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 Encore du Pierre Bellemare.......

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epistophélès

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MessageSujet: Encore du Pierre Bellemare.......    Ven 2 Juin - 23:16

en attendant de vous taper "Arrête avec tes mensonges", que je suis allée chercher cet après-midi. ...... Wink
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epistophélès

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MessageSujet: Encore du Pierre Bellemare.......   Sam 3 Juin - 0:25

A PROPOS D'UNE CAUSE CELEBRE

Comment un simple fait divers peut-il devenir ce que l'on appelle ensuite une "cause célèbre ?" Et d'ailleurs qu'est-ce qu'une cause célèbre ? C'est un procès qui dépasse les juges eux-mêmes, en ce sens qu'il rebondit sur le public. Cela tient parfois à la victime, parfois à l'assassin, parfois à l'avocat qui défend cet assassin,et qui est célèbre lui-même.
Parfois aussi à l'horreur du crime malheureusement. Plus rarement à l'innocence possible de l'accusé, c'est-à-dire au doute et à la crainte de l'erreur judiciaire. En France, nous avons toute une série de causes célèbres, depuis la malle de Lyon, jusqu'au procès de Marie Besnard, en passant par l'affaire Seznec. A partir du moment d'ailleurs où le nom de l'accusé est précédé du mot "affaire", la cause est entendue célèbre.

Ainsi, en Angleterre, il y eut dans les années 50 "l'affaire Scorse". Une drôle d'affaire, qui mit en scène des personnages que nous connaissons mal. Des personnages que nous avons tendance à juger a priori, car ils ne nous ressemblent pas.
Bertha Scorse était une marginale. C'est pourquoi sa cause est devenue célèbre. Son physique, sa personnalité, la nature de son crime, tout était réuni pour cela. Ainsi que le verdict final de la cour du Devonshire.


Aux assises d'Exeter, le président du jury vient de se lever pour annoncer d'une voix morne :
"Coupable, sans circonstances atténuantes."
Et le silence qui pesait dans la salle devient écrasant. Le juge coiffe selon le rite la toque de soie noire par-dessus sa perruque blanche, et prononce l'unique sentence permise par le verdict :
"La mort par pendaison."
L'accusée ne bronche pas. L'accusée est allongée sur une civière, mourante, elle le sait. Un médecin et une infirmière sont à ses côtés, prêts à intervenir en cas de malaise fatal. Et cette condamnation pourtant grave perd de son importance. Mourir pendue, ou sur une civière, par ordre d'un jury, ou de personne, où est la différence ? Même à vingt et un ans. Car Bertha a vingt et un ans. Et à vingt et un ans, elle serait prête à mourir, de sa propre main si on la laissait faire.
L'histoire vraie de cette jeune fille désespérée a donc secoué l'Angleterre. Une affaire simple, à condition d'admettre la personnalité de l'accusée.
Ce qui n'est guère facile.

Meutrière à vingt et un ans, cela suppose presque toujours une enfance compliquée. Bertha enfant est racontée par sa mère au cours du procès. Une mère partagée entre l'horreur et l'indulgence.

"Elle a commencé très jeune à nous poser des problèmes. Ses rapports avec les enfants de son âge étaient malsains. Nous l'avons mise en pension, espérant que la discipline et l'exemple lui serviraient de guides, sans résultat."

Le président se racle la gorge. Il est gêné. C'est que le procès vient seulement de commencer, et il tente d'éclaircir la personnalité de l'accusée. Lui la connaît, mais pas les jurés. Il se doit donc de poser des questions précises.

"Voulez-vous dire qu'elle faisait à ses camarades des propositions de jeux, comment dirais-je... sexuels ?
- Oui, monsieur le président.
- A-t-on essayé de la punir ?
- Elle était punie constamment, mais les pires sanctions ne donnaient rien, alors nous l'avons retirée du pensionnat, pour la montrer à un médecin. C'est là que nous avons découvert sa maladie. Bertha était atteinte de tuberculose. Le médecin nous a affirmé que la maladie avait fait de sérieux ravages, non seulement physiques mais mentaux...
- C'est-à-dire ? A-t-il associé sa maladie à son comportement ?
- Oui, monsieur le président. Il nous a dit que chez certains sujets, la tuberculose provoquait des désordres sexuels. Il m'a donc conseillé de la soigner à la maison. Cela a duré des années, et elle ne guérissait pas.
- Parlez-nous de son caractère, madame.
- C'était une adolescent, enfin une créature étrange. Je ne l'ai jamais comprise. Vous comprenez nous avions honte, son père et moi. Il était dure de l'aimer. Elle était égoïste, autoritaire, aigrie même. La maladie en était peut-être responsable, mais aux pires moments de faiblesses, alors qu'elle tenait à peine debout, je l'ai vue prendre des colères si violentes qu'elles faisaient peur. Elle ne se connaissait plus, et j'étais obligée de l'enfermer dans sa chambre.
- Quelles étaient les raisons de ses crises de colère ?
- Je l'ignore, monsieur le président. Nous faisions tout pour elle...
- Accusée, pouvez-vous répondre ?"


Les yeux de la foule et des jurés se tournent avec avidité vers la civière où gît Bertha. Un peu redressée, la tête soutenue par un énorme oreiller, la jeune fille a l'air perdu dans des pensées qui n'ont rien à voir avec son procès. Une créature étrange, a dit sa mère. C'est vrai. Bertha est laide. Irrémédiablement. Un corps maigre, un cou décharné, et un visage qui paraît énorme, aux traits épais, au regard noir, insoutenable. Elle ne répond pas immédiatement.

"Accusée, je répète la question, quels étaient les motifs de ces crises de colère envers vos parents ?"

La voix de Bertha est rauque, mais puissante.
Etonnante, venue de ce petit corps malingre. Le ton est sans réplique.
"Ils m'empêchaient de vivre !"

La mère fond en larmes, et regagne sa chaise.
Le juge doit maintenant poursuivre l'interrogatoire de Bertha. Car elle est seule à pouvoir témoigner pour cette période de son existence. A dix-sept ans, le médecin l'envoie dans un sanatorium. Il n'est que temps. Les soins familiaux n'ont pas enrayé la maladie. Bertha ne mange pas, jette la nourriture par les fenêtres, et s'épuise en nuits d'insomnie, ou en colères délirantes.
"On m'empêchait de vivre", a-t-elle dit. Au sana, elle va vivre. Être heureuse même, c'est là qu'elle va rencontrer sa future victime. Et c'est là que le public et les jurés font la grimace. Car cette victime est une femme. Et Bertha en tombe amoureuse, jusqu'à la folie.

Au sanatorium, Bertha, qui a dix-huit ans à ce moment-là, se sent libérée de la domination familiale. Elle éclate. De toutes les manières possibles. Elle joue de son physique ingrat et de son caractère dominateur pour impressionner même les infirmières pourtant habituées aux malades difficiles. Et voilà que le hasard lui attribue comme compagne de chambre une jeune femme, Joyce Dunstan, son amour et sa folie. Joyce est exactement le contraire de Bertah. A vingt-six ans, elle a gardé un visage de collégienne bien nourrie. Avant d'atterrir dans ce sanatorium, elle a passé trois ans à se soigner chez elle, avec son mari. A grands renforts de régimes reconstituants et de repos forcé. Cette bonne volonté n'ayant pas suffi, Joyce doit passer par le sanatorium. Voilà donc cette jeune femme plantureuse et lymphatique, au caractère aimable, qui rejoint dans la même chambre Bertha l'agressive. Bertha la dure, la laide, Bertha à la volonté d'acier, et aux désirs torturants.



Vais interrompre mon récit. Je dodeline. Ben quoi Exclamation il est minuit Exclamation J'ai le droit, tout comme vous de rejoindre Morphée Exclamation Non mais Exclamation ......... geek
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Martine

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MessageSujet: Re: Encore du Pierre Bellemare.......    Sam 3 Juin - 8:20

Mais si tu as le droit 
Bon.. ca vient la suite ????
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MARCO

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MessageSujet: Re: Encore du Pierre Bellemare.......    Sam 3 Juin - 11:15

la suite , la suite , la suite , la ......
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Encore du Pierre Bellemare.......    Sam 3 Juin - 14:03

On a pendu jusque 1964 en Angleterre .
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epistophélès

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MessageSujet: Encore du Pierre Bellemare.......   Sam 3 Juin - 15:14

Le président exprime la situation d'une phrase courte et définitive.
"Vous avez terrorisé cette jeune femme, dès votre arrivée !
- Je suis tombée amoureuse d'elle, immédiatement. Je l'aimais, je ne lui voulais aucun mal.
- Cet amour était malsain, vous le saviez...
- Rien n'est malsain. Je suis comme ça. Si Dieu m'a faite ainsi c'est qu'il admet le malsain. Donc ce n'est pas malsain. Je l'aimais, je l'aime encore, vous ne pouvez pas comprendre cela ?
- Je n'ai pas à comprendre cela. Il s'agit d'amour contre nature.
- Et après ?
- Vous avez forcé cette jeune femme. Elle était mariée, heureuse en ménage, vous n'avez songé qu'à la détourner de son bonheur.
- C'est faux, complètement faux. Elle était heureuse avec moi. Elle acceptait tout.
- Elle ne vous aimait pas. Vous le saviez. Il s'agissait là de jeux sordides et immoraux !
- Vous ne comprenez pas. Vous êtes bien portant, vous. Vous êtes à l'aise dans votre peau, et vous ne connaissez de l'amour que le côté immergé de l'iceberg...
- Accusée, je vous rappelle à l'ordre. Il s'agit de vos agissements coupables, et c'est tout. Tenez-vous-en aux faits."


Bertha se laisse aller au fond de sa civière. L'oreiller glisse et une infirmière le redresse. Le président est mal à l'aise. Il ne fait que son métier. Mais son métier aujourd'hui consiste à torturer une jeune fille mourante. Il préfère appeler une infirmière, comme témoin.
L'infirmière, qui a suivi pendant dix-sept mois les deux malades, Bertha et Joyce, fait un récit froid et précis.
"Je ne pouvais pas ignorer les relations de mes deux malades, bien que je n'aie jamais eu à sévir Rolling Eyes . Elles se cachaient. Mais j'ai entendu des disputes et des reproches. Cela a commencé lorsque Joyce a parlé de rentrer chez elle. Elle allait beaucoup mieux. En fait, sa santé faisait des progrès considérables, et le médecin lui avait annoncé une guérison certaine. A ce moment-là, Joyce a repoussé Bertha. Elle voulait se consacrer uniquement à sa guérison. Elle voulait appliquer strictement, et même au-delà, les prescriptions du médecin. C'est-à-dire calme, repos, du corps autant que de l'esprit.
"Bertha l'a très mal pris. J'ai été le témoin d'une scène monstrueuse, à tel point que j'ai dû intervenir. Nous avons séparé les deux femmes, et comme il était prévu, Joyce a guéri rapidement. Elle est même rentrée chez elle plus tôt que prévu.
- Et Bertha ?
- Son cas était désespéré. Il n'a fait que s'aggraver. Les médecins ont décidé de la renvoyer chez elle, car ils la croyaient perdue.
- A-t-elle manifesté des colères, ou une jalousie quelconque, après le départ de la jeune femme ?
- De l'abattement surtout. Un désespoir terrible, cela n'aidait pas le traitement."

Ce désespoir, Bertha va le traîner pendant quinze mois. A nouveau enfermée chez elle, à bout de forces, maigre à faire peur, toussant et s'arrachant les côtes au moindre énervement, elle écrit à sa bien-aimée des lettres passionnées.

"On ne veut pas que je vive avec toi, et je ne peux vivre sans toi. Ton souvenir me laisse au borde de la folie. J'essaie de ne plus me souvenir, mais cela me rend plus folle encore de souffrance."

