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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Pierre Bellemare

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Jean2

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 21 Oct - 9:21

Deux fois une balle dans un oeil
Il vise bien le gars  Smile
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Berengere

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 21 Oct - 19:10

affraid
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 22 Oct - 2:02

Jour de gloire


"Je suis un voleur professionnel ! Je ne suis pas un violeur !"
La déclaration éclate dans le prétoire, incongrue, tonitruante. Celui qui hurle à la fois cette profession de foi peu orthodoxe et son innocence est un homme encore jeune, la trentaine à peine. Ce qui frappe, quand on le regarde, ce sont ses tatouages qui envahissent jusqu'au visage. Sous les yeux, deux larmes d'encre lui donnent l'allure d'un pierrot triste au crâne rasé. Mais ce pierrot est aujourd'hui accusé d'avoir, récemment, sur un banc public, violé une jeune femme.
Qu'on l'accuse de tout ce qu'on veut en matière de cambriolage, ça d'accord, mais celle-là, une rencontre de hasard pour cet errant toujours entre deux condamnations, celle-là, affirme-t-il avec vigueur, elle s'est donnée à lui volontairement, sans faire de chichis. C'est après qu'elle  a dû penser à tirer quelques avantages de la situation. Non pas qu'il soit très riche, mais Wolfgang, normand malgré son prénom germanique, est riche d'un lour casier judiciaire. Dix ans ont passé depuis sa majorité : dix ans de tôle... Alors, si on l'accuse de viol, cela ne devrait pas faire trop de problèmes : ce sera vraisemblable...
La jeune femme qui accuse, Maryvonne, malheureusement pour elle et ses avocats, est un peu floue dans son récit de l'agression. Bien sûr, c'était ill y a deux ans, par une douce nuit de septembre. Tout ça est un peu loin. Elle est légitimement mal à l'aise. Ce qui fait qu'elle n'est pas très convaincante sur les raisons qui l'ont menée sur ce banc destiné aux amoureux et au promeneurs fatigués plus qu'aux violeurs et à leurs victimes. Ce qui n'empêche pas le procureur, très enflammé, de réclamer entre huit et dix ans de réclusion criminelle pour Wolfgang qui vient quand même de faire vingt et un mois de prison préventive. un peu long si l'on est innocent...
Mais le "voleur professionnel" se lève et clame son innocence à sa manière : "Je ne suis pas un "pointeur" !" Il faut dire qu'il n'est pas antipathique malgré ses tatouages d'apache. Et ses avocats ont la langue bien pendue. Juste avant la délibération des jurés, Wolfgang s'arrange pour bien faire comprendre qui'l a, en plus des vols, une certaine ambition dans la vie.
Quand le président lui demande, comme ça, juste pour voir, ce qui'l a l'intention de faire quand il aura recouvré sa liberté,Wolfgang jamais pris de court, se lève et s'écrie, à l'étonnement de l'assistance : "Je veux la gloire... Demain sera mon jour de gloire !"
Pour l'instant, on ne peut pas dire qui'l en ait vraiment pris le chemin, de prison en centrale...
Miracle, le bon Dieu est avec Wolfgang car un verdict d'acquittement vient récompenser ses protestations d'innocence. Sans perdre de temps, muni d'un viatique d'à peine cent francs, le voleur non violeur retrouve la clé des champs... Ses avocats sont satisfaits. Maryvonne plutôt dépitée. Voilà une affaire réglée. Eh bien non, voilà une tragédie qui commence...
Le lendemain, à quelques kilomètres, dans une bourgade typiquement méridionale, c'est jour de marché. Tout le monde est là, les gens du village du bas et ceux qui sont descendus du village du haut. Toutes les boutiques sont ouvertes et la foule, vêtue de couleurs vives, anime les rues.
Mais il y en a un qui, malgré le soleil et les couleurs, fait tache sur le reste de l'humanité bourdonnante. On le remarque tout de suite, ,e serait-ce qu'à cause des tatouages qui lui décorent le visage. Ces larmes sous les yeux attirent les regards des petits et des grands. Certains sourient, mais d'autres s'inquiètent car, on remarque aussi que l'individu porte un revolver coincé dans la ceinture de son pantalon. On n'est pas au Far West ici ! Et, en plus, il a l'air passablement agité. Il tient des propose décousus... Et le voilà qui entre dans un café. Enervé comme s'il avait bu un coup de trop...
Il réclame un café et va, dans sa lancée, jusqu'à en offrir un à un inconnu accoudé au bar. L'inconnu impressionné par les tatouages et surtout par le revolver que l'énergumène brandit alors, refuse en se faisant tout petit. On ne sait jamais quelle idée peut passer par la tête d'un bonhomme assez "disjoncté" pour brandir une arme dans un lieu public en pleine matinée.
"Minus !" lui crie Wolfgang, car c'est lui, on l'a reconnu. Et voilà notre acquitté de la veille qui décide que des affaires l'appellent au loin. Il quitte le café sans plus inquiéter personne. Mais le patron croit de son devoir d'appeler les gendarmes pour leur signaler l'incident.
Un homme avec une arme qui déambule dans les rues, excité, en pleine journée, au milieu des femmes et des enfants qui font leur marché : voilà une "atteinte à l'ordre public" qui mérite qu'on intervienne. Aussitôt, l'adjudant Jean-Pierre V., un gaillard sympathique et moustachu, accompagné de deux de ses hommes, saute dans un véhicule et se dirige vers le quartier concerné...
Wolfgang, de son côté, vient de s'acheter une barquette de fraises bien mûres lorsqu'il s'aperçoit qu'il lui manque quelque chose : il monte dans un taxi en stationnement et lui demande de l'emmener vers l'armurerie de la commune. Le taxi, qui vient de remarquer le revolver, obéit, désolé d'avoir embarqué un tel client. Pourtant, malgré ses airs de matamore, Wolfgang, le client, ne semble pas animé de mauvaises intentions : il offre quelques fraises  au chauffeur qui les refuse, dans doute par peur de se salir les doigts...
Ils roulent quand, à un carrefour, leur route croise le véhicule bleu des gendarmes. Aussitôt Wolfgang s'aplatit derrière le siège du chauffeur qui comprend, s'il en était besoin, que son client a quelque chose à se reprocher. Mais, à cet instant précis, Wolfgang, acquitté de la veille pour le non-viol de Maryvonne, n'a rien à se reprocher. Il cherche la gloire, rien de plus.
Les gendarmes, comme on s'en doute, n'ont pas remarqué Wolfgang, qu'ils ne connaissent d'ailleurs pas, et celui-ci arrive bientôt à destination. L'armurerie est ouverte et l'armurier attend les clients éventuels - l'ouverture de la chasse est pour très bientôt... Wolfgang entre et réclame, aussi normalement qui'l le peut, des "cartouches". Il a formellement demandé au taxi de l'attendre, mais celui-ci préférerait presque perdre le prix de sa course plutôt que de la continuer avec l'amateur de fraises...
Tandis qu'il observe à travers la vitrine de l'armurerie son "client" qui discute en gesticulant avec l'armurier, le chauffeur de taxi décroche son téléphone et appelle lui aussi la gendarmerie pour signaler son drôle de client. Le message est transmis jusqu'au téléphone mobile de l'adjudant V., homme calme et résolu qui décide de se rendre à l'armurerie. Opération de routine. D'ailleurs, pour l'instant, pas un seul coup de feu n'a été tiré : il s'agit simplement de calmer un homme qui brandit une arme et ne menace personne, bien au contraire...
Dès qui'l pénètre, dans arme, dans l'armurerie, l'adjudant V., d'un ton posé, s'adresse au "tatoué" : d'un ton ferme, il lui intime l'ordre de lâcher son arme, un revolver qu'il identifie comme un 22 LR. Mais l'autre, qui vient de passer vingt et un mois de résidence forcée et peut-être injustifiée derrière les barreaux, s'affole un peu. A-t-i l'intention d'accéder à la "gloire" ? Le saura-t-on jamais ? Toujours est-il qu'il tire une balle dans la direction de l'adjudant.
Après cette attaque caractérisée, bien des gendarmes, à la place de celui-ci, dégaineraient sans plus d'explication et mettraient l'énergumène tatoué hors d'état de nuire. Une balle bien ajustée dans la main ou dans la jambe ferait parfaitement l'affaire. Mais, pour son malheur, l'adjudant V., père de quatre enfants, croit en son métier. "Quand j'endosse mon uniforme, confiait-il encore récemment à des proches, j'en suis fier et j'ai des ailes." Les ailes de son ange gardien qui devrait le protéger.
Wolfgang entend l'adjudant, toujours sans arme, lui demander de "ne pas faire le con" et de lui rendre son arme. Wolfgang réalise qu'en tirant sur un membre des forces de l'ordre, il est bon pour un nouveau séjour au cabanon. Il faut la "gloire", il ne sait plus bien où il est, il tire, une fois, deux fois. Un des gendarmes qui suit l'adjudant dégaine, lui aussi, et blesse Wolfgang d'une balle dans le ventre. Blessure superficielle, puisque notre énergumène tente de s'enfuir par la porte arrière de l'armurerie. Le second gendarme, non sans mal, le maîtrise et le désarme.
Des trois balles tirées par Wolfgang, une s'est logée dans la tête de l'adjudant V. Pour celui-ci, ce ne sera qu'un triste jour de gloire "posthume". Wolfgang, déjà transféré à la prison, risque d'être à jamais enfoui dans l'oubli et l'anonymat de la perpétuité qui lui pend au nez.


FIN
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 22 Oct - 22:41

Maman ira au paradis...


Joseph a des problèmes. Joseph est mal dans sa peau. Joseph va faire une bêtise, une de plus en ce beau jour d'avril 1993, dans le doux pays de Vendée, paisible entre tous. Pourtant Joseph est, en ce moment même, assis dans une cellule de l'abbaye de M., abbaye cirstercienne où, depuis neuf cents ans, des hommes cherchent à rapprocher l'humanité souffrante de Dieu par leurs prières, par leurs humbles travaux, par leur silence, par leur dénuement... Joseph, cependant, n'est pas bénédictin. C'est un ouvrier, un menuisier de profession. Célibataire, âgé de trente-neuf ans, Joseph souffre depuis plusieurs années, depuis son enfance, d'un état dépressif. Il en souffre très exactement depuis l'âge de onze ans, quand son père meurt brutalement. Cette mort qui le touche de si près l'abat à un tel point que l'idée même de mort devient obsédante chez ce gamin jusque-là pourtant si gai et plaisant.
Après avoir terminé ses études primaires, Joseph entre en apprentissage chez son oncle Fernand. Après le décès du père, Louise, la mère, continue à s'occuper de ses enfants avec tendresse. Tendresse qu'ils lui rendent bien. D'autres membres de la famille, d'ailleurs, demeurent tout près, la tante Berthe, soeur de Jeanne. Le groupe familial reste soudé. Joseph pourrait vivre heureux : il n'est pas vilain garçon, il est sérieux, gentil, calme. Mais une mauvaise étoile le rend victime de cette obsession : la mort, le grand saut dans le vide auquel nous sommes tous condamnés. Après ? Quoi ? Où . Questions métaphysiques sans doute trop élaborées pour les capacités intellectuelles de Joseph.
Quand vient le moment d'entrer dans la vie professionnelle, Joseph, menuisier compétent, choisit d'aller, en octobre 1989, se présenter à l'abbaye cistercienne de M. Les moines l'accueillent à bras ouverts, d'autant plus que, au fur et à mesure que les jours passent, Joseph se révèle tout à fait en accord avec la vie de la communauté. Comme les moines il se lève tôt, comme eux, il obéit aux directives du père supérieur.
Il n'envisage pas d'entrer dans les ordres, il se contente de participer aux travaux agricoles de l'abbaye, d'exécuter les travaux nécessaires, de mettre ses capacités de bricoleur au service des autres. Les moines, enchantés de Joseph, envisageraient volontiers qu'il devienne l'un des leurs à temps complet. Mais il n'en est pas question. Joseph, pour l'instant, est logé dans une vieille caravane posée sur des cales, le long des murs de la communauté.
Toute la semaine il vaque aux occupations qu'on lui confie. Il s'est fait un ami, un autre ouvrier travaillant lui aussi pour l 'abbaye. Mais ce collègue, Rémy X..., ne peut guère aider Joseph à s'épanouir. Traumatisé par la guerre de 39-45, il est muré dans le silence.
Silencieux, replié aussi sur lui-même. Les frères remarquent, à divers petits incidents, qu'il souffre d'une certaine fragilité nerveuse, qu'il n'est pas bien dans sa peau. Ils essaient de l'aider à se trouver, à retrouver sa joie de vivre. En vain, semble-t-il.
Chaque fin de semaine, Joseph, quittant la communauté, se rend chez sa mère, à vingt-cinq kilomètres, au volant de sa petite Renault. Dès qu'il arrive, après avoir donné à sa mère un baiser affectueux mais rapide, Joseph va s'enfermer dans sa chambre avec son cocker, le fidèle Ernest, qui, lui aussi, partage toute la semaine la vie des moines. Là, couché sur son lit, silencieux, Joseph regarde les programmes de la télé. Au bout d'un moment il se lève, saisit une carabine 22 long rifle qu'il conserve précieusement en souvenir de son père, et sort de la maison en déclarant : "Je vais faire un carton." Effectivement, un peu plus loin on peut le voir en train de tirer sur d'innocentes bouteilles vides, qui éclatent sous les impacts des balles.
Mais qui est, en réalité, l'ennemi invisible que Joseph cherche à pulvériser ainsi ? La mort sans doute. Après le décès brutal de son père, Joseph a dû affronter aussi la mort accidentelle de Jean-Charles, son frère chéri... Cela fait peu de temps que Joseph s'est installé à l'abbaye. Le voisinage de Dieu ne parvient donc pas à chasser la mort de sa vie ? Joseph sent comme une rage monter en lui. D'autant plus que, un triste jour, Louise, sa mère chérie, lui annonce quo'n doit l'opérer. Opération sérieuse. On parle de cancer. Joseph sent que la mort marque des points, que la personne qui compte le plus à ses yeux va lui être arrachée, elle aussi. Il rentre à l'abbaye et, d'un seul coup, avale tous les cachets qui lui tombent sous la main. On le sauve de justesse. Tout le monde se pose des questions sur sa santé psychique, de toute évidence terriblement précaire.
Sous l'emprise de la colère, Joseph, perdant tout son sang-froid, entre un jour comme un fou furieux dans la cellule du frère Henri, alors que celui-ci est penché sur la comptabilité du monastère.
"Vous êtes le diable !" lui hurle Joseph en brisant une chaise sur le mur de la cellule.
Puis, de ses mains puissantes d'ouvrier, il saisit le frère Henri au cou et commence à l'étrangler.
Heureusement, d'autres frères, surpris par ces cris qui troublent le silence habituel du cloître, se sont précipités et ont maîtrisé le forcené. Le médecin appelé d'urgence préconise un placement immédiat dans un établissement hospitalier. Au bout de quelques semaines Joseph peut rejoindre le domicile de sa mère pour se rétablir. Hélas, une nouvelle terrible pour lui renvoie son obsession de la mort. Rémy, le copain silencieux du monastère, est mort d'un infarctus. Joseph est persuadé que la "camarde", la mort, vient encore de marquer un point en lui arrachant un de ses proches... Il disjoncte.
Après son séjour en établissement psychiatrique, les moines se manifestent pour récupérer Joseph, pour l'aider à retrouver son équilibre. A la place de la caravane installée à l'extérieur de la communauté; ils lui offrent d'occuper une des chambres réservées aux hôtes de passage. Elle dispose même d'un réfrigérateur et de la télévision. C'est le nouveau domicile que, chaque soir de la semaine, Joseph rejoint après ses huit heures de labeur. Pour y remâcher ses craintes et ses colères...
Louise, la mère, après son opération, rejoint elle aussi la maison basse et blanche, à la mode du pays, de son village... Joseph lui trouve les traits tirés, elle marche plus difficilement. Il voit dans chacun de ces symptômes les indices évidents d'une mort inéluctable... Cela ne cessera-t-il donc jamais ? Soudain il entrevoit une solution... et passe à l'exécution.
Pour l'instant Joseph, assis dans sa cellule, se remémore le parcours sans joie qui est le sien depuis la mort de son père. Il vient d'installer une toute nouvelle carabine, récemment achetée au chef-lieu de canton. Coincée par une chaise, elle est reliée par des ficelles à la poignée de la porte. La première personne qui va ouvrir cette porte va avoir la surprise de sa vie... surprise de sa mort, vaudrait-il mieux dire.
Le frère Philippe J., soixante-trois ans, inquiet de l'absence de Joseph à la table du repas de midi, prend l'initiative de venir aux nouvelles. Il frappe à la porte de la cellule. N'obtenant aucune réponse, il ouvre la porte et... reçoit en plein poumon une balle. Mais sa nature robuste lui laisse assez de force et de réflexe pour se précipiter en avant malgré la douleur. Le frère saisit l'arme et la jette par la fenêtre, dans le jardin. Puis il se met à lutter avec Joseph, car celui-ci semble à nouveau pris de démence.
Le coup de feu, le bruit de la lutte, les appels au secours du bénédictin font, une fois encore, accourir les autres moines.
Cette fois, la chose est grave. Les gendarmes, appelés par téléphone, se présentent. Ils ne sont pas au bout de leurs surprises. Joseph, à présent accablé, leur dit, sans émotion apparente: "J'ai fait une autre bêtise." Sur ses indications, les gendarmes se rendent au domicile de Louise, la maman tant aimée, et découvrent celle-ci, couverte de sang, écroulée sans le fauteuil où elle aimait à se reposer. Joseph, de son propre aveu, lui a tiré huit balles d'affilée, dont six lui ont fait exploser la tête et deux l'ont atteinte en plain coeur. Dans la chambre de Joseph, on retrouve aussi le corps, tué d'une balle en pleine tête, d'Ernest, le fidèle cocker...
Il semble que ce jour-là, Joseph, après une nuit sans sommeil, ait tenté dès l'aurore de se confier à un moine. Mais celui-ci, pressant le pas vers l'office des matines, lui a, avec un sourire charmant, proposé de le voir après la prière de la communauté.
Joseph, contrarié, a sauté dans sa voiture. Quelques minutes plus tard il tuait sa mère et son chien, les deux êtres qui lui étaient le plus chers... pour leur épargner, sans doute, les souffrances de notre monde sordide. "Pour qu'ils aillent au paradis", expliquera-t-i au premier substitut du procureur...


