les lieux dans le vrombissement de leur engin. Christian aplati sur le plancher de l'autobus, n'a pas eu le temps de les identifier. Les connaît-il seulement ?
Aussitôt après la fusillade les collègues de Christian se rassemblent, indignés. On déclenche un mouvement de grève en manière de protestation. Si ça ne résout pas l'énigme, ça fait passer le temps... D'après les projectiles on conclut à une arme très ancienne, du genre "souvenir de 14-18", comme on en trouve encore dans les familles, ultime héritage d'un grand-père poilu, décédé depuis longtemps. En aucun cas il ne s'agit d'une arme de professionnel de l'assassinat... Faute de mieux on passe la vie de Christian, l'agressé, au peigne fin. Rien à déclarer. On l'interroge longuement. Qu'il réfléchisse, qu'il essaye de se remémorer le moindre incident qui pourrait traduire l'existence d'un ennemi dans le cercle de ses intimes.
Christian, en cherchant bien, se souvient de Daniel et de ses exhortations d'"arrêter ses conneries". Christian se souvient aussi dans la foule, d'appels téléphoniques menaçants tout autant qu'anonymes. Faute de mieux les forces de police s'intéressent d'un peu plus près à ce Daniel.
Il vit seul, c'est un petit brun aux cheveux en bataille. La rumeur publique le trouve "bizarre", ses collègues des transports en commun ne l'aiment guère. Il faut dire qu'il leur porte sur les nerfs : il se promène en permanence avec, dans sa poche, un pendule, qu'il sort pour un oui ou pour un non, résolvant ses problèmes selon les oracles de la petite boule de buis suspendue au bout d'un fil.
Tourne-t-elle de droite à gauche et la réponse à la question est "oui", décrit-elle des cercles en sens inverse, plus ou moins amples, plus ou moins rapides et la réponse est "non", sans appel. On peut tout savoir, affirme Daniel, avec ce petit machin-là. Passé, présent et avenir, sans parler de la découverte des sources cachées, des objets perdus, des femmes infidèles et des filons aurifères.Mais le pendule n'est que la partie visible de Daniel. Par ses propos, lourds de sous-entendus, le petit brun mal peigné laisse volontiers entendre qu'il commerce aussi avec le diable : une manière de se faire craindre et respecter par ses compagnons de labeur. En fait, Daniel leur tape sur les nerfs plus qu'il ne les impressionne. Les policiers posent à Daniel la question fatidique : où était-il à l'heure où Christian essuyait une rafale au volant de son autobus municipal ? Pas de problème : Daniel a ce moment précis était à son poste de travail, dix témoins pourtant peu partiaux ne peuvent que le reconnaître.
Pourtant la police ne se contente pas de cet alibi. Elle file discrètement le petit brun aux cheveux rebelles et note soigneusement l'identité de toutes les personnes qu'on le voit fréquenter.
C'est ainsi qu'on s'aperçoit que le petit trapu rencontre fréquemment deux autres employés des transports municipaux : Martin R. et Lionel V., tous deux passionnés par les sciences occultes. Bizarre, vous avez dit bizarre ? On continue à accumuler les indices, à faire s'entrecouper les suppositions. Peu à peu on arrive à une conviction qui justifie, au petit matin blême, une perquisition au domicile de Daniel. On est en janvier et trois mois se sont écoulés depuis le tir à vue sur Christian.
A l'intérieur du studio, les policiers, quand même un peu étonnés, découvrent ce qu'ils qualifieront de "bric-à-brac" ésotérique. Pour un initié il y a simplement là tous les accessoires nécessaires à l'évocation des puissances des ténèbres : fers à cheval, clochettes, plus toute une bibliothèque d'ouvrages spécialisés... Tout ça ne constitue pas matière à inculpation. On interpelle aussi Martin et Lionel, mais leurs pratiques magiques ne les mettent pas à l'abri d'un faux pas. Ils avouent : ce sont bien eux qui, chevauchaient la moto et qui ont arrosé l'autobus de Christian. Un petit contrat payé par les moyens du bord : quelques milliers de francs plus la promesse formelle faite par le commanditaire sorcier de... les aider à repeindre leurs appartements respectifs dont les plafonds, sans aucun doute, étaient noircis par la fumée des cierges faits avec la graisse de cadavres morts en état de péché mortel...
Mais le motif dans tout ça, me direz-vous ? Il fera sans doute date dans les annales du crime (raté) : Daniel le mal peigné était persuadé que le brave Christian l'avait envoûté. C'est pourquoi il lui avait demandé, dans un premier temps, assez poliment, de bien vouloir "cesser ses conneries". Et comment cet envoûtement se manifestait-il ? Tout simplement par des sortes de picotements intolérables que Daniel ressentait dans le bras gauche,. Après une petite rémission, ces gratouilles-chatouilles diaboliques avaient , depuis quelque temps, à nouveau perturbé ses jours et ses nuits, ce qui prouve bien la culpabilité de Christian.
Le trio infernal venait donc,depuis quelques jours, de décider une nouvelle expédition punitive contre Christian en espérant bien que son issue léthale mettrait fin aux démangeaisons de Daniel
.


