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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Pierre Bellemare

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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 8 Sep - 0:14

Désolée, mais m'endors sur le clavier. Bibizzzzzzzzzzz. ....... Laughing
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 8 Sep - 7:05

Guidés par la concierge qui se bouche le nez, on brise à coups de hache la porte étanche de la cave de Mouloud. L'odeur devient irrespirable. On fait éclater le cercueil, on ouvre les sacs de plastique. Plus de doute, ce sont bien là les pauvres restes de la souriante seconde épouse de Mouloud, celle qui rêvait de vivre sa vie à la française. On l'identifie en trouvant la tête de la malheureuse à côté du "cercueil", dans une Cocotte-minute où son mari l'avait fait cuire, dans l'espoir d'empêcher toute identification.
En quelques instants les gendarmes sont à la porte de l'appartement, mais, retranché à l'intérieur, Mouloud, qui se dit qu'on approche de la fin, menace soudain, si on lui fait violence, d'exécuter les jumeaux et le petit Brahim, puis de se faire sauter grâce à une bouteille de gaz qu'il détient. Les choses deviennent graves. Les forces de police spécialisées dans ce genre de problèmes arrivent en toute hâte et prennent position, devant l'immeuble, sur les toits, dans les bâtiments avoisinants.
Le sous-préfet, l'assistante sociale, le patron de Mouloud, ses amis, ses parents, l'instituteur des jumeaux se relaient au téléphone pour le convaincre de se rendre, mais rien n'y fait. Mouloud, fatigué, désespéré, ne voit pas d'issue à la situation. Il comprend que ses vingt et un ans de probité sur le territoire français vont s'achever derrière les barreaux. Il comprend qu'il compromet l'avenir de ses enfants, il menace à nouveau, têtu, de tout faire sauter. On évacue l'immeuble.
Quand on donne enfin l'assaut, dans les règles de l'art, pour sauver les enfants, Mouloud, dès qu'il voit sa porte enfoncée, se plonge dans le ventre le grand couteau de cuisine avec lequel il a découpé Raya. Il meurt pratiquement sur le coup. Les trois enfants sont remis aux autorités compétentes.


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 8 Sep - 17:02

Bon, suis allée place du Capitole, pour acheter des bouquins...... travaux Exclamation ... Rolling Eyes me suis rendue ailleurs et ai dégoté du H. Troyat et du P. Bellemare.
Suis lessivée : aller en ville avé une telle chaleur Exclamation ...... Rolling Eyes

Bibizzzzzzzzzzzzzz accablées de canicule. ......
Sleep
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 11 Sep - 22:50

Noirs gris-gris


Qu'elle est heureuse, Anne-Marie ! Cette jolie blonde est depuis quelques mois l'épouse de Jean-Michel, un grand barbu brun, bien bâti, aux mains puissantes, à l'allure sportive, au regard franc et honnête. Pour cette femme aux nerfs un peu tourmentés, c'est un rêve qui s'est concrétisé. Elle est l'épouse légitime d'un bel homme que beaucoup de femmes lui envient. Trop de femmes sans doute, toutes les femmes sûrement. Anne-Marie, qui doit souffrir d'une légère tendance à la paranoïa, tous les jours, au moment où Jean-Michel part pour son travail, se demande, inconsciemment, s'il va bien rentrer le soir, si, pendant la journée, il ne va pas faire la connaissance d'une autre jolie blonde, plus jolie qu'elle, ou bien d'une appétissante brunette séduite par la barbe de jais de son séduisant mari.
Alors, un beau jour, Anne-Marie, comme ça, pour voir, décroche le téléphone et elle appelle Jean-Michel à son travail.
Après quelques instants, le standard le met en communication avec le chef d'équipe, puis on lui demande deux fois le motif de son appel '"Personnel, je suis son épouse"), ensuite on va chercher Jean-Michel à son poste de travail et, un bon moment plus tard, elle entend la voix de son beau barbu. Elle soupire d'aise et elle respire : il est bien à son travail, il ne s'est pas absenté pour aller quelque gueuse. Au bout du fil Jean-Michel s'inquiète : "Qu'est-ce qui se passe ?
- Rien, répond Anne-Marie, soudain prise de court, je ne me souviens plus de ce que tu m'as dit pour ce soir..." Elle invente un prétexte à son appel.
Appel qu'elle renouvelle les jours suivants. Bien sûr elle sent bien que cela agace Jean-Michel. Quand il rentre le soir, il ne se prive pas de faire des commentaires. "Qu'est-ce que ces façons de m 'appeler à tout bout de champ ?" Jean-Michel est un homme d'ordre. Il organise sa vie avec précision et méthode, il déteste tout ce qui vient troubler l'ordre établi des choses, même les plus quotidiennes. Dans son univers les épouses ne dérangent pas leurs maris au boulot pour des futilités.
Malgré son air simple, Jean-Michel commence à se demander si Anne-Marie ne perd pas un peu la tête, si elle n'est pas complètement folle de jalousie, s'il n'a pas fait l'erreur de sa vie en épousant une jolie fille légèrement cinglée.

