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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 P. Bellemare-J-F Nahmias

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epistophélès



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MessageSujet: P. Bellemare-J-F Nahmias   Mar 25 Oct - 1:39

CRIMES DE SANG

Cache-cache avec la mort

Il fait très beau ce 14 décembre 1984 ; le soleil est radieux et la chaleur est même assez lourde, car nous sommes à Rio et c'est, làèbas, le début de l'été. Linda Alvarès sourit, assise dans l'autobus qui la ramène chez elle. Linda Alvarès est heureuse, malgré une période plutôt difficile sur le plan personnel... L'étonnant sentiment de liberté qu'elle ressent en cet instant tient au fait qu'elle vit une journée inhabituelle. Ce matin, elle s'est rendue, comme de coutume, à son travail, dans une compagnie d'assurances du centre de Rio, et elle a dû rebrousser chemin. La maison était en grève. A un peu moins de dix heures, elle se trouve donc dans l'autobus du retour en direction de chez elle.
Linda Alvarès promène son regard sur les passagers. Elle est jolie, pas loin d'être ravissante. Elle a juste trente ans, elle est blonde aux yeux bleus, avec beaucoup de classe. Dommage que Vasco ne partage pas cet avis ! Vasco, trente ans également, est son mari... Enfin, plus pour très longtemps : ils sont en instance de divorce.
C'est lui qui a tout fait, tout voulu. Après seulement trois ans de mariage, il s'est révélé sous un jour tout à fait nouveau : injuste, violent et surtout infidèle. Depuis quelque temps, il avait une maîtresse, une certaine Paola, et il a déclaré tout de go à Linda qu'il voulait divorcer pour l'épouser... Après beaucoup de larmes, de cris, Linda a fini par capituler. Maintenant, elle en a pris son parti.
Le temps de la sagesse est arrivé. A trente ans, elle se dit qu'elle pourra très bien refaire sa vie.
Linda Alvarès sursaute... En gros titre sur le journal de son voisin d'en face, elle vient de lire :"ESCADRONS DE LA MORT". Comme tous les Brésiliens, elle a gardé une frayeur instinctive pour ce mouvement secret qui a semé la terreur pendant la dictature, commettant des centaines d'assassinats politiques dans tout le pays.
Mais ce n'est pas de politique que parle l'article du monsieur d'en face. Il est très curieux, d'ailleurs, cet article, que Linda s'est mise à lire à l'envers !

"Encore une femme assassinée à Rio, a écrit le journaliste. Comme les autres, Maria Da Silva était en instance de divorce. COmme pour les autres, la police suspecte son mari de l'avoir fait assassiner par un ancien membre des escadrons de la mort pour ne pas payer la pension alimentaire. La malheureuse a été tuée d'une balle dans la nuque, tirée par un revolver de gros calibre, une arme de professionnel. C'est le dixième à Rio depuis le début du mois."

Linda Alvarès se met à frissonner. Elle n'aime pas cette histoire.
Elle se sent étrangement mal à l'aise... C'est évidemment à cause du sort de ces pauvres femmes. Pour quelle autre raison serait-ce ?
Parce qu'elle aussi est en instance de divorce ? Parce qu'elle va retrouver dans quelques instants Vasco qui , en tant que dessinateur, travaille seul à la maison ? C'est absurde ! Tout s'est très bien passé entre Vasco et elle, même si par moments, à la réflexion, elle a surpris dans le regard de son mari une lueur inquiétante.
Linda Alvarès se retourne vivement... En passant derrière elle, un voyageur l'a frôlée et elle a cru sentir quelque chose de métallique sur sa nuque. C'est alors seulement qu'elle se rend compte qu'elle est arrivée à sa station. Elle bouscule tout le monde et se retrouve devant son immeuble, hors d'haleine, les jambes coupées. Instinctivement, au lieu d'emprunter le milieu du trottoir, elle se cache derrière un des arbres de l'avenue, puis court jusqu'au suivant...
Elle arrive pourtant sur son palier, sans encombre. Instinctivement, au lieu de sonner ou d'ouvrir normalement, elle tourne sans bruit la clé dans la serrure, s'arrête dans l'entrée et reste paralysée, tandis qu'elle laisse la porte ouverte. Là-bas, dans son bureau, Vasco est au téléphone. Elle entend très bein ce qu'il dit. Il parle d'une voix bizarre.
- Je viens de déposer la somme convenue à l'endroit convenu. Comment pourrais-je vous recontacter ? ...Attendez. Je note... Café de l'Univers, à dix-huit heures ? Pas de problème. Je la convaincrai sans difficulté. Notre divorce se passe bien. Elle ne se méfiera pas.

