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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 P. Bellemare et J.F. Nahmias

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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 30 Avr - 20:40

LE PETIT CHOU

"C'est si amusant, les histoires qu'on raconte aux enfants ! Cela fait sourire, cela attendrit les parents, qui s'amusent de leur crédulité.
Par exemple, rappelez-vous, il n'y a pas si longtemps - cela remonte à deux ou trois générations -, tous les parents ou presque faisaient croire par pudibonderie à leurs rejetons que les garçons naissaient dans les choux et les filles dans les roses. C'était assez bête, mais conforme à la morale de l'époque et puis, c'était charmant, poétique et si commode ! Alors, une histoire de petit chou devrait être attendrissante. Pourtant, celle-ci ne l'est pas. Elle est même terrifiante.

Le pavillon des Lambert, à Gournay-sur-Marne, ressemble à tous ceux qui l'environnent : une maison en meulière à deux étages, étroite de façade, avec un jardinet d'agrément devant et un petit potager derrière.
Il est minuit et tout dort dans Gournay, ce 4 avril 1930. Une forme se glisse silencieusement dans le jardin des Lambert. Un voleur ? Non... Avec la pleine lune, on distingue parfaitement la silhouette et les voleurs ne font pas un mètre dix, les voleurs ne sont pas habillés en bleu ciel ; les voleurs n'ont pas une longue chevelure dorée qui leur tombe dans le dos...
Jeannette Lambert a neuf ans et on a rarement vu une aussi jolie petite fille. Elle est plutôt menue pour son âge. Outre ses yeux bleus très pâles, limpides , et aussi par son teint de lait qui lui donne quelque chose de fragile.
C'est vrai que Jeannette Lambert est de santé délicate. Elle a déjà eu à plusieurs reprises des crises de langueurs, de mélancolie. Ses parents, Denise et Pierre Lambert, dont elle est l'unique enfant, se sont fait beaucoup de souci à son sujet, mais jusqu'à présent aucun médecin n'a réussi à trouver de quoi elle souffrait exactement. Il est sûr, en tout cas, que s'ils la voyaient en ce moment, son père et sa mère seraient furieux. Comment ! Est-ce prudent pour une petite fille de se promener pieds nus et en chemise de nuit, même si ce 4 avril il fait relativement doux ? Et puis pourquoi ne dort-elle pas ? Que vient-elle faire ?
Oui, au fait, que vient faire Jeannette Lambert dans le jardin ? Elle quitte rapidement le côté sur rue et se retrouve dans le potager. Le clair de lune rend plus pâle encore son petit visage. Avec sa robe de nuit bleue et ses longs cheveux blonds, elle devrait ressembler à un ange, et pourtant, son regard brille d'un éclat inquiétant, ses petites dents s'entrouvent dans un sourire mauvais , dans la main droite, elle tient un objet métallique long et pointu qui luit faiblement... C'est à un démon que ressemble ce petit être frêle...
La fillette se faufile entre les plants de salades et de radis. Elle relève le bas de sa chemise de nuit et s'agenouille. Elle considère avec un regard décidé l'aiguille à tricoter métallique qu'elle a en main. Elle le lève au-dessus de sa tête et murmure :
- Le gros ! Seulement le gros !

Elle se met à frapper de toutes ses forces, à coups redoublés, la bouche tordue par un rictus de haine. Puis elle se redresse et disparaît aussi furtivement qu'elle était venue.
Jeannette Lambert se retrouve dans sa chambre.
Elle va cacher l'aiguille à tricoter au fond de son coffre à jouets et saute dans son lit. Elle est encore essoufflée lorsqu'elle prend sa poupée dans ses bras.
- Ca y est, Isabelle ! Le petit frère ne naîtra pas. Il est mort. J'ai percé le gros chou. On restera toutes les deux toutes seules. Maman ne pourra plus aller cueillir de petit garçon.
Jeannette Lambert continue à parler à sa poupée.
- Je n'ai pas touché aux petits choux. Ce n'était pas la peine : le petit frère ne pouvait pas tenir dedans. Mais quand ils seront gros, je leur donnerais aussi des coups d'aiguille.

Le lendemain matin, Pierre et Denise Lambert prennent, comme tous les samedis, leur petit déjeuner ensemble dans leur chambre. Comme tous les maris dont la femme est enceinte, Pierre Lambert est rempli de prévenances. D'autant que cette grossesse est quasi inespérée. Ils pensaient tous deux qu'ils ne pourraient plus avoir d'enfant et que Jeannette resterait fille unique.
Mme Lambert, depuis un moment, ne répond que distraitement à son mari. Elle reste le front plissé, le regard vague. Visiblement, elle pense à autre chose ; à tel point que son mari s'inquiète,
- Cela ne va pas ? Tu es souffrante ?
- Non, non... C'est la petite... Je n'aime pas ce qui s'est passé hier.
Pierre Lambert s'assombrit à son tour.
- Evidemment. Je te comprends. Mais c'est sans doute normal. Cette enfant était habituée à vivre seule avec nous, alors quand tu lui as annoncé la nouvelle...
Denise secoue vivement la tête.

- Non. Ce n'est pas normal ! Ces larmes, cette crise de nerfs... J'ai cru qu'elle allait s'évanouir. Et je ne peux pas oublier ce qu'elle a dit : "Je ne veux pas qu'il naisse ! Il faut qu'il meure !."
- Les enfants disent n'importe quoi...
- Ce n'est pas mon avis. Elle avait un regard méchant, cruel. Je suis sûre que les autres enfants ne réagissent pas ainsi.
Pierre Lambert semble pus inquiet pour sa femme que pour ce qui s'est passé la veille.
-Jeannette est une enfant sensible. Ce n'est pas nouveau. Tu ne devrais pas te mettre dans ces états-là.
Mme Lambert ne répond pas. Elle devient plus sombre encore.
- Il faut que je te dise quelque chose que je ne t'avais jamais dit. C'est au sujet de Marion...
Pierre Lambert fronce les sourcils. Que vient faire Marion dans cette histoire ? ... Marion est leur ancienne femme de ménage qu'ils ont renvoyée il y a deux ans parce qu'ils l'avaient surprise en train de voler de l'argent. Enfin, ce ne sont pas exactement eux qui l'ont surprise... Denise parle soudain avec véhémence :
- Nous n'aurions pas dû la renvoyer.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Jeannette l'avait prise sur le fait.
- C'est ce qu'elle a dit.
- Mais enfin, elle l'a vue.
- C'est ce qu'elle a dit.
- Cela n'a pas de sens ! Pourquoi aurait-elle menti ? Ce n'est tout de même pas par pure méchanceté.
Mme Lambert se met à crier malgré elle.
- Si.
Elle se lève et va ouvrir la commode de la chambre. Elle en retire une liasse de billets.
- Tiens, regarde, le compte y est ! 2 000 francs : le montant exact du vol. Tu peux vérifier...
Pierre Lambert pâlit.
- Je n'y comprends rien. Ce ne peut pas être Jeannette qui les a cachés ici.
Denise Lambert secoue la tête avec un ricanement lugubre.
- Oh non, ce n'est pas elle ! Elle est bien trop perfide pour cela. Elle savait que si elle avait caché l'argent dans cette commode, on l'aurait rapidement retrouvé.
Denise regarde son mari dans les yeux.

- Quand Jeannette a été prendre les 2 000 francs dans ton portefeuille, dans l'unique but de faire renvoyer Marion qu'elle détestait, elle a été les enterrer dans le jardin. C'est il y a quinze jours que je les ai retrouvés par hasard en faisant des plantations... Je les ai mis là. J'étais tellement bouleversée que je n'ai pas osé t'en parler...
M. Lambert a pris l'argent. Il le tourne et le retourne nerveusement entre ses doigts.
- Je n'arrive pas à y croire !
- Pourtant, c'est la vérité.
Pierre Lambert marche dans la chambre de long en large.
- Ecoute... Pour l'instant, attendons. Dans ton état, il ne te faut pas de contrariété. Après la naissance, nous verrons.
Denise pousse un soupir.
- Avec toi, c'est toujours après. Il reste à souhaiter que tout ses passe bien.
- Evidemment ! Que veux-tu qu'il arrive ?
- Je ne sais pas. J'ai peur...

24 avril 1930. Les craintes de Denise Lambert semblent vaines. Depuis la fameuse journée où on lui a appris qu'elle allait avoir un petit frère, Jeannette a totalement changé d'attitude. Elle ne fait plus aucune allusion au prochain événement. Elle paraaît même d'humeur particulièrement gaie.
Elle chantonne ce matin-là dans la cuisine, sa poupée Isabelle dans les bras, tandis que sa mère est en train de préparer le repas. Soudain, celle-ci, qui épluche un chou, se penche intriguée.
- Mais qu'est-ce que c'est ?
Jeannette s'approche vivement.
- Ce sont les petites bêtes qui ont fait cela, maman. Il y a toujours des petites bêtes dans les choux.
Mme Lambert a un sursaut.
- Comment peux-tu savoir ce que j'ai vu ? Je ne t'ai rien dit.
- Mais... Je pensais que tu avais vu des trous.
Denise Lambert regarde de plus près.
- Oui, il y a des trous. Mais ils n'ont pas pu être faits par les vers. Ils sont trop gros, trop réguliers.
Denise considère sa fille : cette gamine délicate et charmante, aussi mignonne que la poupée qu'elle tient dans ses bras. Elle voudrait de toutes ses forces ne pas avoir compris la vérité. Mais il n'y a, hélas, aucun doute. Son mari et elle lui ont dit que les garçons naissaient dans les choux et les filles dans les roses. Ils lui ont dit aussi qu'après une petite fille, ils souhaitaient avoir un petit garçon...
En lardant le chou, vraisemblablement à coups d'aiguille à tricoter, Jeannette a commis de propos délibéré un meurtre. Car elle y croyait. Ce n'était pas un légume qu'elle pensait avoir frappé, c'était un enfant... Mme Lambert reste un instant silencieuse et lance d'une voix étranglée :
- Va-t-en !


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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 30 Avr - 21:20

29 mai 1930. l'Agitation et l'émotion règnent dans le petit pavillon des Lambert, à Gournay-sur-Marne. En effet, Denise vient de ressentir les premières douleurs et il a fallu appeler le médecin d'urgence.
Pierre Lambert a emmené Jeannette avec lui dans le jardin, tandis que le docteur et la sage-femme sont enfermés dans la chambre au premier étage. Il garde le silence. Il est soucieux et on le comprend. L'accouchement est prématuré. Il survient au septième mois. Le médecins lui a dit de ne pas s'inquiéter, que tout irait bien. Mais tout de même...
A ses côtés, Jeannette Lambert donne, elle aussi, les signes de la plus grande inquiétude.
- J'ai peur, papa ! J'ai peur !
Pierre Lambert la regarde sans répondre. Il a toujours adoré Jeannette et il ne parvient pas à y croire. D'abord, cet incroyable acte de méchanceté et de perfidie dont elle s'st rendue coupable il y a deux ans en volant de l'argent pour faire accuser et renvoyer la femme de ménage. Et puis, cet acte plus incroyable encore qu'elle a commis dans les semaines qui précèdent : larder de coups d'aiguille le plus gros chou du potager pour tuer le petit frère dont elle ne veut pas...
- J'ai peur, papa !
Elle se met à pleurer en regardant le carré de choux.
- Papa, j'ai fait quelque chose de très vilain...
Malgré tout, M. Lambert ne peut pas arriver à en vouloir à sa fille. Il a au contraire pitié de cette détresse d'enfant. Il la prend dans ses bras.
- Ne pleure pas. Tu sais, papa et maman ne t'ont pas dit tout à fait la vérité. Les petits frères ou les petites soeurs - car ce sera peut-être une petite fille - ne naissent ni dans les choux ni dans les roses. Ils sont dans le ventre des mamans. Alors, ce que tu as fait, ce n'est pas grave.
Jeannette n'a pas l'air d'entendre. Elle pleur toujours.
- Le petit frère est mort.
M. Lambert essaie de trouver les mots qui'l peut.
- Mais non, il n'est pas mort. Et puis, quand tout à l'heure le petit frère ou la petite soeur sera là, cela ne changera rien, papa et maman t'aimeront autant qu'avant et même plus qu'avant.
Jeannette Lambert maintenant fait une véritable crise de nerfs. Elle répète au milieu de ses sanglots :
- Le petit frère est mort !
C'est à ce moment que le docteur arrive et vient prendre à part M. Lambert.
- Monsieur, il va vous falloir du courage... Votre femme va tout à fait bien, mais l'enfant, c'était un garçon, nous n'avons rien pu faire. Il était mort-né.

Une semaine a passé ; une semaine pendant laquelle Denise Lambert n'a pas quitté sa chambre, en proie à un abattement profond. Pour la première fois, elle vient de manifester le désir de parler à son mari, alors que jusque-là elle ne voulait voir personne, pas même lui.
Pierre Lambert est effaré en voyant sa pâleur et ses traits creusés. Mais c'est surtout son regard qui lui fait peur : un regard dur comme celui d'une bête blessée.
- Pierre, je ne pourrai jamais lui pardonner !
- Ecoute, c'est une enfant...
- Non. Ce n'est pas une enfant, c'est un monstre. C'est elle qui a tué mon fils. Je le sais.
- Voyons, Denise, tu perds la raison. Tu en parles comme d'une sorcière. Ce n'est pas sérieux !
- Si, c'est sérieux ! Lorsque j'ai vu ce chou percé à coups d'aiguille, j'ai senti quelque chose en moi. C'était comme si tout s'arrêtait.
Denise Lambert se redresse sur son lit et s'accroche à son mari.
- Pierre, notre fils est mort à ce moment-là, j'en suis sûre ! Et c'est elle qui l'a tué.