FIN
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 22 Oct - 23:15

Contrat


Michel P. en a assez. A quarante-trois ans la vie lui semble "croche et filandrine", comme dirait Bécaud. A quoi bon vivre ? Vivre de quoi ? Vivre pourquoi ? Autant de questions qu'il n'est pas près de résoudre. Surtout depuis sa dépression nerveuse. Aujourd'hui il est chômeur, il habite un petit studio en location. Mais ce moustachu au visage avenant est bien vu du voisinage. Correct. Rien à dire, poli, souriant. Il ne fait rien, à part fréquenter les bistrots du coin. Il en est le client assidu, bien vu là aussi de tout le monde, car il est jovial, rieur, généreux. Il est un des rares à offrir des tournées générales.
Alors pourquoi a-t-i envie de mourir ? Pourquoi chaque matin se réveille-t-il en souhaitant ne plus avoir à affronter une nouvelle journée ? Qui pourrait le dire ? Même pas sa famille qui vit loin du Jura, dans la région parisienne, même pa son frère qui demeure dans la région du Mans. Personne pour déchiffrer la mélancolie de cet homme normal.
Dans ces bistrots que fréquente Michel le moustachu, une autre victime de la vie vient vient elle aussi se désaltérer et oublier les vicissitudes du quotidien. Félicien D., vingt-neuf ans, a lui aussi du mal à vivre. Mais en ce qui le concerne, on comprend mieux les raisons de son spleen. A vingt ans tout juste, un grave accident de voiture le laisse dans le coma et il demeure dans réaction aucune pendant deux mois. Quand il reprend conscience, son entourage, et lui aussi peut-être, se rend compte de l'étendue des dégâts. Félicien, qui n'était peut-être pas un génie avant l'accident, est devenu encore plus lent dans ses réactions et dans ses démarches "intellectuelles". Il est aussi devenu plus lent dans ses mouvements et, désormais, une boiterie assez forte donnera une allure saccadée à ce grand garçon qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un jeune Jacques Brel.
Félicien, suite à cet accident, perçoit une pension d'invalidité et c'est là son seul revenu. Son épouse Julie, mère de leur petite fille, n'a pas les épaules assez larges pour envisager de vivre toute sa vie durant avec ce grand boiteux qui n'est plus que l'ombre de cleui qu'elle a épousé. Elle demande et obtient le divorce, entame une autre vie, sans aigreur, sans haine, pour simplement essayer de préserver l'avenir de leur fille, la petite Patricia. De temps en temps Félicien jouit de son droit de visite et essaie de donner à la gamine le peur qu'il possède, en argent, en amour...
Si peu, il e sait, et cela le désole. Mais... c'est la vie.
Heureusement qu'il y al chaleureuse ambiance du bistrot. Des copains, comme Michel, par exemple, le moustachu sympa et généreux.
Justement, ce soir, devant une bière, Michel aborde Félicien et lui glisse presque confidentiellement dans l'oreille : "Il faut que je te parle, si tu es libre, ça serait bien qu'on aille tous les deux au restaurant demain à midi. Je t'invite à l'auberge Marguerite." Félicien, incrédule, contemple Michel et hésite à comprendre : l'auberge Marguerite ? Mais c'est l'endroit le plus élégant de la ville et le plus cher aussi. Avec des menus à "y a pas de prix". Il a sans doute mal compris. "A l'auberge Marguerite ?" Michel confirme : "Mais oui, t'en fais pas, c'est pour célébrer quelque chose et pour te faire une proposition qui te rapportera pas mal d'argent. Je pense que tu ne vas pas cracher sur le pognon ?"
Ce soir-là Félicien a du mal à s'endormir. Mais le lendemain matin, conformément aux recommandations de Michel, il revête ses plus beaux vêtements et, après un petit parcours au volant de sa R 18, il rejoint Michel, qui vient tout juste d'arriver devant l'auberge avec sa Ford Fiesta. Félicien est presque étonné de voir l'autre à l'heure pour le rendez-vous. Michel a, lui aussi, revêtu son plus beau costume, orné de quelques faux plis. Les deux copains pénètrent dans la salle à manger cossue. Le feu dans la cheminée réchauffe l'atmosphère et invite à déguster les plats les plus fins
.



Je vais reviendre...........
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 23 Oct - 0:29

Michel, d'un air décidé, demande une table pour deux à Sophie, la serveuse. Celle-ci, d'un oeil professionnel, jauge machinalement ces nouveaux arrivants. Sont-ils du genre à laisser un pourboire généreux sur la soucoupe, au moment de l'addition ? L'un d'eux a les ongles en deuil et des traces de cambouis sur les mains, l'autre semble avoir oublié de repasser son pantalon. Qui sait ?...Ce sont peut-être des camionneurs qui viennent de gagner au loto ? En tout cas ils se tiennent correctement et s'installent sans complexe à la meilleure table.
Bientôt le plus âgé passe commande de deux menus à quatre cent soixante francs. Le grand jeu : foie gras, poêlée de Saint-Jacques au jus de truffes, homard rôti, poulet de Bresse aux morilles, formage, pâtisseries. Ils ont bon appétit et arrosent ce festin du meilleur beaujolais. Entre eux la conversation va bon train. A vrai dire c'est surtout le plus âgé, le moustachu, qui parle et l'autre, les sourcils froncés, écoute, et opine du chef pratiquement sans répondre aux propos de son interlocuteur, propos qui échappent à la serveuse.
Ce que Sophie, la serveuse, n'entend pas la ferait certainement sursauter si elle en saisissait la teneur.Michel, souriant, détendu, le verre de beaujolais à la main, explique à Félicien qui'l en a assez de l'existence, qui'l voudrait quitter ce bas monde. Pourquoi ? Une maladie incurable, précise-t-il, sans d'ailleurs donner plus de détails, ni sur les symptômes, ni sur un éventuel traitement, ni sur l'identité des médecins qui auraient déclaré son état sans espoir.
Félicien, de l'autre côté de la table, écoute, approuve, sans trop comprendre. Il a déjà entendu , au bistrot, Michel se plaindre de l'amertume de l'existence. Lui aussi, souvent, se demande si la vie vaut la peine d'être vécue. S'il n'avait pas les visites à sa petite Patricia... Mais voilà que Michel, après avoir commandé une nouvelle bouteille, dévoile son plan : il vaut mourir mais il ne sait trop comment s'y prendre. Il n'a pas non plus tellement de courage pour s'envoyer seul une décharge de chevrotines dans la bouche ou dans le crâne. Et s'il se ratait ? Et s'il se retrouvait handicapé à vie ?
Aussi Michel demande-t-il à Félicien, tout de go, de bien vouloir lui rendre le service d'appuyer sur la détente de la carabine. Michel a tout prévu, tout calculé : l'endroit, tous près de la station de pompage désaffectée, l'arme : une carabine qu'il possède. Il a prévu aussi les réticences de Félicien et les conséquences prévisibles. Il explique qui'l ne s'agit en fait que d'un acte d'euthanasie. D'ailleurs Michel a déjà écrit une lettre de "décharge" qui'l monte à son copain. Il reconnaît qui'l désire mourir et que Félicien lui rend simplement le service de l'aider. Et, comme toute peine mérite salaire, Michel offre à Félicien, pour mieux jouir de l'existence, pour gâter un peu plus la petite Patricia, un chèque de cinquante mille francs.
Félicien hésite. Michel, versant le beaujolais à pleines rasades, fait sauter tous les arguments que son copain pourrait objecter. Félicien accepte enfin de rendre ce service. Michel, élevant le ton, réclame l'addition. Sophie l'apporte, discrètement pliée en deux dans un petit panier : pas loin de mille francs.
Michel remplit son chèque, y joint un généreux pourboire et, dans la foulée, sous les yeux de la serveuse, rédige un nouveau chèque : celui de cinquante mille francs qui'l remet immédiatement à son invité. La serveuse, malgré tout, regarde la scène avec des yeux étonnés. Et Michel, grand seigneur, explique : "C'est pour son anniversaire." La serveuse songe que son propre anniversaire tombe quelques jours plus tard. Dommage pour elle de ne pas avoir d'ami aussi généreux. Les deux convives sortent du restaurant, salués par les plus aimables sourires de la patronne et de Sophie.
Le lendemain, dans la lumière brumeuse de ce mois de mars, deux promeneurs choisissent de porter leurs pas vers la station de pompage désaffectée. Un corps gît dans l'herbe. Michel, dans son beau costume, est face contre terre, la nuque déchirée. Les gendarmes, aussitôt appelés, constatent qu'il ne s'agit sans doute pas d'un suicide : difficile de se tirer une balle dans la nuque, l'absence de l'arme confirme d'ailleurs leur hypothèse. Pourtant les poches du mort renferment encore un peu d'argent. Le vol ne semble pas le mobile du crime. Avec l'argent voici son carnet de chèques : l'avant-dernier chèque est de presque mille francs : c'est l'addition de l'auberge Marguerite. Le dernier cinquante mille francs est plus étonnant. Mais le nom du destinataire est noté sur le talon : Félicien R... Intéressant !
D'autant plus que, sur la page de garde du carnet, Michel, de son écriture d'ouvrier aux mains calleuses, a noté : "Je veux quitter la vie mais il ne faut pas m'en vouloir. J'ai demandé à R. de m'aider.
Toute l'histoire est écrite là. L'enquête s'achève avant même d'être commencée. Les gendarmes ont tôt fait de retrouver Félicien. Celui-ci dort lorsqu'on vient sonner à sa porte. Il était en train de rêver, se voyait en train d'offrir à Patricia la plus belle poupée quo'n puisse trouver dans la ville. C'est sans émotion qu'il avoue aux gendarmes leur meurtre qu'on lui reproche. Il exhibe même la lettre de "décharge" de la victime. Pour lui tout est en ordre. Félicien, surpris et indigné, est chargé dans un fourgon cellulaire. On pourrait le traiter avec un peu plus de ménagement quand même... On ne peut plus rendre un service à un copain maintenant ?...
Dans sa cellule Félicien a du mal à comprendre qu'il vit dans un monde absurde où, à vingt ans, on peut se retrouver handicapé à vie, divorcé. Un monde où même un bon copain comme Michel peut vous rouler... Car le chèque de cinquante mille francs (comme celui de mille francs d'ailleurs) s'est révélé sans provision.


FIN
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Mar 23 Oct - 19:15

cheers
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 23 Oct - 19:29

Petit boulot au noir

Il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade, dit ironiquement la sagesse populaire. Birgit von R., blonde baronne allemande aux yeux bleus de porcelaine, et riche, seule et, somme toute, bien qu'elle ne soit plus de toute première jeunesse, en assez bonne forme physique. Elle est pourtant bien malheureuse car la solitude lui pèse depuis qu'elle a perdu le baron.
Elle ressent le besoin de refaire sa vie et, comme elle en a les moyens, elle s'adresse à une agence matrimoniale qui lui garantit que, malgré son âge, elle va sûrement retrouver un compagnon digne d'elle. Quand on sait que sur le "marché du mariage" on rencontre dans les fichiers des agences un grand nombre de messieurs de moins de quarante ans et de revenus parfois modestes, il est évident qui'l peut être difficile de les assortir avec des dames qui sont, elles, souvent pourvues de moyens financiers intéressants mais qui ont souvent aussi, hélas, largement dépassé la quarantaine. Si l'on reste conscient du fait qu'une riche dame de quarante-cinq ans n'acceptera que très, très rarement de refaire sa vie avec un ouvrier désargenté, même musclé et honnête, de dix ans plus jeune qu'elle... on comprend mieux les problèmes du "marché de la solitude".
Mais Birgit croit qu'elle peut, grâce à l'agence, dénicher l'oiseau rare : beau physique, niveau intellectuel élevé, libre de tous liens et prêt à se laisser mettre la corde au cou par une dame "dans sa tranche d'âge".
Tout d'abord les événements donnent raison à l'optimisme de Birgit. L'agence lui présente très rapidement l'homme idéal. Un professeur d'université, très connu dans une petite ville d'Allemagne de l'Ouest : il est beau, distingué, élégant. C'est pratiquement le coup de foudre. Pour la baronne Birgit, en tout cas... Comme elle n'a pas de temps à perdre, et lui non plus, semble-t-il, les choses vont rondement. Petits dîners, promenades, week-end en amoureux, longues nuits d'amour, petits déjeuners campagnards , longues promenades en barque. Birgit vit un rêve. Elle est persuadée que les mauvaises années sont loin derrière elle.
Pourtant son bel amant n'est pas né de la dernière pluie. Birgit, avant de construire leur avenir, s'inquiète un peu de son passé au moins sur le plan sentimental. Il faut toujours se méfier d'un homme proche de la cinquantaine qui n'aurait jamais eu aucune liaison, aucune vie affective, à plus forte raison s'il vit encore avec sa maman. Mais ce n'est pas le cas de Rolf. Il a été marié... Il l'est encore à dire vrai, mais, ajoute-t-il avec un joli regard d'enfant pris en train de dérober des confitures, "nos relations ne sont plus que des relations d'intérêt financier, le divorce est en cours". Birgit soupire. Autant ferrer le poisson avant qu'une autre ne se mette en travers. L'homme "en instance de divorce" est souvent à nouveau "en main" quand le jugement est rendu.
Hélas, un triste soir, tous les rêves de Birgit s'écroulent. Rolf, au bout du fil, lui annonce, sans grand ménagement, qu'après tous les bons moments, toutes les jolies soirées et toutes les nuits exaltantes qu'ils viennent de passer ensemble durant ces quelques semaines de bonheur, il est "contraint" de prendre une décision "qui fait mal" mais qui, pourtant, "tout bien considéré", est la seule vraiment raisonnable "pour le bien de tout le monde". Il "repart pour reprendre la vie commune avec son épouse"... Clic !
Le bruit du téléphone raccroché et le signal sur la ligne explosent littéralement dans la tête de Birgit. Comme dans les films d'amour, elle s'écroule lamentablement sur son lit, la tête enfouie dans les oreillers et, pendant de longues minutes, des heures peut-être, secouée de sanglots, elle revit les moments magiques de son amour qui est bien mort.
Mais Birgit n'est pas femme à sombrer dans le désespoir sans lutter. Froidement, elle considère la situation. Bon, Rolf vient de lui faire savoir qu'il repartait pour reprendre la vie commune avec son épouse. Tout cela est bien joli, mais si l'épouse venait à disparaître, Rolf se retrouverait à nouveau libre, et après les moments qu'ils ont connus, l'entente sexuelle qui a été la leur, nul doute qui'l reviendrait vers elle.
En attendant, pour y voir un peu plus clair, Birgit se décide à aller consulter une voyante dont une amie lui a dit le plus grand bien. La pythonisse, vêtue d'oripeaux colorés, se donne le genre "gitane" dans sont appartement décoré de tous les symbole ésotériques les plus classiques. Elle tire le grand jeu et annonce à Birgit, un peu étonnée, qu'il y a un homme dans sa vie, un homme qui l'aime passionnément. Birgit approuve avec un soupir. Cependant cet amour est contrarié car "une autre femme s'oppose au bonheur de Birgit". Elle s'oppose même, précise la voyante, "par la sorcellerie" et jette des sorts à tour de bras. La baronne Birgit, selon les dires de la voyante, est en danger de mort. Qu'elle se méfie de tous les déplacements, des voyages en avion, des promenades en voiture.
Birgit rentre chez elle plus contrariée qu'elle n'en est sortie. Ainsi la femme de Rolf, qu'elle a toujours considérée comme une créature faible et négligeable, serait une redoutable adversaire, prête à tout. Birgit a l'habitude se battre. Elle décide de le faire. A magie, magie et demie.