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 7 Nov - 22:09

La madone du parking

Nous sommes en 1983, au petit matin, dans les Alpes ; le village de B. se réveille à peine. Déjà on entend les voitures qui filent sur la petite route, les travailleurs de l'aube rejoignent leurs chantiers ou leurs bureaux, les oiseaux chantent, le soleil se lève. Mais soudain, les oiseaux suspendent leurs chants pour un moment. Quelques coups de feu ont retenti. Pourtant on n'est pas en période de chasse. Les voisins dressent l'oreille. Qu'est-ce que ça peut bien être ? On jette un regard au-dehors à travers les rideaux de macramé. Tien, une voiture qui démarre en trombe, une autre, une Master Renault beige, reste garée sur le bas-côté de la route.
Rien ne bouge, personne ne sort du véhicule inconnu au quartier. Quelqu'un s'approche enfin, histoire de voir ce que c'est que cette camionnette qui n'est pas du quartier. A l'intérieur, la tête appuyée sur le volant, le conducteur semble dormir. Mais il ne dort pas : un filet de sang coule de sa tempe. De toute évidence cet homme, jeune encore, est mort. Et de mort violente. On lui a tiré dans la tête.
Les gendarmes prévenus accourent. La victime ne porte pas de papiers d'identité mais la voiture, elle, porte comme de bien entendu une plaque d'immatriculation. On se renseigne. Le véhicule appartient à une petite société et la petite société est au nom d'un espagnol : M.M. Quelques années plus tard M. Alonso s'entend condamner à quinze ans de réclusion criminelle pour le meurtre du chauffeur de la camionnette. Histoire compliquée dont le fil d'Ariane est une belle blonde qui collectionne les problèmes...
Pour l'instant l'un des membres de la famille Alonso vient identifier la victime : Robert J., vingt-neuf ans, père de deux enfants et beau-frère de M. M. Ce M. M. possède donc une petite entreprise de peinture qui'l gère avec un associé, Joël R., le malheureux Robert était justement l'employé de son beau-frère, M. M., d'origine espagnole, possède, tout comme Joël, un alibi. A l'heure du crime il était dans son bureau, donnant et recevant des coups de téléphone. On le croit plus ou moins sur parole. On recherche une voiture bleue, une Simca qui n'aurait plus de feux arrière. Sans résultat probant. L'arme du crime ? Un beretta, jamais retrouvé. L'affaire n'a pas de suite. Le crime reste mystérieux. Dossier classé.
M.M. l'Espagnol, "Paquito" pour les intimes, est une personnalité pittoresque. Anarchiste, militant clandestin d'un groupuscule antifranquiste, poète chanteur, animateur d'associations culturelles, habitué à une vie pleine de risques et de passions, beau parleur, il plaît aux femmes, bien qu'il ne soit pas beau selon les canons esthétiques classiques. Il plaît à Micheline, une femme qui, lorsqu'il la rencontre, est un peu à la dérive. Divorcée, elle tente comme elle peut de survivre avec ses trois enfants. L'alcool l'aide un peu à oublier. Elle est heureuse de rencontrer Paquito qui va devenir "son" Paquito. Elle l'aide à gérer son affaire, à se faire connaître comme poète chanteur anarchisant, à se produire. Elle lui sert un peu d'imprésario. Elle assure le contact avec les assurances qui se révèlent bien utiles car, d'un seul coup, bien des choses commencent à flamber autour de Paquito ; maison récemment acquise, entrepôts, maison de campagne, maison témoin d'un client. En plus on leur vole des voitures. Mais les assurances, bonnes filles, payent. Ca fait toujours de l'argent qui rentre.
Micheline continue à avoir des problèmes avec son ex-mari qui, peintre en bâtiment en Suisse, affiche une certaine négligence en matière de pension alimentaire. Comme elle connaît les avantages des bonnes assurances elle en souscrit justement une sur la tête de son ex-époux. En cas de mort de celui-ci, même de mort violente, elle et ses enfants toucheraient très rapidement 600 000 F. Puis, six mois après la signature de ce contrat, elle prend curieusement rendez-vous avec Maurice, le père de ses enfants. Il est un peu réticent pour bouleverser son emploi du temps, mais il accepte de rattraper le retard qu'il a pris pour la pension alimentaire. Après la rencontre, Micheline, dans la foulée, lui demande de la reconduire à son hôtel. Sur le trajet, elle prétexte un besoin naturel et Maurice, sans se douter de rien, la dépose sur un parking. Il ignore que, sur ce même parking, la voiture de Michelin est là, qui attent bien sagement.


Je reviens.......
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 7 Nov - 22:53

Sans battre des paupières elle descend de la voiture et fouille dans son sac à main en prenant soin de ne pas casser trois petits canards de chocolat que Maurice vient de lui remettre à l'intention de leurs enfants. Sous les canards la mort... Micheline, à l'abri des regards de Maurice, tire de son sac à main un 6,35 et revient lentement vers la voiture. L'ex-époux attend les yeux dans le vague, tout à ses pensées. Micheline approche l'arme de son crâne et trie. Maurice s'abat, le crâne en sang... Micheline, satisfaite, s'apprête à rejoindre sa propre voiture lorsque, à son grand effarement, elle voit soudain le véhicule de Maurice qui fait un bond en avant et s'éloigne à toute vitesse. Maurice à l'intérieur a eu de la chance : la balle du 6,35 n'a fait qu'effleurer son cuir chevelu. Le visage en sang, il a compris, malgré le choc de la blessure, qui vient d'essayer de se débarrasser de lui.
Retrouvée quelques moments plus tard, Micheline raconte aux gendarmes un long conte de fées plein de ravisseurs qui l'auraient enlevée puis jetée pantelante sur le bord de la route sans me^me ralentir. Les enfants interrogés discrètement avoueront qu'ils ont été bien contents de recevoir de leur papa de beaux canards en chocolat ; les canards étaient intacts, ce qui infirme la version de Micheline. Elle dit ensuite qu'elle était déprimée ; on découvre l'assurance prise sur la tête de son ex-mari. Déconfite, la machiavélique tireuse se voit infliger onze ans de prison. Elle commence à purger sa peine. Le temps passe.
Micheline découvre, paraît-il, la religion, une religion en tout cas, de celle dont on parle de plus en plus dans les médias à la lumière de fait divers de plus en plus sanglants ou crapuleux. Certains disent que Micheline est de celles qui "vont à Dieu quand le diable ne veut plus d'elles"...
Un qui ne veut plus d'elle, c'est Paquito, le séduisant poète anarchiste-magouilleur-peintre. Il la néglige et la laisse croupir au fond de sa prison. Il renâcle pour fournir les fonds nécessaires à son pourvoi en cassation. Bien que la prisonnière crie son innocence contre toute évidence, bien qu'elle entame une grève de la faim, Paquito est de moins en moins à ses côtés pour la soutenir. Pas une seule fois il n'éprouve le besoin de lui rendre visite dans sa prison... La chose semble écoeurante à son ex-maîtresse. Enfin les nerfs de cette dernière craquent. Elle déclare au juge d'instruction qu'elle en sait plus long qu'on ne croit sur le meurtre de Robert, le beau-frère de Paquito. Ces confidences ne tombent pas dans l'oreille d'un sourd...
Micheline se met à proclamer à tous les échos du cabinet du juge d'instruction que Paquito, l'anarchiste, est l'assassin du pauvre Robert, pour de sombres histoires un peu mafieuses évoluant entre l'escroquerie aux assurances, le chantage et d'autres domaines tout aussi sulfureux. Bien sûr Robert n'était pas un ange : bagarreur, barman à ses moments perdus, jamais le dernier pour se mettre dans une "combine" un peu nauséeuse. Mais de là à lui tirer deux balles de Beretta dans la tête... Justement, ce Beretta, on le cherche, on ne le retrouve pas. Paquito nie tout. Quel mobile aurait-il eu de tuer Robert ? Le mystère demeure.
Mais Joël, l'associé, tout à coup, retrouve des fragments de mémoire. Il se souvient de l'existence du fameux Beretta. Il accuse à son tour Paquito de l'avoir manipulé, d'avoir utilisé son amitié, Micheline épice encore les débats en accusant son ex-amant d'avoir commis un crime non résolu, en 1989, à Palma de Majorque. On reparle, pour la beauté de la chose, de l'éventualité des incendies et des escroqueries à l'assurance. Le passé remonte et éclate à la surface en bulles nauséabondes. L'anarchiste poète, l'homme à la mauvaise réputation, baisse les bras, sans avouer. Il se retrouve avec quinze ans de réclusion.
Michelin continue à purger ses onze ans. Joël est acquitté. Robert reste toujours mort. Dieu sait pourquoi. Dieu sait à cause de qui. Tous les enfants devront se débrouiller pour pousser tant bien que mal. Justice est faite.