De questions en doutes, de doutes en certitudes, Jean-Michel s'éloigne d'Anne-Marie. Il se persuade qu'il a commis une boulette et, pour lui, la situation est claire. Toute erreur demande à être corrigée. D'autant plus que, à craindre l'arrivée d'une autre femme, Anne-Marie a fini par concrétiser ses pensées négatives ; Jean-Michel, le grand barbu, rencontre effectivement une autre mignonne, Gilberte. Oh ! pas du tout une beauté fatale, une gentille jeune femme sympathique telle qu'on peut en découvrir dans les plaines picardes, une institutrice, calme et sans jalousie.
Et Jean-Michel se décide à tout avouer à Anne-Marie ; sans élever la voix, il lui annonce qu'entre eux tout es fini. Il ne supporte plus ses crises de jalousie, ses soupçons, il la quitte, comme elle le craignait depuis longtemps, pour aller vivre sa vie avec une gentille institutrice pas soupçonneuse. Anne-Marie est effondrée. Elle se retrouve seule. Mais elle ne désespère pas de voir son grand barbu brun rentrer au bercail.
En attendant, pour tromper son ennui, sa solitude nouvelle, pour essayer d'y croire, elle va consulter une voyante qui, subodorant les problèmes de la pauvre blonde, lui laisse espérer le retour de l'infidèle. En vain : les mois puis les années passent.
Dans cette petite ville du Nord, tout se sait. Anne-Marie, désespérée, apprend que Jean-Michel est à présent le père d'un enfant que Gilberte vient de lui donner. Les chances de le voir revenir s'estompent.
Les prévisions de la voyante tardant à se réaliser, Anne-Marie se laisse tenter par le prospectus qu'un jeune homme lui tend dans la rue. Sur le petit carton on vante les mérites d'un "mage guinéen" capable de tout en matière de "retours d'affection".
On annonce des prix "très étudiés". Anne-Marie fourre le carton dans son sac. Quelques jours plus tard, elle téléphone au numéro indiqué et prend rendez-vous avec le mage africain.
Elle est comme fascinée par l'allure du mage, son exotisme, elle écoute sans trop comprendre les promesses qu'il lui fait. Elle paie le tarif, assez important, pour un "retour d'affection".