Pierre Lambert est bouleversé, mais il tente quand même de minimiser les choses.
- Tu ne dois pas avoir des idées pareilles. D'ailleurs, il faut que je te parle justement de Jeannette. Depuis le drame, elle ne va pas bien du tout.
- Cela m'est égal !
- Je suis très inquiet, Denise. Le docteur aussi... Il l'a vue tous les jours, après toi : il dit que c'est peut-être grave.
- Cela m'est égal !
- Mais c'est notre fille, Denise...
- Plus pour moi. Qu'elle aille au diable !


C'est exactement ce qui est arrivé : Jeannette Lambert, la petite fille au visage d'ange et au coeur de monstre, est allée au diable. Elle n'a pas pu supporter le terrible sentiment de culpabilité qu'elle a ressenti à la suite de son acte. Pendant des jours et des jours, elle est restée dans sa chambre en pleurant et en répétant :
- Le petit frère est mort !


Puis, sa raison, qui était sans doute déjà atteinte depuis quelques années, car ses crises de langueur, de mélancolie, étaient vraisemblablement les symptômes d'une maladie mentale, a définitivement chaviré. Elle n'a plus prononcé que des paroles incohérentes. Elle a refusé de s'alimenter. Il a fallu l'interner. Elle est restée à l'asile jusqu'à sa mort, dix ans plus tard...

Depuis longtemps, Pierre et Denise Lambert, repliés dans leur chagrin, avaient quitté Gournay-sur-Marne pour la capitale. Il y a beaucoup trop de jardins potagers dans une petite ville de banlieue et, même de loin, la vue d'un chou leur faisait horreur."
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Martine

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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 1 Mai - 8:46

Oufti, heureusement que je n'ai pas lu ca hier soir!
Merci Episto  Smile
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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 1 Mai - 21:15

La cendre sur le tapis

"Barcelone, 25 avril 1971. Santiago Molinos est penché au-dessus de sa table d'architecte, sa règle à calcul en main. Il est en train d'essayer de résoudre un difficile problème de cotes. Santiago Molinos allume une cigarette et tire dessus nerveusement. A trente-cinq ans, c'est un bel homme, qui possède un charme certain, avec, pourtant, on ne sait quoi d'effacé.
La porte s'ouvre brusquement. Une femme d'une quarantaine d'années, portant un seau, des chiffons et un balai, vient d'entrer.
- Je vais faire les carreaux.
Sans se retourner, Santiago Molinos lance :
- Tu les as déjà faits la semaine dernière. Ecoute, Fermina, tu vois bien que je travaille. Laisse-moi tranquille.
Fermina Molinos est de cinq ans l'aînée de son mari, mais elle en paraît dix de plus. C'est une grande femme au visage maigre, aux cheveux noirs bouclés, qui serait peut-être jolie si elle voulait se mettre en valeur. Elle a un haussement d'épaules :
- Mon pauvre chéri, tu ne vois jamais rien : ils sont sales ces carreaux ! Et puis, pendant que 'jy suis, je donnerai un petit coup par terre... Oh ! Mon Dieu !
Poussant un cri perçant, Fermina Molinos se précipite vers son mari :
- Ta cendre ! Tu as fait tomber ta cendre sur le tapis !
Santiago pousse un soupir et renonce à son calcul de cotes. Il le reprendra tout à l'heure quand Fermina sera partie. Au bout d'un quart d'heure, celle-ci annonce enfin :
- Voilà. J'ai terminé. Je vais faire les courses. Je serai de retour ç midi. Fais attention à tes cigarettes.

Une heure trente. Santiago Molinos arpente nerveusement la salle à manger. Fermina n'est pas rentrée. Depuis quinze ans de mariage, c'est la première fois qu'elle a plus de cinq minutes de retard. Il a dû lui arriver un accident.
Il n'y a pas d'autre explication.
Fou d'inquiétude, Santiago décroche le téléphone et appelle l'hôpital le plus proche. Il n'y a personne qui corresponde à la description de sa femme. Il appelle alors successivement tous les hôpitaux de Barcelone.
Rien. C'est en tremblant qu'il compose le numéro suivant : celui de la morgue. Heureusement, la réponse est encore négative. Alors, il ne reste plus que la police.
- Allô ? Ma femme a disparu.
- Depuis quand ?
Santiago Molinos consulte sa montre :
- Deux heures.
Au bout du fil, il y a un silence puis une question agressive :
- Vous vous moquez du monde ?
Santiago Molinos insiste :
- Mais vous ne connaissez pas Fermina. Je vous assure que c'est très grave !
La voix du policier est toujours aussi désagréable :
- Ecoutez, si elle n'est pas rentrée ce soir, allez à votre commissariat.
Et il raccroche.
Le soir, Fermin
a Molinos n'est pas rentrée et Santiago se précipite au commissariat. Après avoir longuement parlementé, il parvient à faire enregistrer sa demande de recherche malgré le peu de temps écoulé. Il a une photo qu'il remet au policier. Il donne son signalement : un mètre soixante-quinze, mince, cheveux bruns, yeux noisettes. Il doit faire un effort de mémoire pour se rappeler les vêtements qu'elle portait :
- Une robe bleue... Oui, c'est cela : une robe bleue à fleurs blanc
hes."


LA SUITE DANS UNE HEURE. .... Laughing
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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 1 Mai - 22:39

Santiago Molinos rentre chez lui. Dans l'appartement obscur et silencieux, il est totalement désemparé. Il est sûr qu'il ne reverra jamais Fermina. Que va-t-il devenir sans elle ? Il s'effondre sur le canapé, allume une cigarette et fume fébrilement. Soudain, il sursaute. Catastrophe : sa cendre vient de tomber sur le tapis ! Et puis, tout aussitôt, il a une impression étrange : mais non, cela n'a aucune importance puisque Fermina n'est plus là.
Santiago tire une bouffée d'un air rêveur et, pour la seconde fois, fait tomber sa cendre. Il contemple les deux petits tas côte à côte sur le tapis, et, à sa grande honte, il ressent quelque chose qui ressemble à de la satisfaction.
Santiago hésite un instant puis, avec une sorte de frénésie, écrase sa cigarette à même le tapis.



21 juin 1971. Il y a trois mois que Fermina Molinos a disparu et, malgré tous les efforts de la police qui, cette fois, a pris l'affaire très au sérieux, il n'y a pas le moindre indice. L'affaire est d'autant plus préoccupante que c'est la quatrième disparition de femme brune de grande taille à Barcelone depuis le début de l'année. On parle d'un mystérieux sadique qui, après avoir tué ses victimes, irait jeter leur corps très loin en mer. Plusieurs témoignages de pêcheurs sont troublants.
Pour l'instant, Santiago Molinos reçoit une cliente dans son cabinet. La pièce est dans un désordre indescriptible : des livres, des vêtements, des papiers de toutes sortes traînent par terre. Un énorme cendrier déborde de cigarettes.
Santiago Molinos désigne un pouf à sa visiteuse :
- Cela ne vous dérange pas de vous asseoir ici, mademoiselle Valdes ?
Carmen Valdes, vingt-cinq ans, est une blonde ravissante habillée d'une manière très moderne. Elle a un sourire amusé :
- Non, pas du tout... Vous savez, j'adore le désordre qu'il y a chez vous. C'est à cela qu'on reconnaît les vrais artistes.
Débordant intérieurement de plaisir, Santiago apporte à la jeune fille un plan qu'il déplie devant elle. Carmen Valdes, fille d'un banquier de la ville se fait construire une villa sur la Costa Brava avec l'argent que son riche papa a mis à sa disposition. Carmen applaudit avec enthousiasme en prenant connaissance du travail de l'architecte :
- Comme c'est joli ! Quel talent vous avez !
Dans son excitation, elle fait tomber sur le tapis la cendre de la cigarette qu'elle tient en main. Elle a l'air confus :
- Oh, pardon ! Je suis désolée.
Santiago a un large sourire :
- Allons donc ! Cela n' aucune importance.


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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 1 Mai - 22:56

20 juillet 1971. La police est de plus en plus inquiète au sujet de Fermina Molinos dont elle n'a aucune nouvelle depuis quatre mois. Santiago, de son côté, manifeste assez peu d'intérêt pour les résultats de l'enquête. Il faut dire qu'il a d'autres préoccupations.
Une idylle s'est nouée entre Carmen et lui. Une idylle en tout bien tout honneur, car Carmen, issue de la grande bourgeoisie de Barcelone, a des principes.
Aussi, ce soir-là, il se décide à lui proposer le mariage. Et la réponse de Carmen est la plus désespérante qu'on puisse imaginer :
- J'aurai dit "oui" si tu n'étais pas marié...
- Mais Fermina a disparu. Elle ne reviendra jamais !
- Peut-être. En attendant, tu n'es pas veuf.
Santiago sent le monde se dérober sous lui. Jamais il n'avait vraiment pensé que Carmen consentirait à l'épouser. Et voilà qu'elle est d'accord et que ce n'est pas possible ! Il demande d'une voix brisée :
- Mais combien de temps faudra-t-il attendre ?
Carmen Valdes soupir :

- Je me suis renseignée. Si l'on ne retrouve pas son corps, dix ans. C'est la loi.
Santiago Molinos a un mouvement de révolte. Il saisit Carmen par le bras et l'attire contre lui :
- Nous ne pouvons pas attendre dix ans !
Elle se dégage avec douceur mais fermeté :
- Je regrette, Santiago. Je ne peux pas. Il faudrait que je rompe avec ma famille. C'est au-dessus de mes forces.
Elle hésite un instant et puis déclare d'une voix subitement altérée :
- Je crois qu'il vaut mieux ne plus nous voir. Nous nous ferions trop de mal.
Santiago tente en vain de retenir Carmen.
Après son départ, il arpente l'appartement comme un fou. Fermina empoisonnait son existence quand elle était là,m ais à présent c'est bien pire. Le bonheur est là, à portée de la main et voilà que Fermina l'en prive. Elle va le retenir prisonnier, l'empêcher de vivre pendant dix ans !

D'un geste impulsif, Santiago Molinos s'empare d'un cendrier et le jette contre la fenêtre de son cabinet. La vitre vole en éclats, la vitre qui n'avait pas été lavée depuis quatre mois...
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 1 Mai - 23:30

12 octobre 1971. Depuis que Carmen l'a quitté, Santiago Molinos n'est plus que l'ombre de lui-même. Il erre des nuits entières dans les quartiers populeux de Barcelone.
Il boit pour oublier sa désespérante situation. Il repense à l'une des dernières phrases que lui a dites Carmen :
- Si jamais ta femme était officiellement morte, je reviendrais le jour même.
Attablé dans un bistrot sordide, Santiago grimace devant son verre de vin. Pas de danger qu'elle soit un jour officiellement morte ! Bien sûr qu'elle est morte, mais elle s'arrange pour qu'on ne retrouve pas son cadavre ! Elle le fait exprès.
Soucain, il pousse un cri : cette femme, là-bas ! Cette grande brune au comptoir : c'est elle ! Il se lève en titubant, s'approche d'elle et l'agrippe par le bras :
- Fermina !
La femme a un mouvement de recul devant cet ivrogne à la barbe hirsute et aux yeux injectés de sang.
- Fiche-moi la paix ! Je suis sûre que n'as même pas un rond !
Santiago Molinos sort une liasse de pesetas. A cette vue, la femme se radoucit :
- Je m'appelle Casilda, pas Fermina. Je te rappelle quelqu'un ?
Santiago détaille la prostituée accoudée au comptoir : ce n'est pas seulement son ivresse qui l'a fait la confondre avec Fermina. A part le maquillage outrancier et la robe, la ressemblance est frappante. Il répond à sa question :
- Oui, ma femme.
- Ah ! elle t'a laissé tomber ?

- Non. Elle est morte.
Du coup, Casilda change d'expression. Elle a un air apitoyé. Santiago la prend vivement par la main :
- Viens !
- Où est-ce qu'on va ?
- Chez moi.
Arrivé à l'appartement, Santiago Molinos tend à la prostituée une robe bleue à fleurs blanches.
- Mets-là.
Casilda n'est pas surprise de ce genre d'exigence de la part d'un veuf inconsolable. Elle obéit sans discuter. Dès qu'elle s'est habillée, Santiago l'entraîne de nouveau.
- On va faire un tour en mer.

Santiago Molinos arrête sa voiture le long du rivage à une trentaine de kilomètres de Barcelone. Il y a là un promontoire rocheux qui tombe à pic dans la mer. C'est l'endroit idéal. Il s'approche de la femme, passe les mains autour de son cour comme pour l'enlacer et serre de toutes ses forces. Il ne relâche son étreinte qu'au bout de plusieurs minutes.
Et Casilda meurt, victime d'une ressemblance.
Rassemblant toutes ses forces, Santiago traîne le corps jusqu'au promontoire. Il y a un grand "plouf". En bas, l'au noire s'est refermée sur la robe bleue à fleurs blanches.
Avec un peu de chance, on ne découvrira le corps que dans quelques semaines et la date de la mort sera presque impossible à établir. Dans quelques semaines, peut-être, il sera libre et heureux.
Santiago Molinos n'a pas cette chance. Deux jours plus tard, seulement, on sonne à sa porte. C'est le commissaire Barga, celui qui est chargé de l'enquête sur la disparition de Fermina.

- J'ai tenu à venir moi-même, monsieur Molinos. J'ai des nouvelles de votre femme de... très mauvaises nouvelles.
Santiago prend une mine de circonstance.
- J'ai compris. Je vous suis.