Je reviendrai............ un jour.............. Razz
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 23 Oct - 20:18

Une relation lui indique l'adresse d'un mage arabe particulièrement efficace dans les "retours d'affection" et le désenvoûtement. Birgit se rend chez le mage qui considère son problème comme assez banal. Il détient d'ailleurs la solution à portée de la main. Tandis que Birgit lui rédige un chèque confortable, le mage d'au-delà des mers lui confie une poignée de feuilles d'un arbre inconnu d'elle. Il préconise de réciter des formules adéquates inscrites sur un papier et de faire brûler ces feuilles, puis d'aller, aussi discrètement que possible, les répandre sur le seuil de la maison de son ennemie.
Birgit s'exécute et, pendant les jours qui suivent, elle attend en surveillant les journaux.Mais aucun d'entre eux n'annonce le moindre accident concernant l'épouse de Rolf. Pas le moindre appel de celui-ci pour lui apprendre que sa femme est brusquement atteinte d'un cancer généralisé. Le temps passe.
Birgit, qui voit les jours, les semaines défiler, se dit que les années, elle aussi, s'avancent inexorablement. A son âge on n'a plus le temps d'attendre. Elle décide de passer à l'action. Il faut que l'épouse de Rolf meure. Mais bien sûr, étant la première bénéficiaire de ce décè, la baronne ne peut se permettre d'exécuter elle-même son projet. Il lui faut trouver un "tueur à gages". Justement la radio annonce que la criminalité est en pleine recrudescence en Allemagne de l'Est. Le mur de Berlin n'est pas encore démoli.
Birgit passe alors une petite annonce dans un journal de RDA : "Recherche homme entre 20 et 30 ans, possédant casier judiciaire, désireux de refaire sa vie en Allemagne de l'Ouest avec un nouvel emploi". Des dizaines de réponses parviennent au journal. Birgit les examine longuement le soir chez elle...
Elle finit par fixer son choix sur un homme de trente-cinq ans, ancien garçon boulanger, déjà titulaire de quelques condamnations. Elle lui écrit, et lui explique qu'il s'agit tout simplement de liquider une "mauvaise femme". Cette femme, selon la lettre de Birgit, est séropositive et, le sachant, a contaminé "volontairement" un jeune homme qui vient de mourir du sida. Birgit, sous le nom de "Geradt P.", prétend être le "père" du jeune homme en question. L'élimination de la femme de Rolf, la "mauvaise femme", sera payée au prix de quatre mille cinq cents Deutsche Marks, soit environ quinze mille francs. Et en plus, bien sûr, il s'agit d'une oeuvre de justice...
L'ancien boulanger répond, en poste restante, et reçoit un premier acompte de cinq cents Marks accompagnés de conseils techniques : il doit se présenter au domicile de la victime en se faisant passer pour le facteur, la neutraliser avec une bombe lacrymogène, puis la traîner jusqu'à sa baignoire et, une fois la mauvaise femme sans l'eau, l'électrocuter au moyen d'un quelconque appareil électrique plongé tout allumé dans le bain.
Au cas où se procédé, somme toute discret, se révélerait impraticable, l'exécuteur peur, si le coeur lui en dit, "couvrir le visage de la victime d'un oreiller et lui tirer une balle dans la tête...". Il est d'autre part prié de bien vouloir effectuer son petit boulot au noir pour la date du 15 mars 1991. Birgit ne s'embarrasse pas de prévoir ce qu'elle pourrait avoir à répondre aux policiers... Elle vit dans un rêve.
Manque de chance pour elle, l'ex-boulanger, en attendant de procéder à son "petit boulot", se livre à d'autres "petits boulots" dans le genre cambriole. Et c'est parce qu'un contrôle de police fortuit sur une autoroute révèle qu'il transporte dans sa voiture des objets récemment dérobés, qu'on l'arrête, le 14 mars 1991, veille du jour où il devrait exécuter sa "commande".
Les policiers allemands, grâce à la douceur de leur interrogatoire, finissent même par lui faire avouer... le projet commandé par ce mystérieux "Gerardt P.", père inconsolable et indigné. On trouve les lettres, on remonte sans difficulté jusqu'à la baronne Birgit, baronne désespérée, prête à tout pour retrouver l'amour de son beau professeur d'université.
Devant le juge, elle retombe lourdement sur terre et se dit qu'au lieu de se lancer dans cette entreprise criminelle, elle aurait mieux fait, il y a quelques mois, de consulter un psychiatre plutôt q'une voyante.


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 24 Oct - 0:37

Bienfait-méfait

Tout le quartier est en émoi : pensez donc, ce matin, Mme B., la femme de ménage qui vient régulièrement pour travailler chez Mme P., a trouvé sa patronne raide morte au milieu de l'appartement. La porte était ouverte et le téléphone décroché. De toute évidence Mme Henriette P. a été assassinée au moins depuis deux jours... Qui pouvait lui en vouloir ? C'est la question que se pose tout le voisinage dans cette petite ville des Pyrénées. Une si bonne personne, si aimable, si prompte à rendre service...
Mme Henriette P., trois jours plus tôt, est une retraitée de soixante-quinze ans, ancienne secrétaire, et elle fait l'unanimité de ses voisins. Elle vit dans le même appartement depuis vingt-cinq ans. Elle n'est pas riche mais jouit d'une bonne retraite de neuf mille francs par mois. Elle n'a pas d'héritiers, à part un frère artiste peintre qui, étant donné son âge, vit de son côté dans une maison de retraite.
Son défunt mari, qui a mis fin à ses jours dans leur appartement quinze ans auparavant, n'a pas laissé, lui non plus, de famille. Aussi, Mme Henriette P., assurée de ses rentrées financières chaque mois, peut planifier son budget et son existence au mieux de son bon coeur.
Elle apprend ainsi qu'un peintre en bâtiment qui ravale l'immeuble n'est pas des plus riches. Elle le fait parler et lorsqu'il lui révèle, avec réticences, que ses deux enfants, faute de lits, dorment sur deux matelas à même le sol, Henriette lui fait immédiatement un chèque pour lui permettre d'améliorer le confort des deux petits... Mieux encore, quand, quelque temps plus tard, elle apprend que la belle-mère dudit peintre est morte, elle fait aussi un chèque pour régler les frais d'obsèques... Et ce n'est pas tout : le peintre, un homme bien charmant, bénéficie une fois encore des bienfaits de Mme Henriette : elle lui donne une jolie somme (quinze mille francs) pour l'aider à construire sa maison dans un village tout proche... Brave Mme Henriette.
D'autres personnes se félicitent aussi de ses largesses. Mais Mme Henriette n'a pas la générosité discrète ; elle fait volontiers état des dons et des prêts qu'elle accorde à ceux qui lui sont sympathiques. A la limite, elle espère qu'ils sauront de lui démontrer leur reconnaissance en lui rendant de petits services. Donnant, donnant, comme on dit. Ainsi fait-elle comprendre au peintre qu'elle aimerait volontiers faire quelques promenades en voiture, durant les week-end, à l'occasion. Une manière de la remercier de ses bienfaits.
Tous les jours, presque à treize heures, Mme Henriette se rend, juste avant la fermeture, chez Michel R., le charcutier qui tient boutique tout à côté de chez elle. Elle passe sa commande et Michel la taquine un peu, sur son choix, sur sa tenue, aimables propos d'un commerçant de bonne humeur et d'une vieille dame qui n'a pas non plus sa langue dans sa poche. Parfois Michel fait la livraison à domicile de ce que la vieille dame lui commande. Il en profite pour lui monter du même coup, jusqu'au second étage, le vin et l'eau minérale qu'elle attend.
C'est l'occasion de prendre un café ou un petit apéritif... Relations de bon voisinage comme on en trouve en province... De l'avis de tous, Henriette le traite comme s'il était son fils ; en échange il la réjouit de sa bonne humeur perpétuelle.
Pourtant, pour Michel, la vie n'est pas si rose : sa charcuterie ne lui rapporte pas autant qu'il l'avait espéré. Bien qu'il soit lui-même fils de charcutier, l'affaire périclite. A-t-il mal choisi l'emplacement, a-t-il trop investi, est-il victime de la concurrence des grandes surfaces ? Michel sent que son affaire dérive doucement vers le dépôt de bilan. Bien qu'il ne soit pas marié, Michel a des responsabilités familiales, il a une petite fille de dix mois... Il s'angoisse. Les conversations affectueuses avec la vieille dame lui remontent le moral.
Ce qui lui remonte le moral, aussi c'est hélas, quand les clients se font attendre, de traverser la rue pour aller boire un petit coups au café d'en face... La boutique du charcutier est de plus en plus abandonnée. Et l'humeur du charcutier, de plus en plus alcoolisé, est de plus en plus instable.
Un beau jour Mme Henriette, comme tout le reste du quartier, se heurte à une porte close au moment où elle s'apprête à acheter sa tranche de jambon et la cervelle de veau qu'elle envisage de cuisiner pour son déjeuner du dimanche. Un petit papier laborieusement calligraphié mentionne : "Fermé pour cause de congé du 1er au 15."
Comme on n'est encore que le 1er décembre la date semble curieuse pour des vacances...
Mme Henriette, déçue, poursuit ses courses dans le quartier. Mais elle ne peut s'empêcher de faire part de son opinion sur Michel, le charcutier défaillant. Elle n'oublie pas de mentionner qu'elle est déçu à titre de cliente, mais aussi, bien plus encore, à titre de bailleuse de fonds. Bientôt, tout le quartier sait qu'elle a prêté entre quarante mille et cinquante mille francs à Michel, le gentil charcutier.
Après cette réflexion, Mme Henriette se demande si elle n'a pas investi cette somme en vain ? Quand il apprend les bavardages de sa vieille cliente, Michel est plus que contrarié. Il se rend chez elle. Deux jours plus tard, on découvre le corps de la bienfaitrice étendu raide près de la salle de bains.
L'autopsie révèle que la pauvre Henriette a été étranglée. Des traces suspectes sur son visage poussent à un examen approfondi du cadavre qui indique un écrasement des vertèbres cervicales. Les policiers, après une brève enquête, s'intéressent à tous ceux qui ont bénéficié des générosités de la vieille dame : certains sont gardé à vue pour des interrogatoires musclés. Personne n'avoue.
Mais, finalement, un faisceau de présomptions, la présence de ses empreintes digitales en des endroits incongrus poussent à accuser formellement Michel, le charcutier serviable. Depuis la mort d'Henriette, dégoûté de la charcuterie, il est en train de suivre un stage des gestion hôtelière. Pressé de questions par les policiers, il craque et passe aux aveux : oui, c'est vrai, furieux d'apprendre qu'Henriette s'était vantée dans tout le voisinage de ses bienfaits, ce qui ruinait en quelque sorte son crédit, Michel a rendu visite à sa bienfaitrice. Au bout de quelques phrases peu aimables, la discussion s'envenime. Puis il l'assomme soudain, d'un coup de poing sur la tête. Pourquoi, il n'en sait rien. Il achève son oeuvre en l'étranglant et rentre chez lui..." Je ne sais pas ce qui m'a pris", dit-il simplement.


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 24 Oct - 22:04

Pleine lune

John, un joli blondinet qui va sur ses douze ans, est ravi. Ce soir, il va faire un grand tour de bicyclette. Mais, bien sûr, il ne va pas faire cette promenade tout seul. Christopher, son copain hispano-américain, dix ans, va l'accompagner. Et un troisième petit larron, gentil bonhomme de huit ans, Steve, sera aussi de la fête. Les parents n'ont pas donné leur autorisation pour cette promenade exceptionnelle et un peu tardive.
Les trois gamins font l'école buissonnière. Autour du pâté de maisons entourées de jardins de leur quartier bourgeois. Mais, parfois, dans les buissons, de grands méchants loups guettent...
Les trois gamins, par cette nuit tellement belle, tellement chaude, ont décidé de s'éloigner un peu du périmètre rassurant de la zone pavillonnaire. Ce soir, ils vont pousser jusqu'au parc de Robin des Bois, cette forêt aménagée pour les pique-niques, ce lieu délicieux et embaumé, orgueil de W., petite ville universitaire de l'Arkansas.
Un grand tour dans les bois, autrefois fréquentés par les ours et les loups, aujourd'hui parfaitement balisés et policés. On ne risque de rencontrer que des amoureux en train de flirter à l'intérieur de voitures discrètement garées dans des allées un peu sombres.
Pour ces trois garçonnets c'est une petit aventure à l'insu des parents. Qui sait, se disent-ils, s'ils n'auront pas la chance de rencontrer E.T. ou quelque autre gentil Martien débarqué d'une planète amicale ?... Hélas pour eux, notre planète contient assez d'esprits maléfiques pour nourri la rubrique des horreurs des quotidiens locaux...
Bien différents de John, Christopher et Steve, sont Michael, Jesse et Charles. Plus âgés tout d'abord : tous trois ont aux environs de dix-huit ans. Un milieu social bien différent aussi ; des familles plus que modestes engluées dans les problèmes de chômage, de naissances trop fréquentes, d'alcool , de drogue...
Charles et Jesse vivent tous deux dans des camps de caravanes, entre les détritus et les chats errants. Michael, Jesse et Charles, pour sortir de la grisaille sinistre et malodorante qui forme leur vie quotidienne, se sont forgé une personnalité qui tranche sur le conformisme bien-pensant qu'on leur propose quotidiennement. Faute de pouvoir accéder au statut doré de "jeunes cadres", les trois adolescents ont choisi, depuis quelques mois, de se forger une image de "lucifériens".
En bons adeptes de l'Ange du Mal, ils commencent par la tenue. Noire pour Jesse, des pieds à la tête, ce qui forme, pense-t-il un heureux contraste avec sa chevelure blonde de Nordique. Des gants de cuir noir complètent logiquement cette tenue de serviteur du mal.
Charles, quant à lui, ne possède pas les mêmes cheveux aux reflets dorés. Il décide donc de teindre les siens d'un roux flamboyant, couleur tout à fait de circonstance quand on veut évoquer les flammes rougeoyantes de l'enfer, royaume de son "maître"... Pour compléter son image personnelle il ne se sépare mais d'un baladeur, dont les écouteurs, perpétuellement collés sur ses oreilles, lui percent les tympans de décibels véritablement infernaux aux rythmes et hurlements de cuivre, de guitares dans le style "démoniaque" très à la mode...
Le troisième de ces ados marginaux, Michael, a choisi, pour se distinguer et pour mieux terroriser ses compagnons du campus, le style "tatoué-imperturbable". Ses biceps, qui n'ont rien de particulièrement musclé, s'ornent déjà d'images noires et angoissantes. Il s'affuble du pseudonyme de Damien et se promène souvent en compagnie de sa petite amie, une blonde trop maquillée et trop jeune pour être enceinte. Lui porte une chaîne dorée. Au bout de cette chaîne, un pendentif aussi macabre qu'original, un crâne de chat, toutes dents dehors, qui se balance...
Ainsi sont les trois "lucifériens", puisque telle est leur dénomination. Agressifs envers tout le monde, ils n'ont aucun rescpec pour leurs camarades, pas plus que pour leurs professeurs. Michael, à l'occasion d'une réprimande, n'hésite pas à hurler en direction de l'enseignant : "Si vous croyez que j'aurais peur de tuer un homme, vous avez tort !" Chacun se le tient pour dit, car les trois copains ont vraiment mauvaise réputation.
Une réputation qu'ils entretiennent en se vantant d'organiser dans les forêts des environs des "messes noires". Ceux qui ont eu la "chance" d'y être invités sont revenus en colportant des histoires de sacrifices d'animaux, malheureux chats ou chiens égorgés au milieu de cercles démoniaques tracés dans la poussière, parmi des bougies, rouges ou noires, simulacres de messes dont les accessoires, volés dans les églises des alentours, ont été profanés et brisés : crucifix que l'on plante à l'envers dans la boue, ciboires déformés à coups de pieds, souillés de toutes les manières. Une fois les victimes sacrifiées, on doit les dépouiller, les faire cuire, en manger la patte arrière. C'est la condition sine qua non pour être admis au sein des orgies...
Des filles folles consentent, et Dieu sait ce qui les y pousse, à prêter leurs corps nus, pour servir de tables d'autel d'un soir. C'est sur leur ventre que le sang des animaux égorgés s'écoule. C'est dans leur intimité quo'n enfouit le pain et le vin de ces célébrations impies. Les livres qui donnent le mode d'emploi de ces horreurs ne manquent pas. N'importe qui peut les consulter, même à la bibliothèque de l'université.
Une fois la messe dit, les participants, imbibés de bière et de drogue, abrutis de médicaments, se jettent souvent les uns sur les autres, sans distinction de sexe, pour arriver, dans le fracas du rock à une jouissance qui se transforme souvent en léthargie de plusieurs heures, sinon de plusieurs jours... Mais la jeunesse a le don de récupérer vite. Du moins pendant les premières étapes de cette descente vers l'enfer...