La conversation s'arrête là et Vasco raccroche. Linda, quant à elle, fait preuve d'un sang-froid qui la stupéfie. Elle fait demi-tour sur la pointe des pieds, referme la porte sans bruit, reprend l'ascenseur et se retrouve dehors.
Une fois dans la rue, elle allume une cigarette et se met à réfléchir. C'est dans les grandes occasions qu'on se découvre vraiment. Et Linda Alvarès, face à ce péril mortel, se comporte avec une maîtrise dont elle ne se serait jamais crue capable. Elle analyse la situation aussi froidement que s'il s'agissait d'une étrangère.
D'abord, elle n'a plus peur. Elle sait désormais que, pour l'instant, elle ne risque rien. C'était au tueur que téléphonait Vasco. Or celui-ci ne la connaît pas encore. C'est pour qu'il l'aperçoive que son mari va venir avec elle à dix-huit heures au café de l'Univers. C'est après seulement que l'ancien membre des escadrons de la mort accomplira sa besogne.
Linda marche calmement sous ces arbres, derrière lesquels elle se cachait il y a quelques minutes à peine. La réaction la plus logique serait d'alerter la police. Après la série d'assassinats, ses propos seraient certainement pris au sérieux, même s'ils n'apportent pas de preuve. Mais elle a mieux à faire. Elle se met à sourire. Le hasard vient de la rendre maîtresse du jeu, alors qu'elle aurait dû en être la victime. Elle sait tout et Vasco ne sait rien. Elle doit en tirer parti.
Elle jette sa cigarette sur le trottoir. Elle vient de trouver, et son idée est absolument géniale !

Il se fait tard, vaut mieux que je vous mette la suite demain. Hein, hein Exclamation Histoire de vous faire laaannnguir. ........ Razz ... clown

Un moment après, Linda Alvarès est de nouveau devant son appartement. Cette fois, elle sonne. Vasco lui ouvre et a un mouvement de surprise en la voyant. La jeune femme parle rapidement de la grève et de la raison de son retour à cette heure inhabituelle. Elle voit les traits de Vasco se détendre. L'inquiétude qu'elle avait observée un instant chez lui a disparu. Il n'a pas de soupçon. C'est parfait !
Vasco l'entraîne à l'intérieur, feignant la jovialité à merveille.
-Quelle bonne surprise ! On va pouvoir rester un peu tous les deux.
"J'ai un mari comédien, se dit Linda avec détachement. Non seulement c'est un assassin, mais c'est un comédien..." Elle répond, à son tour, avec le plus parfait naturel :
- Non, je vais en profiter pour faire des courses. Il y a longtemps que je voulais aller dans les grands magasins.
- Tu comptes y rester toute la journée ?
- Oui. Pourquoi ?
- Parce que j'avais l'intention de te chercher à la sortie de ton bureau et de t'emmener prendre un verre.
- M'offrir un verre ! Quelle idée ! Cela ne t'est pas arrivé depuis que nous étions fiancés.
- Justement. Comme nous allons nous quitter, cela me ferait plaisir. Que dirais-tu du café de l'Univers ? Je ne sais pas, moi... A dix-huit heures, par exemple.
Linda Alvarès a un charmant sourire.
- Eh bien, d'accord. C'est une excellente idée.

Café de l'Univers, dix-huit heures. Ce n'est pas par hasard que le tueur des escadrons de la mort a fixé comme lieu de rendez-vous cet établissement à la mode du centre de Rio. L'endroit est bondé. Il y a des jeunes et des moins jeunes, une foule animée et bruyante. Il est très facile d'y observer sans être vu.
Seul à une table, Vasco Alvarès affiche un sourire un peu nerveux. L'exécuteur est là, mais il ne sait pas où. Il ne connaît pas son visage. Il a eu un seul contacte, dans un bar, avec un intermédiaire. Celui-ci lui a indiqué la façon de procéder : mettre la somme dans une corbeille à papier convenue, accompagnée de sa photo à lui. Ensuite, il n'aurait qu'à attendre des nouvelles. Les nouvelles ont été ce coup de téléphone et le rendez-vous fixé par le tueur pour repérer sa proie.
- Bonjour, chéri !...
Vasco se sent glacé des pieds à la tête. Il se retourne et se trouve face à face avec une petite brune potelée d'une vingtaine d'années. Celle-ci le regarde avec inquiétude.