FIN

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 8 Nov - 21:43

Derniers feux

Dans l'est de la France, un Lorrain de bonne souche, Robert S., un grand gars solide, athlétique même, a des ennuis : il vient de divorcer et du coup le voilà éloigné de ses trois enfants qu'il aime par-dessus tout. En plus, il a des problèmes d'emploi. Pourtant, c'est un bon plombier, efficace, dur au travail et serviable. Un garçon qu'on imaginerait bien dans la Légion, tête un peu dure comme ceux de sa race mais bon coeur au fond, et bien bâti, ce qui ne gâte rien.
Aussi, quand, après des mois de recherches et de galères, Robert décroche enfin un travail qui semble sérieux, se réjouit-il de voir que la chance paraît tourner en sa faveur. Les choses s'arrangent... A quarante-quatre ans il peut à nouveau envisager l'avenir d'un coeur léger. L'espoir revient. Grosse erreur car le destin en lui proposant ce travail lui tend un piège qui va se refermer sur lui pour de nombreuses années...
Ironie du sort, cruauté des dieux, dirait-on dans une tragédie antique...
De la tragédie antique tout d'abord il y a le décor car, loin de brumes de l'Est et de ses sombres forêts, le destin, acharné à perdre Robert, l'attire sur la Côte d'Azur, sous le soleil méditerranéen qui a vu Phèdre connaître une passion aussi criminelle que mortelle... Pour l'instant Robert se voit proposer, loin de chez lui, un emploi de plombier dans un grand club de vacances. Le seul inconvénient c'est qui'l doit donc se loger à ses frais. Mais, puisqu'il a perdu son domicile en même temps que femme et enfants, autant se réinstaller dans le Midi. Il boucle sa valise et change d'horizon.
Dans son travail tout le monde n'a qu'à se louer de cette nouvelle recrue. Il va et vient, un "bip" accroché à sa ceinture. Il visse et dévisse, soude, répare, rafistole, bricole à la plus grande satisfaction de ses employeurs. Et les clients du club gardent, eux aussi, un souvenir plaisant de ce bricoleur efficace qui ne regarde jamais sa montre quand on a besoin de lui. Comme en plus, avec ses yeux bleus, ses épaules carrées et sa grosse moustache, il a un charme viril et rustique, il n'est pas long à trouver une consolatrice...
En matière de logement, Robert, dès son arrivée, s'est renseigné sur les possibilités locales qui pouvaient correspondre avec son nouveau budget. Quelqu'un lui a signalé une logeuse qui pouvait lui louer à titre gracieux une partie meublée de son pavillon. C'est une dame âgée, Mme Angèle, encore très pétulante malgré ses quatre-vingt-quatre ans. Une ancienne antiquaire, une dame très cultivée qui soigne son apparence et conduit elle-même sa petite voiture. Robert se rend à l'adresse indiquée et l'affaire est conclue. Mme Angèle pourtant, en femme de caractère, précise qu'elle entend être chez elle dans toute la maison, qu'elle prétend détenir le libre accès au studio meublé qu'elle consent à lui louer... et, ajoute-t-elle avec un regard appuyé sur les épaules viriles de Robert, qu'il lui est interdit de "recevoir" chez elle. Recevoir des femmes, cela va sans dire...
Robert, trop heureux d'avoir en même temps du travail et un gîte, ne prêt guère attention à cette dernière remarque. La vie s'organise. Parfois notre plombier lorrain rentre un peu tard. A chaque fois il trouve Mme Angèle encore debout, comme si elle l'attendait. Il prétend cependant au bout de quelque temps recevoir la visite d'une jeune femme avec qui il est "du dernier bien". Mme Angèle, incarnation de la vertu, laisse alors éclater sa fureur. Car, sous son maquillage et ses cheveux blancs, la propriétaire est capable de sérieux écarts de langage qui étonnent dans sa bouche.
Pourtant Robert est un garçon serviable. Il fait les courses de sa logeuse quand l'occasion se présente, il s'occupe du jardin, il est adorable. Quelquefois, lorsqu'il rentre un peu tard, il trouve Mme Angèle endormie devant sa télévision encore allumée, en vêtement de nuit, alanguie dans son canapé. Alors, doucement, il la saisit comme une plume entre ses bras musclés et, sans la réveiller la dépose dans sa cambre toute proche, la glisse entre les draps et regagne sa propre chambre sur la pointe des pieds.
Cette vieille dame haute en couleur lui rappelle peut-être une grand-mère peu ou mal connue, en tout cas, elle est une présence maternelle et féminine qui manque à ce grand gaillard loin de chez lui. Maternelle peut-être, mais féminine, ça, plutôt deux fois qu'une et même beaucoup plus quo'n ne pourrait le croire...
Il se peut qu'un soir où Robert la déposait doucement endormie dans son lit, Mme Angèle se soit plus ou moins réveillée et qu'elle se soit sentie frémir d'âtre ainsi, à quatre-vingt-quatre ans, transportée, au double sens du mot, par ce beau moustachu dont la transpiration virile lui évoquait d'autres étreintes oubliées depuis longtemps.
Toujours est-il que Mme Angèle se met à changer radicalement d'attitude. Elle retrouve d'anciens réflexes et se fait soudain tout à fait chatte. Robert hésite à en croire ses yeux... Mais il lui faut se rendre à l'évidence, Mme Angèle est amoureuse de lui. Pourtant elle n'est pas amoureuse d'une manière discrète et sublimée, comme il conviendrait, elle est amoureuse comme si elle avait quarante ans de moins. Amoureuse et agressive. Désormais elle exige d'avoir accès de jour comme de nuit au studio de Robert. Il se rebiffe, elle l'insulte, elle hurle. Hurlements qui le déstabilisent car il lui rappelle d'autres encore frais dans ses oreilles de divorcé.