Sa mère lit ces lettres, et ne les envoie pas. Par contre, elle les conserve, bien que le dégoût la torture. Rolling Eyes Elle sent la crise finale, mais que faire ? Le plus simple pour elle est d'attacher Bertha. De la ligoter sur son lit. Pour l'empêcher de délirer, de se lever, de crier dans les couloirs un amour obscène, que personne ne peut comprendre, que personne ne peut admettre. Et pourtant, il existe, il faut le croire.
Au bout de quinze mois de souffrances, Bertha ne résiste plus. Elle, qui ne pèse que trente kilos, dont le visage ingrat ressemble à celui d'une morte, elle qui n'a plus ni force ni raison, elle se lève. Elle arrache ses liens, elle s'habille et se traîne dans la rue. Assise sur le trottoir, elle arrive à héler un taxi. Il est là, ce chauffeur, aujourd'hui. Il témoigne d'un air hébété.
"Elle avait l'air d'une morte-vivante. Son visage était si pâle, ses yeux tellement bizarres qu'elle m'a fait peur et pitié à la fois. Elle m'a donné une adresse à trente kilomètres, en me disant : dépêchez-vous, je n'ai plus beaucoup de temps à vivre, voilà de l'argent, prenez-le, mais dépêchez-vous.
- Avait-elle l'air de préparer une mauvaise action ? Ou vous a-t-elle donné l'impression d'être folle ?
- Non, monsieur, elle avait l'air malade et désespéré. Je lui ai demandé si elle voulait voir un médecin. Elle m'a répondu une drôle de chose... Je ne me souviens plus très bien, mais ça disait à peu près : "Je me moque de crever pourvu que j'y "arrive". Alors je lui ai demandé où elle allait si vite." Chercher quelqu'un que j'aime", elle m'a dit. Si j'avais su, monsieur le président..."

Pauvre témoin. Il a l'air outré. S'il avait su quoi ? Qu'il s'agissait d'un amour démoniaque, ainsi que le dira le procureur de la Reine ?
Car il se passe, en cette cour, une chose étrange . On a oublié la victime. Elle est devenue prétexte, entité, on ne lui donne pas de nom, elle n'existe que dans la mesure où elle met en évidence la monstruosité de Bertha. Il n'y a qu'elle, Bertha, à se souvenir.

"Je l'ai tuée, mais je ne voulais pas lui faire de mal. Je l'aimais. Je voulais vivre avec elle.
- Vous n'avez pas pensé une seconde qu'elle préférait son mari ?
- Je ne pouvais pas y croire. Pas après notre existence à deux et ce que nous avions vécu.
- N'insistez pas sur cet aspect des choses. La Cour est suffisamment avertie, et les jurés aussi. Dites-nous comment vous avez tué.
- Avec un coupe-papier qui traînait sur la table. C'est ce qu'on m'a dit.
- Pourquoi ? Vous ne vous souvenez pas ?
- Je ne sais pas. J'étais en colère, je voulais qu'elle reviennent et elle, elle faisait semblant d'avoir oublié de me reconnaître à peine. Je me souviens, elle riait, d'un petit air gêné, ridicule. J'ai vu rouge. Je ne sais rien de plus.
- Vouliez-vous tuer en arrivant ?
- Je ne voulais qu'elle."


Bertha a le visage couvert de sueur, elle est grise, ses cheveux lui collent aux tempes. Cet interrogatoire a quelque chose d'indécent. Bien que nécessaire, il procure une impression étrange. Cette jeune fille, laide et mourante, semble déjà torturée par autre chose que les questions qu'on lui pose.
Et l'observateur a envie de dire : "Condamnez-la puisqu'elle a tué, mais laissez-la tranquille, ça ne sert à rien tout ça, elle est malade, et à moitié folle, qu'on en finisse."
Folle, oui. C'est ce que déclare le docteur Graig cité comme expert.

"Elle était, au moment du crime, en proie à une démence telle qu'elle a réussi à enfoncer l'arme avec une vigueur démesurée. Un athlète professionnel n'aurait pas déployé autant de force que cette mourante. Pour accomplir un geste pareil, pour tuer sur le coup avec un simple coupe-papier, il faut une force ou une volonté exceptionnelle. Cette femme était hors d'état de distinguer le bien du mal, puisqu'elle était hors d'elle-même..."

C'est fini. Il ne reste que la défense. Prouver que Bertha est mourante, qu'elle l'était déjà au moment du crime est simple. C'est évident. En énumérant tous les avis des médecins qui ont soigné Bertha, son avocat espère obtenir les circonstances atténuantes. Et seulement cela. Car en Angleterre, le crime passionnel n'existe pas. Tuer est un acte impardonnable, quel qu'en soit le mobile.
Les jurés se retirent. S'enferment une heure et quinze minutes. Il y a là des fermiers, des petits commerçants, un ou deux bourgeois du Devonshire. Ils regardent la civière que l'on ramène pour entendre le verdict.
Bertha ferme les yeux, elle semble dormir, épuisée. Ce sera la mort par pendaison. Elle ne réagit pas.
Les circonstances atténuantes paraissaient acquises, pour le public et la presse. Nul n'imaginait que l'on allait pendre une mourante. Eux, l'ont voulu. Ce sont d'honnêtes Britanniques, issus du comté le plus puritain d'Angleterre.
Et l'Angleterre se demande alors si ces puritains n'ont pas exigé la pendaison moins pour le crime que pour les amitiés particulières de Bertha Scorse.

La reine lui accordera sa grâce. Ce sera la grâce de mourir, dévorée par la tuberculose et la demi-folie, quelques mois plus tard. Mais l'affaire Scorse est née. Des polémiques s'engagent, juridiques et passionnées. Le procès de Bertha devient ce que l'on appelle une cause célèbre. Avec une restriction.
Si l'on interroge les juristes en Grande-Bretagne, ils précisent : C'est un cas "plus ou moins" célèbre chez nous, un cas "particulier".
Plus ou moins, et particulier. C'est normal pour une meurtrière plus ou moins femme, plus ou moins responsable, aux amours plus ou moins particulières.


FIN
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epistophélès

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MessageSujet: Encore du Pierre Bellemare.......   Sam 3 Juin - 20:03

L'HOMME ET L'ENFANT

C'est une religieuse à l'uniforme incertain, bleu gris, sandales de cuir et petit bonnet blanc. Soeur Phoebée est américaine. Elle vit à Brooklyn et elle a près de soixante-dix ans en 1955.
Elle est assise dans la salle d'attente d'un psychiatre de New York. Une religieuse dans le cabinet d'un psychiatre, c'est étonnant. Soeur Phoebée n'a d'ailleurs pas pris de rendez-vous. Elle est arrivée de bonne heure, et a demandé à voir le docteur d'Ambrosio.
L'infirmière un peu surprise n'a pas osé la renvoyer.
"Vous serez obligée d'attendre... le docteur a énormément de travail en ce moment !
- Ca ne fait rien.
- C'est pour une consultation ?
- Oui.
- Excusez-moi, je dois remplir une fiche. Voulez-vous me donner le nom du malade ? Est-ce que c'est vous ?

Soeur Phoebée lève un regard bleu et souriant vers l'infirmière.
"En quelque sorte, oui? Mais ne remplissez pas de fiche, le docteur décidera lui-même, il me connaît, vous savez."

Soeur Phoebée n'a pas l'air malade. Et si un petit grain de folie l'habite, Dieu seul le sait. Assise sur le canapé du salon d'attente, elle tient sur ses genoux une pile de dossiers. Que veut-elle ?
L'infirmière croit le deviner. Encore une quête pour une oeuvre quelconque. Elle croit avoir raison. Les religieuses comme soeur Phoebée passent leur temps à réclamer aux riches ce que les pauvres n'ont pas.
Mais la richesse, ce n'est pas toujours l'argent. Et ce que vient mendier soeur Phoebée aujourd'hui dans le cabinet d'un psychiatre est beaucoup plus sérieux. Elle vient mendier la vie. Et en cela, elle n'est pas loin de considérer le docteur d'Ambrosio comme une sorte de Dieu sur terre. Voici donc Richard d'Ambrosio. Quarante ans, psychiatre, et nouveau dans le métier. Son cabinet commence à prendre de l'importance, c'est un passionné au visage ouver, au front large, souriant. Il ne ressemble pas à l'image (souvent fausse) que l'on se fait des gens comme lui. Il a plutôt l'air d'un athlète.
L'infirmière le cueille au vol dans son bureau.

"Docteur... c'est une bonne soeur ! Elle n'a pas rendez-vous et je ne sais pas ce qu'elle veut."
Richard d'Ambrosio paraît surpris lui aussi.
"Ah ? Eh bien faites-la entrer, nous verrons bien."

Sa pile de dossiers sous le bras, soeur Phoebée pénètre dans le cabinet confortable, s'arrête sur le seuil, et regarde le médecin des pieds à la tête, avec un sourire entendu.
"Alors, petit Richard ? On ne me reconnaît pas ? On ne se souvient plus de soeur Phoebée et du collège de Brooklyn ?
Le "petit Richard" a un moment d'hésitation devant cette vieille femme. Un court moment. Et tout lui revient d'un seul coup : Brooklyn, le quartier pauvre de son enfance, la misère, les taudis, et la chance qu'il a eue. Soeur Phoebée était un merveilleux professeur de mathématiques. C'est un peu grâce à elle qu'il est devenu ce qu'il est aujourd'hui. Il se souvient très bien à présent. Il revoit la religieuse, cette grande femme énergique, tapant sur la table pour calmer une quarantaine de gamins braillards et mal élevés. Il entend encore sa voix haute dominer la classe.
"Les enfants, la vie est telle que Dieu l'a voulue. Aussi y a-t-il des imbéciles parmi vous. Que les imbéciles se taisent et que les autres travaillent. Nous ferons le tri en fin d'année !"
Richard avait décidé alors qu'il ne serait pas du côté des imbéciles.

Les retrouvailles sont brèves. Avec soeur Phoebée on entre toujours très vite dans le vif du sujet. Elle dépose la pile de dossiers sur le bureau de son ancien élève, et attaque :
"Voilà. Tu as grandi, j'ai su que tu avais un cabinet de psychiatre à New York. Or, j'ai besoin de quelqu'un comme toi. Mais je t'avertis, je n'ai pas d'argent. Ma communauté s'occupe d'un orphelinat pour enfants déshérités. Nous avons de tout. Tu connais Brooklyn, les gosses y poussent comme des mauvaises herbes dans un jardin en friche. J'ai en ce moment une bonne centaine de petites filles. La plupart s'élèvent vaille que vaille. Mais les problèmes graves sont là. Vingt dossiers que j'ai faits moi-même. Vingt gamines, qui vont de l'attardée mentale à l'hystérique, en passant pa tous les stades possibles et imaginables.
"Alors voilà, j'ai fait ce que j'ai pu jusqu'à présent, avec les moyens du bord, mais je ne suis pas spécialiste, et il y a sûrement là-dedans quelques enfants que tu pourrais soigner. Ces gosses ont besoin d'un pspychiatre, c'est à toi que je voudrais les confier. D'abord parce que je te fais confiance. Tu es sûrement devenu un bon médecin. Ensuite, parce que je ne peux pas payer. Le peu d'argent dont nous disposons sert à la nourriture et l'habillement. Nous faisons les soins nous mêmes, l'école nous-mêmes. Tout. Seulement voilà, Richard, nous ne savons pas soigner les enfants fous. Et je ne veux pas qu'on les enferme. Aide-moi.
- D'accord ! Je vais voir ça. D'abord, les dossiers. Comment sont-ils établis ?
- Le plus précisément possible. Antécédents des enfants, bilan médical, âge et comportement depuis leur arrivée chez nous. Les observations sont notées par moi. J'espère que tu t'y retrouveras. Je ne connais rien au jargon médical. C'est du charabia. Quand un gosse fait une crise de nerfs, j'appelle ça une crise de nerfs. Mais je dis pourquoi il l'a faite."