- Eh bien, chéri, qu'est-ce qu'il t'arrive ?
Vasco la fixe, la bouche ouverte, avec des yeux agrandis d'horreur. Il parvient à prononcer d'une voix étranglée :
- Paola !
Cette dernière a l'air de plus en plus inquiet.
- Eh bien oui, c'est moi. Tu n'es pas bien ? Tu veux que j'appelle un médecin ?
- Paola, qu'est-ce que tu fais là ?
- Justement ! J'attends que tu me dises ce qui se passe. Linda est venue à la sortie de mon bureau. Elle m'a dit : "Vasco vous attend au café de l'Univers." Je lui ai demandé pourquoi. Elle m'a répondu : "Il vous expliquera. C'est grave."
Vasco prend le bras de sa maîtresse.
- Allons-nous-en !
- Mais dis-moi...
Vasco Alvarès ne répond pas. Il la tire derrière lui, bousculant tout le monde sur son passage. Elle l'entend répéter :
- Trop tard ! C'est déjà trop tard !
Il la pousse dans sa voiture, qui était garée non loin, s'installe au volant, démarre sur les chapeaux de roues et c'est alors seulement qu'il lui explique la vérité : le contrat qu'il avait passé avec un tueur pour assassiner Linda et ne pas payer la pension alimentaire, la manière dont Linda l'a appris, sans doute en surprenant la conversation téléphonique et l'horrible réplique qu'elle a imaginée en envoyant sa rivale à sa place. Paola, qui n'était au courant de rien, a un cri d'horreur.
- Mais tu es un monstre !
- Ce n'est pas le moment de me faire la morale. Il faut que tu sauves ta vie !
- Il n'y a qu'une chose à faire : tu vas immédiatement trouver ce type et lui dire que ce n'est pas moi.
- Mais je ne peux pas !
En phrases hachées, Vasco raconte les précautions dont s'entourent les escadrons de la mort pour ne pas être pris, le rigoureux anonymat qui est le leur. Il conclut d'une voix paniquée ;
- Je n'ai aucun moyen d'arrêter ça ! On va s'en aller tous les deux à l'étranger, très loin, le temps qu'ils nous oublient.
La voiture est arrivée devant l'immeuble de Vasco Alvarès. Ce dernier descend rapidement.
- Je vais chercher de l'argent. Attends-moi là...
Mais Paola sort, elle aussi du véhicule.
- Jamais de la vie ! Je ne pars pas avec un assassin.
Vasco se plante devant elle.
- Ne fais pas l'idiote. C'est ta seule chance. Ils vont te tuer.
- Lâche-moi ou je crie !
Mais Paola ne crie pas. Elle reste pétrifiée sur le bord du trottoir, de même que Vasco. Linda vient de sortir de l'immeuble, une valise à la main. Elle les aperçoit, a un sursaut, puis se reprend et vient vers eux.
- Vous voyez ; je m'en allais. Eh bien, je vous souhaite bonne chance. Je crois que vous en avez besoin.
Vasco est tellement sidéré qu'il ne peut prononcer un mot ; mais Paola s'approche d'elle.
- Linda, pourquoi avez-vous fait cela ? Tout se passait bien. Vous étiez d'accord pour divorcer.
- C'est vrai.
- Nous nous sommes vues souvent. Vous avez toujours été très aimable. Il n'y a jamais eu de haine entre nous.
- C'est vrai.
- C'est Vasco qui a tout fait. Je n'étais au courant de rien, je vous le jure ! Il vient seulement de me l'apprendre.
- J'en suis certaine.
- Alors pourquoi m'avez-vous fait cela ? Je suis innocente.
Linda Alvarès a un sourire.
- Moi aussi j'étais innocente. Et j'étais pourtant promise à la mort. Je n'ai fait que remplacer une innocente pour une autre. Cela dit, je vous souhaite encore une dois bonne chance, Paola, sincèrement...

18 décembre 1984. Il fait toujours aussi beau sur Rio. L'été s'annonce splendide. L'air conditionné fonctionne à plein rendement dans le bureau du commissaire Galvao, dans le quartier central de Rio. Le commissaire Galvao est quelqu'un dans la police brésilienne ; il ne compte plus les succès, malgré ses quarante ans.
C'est à ce titre qu'il a été chargé de l'affaire des assassinats de femmes en instance de divorce. Et c'est à ce titre qu'il a en face de lui Linda Alvarès.
Celle-ci est parfaitement calme. Elle n'a rien perdu de sa ravissante beauté, mais elle n'a plus l'air heureux qu'elle avait naguère.
Le commissaire Galvao la regarde posément.
- J'attends beaucoup de votre témoignage, madame. Vous êtes en quelque sorte le personnage centras de cette affaire.
- Pas "en quelque sorte", monsieur le commissaire, je suis le personnage central de cette affaire.
- Vous connaissiez donc la victime, mademoiselle Paola Carvalho, abattue non loin de chez vous d'une balle dans la nuque ?
- Parfaitement. C'était la maîtresse de mon mari.
- Le tueur, Ruy Gomez, ancien membre des escadrons de la mort, a été arrêté sur place par un agent. Le connaissiez-vous ?
- Non. Lui, je ne le connaissais pas.
- Une fois arrêté, Ruy Gomez a mis en cause votre mari qui lui aurait commandité ce meurtre. Le saviez-vous ?
- Oui.
- Alors que s'est-il passé, madame Alvarès ? Pourquoi le tueur a-t-il exécuté la maîtresse de votre mari et non vous même ?
- Parce que j'ai fait le nécessaire.
- Pouvez-vous expliquer en quoi consistait ce nécessaire ?
En quelques phrases, Linda Alvarès explique comment elle a envoyé Paola à sa place au café de l'Univers. Le commissaire Galvao se tait.
- Je vois... C'était en quelque sorte de la légitime défense.
- Pas "en quelque sorte", monsieur le commissaire. C'était de la légitime défense.

Le commissaire Galvao regarde cette femme qui, elle-même, le fixe avec détermination. Il a suffisamment d'expérience humaine pour se rendre compte que cette froideur glaciale, cette apparente insensibilité ne sont que la conséquence d'un choc profond. Placée brutalement devant une situation de péril extrême, Linda Alvarès a eu un réflexe d'autodéfense. Elle a puisé dans le fond 'elle-même l'ingéniosité et le sang-froid nécessaires. Le commissaire change de sujet.

- Votre mari est en fuite. Auriez-vous une idée où il peut être ?
- Oui, à Manaos. Il parlait souvent d'aller là-bas et de vivre dans un des derniers endroits sauvages de l'Amazonie. C'est sûrement ce qu'il a essayé de faire.