Robert, perturbé par la tournure imprévue des choses, fait ses confidences à ses collègues de travail qui, eux, en font des gorges chaudes. Cela devient un bon sujet de plaisanterie : Robert et sa vieille. Mais à chaque fois, Robert, sous les quolibets, rougit jusqu'au oreilles. Sa nature de Lorrain pudique ne supporte pas les sous-entendus qui se veulent blagueurs. Il se sent sali par ce qu'on sous-entend. Il se voit au lit avec les quatre-vingt-quatre ans de Mme Angèle, en train de prendre son plaisir sur ce corps flétri, malgré tout, sur ces seins d'une autre époque, sur cette bouche fripée. Il en est écoeuré.
D'autant plus écoeuré que Mme Angèle, sentant que ses jours sont vraiment comptés, semble décidée à jouer le tout pour le tout. A présent, puisqu'elle possède les clefs du studio, Robert la découvre à tout bout de champ, nue dans l'encadrement de la porte, ou bien blottie au fond de son lit, offerte à l'appétit de ce mâle chez qui le sentiment de tendresse respectueuse fait à présent place à un dégoût bien normal. Bien sûr il existe parfois des couples dans lesquels l'épouse bien que considérablement plus âgée que son mari a su, au fil des ans, conserver entre eux un attrait physique fait tout à la fois d'amour et de respect de l'autre. Mais ici, rien de pareil : Mme Angèle, vieillarde lubrique, tente positivement de violer son beau locataire, jour après jour, nuit après nuit. Il change trois fois le verrou, mais toujours elle exige d'avoir les nouvelles clés. Il cloue la porte avant de s'endormir, mais, hurlante et défigurée par la colère, elle ameute le quartier par des cris d'amour mêlés de cris de haine. Il doit ouvrir sa porte, parlementer, repousser ces assauts "contre nature". D'ailleurs, depuis quelque temps, il ne regagne son logis que de plus en plus tard, après avoir dîné dehors, après avoir pris un dernier verre dans un bar, chez des amis, pour retarder au maximum le risque de trouver, une fois de plus, la vieille Angèle en proie à ses fureurs utérines.
Ce soir-là Robert a suivi son programme de point en point. Dîner précédé d'un apéritif, arrosé de vin puis suivie de bière, encore un petit verre en attendant que l'heure tourne, puis visite à un copain chez qui ont en boit un dernier. Aucune importance, il ne prend pas la route. L'heure avance ; avec un peu de chance, Mme Angèle aura renoncé pour ce soir.
Mais elle n'a pas renoncé et la sarabande commence. Elle est derrière sa porte comme une "goule" sortie des enfers, à moitié nue dans cette chaude nuit d'été, prête à tout pour assouvir l'appel de ses sens, hystérique au sens profond du mot. Derrière la porte, l'esprit un peu embrumé par les vapeurs de trop d'alcool mélangé, Robert grommelle comme un ours qu'on asticote...
Soudain il ouvre la porte. Le spectacle que donne Mme Angèle avec ses pauvres seins dénudés n'a rien pour inspirer l'amour, pas même l'acte sexuel. Robert, excédé, pour lui faire comprendre une dernière fois qui'l en a assez, plus qu'assez, la pousse en arrière. Mme Angèle tombe dans l'escalier. Du coup, l'athlétique plombier se reprend, il la ramasse, essuie le visage ensanglanté de la vieille, car sa tête a heurté une marche. Elle revient à elle. Mais elle n'a rien perdu de ses ambitions infernales : à nouveau les insultes fusent des vieilles lèvres, les noms d'oiseaux, les grossièretés dignes des bas-fonds, et, en même temps, dans un désordre invraisemblable, des mots d'amour, des feulements de chatte en chaleur, des propositions écoeurantes pour Robert. Alors, attrapant un bali que Mme Angèle, Dieu sait pourquoi, tient à la main, le gentil plombier toujours disponible, le brave garçon, poussé à bout par un coup de colère aveugle, frappe la vieille femme sur le crâne. Elle tombe, assommée. Devant ce silence inattendu, Robert, poussé par l'envie féroce d'avoir enfin, définitivement la paix, continue à frapper, frapper, frapper...
Ecoeuré par ce corps pantelant qui l'a tant harcelé, encouragé par ce silence, Robert agissant comme devant une bête malfaisante et haïe, martyrise à présent à coups de pied le visage de celle qui voulait tout, exigeait tout et même au-delà du possible. Il la renvoie en enfer. Puis enfin certain qu'elle ne viendra plus se glisser la nuit entre ses draps, il se met au lit et s'endort.
Ce sont les gendarmes, alertés par les voisins, qui, le lendemain, le tirent du lourd sommeil qui l'a envahi. Il faut dire que, depuis des mois, c'est la première fois qu'il peut enfin dormir tranquille sans craindre l'intrusion de sa logeuse.
Malgré les témoignages concordants de tous ceux qui connaissent Robert, malgré les témoignages de ceux qui avaient déjà e l'occasion de loger chez Mme Angèle, folle de son corps, Robert "pas de chance" se voit infliger dix ans de réclusion pour n'avoir pu supporter les propositions de la vieille dame indécente.