Dans la voiture du commissaire, sur le chemin de la morgue, Santiago Molinos réfléchit intensément. Un corps qui n'a séjourné que deux jours dans l'eau ne pourra jamais passer pour celui de sa femme. Tout est fichu. Il a tué pour rien. Mais non, après tout ! Fermina a bien pu disparaître il y a six mois et n'être tuée que l'avant-veille. Entre-temps, elle aura été séquestrée par un sadique.
Cela tient parfaitement ! Et quelques minutes plus tard, lorsque l'employé de la morgue soulève le drap, Santiago s'écrie sans hésitation, d'une voix tragique :
- C'est elle !
La voix du commissaire Barga dans son dos est parfaitement naturelle, comme s'il posait une question indifférente :
- Pourquoi avez-vous tué votre femme, monsieur Molinos ?
Santiago est trop ahuri pour répondre quoi que ce soit.
Le commissaire poursuit :
- Vous n'avez pas de chance, monsieur Molinos : il y avait un couple d'amoureux cette nuit-là près du promontoire. Ils ne vous ont pas vu jeter le corps, mais ils ont trouvé votre voiture suspecte et ils ont noté le numéro. Alors, Molinos, pourquoi avez-vous tué votre femme et qu'en avez-vous fait pendant six mois ? Vous l'avez séquestrée ?

Deux mois plus tard, Santiago Molinos, inculpé du meurtre de Casilda Marti, prostituée de Barcelone, voit le commissaire Barga entrer dans sa cellule.
- Suivez-moi, Molinos.
- Où m'emmenez-vous ?
- Vous verrez bien.
Dans les rues de Barcelone, à bord de la voiture de police, menottes aux poignets, Santiago ne comprend rien. Ou plutôt, il ne veut pas comprendre. Ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible !
Si, c'est possible ! Si c'est vrai ! La voiture de police prend la direction de la morgue, s'arrête. Santiago est extrait sans ménagement, conduit dans la même pièce que la première fois, l'employé ouvre un tiroir, soulève un drap.
Le visage affreusement défiguré par huit mois de séjour sous l'eau, n'est plus reconnaissable, mais la robe bleue à fleurs, l'alliance, il n'y a pas de doute... Si le corps de Fermina avait été découvert deux mois plus tôt, le bonheur était à lui. Maintenant, il est un criminel, il va passer en jugement, il va être exécuté, peut-être. Alors, bien sûr, elle peut reparaître, pour le narguer, pour que son anéantissement soit complet !
Le commissaire Barga pose la question.
- C'est elle ?
Santiago Molinos reste quelques instants silencieux et dit doucement :
- Elle l'a fait exprès."


FIN
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 2 Mai - 13:05

Macho jusqu'au bout le gars !
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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 2 Mai - 13:09

L'esprit de famille

Février 1971 : la Fête de la bière bat son plein à Munich. A cette occasion, des bals sont organisés dans tous les quartiers de la métropole bavaroise. Rolf Lenau n'a, bien sûr, pas voulu laisser passer cette occasion de s'amuser et, peut-être, de faire une rencontre agréable.
Rolf Lenau, à vingt-cinq ans, est toujours célibataire.
Ce n'est pas qu'il soit laid. Il est grand, blond. Il a un bon métier. Il est serrurier et tou le monde dans son quartier le considère comme un artisan consciencieux.
Simplement, il n'a pas encore rencontré l'âme soeur.
Et justement, cette jeune fille seule, qu'il vient d'inviter, lui plaît tout de suite. Elle est blonde et elle a un air réservé, doux, qui l'attire beaucoup. Ils font vite connaissance. Elle a vingt-cinq ans, elle aussi ; elle s'appelle Elke Petermann. A la troisième danse, elle lui avoue qu'elle est également seule dans la vie et elle lui confie sa profession : laborantine dans une pharmacie. A la fin de la soirée, elle accepte un rendez-vous pour le lendemain.


Le lendemain, Rolf Lenau et Elke Petermann vont ensemble au cinéma. Ensuite, le jeune homme l'invite au restaurant. Pour Rolf, dès cet instant, il ne s'agit pas d'une rencontre comme les autres. Elke lui semble décidément tout à fait son genre. Peu à peu, ils en viennent aux confidences. Elke lui avoue qu'elle a déjà été mariée.
Le jeune homme s'étonne.
- Mais pourquoi as-tu divorcé ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
Une ombre passe sur le front de la jeune fille.
- Ce n'est pas moi qui ai voulu divorcer. C'est lui. Il trouvait que j'avais trop l'esprit de famille.
Rolf Lenau manifeste son incompréhension.
- Mais enfin, en voilà un motif pour divorcer ! L'esprit de famille, c'est très bien, au contraire. Il y avait sûrement autre chose qu'il ne voulait pas te dire.
Elke Petermann sourit, d'un sourire charmant. Elle secoue la tête et ajoute, avec beaucoup de douceur :
- Non, je t'assure, Rolf, c'était la seule raison. La jeune fille marque un temps puis poursuit :
- Demain soir, pourrais-tu dîner chez nous ? J'aimerais beaucoup te présenter à ma famille.

Le lendemain, Rolf Lenau se présente devant un pavillon d'une rue résidentielle de Munich. A la main, il a un bouquet de roses. C'est Elke qui vient ouvrir à son coup de sonnette. Tout de suite, elle a l'air contrarié.
- Tu n'aurais pas dû apporter des roses. Maman a horreur des fleurs.
Le jeune homme réplique avec gaieté :
- Eh bien, tu les garderas pour toi. C'est à toi que je veux faire plaisir, pas à ta mère !
Elke Petermann ne répond rien, mais - est-ce une impression ? - il lui semble qu'il vient de la choquer.
Un jeune homme d'une vingtaine d'années se tient dans l'entrée. Elke le lui présente :
- Mon frère Thomas.
Rolf lui donne une poignée de main chaleureuse. Mais pour toute réponse, il n'obtient qu'un "bonsoir" indifférent. Ensuite, c'est au tour de la soeur d'Elke, Ingrid.
Elle n'est pas plus expansive que son frère. Son "bonsoir" est tout aussi sec.
Une ffemme brune, de stature imposante, paraît à son tour. Rolf Lenau n'a pas besoin de présentation pour savoir qu'il s'agit de la mère  d'Elke, Carlotta. Elke lui a exposé brièvement sa situation de famille. Elle a perdu son père alors qu'elle était toute jeune et c'est sa mère qui les a élevés, son frère, sa soeur et elle. Rolf tend gauchement ses roses à la dame et s'incline poliment. La réaction de la mère n'est guère encourageante.
- Ma fille aurait dû vous dire que j'avais horreur des fleurs. Alors, c'est vous qui cherchez des aventures à la Fête de la bière ? C'est d'ailleurs la première fois qu'Elke y va. Elle ne m'a pas demandé la permission.
La femme le considère, le détaille des pieds à la tête, et conclut :
- Non, vraiment, elle n'aurait jamais dû y aller.
Un peu déconcerté par cet accueil, Rolf Lenau cherche des yeux Elke, mais elle est déjà partie à la cuisine le laissant seul avec les autres
.
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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 2 Mai - 13:52

La soirée se poursuit. Rolf cherche à faire bonne figure. Pourtant, il a du mérite. Les Petermann, mère, fils et filles, parlent exclusivement d'affaires familiales, sans se soucier aucunement de lui. A plusieurs reprises, Thomas se penche vers sa soeur Elke et lui murmure à l'oreille des choses qui la font éclater de rire.
En se retrouvant dans la rue tout seul, Rolf Lenau est agité de sentiments partagés. Bien sûr, cet accueil pour le mons réservé lui a laissé une impression désagréable, mais le rire d'Elke résonne encore dans sa mémoire.
Oui, il est amoureux d'elle. Aujourd'hui plus que jamais.


Les deux jeunes gens se revoient chaque jour. Elke Petermann ne décourage pas son soupirant. Et, au mois d'avril, deux mois après leur première rencontre, Rolf se décide à la demander en mariage. La jeune fille accepte avec joie et elle ajoute avec une expression radieuse :
- Nous vivrons avec ma famille. Il y a de la place dans le pavillon. Maman nous donnera deux pièces au premier étage. Nous serons bien, n'est-ce pas ?
Malgré toute son envie de faire plaisir à sa future femme, Rolf a un mouvement de recul.
- Non. Il faut que nous soyons chez nous. Nous allons louer un appartement en ville.
Avec quelque réticence, Elke se laisse convaincre. Rolf est rassuré. Bien sûr, la famille de sa femme est un peu envahissante, mais Elke l'aime et ils arriveront à protéger leur intimité comme tous les autres couples.
Seulement, le lendemain, quand il revoit sa fiancée, elle lui annonce toute joyeuse :
-Chéri, j'ai une merveilleuse nouvelle ! Maman vient de nous trouver un appartement à louer. C'est à moins de cent mètres de chez elle. Comme ça, nous pourrons y aller aussi souvent que nous voudrons.
Rolf est un peu surpris. Il aurait préféré choisir l'appartement lui-même avec Elke... Enfin, leur mariage est fixé au 10 mai suivant, dans moins de trois semaines. Il est tout à son bonheur et ne se préoccupe pas du reste.
La réception qui suit le mariage d'Elke Petermann et de Rolf Lenau a lieu, bien entendu, dans le pavillon des Petermann. L'appartement du jeune couple n'est pas encore aménagé et, de toute manière, il est trop petit.
Mme Petermann accueille ses invités, elle règne en maîtresse de maison attentive. Elle a surtout convié des relations à elle. La famille et les amis du marié forment une petite minorité. Rolf se sent un peu perdu parmi tous ces gens qu'il ne connaît pas. Il est contrarié aussi de voir sa femme le quitter à tout instant pour bavarder avec les membres de sa famille. Mais elle est si jolie dans sa robe de mariée! Oui, il est heureux. Il pense à cette nuit où ils seront tous les deux.
A deux heures du matin, il prend sa femme par le bras et lui murmure :
- Chérie, allons-nous-en.

Il faut dire qu'ils n'ont pas besoin d'aller loin pour se retirer. La famille d'Elk a prévu pour eux une chambre au premier étage du pavillon. Rolf aurait préféré aller dans leur appartement ou même dans un hôtel, mais sa future belle-mère lui a objecté avec autorité que leur appartement n'était pas aménagé et qu'à l'hôtel, cela ne se faisait pas.
Elke semble surprise par la proposition de son mari. Elle lui répond tendrement mais fermement :
- Mais chéri, je ne peux pas laisser ma famille. Il faut attendre...
Sa mère, qui était à côté et qui a tout entendu, se mêle immédiatement à la conversation :
- Ma fille a raison. Vous irez vous coucher quand tous nos invités seront partis. Ce serait tout à fait incorrect de vous en aller avant.
Rolf objecte que cela se fait pourtant. Mais Elke fait corps avec sa mère. Dans ces conditions, il n'a plus rien à dire. Il ne va tout de même pas aller se coucher tout seul. Il doit attendre que les derniers invités s'en aillent, c'est-à-dire jusqu'à huit heures du matin.

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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 2 Mai - 14:47

Quand enfin ils montent dans leur chambre, au premier étage, Rolf est totalement brisé. Il s'était fait une autre idée de sa nuit de noces ! Il est tellement épuisé qu'il ne peut que s'effondrer sur le lit pour dormir. Mais ses surprises ne sont pas terminées. A dix heures du matin, deux heures plus tard, des coups violents sont frappés à la porte. C'est la voix de Carlotta Petermann.
- Chérie ! Je t'apporte ton thé !
Elke s'empresse d'aller ouvrir.
Sa mère arrive avec un plateau chargé. Elle explique brièvement à Rolf :
- Ma fille n'a jamais pu se passer de son thé... A tout à l'heure ! Nous déjeunons à midi.
Rolf Lenau ne réplique pas que lui a horreur du thé. Il ne pense qu'à l'avenir. Bien sûr, dans la maison de sa belle-mère, l'atmosphère est irrespirable, mais bientôt, dans quelques jours, ils seront chez eux. Ils laisseront derrière eux cette famille étouffante.


Cinq jours plus tard, le 15 mai, Rofl Lenau pénètre dans son appartement avec de grands rouleaux sous le bras. Il est content de lui. Elke lui a demandé de s'occuper du papier peint de la cuisine. Ils se sont mis d'accord pour une couleur vive et il est sûr que ce joli rouge lui plaira. Il est en train d'examiner l'effet qu'il produit sur le mur, quand on sonne. C'est Ingrid, sa belle-soeur. Elle va directement vers le papier peint et s'écrie :
- Quoi ? Du route pour la cuisine ? Il n'en est pas question !
Rolf essaie de garder tout son calme.
- Ecoutez, Ingrid, vous êtes très gentille. Mais ce n'est pas vous qui décidez. C'est Elke et moi.
Du coup, sa belle-soeur se fâche.
- Mais il est évident qu'Elke pensera comme moi. Je connais ses goûts. Ce papier rouge est une horreur !
C''est effectivement ce que lui dit Elke quand elle rentre quelque temps plus tard :
- Qu'est-ce que j'apprends ? Ingrid m'a dit que tu avais choisi du papier rouge pour la cuisine.
Rolf se défend comme il peut.
- Mais tu avais dit de choisir une couleur vive.
Elle hausse les épaules avec dédain.
- Une couleur vive, mais pas du rouge ! Tu n'as décidément aucune idée, mon pauvre chéri. D'ailleurs, j'ai chargé Ingrid de choisir tous nos papiers et nos moquettes. Elle le fera très bien, tu verras.
Rolf se tait. Il ne va tout de même pas se disputer avec sa femme cinq jours après leur mariage, en pleine lune de miel. Va pour Ingrid ! Après tout, elle a sûrement du goût, même si ce n'est pas le sien.
Mais le lendemain, il a une surprise plus grande encore... On sonne. Sur le palier, il découvre deux livreurs encadrant un meuble gigantesque : un buffet genre rustique. Rolf reste interdit. Un des deux hommes lui tend un papier.
- Monsieur Lenau ? Voici le bon de commande. La facture suivra dans quelques jours. Où devons-nous installer le meuble ?
Rolf examine le bon de commande. Il y lit distinctement la signature : Carlotta Petermann ! Ainsi, c'est sa belle-mère qui a commandé pour eux cette horreur. Il déteste le rustique. Il voulait un appartement moderne. Cette fois la famille de sa femme exagère. Il se promet d'avoir une discussion sérieuse avec Elke.
Quand il la revoit, le soir, il explose.