Vasco Alvarès a été arrêté trois jours plus tard dans les faubourgs industriels de Manaos. Il errait, affamé et à bout de forces. Depuis longtemps, l'Amazonie n'était plus le refuge des fuyards qu'elle était, du temps du bagne de Cayenne. Elle n'était plus qu'une province comme les autres où les étrangers se font remarquer.
Linda Alvarès avait donc triomphé sur toute la ligne : son mari et le tueur à sa solde étaient sous les verrous, sa rivale sous terre. Elle avait gagné mais elle se serait bien passé de cette victoire. Elle savait qu'elle resterait pour toujours marquée par sa partie de cache-cache avec la mort.


FIN


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MessageSujet: P. Bellemare-J-F Nahmias   Mer 26 Oct - 15:01

VERMEER BIS

A l'époque où les nazis occupaient la presque totalité de l'Europe, ils avaient retrouvé, avec une grande facilité, la mentalité du pillard. Les assassins et pillards vont très souvent de pair, et les officiers nazis ne se privèrent pas de voler un nombre considérable d'oeuvres d'art. Des trains entiers chargés de tableaux, de sculptures, partaient pour l'Allemagne, précieusement gardés ceux-là, entourés de mille précautions. La technique allait du vol pur et simple à la spoliation des personnes déportées en passant par le pillage au coup par coup des musées et galeries d'art, et aussi à la vente secrète par filière clandestine.
Toutes les oeuvres d'art européennes n'étaient pas exposées. Des collectionneurs inconnus se cachant par-ci, par-là, des indicateurs se spécialisèrent dans ce genre de renseignements. Trouver l'oeuvre, et la proposer aux Allemands à l'achat. Ces collaborateurs n'attendaient en principe à la vie de personne, mais à la culture des peuples, au bénéfice des nazis, et au leur. Pas joli.

Goering, prénom Hermann, ministre de l'Intérieur du Reich, chef de la Gestapo, et grand orfèvre en matière de propagande nazie, fut le plus grand de ces voleurs. Le plus grand de ces pillards, et aussi, probablement, le plus grand parmi les acheteurs. Il s'était constitué un musée digne du Louvre, à faire périr de jalousie l'ensemble des amateurs texans, qui ne sont pas des moindres.

Dès la fin de la guerre, en 1945, des commissions d'enquête sont constituées. Police militaire et experts de tous les pays européens partent ainsi à la recherche des trésors volés.
Il s'agit de les restituer à leurs propriétaire, de découvrir les complices des vols, et de les traduire en justice.
Dans une mine de sel en 1945, près de Salesbourg, en Autriche, une de ces délégations néerlandaises assiste à l'inventaire d'une partie des trésors de Goering, enfouis là, en attendant des jours meilleurs... Et parmi ce trésor, une toile intitulée Le Christ et la femme adultère. Elle représente Jésus bénissant la pécheresse et lui donnant son pardon, devant deux personnages témoins.
Les experts néerlandais ont un haut-le-coeur. Ils ont immédiatement remarqué, en haut, dans l'angle et à gauche, la signature fantastique : "I. V. Meer."
Cette toile est un Vermeer. Son authenticité ne fait aucun doute pour les experts, extasiés. Car les Vermeer sont très rares. Ce n'est pas un peintre comme les autres, ce Vermeer. Oublié durant près de deux siècles, il n'a été redécouvert qu'en 1860 par un critique d'art admiré alors par les impressionnistes, et révélé en France par Marcel Proust. De nos jours, à peine quarante tableaux lui sont attribués. Il peignait très lentement. Chaque oeuvre lui prenait des mois. A Delft, sa ville natale, il ne connut pas de grands succès, il était pauvre, mourut pauvre. Mais depuis le dix-neuvième siècle, une oeuvre de Vermeer de Delft représente une fortune... Et la découverte d'un nouveau Vermeer est un événement considérable.


Vais faire la vaisselle, je reviens. ... Very Happy
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MessageSujet: P. Bellemare-J-F Nahmias   Mer 26 Oct - 16:55

Qui a vendu à Goering ce tableau venant de Hollande et qui fait donc partie du patrimoine national hollandais ? Le vendeur collaborateur est coupable de haute trahison.
Un capitaine de l'armée néerlandaise interroge plusieurs intermédiaires dont la culpabilité a déjà été établie, et qui ont intérêt à rendre service. L'un d'eux connaît l'histoire de Vermeer.
- Goering l'a payé un million six cent cinquante mille florins, en nature.
- En nature ? Comment ça ?
- Il a rendu à la Hollande environ deux cents toiles, colées par les nazis, pour obtenir celle-là. Drôle d'affaire. Dans les deux cents qu'il a rendues il y en avait de plus intéressantes... Le Christ et la femme adultère valait beaucoup moins en valeur globale.
- Qui a servi d'intermédiaire ?
- Si je le savais je vous le dirais.
- Qui peut savoir ?