Richard d'Ambrosio sourit. Soeur Phoebée n'a pas changé.
"Je les étudierai cette semaine et je vous promets une matinée de visite par semaine. Je ne peux pas faire mieux. J'ai des clients difficiles et je débute.
- Je sais, mais n'oublie pas une chose, petit Richard, mes enfants aussi débutent !"
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epistophélès

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MessageSujet: Encore du Pierre Bellemare.......   Sam 3 Juin - 22:13

Voilà comment le docteur Richard d'Ambrosio s'est retrouvé chaque semaine dans un orphelinat de Brooklyn, et surtout, voilà comment il a fait la connaissance du dossier numéro 8. Celui qui a marqué sa vie et sa carrière, celui à propos duquel il a écrit plus tard un livre intitulé : Pas d'autre langage que le cri.
Pour l'heure, en cette année 1955, le dossier numéro 8 est ouvert sur sa table. Les autres sont simples. Pas celui-là. Les autres sont des problèmes à résoudre, qui'l pourra résoudre, pas celui-là. Les autres parlent de misère mentale, celui-là parle d'horreur. Une horreur silencieuse. La plus terrible qui soit.
Le dossier numéro 8 porte le nom de Laura S... Âge : douze ans. Taille : 1,40 m, poids : 27 kilos, cheveux bruns, yeux bleus.
De son écriture ferme et ample, soeur Phoebée a résumé la vie de Laura, depuis sa naissance jusqu'à l'entrée à l'orphelinat à l'âge de quatre ans. Laura est née de parents alcooliques, en 1943. Alcooliques, chômeurs, et misérables. Jud et Betty, nés eux-mêmes dans les bas-fonds de Brooklyn, habitent une cabane et ils ont déjà deux enfants. Mais le père a des crises de délirium et la mère a tenté deux fois de se suicider. Ils sont régulièrement internés l'un et l'autre, désintoxiqués, soignés et remis en liberté. Mais leur cas est désespéré. Les deux enfants disparaissent à l'âge de dix et douze ans. Ils vont faire leur vie tout seuls, c'est dramatique, mais cela vaut mieux pour eux.


En 1943, entre deux internements, Betty attend un troisième enfant, c'est Laura. Elle naîtra dans des conditions affreuses, d'une mère amaigrie, malade et imbibée d'alcool. Laura pleur, comme tous les bébés. Mais le père ne supporte pas les cris de l'enfant. Il la bat, les voisins le savent. Mais dans ce quartier, on ne se mêle pas souvent de la misère des autres. Un soir pourtant, les hurlements de l'enfant sont si terribles qu'une voisine appelle la police. Il faut enfoncer la porte du taudis pour découvrir le drame épouvantable qui s'y passe. Le rapport du policier est éloquent :

"Le père était ivre mort par terre, la mère dormait, et j'ai eu du mal à la secouer. J'ai découvert une petite fille de dix-huit mois. Elle était couchée dans une poêle à frire, sur le feu. Le père a déclaré plus tard qu'il l'avait mise là pour la faire taire."

Atrocement brûlée, l'enfant est confiée à un hôpital où elle survit miraculeusement, mais dans quel état... Deux ans de soins n'ont pu effacer les horribles cicatrices. La petite Laura est alors confiée à l'orphelinat et soeur Phoebée note le jour de son arrivée.

"Les brûlures ont endommagé le dos, les épaules et les reins. Une jambe est particulièrement atteinte, et le muscle n'existe plus. Les veines ont éclaté en varices, le visage n'est pas atteint, mais l'enfant louche considérablement. Elle marche avec difficulté et refuse tout contact."

Et puis, au fil des années, Phoebée note des détails tout aussi terribles.
Cinq ans : Laura ne parle pas. Elle ne supporte pas la présence des autres enfants, qui la prennent souvent comme souffre-douleur. Elle ne sourit jamais. Elle pleure toute les nuits, soeur Margaret la tient dans ses bras pendant des heures, sans arriver à la consoler.
Six ans : Laura n'a toujours pas prononcé un seul mot. Elle ne réclame ni à manger, ni à boire. Il faut l'obliger à se nourrir. Les crises de larmes ont cessé depuis quelques mois. Mais elle ne dort presque pas. Elle garde les yeux ouverts dans le noir, en silence.
Sept ans : Laura est muette. Si elle tombe et se fait mal, elle ne crie même pas. Elle suit l'école avec les enfants de son âge, mais n'y participe pas. Elle refuse de dessiner comme les autres, et ne veut pas regarder les livres d'images. Pourtant elle observe autour d'elle, en tout cas elle regarde, sans aucune manifestation. Elle dort un peu mieux, mais semble faire des cauchemars. Les sons qu'elle émet alors sont bizarres : des sortes de plaintes et de grognements semblables à ceux d'un animal.


Ainsi passent les années d'enfance de Laura. Sans amélioration notable. Jusqu'à l'âge de douze ans, et jusqu'à la décision de soeur Phoebée de confier son dossier avec d'autres à son ancien élève devenu médecin psychiatre.
Aujourd'hui, pour la première fois, Richard d'Ambrosio demande à rencontrer Laura. Il est bouleversé. Peut-il quelque chose pour cette enfant martyre et silencieuse ? Il va s'y acharner en tout cas.
Soeur Phoebée lui amène l'enfant. Il faut la soutenir. Laura marche avec difficulté, en s'appuyant contre les murs, courbée, la tête basse, et les bras pendant le long du corps. On l'aide à s'asseoir et immédiatement l'enfant se recroqueville sur elle-même, comme si elle voulait disparaître à la vue du médecin. Elle dissimule son visage derrière une petite main brûlée. Richard d'Ambrosio n'aperçoit qu'une tignasse noire :

"Laura ? Bonjour, Laura. Je m'appelle Richard. Veux-tu me regarder ? Montre-moi tes yeux Laura..."

L'enfant ne bouge pas d'un millimètre. Petite boule de terreur silencieuse. Richard écarte sa main sans effort, et découvre un visage curieux, triangulaire, aux traits fins, à la peau presque transparent. Le regard de l'enfant se perd dans le vide. Elle ne regarde pas le médecin, un mur invisible les sépare.
Immédiatement le psychiatre décide :
"Vous allez me la laisser. Je l'installe chez moi. L'infirmière prendra soin d'elle dans la journée. Je veux pouvoir lui consacrer chaque minute de liberté."
Soeur Phoebée décide de rester elle aussi. Laura la connaît, la transition sera moins dure pour elle. Et puis il y a les nuits de cauchemars, ou de pleurs silencieux. Depuis des années, Laura a pris l'habitude d'être bercée comme un bébé dans les bras des religieuses, c'est le seul contact qu'elle ait jamais accepté. La seule communication entre cette enfant muette et un autre individu.
Courageusement le psychiatre entame son travail. Il a décidé de parler à Laura. De lui parler tout le temps. Il décrit tout ce qui les entoure, tout ce qui pourrait l'intéresser, et l'environne d'objets divers. Des jouets de toute sorte bien sûr, mais aussi d'un matériel hétéroclite. Chaque fois que le regard de Laura se pose sur un objet, Richard le lui donne. Il espère une réaction.
Mais en réalité, le regard de Laura effleure les choses, sans les voir. Et quand on les lui donne, elle n'y prend pas garde. Des semaines et des semaines d'observations méticuleuses, de monologues interminables, ne donnent rien. Laura ne réagit toujours pas.
Richard essaie alors une autre méthode. Il s'installe devant elle avec un paquet de bonbons. Et il mange des bonbons jusqu'à l'écoeurement. Il espère agir sur la gourmandise. Laura ne bronche pas, jusqu'au moment où par mégarde, Richard laisse tomber un bonbon. Et là, ilmanque de sauter de joie ! L'étincelle a jailli, il en est sûr. Laura a bougé, elle a esquissé le geste de tendre la main. Elle a "regardé", vraiment "regardé" le bonbon, et sa main a "voulu" le prendre. Mais cette première réaction n'a duré qu'une seconde. La main est retombée, le regard s'est à nouveau perdu dans le vide.

Pendant des mois encore, Richard d'Ambrosio s'acharne, invente, il est sûr que le cerveau de l'enfant n'est pas atteint. Sûr qu'elle doit réagir à quelque chose, et que le reste suivra. Mais par quel bout démêler cet écheveau de silence ?
Dans la rue, Laura a peur du bruit et surtout des autres enfants. Elle s'accroche au médecin, c'est un début, mais qui ne sert à rien. Cela veut dire simplement qu'elle s'est habituée à lui, et n'a plus peur de lui. C'est tout. Que faire d'autre ? A force de réfléchir, le psychiatre construit une théorie.
Selon lui, le choc s'est produit à l'âge de un an et demi, le jour des brûlures. C'est ce jour-là que la souffrance et la peur ont rendu Laura muette et indifférente au monde extérieur. C'est ce jour-là qu'elle s'est repliée définitivement sur elle-même. Or qu'a-t-elle vu ce jour-là ? Un père et une mère qui crient dans une cuisine. C'était ça, son foyer, des personnages qui crient dans une cuisine. L'idée du psychiatre peut paraître folle, mais il y croit.
Richard 'Ambrosio se met en quête d'une maison de poupée, avec des meubles et deux personnages en celluloïd. Deux petites poupées. Et il se remet à expliquer, à monologuer tout seul devant Laura ; là, il y a la chambre, avec le lit de maman et de papa. Là il y a l'armoire avec les vêtements. Ici c'est la cuisine, avec la table, les chaises et le fourneau. Assis à la table, il y a papa et maman, et Laura.
Inlassablement, Richard décrit la vie d'un foyer, père, mère et enfant. Et un jour, alors qu'il ne s'y attend plus, Laura bouge ! Laura se traîne près de lui, Laura tend sa petite main, la plonge à l'intérieur de la maison et d'un geste renverse les meubles !
Richard est presque sûr d'avoir trouvé. Le voilà le souvenir, l'unique souvenir conscient de Laura. La scène qui a précédé son martyre. Elle a vu des meubles renversés, des gens qui se battaient et qui criaient...
Alors il hésite. Peut-il aller plus loin ?En a-t-il le droit ? C'était son idée depuis le début en jouant avec Laura à la msison de poupée, mais à présent il hésite... Reconstituer la scène ? C'est peut-être dangereux pour le cerveau fragile de Laura. D'un autre côté, où est l'espoir ? Alors lentement il se décide. L'estomac noué, la gorge serrée. Il installe un personnage dans la maison de poupée, un petit poupon. C'est Laura, et il entame son théâtre tragique. Il joue tous les rôles.
Le père et la mère se disputent, ils crient très fort des injures, ils tapent sur la table et renversent les chaises. Soudain le père cire : "Cette enfant crie trop fort, je vais la battre", et il prend le poupon et le bat, en criant de plus en plus fort.
Cette fois Laura s'agite, un son curieux, rauque et furieux sort de sa gorge, elle se précipite sur les jouets représentant ses parents et se met à frapper, à frapper, à frapper ! Puis dans un effort surhumain, elle crie : "N... Non !"
C'est le premier mot qu'elle prononce depuis l'âge de dix-huit mois. Il fallut encore des mois et des années d'efforts pour lui apprendre à parler. Richard d'Ambrosio s'occupa de tout. Il réussit même à la faire opérer gratuitement par un chirurgien de ses amis.
A quatorze ans, Laura ne portait plus de cicatrices visibles. Elle n'était plus une enfant martyre. A quinze ans, elle avait compris qu'on pouvait l'aimer, et qu'elle pouvait aimer les autres. A seize ans, elle revit son père qui voulait la "connaître". Il faillit tout gâcher, et Laura essuya une grave dépression nerveuse, qui vit sa raison au bord du gouffre à nouveau.
Mais lorsque sa mère, à son tour, voulut lui rendre visite, elle la jeta dehors. Et à vingt ans, Laura entreprit des études d'infirmière puéricultrice. Elle voulait soigner les nouveaux-nés. C'est ce qu'elle fait depuis des années dans une clinique new-yorkaise. Les bébés la rassurent. Et selon le docteur Richard d'Ambrosio, il n'y a pas de meilleur thérapeutique contre l'angoisse que le sourire d'un bébé. ......
Very Happy