Quelques jours plus tard, alors qu'elle expédie une lettre au bureau de poste de son quartier, son regard croise machinalement celui d'un jeune Maghrébin. Beau garçon qui lui sourit timidement. Il ne faudra que quelques jours pour que, après s'être croisés plusieurs fois dans le quartier, il l'aborde, lu parle, l'invite à prendre un café. Anne-Marie rend l'invitation.
Le jeune homme, de huit ans son cadet, lui raconte son histoire sans histoires ; il est arrivé en France à quatorze ans, avec sa famille. Un père ouvrier qui respecte les traditions religieuses de son pays. Aussi aujourd'hui, muni d'un métier, le jeune homme, nommé Moktar, s'apprête à obéir à son père qui vient de lui choisir une fiancée musulmane qu'il ne connaît même pas, une lointaine cousine qui demeure encore là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée.
Moktar, soudain, est pris d'une révolte contre ces projets matrimoniaux. Anne-Marie compatit à ses problèmes. Il tombe amoureux de cette blonde inaccessible. Pas si inaccessible puisqu'un beau soir elle l'invite à passer la nuit chez elle et devient, bien évidemment, sa maîtresse. Une maîtresse qui se donne sans passion, car, toujours, au fin fond d'elle-même, une seule idée demeure véritablement ; le retour au foyer de Jean-Michel, son grand amour, qui vit heureux avec une autre.
Pendant ce temps-là le "marabout" africain, fidèle aux promesses faites à sa cliente, met au point ses techniques de retour d'affection. Il va déposer sur le seuil de la maison de Gilberte et de Jean-Michel des gris-gris chargés de malédictions qui doivent briser le ménage. Mais rien ne se passe. Lors de la visite suivant d'Anne-Marie, il lui propose, moyennant un petit supplément financier, une technique plus moderne qui, depuis quelque temps, fait paraît-il des miracles : l'utilisation de préservatifs imprégnés d'onguents miracles de sa fabrication. Il propose même à Anne-Marie d'essayer sur elle-même lesdits préservatifs...
Moktar, quand il rentre de sa première nuit d'amour avec la blonde esseulée, se fait accueillir vertement par son père, qui, en manière de sanction, lui interdit l'utilisation de la voiture familiale pendant plusieurs jours. Voilà Moktar éloigné de son amour. Quelques jours plus tard, quand la sanction est levée, c'est avec une passion redoublée qu'il rejoint Anne-Marie, de plus en plus prête à tout pour faire revenir Jean-Michel. Que se passe-t-il entre eux à ce moment-là ? Trouve-t-elle les mots pour le convaincre d'accomplir l'acte qui va les mener tous les deux devant les assises ? Entend-il, comme il va le prétendre, une voix qui lui commande de faire ce qu'il va accomplir sans trop savoir pourquoi ?
Toujours est-il qu'un soir on sonne à la porte du logement de fonction de Gilberte, l'institutrice. Elle ouvre sans méfiance et se trouve devant Moktar qui demande à perler à Jean-Michel.
Celui-ci étant absent, elle lui propose de revenir un peu plus tard. Quelques instants après, la sonnette se fait à nouveau entendre et Gilberte ouvre à nouveau, son bébé dans les bras. Elle a à peine le temps de voir l'éclair d'un couteau. La gorge entaillée de plusieurs coups, elle comprend qu'elle va mourir. Mais, miraculeusement, elle a la force de refermer la porte, empêchant son agresseur de l'achever. En a-t-il seulement l'intention d'ailleurs ? Sa "voix" lui a enjoint de tuer Jean-Michel, Gilberte et le bébé, mais l'ex-mari d'Anne-Marie étant absent, il sait qu'il ne peut accomplir toute sa mission. Il remonte donc dans sa voiture et s'éloigne.
Gilberte, heureusement, n'est pas mortellement atteinte. Elle a la force d'appeler à l'aide et c'est aujourd'hui munie d'une minerve qu'elle assiste au procès de cet homme inconnu qui a voulu l'éliminer... Moktar, bon jeune homme sans histoires, victime de ses illusions, s'entend condamner à huit ans de prison. Anne-Marie voit définitivement s'éloigner l'idée de récupérer son grand barbu : elle doit passer les dix prochaines années sous les verrous. Le mage guinéen n'est pas inquiété. D'ailleurs Anne-Marie ne se souvient même plus d'avoir été sa maîtresse... Les préservatifs magiques restent versés au dossier..
.