- Ca ne peut pas durer. D'abord Ingrid, ensuite ta mère. Mais enfin, quand allons-nous être chez nous ?
Elke, sans s'émouvoir, considère le meuble.
- Mais je trouve ce buffet très joli... Dis-moi, chéri, Thomas a deux places au théâtre pour ce soir. Il n'a pas pu, malheureusement, en avoir trois. Alors, j'irai seule avec lui.
Rolf croit ne pas avoir compris.
- Tu veux dire que tu vas me laisser seul ?
Elle répond avec un sourire.
- Je suis désolée, chéri, il n'a que deux places. Nous sommes toujours allés ensemble au théâtre, Thomas et moi.
Rolf Lenau essaye de convaincre sa femme, mais il n'y a rien à faire. Elle commence à se fâcher... Resté seul, il médite sur sa situation. Il comprend à présent pourquoi le premier mari d'Elke avait voulu divorcer. Comment ! Après six jours de mariage, sa femme le laisse pour sortir avec son frère ! Et il reste seul dans cet appartement qui est décoré par sa belle-soeur et meublé par sa belle-mère.
Non, ce n'est pas tolérable. Il aime Elke, mais il doit frapper un grand coup !
C'est maintenant ou jamais. Il doit mettre les choses au point une fois pour toutes.
Quand Elke rentre, tard dans la nuit, il s'adresse à elle avec fermeté.
- Elke, il faut que tu comprennes que nous sommes mari et femme. Tu n'es plus une petite fille. Tu dois admettre que, désormais, c'est moi qui dois passer d'abord.
Il marque un temps d'arrêt et conclut d'une voix solennelle :
- Elke, il faut que tu choisisses entre ta famille et moi !
Il se passe alors quelque chose d'extraordinaire : Elke a soudain l'air peiné, accablé. Elle soupire :
- Tu as tort, Rolf. Il ne fallait pas...
Et sans ajouter un mot, elle va faire ses valises. Rolf essaie de la retenir, mais en vain. Elle claque la porte. Il se retrouve seul.
Il reste longtemps à errer dans son appartement vide.
Il donne des coups de pied rageurs dans le papier à fleurs choisi par Ingrid et le buffet rustique de sa belle-mère.
Comme lune de miel, on fait mieux ! Mais ce n'est pas possible, Elke va se ressaisir. Elle va revenir...
Oui, elle revient. Le lendemain matin, elle est là. Elle lui dit :
- Je viens pour faire le ménage. Et je reviendrai dans deux jours.
Rolf lui parle gentiment, doucement. Il lui pose la main sur le bras.
- Ecoute, Elke, j'ai peut-être eu des mots un peu maladroits hier. Oublions tout cela, oublions ce qui nous divise, oublions ta famille.
Elke a un sursaut. Elle bondit.
- Oublier ma famille ! Tu es fou ! Je termine le ménage et je m'en vais.


Pendant quinze jours, Rolf voit sa femme venir une fois tous les deux jours. Ses tentatives pour la raisonner se heurtent à une attitude de plus en plus hostile de sa part. Il imagine bien ce que doivent lui dire sa mère, sa soeur et son frère. Ils sont en train de la monter contre lui. Et elle est en train de se laisser convaincre. Bientôt, elle va le quitter, comme elle a quitté son premier mari.
Seul dans son appartement ridiculement décoré, un mois après ses noces, Rolf Lenau sombre peu à peu dans la dépression. Il se met à boire. Il néglige son atelier de serrurerie. Il attend les visites de sa femme, qui continue consciencieusement à faire le ménage un jour sur deux.

Chaque fois il la trouve plus froide, plus lointaine.
Un après-midi, après avoir erré pendant des heures dans son appartement, il sort dans les rues au hasard.
C'est presque sans s'en rendre compte qu'il se retrouve devant une armurerie, qu'il y entre. Il s'entend demander :
- Je voudrais un fusil 22 long rifle.
C'est après, en sortant avec son arme, qu'il prend sa décision. Il va tuer. Ou plutôt, il va menacer Elke de se tuer devant elle. C'est du chantage, bien sûr, c'est mélodramatique, mais il n'a plus le choix. Il est à bout.
Il veut reprendre sa femme et il sent que seul un choc peut la détacher de sa famille, de son horrible famille.
Le jour suivant, quand il ouvre à Elke, il a son fusil à la main. Elle a l'air encore plus froide qu'à l'ordinaire.
Elle ne daigne même pas regarder l'arme ni lui faire la moindre remarque. Totalement décontenancé, Rolf lui dit d'une voix mal assurée :
- Elke, je t'aime. Ti tu ne reviens pas, j'ai décidé... de me tuer.
Elke le dévisage avec indifférence, hausse les épaules et lui dit sans élever le ton :
- J'ai la salle de bain à faire.
Rolf la suit dans la salle de bains, tenant toujours gauchement son fusil. Il la supplie.
- Elke, je suis ton mari. Tu dois vivre avec moi. Oublie ta famille, je suis sûr que je peux te rendre heureuse...
Elke lui parle d'une voix dure, comme il ne l'avait jamais entendue.
- Laisse-moi ! D'abord, j'ai réfléchi ; je vais demander le divorce.
Et comme Rolf reste abasourdi sans pouvoir prononcer un mot, elle continue d'une voix glaciale :
- Eh bien, allez, suicide-toi ! Qu'est ce que tu attends ? Non, mais regarde-toi ! Tu pleures presque... Allez, tire donc, espèce de lâche !
Rolf Lenau reste quelques instants le fusil dans la main droite, à hauteur de la hanche. Et puis, il tire... Trois fois.
Deux balles atteignent Elke à la tête, la troisième à la poitrine. Elle s'effondre, dans un mot, dans la baignoire.


La fuite éperdue de Rolf pour tenter d'échapper aux conséquences de son acte est tout aussi vaine que l'avait été son mariage raté. Parti au volant de sa voiture, il est arrêté, peu après, à un barrage de police.
A son procès, Rolf Lenau a été condamné à dix ans de prison pour le meurtre de sa femme. Sa belle-famille, bien évidemment, s'est relayée à la barre pour l'accabler.
Le président, d'ailleurs, a été sensible à ces accents. Il a tenu à complimenter Carlotta Petermann, la mère :
- Il est émouvant de voir à quel point vous avez l'esprit de famille...
Il n'est pas certain que le président ait tout à fait saisi ce que représentait, dans cette affaire, "l'esprit de famille". "
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 2 Mai - 19:50

Vacances en enfer

"Vivien Alloway est affairée à sa cuisine, ce 12 avril 1965. Elle est en train de préparer un bon petit dîner pour elle-même et son mari Franck. Contrairement à beaucoup d'Américaines, Vivien Alloway ne se contente pas de plats tout faits et de boîtes à ouvrir. Elle aime bien cuisiner et elle aime faire plaisir à Franck qui est gourmand.
Vivien Alloway chantonne. Elle a tout pour être heureuse. Elle a vingt-quatre ans. Elle est mariée depuis deux ans avec Franck, in de ses camarades de classe, qui exerce à présent le métier d'agent d'assurances. Franck gagne bien sa vie, ce qui permet à Vivien de ne pas travailler, et ils se sont installés depuis peu dans un bel appartement de la périphérie de Chicago. Vivien Alloway est en outre ravissante. Elle est du genre poupée ou femme-enfant, avec ses joues roses et ses cheveux blonds sagement coiffés à la manière des collégiennes.

Vivien Allowy pousse brusquement un cri strident.
- Franck ! Franck ! Au secours !
D'un bond, elle a sauté sur une chaise. Elle est blême, en proie à une terreur indicible. L'horreur se lit sur chacun de ses traits. Elle répète d'une voix étranglée :
- Franck, au secours !

Franck Alloway, qui était en train de lire dans le living, se précipite. C'est un grand gaillard longiligne, aussi brun que sa femme est blonde. Il a l'air affolé.
- Que se passe-t-il ?
Vivien désigne quelque chose sur le carrelage.
- Là !... Devant toi...
Franck Alloway baisse les yeux et finit par voir la raison de la terreur de sa femme : une petite, une minuscule souris qui trottine sur el carrelage. Il éclate de rire.
- Ce n'était que cela !
- Je t'en prie, Franck, fais quelque chose.
- Mais bien sûr, je vais faire quelque chose...
Franck Alloway se baisse, ramasse la souris. Puis, il la pend par la queue et s'approche de Vivien, qui crie.
- Oh, arrête ! Je t'en supplie !


Mais Franck ne l'écoute pas, riant de plus belle. Il s'approche encore d'elle, balançant la souris à quelques centimètres de son visage. C'en est trop pour Vivien Alloway qui s'évanouit.
Lorsqu'elle reprend conscience, elle est assise sur le carrelage. Franck la regarde, riant toujours.
- Franck, pourquoi as-tu fait cela ? J'ai eu si peur.
- Je n'ai pas pu m'en empêcher. C'était trop drôle !
- Et la souris ?
- J'en ai fait de la chair à pâté. Je l'ai écrasée d'un coup de talon.
Vivien reprend peu à peu ses esprits. Franck est secoué de temps en temps d'un hoquet nerveux.
L'espace d'un instant, elle a une pensée fugitive et désagréable : mon mari est fou... Mais Franck retrouve presque aussitôt son calme habituel et Vivien décide de ne plus penser à ce pénible événement.
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 2 Mai - 20:43

18 avril 1966. Un an a passé depuis l'incident de la souris, que Vivien a tout à fait oublié. Il faut dire qu'elle a d'autres sujets de préoccupation. La santé de Franck ne cesse de s'aggraver. Il est difficile de préciser de quelle maladie il souffre. Il est sombre, nerveux, irritable. Vivien Alloway lui répète d'aller voir un médecin, mais il refuse, affirmant qu'il n'est pas malade, mais simplement un peu surmené.
Il y a un autre phénomène qui inquiète Vivien Alloway : depuis quelque temps, son mari a tendance à devenir jaloux. Pourtant, elle est loin d'imaginer ce qui va se passer.
Franck Alloway rentre du travail, l'air surexcité. Sans même dire bonjour à sa femme, il se met à inspecter l'appartement. Il ouvre les placards, les tiroirs, écarte les rideaux, examine les meubles. Vivien le suit sans comprendre.
- Qu'est-ce que tu cherches ?
Pas de réponse. Elle tente de plaisanter.
- Il n'y a pas d'amant caché ici, je t'assure.
Elle regrette aussitôt cette boutade. Au mot "amant", Franck s'est retourné, le regard en furie.
- Bien sûr que non ! Il est parti.
Il désigne la fenêtre :
- Les carreaux ont été faits. Par qui ?
- Comme d'habitude, par l'entreprise.
- L'employé, c'est un homme ?
- Bien sûr. Mais tu n'imagines tout de même pas...
- Quand il est venu faire les vitres, tu étais là ?
- Ecoute, Franck...
- Réponds à ma question : tu étais là, oui ou non ?
- Oui, mais...


Vivien Alloway n'a pas le temps d'en dire plus. Elle reçoit une gifle qui l'envoie à l'autre bout de la pièce. Franck se précipite sur elle. Elle a juste le temps de s'enfermer à clé dans la salle de bains. Pendant cinq bonne minutes, Franck tambourine en criant. Et puis brusquement, c'est le silence... Vivien ouvre craintivement la porte. Elle avance. Franck est dans le living en train de boire un whisky, l'air détendu. Il a un haussement d'épaules en la voyant.
- Excuse-moi. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Ce doit être la fatigue.
Vivien Alloway reprend confiance. Comme après l'histoire de la souris, elle décide de ne plus y penser, en espérant que tout va s'arranger. Et de fait, plus jamais Franck ne se montre violent. Au contraire, à partir de ce jour, comme s'il avait eu honte de ses injustes soupçons, il devient tout à fait charmant. Il est gai, enjoué. C'est le plus adorable des maris. Vivien est particulièrement touchée de la façon dont il lui annonce leurs vacances.
C'est un beau jour de juin. En rentrant du travail Franck Alloway affiche une mine rayonnante.
- Chérie, je sais où nous allons passer le mois d'août. J'ai été dans une agence et j'ai trouvé l'endroit idéal.
Il sort des photos de sa poche.
- Regarde : c'est une villa à Canyon City dans le Colorado, avec un parc de dix hectares et une vue imprenable sur les montagnes Rocheuses... Tu te rends compte ? Rien que nous deux pendant un mois au milieu de la nature. Un vrai nid d'amoureux!...