FIN
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MessageSujet: Encore du Pierre Bellemare.......   Dim 4 Juin - 17:30

LA GRAND-MERE DE L'EST

Le mur de Berlin est à cent cinquante mètres. Dick Traum l'aperçoit de sa fenêtre. La nuit parfois on entend tirer. Ce sont les policiers de l'Est qui s'acharnent après l'ombre d'un fuyard.
La grand-mère de Dick habite du côté de l'Est. Sa fille et son petit-fils, côté Ouest. Deux fois par an, mère et fils franchissent le mur pour rendre visite à la vieille dame. Aujourd'hui est jour de visite. La grand-mère de l'Est accepte volontiers les sucreries, le café, et les livres que son petit-fils lui rapporte de l'Ouest. A l'Ouest, il y a toujours du nouveau pour elle. Nouveau aussi, ce sourire détendu sur les lèvres de Dick, qui vient de fêter ses vingt et un ans. Nouveau toujours, cet air heureux sur le visage de sa mère.
La grand-mère de l'Est observe son petit-fils. Cette grande carcasse de roux, aux yeux bleus, aux larges mains, n'est pas un séducteur. Le nez est gros, la lèvre inférieure épaisse et tombante, contraste avec la supérieure, mince, fine, comme un trait. Dick est un garçon faible, triste, beaucoup trop doux de caractère, et qui voue à sa mère un amour démesuré. La grand-mère de l'Est n'aime pas cela. Et elle n'aime pas ce nouveau sourire aux lèvres de Dick.

"Comment va ton père, Dick ?
- Il est parti, Mamy. Il y a six mois.
- Parti ? Comment ça ?
- Maman et lui se sont disputés une fois de plus, et papa a fichu le camp. Il était furieux, il a dit qu'il ne reviendrait pas de sitôt."

La grand-mère observe maintenant sa fille.

"Elsa ? Regarde-moi ! Il t'a battue ?
- Oui maman, il avait bu, tu sais. On rentrait d'une petite soirée chez des amis, et... oh ! et puis à quoi bon, tu sais bien de quoi il est capable !
- Je sais. Tu n'avais qu'à divorcer plus tôt. Tu aurais évité à ton fils de prendre des raclées toute sa vie. Il serait peut-être moins minable aujourd'hui.
- Maman !
- Minable, oui. Regarde les choses en face une fois dans ta vie. A son âge qu'est-ce qu'il a réussi, dis-le moi ?"

Dick baisse la tête, l'air mauvais, son visage veule n'ose pas affronter la terrible grand-mère, qui continue sans se soucier de lui à invectiver sa fille.

"Je vais te le dire, moi, ce qui'l a réussi. Rien. Sauf la mort des autres, en attendant la sienne un jour ou l'autre.
- Maman, tu exagères, ce n'est pas de sa faute ! C'était des accidents !
- Des accidents ! la mort d'une gamine de quatorze ans, piquée à l'héroïne, tu appelles ça un accident ? Ton fils dans le coma, piqué à l'héroïne, c'est un accident ? On le sort de là à coups d'électrochocs, et qu'est-ce qu'il invente pour faire mieux ? La mort d'un autre copain dans un terrain vague, toujours à l'héroïne...
- Il m'a promis de ne plus se droguer, maman.
- Ma pauvre fille, tant que tu lui donneras de l'argent sans que ton mari le sache, que crois-tu qu'il fera ? Au fait, il est où ton mari ?
- On ne sait pas, maman. Il est parti, on te l'a dit... Il n'a pas dit où, et nous n'avons pas de nouvelles.
- Alors il est mort."

Dick et sa mère sursautent en même temps avec la même terreur. Dick surtout. Ses mains tremblent, son regard est devenu fixe.
"Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce qu'il n'a pas téléphoné à sa mère le 27 juillet pour son anniversaire, elle me l'a dit. Et ça, il n'a jamais oublié. Parce que tu ne me l'as pas écrit, toi non plus, parce qu'un homme ne disparaît pas pendant six mois sans donner de nouvelles. Je connais Peter, c'est un alcoolique, une brute dès qu'il a bu un verre de trop, mais il n'aurait pas quitté son métier.
- Qui t'a dit qu'il l'avait quitté ?
- Sa mère. Elle me téléphone de temps en temps, elle s'est renseignée. Peter a laissé tomber son camion du jour au lendemain. C'était le meilleur chauffeur de sa boîte. Alors je dis qu'il est mort."

La grand-mère de l'Est se tait un moment, elle fixe le regard fuyant de sa fille, puis enchaîne :

"Et tu as l'air heureuse, délivrée. Donc tu sais qu'il est mort..."

Elle regarde son petit-fils avec la même intensité.

"Et Dick aussi le sait. Il n'a jamais souri autant de sa vie..."

Andrea Locnig, soixante-douze ans, la grand-mère de l'Est, vient d'ouvrir elle-même la première page de cette Histoire vraie. Une Histoire vraie sur fond de drogue et de mur de Berlin, décor sinistre s'il en est.
Elsa Traum et son fils unique. Dick Traum, regardent avec terreur la grand-mère Andrea. Où veut-elle en venir ? Que sait-elle ?
La vieille dame range soigneusement les gâteaux venus de l'Ouest dans une boîte en fer. Puis elle s'installe dans son vieux fauteuil en cuir et un chat énorme, noir comme le diable, lui saute sur les genoux. Elle prend son temps. Elle a dit ce qu'elle avait à dire. Ce qu'elle suppose depuis des mois. Elle n'a jamais débordé d'affection pour son gendre, ce colosse incapable d'avaler de la bière sans taper sur sa femme et son gosse à bras raccourcis. Peter Traum ressemblait à son fils, grand, roux et oeil bleu. A cette seule différence que, chez lui, l'oeil bleu était autoritaire, les cheveux et la barbe rousse drus et indisciplinés. A jeun c'était un homme supportable, si l'on exceptait son attitude envers son fils. Il le traitait de raté, d'imbécile, de chiffe molle, et les injures pleuvaient autant que les coups. Il y avait des raisons a cela ; un fils qui se drogue, rate ses examens, et se fait renvoyer de tous ses emplois. Mais ce n'était pas la bonne manière de régler le problème. Dick se réfugiait vers sa mère, laquelle lui pardonnait tout. Ils mentaient tous les deux, sur tout, même les choses les plus graves.
Mais le jour où l'on a retrouvé Dick, mort cliniquement d'une "surdose" à côté d'une fillette de quatorze ans, ils n'ont pas pu mentir. La fillette était morte, et Dick a été ranimé in extremis. Après trois mois de cure de désintoxication, il a trouvé du travail comme mécanicien, et sa première paie fut une nouvelle dose d'héroïne, avec cette fois un jeune camarade de vingt-deux ans. En le voyant mort dans ce terrain vague, la seringue plantée dans son bras, Dick s'était enfui, et réfugié dans les jupons de sa mère. La police avait eu bien du mal à l'en extirper, pour le coller en prison. Et le père avait recommencé à cogner dès sa libération. Chacun sa méthode, aussi inefficace l'une que l'autre.
C'est à cela que réfléchit la grand-mère, en caressant l'énorme chat noir qui ronronne sur ses genoux, en regardant sa fille, qui ne lui ressemble pas. Aussi fade qu'elle a du caractère, son petit-fils aussi laid qu'elle était belle à son âge...

"Alors ? Nous disions que Peter était mort... J'écoute !...

Dick serre les poings autour des épaules de sa mère, comme pour la protéger.

"Tu n'as pas le droit de dire ça, grand-mère. Tu vois bien que tu fais de la peine à maman...
- De la peine ? Laissez-moi rire. Je parie que depuis six mois, vous menez tous les deux une petite vie de rêve, hein ? Le grand méchant loup n'est plus là pour te botter les fesses ! Ca doit valser, l'argent, valser, les seringues ! montre-moi ton bras si tu l'oses ! Allez ! viens-là..."

Dick recule et bafouille :

- J'en ai besoin de temps en temps, on ne peut pas s'arrêter comme ça.
- Bien sûr. Il faut aller à l'hôpital pour ça, et tu n'y vas pas, bien entendu. Et ta mère te laisse faire, bien entendu."

Elsa bondit de sa chaise :

"Il a eu trop de peine, trop d'ennuis, trop de malheurs... J'aimerais qu'il s'arrête, mais c'est trop lui demander d'un seul coup... Pas maintenant. Il se era soigner plus tard, quand il aura oublié.
- Plus tard ? Quand ? Oublié quoi ? Que tu as tué son père, c'est ça ?"

Dick se met à hurler :

"Non ! Non ! Ne dis pas ça ! Je te défends de dire ça ! Je te défends. C'est pas vrai. Elle n'a rien fait, rien !"

Le petit salon aux meubles de bois peint a résonné de ses cris, et le chat lui-même a craché de peur, en s'enfuyant, le poil retroussé.
Grand-mère Andrea se lève, s'approche de son petit-fils, et le gifle posément.

"Du calme. Ne te mets pas à délirer chez moi. Ici, on enferme les toxicomanes jusqu'à ce qu'ils crèvent, ou qu'ils s'en sortent. Alors du calme !"

Dick se calme instantanément et se met à pleurer. Sa mère le console et quelques minutes passent. Puis la grand-mère décide :

"Bon. Je crois que le mieux est de tout me dire maintenant. De toute façon la mère de Peter a demandé à la police de faire des recherches. Donc vous serez interrogés. Voyons ça tranquillement."

Et elle s'installe à nouveau dans son vieux fauteuil, tandis que le chat reprend sa place avec méfiance, sur ses genoux.

Il est tout à fait exceptionnel qu'un drame familial aussi grave nous soit rapporté avec autant de précision.
Mais la grand-mère de l'Est est un être exceptionnel. Elle a connu deux guerres et, veuve, elle y a perdu ses fils. L'un de ses fils, enrôlé dans l'armée d'Hitler, s'y conduit de manière si admirable selon l'éthique nazie, et si monstrueuse selon la simple humanité, qu'elle l'a vu fusiller en 1946. Son commentaire à ce sujet, celui d'une mère pourtant, montre qui est cette femme :

"Mon fils a eu ce qu'il méritait, pour la justice des hommes, et moins qu'il ne méritait, selon moi, qu'on ne m'en parle plus."

Quand le mur de Berlin a surgi devant elle, coupant en deux ce qui lui restait de famille, elle est restée à l'Est dans son petit appartement. Sa fille Elsa vivait à l'Ouest avec son époux. Commentaire à ce sujet :

"Ouest, ou Est... un mur n'est qu'un mur, il barre l'horizon, pas la mémoire, c'est tout ce que peut faire un mur."


Voilà qui est grand-mère Andrea. Voilà pourquoi elle s'attaque avec autant de certitude à sa fille Elsa et à son petit-fils Dick en leur diant :

"Bon, je crois que le mieux est de tout me dire maintenant... Qui a tué Peter ?

Dick pleure toujours sur l'épaule de sa mère, il tremble et renifle, et bafouille :

"On était bien tous les deux, hein maman ? Pourquoi elle nous fait ça ? Dis... Pourquoi... Elle ne nous aime pas ! Elle est comme papa. Ne lui dis rien, c'est une méchante femme. On n'a qu'à partir... Qu'est-ce que tu veux qu'elle fasse à l'Est ? Personne ne la croira !"