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 24 Oct - 23:14

Cette nuit donc, nuit de pleine lune, Michael, Jesse et Charles décident d'une cérémonie qui doit, du moins font-ils semblant de le croire, faire descendre sur eux les vibrations de l'astre blême et indifférent. Toutes les statistiques, y compris celles de la police et des compagnies d'assurances, confirment que, ces nuits-là, les crimes sexuels, les meurtres et les accidents divers augmentent de manière sensible...
Nos trois énergumènes décident d'organiser, sous les futaies du parc de Robin des Bois, une messe qui fera date dans leurs annales personnelles. Mais il s'agit aussi d'éviter les rondes de police, de ne pas se faire remarquer... Transportant dans des sacs à dos les accessoires nécessaires à leur célébration, Jesse, Charles et Michael s'avancent vers le lieu précis où ils ont donné rendez-vous à leurs invités...
Mais soudain, ils entendent derrière eux le bruit d'une conversation. D'un bond ils se dissimulent dans les buissons qui bordent le chemin. S'agit-il de promeneurs, d'amoureux, de policiers ? Rien de tout cela : ce sont simplement Christopher, Steve et John, les trois gamins si proprets, sur leurs vélos nickelés. Ils pédalent à toute vitesse en s'encourageant pour ne pas être saisis par la peur dans la forêt noire. Mais, hélas pour eux, leurs petites bicyclettes d'enfants sont bien incapables de les emmener assez vite au loin.
Dès que les trois "lucifériens", dissimulés dans les buissons, comprennent à qui ils ont affaire, ils se rassurent. Michael, dans un réflexe, se persuade qu'en cette nuit de pleine lune, Lucifer, son maître, lui envoie des victimes exceptionnelles pour une "messe noire" hors du commun. En un éclair, les trois adolescents maléfiques bondissent sur le chemin et courent derrière les trois petits vélos. Un instant plus tard les trois gamins, qui ne comprennent rien, sont aplatis au sol. Michael crie un ordre : "chacun le sein !" Les deux autres n'ont aucun mal à maîtriser une proie... La lune reste indifférente.
Deux heures plus tard, Mark, le père de John, trouve que l'absence de son fils dépasse les limites du normal. Il se met sur le seul de sa villa pour ordonner au gamin, dès qu'il l'apercevra, de rentrer immédiatement. Mais personne n'apparaît. Mark se met alors en contact avec les autres parents. En vain. John serait-il chez eux ? Les deux autres familles sont dans la même ignorance, dans la même inquiétude que lui. Chacune pense que son enfant s'attarde chez l'autre. Soudain l'angoisse saisit les trois familles.
Elles décident d'alerter la police. Celle-ci patrouille immédiatement dans tout le quartier, mais sans résultat : aucune trace des enfants, pas plus que des bicyclettes. Où donc ont-ils pu s'égarer ? La nuit devient blanche sous la lune qui luit sans rien révéler de ce qu'elle sait peut-être...
Le lendemain, dès le point du jour, les recherches reprennent, s'élargissent. Faute d'indices dans la partie urbanisée de la ville, une patrouille pousse un peu plus loin vers le parc de Robin des Bois. Un policier dont le regard fouille le paysage aperçoit soudain une tache rouge et blanche à la surface d'un des fossés qui évacuent les eaux usés. Qu'est-ce que c'est ? Une basket semblable à celles dont, selon ses parents, Christopher était chaussé hier soir... Le policier se penche à la surface de l'eau, tire sur la basket. Horrifié, il comprend que dans la chaussure, un pied d'enfant est encore enfermé : au bout du pied la jambe et le corps, le cadavre tout entier. Le père de Christopher va passer un mauvais moment dans quelques minutes...
Hélas, il n'est pas le seul : en très peu de temps, on retire des eaux les corps des deux autres enfants. Très vite, rien qu'en les regardant, on comprend qu'il ne s'agit pas d'un accident. L'horreur est telle que certains policiers sont pris de vomissement. Qui a pu ainsi torturer les trois pauvres mouflets, hier encore si pleins de vie, de rires, d'espoir ?
Vision de cauchemar que l'autopsie pousse à son comble. Non seulement les trois petits ont été tués mais, auparavant, on les a torturés, violés, assommés à coups de gourdin. L'un d'eux a même été émasculé... L'épouvante saisit les habitants. Les mères, légitimement inquiètes, accompagnent les enfants jusqu'à l'école, les pères les récupèrent. Chacun regarde ses voisins d'un drôle d'air. La police examine les faits avec logique. Les psychologues analysent les blessures, les mutilations. On pense alors aux méfaits d'une secte. On s'intéresse bien vite aux "satanistes" : l'ombre de Manson, l'assassin de Sharon Tate, immense, s'étend sur toute la région. A l'école, les sièges vides de Christopher, de John et de Steve sont couverts de bouquets et de dessins d'enfants.
Fatalement les policiers finissent par resserrer le cercle des présomptions autour des adolescents "les lucifériens" du campus. Ils surveillent Michael, Jesse et Charles. Ceux-ci clament leur innocence, se fournissent mutuellement un alibi pour la nuit du crime... Mais Jesse, les nerfs plus fragiles, finit par craquer et il raconte, d'un seul flot, sans pouvoir s'arrêter, la nuit d'horreur. Il raconte le rapt des petits cyclistes, la cérémonie démoniaque en plein bois, loin de tout, près d'une grotte où ils ont coutume de dissimuler leurs motos. Il raconte les chants destinés à évoquer l'Ange des Ténèbres.
Il avoue la soûlerie à la bière, les danses, la manière dont ils se roulent nus dans la poussière, la frénésie sexuelle qui les saisit tous les trois. Il évoque les trois enfants, ligotés, jetés dans un coin, terrorisés, incapables de comprendre ce qui les attend, comme des agneaux destinés au sacrifice. Il avoue les tortures sadiques, le viols. Il décrit Michael, le visage défiguré par de grands dessins noirs en forme de larmes, transformé en grand prêtre satanique, hurlant : "Le moment est venu, Satan veut du sang !" Jesse, aujourd'hui effondré, décrit les coups sur les crânes qui éclatent, le couteau de Michael tranchant dans le bas-ventre sanglant. Il raconte comment Michael, le lendemain, l'appelle chez ses parents pour lui demander le silence total sur la nuit démoniaque, sous peine de mort.
Jesse, claquant des dents, dit qui'l ne comprend pas ce qui leur a pris. Il parle d'une force inconnue qui les poussait, sans l'aide d'aucune drogue, ce soir-là, à se transformer en "bouchers de l'enfer", lui qui, l'après-midi même du crime, gardait, comme il en a l'habitude, les enfants de ses voisins.


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 26 Oct - 21:23

Pitié pour la meurtrière

Une femme âgée, malade, presque aveugle, qu'une autre femme plus jeune aide à s'installer dans une ambulance, au coin de l'hôpital d'une petite ville de province, quelque part en France. Scène banale un jour d'été 1986.
Elles ne se connaissent pas. Thérèse approche de la soixantaine, c'est la malade. Eliane à la trentaine, c'est l'ambulancière.
Les malades ne sont pas toujours faciles, les ambulanciers le savent. Tel on est bien-portant, tel on se retrouve malade. Un mauvais caractère demeure un mauvais malade. Thérèse est ainsi. Elle râle, elle traite les gens de haut, méprise ceux qui la transporte, refuse de signer les papiers de prise en charge, et Eliane la trouve immédiatement antipathique. Avec sa voix rauque, son fume-cigarette trop long et prétentieux, ses lunettes noires de vieille belle sur le retour... Mais tout de même, l'administration à ses exigences, ce papier doit être signé et, après avoir fait descendre sa malade devant chez elle, Eliane l'accompagne dans le jardin, puis sur le pas de sa porte.Mais la râleuse s'obstine. Qu'on lui fiche la paix avec ce papier idiot !
"Je vous téléphonerai ! Ne m'embêtez pas avec ça !"
Curieux personnage que cette Thérèse. Elle a dû être belle, elle paraît cultivée, parle avec autorité et méchanceté, mais surtout, elle paraît terriblement seule à la jeune femme. Une vague pitié, un brin de malaise puis Eliane abandonne les formalités, en se disant qu'elle verra plus tard.
Plus tard c'est le lendemain, et c'est Thérèse qui se manifeste.
"Passez me voir chez moi !"
Ce n'est ni une invitation ni une prière, c'est un ordre. Eliane devrait refuser, se contenter d'avertir son service, d'envoyer le papier par la poste, bref se sauver. Eliane n'aurait jamais dû mettre les pieds dans le jardin de la maison maudite, où Thérèse l'accueille ce jour-là d'un air mystérieux, l'entraîne sous un arbre, un sureau au parfum pénétrant, en lui disant :
"Vous me rappelez un mari que j'ai épousé il y a longtemps... c'était au XIVe siècle..."
Eliane ne se sauve pas, au contraire, elle est fascinée, attirée par cette vieille femme autoritaire, dominatrice. On ne rencontre pas tous les jours quelqu'un capable de vous parler d'un homme aimé au XIVe siècle ! Puis elle se laisse entraîner à l'intérieur de la maison, se laisse raconter des histoires, la vie, le passé d'une femme fascinante certes, mais qui aime à parler d'elle, encore et toujours, de sa beauté, de ses deux ex-maris, de sa vie en Afrique, des gens célèbres qu'elle a connus... Albert Schweitzer par exemple.
Les yeux écarquillés, Eliane écoute l'extravagante lui parler de peinture, car elle peint, c'est une artiste. Et elle écrit aussi, et joue de la guitare...
Surtout, mais c'est un secret, Thérèse est médium. Thérèse a vécu des tas d'autres vies antérieures, elle n'a qu'à claquer des doigts pour allumer les lampes, on entend chez elle des bruits de chaînes la nuit, des visiteurs fantomatiques viennent lui tenir compagnie...
"Revenez demain, mon petit, vous me plaisez."
Eliane n'est pas pleinement convaincue de trouver cette dame sympathique. Il y a quelque chose qui ne colle pas, une peur et une attirance en même temps. Mais le téléphone ne cesse de sonner depuis cette rencontre : "Venez, j'ai des tas de choses à vous dire, venez, nous serons amies..."
Thérèse n'est plus toute jeune, mais est encore attirante. Et Eliane, la jeune ambulancière, tellement romantique. Son jeune passé n'est pas gai. Un fiancé qu'elle a quitté pour une passion avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle : au bout de deux ans, c'est la rupture, assortie de ce genre de phrases dont les hommes ont le secret pour se débarrasser d'une femme en douceur : "Il vaut mieux nous séparer maintenant, je suis trop vieux pour toi, un jour tu me tromperais, nous souffririons tous les deux..."
Eliane ne s'est pas encore remise de ce drame. Le désespoir amoureux est plutôt comme une drogue. Elle écrit des poèmes, des tas de poèmes, et tous les hommes qu'elle rencontre lui font peur, désormais. Quant à son métier, ce n'est qu'un pis aller. Elle aurait voulu être infirmière, mais l'école n'était pas à sa portée. Alors, après une tentative dans les postes, elle s'est rabattue sur le métier d'ambulancière. Aider les autres, servir, se dévouer, c'est ce qu'elle préfère.
En juin 1986, lorsqu'elle rencontre Thérèse, Eliane est à la fois attirée par la personnalité de sa malade et mue par son besoin d'aider. Devenir l'infirmière, le chauffeur d'une femme de cette classe, la soigner, l'aider à vivre malgré sa solitude, pourquoi pas ?...



Je reviens.........
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 26 Oct - 23:01

Et puis, Thérèse est alcoolique, elle se détruit avec obstination, comme pour un suicide programmé. Un gâchis que la jeune femme croit pouvoir stopper. Pourquoi détruire ainsi ses talents de peintre, pourquoi risquer de perdre la vue, de sombrer dans le noir, alors qu'avec un peu d'aide, un peu d'affection...?
Si l'on pouvait plonger à cette époque dans l'inconscient d'Eliane, peut-être y découvrirait-on une homosexualité latente, un besoin de refuge auprès d'un corps féminin, besoin exacerbé par ses expériences masculines ratées.M ais cette femme n'a rien de physiquement attirant. C'est vers une personnalité plus forte que la sienne qu'Eliane se tourne en désespoir de vie, en désespoir d'amour. Pour une fois elle n'est pas rejetée ; au contraire, on l'aime et on a besoin d'elle.
Hélas, les alcooliques sont presque toujours dangereux pour les autres. Ils font naître chez leurs partenaires une dépendance affective terrible. Vouloir aider un alcoolique c'est entrer dans un jeu destructeur, dans une pulsion de mort, d'anéantissement personnel, et l'on en sort très rarement indemne.
Juillet 1986. Dans la maison hantée, sombre, sont accrochés aux murs des toiles de nus asexués, ambigus. Thérèse tient son journal intime, y décrivant des amours sulfureuses, interdites. Elle y consigne ses maris, ses amants, et aussi ses fantasmes, réalisés ou non : "J'aime l'inquiétant petit voyou garni de cuir et bardé de chaînes..." "J'aime la femme du monde qui cache sous ses longs gants noirs des lames de rasoir afin qu'on s'y écorche..."
Eliane se laisse approcher, comme hypnotisée. Cette vieille amoureuse, de trente ans plus âgée qu'elle, lui offre à présent une relation homosexuelle sans ambiguïté et elle s'y laisse prendre. Elle ne fait plus confiance aux hommes, de toute façon, elle a une préférence pour les être plus âgés et dominateurs, et Thérèse réunit ces deux conditions.
En un mois, elles sont devenues amantes. Au début Eliane éprouve un sentiment de sécurité, elle retrouve un amour de la vie qu'elle avait perdu depuis sa rupture avec son amant. Elle ne traîne plus sa dépression de femme abandonnée, de laissé-pour-compte, et peut enfin revoir sans souffrir les êtres et les lieux où elle fut heureuse. Thérèse a dévoré son passé sans gloire, une nouvelle vie s'offre à elles.
Pour sceller cette union, Thérèse exige de pratiquer une coutume africaine douteuse : mélanger leurs sangs dans une éprouvette. Cérémonial mi-magique, mi-ridicule, qu'Eliane commence par refuser puis par accepter. Car elle va tout accepter de sa maîtresse, désormais. Sous prétexte d'admiration pour son talent, pour sa beauté fânée mais toujours imposante, pour sa culture, son aisance à perler d'art et à faire étalage de ses connaissances.
Et au bout de deux ans, c'est une relation diabolique, infernale, étouffante qui s'établit. Thérèse se révèle jalouse, possessive, coléreuse, elle boit de plus en plus et parle de suicide, comme on parle d'amour, au noir. Le chantage est permanent, la domination psychologique totale. Cette femme est constamment au bord du gouffre, la mort l'attire, la mort lui sert de mode d'expression. Elle se regarde dans la mort comme dans un miroir funeste. On dirait qu'elle la veut, qu'elle la désire charnellement, et qu'elle l'attend de son amante. Alors lentement, le poison de mort pénètre dans la tête, dans les veines, dans le comportement d'Eliane.
Dans l'entourage de Thérèse, un petit village où tout se sait, cette liaison n'est pas inconnue. On s'en étonne. Que fait donc cette jeune femme lisse et tranquille, en âge d'aimer et d'avoir des enfants, avec "la sorcière" de la maison hantée ?
Quels maléfices ont envoûté Eliane ? Comment fait-elle depuis cinq ans pour supporter la tyrannie de sa vieille compagne, écouter ses discours d'alcoolique, la regarder se prendre pour une panthère en chaleur ? Car il est certaines nuit où Eliane entend des feulements bizarres. Thérèse se prend pour un félin égaré dans la jungle, griffe, râle, joue les sorcières d'Afrique, bref, se fait un cinéma en noir et blanc complètement délirant.
Eliane s'obstine ; esclave, elle veut la sauver de l'alcool, l'aider à ne pas perdre la vue, devenir l'héroïne de ce sauvetage, et l'autre la tient par on ne sait quels pouvoirs. Par la jalousie permanente d'abord : où étais-tu ? avec qui ? que vas-tu faire dehors ? Plus domestique qu'amante, plus terrorisée que consciente, plus esclave que concubine, Eliane encaisse les scènes interminables. Au village on lui dit parfois : "Va-t-en ! Fiche le camp ! Elle est folle ! C'est une malade dangereuse. Tu vas y laisser ta peau !"
La panthère a aussi une fille à l'étranger, qui s'est éloignée d'elle, qui ne peut plus rien contre la méchanceté pathologique, ce besoin obsessionnel de détruire l'autre parce qu'on refuse sa propre déchéance. Thérèse est une mère abandonnée - par une fille, qui, elle n'a que des pulsions de vis, pas de mort.
Petite détail de méchanceté pathologique ; un jour, alors qu'elle était encore jeune, Thérèse a voulu provoquer une crise cardiaque chez sa propre mère, en introduisant un serpent dans sa chambre...
A quoi joue cette femme ? Au jeu de la mort. Et elle y a entraîné Eliane définitivement. Reste qu'il n'est pas sûr du tout que celle-ci en ait compris les règles.
Les années passent ainsi, et Eliane vieillit, subjuguée par un être qui la torture au quotidien. Piégée. Comme ces femmes battues qui ne trouvent jamais le courage de quitter leur mari. Elle écoute à l'infini les histoires de Thérèse parlant de ses amants, de ses folies sexuelles, de ses fantasmes...