Vivien est trop émue et trop heureuse pour répondre. Elle saute au cou de son mari.
3 août 1966. Les Alloway sont arrivés depuis l'avant-veille dans la maison de Canyon City. Contrairement à ce qui se produit parfois, les photos de l'agence n'étaient pas trompeuses. La propriété est vraiment superbe : une magnifique maison, style début du siècle, dans un site enchanteur. Il n'y a que deux choses qui gâtent le plaisir de Vivien : l'endroit est un peu trop sauvage et isolé à son goût. Et surtout, depuis qu'ils sont là, Franck a retrouvé son air sombre et méchant qu'elle pensait disparu à jamais.
Ce matin-là, alors qu'elle vient juste de se réveiller, elle est étonnée de constater que Franck est déjà levé et habillé.
- Ne bouge pas. Je vais dehors et je reviens avec une surprise.
Intriguée, Vivien attend... Qu'est-ce qu'a pu imaginer Franck ? Elle se prend à espérer qu'il a retrouvé sa bonne humeur d'avant les vacances. Elle se lève en chemise de nuit et va ouvrir la fenêtre. La chambre à coucher est une pièce magnifique. Elle est située au premier étage, au bout de la maison. On y accède par une autre pièce de plus petites dimensions, une sorte de boudoir. Elle a un balcon d'où l'on découvre une vue superbe sur la montagne. La chambre à coucher n'a donc que deux issues : le porte-fenêtre du balcon et la porte donnant sur le boudoir. Ce n'est évidemment pas à la disposition des lieux que Vivien Alloway est en train de réfléchir, mais sa vie en dépend pourtant...
La jeune femme entend un bruit de bottes dans la maison : Franck est de retour. Il entre dans la chambre. Instinctivement, Vivien a un mouvement de recul. Sans qu'elle puisse expliquer pourquoi, elle a la sensation d'un danger. Ce sont peut-être les deux sacs de grosse toile que Franck tient dans chaque matin ou plutôt son sourire, un sourire comme elle ne lui en a jamais vu... Vivien lance un cri strident : les deux sacs bougent !
- Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ?
Franck Alloway ne répond pas. Posément, sans faire attention à elle, comme si elle n'était pas là, il va ouvrir la porte vitrée du balcon. Vivien, qui reste comme pétrifiée, le voit s'accroupir et se relever. Il referme la fenêtre et s''approche d'elle. L'un des deux sacs est maintenant tout plat : il est vide. L'autre est secoué de soubresauts frénétiques.
- Viens voir...
La jeune femme est incapable de bouger ou de prononcer une parole. Franck jette le sac vide et la prend par la main tandis que son sourire s'accentue.
- Viens voir à la fenêtre le joli spectacle.
Comme une mécanique, Vivien suit son mari. Il écarte les rideaux. Elle baisse les yeux... L'horreur est trop grande pour qu'elle puisse crier : là, sur le balcon, il y a un rat énorme, gros comme un chat, au museau pointu, aux yeux rouges et à la queue interminable. Après être resté un moment immobile, furieux sans doute de sa captivité dans le sac et de se retrouver dans cet endroit inhospitalier, il se met à faire des bonds en direction de la fenêtre.
Vivien recule précipitamment et se heurte à Franck, ou plutôt à l'autre sac qu'il tient à la main et dans lequel gigote une deuxième chose innommable. Franck parle d'une voix très douce.
- C'est le même ! Exactement le même...
Sans réfléchir, Vivien s'est ruée vers la porte. Mais son mari a été plus rapide qu'elle. En un bond, il y est arrivé le premier, a ouvert, puis refermé. Il lui parle depuis le boudoir.
- Voilà ! J'ai libéré son petit camarade... Oh, dis donc, il est encore plus gros que l'autre ! Et il a l'air drôlement méchant, celui-là ! Tu devrais venir voir !... Non, tu ne veux vraiment pas venir voir ?
Dans sa chambre, Vivien s'est mise à sangloter.
- Franck, pourquoi ?

- Mais pour te punir, ma chérie.. Ah, tu m'as trompé avec le laveur de carreaux et avec d'autres, avec tous les autres ! Maintenant, tu vas payer !
Vivien entend un vacarme épouvantable de l'autre côté de la porte.
- Franck, qu'est-ce que tu fais ?
- Je déménage, ma chérie. J'enlève de la pièce tout ce que le rat pourra manger. D'ici deux ou trois jours, il deviendra un vrai fauve. Un rat qui meurt de faim, tu ne peux pas savoir ce que c'est !
Vivien sanglote. La voix de plus en plus démente de Franck poursuit :
- Il paraît qu'ils attaquent aux yeux et qu'ils grignotent jusqu'à la cervelle... Qu'est-ce que tu en penses ? C'est une mort intéressante pour une femme qui a peur des petites souris ! Note bien que, dans une semaine, tes deux gardiens seront morts de faim. Tu as la solution d'attendre jusque-là... Seulement, toi aussi, tu vas avoir faim et soif. Il n'y a rien à manger ni à boire dans la chambre. J'ai vérifié... La mort de faim et de soif ou les rats choisis ! Adieu, chérie, et bonnes vacances !
Vivien Alloway sanglote toujours effondrée sur le sol.
- Franck, je t'en supplie.

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MARCO

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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 2 Mai - 21:01

Oufti c'est qu'elle carbure notre Episto ! 
Je m'y mets !
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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 2 Mai - 21:29

Mais Franck ne répond pas. Elle entend son pas pesant descendre les escaliers, traverser la maison, et le bruit de la voiture qui démarre. Puis c'est le silence... ou plutôt non : de temps en temps, il y a un petit craquement à la fenêtre du balcon ou la porte du boudoir.
Vingt-quatre heures s'écoulent. Pour la centième, la millième fois, Vivien Allaway appelle dans sa chambre à coucher où elle est prisonnière entre les deux rats, mais personne ne répond et personne ne répondra jamais.
Cette maison est trop isolée. Franck avait soigneusement préparé son coup. C'est un crime prémédité et le plus horrible qu'on pouvait imaginer. Franck est fou, bien sûr. Une maladie que tout le monde ignorait a suivi son chemin souterrain et inéluctable jusqu'à ce dernier accès meurtrier. Elle ne lui en veut pas, mais qu'est-ce que cela change ?
Depuis vingt-quatre heures, Vivien Alloway reste figée au même endroit sur son lit. Elle sait bien qu'elle a tort, qu'elle devrait sortir tout de suite. Le rat dans le boudoir ne lui ferait pas de mal. C'est après, lorsqu'il sera suffisamment affamé, qu'il deviendra réellement dangereux.
C'est logique, c'est évident, mais c'est au-dessus de ses forces. Réunissant tout son courage, elle a ouvert la porte peu après le départ de Franck. Elle a vu la forme noire se précipiter et elle a refermé. Maintenant, elle ne pourra plus jamais ouvrir.
Toute la journée s'écoule. La nuit vient.Le remue-ménage derrière les deux issues de la pièce se fait plus intense : les rats ont faim... Et c'est alors que Vivien entend un bruit nouveau, qui vient de beaucoup plus loin, du rez-de-chaussée, dirait-on... Prise d'un espoir insensé, elle appelle :
- Franck ! C'est toi ?

Aussitôt, le bruit cesse. Vivien l'a nettement perçu, malgré la sarabande des rats qui se poursuit. Alors elle comprend ! Ce sont des voleurs. Ils croyaient la maison vide et ils viennent d'entendre son cri. Mais si c'est cela, ils vont s'enfuir ! Elle entend des pas précipités dehors. Non, ce serait trop affreux ! Elle prend le premier objet qu'elle a sous la main et brise la vitre à hauteur de son visage; suffisamment haut pour que le rat du balcon ne puisse pas sauter par l'ouverture. Elle crie de toutes ses forces :
- Sauvez-moi ! Vous n'avez rien à craindre, je suis seule.
Dehors, c'est le noir complet. Elle ne voit pas ce qui se passe. Mais elle entend que les pas ont cessé. Alors, en phrases hachées, elle raconte tout : la folie de Franck, les rats. Il y a un moment de silence interminable et une voix anonyme en bas.
- D'accord. On vous envoie les flics.


Arrivant en pleine nuit,l es policiers de Canyon City ont réussi non sans mal à abattre les deux rongeurs.
Vivien n'a jamais su le nom des cambrioleurs providentiels auxquels elle devait la vie.
Quant à Franck Alloway, il était déjà mort lorsqu'elle a été sauvée. Rentré d'une seule traite chez eux, à Chicago, il s'était pendu dans la salle de bains. Une autopsie, pratiquée plus tard, a révélé une ancienne syphilis mal soignée, qui était parvenue au dernier stade.
Vivien s'est remise peu à peu de son épouvantable choc. Mais les médecins ne lui ont pas caché que ses nerfs avaient été gravement ébranlés. Il fallait à tout prix qu'elle ne rencontre plus jamais de sa vie le moindre rat, la moindre souris. Elle a donc vécu, à partir de là, dans des locaux aseptisés, avec des kilos de mort-aux-rats sur le sol. Pour elle, le cauchemar continuait... Il continuera toujours."


FIN
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 2 Mai - 23:20

La Maffia mène l'enquête

Il fait vraiment beau, ce 30 mars 1960 à Agrigente, en Sicile. Le temps est très doux, il fait un soleil resplendissant. Le printemps s'annonce.
Depuis la rue principale de la ville, la via della Victoria, un couple se promène bras dessus, bras dessous pour la promenade dominicale. Bien des passants les saluent au passage. Car ce sont des personnalités connues à Agrigente.
Lui, c'est Francesco Minatori, cinquante ans, plutôt bedonnant, le visage empâté, à moitié caché par de grosses lunettes de myope. Elle, c'est Annabella, sa femme, trente-cinq ans, brune, élancée, une des plus belles femmes d'Agrigente. Dans les salons bourgeois de la ville, elle s'est fait depuis longtemps une réputation pour son esprit, sa finesse et son charme.
Mais c'est pourtant pour les fonctions de son mari qu'on les invite : Francesco Minatori est, depuis plus de dix ans, commissaire principal d'Agrigente.
Le couple continue à remonter l'artère animée. Cela fait partie des obligations sociales des notables d'une ville de province. Il faut se montrer, saluer les uns et les autres. D'autant que c'est la dernière fois. Dans quelques jours, ils auront quitté la Sicile, puisque le commissaire Minatori est appelé à d'autres fonctions à Rome.
Les Minatori sont arrivés à Agrigente en 1949.
Francesco, l'ancien et brillant officier de l'armée italienne venait d'obtenir son premier poste de commissaire.
Dès le début, Annabella a fait sensation. Dans cette ville sicilienne où, traditionnellement, les femmes se tiennent dans l'ombre de leur mari, elle n'était vraiment pas comme les autres.
Cette Romaine de vingt-cinq ans a amené une petite révolution dans la société fermée de la ville. Ses toilettes, sa conversation, ses réceptions étaient autant de surprises, de nouveautés. Au bout de quelques mois, c'était elle qui donnait le ton. Les autres femmes de la ville essayaient de la copier. On voulait être aussi élégante qu'Annabella, on lisait les mêmes livres, on s'intéressait aux mêmes spectacles.
Mais désormais, la vie d'Agrigente va devoir continuer sans eux. Francesco Minatori vient de passer deux mois, seul dans la capitale, pour trouver un appartement et il est rentré, il y a quinze jours, à Agrigente s'occuper avec sa femme des derniers préparatifs du départ.

[color:80cb=#663333]Le couple a presque fini de remonter la via della Victoria. Francesco Minatori, malgré son physique peu séduisant, essaie de se composer un air avantageux. A son bras, Annabella, la tête légèrement penchée de côté, sourit, de ce sourire un peu mélancolique qui lui va si bien.
Sa robe, aux couleurs printanières, fait ressortir le noir profond de ses cheveux et de ses grands yeux.
Sur leur passage, les chapeaux se soulèvent :
- Mes respects, monsieur le commissaire, mes hommages, madame...
Personne n'a vu l'homme surgir d'une porte cochère, un revolver à la main. Calmement, il vise, dans le dos du couple. Il y a quatre détonations régulièrement espacées, comme les battements d'un métronome. L'instant d'après, il bondit sur un scooter, qui attendait le long du trottoir, et disaparaît dans la circulation.
Annabella se met à hurler. Sa robe blanc et rose est éclaboussée de sang. A ses pieds, son mari, qui vient de tomber en avant comme une masse, est allongé, face contre terre. Le commissaire principal d'Agrigente vient d'être assassiné, quelques jours avant son départ de Sicile.
Dans les journaux locaux et même nationaux, l'événement s'étale en gros titres. La presse y voit le début d'une affaire sensationnelle. Pour tuer un commissaire de police en pleine ville et en plein jour, il faut avoir des raisons très graves. Seule une organisation importante pouvait en être capable. D'ailleurs, la veuve de la victime, elle-même, n'a pas hésité à prononcer devant les journalistes le mot fatidique :
- La Maffia. C'est la Maffia, j'en suis sûre
.
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 2 Mai - 23:55

Quatre jours après le meurtre, ce sont les funérailles du commissaire Minatori suivies par tous les notables d'Agrigente et plus d'un millier d'habitants de la ville.
Annabella Minatori, tout en noir, les yeux dissimulés par d'épaisses lunettes de soleil, attire tous les regards. Il n'y a que peu de gens pour s'apercevoir d'un détail étrange : le nouveau commissaire d'Agrigente, désigné depuis quelques semaines déjà, Salvatore Rocca ne s'est pas déplacé. Il n'est pas venu à l'enterrement de son collègue.
A u même moment, Salvatore Rocca, assis derrière son bureau est en train de lire les journaux du matin. Tous parlent d'une bande organisée, d'un crime de la Maffia, exigent à grands cris qu'on mette fin au banditisme qui est une des plaies de la Sicile.
Dans le fond, le commissaire Rocca n'en veut pas aux journalistes. Ils écrivent n'importe quoi parce qu'ils ne savent rien. Lui, il sait. Il est le seul à savoir. Francesco Minatori lui avait tout dit. Francesco était son ami.
Dès qu'il a été nommé comme inspecteur, il a tout de suite eu une sympathie instinctive pour son commissaire. Il a senti que, derrière le masque autoritaire de Francesco Minatori, se cachait un drame.
Le commissaire Minatori l'a vit distingué parmi ses collaborateurs. Il lui a donné sa confiance et bientôt son amitié. C'est ainsi qu'il a appris que le couple qu'il formait avec Annabella, ce couple qui faisait la coqueluche d'Agrigente, n'était qu'une façade.
Annabella et Francesco s'étaient connus pendant la guerre. Ils avaient échangé une correspondance affectueuse puis passionnée. Ils s'étaient vus à chacune de ses permissions et puis il avait été blessé. Il était devenu le héros. Jamais elle n'avait été aussi éprise de lui. Ils s'étaient mairés alors qu'il était encore sur son lit d'hôpital.