De nom en nom, de piste en piste, le capitaine de la police néerlandaise et son expert finissent par dénicher une adresse : 321 Keizergracht, à Amsterdam.
Là, demeure un petit bonhomme étrange. Corpulence moyenne, il approche de la soixantaine, visage carré, expression froide, oeil dur, bouche amère. Il s'appelle Van Meegeren.
Les deux enquêteurs examinent la plaque :
"Van Meegeren-Artiste -peintre. Antiquaire." Ils observent aussi quelque temps les allées et venues du curieux bonhomme. Rien de suspect. Sinon que Van Meegeren n'a pas l'air d'un artiste, ni d'un peintre, ni d'un amateur d'art, encore moins d'un bohème. Il a l'air d'un petit bonhomme ronchon.
Le capitaine de police confie même à son équipier expert :
- Si Hitler avait fait profession d'artiste-peintre, il aurait cette tête-là, aujourd'hui.
Les deux enquêteurs se présentent donc à monsieur Van Meegeren avec une petite idée préconçue sur le personnage. Probablement peintre raté, sans envergure, ce ne doit pas être le bon intermédiaire pour un marché aussi gros avec Goering.
Utilisant la technique classique, qui a fait ses preuves, les deux hommes discutent avec l'antiquaire de la pluie et du beau temps en matière d'art et d'antiquité, déjeunent même avec lui, avant d'en venir franchement au but.
- Comment vous êtes-vous procuré Le Christ et la femme adultère ?
Réponse étonnante :
- En Italie...
C'est lui. C'est bien ce petit bonhomme insignifiant.
- En Italie ? Mais encore ?...
- Un marchand de tableaux est toujours discret...
- Monsieur Van Meegeren... il s'agit d'un renseignement sans grande importance, banal, mais essentiel pour notre travail. Répertorier les oeuvres, les restituer à leurs propriétaires véritables... c'est un véritable puzzle. A qui l'avez-vous acheté en Italie ?
- Une famille aristocratique... C'était en 1937... Elle tenait cette toile d'un héritage familial.
- Pourquoi vendait-elle ?
- Des antifascistes. Ils voulaient gagner les Etats-Unis. Et quand je leur ai dit qu'ils avaient là un Vermeer, car ils l'ignoraient, ils m'ont demandé de le négocier pour leur compte.
- Confidentiellement, monsieur... le nom de cette famille ?
- Désolé. Vraiment je suis désolé. J'aurais préféré que vous ne posiez pas la question. Ils m'ont fait confiance, c'est impossible.
- C'est une information top secret, monsieur Van Meegeren... Nous nous engageons à ne pas la divulguer. Il s'agit de reconstituer l'itinéraire de la toile, sans plus...
Là, le petit bonhomme rond-de-cuir à l'air insignifiant révèle sa véritable personnalité. Il entre dans une colère hautaine, vindicative.
- Ah, n'insistez pas ! J'ai dit que c'était impossible, c'est impossible ! Ma parole devrait vous suffire ! Vous n'avez pas le droit de forcer le secret professionnel !
- Parfait, parfait... au revoir, monsieur Van Meegeren...
Mais la colère du petit bonhomme est suspecte. En temps normal, elle serait compréhensible. Pas en cette période exceptionnelle de justice, de condamnations, de règlements de comptes. Cet homme qui refuse de donner le nom d'une famille italienne, dont le simple témoignage pourrait l'innocenter, est très probablement le contact que les enquêteurs recherchaient, et de plus un homme de liaison entre les fascistes et les nazis, compromis dans un vol de chef-d'oeuvre.
En voyant disparaître les deux enquêteurs, Van Meegeren respire. Car pour lui l'affaire est simple. Il ne peut pas donner la preuve de ce qu'il vient de prétendre. Mais ces deux-là ne pourront pas prouver qu'il ment.
Croit-il... car en Hollande, à cette époque, comme dans d'autres pays d'Europe, les dénonciations vont bon train. Qui dénonce Van Meegeren ? On devine. Un anonyme.


Le 29 mai 1945, la police est dans son appartement. Van Meegeren n'a pas le temps de demander ce qui se passe. Il est arraché à son fauteuil sculpté, à son confort, à son honorabilité. Un mandat d'arrêt sous le nez, il ne peut que suivre les policiers jusqu'en prison. Et là, nouvelle colère. L'homme est infernal, acariâtre, égoïste. Son comportement étrange finit par attirer l'attention d'un médecin, qui découvre une partie du problème. Van Meegeren se drogue à la morphine. Il est en manque en prison, bien entendu. Et la police refuse de lui procurer quoi que ce soit, tant qu'il n'avoue pas.
- Alors... dites-le... on vous aidera un peu... Allez... D'où vient ce tableau ?
- Allez vous faire voir ! Vous vous conduisez comme des tortionnaires ! Je n'ai rien à dire et je ne dirai rien.
Pendant ce temps, les témoins parlent, eux.
Un banquier d'Amsterdam notamment :
- En 1943, j'avais décidé de vendre ma maison. J'ai contacté Van Meegeren et la vente a été conclue. Il est venu souvent nous rendre visite, avec sa femme, pour prendre des dispositions sur l'ameublement. Il était très intéressé par les tableaux. Un jour, il m'a demandé de les présenter, lui et sa femme, à un antiquaire. La maison Goudstikker. Ils sont mondialement connus. Monsieur Mield, qui dirige cette maison, est hollandais. Il avait chez lui une collection de toiles, qui était destinée à Hermann Goering. Van Meegeren les a examinées, et les a trouvées médiocres. Il ne s'est pas privé de le dire.
Quelques jours plus tard, il est revenu chez ce Mield, en disant qu'il connaissait une toile beaucoup plus intéressante à acheter. Une toile qui vaudrait deux millions et demi de florins. Mais il ne voulait pas dire de quel peintre il s'agissait. Puis il est revenu un autre jour, avec une boîte en bois plate. Il disait avoir fait spécialement le voyage d'Amsterdam pour montrer cette toile à monsieur Mield. Il ne fallait en parler à personne, c'était une trouvaille de sa part, et après quelques discussions que j'ignore, Le Christ et la femme adultère a été vendu pour un million six cent mille florins... Et là, en apprenant que la toile devait être expédiée en Allemagne très vite, Van Meegeren a insisté auprès de monsieur Mield pour qu'il l'échange contre d'autres toiles de valeur identique. Or, je sais que monsieur Mield regrettait beaucoup d'expédier cette toile en Allemagne sans la montrer à personne en Hollande. Et si Van Meegeren n'avait pas tant précipité ce marché avec Goering il l'aurait probablement achetée pour son compte.
Mais la somme était énorme, et Van Meegeren insistait.
L'échange définitif, les enquêteurs le savent maintenant, a pris beaucoup de temps à Goering. Il fallut faire le choix des tableaux à ramener en Hollande, prévoir un convoi de chemin de fer. Bref, une banque versa à Van Meegeren la somme de un million cinq cent mille florins en espèces, et le solde fut payé par l'arrivée à Amsterdam d'un wagon bourré de toiles diverses pour une valeur de deux millions de florins. C'était au début de mars 1944.
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MessageSujet: P. Bellemare-J-F Nahmias   Mer 26 Oct - 17:43