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 11 Sep - 22:59

Oups... Laughing :

FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 15 Sep - 22:31

Vie privée


Ceci est le récit d'une nuit d'horreur, qui'l fallut bien entendre dans le détail, puisqu'un jury d'assises doit se faire une intime conviction, juger et condamner en toute connaissance de cause. Ce récit a été fait au printemps 1993, par les deux survivants d'une famille, des enfants. Une adolescente et un petit garçon de dix ans.
En face d'eux, dans le box des accusés, leur grand frère, l'aîné. Disons qui'l se prénomme Jean. Disons que ce tribunal se trouve dans une province de France, où le soleil ne brille pas souvent. Disons que ces deux enfants rescapés d'un massacre se prénomment Anne et Paul. Ainsi pourra-t-on préserver le peu qui leur reste de calme et d'anonymat dans la terrible solitude de leur vie actuelle.
Jean a maintenant vingt et un ans. Il était déjà majeur, depuis peu, la nuit du 21 mars 1990, celle du massacre. Dix-huit ans, lycéen, un garçon d'apparence classique, cheveux courts, traits réguliers, l'air sportif, la mèche un peu rebelle, juste ce qu'il faut. Bon genre. Famille de Français moyens, absolument rien du révolté ou du "loubard" de banlieue. Le fils de presque tout le monde, plutôt beau garçon, plutôt séduisant, qui va passer son bac et devenir un homme.
Mais, dans la nuit du 20 au 21 mars 1990, première nuit de printemps, nuit de lune noire, Jean fait le mur du lycée où il est pensionnaire. Ce n'est pas l'amour qui l'a fait sauter par la fenêtre. C'est une pulsion de mort. Et la haute idée qu'il se fait de certaines choses, comme s'il était le seul à détenir la vérité sur tout.
Une haute idée de sa mère, qui s'est suicidée alors qu'il n'avait que treize ans. Une haute idée du secret qu'il a dû garder vis-à-vis de sa soeur et de son frère. On lui a demandé de ne pas parler de suicide aux petits. Pour ne pas les traumatiser en leur apprenant le désir de mort de leur mère. Alors qui'l l'a vécue, lui, cette mort, d'autant plus intensément qu'une première fois il a sauvé sa mère du suicide.
Souvenir traumatisant pour un gamin que d'avoir découvert cette mère, la tête enfouie dans un sac plastique, abrutie de tranquillisants, cherchant à mourir obstinément, affreusement, pour des raisons qui échappent totalement à la compréhension d'un enfant. La peur de voir mourir sa mère est la pire des expériences pour un jeune garçon. Et, s'il la sauve, il n'a qu'une peur permanente, angoissante : qu'elle recommence et qu'il ne soit pas là, lui le héros, pour l'empêcher de disparaître.
A partir de cette époque, Jean ne vit que dans cette hantise et, le jour où le même scénario se reproduit, et où cette fois il n'est pas là, le jour où sa mère réussit son suicide, Jean se sent coupable et en veut à la terre entière.
La terre entière c'est son environnement immédiat. Son père, sa grand-mère, peut-être la soeur et le frère aussi, épargnés par la culpabilité, alors que lui ne l'est pas.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 15 Sep - 23:14