La grand-mère soupire :

"Je comprends ton père, et les claques qu'il te distribuait, mon pauvre garçon. Décidément tu es pire qu'une larve. Lâche ta mère, et viens ici ! Viens ici je te dis ! Regarde-moi, imbécile. Que tu aies tué ton père, et je crois que c'est toi qui l'as fait, c'est une chose. Mais que tu te caches comme un cafard, que tu n'oses pas le dire tout haut, ça je ne supporte pas !
Ta grand-mère paternelle a déposé une plainte il y a une semaine, elle me l'a dit au téléphone. Elle habite à l'Ouest, comme vous. Et la police sera là demain, ou dans quelques jours. Tu t'es regardé ? Tu te vois devant un policier ? Mais pauvre fou, tu ne tiendrais pas une seconde. Alors parle. Je veux savoir, je veux décider moi-même ce qu'il y a lieu de faire. Je t'écoute, et toi aussi, Elsa. Et ne mentez pas ! Je le vois tout de suite, quand vous mentez."

Dick jette un regard éperdu en direction de sa mère, qui lui fait signe d'un mouvement des paupières. Alors il commence, d'une voix peureuse, une confession pénible.

"C'était en janvier, on avait passé la soirée chez des amis. Papa avait bu. Il s'est jeté sur moi pour me battre.
- Pourquoi ?

Dick se tait, le front buté, et la grand-mère crie :

"Allez ! Pourquoi ?
- A cause du procès dont j'étais menacé. Pour la mort de mon copain. On voulait m'accuser de non-assistance à personne en danger, mais il était déjà mort quand je me suis sauvé, c'est pas de ma faute !
- Pas de ta faute, pas de ta faute... Ne geins pas, s'il te plaît. Qui avait acheté la drogue, hein ? Allez continue.
- Je ne sais plus très bien, ça s'est passé vite. Maman a voulu me défendre, alors il s'est retourné contre elle."

Elsa intervient :

"C'est vrai, maman, il m'aurait tuée tu sais, un jour ou l'autre...
- Possible. Mais des gifles n'ont jamais tué personne, et si tu n'en voulais pas, tu n'avais qu'à divorcer, je te l'ai assez dit. Après ? Qu'est-ce que tu as fait Dick ?
- J'ai pris une carabine, et j'ai tiré sur lui. Trois fois. Il est tombé par terre. Maman a dit qu'il était mort.
- Et d'où elle venait, cette carabine ?
- Je l'avais achetée à l'automne précédent.
- Pourquoi faire ? Tu avais besoin d'une carabine pour réparer les voitures ?
- Pour l'avoir, c'est tout, c'est maman qui m'a donné l'argent.
- Ah ! c'est maman, décidément, entre les seringues et les carabines, tu le gâtes en jouets, ton fils !
- Mais je croyais qu'il voulait aller à la chasse.
- A la chasse à quoi ?
- Maman, je te jure qu'on n'a pas pensé à ça !
- Peut-être... Peu importe, finalement. Qu'est-ce que vous avez fait du corps ?

Dick, cette fois, se tait et retourne se réfugier dans les bras de sa mère. Il transpire, il a les yeux exorbités...
La grand-mère s'attaque à sa fille, cette fois.

"Alors ? Vas-y... Puisqu'il n'a pas le courage.
- On avait peur. On a bu quelque chose pour se calmer. Dick était malade, on a attendu une heure ou deux, on ne savait pas quoi faire,, et puis on l'a descendu à la cave, roulé dans le tapis.
- Il y est encore ? Vous l'avez enterré ?
- Non..."

Comme si elle se jetait à l'eau Elsa se décide. Tandis que son fils gémit sur son épaule, et qu'elle le berce, en lui tenant la tête, elle entame la dernière partie de la confession. La plus horrible.

"Dick l'a découpé à la hache, en plusieurs morceaux. Je n'ai pas vu, moi. Je n'aurais pas supporté.
- Mais lui, il a supporté !
- Il avait pris de la drogue avant, du LSD, sinon il n'aurait pas pu, il faut comprendre."

La grand-mère se lève, un peu pâle, le regard dur et lointain. Elle écoute la suite en tournant le dos à sa fille, qui continue d'une voix tremblante :

"... Il a mis les.... morceaux dans des sacs de plastique, et il est allé les jeter dans les poubelles. Ca lui a pris trois jours. Il est allé jusqu'en banlieue pour ça. On n'a jamais retrouvé le corps, personne. Il y a des machines qui broient les ordures à Berlin, tout a disparu. La tête, on l'a jetée dans une décharge publique. C'était trop gros, j'avais peur qu'on ouvre le sac.
- Tu l'as aidé ?
- Oui. A transporter les sacs, la nuit. Autrement, il n'aurait pas été assez vite, et c'était horrible. Après j'ai dû laver la cave, pendant une semaine, tous les jours, ça ne voulait pas partir. J'ai dû gratter le ciment. Dick y a versé de l'acide et de la chaux, on avait peur que la police vienne fouiller chez nous. Mais personne n'est venu. J'ai dit à son patron qu'il était parti à l'Est.
- C'est tout ? C'est fini ?
- C'est fini, maman.
- Bon. Rentrez chez vous. Je ne veux plus vous voir. Plus jamais.
- Maman ? Tu ne vas pas nous dénoncer, dis ? Pas maintenant ? On est si heureux, à présent, on est libres, tu comprends ? S'ils arrêtaient Dick maintenant, qu'est-ce que nous deviendrions ?
- Rien de plus que ce que vous êtes déjà. Filez maintenant, disparaissez, vous me donnez la nausée. Dehors ! Dehors !

Ils sont partis en courbant le dos. Ils sont passés devant les policiers de l'Est, ceux de l'Ouest, en tremblant de peur et ils se sont enfermés dans l'appartement, comme des rats.
Le lendemain, la police était là. La police de l'Ouest, avertie par la mère de Peter Traum.
A huit heures du soir, la veille, elle avait reçu un coup de téléphone de la grand-mère de l'Est. Un long coup de téléphone, qui racontait tout. Avec une conclusion sèche et sans appel de la vieille dame :

"Mes enfants sont des monstres. J'ignore pourquoi. Mon petit-fils est digne de sa mère et de ses oncles. Alors qu'ils l'enferment et qu'on n'en parle plus jamais. Qu'ils l'empêchent de donner le jour à des monstres comme lui. C'est tout ce que je peux faire, à moins de le tuer moi-même."

Dick a tout avoué. Privé brutalement de drogue pendant les interrogatoires, il a failli mourir, et on a dû le soutenir par petites doses d'héroïne, tandis que sa mère était surveillée de près dans sa cellule, pour l'empêcher de se suicider.
La grand-mère de l'Est est venue au procès, avec une autorisation de séjour de quarante-huit heures. Elle a entendu le verdict : réclusion à vie, pour la mère et le fils.
Et elle est repartie, de l'autre côté du mur. Qui n'est jamais qu'un mur et barre l'horizon, mais pas les souvenirs.


FIN
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MessageSujet: Encore du Pierre Bellemare.......   Dim 4 Juin - 18:55

Bon, je voulais vous mettre Arrête avec tes mensonges. Je n'arrive même pas à lire le bouquin. Et si un livre ne me fait pas plonger immédiatement dans sa lecture, c'est mort Exclamation ......... Evil or Very Mad ............ Laughing
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MessageSujet: Encore du Pierre Bellemare.......   Dim 4 Juin - 21:18

LES CONFORMISTES

Il a quarante-cinq ans. Il est marié, il a deux enfants, des costumes de président-directeur général, une cravate choisie par sa femme et toujours l'air de commander quelqu'un. Mais il va au temple le dimanche, les enfants sont instruits dans la religion protestante, et il offre un brillant à sa femme à chaque anniversaire de mariage. Moins par amour que par goût du placement. C'est un homme bien assis dans l'existence, environné de respect, de confort et de conformisme. Mais jusqu'où va le conformisme pour un homme comme lui ? Loin. Affreusement loin.
Tout d'abord, il y a le conformisme de l'homme d'affaires de quarante-cinq ans qui se doit d'avoir une maîtresse et qui se doit de le cacher à sa femme, bien entendu. C'est le mensonge traditionnel. Le conformisme réclame aussi que la maîtresse soit jeune, vingt-huit ans, jolie, et se laisse entretenir. Mais pas trop. Il ne faut pas que les excès de l'homme nuisent aux affaires. Elle travaille donc dans un bureau d'exportation, lequel bureau dépend de l'une des trois sociétés que dirige son amant.
S'aiment-ils ? C'est difficile à dire. Il y tant d'amours différents. Comment savoir à quoi ressemble le leur. Il est fait de rencontres clandestines, de week-ends camouflés sous des voyages d'affaires, de coups de téléphone rapides et codés :

"Cher ami, je ne pourrai pas vous voir aujourd'hui, voulez-vous que nous remettions ça à plus tard ? Jeudi, par exemple..."

A l'autre bout du fil, la maîtresse, qui s'entend appeler "cher ami", répond sur un autre ton :

"Ah ! c'est toi, Madeleine ? Tu ne viens pas dîner, dommage, à jeudi alors..."

Comment fait-on pour s'aimer dans ces conditions ? Mais peu importe finalement...
Jean S... et Christie B... sont des amants terribles, que leur conformisme va mener au crime. Et à quel crime ! Un crime de conformistes. Un crime de lâches. Un crime d'un instant dont voici l'épilogue.

Il s'est déroulé en Hollande et nous respecterons l'anonymat des acteurs de ce drame, mais il faut également signaler que deux affaires identiques ont existé en France et en Italie, avec une curieuse similitude dans le déroulement des événements. Tant il est vrai que le conformisme et une certaine lâcheté n'ont pas de frontière.
Christie est donc hollandaise. Elle habite La Haye et travaille dans un bureau d'import-export appartenant à l'une des sociétés de son amant. Elle y mène une vie relativement tranquille, et l'essentiel de sa tâche se résume à transcrire et à diffuser des télex. Son salaire officiel ne lui permet pas d'acheter le tailleur qu'elle porte ce jour-là. Il vient de Paris et la griffe en est prestigieuse.
C'est un jour de novembre, un jour de brume. La porte du bureau s'ouvre, et une petite femme mince pénètre dans la pièce surchauffée. Elle a l'air d'une représentante. Son imperméable est trempé, ses chaussures boueuses et elle porte un genre de cartable bourré de cocuments, au point de ne plus fermer.

"Bonjour ! Je suis Mlle Nils, j'aimerais parler à Mlle Christie B..., s'il vous plaît.
- C'est moi, que désirez-vous ?
- Puis-je m'asseoir ? J'ai à vous parler, mademoiselle, c'est pour une enquête."

La petite femme se débarrasse de son imperméable et cherche un endroit où poser sa sacoche. Elle a l'air de vouloir s'installer pour un moment, et Christie lui demande d'un ton sec :

"Qu'est-ce que vous voulez ? Je n'ai pas beaucoup de temps à vous accorder.
- Il le faut, pourtant. J'appartiens à l'Assistance publique. Je suis enquêtrice et je viens vous demander des nouvelles de votre enfant."

Christie s'est immobilisée. Elle regarde cette petite femme grise et insignifiante avec méfiance.

"Pourquoi ? Mon enfant ne regarde que moi.
- Bien sûr, mademoiselle, mais voilà. Dans le dossier qui vous concerne, je vois que vous avez placé chez nous vos deux fils. Le premier en 1961, à l'âge de huit jours, le second en 1965, à l'âge de trois jours.
- Je croyais que l'on ne devait plus m'en parler ? J'ai signé l'abandon.
- C'est exact. Il ne s'agit pas d'eux d'ailleurs. Mais vous serez peut-être heureuse de savoir qu'ils sont en bonne santé ?

Christie détourne les yeux. Cette petite femme l'énerve, et il est dur de l'affronter. On se sent tout de même un peu monstrueuse dans ce genre de situation, elle devrait, en tout cas.