Van Meegeren a donc fait un marché avec Goering. Mais d'où vient le Vermeer ? Plus les témoins défilent plus la filière se reconstitue sans pour autant révéler le nom de cette famille italienne et aristocratique qui l'aurait obtenu en héritage.
Van Meegeren est dans une très mauvaise position. En prison, convaincu de collaboration, de trafic d'oeuvres d'art, il ne cesse de bondir de colère, sans avouer. Mais vient le jour où il se rend à l'évidence.
Ou il passe pour un collabo. Ou il passe pour un faussaire.
Le tout sans morphine. C'est dur de choisir. Mais finalement le faussaire l'emporte. C'est plus sain après tout d'être un faussaire, pour l'opinion publique. De plus, il a permis à la Hollande de récupérer deux cents toiles de maîtres, en refilant au maréchal Goering, le diable l'emporte, un superbe faux Vermeer.
Van Meegeren si dit donc "on va me libérer avec les honneurs". Car il a vraiment peint ce faux Vermeer, superbe de technique.
Seulement il n'a pas peint que celui-là. C'est là le hic. En tout quatorze toiles, quatorze faux admirables. Des faux Vermeer, des faux Hals, des faux Hoogh, des faux Terborgh...


Pendant onze ans, Van Meegeren, le petit bonhomme aux airs de rond-de-cuir, a ridiculisé les critiques d'art, les experts, les amateurs, les marchands de tableaux, les collectionneurs, les journalistes, les professeurs, les conservateurs de musées des diplômés, l'Etat, les profanes, le public, tous les milieux artistiques hollandais, européens, mondiaux.
Ses oeuvres, achetées avec l 'argent des contribuables et à prix d'or... se trouvent dans les musées nationaux.
Van Meegeren aurait mieux fait de se taire au fond. Il va révolutionner tant de choses... Tant de gens seront ridiculisés... Tant d'argent pour des faux.
Quel coup de poignard dans le ventre rond du marché de l'art...
Seulement, tout compte fait, Van Meegeren a choisi. Entre collaborateur et faussaire. Peut être aussi entre la liberté et la morphine, entre les quatre murs d'une cellule, ou son fauteuil de salon.
Le 10 août 1945, il révèle tout.