"J'ai eu l'impression de faire l'amour avec le diable..." Voilà ce qu'Eliane dira au procès, après une scène ultime, où Thérèse va la manipuler jusqu'à la mort.
Elle y pense sans cesse à cette mort. Sa mort. Elle en menace Eliane en permanence, les crises sont de plus en plus rapprochées, exacerbées. Elle en avertit sa fille qui ne la croit plus, lassée des extravagances de sa mère, et on la comprend. Elle l'a connu en prêtresse vaudoue un soir, en sorcière du Moyen Âge un autre. Cette mère qui est allée jusqu'à lui enlever son fiancé. Cette mère qui prétend rendre à une voisine l'affection dont elle manque depuis le départ de son époux, en li offrant, comme un talisman, un tas de terre et de cailloux du cimetière voisin...
Mort, destruction, sadisme, sorcellerie, alcool, le couple se déchire maintenant quotidiennement, et Eliane est à bout.
A cette époque, Thérèse écrit une sorte de roman dans lequel elle raconte comme elle a tué Eliane, qu'elle surnomme aimablement "la Girafe". Elle se réserve quant à elle le rôle de panthère ou de guépard, prédateur noble et élégant au long cou.
Elle écrit ceci qui s'adresse directement à Eliane : "J'ai pris mon revolver dans une crise de folie et, Dieu que c'est difficile à dire, je t'ai menacée ; devant ton impassibilité je suis devenue plus folle encore. Tu reposais sur l'oreiller, pâle, émaciée, immobile. Tu as fermé les yeux et j'ai tiré." Autrement dit, en clair, je rêve de te tuer pour ta faiblesse, ta servilité, je suis le bourreau glorieux, toi la victime stupide.
Le 19 février 1991, c'est l'apothéose. Après un dîner auquel assiste un ami d'Eliane, Thérèse, probablement plus ivre que d'habitude, entame une longue crise. Eliane a réellement peur cette fois, une peur physique, viscérale. Elle a soudain la certitude que Thérèse va la tuer, ou se tuer, elle-même, en tout cas que le dénouement est proche. Il y a une arme dans la maison, un revolver chargé.
Le convive est parti, les deux femmes sont maintenant seules. Thérèse appelle sa fille à l'étranger et entame son chantage comme d'habitude : "Je vais mourir ce soir, je ne veux plus vivre, je vais me foutre en l'air !" Et elle raccroche. Puis hurle et insulte Eliane, en réclamant le revolver. "Tu n'as pas le courage ! Tu voudrais me quitter, tu voudrais que je meure, être débarrassée de moi, et tu n'es même pas bonne à ça !"
Au fond, rien ne l'empêchait d'aller le chercher seule, ce revolver. Même aveugle, elle le trouverait bien...
Eliane, terrorisée, appelle au téléphone l'ami qui a dîné avec elles. "Elle dit qu'elle veut se tuer, mais c'est moi qu'elle va tuer, j'en suis sûre !
-Calme-toi, enferme-toi dans le salon et barricade la porte."
Sur les faits précis, on ne sait rien d'autre. Sauf que l'une des deux femmes va mourir.
Thérèse a écrit dans son embryon de roman autobiographique que c'est elle qui tuait sa maîtresse. Et Eliane le sait, elle a lu le roman. "Le guépard" rêve de mettre une balle dans la tête de "la Girafe". Elle est folle de peur.
Personne ne peut l'aider cette nuit-là. Ni la fille de Thérèse ni l'invité rentré chez lui. Ils ont cru tous les deux qu'une fois de plus, il s'agissait d'une crise due à l'alcool, à la névrose.
Complètement paniquée, Eliane téléphone au médecin traitant de Thérèse, il est vingt-deux heures. Le médecin, une femme, connaît la situation, plusieurs fois déjà elle a conseillé à Eliane de quitter cette maison, de ne pas gâcher sa jeunesse avec une névrosée... Ce soir, elle la supplie de s'enfuir immédiatement, de laisser Thérèse aller au bout de sa crise, seule.Mais Eliane refuse : "Si je m'en vais, elle est capable de mettre le feu à la maison et de brûler avec, je n'ai pas le droit de faire ça."
S'en aller, c'est pourtant ce qu'elle devrait faire devant ce scénario de mort annoncée. La mort arrive à une heure du matin.
Allongée par terre, une balle dans la tête, c'est Thérèse que les gendarmes découvrent. Eliane est pétrifiée. Elle déclare d'abord qu'à bout de nerfs, à bout d'insultes, elle est allée chercher le revolver pour faire peur à Thérèse, puis qu'elle a tiré, dans un accès de colère.
Plus tard, Eliane modifie cette déclaration. "En fait, dit-elle, j'ai pris l'arme, je la lui ai tendue, j'étais exaspérée, elle l'a approchée de sa bouche pour se suicider, ou faire mine de se suicider, j'ai voulu l'en empêcher, il y a eu une bousculade, et le coups est parti accidentellement.



Je vais reviendre .............

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 26 Oct - 23:53

Explication plus plausible, qui facilite la défense.Mais au fond, Thérèse n'at-t-elle pas cherché délibérément sa mort ? Elle la voulait, la réclamait, probablement de la main de sa maîtresse, afin de parfaire la destruction de l'être qu'elle disait aimer et de l'entraîner avec elle. Pour la réduire, la contraindre à faire le geste qu'elle ne parvenait pas à accomplir elle-même. Son désir de suicide devait passer par une exécution.
Ou alors Eliane a tiré dans l'affolement, pour se préserver.
Ou bien encore, entre ces deux femmes hors d'elles, dans la lutte qui les opposait, dans les hurlements de celle qui criait : "Je vais me tuer !" et ceux de l'autre qui répondait : "C'est moi que tu veux tuer !" l'arme a choisi sa cible au hasard.
En mars 1993, après deux années d'emprisonnement, Eliane est devant les assises. Elle a trente-cinq ans, l'air d'une adolescente pâlotte et mal dans sa peau.
L'accusation maintient la version de l'homicide volontaire, s'en tenant à la première déclaration d'Eliane : "J'ai tiré dans un accès de colère." Et les témoins défilent. Il est rare, dans un procès d'assises d'une part qu'il n'y ait pas de partie civile, et d'autre part que les témoins s'emploient à diaboliser ainsi la victime. Le prêtre du village dit qui'l a tenté d'envoyer un exorciste voir Thérèse pour la débarrasser de ses démons. Mais, lorsque l'exorciste s'est présenté chez l'envoûteuse, ou l'envoûtée, l'alcool qu'elle avait ingurgité ne lui a même pas permis de s'exprimer. Le même prêtre fait l'éloge d'Eliane, il n'a rien à lui reprocher : au contraire, la victime c'est elle. Un peintre qui a connu Thérèse au temps de son talent décrit ses manigances insupportables, au point qui'l lui a même ciré un jour : "Arrête ou je te tue !"
Les jurés peuvent également découvrir une oeuvre de Thérèse, un auto portrait, où elle s'est représentée en Lucifer. Puis son journal, puis son roman, Les Tribulations de la Girafe, où elle décrit la mort de sa compagne comme si elle décrivait la sienne. Eliane ajoute : "Elle m'a dit alors, "c'est toi qui écriras le dernier chapitre". Phrase aux allures de suspense, mais qui n'est pas si mystérieuse au fond. Et que l'on pourrait traduire par : "C'est toi qui finiras par me tuer, puisque je le veux."
Mais le témoin le plus important est la propre fille de Thérèse, qui reconnaît : "Eliane était prisonnière de ma mère, c'est aussi une victime."
Ainsi, tout le monde demande pitié pour la meurtrière. L'enfer , elle l'a déjà vécu. Il faut la rendre à la vie, la débarrasser de ce cauchemar. Les circonstances atténuantes sont si nombreuses, si indiscutables, si précises... "Je l'aimais, dit Eliane, j'avais juré de ne jamais la quitter. Je l'ai soignée envers et contre tout, y compris elle-même, j'étais là jour et nuit, je voulais l'aider et je me mettais en colère devant ceux qui la dénigraient. C'était une femme extraordinaire et même aujourd'hui, je ne regrette pas de l'avoir connue.".............. Rolling Eyes Rolling Eyes Rolling Eyes
Mystère des histoires d'amours sulfureuses, qui finissent souvent mal. Mystère de celle qui choisit d'être esclave, d'admirer et d'aimer, aux limites du supportable, ce qui n'est ni admirable ni amour, ni sérénité ni échange, mais torture. Mystère de celle qui a choisi son bourreau. Eliane doit répondre de la mort de son bourreau. Même si le bourreau a téléguidé cette mort, ce qui est fort probable.
Bien défendue, soutenue par tout un village, Eliane n'est pas une meurtrière ordinaire. Les jurés le reconnaissent en deux heures de temps : ils lui accordent toutes les circonstances atténuantes nécessaires.
Trois ans de prison. Dont deux déjà accomplis. Eliane a depuis retrouvé la liberté. "Pour repartir sur des bases saines", a-t-elle déclaré.
Il lui reste un long travail de deuil à accomplir pour oublier cette pulsion qui a crispé son doigt sur la détente, par une nuit d'horreur et de confusion mentale. Pour oublier le Guépard, toutes dents et griffes dehors, qu'elle a croisé un jour sur sa route, dans la jungle des amours infernales.


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 27 Oct - 20:56

Au commencement était le chaos

Au commencement était une femme. Une grande prêtresse, du nom de Lois Roden. Une grand-mère, âgée de soixante-sept ans dans les années quatre-vingt et amante d'un jeune homme amateur de rock qui aurait pu être son petit-fils. La vie privée de chaque Américain ne regarde en principe personne. Sauf lorsque la grande prêtresse est à la tête d'une secte, fondée par un Bulgare dans les années trente, secte elle-même dissidente des adventistes du Septième Jour.

Consacrons quelques lignes à l'histoire des adventistes du Septième Jour, puis de leurs dissidents. Les chose est nécessaire, puisque le dernier des dissidents en date à fait la une des journaux du monde entier en 1993, pour s'être nommé lui-même le Christ de Waco...
Au commencement des adventistes donc, était aussi une femme : Ellen White, grande prophétesse, laquelle prônait la supériorité du samedi (le sabbat juif) sur le dimanche. Le septième jour de la semaine devait donc être le samedi. Il était également prédit aux adventistes le retour imminent du Christ, la fin du monde ayant commencé pour eux en 1844, et devant se conclure - dans le chaos - environ cent ans plus tard. 1944 aurait dû être la fin du monde ! Raté. De peu, mais raté tout de même. Le Christ, revenu sur terre à ce moment-là, aurait jugé les impies, il y aurait eu la grande bataille dite d'Armageddon, au cours de laquelle Satan et sa bande de méchants auraient été anéantis par les justes. Après quoi, la terre purifiée serait redevenue le paradis d'avant Eve...
Les adeptes de ce qu'on l'appelle le "millénarisme" prévoient régulièrement la fin du monde à chaque millénaire - ils y sont bien obligés puisque cela n'arrive toujours pas. A noter également que cette histoire reprend aussi régulièrement du poil de la bête à chaque fin de siècle, les chiffres ronds semblant attirer les amateurs de catastrophes universelles.
Donc, dans les années trente, un premier dissident, bulgare, fonde une secte dissidente des adventistes, laquelle est prise en main dans les années quatre-vingt par Lois Roden, qui prophétise bien entendu la fin du monde. Cette grand-mère alerte a un jeune amant, nommé Vernon Howell, étudiant médiocre, mécanicien sans avenir et rocker sans talent.
Las, elle a également un fils, George, et lorsque meurt la prophétesse en 1986, la succession est redoutable, guerrière. Les deux prétendants au trône, amant et fils de la défunte, Vernon Howell et George Roden, se lancent un défi l'année suivante, en 1987. George propose de déclarer prophète unique celui qui ressuscitera un être humain. Pour ce faire, il fait exhumer le corps d'une adepte décédée. Vernon refuse de ressusciter qui que ce soit, et l'affaire se termine par une fusillade entre chaque bande. Vernon arme une bande de sept mercenaires pour abattre George. Mission ratée.
Tout le monde se retrouve d'abord en prison, puis devant un tribunal, où l'on imagine la stupéfaction du jury d'accusation. Quel est le plus fou, qui a tiré sur qui ?
Pas de témoins. George n'étant ni mort ni blessé, sa plainte est déclarée irrecevable. Quant à Vernon, relaxé faute de témoins de sa tentative meurtrière, il disparaît avec la majorité des adeptes de la secte, qui ont, semble-t-il, donné la préférence au guerrier plutôt qu'à l'exhumeur de cadavres.
George insulte le tribunal, appelle les foudres du Seigneur sur eux, en le conjurant de les punir "par l'herpès et par le sida" ! Amen...
Alors, libéré de ce plus fou que lui, Vernon Howell se baptise lui-même David Koresch, décide qu'il est le Christ et entraîne son petit monde d'abord à Dallas, où l'Eglise locale le regarde de travers, ensuite en Californie, où il espère apporter la "nouvelle lumière", mais où il n'est pas le seul à délirer dans ce sens, et enfin dans une tranquille petite ville du Texas : Waco. Il y déniche un ranch, le baptise le "Mont Carmel" et déclare l'apocalypse pour bientôt. Accessoirement il déclare également que le Christ, donc lui-même en personne, est le fiancé de toutes les femmes, qu'elles sont là pour faire des enfants du Christ, lesquels, peu à peu et d'ici à la fin du monde, constitueront une armée "pure", laquelle ira s'installer en Israël, afin d'y fonder le monde nouveau, le paradis retrouvé et autres balivernes...