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 8 Nov - 22:20

Trou noir

Guillaume R. naît dans l'Ain au début des années trente. Son père est un métayer sans gros moyens financiers. Sa mère, sèche et autoritaire, veille à son éducation avec de grans principes et de bonne taloches. Elle n'hésite pas, pour faire entrer dans la tête de son rejeton les bons enseignements de la vie chrétienne, à le frapper, parfois même avec le manche de la fourche. Aucun retard ne lui est jamais permis. Ni à l'école ni à la messe. Guillaume file droit.
Mais à quinze ans, ses parents ne peuvent plus subvenir aux frais d'études presque supérieures, Guillaume soit se résoudre à travailler. Après tout, pourquoi pas ? Il est intelligent, habile de ses doigts, sérieux, honnête. Il fait son petit bonhomme de chemin dans un domaine où les bons spécialistes se font rares. Il aurait aimé devenir pilote de l'armée et se retrouve simplement spécialiste de l'électrification des voies ferrées. Dès l'âge de dix-huit ans il se marie. Avec Ginette, une fille qui sait ce qu'elle veut, autoritaire comme l'était la mère de Guillaume. Comme d'habitude, il est docile et a besoin d'une femme qui le gouverne, qui l'aiguillonne, qui décide à sa place, qui le pilote. Cela le conduira à sa perte...
Sa spécialisation et ses qualifications le font voyager, entre dix-huit et cinquante-huit ans, d'un pays, à l'autre pour électrifier des voies ferrées : Zaïre, Istanbul, Algérie, Toulouse, Limoges, Guadeloupe, Burkina-Faso, Côte-d'Ivoire, Givors, Albertville. Lorsqu'il pose enfin son sac à terre, comme on dit dans la marine, il en est à son cinquante-sixième déménagement. Mais il aime le mouvement et comme Ginette lui a donné trois beaux enfants, on peut dire que la vie de Guillaume est bien remplie, pleine d'images colorées du monde, avec un beau palmarès professionnel et des économies appréciables.
A présent, en 1984, le couple éprouve le besoin de se fixer en France, le plus près possible de sa région d'origine. Mais, pour garder le contact avec les autres, pour voir défiler le monde à défaut de le parcourir, Guillaume, que les années ont empâté et qu'on surnomme bien vite le Gros, poussé par Ginette, décide d'acheter un bar à Grenoble. Ils sélectionnent une affaire à leur goût. Hélas ! elle se révèle mal située puisque, très rapidement, le couple est exproprié. Avec l'argent du dédommagement, Guillaume et Ginette, forts de leur première expérience, se lancent dans une opération de plus grande envergure et empruntent pour faire l'acquisition d'un autre café, situé en plein centre-ville. Emprunt difficile à trouver. Le Crédit lyonnais refuse, une autre banque, heureusement, accepte de leur prêter 800 000 F.
Gros Guillaume et Ginette ne manquent pas de courage. Mais, soudain, la catastrophe est là. Ginette se plaint de douleurs, de migraines épouvantables, elle est prise de faiblesses. Examens, radios, verdict des médecins qui tombe implacable. Ginette, la forte femme, est atteinte d'une tumeur au cerveau, inopérable. Aucun espoir ne reste. Alors commence pour Guillaume un calvaire affectif, psychologique et physique. A la douleur de voir la femme de sa vie souffrir et se diriger inéluctablement vers la mort, s'ajoute la détresse de devoir, pour la première fois de sa vie, prendre toutes les décisions du couple.


Je reviens-je...........
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 9 Nov - 21:48