Il vivotait, en 1932, comme peintre affichiste. On le propose comme président du Cercle Artistique de La Haye, mais sa candidature est repoussée, par un groupe formé des critiques d'art.
Ces satanés critiques d'art qui s'arrogent tous les droits selon lui. Il les hait. Il en ferait des papillotes.
Tous ces experts de rien, incapables de tenir un pinceau, qui ergotent sur les chefs-d'oeuvre d'autrui...
Il va les confondre. On va voir si ces petits malins sont capables de juger le plus beau faux du monde.
Van Meegeren choisit comme modèle le peintre qu'il préfère, Vermeer de Delft. Il va monter un énorme canular.
D'abord il s'organise en fonction de cet objectif. Il ne fait officiellement que du travail alimentaire, juste de quoi avoir de l'argent et s'imprégner du savoir-faire des maîtres flamands. Il étudie systématiquement. Il a trouvé deux oeuvres littéraires extrêmement rares. La Technique de Vermeer, de Wild, et un ouvrage du professeur Alexis, Au sujet des huiles grasses.
Ce dernier livre, s'il ne concerne pas spécialement l'art, lui donne l'idée du vieillissement artificiel, nécessaire afin de parer aux expertises éventuelles.
Il veut obtenir un support ancien, authentique pour son faux. Il déniche une toile médiocre, ratée, intitulée La Résurrection de lazare. Datant visiblement du dix-septième siècle, dont les dimension lui conviennent : 1 m 25 sur 1 m 27.
Il a l'intention de recouvrir la toile de sa propre peinture, en conservant le châssis.
Il rapporte chez lui un matériel hétéroclite. Des produits chimiques, de vieilles coupes d'étain ou de bois, des candélabres, des étoffes anciennes, et une armée de blaireaux.
Les blaireaux sont essentiels à son oeuvre de faussaire. Il faut éviter qu'un expert découvre le poindre poil de soie de porc, utilisée dans les pinceaux actuels. Chaque blaireau servira une fois seulement, afin d'éviter l'usure des poils, et leur rupture, donc leur incrustation dans la peinture.
Madame Van Meegeren trouve étrange tous ces produits, tous ces blaireaux surtout. Mais son mari lui explique que tout cela doit servir à décorer leur maison. Alors elle ne s'étonne plus.
Le faussaire décide alors de quitter la Hollande pour accomplir son chef-d'oeuvre. Le pays est trop petit, les gens se connaissent trop, les voisins sont trop curieux. Il ira sur la Côte d'Azur, soi-disant pour raisons de santé, et pour de meilleures conditions de travail. A cela non plus sa femme ne trouve rien d'étrange. La santé du peintre n'est pas si brillante, et la Côte d'Azur est au soleil...
Automne 1932, le ménage s'installe à Roquebrune dans une villa de rêve.
Là, Van Meegeren déclare à sa femme :
- Je ne veux pas de domestique, pas la moindre femme de ménage, débrouille-toi toute seule. J'ai besoin de calme, de solitude, et pas de visites intempestives.
En réalité, il a besoin d'éviter toute forme d'espionnage possible, ce qui ne trouble pas son épouse. Elle a l'habitude des colères du maître...

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epistophélès



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MessageSujet: P. Bellemare-J-F Nahmias   Mer 26 Oct - 18:54

Commence alors un incroyable travail de reconstitution. Van Meegeren fabrique lui-même ses couleurs, fait des essais de séchage de l'huile et du vernis. Il fabrique lui-même le fameux bleu Vermeer, devant lequel les experts se pâment. A base de lapis-lazuli commandé à Londres et broyé au mortier.
Pour donner le change, il fabrique aussi de véritables Van Meegeren qu'il signe de sa main. Des portraits, pour vivre. Et lentement il progresse dans la technique. Pour durcir sa peinture il utilise de l'hile de lilas. L'odeur est très forte, et il est obligé de la conserver dans des vases, fermés, qu'il cache soigneusement.
Vient le moment de supprimer la peinture originale de la croûte du dix-septième siècle destinée à servir de support. Il utilise le papier de verre et la pierre ponce. Il a, bien sûr, décloué la toile, et mis précieusement de côté les clous d'origine, forgés à la main, et les coins de cuir.
Ayant gratté la première couche, il passe un nouvel enduit, et met le tout au four pour obtenir un durcissement.
Le chef-d'oeuvre approche. Il maîtrise la technique, les produits, il faut maintenant peindre. Mais Van Meegeren est fatigué, usé par des heures d'atelier. Il voyage en Hollande, en France, se rend aux Jeux Olympiques de Berlin, et retrouve sa villa de Roquebrune en 1936.
L'hiver est là. L'artiste est en place. Il va peindre Les Pèlerins d'Emmaüs. Ce sera un faux, bien sûr. Mais un faux original. Pas une copie de toile existante. Et par bien des côtés il est moins le faussaire ou le plagiaire de Vermeer que son double.
Il est parvenu à durcir ses couleurs avec de la bakélite. C'est un risque, car ce produit n'a été inventé que deux siècles après Vermeer. Mais un étuvage dans la masse dure ne laisse que très peu de particules, quasiment irrepérables. Il a d'ailleurs, par prudence, fabriqué lui-même sa bakélite avec du phénol et du formaldéhyde.

Reste l'inspiration. Il n'a pas de modèles et n'a d'autres ressources que les autres toiles. Pour peindre les jeunes pèlerins, pas trop de problèmes. Le Christ c'est plus difficile. Il n'imagine pas du tout le Christ.
C'est la panne. Tant de christs ont été peints, qu'il a peur de retomber sans le vouloir sur un Christ trop ressemblant à un autre Christ.
Dieu y pourvoit, puisque un mendiant se présente un jour sur la route de Roquebrune, alors qu'il fulmine, à bout d'inspiration. Le visage de ce mendiant, il le photographie dans sa tête. Ce sera celui du Christ de son Vermeer.
Six mois de labeur acharné et le faussaire en eest au vieillissement de la toie. Une dernière fois au four.
Puis il attache son oeuvre autour d'un cylindre métallique pour la craqueler convenablement. La peinture étant placée du côté extérieur, il y infiltre de la poussière. Chaque craquelure a sa poussière...
Vient le final. Remettre la toile sur son châssis d'origine, avec ses clous d'origine, ses coins de cuir d'origine.
Un chef-d'oeuvre de Vermeer est né. Le canular est splendide. Les critiques d'art hollandais vont mordre la poussière.