Quand la guerre s'est terminée, il est rentré dans la police. Vu ses brillants états de service, il a été rapidement nommé commissaire, et c'est ainsi qu'il s'est retrouvé à Agrigente.
Salvatore Rocca revoit son ancien chef, sa grimace douloureuse sur son visage un peu bouffi. Ces confidences, il ne les a sans doute faites qu'à lui. Dieu, comme il a dût souffrir pour lui faire ces révélations.
- Tu sais, Salvatore, j'essaie de rendre Annabella heureuse, mais j'ai du mal. Annabella est une femme pleine de vie, d'entrain. Elle est très exigeante. J'essaie de la satisfaire de mon mieux, mais... mes blessures m'ont beaucoup diminué en tant qu'homme... Tu me comprends ?
Oui, Salvatore a compris. Il a compris le calvaire de cet homme, vieilli avant l'âge, sans doute autrefois séduisant, mais maintenant empâté, un peu bedonnant, alors que sa femme faisait l'admiration de tout Agrigente.
Aussi, il n'a pas été surpris quand, un jour, le commissaire Minatori lui a dit :
- Salvatore, je voudrais que tu me rends un service : est-ce que tu pourrais faire une filature en dehors du travail ? C'est pour moi... Voilà : j'ai des raisons de croire qu'Annabella me trompe avec un officier de la garnison.
Alors, je voudrais que tu t'en assures et que tu me dises la vérité.

Salvatore Rocca a fait ce que lui avait demandé son chef. Cela n'a pas été bien long. Annabella Minatori trompait effectivement son mari. De sa propre initiative, il est allé trouver son amant, un jeune officier de cavalerie.Il lui a fait comprendre que, s'il voulait éviter un scandale nuisible à sa carrière, il avait intérêt à s'éloigner. L'autre a très bien compris. Il a demandé une affectation sur le continent et on n'a plus entendu parler de lui.
Au commissaire Minatori, Salvatore a déclaré qu'il s'était fait des idées. Qu'il s'agissait d'une simple amitié.
Le commissaire a fait semblant de le croire.
Mais la seconde fois, les choses ont été beaucoup plus sérieuses. Et là, il n'a pas été possible de dissimuler la vérité.
C'était il y a un peu plus de six mois. Ce soir-là, le commissaire l'a pris à part. Il avait son air des mauvais jours.
- Salvatore, je vais avoir encore besoin de toi. Tu connais Armando Frati ?
Il se souvient avoir marqué un mouvement de surprise. Armando Frati était une personnalité d'Agrigente, le directeur de l'hôpital psychiatrique, un homme extrêmement brillant à qui l'on prêtait une quantité de conquêtes féminines. Le commissairel 'a tiré de ses réflexions.
Eh bien, vois-u, je pense que le docteur Frati est l'amant d'Annabella.
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mar 3 Mai - 1:11

Par amitié pour son chef, Salvatore Rocca a mené une nouvelle enquête. Le docteur Frati était un personnage peu ordinaire. Avec sa cinquantaine, ses moustaches noires conquérantes, il avait ce je-ne-sais-quoi qui séduit les femmes. Sa villa, sur les hauteurs d'Agrigente accueillait, plusieurs fois par semaine, des soirées aussi brillantes que peu recommandables. Seulement, à sa stupéfaction, Salvatore a découvert que ce n'était pas le docteur qui avait séduit Annabella, c'était sa femme !
Greta Frati, originaire d'Allemagne de l'Est, avait une personnalité hors du commun, plus forte encore que celle de son mari. C'était une femme laide et fascinante à la fois, grande comme un homme, les épaules carrées, le visage chevalin.
Tous les témoignages qu'il a pu réunir au cours de son enquête ne laissaient aucun doute à ce sujet : c'est de Greta qu'Annabella Minatori était d'abord tombée amoureuse. Le docteur n'était intervenu qu'après pour partager avec sa femme sa si séduisante conquête.
Et depuis des mois, ils formaient un couple à trois.
Annabella était totalement envoûtée par le docteur et sa femme.
Cette fois, pas question d'intervenir, d'essayer de les impressionner. Les Frati étaient des gens importants, considérables, et Salvatore Rocca les aurait affrontés en pure perte. Alors, il s'est résolu à dire toute la vérité au commissaire.
Celui-ci a tout de suite compris la gravité de la situation :
- Qu'est-ce que tu ferais à ma place, Salvatore ?
- Je partirais. Il n'y a pas d'autre solution.


C'était effectivement la seule manière de soustraire Annabella à cette emprise qui avait quelque chose de diabolique. C'est ainsi que le commissaire Minatori a demandé et obtenu un poste à Rome...
Seul dans son bureau, lle commissaire Salvatore Rocca serre les dents. Tout cela est de sa faute. C'est lui qui a conseillé à Minatori de partir. Il ne pensait pas que les autres iraient jusqu'au crime. Mais vengera son chef. Il ne s'occupera d'aune autre affaire avant d'avoir résolu celle-ci. Tout le monde se trompe. Les bandes organisées, la Maffia ne sont pour rien dans le eurtre. C'est Annabella qui l'a organisé avec la complicité des Frati.
Seulement, il faut le prouver ! A présent, il se reproche de ne pas avoir assisté aux obsèques. C'était bien sûr, pour ne pas avoir à serrer la main de cette vipère. Mais depuis, elle est sur ses gardes. Il a beau avoir mis sur table d'écoute sa ligne téléphonique, il n'a enregistré jusqu'ici que des conversations anodines.


30 avril 1960. Un mois exactement s'est écoulé depuis l'assassinat de Francesco Minatori et le commissaire Rocca tourne en ront. Toutes ses recherches pour retrouver le tueur ont été vaines. Car il s'agit évidemment d'un tueur. Seul un professionnel avait le sang-froid et l'adresse nécessaires pour abattre en pleine rue un homme au bras de sa femme.
Plus le temps passe, plus la presse sicilienne devient critique : pourquoi la police ne fait-elle aucune arrestation ? Pourquoi les chefs maffiosi, qui sont bien connus, ne sont-ils pas inquiétés ? On n'hésite pas à parler d'obscures complicités. Même les subordonnés du commissaire Rocca ne comprennent pas.
Mais ce jour-là, le commissaire reçoit un coup de fil qui va tout changer. La personne a insisté pour lu parler personnellement.
- Allô, qui est à l'appareil ?
- Mon nom ne vous dirait rien, commissaire.
Salvatore Rocca s'apprête à raccrocher. Encore un correspondant anonyme. Il y en a déjà eu tant depuis le début de l'affaire. Et, de toute façon, il ne pourrait rien lui apprendre puisqu'il connaît les coupables.
Mais son interlocuteur a dû deviner son intention.
- Ne raccrochez pas, commissaire. Vous ne me connaissez pas, mais vous connaissez très bien mon organisation. Je vous parle au nom de la Maffia...
Le commissaire Rocca est tellement surpris qu'il en a le souffle coupé. La Maffia ose lui téléphoner, cela dépasse tout ! Mais non, il s'agit sûrement d'un plaisantin... Au bout du fil, pourtant, l'homme s'exprime d'une manière grave. Il pèse ses mots.
- Cette affaire Minatori nous préoccupe autant que vous, commissaire. Nous la trouvons très... désagréable.
La presse nous met en cause tous les jours, mais nous pouvons vous jurer que ce n'est pas nous.
Le commissaire s'entend répondre, comme malgré lui :
- Je le sais.
La voix se fait brusquement plus chaleureuse.
- Merci, commissaire. Notre organisation a tenu une réunion au plus haut niveau et a pris la décision de collaborer avec vous. Nous avons fait notre enquête.
Nous avons le nom du tueur : il s'agit d'un certain Diamantini. Il a agi pour le compte de la veuve.
Le commissaire se raidit.
- Je ne veux pas vous écouter. Il est hors de question que la police collabore avec la Maffia.
Mais l'homme continue calmement.
- Ce n'est pas tout, commissaire. Diamantini n'est plus en Italie. Il s'est enfui en Amérique, à New York, exactement. Vous n'ignorez pas que nous avons quelques amis là-bas. Lancez donc un mandat d'arrêt international. Nous, de notre côté, nous nous chargeons de le convaincre de se constituer prisonnier.

Dans le silence revenu, le commissaire Rocca réfléchit intensément. L'homme a raccroché. Accepter la collaboration de la Maffia, c'est indigne d'un policier. Il s'était juré de la combattre sans merci et Minatori lui-même l'avait traquée sans relâche.
Mais il sait bien que la Maffia est puissante, efficace, surtout aux Etats-Unis. Qu'elle a dans le milieu du crime des moyens d'action qu'aucune police du monde ne possède. Dans le fond, ce que la Maffia lui demande, c'est une trêve. Même entre les pires ennemis, on peut toujours conclure une trêve. Et c'est la seule manière de venger son ami, le commissaire Minatori.
Le jour même, la police italienne lance, par l 'intermédiaire d'Interpol, un mandat d'arrêt international contre un certain Diamantini Gino, vraisemblablement en fuite à New York.

Deux jours plus tard, les policiers d'un commissariat de Manhattan voient arriver un étrange personnage.
C'est un petit homme très brun qui parle avec un fort accent italien. Il gesticule, il a l'air terrorisé.
- Arrêtez-moi, je vous en supplie ! J'ai tué un homme, je suis un criminel ! Je vous dirai tout, le nom de mes employeurs, mais arrêtez-moi !
Les policiers américains pensent avoir affaire à un fou, mais l'homme s'agite de plus en plus.
- Je suis Gino Diamantini. Il y a un mandat d'arrêt international contre moi. Vous n'avez qu'à vérifier. Je veux être extradé, je veux être jugé, je veux payer !


Quand, quelques mois plus tard, le tribunal d'Agrigente l'a condamné à vingt ans de prison, de même qu'Annabella et le couple Frati, il a eu un grand sourire qui en disait long sur les menaces que lui avait faites la Maffia...
La Maffia que la veuve du commissaire et les Frati avaient gravement sous-estimée. Car il est vivement déconseillé de lui faire endosser les crimes qu'elle n'a pas commis.



FIN
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JeanneMarie

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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Ven 6 Mai - 13:08

Je viens lire ca ce soir . 
Merci Laure!
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Ven 6 Mai - 13:51

Ha ! Enfin quelqu'un qui s'intéresse à mon travail harrassant !  ... tongue Merci, Jeanne-Marie. T'es la meilleure ! ...  Very Happy ... Wink
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 7 Mai - 20:53

Une coutume si pittoresque !

Chaque pays, chaque région, a ses coutumes, qui font partie du folklore et que tout le monde trouve charmantes avec leur côté un peu désuet.
Prenez par exemple cette pittoresque tradition sicilienne : l'enlèvement amoureux. Quand le prétendant d'une jeune fille est éconduit par celle-ci ou par ses parents, il lui reste encore une solution : l'enlever. Avec quelques amis, il s'arrange pour organiser le rapt. Il emmène l'élue de son coeur dans une retraite secrète et il consomme le mariage avant la cérémonie.
Ensuite, il n'a plus qu'à se présenter au domicile de sa belle pour faire sa demande en mariage. Et il ne viendrait à l'idée d'aucun père, d'aucune mère de refuser.


Minerbio est un petit village de Sicile, pas très loin de l'Etna. Nous sommes en 1962, et si le modernisme a imposé son progrès, les structures, elles sont toujours les mêmes depuis des siècles. La vie économique est exclusivement agricole et, surtout, les mentalités n'ont pas évolué. A Minerbio on a le respect, le culte des traditions.
La famille Alcamo possède une des plus belles exploitation de la région. Les Alcamo ont une fille à marier.
Elle s'appelle Vera, elle a dix-huit ans, elle est charmante, elle est même très belle, avec ses longs cheveux noirs et son air distingué, qui tranche avec l'allure des autres filles du village.
Aussi, Giuseppe Alcamo, son père, n'a-t-il que l'embarras du choix pour ses prétendants. Mais depuis quelque temps déjà, il s'est décidé. Adolfo Sallustri semble particulièrement épris de Vera. Sa famille est aussi importante que celle des Alcamo. Elle possède une exploitation agricole ancienne et prospère. On murmure même que les Sallustri ont des liens avec la Maffia.
Aussi, au printemps 1962, l'affaire se conclut. On célèbre les fiançailles de Vera Alcamo avec Adolfo Sallustri. Giuseppe, qui est un bon père, a tout de même demandé auparavant l'avis de sa fille. Vera n'a répondu ni oui ni non. Elle ne connaît pas Adolfo et, de toute manière, les fiançailles ne sont pas le mariage...
Les fiançailles durent six mois. Selon la coutume, les jeunes gens ne sont à aucun moment laissés seuls. La jeune soeur de Vera ou l'une de ses amies est toujours là pour leur servir de chaperon. Mais pour la jeune fille, c'est une précaution inutile.
Vera se rend rapidement compte qu'Adolfo n'est pas du tout le genre d'homme qui lui convient. C'est le type même du mâle sicilien, sûr de lui, beau parleur et méprisant les femmes. Il n'hésite pas à se vanter auprès d'elle de ses conquêtes passées et il lui promet, une fois qu'ils seront mariés, de lui faire bénéficier de son expérience.
Or, Vera ne ressemble pas à ses compagnes du village, passives et soumises. Elle est indépendante, elle est curieuse de tout, même si elle n'a pas pu faire d'études.