Non loin de la maison de Jean, à portée de regard, le cimetière où elle est enterrée. Et dans la maison, en permanence, les responsables de sa mort. A divers degrés, réels ou non. Le père d'abord, l'homme qui n'était jamais là, qui travaillait trop et qui peut-être s'intéressait à d'autres femmes que sa mère. La grand-mère, autoritaire et possessive, inquisitrice, toujours prête à prendre sa belle-fille en défaut.
Faire le deuil de sa mère est impossible pour Jean. Il refuse l'oubli, les objets et les meubles qui changent de place, la vie qui continue, il veut son holocauste à lui tout seul, alors que les autres s'efforcent au contraire à l'oubli. Cela, c'est insupportable. Alors il va tuer, exterminer sa famille. Et, pour cela, il a mis au point un plan très simple. La veille il a acheté un billet de train pour se rendre en ville. Il a pris soin de laisser ouverte, dans la maison familiale, un vasistas qui donne sur un petit débarras au premier étage. Contre le mur de la villa, il a disposé une brouette et un bidon, afin de pouvoir grimper jusqu'à cette ouverture. Le couteau qu'il a sur lui a été emprunté à un copain, il y a déjà plusieurs mois. Une fois à l'intérieur, et son forfait accompli, il n'aura plus qu'à simuler une effraction et à rejoindre son internat par le même chemin.
Le plan se déroule comme prévu. Jean est chez lui dans le noir, son couteau à la main, un vrai poignard, une lame de vingt-six centimètres. Son père est endormi, la grand-mère également, sa soeur et son petit frère aussi.
Anne, qui a dix-sept ans, entend soudain un cri et pense aussitôt que sa grand-mère est malade. Elle se lève, descend les escaliers des chambres et, en arrivant au rez-de-chaussée, aperçoit la vieille dame en larmes et en sang, tenant une serviette autour de son cou. Prise de frayeur, elle n'a même pas le temps d'intervenir, un autre bruit à l'étage lui fait tourner la tête, et horreur ! elle voit maintenant son père sortir de sa chambre à coucher poursuivi par son frère, son frère qui frappe, frappe sans discontinuer, dans la nuque, dans le dos.
Anne se met à hurler : "Arrête !"
Jean n'entend rien, il a les yeux hors de la tête, ce n'est plus son frère, c'est un fou furieux, muet, un automate qui ne lâche pas son arme, frappe encore, alors que la jeune fille se précipite vers son père pour lui venir en aide. Elle ne peut rien, et le couteau se retourne contre elle, la lame la frappe en pleine poitrine. Pendant ce temps, le père ensanglanté cherche à fuir. Jean s'en aperçoit, alors il abandonne sa soeur blessée pour le poursuivre, le rattrape dans la rue et se remet à frapper, tandis que le père s'est effondré.
Vingt-sept coups de couteau, au point de casser la lame dans le crâne de son père. La grand-mère a reçu, elle, vingt coups de la même lame.
Anne, bien que blessée, cherche à fuir elle aussi dans la rue, pieds nus et en chemise de nuit, pour demander du secours.
Elle court, elle sent son frère courir aussi derrière elle. Enfin elle parvient jusqu'à la maison voisine, sonne à la porte, mais on ne répond pas. Alors elle reprend sa course affolée, vers une autre maison, mais Jean, forcené, est toujours derrière elle, il la rejoint et frappe à nouveau à trois reprises. Elle s'effondre, Jean la retourne une dernière fois, il plante encore sa lame dans le corps de sa soeur, sur le flanc. Anne est à terre, elle ne bouge plus. Avec un courage et une présence d'esprit remarquables, car elle est grièvement blessée, elle fait la morte. Quelques secondes passent.
Le fou furieux se laisse prendre à cette ruse ultime et court à nouveau dans la maison familiale, car il lui reste quelqu'un à tuer : son petit frère de treize ans.
Le gamin n'a rien vu et rien entendu de ce massacre, il dort à poings fermés dans sa chambre, innocemment, Jean prend sa ceinture pour l'étrangler, lorsque Paul ouvre des yeux surpris et regard son frère tranquillement : "Qu'est-ce qu'il y a ?" L'innocence de cette réaction le protège miraculeusement. Soudain, Jean ne peut pas aller au bout de son geste, il bafouille une explication : "Papa a dit qui'l y avait des voleurs dans la maison, je croyais qu'il y en avait un dans ta chambre..." Et il se sauve dans sa propre chambre. Il semble qu'à ce moment-là le voile sanglant qui l'aveugle, cette furie de tuer aient disparu, se voient éteints aussi brutalement qu'ils avaient commencé.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 16 Sep - 1:21