"Je ne désire pas avoir de leurs nouvelles. Si j'ai décidé de ne pas les élever, ça me regarde.
- Rassurez-vous, mademoiselle. Je ne suis pas là pour rmuer des souvenirs anciens. D'ailleurs la loi m'interdit de vous en dire plus à leur sujet, ils ne vous appartiennent plus.
- Alors, vous voulez savoir quoi ?
- Eh bien je vois que vous avez eu un troisième enfant, déclaré à l'état civil le 3 avril 1967, et vous avez pressenti l'administration pour un nouvel abandon qui n'a pas été fait.
- J'ai changé d'idée.
- Ah ? C'est bien."

Un court silence s'installe entre les deux femmes. Manifestement l'enquêtrice se dit : "Bizarre. Elle abandonne les deux premiers, elle garde le troisième." Sa pensée doit transparaître, car Christie se croit obligée d'expliquer.


"Ma situation n'est plus la même. Il se trouve que j'ai les moyens d'assurer son avenir. Vous pouvez considérer que ma demande est nulle.
- Vous gardez votre fille ?
- Oui.
- Parfait. Pouvez-vous me donner quelques renseignements à son sujet ?
- Comment cela, des renseignements ? Je vous dis qu'elle est à moi, je la garde, vous n'avez pas besoin d'avoir des renseignements sur elle, ça ne vous regarde pas !

- Je suis désolée, mademoiselle, si ! A partir du moment où vous avez manifesté le désir d'abandonner l'enfant, nous enquêtons, d'autant que vous avez déjà pratiqué deux fois ce genre de choses. Nous sommes responsables, nous devons savoir comment l'enfant vit actuellement, et dans quelles conditions. C'est très simple d'ailleurs. Je suis là pour ça. Si vous voulez bien me dire où je peux voir votre fille...
- Mais enfin, pourquoi ?
- Pour m'assurer qu'elle est en bonne santé, qu'elle n'a besoin de rien, que l'éducation et les soins reçus sont adéquats !
- Mais enfin, c'est incroyable ! Vous n'avez aucun droit sur elle.
- Si, mademoiselle, tous les droits. La loi nous les donne. Qui élève votre fille ? Vous ou une nourrice agréée ?
- Moi.
- Où se trouve-t-elle, à votre domicile ?
- Non, elle est en voyage, elle séjourne chez une amie.
- Puis-je rencontrer cette amie ?
- Ecoutez, je refuse votre enquête. Je refuse de vous montrer ma fille une fois pour toutes. J'ai l e droit, je suis sa mère.
- Très bien. Voulez-vous signer là ?"


Signer là, cela veut dire signer un questionnaire, au bas duquel se trouve une petite phrase :
"J'accepte ou non de me soumettre à l'enquête de l'Administration, concernant mon enfant (prénom, âge, née le)..."
Christie signe le document. Elle est nerveuse, pâle, surexcitée. La petite femme se lève, comme à regret, enfouit le papier dans son énorme serviette, et s'apprête à partir. Mais sur le pas de la porte, elle dit encore de sa voix nette et tranquille :

"Il est possible, et même certain, que le juge des enfants vous convoque, et vous devrez présenter l'enfant de gré ou de force, c'est désolant. Avec moi c'était plus simple. Au revoir, mademoiselle. Je vous laisse mon téléphone, on ne sait jamais."
Et elle disparaît dans le brouillard de la ville, tandis que Christie, affolée, se précipite sur le téléphone. Pour la première fois, elle va rompre un contrat et appeler elle-même son amant chez lui, à son domicile, ce qui lui est interdit depuis dix ans. C'est donc que la situation est grave.
Le P-DG., l'homme marié, l'amant de Christie depuis dix ans, c'est Jean S..., quarante-cinq ans. La femme de chambre lui passe une communication d'un ton pincé.

"C'est une dame, elle dit que c'est urgent et personnel...
- Je suis occupé, enfin ! De quoi s'agit-il ?
- Je ne sais pas, monsieur, cette dame ne veut pas dire son nom.
- Comment ça ?...
- Non, monsieur. J'ai eu beau lui dire que je ne pouvais pas passer une communication de ce genre, elle insiste, elle dit que c'est très important pour vous."

Jean lève les sourcils d'étonnement. Il a le front haut et le sourire hautain. Les traits fins, presque immobiles :
"C'est une plaisanterie ?
- Non, monsieur, cette dame a l'air affolé...
- Passez-la moi !"

Il a dit ça en maître, excédé d'être dérangé pour rien, mais à peine entend-il la voix de Christie qu'il bougonne :

"Bon sang, qu'est-ce qui se passe ? Tu es folle, rappelle-moi au bureau !"
Et il raccroche ! Il a raccroché ! Il ne veut même pas savoir ce qu'il y a d'urgent. Il ne réalise pas que sa maîtresse vient de transgresser pour la première fois leur règle de discrétion, et que si elle l'a fait, c'est pour une chose grave. Il est comme ça : directeur, maître en tout, et en tout lieu. Prétentieux jusqu'à la bêtise, ce qui est le comble pour un homme intelligent comme lui.
A l'autre bout du fil, Christie contemple l'appareil. A la peur, qui la torture depuis la visite de l'enquêtrice, vient s'ajouter l'angoisse. Celle d'être abandonnée lorsqu'un homme ne vous consacre que quelques heures par semaine. Abandonnée, quand il vous dit : "Je ne veux pas de cet enfant"... Elle le sait depuis longtemps, Christie.
Mais la voilà qui, tout à coup, se sent vraiment abandonnée pour la première fois. Parce qu'il a raccroché, alors qu'elle meurt de peur, qu'elle sanglote de peur en fixant devant elle sur la table la carte de visite de l'enquêtrice, avec son numéro.
Et si elle lui racontait tout ? Si elle le dénonçait, lui ? Non, ce ne sont que des menaces, l'administration n'a pas le droit de l'obliger, c'est impossible, et pourtant...
Alors elle n'a qu'à partir. C'est ça, partir, et le laisser se débrouiller seul avec la justice. Il n'avait qu'à répondre, il n'avait qu'à l'aider, lui dire quoi faire. Puisqu'il ne veut pas, elle va disparaître, c'est le mieux. Ainsi personne ne remontera la piste jusqu'à lui, puisque personne ne sait qu'ils sont amants.
En une minute ......... Christie s'est décidée. Elle quitte le bureau, rentre chez elle, et fait sa valise, très vite. A la concierge étonnée, elle dit :
"Je pars pour plusieurs semaines, une histoire de famille."
Et elle se réfugie à l'hôtel. Car elle ne sait pas où aller, et elle n'a pas suffisamment d'agent sur elle pour un voyage à l'étranger.
Une semaine passe. Elle imagine que Jean doit s'inquiéter, il a dû téléphoner dix fois depuis son départ, mais tant pis. Il faut que l'enquête de l'administration se tasse, elle reprendra contact plus tard.
Quinze jours passent. Christie passe le plus clair de son temps enfermée dans sa chambre d'hôtel. La peur commence à s'évanouir. Lorsqu'on frappe à sa porte, elle ouvre sans méfiance...

"Bonjour, mademoiselle, police..."

On l'a retrouvée fort simplement, par les fiches d'hôtel déposées à la préfecture de police.
L'homme est chargé de la conduire auprès d'un juge d'instruction qui réclame son témoignage. Une information a été ouverte. Christie doit justifier des conditions dans lesquelles elle élève son enfant.
Le juge est un homme. Il a le visage sévère.

"Mlle Nils, enquêtrice de l'Assistance publique, a signalé que vous refusiez de vous soumettre au contrôle ?"

Christie se tasse sur sa chaise.

"Monsieur le juge, j'ai une déclaration à faire.
- Je vous écoute.
- Mon enfant est mort.
- Mort ? Mort comment, vous n'avez pas signalé ce décès à l'état civil ?
- Non.
- Pourquoi ? Il est mort d'une manière anormale ?
- C'était un accident...
- Puisque c'était un accident, je ne vois pas pourquoi vous ne l'auriez pas déclaré !
- Nous nous somme affolés.
- Qui nous ?
- Le père et moi.
- Qui est le père ?"

Christie se tait, en se mordant les lèvres.

"Qui est le père, mademoiselle ?
- Jean S... Il est industriel, il est marié, vous comprenez ?
- Peu importe. Que s'est-il passé ?
- Le bébé est mort dans un accident de voiture, deux jours après sa naissance. C'était dans sa voiture, sa voiture à lui. Il ne pouvait pas déclarer l'accident sans que tout le monde sache.
- Sache quoi ?
- Qu'il était le père de l'enfant, mon amant, et sa femme aurait tout appris."

Le juge a l'air passablement dégoûté lorsqu'il demande :

"Qu'avez-vous fait de l'enfant ?
- C'est lui qui l'a enterré."

Christie est en prison depuis deux heures lorsqu'un policier se présente dans le bureau du P.D.G Jean S... Il ne bouge pas un cil, en écoutant les motifs de cette visite surprise. Il renvoie sa secrétaire et demande qu'on ne le dérange pas. Puis il parle. Sèchement.

"Ma maîtresse a eu deux enfants. Elle les a placés à l'Assistance publique, et elle devait faire de même pour le troisième. Nous prenions des précautions pour que notre liaison ne soit pas connue. Dans ma position, c'est normal. Elle a dissimulé ses grossesses et accouché dans une clinique privée, différente à chaque fois. Elle venait d'accoucher d'une fille, avec difficulté, et le médecin ne voulait pas la laisser sortir. Je me suis donc chargé d'emporter l'enfant."

Il a dit "emporter" comme s'il s'agissait d'un paquet, et il continue sans s'émouvoir.


"J'ai placé le bébé dans un berceau, sur la banquette de la voiture et je suis parti en direction de La Haye. La clinique était à quarante kilomètres au sud de la ville. Je conduisais un peu vite. Dans un virage, ma voiture a dérapé, j'ai heurté le fossé, puis un arbre, et j'ai eu la chance de m'en tirer. L'enfant a été projeté contre le tableau de bord. Il est mort sur le coup.
"C'est là que j'ai pris la décision de l'enterrer. Je ne pouvais pas me présenter à l'Assistance publique avec un enfant mort. Je ne pouvais donner aucune explication, sans que ma liaison avec Christie ne devienne évidente. Christie a compris d'ailleurs. Je reconnais m'être affolé. J'aurais dû laisser les choses suivre leur cours, mais c'était inutile, au fond. Cela ne changeait rien à la mort de l'enfant.
- Et vous l'avez enterré où ?
- Dans un champ à quelques kilomètres de ma propriété de campagne.
- Je suis obligé de vous arrêter, monsieur, l'enquête ne fait que commencer, et le juge vous a déjà inculpé d'homicide, de non assistance à personne en danger, et d'inhumation illégale, sur le témoignage de la mère de l'enfant.
- Puis-je prendre contact avec mes avocats ?
- Faites..."

Il prévient ses trois avocats, avec précision et sans mots inutiles, puis il demande à sa secrétaire de téléphoner à sa femme.
"Quelle se mette en rapport avec les avocats, ils lui expliqueront...