On l'a retirée de l'école à seize ans. En Sicile, une jeune fille ne doit pas être trop cultivée, sinon, elle risquerait de l'être plus que son futur mari, ce qui serait, bien entendu, inacceptable.
Alors, depuis deux ans qu'elle a cessé ses études, Vera Alcamo lit énormément. Elle a appris beaucoup et elle n'a que mépris pour cet Adolfo, avec son visage de brute, ses manières grossières et son ignorance crasse.
Un jour d'octobre, elle va trouver son père. Elle lui dit :
- Je ne veux pas épouser Adolfo, je ne l'aime pas.
Giuseppe Alcamo est contrarié dans ses projets. Mais il a toujours adoré Vera et, même en Sicile, une jeune fille a le droit de rompre ses fiançailles. On signifie donc la rupture à Adolfo Sallustri et les deux familles reprennent leur engagement.

Les années passent : deux ans et demi, exactement.
Nous sommes à présent au début 1965. Vera Alcamo, malgré les nombreux prétendants qui tournent autour d'elle, n'a jamais songé à se mairer ni même à se fiancer.
Elle veut épouser un homme qui lui plaise vraiment et aucun de ceux qu'elle approche ne lui a inspiré quoi que ce soit. Tant pis ! Elle est résolue, s'il le faut, à rester vieille fille. Elle aidera ses parents à exploiter le domaine.
Après tout, c'est une vie comme une autre. C'est mieux, en tout cas, que de devenir la servante, l'esclave d'un Adolfo Sallustri !

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 7 Mai - 22:09

Adolfo, de son côté, ne s'est pas marié non plus. C'est qu'il était tombé amoureux de Vera et que, après deux ans et demi, il en est toujours épris. Il a même tenté plusieurs démarches auprès de Giseppe Alcamo pour essayer de le faire revenir sur sa décision. Mais le père de Vera ne s'est pas laissé fléchir : il ne fera rien contre l'avis de s fille.
C'est alors qu'un petit événement se produit à Minerbio : un nouvel instituteur vient d'être nommé.
Il est jeune mais il ne ressemble pas du tout aux autres garçons du village. Il est plutôt chétif, il a l'air perdu derrière ses énormes lunettes de myope. Et sans doute l'est-il réellement un peu, lui, le citadin, au milieu de ces gens rudes qui parlent avec leur fort accent.
C'est en partie par compassion que Vera vient le trouver, un soir, après la sortie de la classe. Et aussi parce qu'elle veut lui demander s'il a des livres à lui prêter. La lecture est, pour Vera, quelque chose d'indispensable ; c'est l'affirmation de son indépendance dans un pays où seuls les hommes ont le droit de se cultiver.
L'instituteur l'accueille avec empressement. C'est la première fois que quelqu'un de Minerbio lui rend une visite amicale. Vera, de son côté, est surprise. Bien sûr, le petit enseignant n'est pas beau, avec ses cheveux crépus et ses épaules étroites. Mais il parle calmement, avec mesure. Ce qu'il dit est intéressant. Pour la première fois, elle rencontre un garçon qui ne se vante pas et qui ne se croit pas obligé de lui faire la cour.


L'instituteur lui prête plusieurs livres. Elle les lit rapidement et, la semaine suivante, elle vient lui en demander d'autres. Encore une fois, ils discutent ensemble, tranquillement, sans arrière-pensée. Et Vera lui emprunte d'autres livres...

C'est quelques mois plus tard, en sortant de chez l'instituteur, qu'elle rencontre Adolfo Sallustri. Il devait l'attendre. Il a l'air mauvais.
- Alors, tu étais encore chez l'instituteur ! Qu'est-ce que tu fais chez cet étranger ?
Vera le considère d'un air glacial.
- Cela ne te regarde pas. Je fais ce que je veux. Je suis libre.
Adolfo essaie de se faire tendre.
- Vera, je t'aime toujours, tu sais... Si ne ne me suis pas marié, c'est à cause de toi. Mais je t'attendrai le temps qu'il faudra.
Vera repousse brutalement la main du garçon posée sur son bras.
- Va-t-en ! Tu me dégoûtes ! Marie-toi avec qui tu voudras,mais moi, tu ne m 'auras jamais ! Tu m'entends ?
Et tandis qu'elle s'enfuit, elle entend dans son dos la voix d'Adolfo, une voix menaçante :
- Tu a eu tort de me repousser, Vera...
C'est un peu par provocation, que, dès le lendemain, Vera revient trouver l'instituteur. Cette fois, elle reste un plus tard, dans son petit appartement, au-dessus de l'école communale. Et elle est là encore les jours suivants.


Dans le village, on commence à murmurer. On désapprouve, bien sûr, cette amitié entre une fille de Minerbio et un étranger et on commente en soupirant :
- Le malheureux Adolfo, on n'aimerait pas être à sa place !
Vera se moque bien de ces réactions. Entre l'instituteur et elle, les choses ont chanté insensiblement : à l'amitié intellectuelle du début a succédé un sentiment plus profond et plus tendre. L'instituteur est timide : il n' pas encore osé se déclarer. Mais Vera espère qu'il se décidera bientôt. Et ce jour-là, elle lui dira oui. Ils iront vivre ailleurs, sur le continent, car elle ne veut pas rester en Sicile.

26 décembre 1965. Le grand domaine des Alcamo est presque vide. Giuseppe et sa femme sont en visite chez des amis.Les garçons de ferme sont absents eux aussi.
Ils ont congé en ce lendemain de Noël. Il ne reste que Vera, sa plus jeune soeur et la bonne.
Un peu avant minuit, deux voitures s'arrêtent dans la cour avec un crissement de freins. Leurs phares sont éteints, leurs plaques, barbouillées de boue, sont illisibles. Une douzaine d'hommes en sortent. Chacun d'eux est armé d'un fusil. Ils portent tous des foulards ou des passe-montagnes sur le visage, sauf un qui n'est pas masqué : Adolfo Sallustri.
Sous sa direction, ils vont directement dans la chambre de Vera. Celle-ci, surprise dans son sommeil est emmenée par plusieurs paires de bras vigoureux, malgré ses hurlements, ses coups de poing et de pied.
Sa jeune soeur et la bonne sont impuissantes et tremblent de peur. Quelques secondes plus tard, les deux voitures repartent en faisant hurler leur moteur et disparaissent dans la nuit.
Sur le siège arrière, Vera Alcamo crie, implore...

Adolfo, qui est au volant, se met à ricaner.
- Eh bien, demande à ton petit instituteur de venir à ton secours !
Après quelques minutes de route dans la montagne, on stoppe devant une maison de berger perdue dans les bois. Vera sait ce qui l'attend. Adolfo va la violer, pour qu'elle ne puisse plus appartenir qu'à lui. Ensuite, il n'aura qu'à descendre au village faire à son père sa demande en mariage.
Mais s'agit-il vraiment d'un viol ? Au fond de lui-même, Adolfo Sallustri ne se sent nullement coupable. Il ne fait qu'agir comme l'ont fait des générations de Siciliens avant lui. C'est une tradition. Une pittoresque et charmante tradition...


La nuit a passé. C'est le matin. Dans la cabane au milieu des bois, Vera Alcamo grelotte de froid, de rage et de honte. Adolfo Sallustri vient de repartir avec ses complices. Il ne s'est même pas donné la peine de l'enfermer à clé.
A quoi bon ? Adolfo connaît les coutumes. Il sait bien qu'il ne servirait à rien à Vera de s'enfuir. Pour aller où ? Pour faire quoi ? Maintenant, tout le village est au courant. Maintenant, elle est déshonorée, flétrie. Adolfo sait bien qu'il n'y a pas un homme à Minerbio et même dans toute la Sicile qui voudrait d'elle. Désormais, Vera ne peut plus qu'être sa femme. De mémoire de Sicilien, il n'y a jamais eu une exception à cette règle.
A l'annonce de l'enlèvement, Giuseppe Alcamo est rentré en toute hâte. Il a tout de suite compris. Sa plus jeune fille et la bonne ont parfaitement reconnu Adolfo Sallustri. C'est un enlèvement amoureux. Giuseppe n'est pas inquiet sur le sort de sa fille. Il est seulement triste pour elle. Il aurait préféré qu'elle fasse un mariage moins riche, moins brillant, avec l'instituteur, par exemple, mais qu'elle soit heureuse.
Maintenant, hélas, il est trop tard. Dans quelques heures, Adolfo va lui faire sa demande en mariage. Et il acceptera. Il le fera pour le bien de sa fille. Sinon, elle resterait toute sa vie une réprouvée.
Au village, on comment l'événement avec excitation. Enfin Minerbio a eu son enlèvement ! Les vieux se souviennent du précédent, qui remonte à plus cinquante ans. D'une manière générale, on est fier du comportement d'Adolfo Sallustri. Lui, au moins, c'est un homme, un vrai !


Il est aux environs de midi, quand Giuseppe voit arriver Vera. Sa robe de chambre est déchirée. Elle porte des traces de coups et de griffures de ronces. D'une voix précipitée, elle déclare :
- Je vais aller chez les gendarmes !
Comme il reste abasourdi, elle explose :
- Adolfo m'a enlevée, m'a séquestrée, m'a violée. Je porte plainte !
Giuseppe Alcamo pousse un soupir. Sa fille est sans doute sous le coup d'un choc nerveux. Il s'approche d'elle et lui parle calmement.
- Voyons, Vera, tu dois épouser Adolfo après ce qu'il a fait...
Mais Vera secoue la tête, butée, farouche.
- Non, je ne l'épouserai pas ! Tu peux me traîner à la cérémonie, mais devant le maire, je répondrai "non", devant le curé, en plein milieu de l'église, je répondrai "non".


Et, sous les yeux de son père ahuri, elle monte en courant dans sa chambre pour s'habiller. Giuseppe est tenté d'employer les grands moyens pour se faire obéir.
Mais après tout, il décide de ne rien faire. Vera est sa préférée. Quand, tout à l'heure, Adolfo viendra lui faire sa demande, il lui refusera la main de sa fille et lui apprendra qu'une plainte pour viol a été déposée contre lui.
Aussi, quand, quelques minutes plus tard, Vera redescend de sa chambre, l'air décidé, il se contente de l'embrasser et de lui souhaiter bonne chance.
Vera va immédiatement à la gendarmerie. Elle entre dans le bureau de l'officier qui la considère avec un profond étonnement. Mais elle ne lui laisse pas le temps de parler.
- Je viens porter plainte contre Adolfo Sallustri.
Après avoir marqué un moment de stupeur,l'officier prend le partie d'en rire.

- Allons, signorina, c'est sûrement l'effet de l'émotion ! Vous n'allez tout de même pas porter plainte contre votre futur mari. D'ailleurs, à ce propos, je me permets de vous adresser toutes mes félicitations.
Mais Vera ignore la main tendue.
- Je n'épouserai pas Sallustri. Je porte plainte contre lui pour viol. Je suis majeure. Vous devez enregistrer ma plainte et faire votre enquête.
L'officier se fige.

- Très bien,
signorina . Je vais enregistrer votre plainte. Mais permettez-moi de vous dire que vous avez tort. A présent, aucun Sicilien ne voudra plus de vous.
La réplique est immédiate et cinglante.
- Et moi, je ne veux plus d'aucun Sicilien !

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 7 Mai - 23:05

Vera Alcamo sait qu'elle a choisi une voie difficile. Elle a décidé de braver seule un village et des siècles de tradition. Elle sait parfaitement qu'on ne le lui pardonnera pas...
Elle continue, par la suite, à voir ostensiblement l'instituteur. Elle se rend chez li tous les jours après la classe et n'en sort que tard le soir. Désormais, dans la rue, on l'évite. Les commerçants refusent de la servir. Pour tout Minerbio, c'est elle la coupable. En n'acceptant pas d'épouser Adolfo, elle est devenue une menace pour toute la communauté.
Les braves gens discutent dans son dos.
- Ah, c'est vraiment une pas-grand-chose, celle-là !
Et d'abord pourquoi reste-t-elle chez nous ? Elle devrait aller à Palerme, dans le quartier fait pour les filles de son genre...

Bientôt, les réactions se font plus violentes. Les garnements courent derrière elle en lui lançant des injures.
Un soir, on jette des pierres sur les volets de l'instituteur.
Le lendemain, c'est sa voiture qui est lapidée.
Pendant ce temps, l'enquête sur le viol commis par Adolfo Sallustri s'est terminée par un non-lieu. Car il n'y a jamais eu qu'un seul témoignage contre lui : celui de Vera. Adolfo a juré qu'il n'avait rien fait et tout Minerbio a fait corps avec lui. Pendant la nuit du drame, tout le monde l'a vu au village. Il a dix, vingt alibis !
Pour Vera et l'instituteur, la vie devient rapidement impossible. Ils ont décidé de se marier. Le garçon a demandé un nouveau poste sur le continent mais l'administration est lente et il doit, pour l'instant, rester à Minerbio.