Reviens-je ? Oui, peut-être........... tongue
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 27 Oct - 22:39

L'humain moyen se demande toujours comment d'autres humains moyens peuvent adhérer à ce genre de discours, entrer dans la secte, y vivre, laisser leurs femmes subir les assauts sexuels du maître, les enfants y grandir dans la terreur, la violence et les abus, et vivre eux-mêmes cette condition de cocu stupide. La question reste posée, il n'y aura jamais de réponse.
Désormais, ils sont une bonne centaine dans ce ranch, ils s'appellent les "davidiens", du nom choisi par "leur Christ David".
Et à Waco, Texas, on commence à s'inquiéter de ce nid dangereux. Des bruits courent, colportés par d'anciens adeptes, venus au "Mont Carmel" et repartis en courant. Par d'autres, plus obstinés, y ayant vécu l'enfer et s'étant enfuis. Par des parents, des maris, des pères de famille qui ne parviennent pas à extirper femmes ou enfants de ce lieu maudit.
Mais, au commencement des Etats-Unis, était la démocratie. Et en démocratie chacun jouit de la liberté de confession, de culture, d'association, bref, il est illégal de condamner une secte parce qu'elle est une secte. Il n'existe donc aucun moyen légal de prouver la folie de David, le Christ de Waco. Aucun moyen légal d'y faire une perquisition, le "Mont Carmel" est un domaine privé.
Cette folie prend des proportions pourtant dramatiques. Les enfants sont battus, certains, les filles évidemment, doivent obéir dès le plus jeune âge aux désirs du Christ. Une enfant de douze ans couche dans le lit de David, en toute confiance, et à quatorze ans lui donne un enfant, en toute confiance ou pas, puisqu'il est une loi davidienne qui dit : "Dieu a ordonné à David de distribuer sa semence." Ainsi naissent des enfants non déclarés de père inconnu, puisque nés du fils de Dieu...
En réalité David se garde bien d'avertir l'état civil et interdit aux adeptes de le faire - il serait immédiatement accusé d'abus sexuels sur enfants, de viols et autres pratiques condamnables.
Les hommes se lèvent à l'aube, s'entraînent comme des commandos et les armes s'entassent à l'intérieur du ranch. Car il n'est pas illégal d'acheter des armes. Beaucoup d'armes, de tous calibres, sont en vente libre au Texas, au Texas surtout, où le fait de porter un colt est un droit incontesté. Les troupes davidiennes font des exercices de tir, à Waco les voisins s'en plaignent, mais sur une propriété privée, un shérif ne peut pas intervenir... Démocratie, liberté, droits civiques, que d'abus sont parfois commis en votre nom !
En 1993, le Christ a trente-trois ans. Deux mille adeptes aux Etats-Unis, des pensionnaires à Waco, venus d'un peu partout, d'Australie, d'Angleterre, de Nouvelle-Zélande et d'autres Etats.
Les adultes à demeure au "Pont Carmel", les "disciples" sont estimés environ à une centaine. Le nombre d'enfants n'est pas certain, probablement une quinzaine, directement issus du "Christ", qui dispose à sa guise d'un harem de quinze femmes. Il a fait des hommes une armée d'esclaves combattants et consentant à tout pour leur maître, sur la promesse de trouver chacun un jour l'épouse parfaite. En attendant, ils sont tenus de lui offrir la leur. Une sorte de cocufiage en règle, bien pratique pour satisfaire les pulsions sexuelles de David Koresh, alias Vernon Howell.
Au Mont Carmel, en réalité une vieille ferme abandonnée et nauséabonde, constituée d'un bâtiment principal et d'un groupe de baraques sans hygiène, on prie du matin au soir, jusqu'à l'abrutissement. Les femmes servent d'esclaves, les enfants sont fouettés à la moindre bêtise, les hommes fabriquent des bombes, montent la garde, récitent des prières et recommencent. Car la guerre est pour bientôt. Le gourou les y prépare, un combat sanglant devra régler leur compte aux incroyants, assurer la résurrection du Christ, donc la sienne, et mener tout le monde davidien au paradis, en passant par Israël.
Mais depuis un an, un enquêteur se penche sur le problème.
Un journaliste du Waco Tribune, journal local. Et il découvre que, tout de même, la démocratie et le premier amendement ont bon dos. D'abord, Vernon Howell est devenu fou. Il déclare parler à Dieu comme on parle à son voisin. Il règne en maître sur toutes les femmes de la secte, et surtout sur les adolescentes. Il abrutit ses disciples en décortiquant la Bible à longueur de nuit ou de jour, et en leur faisant réciter par coeur des passages entiers. Ce lavage de cerveau dure souvent plus de dix heures d'affilée. Il est le seul à pouvoir manger de la viande, à boire du Coca-Cola et de la bière. Les autres doivent se contenter de légumes. La musique "religieuse" davidienne étant avant tout le rock, il dépense également une fortune, puisée dans les économies des adeptes, pour installer un studio d'enregistrement. Il compose des musiques hurlantes, se prend pour une pop star, a une passion pour les voitures de course, et en fin de compte dispose d'une fortune estimée à un bon million de dollars, tirée de la poche des pauvres gens qui lui obéissent aveuglément. Enfin, et c'est le plus grave, il dispose d'un stock d'armes et de munitions impressionnant.
Et voici que le FBI sursaute : dans un coin perdu du Texas, un Christ s'est transformé en chef militaire ? Rien ne va plus. Renseignements pris, des caisses de munitions arrivent jusqu'au ranch, par l'intermédiaire d'un petit transporteur de Waco, lequel a trouvé judicieux - il est bien le seul - de prévenir les autorités.
Il existe aux Etats-Unis un bureau fédéral, l'ATF, qui contrôle à la fois les alcools, le tabac et les armes. Au temps de la prohibition, les agents de l'ATF étaient surtout chargés de traquer l'alcool. Le trafic d'armes les occupe aujourd'hui davantage. Le transporteur donne au bureau fédéral les informations dont il dispose, et le bureau fédéral prend son temps pour examiner l'affaire. Grave erreur. Car, ce faisant, il exaspère quelque peu le Waco Tribune, pressé de faire paraître sa série d'enquêtes sur le gourou local et d'informer l'Amérique des horreurs qui se pratiquent au ranch installé sur son territoire.
Le pouvoir de la presse aux Etats-Unis est connu. Libre et indépendante, capable de faire sauter un président de son siège. Usant de son droit, le Waco Tribune fait paraître un premier article, juste avant la décision des autorités fédérales d'encercler le ranch pour y mettre bon ordre. Ou bien,, autre hypothèse et polémique oblige, les autorités fédérales se décident enfin à régler le problème, l'article étant déjà paru, et d'autres devant suivre...
C'est ainsi que, le 28 février de cette année 1993, commence le siège le plus fou de toute l'histoire des sectes depuis le massacre de Guyana. Guyana, c'était la jungle d'Amérique du Sud où un autre Américain fou, Jim Jones, entraîna dans un suicide collectif neuf cents adeptes probablement drogués, un 18 novembre 1978, au moment où des officiels américains tentaient de les libérer.
A Waco on redoute le même drame. Mais David Koresh penche pour une autre forme de suicide collectif. La lutte armée. De plus, il est au courant du siège qui se prépare. Comment ? Les fédéraux voudraient bien le savoir, mais le résultat est qu'on leur tire dessus à la première tentative d'encerclement, le 28 février 1993. Quatre morts parmi les policiers, deux chez les adeptes. Le FBI arrive en renfort, cinq cents hommes armés, véhicules blindés en tête, et l'immense bavure commence.
Le monde voit surgir sur tous les écrans de télévision le visage apparemment normal de ce Vernon Howell, dit David Koresh, dit le Christ. Un Christ qui porte des Ray Ban, des cheveux un peu longs, avec brushing, une cravate, et qui arbore un sourire tranquille. L'air d'un jeune cadre dynamique... On apprend par sa mère Bonnie qu'il était un enfant sage, extrêmement religieux, par sa grand-mère que c'est un bon garçon, qui savait par coeur le Nouveau Testament à douze ans.
Un bon garçon qui a fait tirer sur les forces de police à la mitraillette. La mitraillette étant une arme automatique, elle n'est pas en vente libre. Le délit est largement prouvé, enfin ! Il est illégal d'une part de détenir des armes automatiques, d'autre part de s'en servir pour tirer sur les fédéraux.
Sept semaines de siège viennent de commencer. Toutes les télévisions américaines sont sur place. Les badauds défilent, on vend même des tee-shirts à l'effigie du gourou, et à quinze kilomètres de là, la petite ville de Waco est investie par les fédéraux, les journalistes et les touristes. Si, dans un premier temps, et malgré les morts, Waco y trouve un bénéfice, le gouffre financier ne tarde pas à s'ouvrir. Chaque jour de siège coûte au contribuable américain deux millions de dollars ! Onze millions de francs. Et les jours passent, le gourou distillant menaces et offres de reddition, relâchant au compte-gouttes quelques femmes et enfants terrorisés.
Le quatrième jour, il annonce : "J'attends les instructions de Dieu". Le cinquième jour, il dit qu'il attend davantage d'instructions divines, qu'il acceptera de se rendre si on le laisse parler sur une radio local.
Les psychologues et spécialistes du terrorisme en tout genre acceptent, espérant éviter un bain de sang. Le gourou parle cinquante-huit minutes d'affilée - propos essentiellement concentrés sur sa vision biblique, sa vocation de messie et ses prédictions d'apocalypse. Les adeptes sont toujours derrière lui, prêts à la guerre, et le FBI réalise que l'armement dont dispose l'assiégé est bien plus important qu'il ne l'avait imaginé au départ. Le treizième jour, l'affaire est toujours au point mort, le FBI a dû convoquer des experts religieux pour pouvoir discuter avec les davidiens. Seul résultat : la libération de six enfants et de deux femmes âgées.



JE REVIENS..........


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 27 Oct - 23:27

Le 8 mars, le messie annonce qui'l est prêt pour la guerre. La semaine suivante, on apprend qu'une chaîne de télévision a acheté les droits de l'histoire à la maman du Christ davidien - un téléfilm est déjà prévu !
Le siège dure. Waco craint de devenir la ville maudite du Texas, Etat qui a déjà mauvaise réputation. C'est à Dallas qu'a été assassiné le président Kennedy...
Le FBI décide de priver le ranch d'eau et d'électricité. Puis de braquer sur les bâtiments de puissants projecteurs. On espère ainsi faire craquer les assiégés. Plus de nuit, plus de jour, plus de nourriture, plus d'eau. Vont-ils abandonner leur gourou pour des prisons plus clémentes ?
Ca ne marche pas. En avril, la secte célèbre la pâque juive, le gourou annonce qui'l écrit un livre sur l'apocalypse et ne se rendra qu'après l'avoir achevé... Il se dit blessé sans qu'on en ait la preuve ; de toute façon, l'attaque est décidée.
Au bout de cinquante et un jours de siège, multipliés par deux millions de dollars, le FBI décide de donner l'assaut. Les chars font mouvement sur les bâtiments. Le 19 avril 1993, un char équipé d'une grue s'attaque à l'un des murs du bâtiment. Le but est de faire des brèches suffisantes pour y faire passer des gaz lacrymogènes et contraindre les assiégés à sortir. Un haut-parleur leur hurle de ne pas s'affoler, les gaz ne sont pas mortels ; s'il sortent en rang, bien sagement, il seront bien traités. La télévision est là, l'état-major du FBI aussi, le président des Etats-Unis est au courant, l'affaire occupe suffisamment d'énergie, de forces, d'argent et de patience, depuis cinquante et un jours, pour que la retransmission de la reddition du Christ passe par les meilleurs satellites er fasse le tour du monde.
Le "Christ" répond par le feu. Il semble quel 'incendie qui dévore le ranch des davidiens en quelques heures se soit déclenché de l'intérieur, peut-être au moment où un char faisait une nouvelle brèche dans un mur, peut-être à la faveur des lampes à pétrole qui remplaçaient l'électricité, coupée depuis ses semaines,. Les bâtiments sont essentiellement en bois, le feu va vite, des coups de feu ont été tirés, les observateurs de la télévision, contraints d'utiliser des téléobjectifs, ne voient bientôt plus qu'une énorme fumée noire et, quelques heures plus tard, malgré l'intervention des pompiers, un immense amas de décombres noirs.
Il y a quelques survivants. Neuf membres de la secte, dont certains sont blessés ; l'un d'eux affirme que de l'essence a été répandue à l'intérieur des bâtiments. Le Christ davidien a-t-il lui-même allumé cet enfer ?
Le ministre américain de la Justice, Mme Janet Reno, se charge de la déclaration officielle, dès le lendemain matin 20 avril. Elle assume "l'entière responsabilité" de toute l'opération. Affirme qu'un suicide collectif de cette sorte n'était absolument pas prévisible et que le gourou, David Koresh, est mort dans l'incendie - il avait lui-même menacé le FBI, une semaine avant l'attaque finale, de "mourir par le feu".
Tandis que l'on tente d'identifier les corps des quatre-vingt-quinze assiégés dont dix-sept enfants, la polémique prend le relais dans les médias américains. Qui a mis le feu ? Est-il concevable que personne au FBI n'ai envisagé un incendie ? Les pompiers n'ont-ils pas mis trop de temps à intervenir ?
Les réponses du FBI sont à la fois fermes et contradictoires : les membres de la secte, libérés avant l'attaque, n'ont jamais fait allusion à ce genre de risque. Par contre, les enfants ont révélé que David Koresh leur avait dit adieu et qu'il portait autour de la taille une ceinture de grenades... D'autre part, il avait la possibilité d'épargner au moins les enfants : un bus servant d'abri, installé par les forces de l'ordre à proximité du ranch, le lui permettait. Le FBI précise qu'à aucun moment ce refuge n'a été gazé.



JE FAIS UNE PAUSE.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 28 Oct - 0:21

Que penser ? Mme le ministre propose sa démission au président Clinton, qui la refuse en l'assurant de son soutien total, tout en ordonnant une enquête sur le drame de Waco.
Que fallait-il donc faire ? Poursuivre le siège ? Ne pas utiliser les gaz ? Les journaux américains sont divisés ; ils polémiquent, sans grande vigueur toutefois car ils n'ont guère de proposition à faire devant pareille situation. Mme le ministre est quant à elle persuadée que la secte a déclenché elle-m^me l'incendie et que le gourou a volontairement immolé son monde. Parvenu à un tel degré de paranoïa, il lui était sûrement impossible de se rendre avec un drapeau blanc, de se laisser abandonner par ses "puissants", ses hommes de guerre et d'affronter tout simplement la justice de son pays. N'oublions pas les sévices, le conditionnement sexuel des femmes, le trafic d'armes - et peut-être, dit-on, de drogue.
Les enfants rescapés, pauvres témoins de la folie des adultes, pris en charge dans un service pédiatrique, sont marqués à vie. Un médecin a déclaré qu'à leur libération ils avaient un rythme cardiaque de cent quarante pulsations-minute, au lieu de soixante-dix, révélateur d'un état de stress et de terreur permanent.
Waco, petite ville du désert texan, attend le procès qui en dira plus long sur le parcours de Vernon Howell. Procès intéressant, édifiant, espérons-le, car aux Etats-Unis où sévissent encore de nombreuses sectes, et il est important de savoir que lorsqu'un individu fonde une secte dite religieuse, adoratrice de n'importe quoi ou de n'importe qui au nom d'une Bible "revisitée", les revenus de ladite secte sont exempté d'impôts ! Tentation évidente pour les extrémistes et les escrocs de s'intituler fils du Ciel. Les plus redoutables en ce domaine sont rarement dirigées par des illuminés, font parler d'elles le moins possible, sautent sur la moindre occasion de faire un procès à qui les conteste et accumulent des fortunes en détruisant le mental de ceux qui les suivent.
On taxe à peu près tout, de l'entrecôte au livre, en passant par les médicaments, la cigarette, et le droit de récupérer l'héritage de son grand-père. Si l'on taxait les gourous ? Car il n'est pas impossible que, dans quelque temps, un autre illuminé, ou un autre escroc, déclare du sommet d'une colline quelconque : "Non, le Christ de Waco n'est pas mort, il est ressuscité, c'est moi !" Sur une déclaration d'impôts, il aurait du ma à le confirmer.
Mort, calciné dans les ruines de son Mont Carmel, Vernon Howell a emporté avec lui le secret de ses pulsions sexuelles, mortelles, à l'origine de la destruction totale de vies d'enfants et d'adultes. Certains êtres entraînent des foules dans la charité, l'aide, le "bien" sous toutes ses formes. Ce sont des êtres dits "charismatiques", qui disposent d'une force exceptionnelle de communication et de persuasion. La pulsion qui les anime trouve son épanouissement dans la vie. La même pulsion, chez d'autres tout aussi charismatiques, s'épanouit dans la folie et la mort.
L'humain moyen a parfois bien du mal à s'y retrouver.