Parce qu'il ne prend pas, même pas, la responsabilité d'annoncer à sa femme qu'il la trompe depuis dix ans, et qu'il est un assassin présumé. Car il est un assassin présumé. Le juge le lui fait comprendre immédiatement :

"Vous affirmez qu'il s'agissait d'un accident. L'autopsie prouvera peut-être le contraire. N'avez-vous pas cédé à un autre affolement ? N'avez-vous pas supprimé consciemment cet enfant pour vous en débarrasser ?
- Monsieur le juge, soyons logiques. Les deux premiers ont été confiés à l'Etat. Le troisième devait l'être également, je n'avais aucune raison de le tuer. Je ne suis pas un monstre. ... Rolling Eyes
- Alors pourquoi vous être affolé à ce point ? Un accident est un accident l'enquête ne vous aurait pas inquiété outre mesure.
- Je suis marié. Ma femme ne devait pas savoir. Personne ne devait savoir. Ma maîtresse était entièrement d'accord à ce sujet.
- Mais pourquoi faire des enfants dans ce cas ? Il existe des moyens, tout de même...
- Je vous comprends, monsieur le juge, mais dans ma famille et dans mon milieu, nous n'utilisons pas ces moyens-là. Nous sommes protestants pratiquants, et je refuse l'avortement.
- Je ne parlais pas de cela, mais de contraception tout simplement.
- Il me semble que vous abordez là un sujet privé, et qui n'a rien à voir avec les faits qui me sont reprochés. Permettez-moi de ne pas répondre à cette question".

Ce n'était même pas une question de la part du juge. Plutôt une simple constatation.
Lautopsie ne donna rien de précis. Plusieurs mois avaient passé, l'enfant garderait pour toujours le secret de sa mort. Il n'avait pas été abandonné, lui, il avait eu moins de chance. Peut-être s'agissait-il vraiment d'un accident, d'ailleurs. Mais qui peut dire la part d'inconscient qui préside à ce genre de chose ? Pourquoi le père avait-il placé l'enfant sur la banquette avant, au risque du moindre coup de frein ? Pourquoi roulait-il si vite ?
Parce que l'enfant ne comptait pour lui que dans la mesure où il voulait s'en débarrasser. Et se débarrasser d'un être, c'est déjà le tuer dans son esprit, même s'il s'agit en fin de compte d'un accident.

La loi hollandaise est plus sévère que la nôtre dans ces cas-là. Jean S... fit sept ans de prison, et Christie trois ans pour complicité. Leur conformisme ridicule et criminel valait au moins cela.
Leur lâcheté beaucoup plus.


FIN

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Martine

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MessageSujet: Re: Encore du Pierre Bellemare.......    Jeu 15 Juin - 8:52

J'ai de la lecture en retard: je m'y mets!
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epistophélès

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MessageSujet: Encore du Pierre Bellemare.......   Lun 19 Juin - 20:43

LA PARENTHESE DE MARJORIE

Il y a des êtres humains qui paraissent nés sur une autre planète. Physiquement, ils nous ressemblent. Ils ont une tête, des bras, des jambes, ils parlent, ils sont mariés, ils ont des enfants, ils travaillent. Mais tout cela n'est qu'une apparence.
En réalité, ces êtres-là, depuis leur naissance, vivent à côté de nous, en marge, dans un univers parallèle. Et nul ne sait à quoi ressemble cet univers. Ce n'est pas celui des fous. Celui-là, nous le connaissons un peu, car il arrive à des gens normaux d'y faire une incursion de temps en temps.
Non, c'est un univers inconnu d'où sort parfois un criminel, par exemple. Mais pas forcément. Un être qui a fait quelque chose d'incompréhensible, de bizarre, de totalement illogique. A cet être-là, nous, c'est-à-dire la société ou la justice, nous demandons :
"Mais pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi ?
Et l'autre répond :
"Je ne sais pas. Je l'ai fait, c'est tout."

Et c'est là qui'l ne faut pas confondre avec l'univers des fous. La justice sait bien, elle, faire la différence, lorsqu'elle ne reconnaît à ces êtres-là aucune circonstance atténuante. Les experts le savent bien eux aussi, lorsqu'ils les déclarent parfaitement sains d'esprit.
Marjorie D., cinquante ans, une Anglaise, mariée et mère de famille, a accompli un crime étonnant, en toute connaissance de cause. Et elle a répondu ce ce crime devant la justice anglaise, avec cette seule explication :
"Je l'ai fait. C'est tout."

C'est un petit pavillon de la banlieue de Londres. Avec des volets verts, un jardin minuscule, un morceau de gazon, et un lapin de céramique au milieu.
Dans la cuisine, il y a Marjorie et ses cinq enfants. Le petit déjeuner est servi. L'aîné a quinze ans, le plus petit cinq ans. Ils mangent avec appétit, et vont disparaître dans quelques instants au collège, ou à l'école.
Dans la salle de bains, il y a Peter. Le mari et le père de ses enfants. Il fait sa toilette en chantant un air de la Traviata. Peter a cinquante-quatre ans, il est ouvrier spécialisé dans une usine d'aéronautique. Bon salaire, et aucun souci matériel.
Dans le jardin, il y a le chien, un cocker noir de deux ans. Il dort, le nez dans ses pattes. Non loin de lui, un chat angora, aussi blanc que le cocker est noir.
C'est un tableau paisible, que les voisins connaissent bien. Marjorie et Peter sont mariés depuis dix-huit ans. Ils habitent ce pavillon depuis quinze ans. Ils n'ont pas de dettes, pas d'ennemis, les enfants sont en bonne santé, ils se disputent normalement, le mari n'est pas buveur, sa femme ne le trompe pas. Bref, rien, absolument rien, ne menace ce petit univers où rien ne cloche apparemment.

Nous ne pouvons révéler ni le nom de cette famille, ni les détails qui pourraient la faire reconnaître, car ils ont le droit d'oublier aujourd'hui ce qui s'est passé ce matin-là.
Ce matin-là, un 17 avril, les enfants sont maintenant à l'école, Peter à son travail, le chien dans la cuisine, et le chat sans son panier.
Marjorie ferme la porte du pavillon. Elle est vêtue d'un imperméable bleu, d'une robe grise, et a mis un foulard sur sa tête. Elle ne porte pas de sac, elle s'en va, les mains dans les poches de son imperméable. Marjorie est une femme de taille moyenne, 1,65 m, de corpulence raisonnable, puisqu'un peu mince, 52 kilos. Cheveux châtains courts, nez droit, yeux bleus, menton petit.
Elle s'éloigne dans la rue, bordée de petits pavillons, semblables au sien. Et elle disparaît. Non seulement au bout de la rue, mais complètement. On ne la reverra plus.
Le soir, à dix-huit heures, Peter trouve la maison fermée à clef et les enfants assis dans le jardin en rang d'oignons et affamés.

"Où est votre mère ?
- On ne sait pas. On a demandé à la voisine, elle ne l'a pas vue de la journée."

Légèrement inquiet, Peter lâche sa tribu dans la cuisine et la laisse dévaliser le réfrigérateur. Il entreprend la quête habituelle en pareille circonstance.
Le frère de Marjorie répond au téléphone qu'il n'a pas vu sa soeur, les amies font la même réponse, et immédiatement Peter songe à l'accident. Il fait alors le tour des hôpitaux, et atterrit finalement au poste de police, vers onze heures du soir. Cette fois, il est effrayé :

"Ma femme a disparu. Vraiment disparu. Elle ne fait jamais ça, vous comprenez ? Elle dit toujours où elle va et ce qu'elle fait. Si elle est en retard, elle téléphone, si elle va voir sa famille, elle laisse un mot. Nous avons cinq enfants, et elle s'en occupe, elle est toujours là. Il lui est arrivé quelque chose de grave. J'en suis sûr."

Le pauvre homme va passer la nuit assis sur une banquette de bois, à sursauter au moindre coup de téléphone.
Au matin, les policiers lui conseillent de rentrer chez lui et d'attendre. Un avis de recherche est diffusé. Attendre. Attendre, il n'y a que cela à faire. Les jours passent. Les enfants pleurent, Peter demande un congé exceptionnel, pour s'occuper d'eux, et surtout pour participer à l'enquête d'aussi près que possible.
La disparition soudaine de son épouse est tellement extraordinaire qu'il vit en permanence sur les nerfs, il dévisage toutes les femmes dans la rue, se précipite à la morgue tous les jours, sans qu'on le convoque, et se demande sans répit : mais où est-elle allée ?
Personne ne l'a vue. Aucun témoin n'a pu donner la moindre indication. Les gares, les aéroports, les magasins, il a tout fait. Marjorie s'est volatilisée.

Il faut remarquer (cela évite des suppositions inutiles) que le mari n'est soupçonné à aucun moment. De son côté, la situation est nette. Il ne s'est pas disputé avec sa femme, rien, absolument rien ne permet à la police d'envisager un meurtre dont il serait responsable. Heureusement pour lui d'ailleurs puisque ce n'est pas le cas.

Cela dit, les jours passent, et les semaines. Cinq semaines en tout. Et puis, le 27 mai, à neuf heures du soir, un policier se présente à la porte du petit pavillon, le chien aboie, les enfants et leur père sont réunis au salon. Peter est occupé pour la centième fois à éplucher les affaires de sa femme, dans l'espoir d'y découvrir un indice quelconque. Le policier considère un moment cette famille rassemblée tristement autour des vêtements et des papiers de Marjorie.

"C'est une mauvaise nouvelle, monsieur, je le crains. Un pêcheur a découvert le corps d'une femme dans la Tamise. Nous venons d'être alertés. Malheureusement, le signalement correspond à celui de votre épouse. Il faut venir l'identifier."

Peter se lève, blême. Il attendait cette minute en priant pour qu'elle n'arrive pas. Il espérait jusqu'au bout que Marjorie avait fait une fugue, inexplicable, certes, mais qu'elle était vivante, et qu'il la reverrait. Il trouve encore la force de calmer les enfants.

"Ne bougez pas. Et ne pleurez pas, surtout. Ce n'est peut-être pas maman. Je vais voir, attendez-moi sagement."

Peter marche le long des couloirs blancs de la morgue de Londres. Tandis qu'un policier lui explique l'essentiel :

"Le corps est à peu près conservé, le visage aussi. L'identification est relativement facile. A part les indications que vous avez déjà données, y a-t-il un signe particulier ?
- Non... rien. Une cicatrice d'appendicite, sur le côté droit.
- Rien d'autre ? Pas de grain de beauté, de trace de vaccin ?
- Non...
- Vous savez dans ces cas-là, la moindre petite plaie, un ongle de travers, le plus petit détail, peut nous aider.
- Je la reconnaîtrai, si c'est elle. Je connais Marjorie, je connais bien ma femme, vous savez. Je la reconnaîtrais si c'est elle.

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epistophélès

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MessageSujet: Encore du Pierre Bellemare.......   Mar 20 Juin - 0:29

Le chariot et le drap blanc sont là, devant Peter. Il retient sa respiration, il croise les doigts enfantinement derrière son dos, comme s'il pouvait conjurer le sort.
Mais c'est elle. Elle a ce visage étrange et terrifiant des êtres que la mort habite depuis longtemps déjà. Mais c'est elle. Ce sont ses cheveux, son nez, sa bouche, ses mains. Des mains nues, sans bijou, et sans alliance. Marjorie n'ne portait pas. Elle disait que les lessives abîmaient autant ses mains que les bijoux. Elle n'a plus de vêtements. Elle est morte nue et noyée, sans trace de violence, la petit cicatrice d'appendicite est là.
Peter serre les dents, car le spectacle est dur. L'infirmier laisse retomber le drap. Peter signe un papier d'identification. On y accroche une étiquette au chariot avec le nom de Marjorie, c'est fini. L'angoisse est arrivée au bout. La torture est terminée.

Peter est veuf, ses enfants n'ont plus de mère. Marjorie s'est suicidée, selon toute vraisemblance, en se jetant dans le fleuve. Elle ne savait pas nager, elle s'est noyée.
Il y a l'enterrement, la tombe de granit. Et Peter reprend le dessus. Il faut bien.


Quatre mois passent et quelques jours. L'automne est là. La soirée est douce. Dans le pavillon aux volets verts, il y a Peter dans la cuisine, qui prépare le thé avec sa fille Margareth, douze ans. John, quinze ans, fabrique une maquette de bateau dans sa chambre. Oliver, neuf ans, joue avec le chien, Stefanie, sept ans, lit un livre d'images avec son petit frère Eliot, cinq ans.
On frappe à la porte. Oliver et le chien courent à la porte. Le chien grondant, Oliver en lui hurlant de se taire...
Le soir tombe à peine, et la lumière du couloir éclaire une silhouette sur le pas de la porte. Une silhouette immobile, vêtue d'un imperméable bleu.
Le silence est tout à coup si bizarre que Peter crie de la cuisine :

"Qu'est-ce que c'est ? Qui est là ?"