Le 25 juin 1966, le village est en ébullition. Pensez donc : après un enlèvement, un meurtre ! On vient de retrouver, sur la route, le corps de Vera Alcamo, abattue de trois coups de revolver.
Pour tout le monde, l'identité du meurtrier ne fait aucun doute. On l'avait tellement plaint, ce malheureux Adolfo ! Et maintenant, il vient de se faire justice. Ca, c'est quelqu'un qui a gardé le sens de l'honneur, ça, c'est un homme ! Quant à Vera, personne ne s'attendrit sur son sort. Elle a eu la fin que pouvait attendre une fille perdue, une putain...
Cette fois, l'enquête officielle est menée sérieusement. Mais Adolfo Sallustri, qu'on interroge sans relâche, a un alibi inattaquable. On ne peut rien prouver contre lui. Il est vraisemblable, d'ailleurs, qu'il a fait agir un complice, peut-être un tueur professionnel.
On reparle des liens de sa famille avec la Maffia. On enquête dans toute la Sicile et même sur le continent.
Peine perdue ! Cette fois plus que jamais, la loi du silence joue. L'enquête se termine de nouveau par un non-lieu.
Le meurtre de Vera Alcamo ne sera jamais éclairci.
Pourtant, son courage, son sacrifice n'auront peut-être pas été inutiles. A l'époque, l'affaire a fait grand bruit dans toute la Sicile. Une partie de l'opinion - les femmes en particulier - s'est révoltée contre ces moeurs barbares qui dataient du Moyen-Âge.
Aujourd'hui, en Sicile, l'enlèvement amoureux, cette si pittoresque et romanesque tradition, n'est plus qu'un souvenir."


FIN
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 8 Mai - 21:15

Voyons, chérie, nous sommes mariés !


Une chambre de clinique aux murs bleu pâle. Les stores vénitiens à moitié fermés laissent passer quelques rayons d'un beau soleil de printemps. Une femme blonde de quarante-cinq ans environ semble sur le point de se réveiller. De part et d'autre de son lit, deux corbeilles de fleurs où dominent les orchidées.
Une infirmière entre dans la chambre.
- Vous avez bien dormi, madame ?
La malade ouvre un oeil, puis les deux. Elle s'étire et se hisse sur son oreiller. C'est une jolie femme, malgré la pâleur de son teint.
- Il y a longtemps que je dors ?
- Une semaine.
La femme a un sursaut d'inquiétude !
- Une cure de sommeil ? Mais pourquoi ? Où suis-je ?
L'infirmière s'installe au chevet du lit.
- A la maison de repos Les Glycines. Vous avez fait une dépression nerveuse. Vous étiez dans un triste état lorsqu'on vous a amenée ici. Vous aviez tenté de vous suicider.
Dans l'esprit de la malade, les souvenirs reviennent rapidement. Elle s'appelle Dominique Comte. Elle est propriétaire d'une grande pharmacie à Orléans. Et puis il y a Laurent. Laurent Girault. Il l'a tant fait souffrir. C'est sans doute à cause de lui qu'elle a fait cette dépression. Mais elle ne se souvient absolument pas d'une tentative de suicide.
- Depuis combien de temps suis-je ici ?
- Deux mois. Vous êtes entrée le 15 février et nous somme le 17 avril.
Le regard de Dominique Comte tombe sur sa main gauche. Elle pousse un cri.
- Mais c'est une alliance !
L'infirmière a un petit rire.
- Cela n'a rien d'étonnant, madame.
D'un geste rapide, Dominique Comte enlève le bijou.
Elle regarde la face intérieure de l'anneau et lit sans en croire ses yeux : "Dominique & Laurent 14 février 1955". Elle balbutie :
- 14 février... C'est la veille de mon hospitalisation. Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas possible !
L'infirmière s'approche d'elle.
- Ne vous agitez pas, sans quoi je vais être obligée de vous faire une piqûre.
Mais Dominique Comte ne se calme pas, bien au contraire.
- Mariée avec Laurent ! Mais c'est faux ! Je n'ai jamais voulu l'épouser. C'est une erreur.
L'infirmière fait sans hésiter une piqûre à la malade.
- Voilà. Comme cela vous allez vous détendre. Il ne faut pas dire des choses pareilles, madame. Votre mari est si gentil. C'est lui qui vous a apporté toutes ces belles corbeilles d'orchidées.
Dominique Comte sent le sédatif faire rapidement son effet. Avant de sombrer dans l'inconscience, elle murmure une dernière fois :
- Je ne suis pas mariée...


20 avril 1955, Dominique Comte achève sa valise dans sa chambre de la maison de repos
Les Glycines.
C'est aujourd'hui qu'elle s'en va. La veille, lors de la visite, le médecin chef l'a trouvée complètement guérie.
Dominique s'est bien gardée, évidemment, de lui parler de cette histoire d'alliance et de mariage,m ais elle est décidée à tirer la chose au clair avec Laurent, qui doit venir la chercher tout à l'heure.
Habillée avec goût, Dominique Comte n'est plus la malade au teint pâle d'il y a trois jours à peine. Elle s'est maquillée avec soin. C'est maintenant une femme pleine de charme.
A quarante-cinq ans, Dominique Comte a tout pour être heureuse. Outre sa beauté, elle est riche, très riche.
De ses parents, morts quand elle était adolescente, elle a hérité cette pharmacie, une des plus importantes d'Orléans. Dominique a beaucoup de bon sens et l'esprit de décision. Elle a su développer son commerce, faire des placements avantageux. En un mot, elle a réussi.
Mais si elle est remarquablement douée sur le plan professionnel, Dominique Comte a toujours été instable sur le plan sentimental. Cela fait quatre ans qu'elle vit avec Laurent Girault, de vingt ans son cadet. Laurent est artiste peintre, ou du mois se prétend tel, car il ne peint jamais. Dominique sait bien que Laurent vit à ses crochets et que tout ce qui l'intéresse, c'est son argent.
Elle se l'est dit cent fois. Mais Laurent est sa faiblesse.

Seulement l'épouser, cela, jamais !
Dominique Comte fait la grimace. Qu'a-t-elle fait dans les jours qui ont précédé son internement ? Pas plus que de ce mariage gravé sur l'alliance, elle n'a de souvenir d'une tentative de suicide. Elle sait simplement que, les derniers temps, elle ressentait un grand vide et qu'elle multipliait les tranquillisants et les somnifères qu'elle prenait à la pharmacie.

Dehors, une luxueuse voiture s'arrête devant le perron, en crissant sur le gravier. Mme Comte se penche à la fenêtre. Laurent n'a pas changé : il est toujours ce grand garçon brun et souriant ; il est vêtu d'un costume de sport d'un goût raffiné, on dirait une photo de mode.
Après les retrouvailles, au cours desquelles Laurent se montre particulièrement empressé, Dominique se retrouve à ses côtés dans la voiture. Elle se décide à aborder sans attendre le sujet qui la préoccupe. Elle désigne son annulaire gauche.
- Qu'est-ce que cela veut dire ?
Laurent Girault ne répond pas directement.
- Tu es heureuse, ma chérie ?
Dominique Comte s'impatiente.
- Mais enfin, quelle idée d'avoir fait faire cette alliance pendant que j'étais à la clinique et de me l'avoir mise au doigt ? C'était par souci de respectabilité vis-à-vis du personnel ?
Le jeune homme a un sourire de toues ses dents éclatantes.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Nous sommes réellement mariés, ma chérie !
Il prend tout à coup une expression attristée.
- Tu ne te souviens pas ?
Dominique Comte bondit sur son siège.
- Arrête ce jeu stupide !
Laurent parle toujours avec la même douceur.
- Chérie, c'est toi-même qui me l'avais demandé.
Dominique a l'impression de vivre un mauvais rêve.
- Tout cela n'a pas de sens. Pour se marier, il faut publier les bans, il faut des témoins, aller à la mairie.
- Mais j'ai publié les bans dès que tu me l'as dit. Nous avions comme témoins la bonne et le jardinier. Quant à la mairie, nous n'y sommes pas allés. Vu ton état, le maire du village s'est déplacé : le mariage a eu lieu chez nous.
Dominique s'efforce de sourire. Elle se raccroche à une dernière pensée.
- C'est une plaisanterie. Tu dis cela pour me faire marcher.
Laurent, lui, ne sourit plus. Il répond sérieusement et même un peu sèchement :
- Je te montrerai notre livret de famille en arrivant à la maison.
Dominique est devenue livide.
- Et sous quel régime sommes-nous mariés ?
- Sous le régime de la communauté,ma chérie. Tu as signé toi-même les papiers.
Cette fois, Dominique Comte - ou plutôt Dominique Girault - a compris qu'il ne s'agissait pas d'un mauvais rêve mais d'une incroyable réalité.

Elle regarde Laurent comme elle ne l'avait jamais regardé jusqu'à présent, avec stupeur, avec dégoût. Il sourit de nouveau à présent, sûr de lui, sans son costume dernière mode qu'il s'est offert avec son argent, comme la voiture, comme tout le reste. Elle explose :
- Salaud ! Ignoble salaud ! Pourquoi ne m'as-tu pas simplement fait signer une procuration pour la banque ?
Tu aurais raflé tout ce qu'il y a sur le compte ! Cela aurait été plus rapide !
Laurent Girault a l'air franchement peiné.
- Tu n'es pas tout à fait remise, ma chérie. Tu verras, je vais te soigner.
La voiture pénètre dans une vaste propriété d'un village des environs d'Orléans, Dominique Comte prend sa valise sur le siège arrière et se rue dans la maison. Elle appelle Luisa la domestique, et court s'enfermer dans sa chambre. Quelques instants plus tard, on frappe à sa porte, Luisa une brunette d'une vingtaine d'années, lui sourit gentiment.
- Comme je suis heureuse de vous voir, Madame !
Dominique lui coupe la parole :
- Luisa, est-ce que je suis mariée avec M. Laurent ?
La bonne affiche une mine surprise.
- Mais bien sûr, Madame.
- Vous étiez là ?
- Mais bien sûr.
- Et j'ai dit "ouie ?
- Vous avez dit "oui" !
- J'avais l'air... bien ?...
Luisa secoue la tête.
- Cela, je ne peux pas dire, Madame. D'ailleurs, c'est le lendemain matin que je vous ai retrouvée dans votre chambre après que vous avez essayé de...
Dominique fait signe à la domestique de se retirer. Maintenant, les souvenirs lui reviennent tout à fait. Oui, elle a bien tenté de se suicider en absorbant un tube entier de médicaments. La trahison de Laurent !
C'était cela la cause de sa dépression et de sa tentative.
Elle avait découvert qu'il avait pour maîtresse la jeune laborantine de la pharmacie. Et le mariage lui revient aussi. Il figurait bien dans sa mémoire, mais comme quelque chose de flou, de crépusculaire, comme les rêves que l'on a oubliés.
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 8 Mai - 21:39

Dominique se dirige vers sa table de nuit pour y prendre un tranquillisant, mais elle s'arrête au milieu de son geste. Une idée affreuse vient de la traverser. Tout à l'heure, elle a dit à Laurent qu'il aurait été plus simple de profiter de sa confusion mentale pour lui faire signer une procuration à la banque. Laurent y avait sans doute pensé. Mais ce n'était pas quelques millions pris sur son comte qu'il voulait, c'était toute sa fortune. Elle n'a pas d'enfant. Maintenant, il est son seul héritier. Avec tous les somnifères qu'elle prend chaque soir, elle ne sait pas ce qui peut se passer pendant son sommeil. Quoi de plus facile que de lui en faire absorber quelques-uns de plus ?

Elle sort de clinique psychiatrique, après une tentative de suicide. Il n'y aura même pas d'enquête. Dominique Comte sent un affreux engourdissement l'envahir. Elle est prise au piège.
Quelques heures plus tard, Dominique Comte se trouve en face du commissaire Chenaud, d'Orléans. Elle a dit à Laurent qu'elle allait faire des courses en ville et il a semblé ne se douter de rien.
Le commissaire Chenaud l'a reçue sans attendre.
Dominique le connaît bien. Sa pharmacie est dans son secteur, et elle a déjà eu affaire à lui pour deux vols dont elle a été la victime. Le commissaire se tient derrière son bureau, les mains croisées, l'air assez perplexe. Va-t-il la croire ? Tout le problème est là. peut-on croire quelqu'un qui sort de l'asile et qui vous raconte une histoire aussi invraisemblable ?
- Alors, chère madame, il y a un problème ?
Dominique se jette à l'eau. Sans reprendre son souffle, elle raconte tout ce qui s'est passé et elle fait part des terribles soupçons qu'elle a conçus contre Laurent Girault.
Quand elle a terminé, le commissaire Chenaud reste quelques instants silencieux et prononce calmement :
- Je crois que je vais vous faire interner...
Dominique est secouée par un sanglot de désespoir.
- Je vous en supplie, monsieur le commissaire ! Vous devez me croire. Je suis guérie, je vous assure !
Le commissaire hoche la tête, avec un léger sourire.
- Mais je vous crois, madame Comte, et c'est justement pour cela que je veux vous faire interner. Je pense qu'effectivement vos jours sont en danger. A la clinique vous ne courrez plus aucun risque.
Dominique Comte, qui passe par tous les stades de l'émotion, en rit de joie.



Vais manger. Vous mets la suite après. ........ Very Happy
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