Vous devrez attendre demain............. Je dodeline. ....... Laughing ........... Sleep
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 16 Sep - 21:06

Il prend le temps de se débarrasser de ses vêtements car il est couvert de sang, cache le poignard, casse une vitre pour faire croire à un cambriolage, et file dans la rue. Mais son plan a raté, il lui faut vite inventer autre chose, car la police arrive, il entend les sirènes des voitures. Des voisins ont donné l'alerte, grâce à Anne qui a eu le temps de leur dire avant de s'évanouir : "C'est mon frère, il a un couteau, il me croit morte."
Jean l'ignore, à cet instant précis, et il affronte la police avec aplomb, en short, torse nu, dans la rue, en débitant son histoire : "Des voleurs masqués sont entrés dans la maison..."
Peine perdue, Anne n'est pas morte, les voisins savent, la grand-mère agonise et va mourir pendant son transfert à l'hôpital. La veine jugulaire tranchée, elle a perdu trop de sang.
Du sang, il y en a partout. Dans la chambre du père, car il semble que l'assassin ait commencé par le père, que la grand-mère soit sortie de son lit en entendant les cris, et qu'il se soit ensuite attaqué à elle ; puis à nouveau à son père, puis à sa soeur, pris d'une folie meurtrière incompréhensible pour sa famille.
Folie. Voilà le grand mot lâché, et l'on a tendance à y croire car, sinon, comment expliquer un pareil carnage ?
C'est Anne qui a répété sobrement en avril 1993, devant les assises, le déroulement du massacre. Elle a survécu, Paul aussi, mais ils n'ont plus de père ni de grand-mère paternelle. Ils n'avaient déjà plus de mère depuis 1985. Maman s'était suicidée à trente-quatre ans.
Après avoir entendu la déposition du médecin légiste qui a procédé à l'autopsie des corps, relevé vingt-sept coups de poignard sur le père, vingt sur la grand-mère et sept sur la jeune fille blessée, le président demande à Jean s'il reconnaît les faits.
"Oui, mais je ne voulais pas tuer ma soeur et mon frère. Je suis atterré de ce que j'ai fait, je ne sais pas pourquoi j'ai fait tout ça. Depuis trois ans j'essaie de comprendre en prison, mais tout se mélange, c'est comme dans un brouillard.


Bon, mon film commence. Je continuerai tout à l'heure Exclamation .......... Laughing
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 17 Sep - 0:12