De plus, les douleurs de sa femme et les soins constants qu'elle réclame de jour comme de nuit imposent à Guillaume un rythme de vie auquel il résiste mal étant donné son âge et son tempérament. Il doit constamment courir pour l'aider, la soigner. Les nuits sont entrecoupées, réduites en miettes. Guillaume, au moment où il peut enfin faire l'ouverture de l'établissement, est non seulement veuf mais en complète dépression nerveuse, épuisé par toutes ces nuits sans sommeil. Il perd physiquement pied.
De plus, il souffre à présent de la solitude, et lui qui a toujours vécu sous les ordres des femmes est perdu de devoir tout décider seul. une cliente du café, une certaine Véronique, a tôt fait de remarquer son état de détresse. Elle sait y faire et bientôt, à force d'amabilité, à force de savoir se rendre utile, indispensable, de jour comme de nuit, elle parvient à se glisser dans le lit de Gros Guillaume quin'attend que ça depuis son veuvage. Véronique s'installe au café. Elle a trente-sept ans, lui cinquante-huit... Les choses pourraient reprendre leur cours naturel. Après tout il faut bien que la vie continue.
Mais Véronique fait, elle aussi, partie des femmes qui savent ce qu'elles veulent. Elle aussi sait manoeuvrer un homme trop dominé par sa mère, puis par son épouse. Le vrai problème est que Véronique n'est pas une paysanne aux grands principes. C'est une femme qui a vécu... Et souvent dans les lieux peu recommandables. C'est une femme qui aime la nuit, son ambiance, ses fréquentations plus ou moins douteuses. Double conséquence désastreuse pour Gros Guillaume. Véronique est peut-être moins caressante et moins affectueuse qu'il ne paraît. Elle est peut-être bassement intéressée par l'argent. Toujours plus d'argent. Elle demande, et obtient que le café ferme plus tard. Gros Guillaume ne sait pas dire non. Cela attire des clients nouveaux, un peu louches.
Mais le pire est que, pour faire l'ouverture à cinq heures du matin, Guillaume devrait se coucher de bonne heure. Dorénavant, pour faire plaisir à Véronique et à ses amis noctambules, il se met rarement au lit avant les premières heures de la matinée. Guillaume est un homme qui a besoin de beaucoup de sommeil. Il n'a plus, comme on dit, "les yeux en face des trous", il néglige la partie comptable de l'affaire, laisse s'accumuler les factures impayées. Véronique a sans doute aussi tendance à confondre chiffre d'affaires et bénéfices. Elle n'hésite pas à ouvrir le tiroir-caisse pour régler sur-le-champ une dépense, une petite fantaisie. L'affaire périclite et l'emprunt souscrit n'est plus remboursé avec régularité. L'établissement bancaire qui a prêté commence à montrer les dents. Gros Guillaume, tout englué de sommeil, ne distingue plus la réalité avec toute la lucidité nécessaire...
Il voit arriver avec terreur, empêtré dans les factures impayées et les traites en retard, le moment où il va devoir vendre son café à l'enseigne très parisienne. Ainsi, au bout de toute une vie honnête et sans faille, il se voit en train de faire naufrage au moment d'arriver au port, il se voit en faillite après avoir travaillé pendant toutes ces années avec énergie, constance, efficacité. Dans le brouillard des conversations nocturnes au milieu des amis de Véronique, une petite idée se fait jour. Guillaume a toujours pris les décisions qui s'imposaient. Il a connu dans ses périples autour du monde des hommes au bout du rouleau qui, d'un seul coup de pouce plus ou moins contestable, ont su retourner la chance en leur faveur. Gros Guillaume décide de trouver l'argent qui lui manque par tous les moyens.
Et où se trouve cet argent ? Dans les banques, particulièrement au Crédit lyonnais qui lui a, en son temps, refusé le prêt dont il avait tant besoin. Le tout est de ne pas rater son coup.
Entre deux nuits sans sommeil, Gros Guillaume met son plan sur pied. Il estime la somme dont il aurait besoin pour redresser la situation. Peut-être que quelques dizaines de milliers de francs suffiraient. Pour voir, pour tâter le terrain, se faire la main, il contacte un monsieur qui aimerait bien acheter une Renault Espace. Guillaume espère que l'homme va arriver avec 70 000 F en liquide dans sa poche. Il lui donne, par téléphone, rendez-vous sur le parking d'une grande surface locale. L'homme vient, mais, sur le parking, une patrouille imprévue de gendarmes complique la chose. Rien ne se passe...
Gros Guillaume, au bout de ses réflexions, téléphone à une banque locale et raconte une histoire de gain au Loto qui devrait déboucher sur un placement important mais discret. Un des responsables de la banque prend rendez-vous sur le parking de la grande surface. Guillaume a peut-être préparé, dans son demi-sommeil, tout ce dont il a besoin pour réussir son mauvais coup. Malheureusement pour lui, heureusement pour le fondé de pouvoir de la banque, celui-ci, méfiant, s'est fait accompagner par un collègue. Gros Guillaume n'avait pas prévu ce renfort. Il ne se montre pas. Il faut tenter autre chose.