Mais il réfléchit tout à coup, le plagiaire. Et s'il faisait mieux qu'un simple canular d'école ? S'il faisait une affaire de ce travail de fourmi qu'il vient d'accomplir ?
Van Meegeren décide. Il emporte sa toile à Paris, la met dans un coffre au Crédit Lyonnais, en parle à un courtier en montant l'histoire de la soi-disant famille italienne... et suivront ainsi quatorze faux magnifiques, dont celui qui fut considéré comme le chef-d'oeuvre de Vermeer de Delft par les experts : Le Repas d'Emmaüs, acheté par un collectionneur du nom de Van Beuningen.
Tout cela figure maintenant dans les annales et les dictionnaires...
Les représentations d'hommes sont rares chez Vermeer. On le considère plutôt comme le peintre des femmes. Qui est sûr que le célèbre Peintre dans son atelier, exposé au musée de New York, est bien de Vermeer de Delft, et pas de Van Meegeren ?... Ne faisons peur à personne, il y eut assez d'affolement comme ça, au moment des révélations du petit bonhomme dans sa cellule.


Les quatorze toiles dont il se reconnaît l'auteur figurent alors dans des collections particulières ou dans des musées. Elles ont été examinées, soupesées, expertisées. On s'est incliné devant les oeuvres. On y retrouvait le fameux bleu Vermeer, l'authentique lapis-lazuli. Le bois, la toile, les clous, tout était sans failles et sans défauts.
Et les peintures l'étaient aussi. Car ce petit bonhomme, bizarre et coléreux, est un génie. Qui vient de provoquer une catastrophe avec ses aveux.
Lorsqu'on songe que des musées ont confié à des restaurateurs de renom le travail de réfection de certaines toiles peintes par lui...
Van Meegeren attend dans sa cellule, qu'on lui ouvre les portes de la liberté. Il a tout avoué, plus de problèmes de collaboration. Il fera face au reste.
Il perdra sa fortune, les autres perdront leur superbe.
Pas du tout. On ne le croit pas.
- Vous racontez des histoires pour vous venger...
Colère hystérique du peintre.
- Des histoires pour vous sortir d'affaire...
De nouveau colère hystérique.

Alors un inspecteur de la police hollandaise se rend à Nice, avec l'accord de ses collègues français.
Il fait une enquête dans la villa du peintre à Roquebrune, en s'excusant platement auprès du nouveau propriétaire. Nous sommes le 25 octobre 1945.

Dans deux pièces souterraines, il découvre une grande partie du mobilier du peintre, et son atelier.
Et parmi le bric-à-brac, il découvre les pots d'étain, les assiettes qui servirent de modèles pour des toiles. Il reste aussi un morceau du châssis original des Pèlerins d'Emmaüs.
Toujours effrayés à l'idée du scandale, les experts demandent à Van Meegeren de décrire les peintures originales qu'il a grattées pour les repeindre.
Il en décrit une. Par exemple il a peint la dernière scène du Christ sur une scène de chasse sans intérêt.
Aux rayons X on retrouve la trace d'un museau de chien sur une perdrix...
Pour le reste, le travail de grattage était trop parfait.
Alors tout le monde s'énerve, les preuves sont insuffisantes, on se bagarre dans les musées, dan sla presse, chez les marchands de tableaux, chez les experts. Il faut une preuve irréfutable.
- Van Meegeren, êtes-vous capable d'exécuter, sans modèle, un tableau identique au précédent, pouvez-vous le faire ?
Il peut le faire.

Installé dans une pièce tranquille d'une maison d'Amsterdam, et sous un contrôle permanent, il exécute un tableau au sujet tiré de la Bible, d'une facture identique aux autres. Aux quatorze autres.
Voici Jésus au milieu des scribes, de mémoire et sans modèle, un Vermeer...
Que l'on examine à la loupe, avec stupeur. Il faut bien admettre que tous les primitifs hollandais vendus par Van Meegeren entre 1936 et 1945 sont des faux. Archifaux.

Mais Van Meegeren rectifie :
- Des faux ? Vous ne voyez pas le problème sous le bon angle. Moi, Van Meegeren, je ne peux pas peindre autrement que dans mon propre style. Je ne comprends pas comment le monde entier a pu prendre Les Pèlerins d'Emmaüs pour un Vermeer...

Le 12 octobre 1947, Van Meegeren, libre, comparaît devant un tribunal d'arrondissement d'Amsterdam. La peine demandée par le procureur est de deux ans fermes. Il est condamné le 29 à un an, mais doit purger cette peine dans un établissement spécialisé, à la suite du rapport d'un psychiatre.
Le 31 octobre 1947, il meurt subitement.
Ce n'est pas la condamnation à un an de maison de santé qui a pu provoquer cette mort inopinée.
Van Meegeren était las, fatigué, en mauvaise santé, et la drogue... Sa réputation avait finalement dépassé ses espérances. Et un mégalomane comme lui ne pouvait qu'en être heureux. Sa peinture était reconnue. L'artiste était comblé.
Il est donc mort exaucé. Il a son nom dans les dictionnaires. Vermeer bis, c'est lui. Au diable les critiques !


FIN
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JEAN



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MessageSujet: Re: P. Bellemare-J-F Nahmias   Jeu 27 Oct - 16:12

study
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MARCO



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MessageSujet: Re: P. Bellemare-J-F Nahmias   Ven 28 Oct - 9:22

Smile
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MessageSujet: Re: P. Bellemare-J-F Nahmias   

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