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 28 Oct - 22:46

Un assassin dans la ville

Le commissaire Palmer, de la police canadienne, prend tranquillement son café matinal dans son bureau. C'est une habitude à laquelle il est très attaché. Tous les matins il s'accorde ainsi un petit quart d'heure avant de commencer son travail. Il faut dire que Richemond, au Québec, est plutôt du genre paisible : quelques immeubles de bureaux dans le centre, pas mal de magasins et d'entrepôts autour de la gare, le reste de la cité étant composé uniquement de pavillons et de jardinets alignés le long d'avenues qui se coupent à angle droit. Tout autour, sans transition, c'est la campagne, avec ses grosses fermes perdues au milieu des immenses champs de pommes de terre, la monoculture de la région.
Oui, Richmond est la ville rêvée pour un policier à condition qu'il ne soit pas trop ambitieux, et c'est le cas du commissaire Palmer, qui, à cinquante-cinq ans, attend la retraite... Sa tâche principale consiste à s'occuper de la circulation et à rechercher les animaux perdus. De temps en temps, il y a bien quelques querelles entre voisins et, le samedi soir, un ivrogne ou deux, mais c'est tout.
Le commissaire Palmer s'attarde à contempler les marronniers déjà roux sous ses fenêtres. Il fait particulièrement beau ce 6 octobre 1993, une splendide et douce journée d'automne. C'est à ce moment que le téléphone sonne :
"Commissaire Palmer ? Ici police fédérale, Ottawa."
Le commissaire reste un instant sans répondre... La police fédérale : il s'agit de quelque chose de grave...
"Commissaire, c'est très urgent. La police américaine nous informe que le dénommé Gordon Mac G. a franchi cette nuit la frontière. Voici son signalement : vingt-deux ans, 1,80 mètre, cheveux blonds en brosse, taches de rousseur. Je vous envoie sa photo par fax. Vous la ferez afficher dans les rues de Richmond.
-Afficher ?
- Ne m'interrompez pas. L'homme est très dangereux. Il a trois meurtres à son actif aux Etats-Unis : un marchand d'articles de pêche, une jeune serveuse et un pompiste. Il leur a volé des petites sommes, après quoi il les a fait s'allonger face contre terre et leur a tiré une balle dans la nuque. C'est un déséquilibré. Il était en traitement pour dépression. Il est armé d'une carabine à répétition à canon scié."
Le commissaire Palmer parvient enfin à se ressaisir :
"Mais enfin, pourquoi viendrait-il à Richmond ? Qu'est-ce qui'l pourrait bien faire chez nous ?
C'est là qu'habite son ex-femme, Barbara Lynch. Elle est retournée chez ses parents après son divorce. Il faut essayer de l'arrêter chez elle s'il n'est pas trop tard. Bonne chance, commissaire. La police fédérale vous envoie des renforts."
Le commissaire Palmer a déjà raccroché. En un instant, il a retrouvé tous ses réflexes de jeune homme... D'abord l'annuaire. Le numéro de téléphone de Barbara Lynch. La prévenir, lui demander de retenir l'homme le plus possible, le temps d'arriver... Le numéro sonne. On décroche.
"Miss Lynch, ici la police."
La voix qui répond est en larme :
"C'est affreux ! Il est venu. Il m'a demandé de partir avec lui. J'ai refusé. Il m'a menacée avec son arme. J'ai cru qui'l allait me tuer. C'est mon ancien mari, c'est...
- Je sais. Vous a-t-il dit où il allait ?
- Non. Il est parti comme un fou."
Le commissaire Palmer regarde encore une fois par la fenêtre... Derrière les marronniers, sur la pelouse du pavillon d'en face, il y a des enfants qui jouent. Il faut à tout prix éviter le drame. Pour la première fois de sa vie, le commissaire Palmer a très peur.
Il est maintenant six heures de l'après-midi. George Levin rentre chez lui au volant de sa voiture. Entre son entreprise d'appareils sanitaires, au centre de Richmond, et le pavillon qui'l habite, il y a environ dix minutes. Mais c'est long dix minutes. Il peut s'en passer des choses en dix minutes. Bien sûr, avant de partir, il a une nouvelle fois téléphoné chez lui. Kate lui a dit que tout allait bien, qu'elle s'était barricadée avec les deux petites.
George Levin appuie sur l'accélérateur autant qu'il peut. Au-dessus de sa tête, le bourdonnement d'un hélicoptère l'agace, le rend plus nerveux encore... Mais non, il a tort. Ca, c'est plutôt rassurant. Dans la voiture, le poste de radio diffuse les mêmes nouvelles que depuis le début de la matinée :
"Nous répétons le signalement de Gordon Mac G. : 1,80 mètre, yeux bleus, cheveux blonds coupés en brosse, taches de rousseur sur les deux joues. Il a vingt-deux ans mais paraît plus jeune. Il tue ses victimes après les avoir fait allonger par terre. N'ouvrez à personne. Prévenez la police au moindre fait suspect..."
Enfin, la barrière blanche de la maison. George Levin se précipite, sonne selon le code convenu. Et il pousse un soupir de soulagement. Elles sont là toutes les trois : Kate, sa femme et ses deux filles : Judith, douze ans, Sandra huit ans. Les petites courent se blottir contre leur père. Elles ont peur. Mais George ne cherche pas à les rassurer. Il faut qu'elles continuent à avoir peur. C'est indispensable pour qu'elles ne commettent pas d'imprudence.
George est en train de montrer à sa femme le maniement du revolver qu'il vient d'acheter pour elle chez l'armurier, quand la chaîne de télé locale interrompt de nouveau son programme :
"Demain matin, les cars de police viendront ramasser tous les enfants de la ville. N'envoyez pas vos enfants seuls à l'école. Attendez que le car s'arrête devant votre porte."
George Levin se sent un peu soulagé. Demain Kate aura une arme et les filles seront protégées par la police. Aussi, il s'endort sans trop de mal avec le revolver sur la table de nuit.
Et le lendemain, en partant pour son travail, à sept heures, il n'est pas exagérément inquiet.
Tout au long du chemin, il croise des policiers... D'autres renforts sont certainement arrivés d'Ottawa pendant la nuit. A la radio, on n'annonce rien de nouveau. Les recherches continuent.
L'entreprise de matériel sanitaire Levin Limited se situe derrière la gare, dans un quartier désert. A peine sorti de sa voiture George a un choc : la vitrine d'exposition du magasin a été brisée. Il s'approche pour constater les dégâts... et presque immédiatement, il se rend compte qu'il n'aurait pas dû, qu'il fallait fuir tout de suite, au premier coup d'oeil... Mais il est trop tard. Une forme s'est levée derrière une baignoire. Une forme avec un fusil.
"Par ici, mon gars. Et pas de blagues, hein !"
Sur le coup, George n'a qu'une seul réaction : s'il est là, au moins Kate et les enfants sont en sécurité. Ce n'est pas qu'il soit spécialement un héros, du moins, il ne le pense pas, mais c'est tout simplement l'unique pensée qui lui vient à l'esprit en cet instant.
D'un pas mécanique, George Levin s'approche de Gordon Mac G. C'est vrai qu'il fait jeune. On dirait un gamin qui joue au cow-boy avec la carabine qu'on vient de lui acheter.Mais ce n'est pas un jouet. Mac G. lui enfonce le canon dans les côtes.
"C'est au-dessus, ton bureau ?"
George ne peut que secouer la tête affirmativement.
"Passe devant. Je te suis."
A peine entré dans la pièce, Mac G. se remet à questionner :
"Il y a combien de personnes qui vont venir ?
George Levin s'efforce de parler calmement.
"Cinq. La secrétaire, les deux camionneurs, l'ouvrier et le comptable.
- Eh bien, on va les attendre..."
Gordon a un regard vers le fond de la pièce.
"Dis donc, c'est toi le patron ?"
Levin fait "oui" de la tête...
"Alors ouvre le coffre !"
George Levin sent tout d'un coup un immense vide. C'est la fin. Car c'est incroyable mais c'est ainsi, il ne sait pas ouvrir le coffre, son propre coffre. Bien sûr, il connaît la combinaison, mais c'est un vieux modèle qui marche mal. Il n'y a qu'Ernie Collins, son comptable, qui ait le coup de main pour le faire fonctionner.
"Ecoutez... Je vous demande de me croire. C'est la vérité... Je ne sais pas ouvrir le coffre. Il n'y a que le comptable qui puisse. Je vous jure que c'est vrai !"
Pour toute réponse, Gordon Mac G. le met en joue.
"Non, non, ne tirez pas ! Ernie va venir. Il sera là dans quelques instants. Il va ouvrir le coffre, je vous jure qu'il va l'ouvrir. Et il y a beaucoup d'argent !"
Mac G. le regarde longuement. Il n'y a aucune expression sur son visage poupin. Enfin, il laisse tomber :
"D'accord..."
George se retient de pousser un soupir. Il est sauvé, du moins pour l'instant. C'est à ce moment qui'l voit par la fenêtre Louis et Andrew, les deux camionneurs. Ils sont en train d'examiner les dégâts de la vitrine... Maintenant, ils lèvent la tête. Ils l'aperçoivent. L'espace d'un éclair, George essaie de faire passer dans son regard toute l'horreur de la situation, tandis que sa bouche esquisse un "non" muet. Mais ils ne comprennent pas. Ils lui font un signe de la main en lui lançant une phrase qu'il n'entend pas. L'instant d'après, ils sont dans le bureau.
"Dites voir, patron, on n'aurait pas reçu de la visite cette nuit ?"
La voix, derrière leur dos, est impersonnelle, froide.
"C'est exact. Ne bougez pas. Restez comme vous êtes."
Puis c'est le tour de l'ouvrier réparateur, de Nancy, la secrétaire, enfin d'Ernie Collins, le comptable. Avant qu'il ait pu comprendre quoi que ce soit, le jeune homme se jette sur lui.
"Allez Ernie, ouvre le coffre, vite !"
C'est alors que le drame se produit. Le malheureux comptable, qui vient d'être plongé brusquement dans cette situation inimaginable, perd tous ses moyens. Il a beau s'escrimer, tourner les cadrans dans tous les sens, il n'arrive pas à ouvrir le coffre. Ses mains, dégoulinantes de sueur, glissent sur le métal. Il ne voit plus rien, il ne sait même plus ce qui'l fait.
Cette fois, Gordon Mac G. s'énerve :
"Si dans une minute tu n'as pas ouvert le coffre, je te descends."
George Levin sent qui'l faut faire quelque chose tout de suite pour éviter la catastrophe. Il s'approche de son comptable et lui parle aussi calmement qu'il peut.
"Ne te presse pas, Ernie. Prends ton temps. C'est long, tu sais, une minute."
Le comptable regarde son patron et fait "oui" de la tête. Il sort son mouchoir, s'essuie les mains aussi soigneusement que possible et, avec toute la concentration dont il est capable, il se remet au travail.



Bon, si vous permettez, j'vas m'faire une p'tit pause Exclamation
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 29 Oct - 0:03

Au bout d'une trentaine de secondes, il y a un déclic presque imperceptible, mais que tous ont entendu, puis un second, puis un troisième et enfin le coffre s'ouvre.
Gordon donne des ordres précis :
"Toi, le patron, mets l'argent dans un sac et lance-le à mes pieds... Bien, maintenant, va chercher cette paire de ciseaux sur le bureau."
George reste un moment avec sa paire de ciseaux dans les mains. Pour la première fois, Gordon Mac G. a un petit sourire.
"Maintenant, monsieur, coupez les fils du téléphone, s'il vous plaît."
Visiblement, il est content de lui. Appeler Levin "monsieur" et lui dire "s'il vous plaît" pour lui donner un ordre, il a l'air de trouver cela très amusant. Il promène son regard de l'un à l'autre en attendant une réaction. Nancy, la secrétaire, essaye de lui adresser un petit sourire crispé, mais elle fond brusquement en larmes.
George Levin se racle la gorge.
"Euh... Maintenant que vous avez l'argent, vous n'avez plus besoin de nous. Ce n'est pas la peine de rester..."
Le jeune homme ne répond pas. Il annonce simplement d'un ton uniforme, comme si c'était maintenant qu'il fallait le dire, parce que cela va de soi :
"Allongez-vous face contre terre." Mais tout aussitôt, il se ravise. "Tout compte fait, je préfère vous attacher. Toi, le patron, il y a bien de la corde dans cette baraque ?
- Oui, dans l'entrepôt au rez-de-chaussée.
- Alors va la chercher. Mais fais pas le malin. Sinon dans deux minutes, il y aura un beau tas de cadavres."
Comme un somnambule, George quitte la pièce, descend l'escalier, repasse par le magasin, entre dans l'entrepôt. Et c'est au moment seulement où il saisit la corde qui'l se rend compte... Mais c'est vrai ! Il n'est plus sous la menace de Mac G., il est hors de portée. La porte est là. Il n'y a qu'à la pousser et à s'enfuir. Mais non, pas s'enfuir, chercher du secours... C'est cela : il va s'en aller chercher du secours. Mac G. a dit "deux minutes". En deux minutes, il a bien le temps de trouver un agent et de revenir avec lui.
Seul, sa corde à la main, George Levin secoue la tête. Non, ce n'est pas vrai. Il sait bien qu'il n'aura jamais le temps, que Mac G. les aura tous descendus avant. Il ne pensait qu'à sauver sa peau, c'est tout... Alors, s'il doit fuir, il faut qu'il se l'avoue à lui-même, qu'il s'avoue qu'il est un la^che qui va laisser massacrer cinq personne pour se sauver. George ne réfléchit plus. Il s'entend prononcer à haute voix : "Non, je ne peux pas. Bien sûr."
En remontant, alors que chaque marche qui'l franchit lui coûte un effort de volonté, il essaye de se donner des raisons d'espérer. Tout n'est peut-être pas perdu. Mac G. n'a jamais attaché ses victimes ; s'il le fait cette fois c'est sans doute qui'l a l'intention de les épargner. Et puis, cela va prendre du temps. Avec tous les policiers qui sont dans la ville, il y en a bien un qui va remarquer la vitrine brisée.
George a un frisson lorsqu'il se retrouve en face de l'assassin au visage de gamin. Entre-temps, il a fait s'allonger à terre tout le personnel.
"T'en as mis du temps ! Allez, trouille-toi, tu vas les attacher. Vous autres, restez comme vous êtes."
La première est la secrétaire, Nancy. En accomplissant sa besogne George Levin se répète sans arrêt à lui-même : "Il y a encore un espoir, il y a encore un espoir..."
Gordon lance un ordre bref.
"Recule-toi."
Il s'approche de la secrétaire.
"Dis donc, c'est ça que tu appelles un noeud ? Refais-le en vitesse et si tu recommences, je descends la fille !"
La mort dans l'âme, George doit s'exécuter. Et il passe au second corps allongé. Dans sa tête, il y a toujours la même pensée, la seule qui lui permette de tenir le coup : "S'il veut nous attacher c'est parce qu'il n'a pas l'intention de nous tuer."
George continue à s'affairer, agenouillé sur le plancher, coupant les bouts de corde et faisant les noeuds maladroitement. Personne ne dit mot : le silence est total. Au-dessous de lui, il sent depuis quelque temps une sorte de vibration. Il met un moment avant de comprendre que ce sont les battements de coeur de ses cinq compagnons allongés.
La voix de Gordon Mac G. retentit, sarcastique, cette fois :
"N'ai pas peur de serrer, mon gars. De toute façon, ils n'auront pas mal aux poignets longtemps !"
George Levin a senti une brusque contraction dans son estomac et il a vu les autres de raidir. Cette fois, c'est la fin. Mac G. a jeté le masque, il vient de dévoiler ses intentions : il va les tuer tous, un par un, comme des lapins...
Non, ce n'est pas possible ! Il faut faire quelque chose. N'importe quoi, mais quelque chose, sinon, de toute manière, il est fichu, ils sont tous fichus. Gordon est assis sur une chaise, la carabine sur les genoux. George a remarqué que l'orsqu'il s'éccroupit pour ligoter ses compagnons, le canon est pointé très légèrement au-dessus de sa tête.
Jusqu'à présent, il en a attaché trois. Or le quatrième, Andrew, un des camionneurs, est juste en face de Mac G., à deux mètres environ... Il va se baisser au-dessus d'Andrew, se détendre d'un seul bond en plongeant sous la carabine et là, il faudra agripper le canon et le relever vers le plafond...
George Levin se penche sur Andrew... Il prend un morceau de corde, somme s'il allait l'attacher. Son coeur bat avec une telle violence qu'il se force à attendre quelques secondes... "Du calme, George, du calme. Ne pas regarder Mac G;, ça lui donnerait l'éveil. S'il a changé sa carabine de position, tant pis !
Avoir l 'air affairé pour qu'il ne se doute de rien... Voilà... Maintenant !"
George a bondi. Mac G. a tiré, mais la balle est passé au-dessus. Maintenant George est sur lui. De la main gauche, il maintient la carabine relevée, tandis que de son poing droit, il le frappe de toutes ses forces à la mâchoire. Andrew et Ernie, le comptable, qui n'étaient pas encore attachés, se précipitent. C'est fini...
Cinq minutes plus tard, le commissaire Palmer est là, avec une nuée de policiers.
Tandis qu'on emmène Gordon Mac G;, qui n'est pas encore revenu de sa surprise, George Levin déclare simplement au commissaire : "Je rentre chez moi, je vais dire à ma femme qu'elle n'a plus besoin de son revolver."