Troisième essai. Cette fois-ci le responsable de la banque contactée est, pour son malheur, un homme dynamique qui ne veut laisser passer aucune occasion de décrocher un bon client. Il se rend sur le parking. Guillaume, lui, a peaufiné ses préparatifs : il a loué un fourgon qui'l gare sur le lieu du rendez-vous, s'est muni d'un revolver Walter 7,65, est reparti au volant de son véhicule personnel dans lequel il a rassemblé deux couvertures, une Thermos pleine de café bourré de somnifères, du fil de fer, un jerrycan rempli d'eau, de l'Elastoplast, des ciseaux, des sacs poubelle... Une préparation efficace.
Sur le parking, Jean-Michel P., le fondé de pouvoir de la banque, un homme discret, sérieux, aimable, écoute l'histoire que lui narre Gros Guillaume. Ce dernier prétend soudain qu'il faut rejoindre son fils. Les deux hommes partent dans la voiture de M. P., marié, père de famille, et s'éloignent de quelques kilomètres. Soudain Guillaume demande à son conducteur de s'arrêter. Il prétexte un "petit besoin" mais sort son arme et explique son véritable projet. Il a besoin de 2 millions de francs et prend M. P. en otage jusqu'à ce que la banque les ait versés. Pour ce faire, ils vont rédiger ensemble une lettre quo'n postera immédiatement. On fixe le rendez-vous pour le paiement de la rançon au lendemain. P. P. écrit la lettre fixant les détails, la somme, la nature des billets, l'interdiction de prévenir la police... Pas de "bip" dans les sacs, précise la lettre, et, si tout se passe bien, l'otage sera libéré trois jours après la remise de la rançon... C'est clair, net, précis. Du travail de professionnel, enfin presque...
Guillaume, qui a toujours quelques journées de sommeil en retard, emmène alors Jean-Michel, son otage, vers une cabane de chantier perdue dans les bois. C'est là qui'l a l'intention de la garder, endormi par le café drogué, jusqu'à l'issue heureuse de son plan machiavélique. Ensuite Guillaume remboursera le prêt qu'on lui a consenti, réglera quelques dettes puis s'envolera vers un pays d'Afrique d'où on ne pourra pas l'extrader et où ses compétences lui permettront sans doute de refaire sa vie... Le rêve.
M. P. garde son sang-froid et marche devant Guillaume dans le petit sentier. Il ne connaîtra jamais la fin de l'histoire car, soudain, Gros Guillaume, l'honnête père de famille, abruti par des années de travail et le manque de sommeil "disjoncte" et lui tire une balle en plaine nuque comme, dira-t-il, dans un "trou noir". Jean-Michel s'écroule. Gros Guillaume se "réveille" alors, prend conscience de l'horreur de son acte, remarque que sa victime, agonisante, bouge encore et tire une seconde balle dans le crâne du fondé de pouvoir... "afin de ne pas laisser souffrir un homme blessé".
Mais cela ne fait pas entrer l'argent dans sa caisse. Une fois parvenu au bout de l'horreur, Guillaume se dit que tout cela ne rime à rien, si au bout du compte, il ne parvient pas à récupérer l'argent. Il téléphone à la banque pour avertir qu'une lettre très importante est arrivée dans leur courrier. Qu'on s'empresse de l'ouvrir, de la lire, d'obéir aux ordres donnés. Il se rend même au rendez-vous fixé. Personne, pas d'argent, pas d'émissaire, et pour cause, la lettre n'a pas encore été ouverte par le service du courrier. Malgré le besoin qui l'envahit de plus en plus, Gros Guillaume, de plus en plus nerveux, transpirant à grosses gouttes, n'ayant pas vraiment prévu le nouveau déroulement de son plan, rappelle dès le lendemain la banque pour savoir où l'on en est... On lui demande des nouvelles de l'otage. "Il ne peut pas entendre", dit Guillaume avec un ricanement qui va peser lourd dans la balance de la justice. Il s'attarde, dans une demi-inconscience, au bout du fil, pressentant qui'l prend des risques mais, tout à la fois pressé d'en finir, même avec les menottes aux mains.
C'est en effet ainsi que se termine l'affaire car la banque, une fois la lettre ouverte, s'est empressée d'avertir la police qui n'a pas de mal à "loger" la cabine téléphonique publique d'où Guillaume dicte ses dernières instructions hésitantes. C'est là qu'on l'arrête, titubant de sommeil mais bizarrement soulagé.
Au procès, ce gros homme de cent trente kilos, à la moustache grise de bon père de famille, ne parvient pas à expliquer pourquoi il a logé une balle dans la tête de son otage qui marchait devant les mains dans les poches. Une sorte de trou noir, de vertige. Il a maintenant dix-huit ans devant lui pour sortir de ce trou noir qui l'a transformé en assassin et pour rattraper toutes ces nuits sans sommeil.
Véronique, elle, n'a même pas paru au procès où son témoignage aurait sans doute été bien utile pour expliquer le rôle qu'elle a joué dans l'affaire... Une personne très "négative" qui empêchait vraiment Gros Guillaume de dormir quand il en aurait eu tant besoin pour mettre ses affaires en ordre...