Personne ne lui répond. Et le chien se met à grogner méchamment. Alors, de sa chambre, John dégringole en courant, Stefanie et Eliot se glissent dans le couloir, Margareth et son père les suivent. Le chien grogne toujours. La silhouette est toujours immobile sur le pas de la porte, et la voix redit :

"C'est moi."

C'est terrifiant. Marjorie est là. C'est elle, vivante, normale, avec son air habituel, ses cheveux, son foulard.
Peter à la tête qui tourne, les aînés se resserrent, s'imbriquent les uns dans les autres, pétrifiés de peur. Seul le petit dernier dit d'une voix claire, étonnée, un peu sanglotante :

"C'est maman... Papa, c'est maman ! Papa, elle est sortie de la tombe. C'est maman, hein ? Dis, papa... Papa ? C'est maman ?"

La suite est indescriptible. C'est un mélange de peur, de joie, de questions embrouillées. On tire Marjorie de tous côtés, mais Peter n'ose même pas l'embrasser.

"C 'est incroyable ! D'où sors-tu ? Où étais-tu ? On m'a montré une femme noyée, c'était toi. Je t'ai reconnue. Nous avons fait l'enterrement, Marjorie... Tu étais morte ! Mon Dieu, il faut prévenir la police, nous nous sommes trompés. Mais comment ai-je pu me tromper ? Je t'ai reconnue, vraiment... J'étais sûr que c'était toi !"

Marjorie a l'air un peu fatigué.

"Je t'expliquerai tout ça après, quand les enfants seront couchés."

Mais les enfants ont du mal à se coucher. Margareth, la petite fille, est d'ailleurs malade. Le saisissement l'a fait s'évanouir, elle a des nausées. Les autres sont tellement excités qu'ils refusent d'abandonner leur mère. Ils veulent savoir. C'est normal...

"Où t'étais, maman ?
- Pourquoi t'as rien dit ?
- Qu'est-ce que t'as fait ?
- T'as été malade ?

John fait le point.

"On a enterré quelqu'un à ta place, tu te rends compte ? Quelle histoire ! Quand les copains vont savoir ça. Alors qu'est-ce qui s'est passé ? Raconte, on a le droit de savoir."

Marjorie enlève son imperméable, se lave les mains, va dans la cuisine, se sert une tasse de thé, et consent à répondre.

"J'ai fait un voyage. Je suis partie parce que j'avais envie de voyager, mais c'est très compliqué, je vous dirai tout ça demain. Pour l'instant, je dois parler à votre père. Alors allez vous coucher. Soyez sages, je suis fatiguée, j'ai marché beaucoup et longtemps."

A une heure du matin, les enfants sont enfin couchés. Ils ne dorment pas, mais ils ont compris que leurs parents avaient des choses graves à se dire.
Graves. Oui. Peter le sent.

"Je dois prévenir la police, Marjorie, à cause de cette femme que l'on a enterrée, il faut qu'ils sachent très vite que ce n'est pas toi. Tu comprends, il y a d'autres gens quelque part qui se font du souci, qui sont malheureux. La famille de cette inconnue. Je sais trop ce que c'est moi !
- Tu as le temps, Peter. Cette femme n'a pas de famille.
- Comment le sais-tu ?
- Je vais t'expliquer, calme-toi. Elle n'a pas de famille, rien qu'une fille, dans un orphelinat, qu'elle a abandonnée il y a longtemps.
- Mais... tu la connais ? Tu sais qui c'est ? Tu savais qu'elle était morte ? Tu savais aussi qu'on l'a prise pour toi, alors ?
- Je le sais, Peter.
- Pourquoi n'as-tu rien dit ? Mais enfin explique-moi, tu disparais du jour au lendemain, sans rien dire, tu ne donnes pas de nouvelles, tu sais tout ce qui se passe, et tu reviens comme ça ? Qu'est-ce qu'il y a, Marjorie ? Tu as été malade ? On t'a fait du mal ? Il s'est passé quelque chose ?
- Je ne suis pas malade. Personne ne m'a fait de mal, écoute-moi bien, Peter. Tu vas voir, c'est simple. J'ai tué cette femme...
- Tué ? Toi, tu l'as tuée ? Pourquoi ?
- Je ne sais pas. Je l'ai fait, c'est tout.
- Elle t'avais fait quelque chose ?
- Non.
- C'est parce qu'elle te ressemblait ?C'est quelqu'un de ta famille, que je ne connais pas ?
- Non. C'est une inconnue. Voilà, je suis partie de la maison un jour, parce que j'avais envie de partir...
- Et les enfants, et moi ?
- Je n'y ai pas pensé, ça m'était égal, je partais, c'est tout. J'ai marché jusqu'à Londres. Et j'y suis restée.
- Comment as-tu vécu ?
- Normalement. Je suis allée dans un foyer d'accueil, je n'avais pas beaucoup d'argent, j'avais oublié d'en emporter. Ce n'était pas cher, j'avais un lit, et un repas par jour.
- Mais qu'est-ce que tu faisais toute la journée ?
- Rien. Je me promenais, je lisais les journaux. Je parlais avec les gens. Un jour j'ai croisé cette femme, elle s'appelle Lydie, je crois, oui, c'est ça Lydie.
- Celle qu'on a prise pour toi ?
- Oui...
- Elle te ressemblait beaucoup ! J'ai vraiment cru, j'étais sûr !
- Oh ! Pas tellement. Le visage, le corps c'était à peu près ça. Mais tu sais, les femmes comme moi, il y en a beaucoup. Tu l'as reconnue parce qu'elle était morte et un peu défigurée sûrement, ça arrive souvent.
- Bon. Mais tu ne l'as pas tuée, hein ? Tu plaisantes ? C'est pas vrai ? Elle s'est noyée toute seule ?
- C'est moi qui l'ai poussée dans l'eau. La nuit. On se promenait, on discutait, et puis je l'ai poussée. Elle ne savait pas nager, et puis l'eau était froide. J'ai regardé un moment, elle a coulé assez vite, finalement.
- Mais tu es un monstre ! Mais pourquoi, bon sans, pourquoi ?
- Je ne sais pas, je te dis ! Je l'ai tuée comme ça.
- Tu voulais qu'on la prenne pour toi ? C'est ça ?
- Non. J'ai vu dans les journaux que tu avais cru me reconnaître. C'était une coïncidence curieuse.
- Ecoute, Marjorie, tu me racontes des histoires ! Cette femme était nue, elle s'est suicidée, c'est pas possible autrement.
- Mais non. Elle s'est déshabillée exprès. C'était pour un client, elle était prostituée...
- Mais tu m'as dit que tu marchais avec elle, que vous discutiez !
- Oui, on discutait de ses clients. Elle me disait : "J'ai un truc : quand je ne vois pas d'homme à l'horizon, je me déshabille sur le quai. Il y a toujours un automobiliste qui s'arrête. Ca marche une fois sur deux."
- Elle l'a fait ?
- Oui...
- Et tu l'as poussée dans l'eau tout de suite ?
- Je crois, oui...
- Qu'est-ce qui t'a pris ?
- Je ne sais pas. Je l'ai fait, c'est tout.
- Marjorie, tu es devenue folle ou tu fais une dépression nerveuse. C'est pas possible, ce n'est pas toi, ou alors il y a une raison, et je veux savoir, tu comprends. Je veux savoir !

- Il n'y a rien à savoir...
- Mais enfin, tu ne te sens pas différente ? Tu n'as pas eu peur ? Pas de remords ?
- Non.
- A quoi pensais-tu, bon sang, tu pensais bien à quelque chose ?
- Rien de spécial.
- Et ça ne te paraît pas monstrueux ?
- Non.
- Pourquoi es-tu revenue ? Ca non plus, je ne comprends pas.
- Je suis revenue parce que j'avais envie de revenir. Mais il y a un ennui, c'est que je ne vais pas rester. La police va me mettre en prison. C'est normal. Tu sais j'ai réfléchi à tout ça en revenant de Londres. Tout ce que je peux dire, c'est que je ne suis pas folle, je ne crois pas. Je n'ai pas l'impression d'avoir changé en quoi que ce soit. Je sais que j'ai commis un crime, mais ça ne me paraît pas extraordinaire. Je sais aussi que je ne peux pas rester avec vous, toit et les enfants. Je dois aller en prison. Tu vas le dire à la police bien sûr, c'est normal, et si tu ne le disais pas, je ne pourrais pas rester ici de toute façon. Mais au fond ça m'est égal. Je vivrai aussi bien en prison. La difficulté ce sera d'expliquer tout ça à nouveau. Je vois bien que ne me comprends pas. Les autres ne comprendront pas non plus.
- Et toi tu comprends ?
- Moi ? Je ne sais pas. Je crois qu'il n'y arien à comprendre.
- Mais Marjorie, tu es folle ! Je te jure que tu es folle ! Tu as tué quelqu'un et ça ne te fait rien ? Tu trouves ça normal ? Un jour ou l'autre tu vas recommencer !
- Je ne sais pas. Je ne crois pas. Tout ce que je peux dire, c'est que je suis normale, je vais bien. Je reconnais même que mon départ était bizarre pour vous, que ce crime est affreux pur vous. Mais pas pour moi.
- Et si quelqu'un voulait t'assassiner, toi, ou moi, ou les enfants, tu trouverais ça normal ?
- Non."

Pauvre Peter. C'était lui qui se sentait devenir fou peu à peu.

Marjorie est partie avec les policiers. Peter a dit aux enfants que leur mère était très malade et qu'on allait l'enfermer. Il le croyait fermement, Peter, il se disait : ma pauvre femme est devenue "dingue" tout d'un coup. Mais non. Après une longue enquête et des vérifications, la police a acquis la certitude que le crime avait bien été commis par Marjorie. Elle avait même ramassé les vêtement de sa victime, qu'elle avait rapportés au foyer.
Alors il y eu procès. Les experts ont dit de Marjorie qu'elle était en pleine possession de ses facultés intellectuelles. Atteinte d'aucune maladie mentale. Même pas d'un dédoublement de personnalité.
Ils ont avancé une hypothèse hardie. Marjorie aurait vécu sa fugue et le crime comme une parenthèse dans sa vie. Mais toute parenthèse s'ouvre et se ferme. Or la parenthèse de Marjorie était ouverte, elle n'étais pas refermée, et ne le serait peut-être jamais. Comme, peut-être, elle n'avait jamais été ouverte. En somme, la vie de Marjorie pouvait être une parenthèse depuis sa naissance.
Débrouillons-nous avec cela? Notre pauvre logique aurait tendance à conclure : puisque cette femme vit entre parenthèses, c'est qu'elle est folle, mais on nous répond non.
Juridiquement responsable, Marjorie est en prison, pour la vie. Aucun soin particulier ne lui est donné, d'ailleurs, elle a refusé d'être soignée, et elle en avait le droit. Elle vit normalement, sans agressivité particulière. Elle s'ennuie en prison, c'est tout.
C'est tout. Mais ça fait peur.


FIN
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Jean2

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MessageSujet: Re: Encore du Pierre Bellemare.......    Jeu 22 Juin - 8:36

Un peu compliqué l'histoire de la parenthèse ... king
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Martine

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MessageSujet: Re: Encore du Pierre Bellemare.......    Ven 23 Juin - 11:21

Bah ce n'est qu'une parenthèse dans l'histoire !  Very Happy
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MessageSujet: Re: Encore du Pierre Bellemare.......    

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Encore du Pierre Bellemare.......
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