Folie. Mais préméditation puisqu'il a reconnu lui-même qu'il pensait à supprimer son père et sa grand-mère depuis un mois et demi au moins. Et folie surajoutée puisqu'il s'en est pris à sa soeur, dans "le feu de l'action", alors qu'il n'en avait pas l'intention. Seul le plus jeune, qui n'a pas eu peur puisqu'il ne savait pas, a échappé à la bête fauve qu'était devenu l'aîné.
Folie n'est d'ailleurs pas le mot utilisé par le psychiatre. "Il s'agit d'une personnalité névrotique. Ce garçon souffre d'un trouble de l'affectivité mal maîtrisé, mais les symptômes ne sont pas très apparents. Il n'existe par ailleurs aucun trouble mental pathologique ; ce crime est une énigme, dont il faut chercher l'origine dans l'histoire familiale du sujet."
Jean ne relève donc pas de l'article 64 du Code pénal, il n'était pas en état de démence au moment des faits, ce qui fait protester son avocat : "De nos jours, il faut être en camisole de force pour bénéficier de l'article 64 !"
Rechercher donc une explication à l'énigme dans l'histoire familiale de ce garçon au-dessus de tout soupçon, jusqu'à cette nuit de lune où quelque chose a craqué, c'est à cela que s'emploiera cette première journée d'assises.
Il semble bien que tout remonte au suicide de sa mère. Jeune encore, mais dépressive, cette femme se serait sentie abandonnée par son mari trop occupé par son travail et, semble-t-il, par d'autres femmes. La dépression s'installe, d'autant plus forte que l'abandon semble réel. Il est vrai qui'l ne rentre pas souvent, il est vrai que la maison est toujours inachevée, en travaux, que rien n'est stable autour d'elle. Il est vrai que sa belle-mère est unanimement considérée comme une femme acariâtre, autoritaire, et qu'elle supporte mal la cohabitation avec sa belle-fille. Il est vrai aussi que Jean, l'aîné de ses enfants est très attaché à elle. Lors de la première tentative de suicide, c'est lui qui la sauve et, lorsqu'il raconte cet épisode d'avril 1985, on sent la peur ineffaçable : "J'étais seul avec elle dans la maison, elle a dit qu'elle allait faire des courses, il faisait beau, et elle a enfilé un gros anorak... C'était bizarre. Je savais qu'elle voulait mourir, je la surveillais. J'ai attendu qu'elle sorte, en guettant la porte par la fenêtre de ma chambre, mais elle n'apparaissait pas. Puis j'ai entendu des bruits bizarres, je suis descendu en courant dans le salon, j'étais pétrifié de terreur, j'ai allumé la télévision, la chaîne hi-fi, la machine à laver, je faisais du bruit, du bruit... Après, je suis descendu au garage... j'ai arraché le sac en plastique.
Souvenir traumatisant pour ce gamin. Après cette tentative, il a perpétuellement peur que sa mère ne recommence. De plus, c'est lui qui l'a sauvée de la mort, il se sent responsable d'elle, mais il veut aussi que son père la surveille, que sa grand-mère la surveille. Car s'il n'était pas là pour l'empêcher de disparaître, si les autres n'étaient pas capables de la protéger ?
A partir de cette époque, Jean ne vit que dans cette hantise, et le jour où le même scénario se reproduit et où cette fois il est absent, le jour où sa mère réussit son suicide, lui, le grand, l'aîné, ne doit pas dire la vérité aux deux petits. Officiellement, pour Anne et Paul, maman est morte de maladie. On tait le suicide, plus personne n'en parle dans cette maison. Sauf une fois, où le père se laisse aller à une confidence terrible : "Je suis responsable à quatre-vingt-dix pour cent de la mort de ta mère..."
L'homme qui n'était jamais là, et qui est cause de la mort de sa mère, fait défiler les petites amies sans aucun scrupule. Pour le garçon, ce comportement est insupportable. Il lui interdit de remplacer "maman". Il refuse que son père veuille refaire sa vie.
Quant à la grand-mère, autoritaire et possessive, elle qui était toujours prête à prendre sa belle-fille en défaut, Jean la déteste. Elle appartient comme son père à la branche de la famille qui "a tué sa mère", du moins qui l'a poussée au suicide. Tout ce qui est paternel est coupable.
Faire le deuil de sa mère est impossible pour Jean. Pourtant il n'en laisse rien paraître. Il se contente de refuser que l'on change les objets de place, contemple le cimetière depuis sa fenêtre jour après jour, et installe dans sa chambre les portraits et les souvenirs de maman, vit encore avec elle, sans réussir à l'enterrer réellement. Sans accomplir le deuil nécessaire à son équilibre.
Autour de lui, peu de gens s'apercevront de cette souffrance morbide. Ni au lycée où il prépare son bac E, ni dans la famille - il est seul avec son obsession, sa colère, durant cinq ans. Autrement dit, toute son adolescence se passe à ruminer l'idée que sa mère est morte par la faute des autres. Il est le seul à l'avoir sauvée un jour, le seul à l'aimer, le seul à préserver une haute idée de celle qui dort dans le cimetière à côté de cette maison maudite.
Le déclic, bien qu'il ait de toute évidence envisagé de supprimer la famille bien plus tôt, s'est peut-être produit vingt-quatre heures auparavant. Le dimanche matin, il a vu entrer à l'heure du petit déjeuner, dans la cuisine, une femme en robe de chambre sortant manifestement de la chambre de son père. Détail important, il la connaît cette femme, elle est la mère de sa propre petite amie... Et cette petite amie ne veut plus de lui, elle lui a annoncé la rupture de leurs relations la veille... La veille de ce dimanche matin décisif.