FIN


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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Lun 29 Oct - 16:33

cheers en voilà une sage !
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JEAN

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Lun 29 Oct - 18:00

study 
Merci!
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 29 Oct - 21:23

Frankenstein

Il est cinq heures de l 'après-midi, ce 25 juin 1993. L'heure en elle-même n'aurait qu'une importance secondaire si nous n'étions en Angleterre. Car, cinq heures de l'après-midi outre-Manche, c'est l'heure du thé.
A la même minute, dans les foyers restés fidèles aux habitudes traditionnelles, les théières fumantes ont pris place à côté du pot de lait, et des gâteaux secs. Et dans bien des entreprises encore, malgré la crise et tous les problèmes qui secouent le pays, les employés s'arrêtent quelques instants pour sacrifier au rituel quotidien.
Les laboratoires pharmaceutiques Hamilton à Bovingdon ont conservé cette habitude. Stanley F., le magasinier, préposé depuis longtemps à cette quotidienne mission, fait le trou des bureaux avec son plateau. Il est accueilli comme chaque jour avec cordialité.
"Hello Stanley, belle journée, n'est-ce pas ?
- Un nuage de lait, comme d'habitude..."
Ce sont des paroles courtoises et banales comme en échangent des milliers de Britanniques au même instant. Pourtant, ce jour-là, aux Laboratoires Hamilton, l'heure du thé sera loin d'être banale, celle va même être très particulière.

Stanley F., après avoir fait le tour des laboratoires, se dirige avec son plateau vers les bureaux de la direction. Dans les couloirs, il croise quelques employés qui lui adressent un sourire de convention. Il a l'habitude. Depuis quinze ans qui'l est dans la maison, personne n'a vraiment fait attention à lui. Qui, d'ailleurs, ferait attention à ce magasinier de trente-cinq ans, chétif, aux allures effacées, aux cheveux bruns soigneusement peignés, avec une raie au milieu ? Un garçon de café : c'est l'image qui'l doit donner à tous ces gens pour qui il n'est, dans le fond, pas autre chose.
Et pourtant, s'ils savaient ! S'ils cherchaient à connaître la réalité derrière les apparences. S'ils lui posent des questions, mais des vraies questions, pas sur la pluie et le beau temps ou le dernier match de foot, alors Stanley tâcherait de leur faire comprendre, de leur expliquer qu'il est bien autre chose qu'un simple magasinier.
Il leur parlerait, par exemple, de son admiration pour Hitler, le plus grand homme qui ait existé. Ou alors, il leur raconterait son enfance et cette manie qu'il a depuis qu'il est tout petit : sa passion pour les médicaments. Il en emportait dans ses poches, à l'école. En cachette, chez lui, il ouvrait les flacons et il les respirait. Il adorait l'éther surtout. Dès son plus jeune âge, il avait décidé de travailler dans la pharmacie ou pas du tout. Voilà qui est quand même peu banal ! C'est quelque chose qui le distingue des autres magasiniers.
Mais personne n'a jamais eu la curiosité d'interroger Stanley F. sur Hitler ou sur son enfance. Et puisqu'il en est ainsi, il va leur montrer lui-même qui il est. Ce ne sera pas difficile. Il n'aura rien d'autre à faire que ce qu'il fait chaque jour : servir le thé...
Stanley F. frappe trois coups discrets à la porte vitrée du bureau de William Ross ne lève pas la tête de ses dossiers.
Il lui marmonne, tout en continuant à griffonner ses notes :
"Bonjour Stanley, laissez ma tasse sur le bureau, je vous prie."
William Rosse, un grand gaillard blond, est plus jeune que Stanley, il doit avoir juste la trentaine. Mais il a fait une belle carrière. Rentré somme simple laborantin, il vient d'être nommé, après un peu plus de cinq ans, à la direction.
Stanley F. pose le thé :
"Deux sucres comme d'habitude, monsieur Ross ?"
L'autre émet un grognement, toujours sans lever la tête. iil ne voit pas le regard du magasinier qui est braqué sur lui, ni sa grimace amère... "Stanley" : tout le monde l'appelle par son prénom. Pourtant, il a un nom de famille comme les autres. Lui, il est bien obligé de dire : monsieur Untel, madame ou mademoiselle Unetelle, et on lui répond : "Posez ça là, Stanley... Belle journée, Stanley."
William Rosse porte la tasse à ses lèvres sans lever les yeux. Stanley F. attend exactement trente secondes. Et soudain, William Rosse, le grand blond, lève enfin la tête. Son visage est congestionné, presque violet et défiguré par l'angoisse.
"Stanley, un médecin vite !"
F. se précipite :
"Tout de suite, monsieur Ross."
Avant de repartir avec son plateau, et pendant que l'autre se tord de douleur par terre, il prend quand même le temps de changer la tasse de thé.

Le 1er juillet 1993, personne ne travaille aux Laboratoires Hamilton. Le directeur a donné congé à tout son personnel afin qu'il puisse assister aux obsèques de son adjoint William Ross, mort six jours plus tôt à l'hôpital. Les médecins ont diagnostiqué une polynévrite aussi brutale qu'inexplicable.
Stanley F. se tient dans l'assistance avec une mine de circonstance dans son costume noir. Il n'a d'ailleurs pas eu besoin de s'habiller spécialement : il est toujours en noir. A la sortie de la cérémonie, un de ses collègues lui dit, en lui touchant le bras :
"Ce pauvre Rosse, ce n'est vraiment pas de chance. Dire qui'l avait un si brillant avenir !"
Stanley F. met un moment avant de répondre d'un ton pénétré :
"Ce n'étaient que des apparences, voyez-vous. Le destin frappe qui il veut, quand il veut."
Mais l'autre s'éloigne déjà. Lui non plus n'a pas envie de parler vraiment avec le magasinier. Il doit penser en ce moment :
"Stanley fait de la philosophie de comptoir..."

Le travail a repris aux Laboratoires Hamilton. Stanley F. continue à servir le thé dans une indifférence courtoise. Il fait partie des meubles. Pas un des membres du personnel ne se soucie de ce qu'il peut bien penser en accomplissant sa besogne quotidienne, ce qui est une erreur, surtout pour l'un d'entre eux.
Depuis quinze jours, les pensées de Stanley F. tournent autour de Doris Spring, jeune et jolie laborantine à qui la plupart des employés masculins font plus ou moins la cour. Or, Doris va se marier. Elle a annoncé la nouvelle à ses collègues et elle a même organisé une petit fête à laquelle elle a convié tout le laboratoire, à quelques exceptions près, dont... Stanley...
Le 16 septembre 1993 à dix-sept heures précises, Stanley F. commence sa tournée.
Il ne sait pas pourquoi le mépris des femmes lui a toujours paru plus insupportable encore que celui des hommes. Peut-être parce qu'en plus de lui rappeler son insignifiance sociale, il lui remet aussi en mémoire sa laideur. Et c'est vrai qu'il est laid, avec son long nez qui lui coupe le visage en deux, son front étroit et ses cheveux qui retombent tout raides de chaque côté de la raie...
Stanley F. s'adresse poliment à Doris Spring, qui est en train de manipuler ses éprouvettes.
"Votre thé, mademoiselle Spring."
Doris lève la tête. Elle abandonne à regret son travail qui avait l'air de l'absorber. Elle consulte sa montre.
"Déjà cinq heures ""
Et elle fait un signe pour indiquer une place libre au milieu des éprouvettes et du matériel compliqué qui encombrent sa table. Stanley F. dépose la tasse avec un sourire poli.
La jeune femme se recoiffe rapidement. Stanley l'observe avec attention. Elle se recoiffe toujours avant de prendre son thé. Elle est coquette, Doris. Même dans sa blouse blanche de laborantine, elle est jolie et elle le sait. Et lui, il sait qui'l n'est pas beau, qu'il n'a jamais plu, qui'l ne plaira jamais aux femmes.
En s'apercevant que Stanley reste près d'elle à la regarder, Doris se met à lui sourire machinalement. Et puis elle cesse, sans doute parce qu'elle vient de se rendre compte que ce n'était que Stanley.
Doris porte la tasse à ses lèvres en un geste gracieux. Et quelques secondes plus tard, c'est la réplique de la scène qui s'était passée le 25 juin précédent avec William Ross.
Stanley F. reste un moment avant de répondre aux appels désespérés de Doris. Il regarde la bouche attirante qui se tord dans une affreuse grimace, les grands yeux si soigneusement maquillés qui reflètent la terreur. La jolie Doris Spring tombe par terre. Elle se roule aux pieds du magasinier qu'elle a oublié d'inviter à sa fête. D'ailleurs, elle avait eu tort de vouloir fêter son prochain mariage. C'était prématuré. Elle ne se mariera jamais.


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 29 Oct - 22:23

Cette fois, les médecins refusent de se prononcer sur les causes du décès. Ces deux morts si rapprochées et si mystérieuses ne sont pas claires. Une enquête est décidée.
Pourtant, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce n'est pas une enquête policière. Les autorités négligent tout d'abord l'hypothèse d'un meurtre. C'est que, dans les laboratoires pharmaceutiques Hamilton, spécialisés dans les antibiotiques, le personnel manipule quotidiennement toutes sortes de substances chimiques dangereuses et même des cultures de microbes extrêmement concentrées.
Ce ne sont donc pas des policiers mais des avants qui débarquent aux Laboratoires Hamilton. Pendant des jours et des jours, ils font des analyses, des contrôles. Avec leurs éprouvettes, leurs cornues, leurs microscopes, ils cherchent ce quel a presse anglaise a baptisé dans ses colonnes "le virus de Bovingdon".
Et, au bout de trois semaines, les avants rendent leurs conclusions. Elles sont claires et sans appel : les conditions de sécurité sont parfaitement observées dans les laboratoires Hamilton et d'ailleurs aucune des substances chimiques ou des cultures bactériologiques s'y trouvant n'aurait pu occasionner les symptômes observés dans les deux cas.
C'est donc la police qui prend le relais. L'autopsie des victimes n'a donné aucun résultat. Si elles ont été empoisonnées, c'est avec un produit peu connu, qui a dû disparaître sans laisser de traces. Mais les policiers, eux, ne se posent pas de questions scientifiques. Qu'importe si on ne voit pas clairement comment et pourquoi les victimes ont été empoisonnées, le seul problème est : qui a pu le faire ?
Il ne faut pas longtemps aux enquêteurs pour avoir confirmation que les deux drames ont eu lieu juste au même moment : à dix-sept heures, l'heure du thé...
Stanley F., qui est immédiatement interrogé, es évasif :
"Je ne me souviens plus... J'ai été tellement troublé. Dans le cas de M. Ross, je crois que c'était avant qu'il ne prenne son thé. Pour Mlle Spring, il me semble bien que c'était un peu après l'avoir bu."
Les policiers le considèrent avec attention. Pour eux, Stanley F. n'est ni insignifiant ni quelconque. Au contraire, il est très intéressant ! Ce regard fuyant et inquiétant par moment, cette attitude effacée, presque obséquieuse, qui dissimule mal l'aigreur. Et puis, cette vie solitaire, renfermée, secrète...
"Nous aurons quelques questions à vous poser par la suite. D'ici là, nous vous demanderons de ne pas quitter Bovingdon..."
Le lendemain matin, les policiers se présentent avec un mandat de perquisition au petit studio qu'habite Stanley F. dans le quartier le plus misérable de Bovingdon. Mais pour entrer, ils doivent avoir recours aux services d'un serrurier. Car le magasinier n'a pas suivi leurs consignes. il est en fuite.
Le serrurier s'escrime devant la porte, fermée par plusieurs verrous de modèles compliqués. Enfin, au bout d trois quarts d'heure d'efforts, il en vient à bout. Et là, les policiers restent un long moment bouche bée. Non, décidément, Stanley F., l'obscur magasinier, n'était pas quelqu'un comme les autres !
C'est une photo sur le mur qui attire tout d'abord leurs regards. Une affiche de cinéma d'un classique des années trente : FRANKENSTEIN. Mais on se rend compte tout de suite que ce n'est pas par goût du septième art que Stanley F. a placardé cette affiche. C'est pour une raison bien différente, à cause d'une passion d'une tout autre nature.
La petite pièce est dans un désordre indescriptible. Le sol est jonché de livres. Les policiers en ramassent quelques-uns au hasard : ils traitent tous du même sujet, les poisons.
Le centre du studio est occupé par une longue table encombrée de tout un matériel de chimie presque aussi compliqué que celui des Laboratoires Hamilton. Sur des rayonnages derrière, des rangées de fioles presque toutes étiquetées d'une tête de mort.
Un faible miaulement attire l'attention des policiers. Stanley F. a donc un chat ? Les hommes se baissent pour voir l'animal. Et ils découvrent alors que ce n'est pas un chat, mais trois, qui sont là, enfermés dans trois cages différentes, à côté d'une dizaine d'autres cages empilées les unes sur les autres, qui contiennent, elles des souris.
Le destin qui attendait ces animaux est consigné dans les cahiers d'expérimentation qui jonchent la longue table. Depuis des années, Stanley F. a sacrifié des centaines de souris, des dizaines de chats, et il a noté avec une précision minutieuse leurs symptômes, leurs réactions et le temps qu'ils ont mis à mourir selon le poison qu'il leur a administré.
Mais il y a bien d'autres choses dans les écrits de Stanley F. quel es policiers découvrent avec stupeur.
Dans un carnet recouvert de plastique noir, ils lisent la description rigoureuse, froide scientifique des deux meurtres. Stanley F. a retranscrit de mémoire le comportement de William Ross et de Doris Spring, ses victimes, avec les mêmes mots qu'il employait pour ses souris ou pour ses chats.
Mais le plus étonnant, c'est un gros manuscrit qui traîne dans la bibliothèque. Car Stanley F. était en train d'écrire une oeuvre littéraire, et quelle oeuvre !
Le titre s'étale en lettres majuscules sur la première page : Le Nouveau Frankenstein. Quant à l'histoire, rédigée dans un style maladroit, elle est révélatrice. C'est celle d'un homme qui, se voyant écrasé, condamné par la société, a décidé de se suicider. Mais pour cela, il veut découvrir le poison le plus efficace et l'expérimenter d'abord sur les animaux puis sur les êtres humains...
Voilà quel était le secret du porteur de thé des Laboratoires Hamilton. Peut-être, après tout, si quelqu'un lui avait parlé, parlé vraiment, aurait-il renoncé à son idée de suicide et du même coup à tout le reste.
Pour l'instant, on n'en sait pas plus, car "Frankenstein" est toujours en fuite et on n'a pas réussi à mettre la main sur lui. L'obscur magasinier se révèle malheureusement un criminel particulièrement doué. Selon des indiscrétions, la police serait sur une piste, mais elle s'est refusée à tout commentaire. Elle n'a pas été plus loquace sur la formule du poison utilisé, un poison aussi foudroyant que difficile à détecter. Il n'était pas question que Stanley F. fasse des émules.
On en est là aujourd'hui... Un dernier détail cependant : aux Laboratoires Hamilton, on ne sert plus le thé à cinq heures.
Décidément, en Angleterre, les traditions se perdent chaque jour davantage !


FIN


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