FIN


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 10 Nov - 19:01

Justice au Palais

"Daniel, laisse Micky un peu tranquille, tu n'arrêtes pas de le tripoter, il a besoin de sommeil." La voix de femme qui vient de faire cette remarque est chargée d'un doux reproche. C'est celle de Lynn W., une jolie blonde, mère d'un tout jeune garçon âgé de trois ans. Elle vit depuis quelque temps avec Daniel R., un ouvrier spécialisé dont le visage d'à peine trente ans s'orne déjà d'une grosse moustache très virile. Lynn e de la chance car, abandonnée par le père du gamin, elle s'estime heureuse d'avoir pu refaire sa vie si rapidement avec ce garçon un peu gras mais musclé qui est aussi habile de ses doigts le jour que la nuit. Daniel, pense-t-elle est une bête de sensualité. Mais le principal c'est qu'il adore le petit Micky et qu'il le couvre de baisers et de caresses, bien plus que ne le ferait son vrai père s'il était encore là. Les hommes sont rarement aussi caressants... Mais il ne faut pas se plaindre que "la mariée soit trop belle", comme on dit.
Quelques mois plus tard, Lynn, à la suite de circonstances exceptionnelles, quitte son travail plus tôt que prévu et, par conséquent, rentre chez elle bien avant l'heure habituelle. Elle déverouille silencieusement la porte de l'appartement et pénètre dans le living. Daniel est là, devant la télévision allumée, sur le sofa, et le bruit du programme a fait qui'l n'a pas entendu l'arrivée de sa compagne. Le petit Micky est là aussi, mais les cheveux de Lynn se dressent sur sa tête quand elle réalise que tous les deux ne sont pas en train de regarder le programme...
Daniel est de toute évidence en train de se livrer sur le petit Micky à des manoeuvres sexuelles éhontées, Lynne se rue et le gifle à toute volée. Elle saisit son fils et l'emmène dans la chambre à coucher.
Quelques minutes plus tard, elle se précipite au poste de police et porte plainte mais, quand les policiers se présentent au domicile du couple pour interroger l'ouvrier, il est déjà parti sans laisser d'adresse... Ce qui n'empêche que l'enquête suit son cours. Pendant deux ans. Et elle se révèle fertile en surprises peu plaisantes : Lynn s'aperçoit qu'elle avait lié son destin à un maniaque sexuel, pédophile endurci, que celui-ci, sur son parcours à travers les Etats-Unis, s'était déjà rendu coupable de trois autres affaires de viol sur des mineurs. Des pulsions irrésistibles qui laissent derrière elles larmes, traumatismes, douleurs et traces peut-être indélébiles qui vont, au cours des années à venir, engendrer d'autres traumatismes, d'autres pulsions, d'autres désordres, d'autres déséquilibres...
Mais revenons un peu en arrière. En 1986, Daniel le moustachu est employé comme ouvrier spécialisé dans un camp de vacances en Californie qui reçoit pour l'été, comme c'est la coutume en Amérique, des garçons de tout âge, mélange typique à mi-chemin entre la colonie de vacances et le camp scout, qui tient ses assises dans des installations permanentes. Ces installation demandent donc un entretien et, partant, des ouvriers qui se chargent de l'électricité et de la plomberie. Daniel fait partie de ceux-ci. Il côtoie des garçons qui séjournent là tous les étés. Il se lie facilement avec eux, parvient à les intéresser à son métier, les invite individuellement à lui rendre visite dans la chambre qui lui est attribuée. Et là, en buvant une canette de soda, il n'hésite pas à dévoiler sa vraie nature... Quelques caresses anodines, quelques attouchements plus précis, accompagnés de bonnes paroles qui endorment la confiance du gamin. Et puis, si celui-ci tente de résister, le chantage, la menace de tout révéler à la direction du camp, de prétendre que c'est le garçon qui a fait les premières avances. L'autre pétrifié devant la peur du scandale, devant les quolibets des camarades, devant la colère et la honte des parents, ne sait plus comment résister.
Bientôt, Daniel, dévêtu en partie, ne dit plus rien, passe à l'acte, prend son plaisir sur le petit corps de sa victime. Quelquefois l'enfant, rejoignant ses camarades toute honte bue, se mure dans un silence de béton. Personne ne sait rien. Mais ce n'est pas toujours le cas, certaines des têtes blondes ne pouvant retenir leurs larmes inexplicables dans un premier temps aux responsables. On en vient à une enquête discrète, à un interrogatoire en douceur, à des questions précises. La vérité éclate.
Quand on appelle la police pour qu'elle vienne se saisir du monstrueux personnage, il a déjà filé. Un manda d'arrêt est lancé. Peine perdue. On constate les dégâts : quatre victimes nouvelles au moins mais aucune trace du violeur.
Un an se passe jusqu'au jour où, sur une autoroute, un contrôle de routine fait tomber Daniel entre les pattes des policiers. Un appel radio au central et le voilà, menottes aux mains, jambes écartées, immobilisé en attendant que le panier à salade vienne l'embarquer. La nouvelle, parue dans la presse, fait pousser un soupir de soulagement à tous ceux qui se sentent concernés. Mais, d'autre part, son arrestation réveille une pulsion de haine chez certains parents...
C'est le cas d'Ellie J., la mère du petit Francis, violé par Daniel dans le camp d'été californien. Depuis qu'elle a appris par quelle torture son garçon de sept ans était passé, chaque jour que Dieu fait voit Ellie, une jolie blonde de quarante ans, torturée par la haine et le désir de vengeance. D'autant plus que Francis, depuis ce triste jour, n'est plus le même ; il doit subir des soins hospitaliers et psychiatriques pour essayer d'oublier. Ellie se dit que son adorable blondinet ne sera plus jamais le même, que son avenir d'homme et de futur père de famille semble irrémédiablement compromis, qui'l est déjà "infecté" comme par une maladie sexuellement transmissible par les séquelles de ce viol et qui'l ne s'en remettra sans doute jamais complètement. Ellie devient une montagne de violence qui cherche à s'exprimer, ne vivant que pour le précepte biblique "Oeil pour oeil". Trois ans passent.
Trois ans pendant lesquels Daniel croupit dans sa prison, relativement tenu à l'écart des autres détenus car ceux-ci n'ont aucune sympathie pour les violeurs d'enfants et seraient bien capables de faire justice eux-mêmes... Daniel, confortablement, attend son jugement. Pour lui les choses ne se présentent d'ailleurs pas si mal, malgré le nombre de faits qui lui sont reprochés. Il a déjà mis au point son système de défense. On va plaider le témoignage plus ou moins fiable des victimes, l'hystérie des parents, le manque de preuves physiques, etc. Les choses finiront pas se tasser.
Le jour d' l'audience arrive enfin. Daniel est là, menottes aux mains, entre deux policiers. Sa grosse moustache est bien peignée, il est bien vêtu, se donnant autant que faire se peut l'allure d'un monsieur bien sous tous rapports qui ne peut qu'être la victime de malentendus. le juge lit l'exposé des faits, avec tous les détails "techniques". Cet exposé est déjà insoutenable pour le petit Francis, qui est soudain victime d'un malaise. Sam ère s'empresse auprès de lui. Elle sait qu'elle doit témoigner. Elle sait aussi combien Francis craint de se retrouver en face de celui qui, cinq ans auparavant, a su l'attirer dans sa chambre. Combien il a peur d'être obligé de répondre à des questions précises qui vont le couvrir de honte et lui faire revivre ces moments pour le moins pénibles... Ellie, d'autre part, a dans la tête une petite phrase qu'elle ressasse depuis quelques jours. Quelqu'un, qui ? un policier, peut-être, a lancé une "information" sensationnelle. Daniel, menottes aux poignets et à l'abri derrière les barreaux de sa cellule, aurait fait une "promesse" atroce : celle de tuer Ellie si Francis venait témoigner contre lui. Ellie retourne cette petite phrase dans son cerveau en ébullition. "Il a promis de me tuer."
Quand elle croise le regard de Daniel, celui-ci soutient l'affrontement, il a même des yeux qui semblent pétillants de malice, triomphant d'avance. Sa bouche affiche un rictus de vainqueur. Rien qui indique le regret ni le repentir : l'assurance de celui qui a encore des projets et sait comment les mener à bien... Elle frissonne.
Juste avant d'être interrogée comme témoin, Ellie prétexte un besoin naturel et sort de la selle d'audience. Puis elle revient presque aussitôt. Pour gagner la barre des témoins où elle va, sur la Bible, prêter serment de dire "la vérité, toute la vérité, rien que la vérité", elle passe devant Daniel et son petit rictus.
D'un mouvement précis, Ellie glisse sa main dans sa ceinture. Elle brandit soudain un petit revolver qu'elle vient juste de dissimuler dans ses sous-vêtements. Personne n'a le temps de réagir : les détonations claquent. Daniel, le regard encore étonné, s'écroule. Sur les dix balles tirées, cinq l'atteignent, certaines dans le torse, d'autres dans le cou, dans la tête. Il meurt sur la civière qui l'emporte vers l'hôpital.
Elle affirme sa satisfaction d'avoir pu appliquer cette justice expéditive et pourtant condamnable. Elle est inculpée de meurtre et on lui demande une caution pour la remettre en liberté ! 500 000 dollars. Dès l'annonce de la nouvelle, des comités de soutien se constituent. On fait des collectes pour l'aider financièrement. La mère d'un autre garçonnet violé par Daniel exprime son regret de n'avoir pu participer elle-même à cette justice digne du Far West. D'autres commentent, à propos de Daniel : "On n'aura pas ainsi à engraisser cette pourriture pendant des années aux frais du contribuable..." Qui saura jamais ce qui poussait l'ouvrier moustachu à se conduire en monstre...


FIN



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