Double, triple sacrilège, il lui est terrible d'avoir à supporter la présence de cette femme, l'intruse, dans le lit où a dormi sa mère, dans la cuisine où elle préparait les repas.
Cette femme, qui témoignera devant le tribunal, affirmera que Jean, ce dimanche matin-là, était calme et parfaitement normal, qui'l a répondu à son bonjour très gentiment. Mais le garçon, blême, s'écriera : "Ce n'est pas vrai ! Je suis parti en claquant la porte !"
Cette rencontre, la certitude que, malgré ses "interdictions", son père a décidé de remplacer sa mère, qu'il est acculé, qu'il ne pourra plus rien pour maintenir vivant, intouchable, éternel, le souvenir de celle qui'l aime, déclenche la passage à l'acte.
Nous aurions là l'explication de l'énigme, qui a transformé un jeune homme intelligent en assassin fou furieux de sa propre famille. Du moins peut-on comprendre qui'l s'en soit pris à son père et à sa grand-mère. Une façon, comme disent les "psys", d'éradiquer la branche responsable. Mais pourquoi la soeur, pourquoi son frère ? Il dit qu'il ne voulait pas - mais il a tenté, et il s'en est fallu de peu qu'il réussisse. Sur ce point précis, les psychiatres sont muets. Pas d'explication. La partie civile en a une, elle est simple : "Il voulait tout simplement éliminer les témoins." Ne jamais perdre de vue, en effet, que Jean a des capacités intellectuelles largement au-dessus de la moyenne.
Pourtant, il dit à l'audience qu'il aime sa soeur, qu'il ne lui voulait pas de mal, qu'il espère la retrouver plus tard, lorsqu'il aura compris, et lorsqu'elle aura compris.
Compris quoi ? Anne refuse de comprendre. Refuse de pardonner. Elle est partie civile contre son frère, il n'existe plus en tant que frère, il existe uniquement en tant qu'assassin.
Après trois journées d'audience, l'avocat général, dans son réquisitoire, admet lui-même que Jean était prisonnier de la mort de sa mère, que sa vie affective s'est arrêtée là, que le père est coupable de ne pas lui avoir parlé, coupable d'obstination à remplacer ce qui était pour Jean irremplaçable. Cinq années de silence sans aucun soutien psychologique. Puis le déclenchement mortel.
Pour un double parricide et deux tentatives d'assassina avec préméditation, Jean, qui était majeur, pourrait être condamné à perpétuité. L'avocat général ne demande que quinze ans de réclusion. Il s'adresse aux jurés ainsi : "Vous ne pouvez pas juger une affaire comme celle-là sans comprendre." La défense ajoute : "On ne condamne pas une énigme."
Comprendre... énigme... Le coupable lui-même répète inlassablement qui'l ne comprend pas, qu'il voudrait comprendre... qu'il cherche à comprendre, qu'il veut que sa soeur comprenne...
Les jurés ont-ils compris ? Après trois jours de délibéré, ils suivent l'avocat général. Quinze ans de réclusion pour Jean, assortis des circonstances atténuantes.
C'est donc qu'ils ont compris. Mais les survivants ?
Anne, qui n'oubliera jamais le couteau et le sang ; Paul, qui regarde peureusement ce grand frère, au visage fermé en entendant le verdict : eux ne peuvent pas comprendre.
Eux sont marqués à vie. C'est la condamnation des survivants.



FIN
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Jeu 20 Sep - 14:30

J'ai passé un bon moment de lecture . Merci
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MARCO

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Jeu 20 Sep - 20:24

Quel Troyat as tu acheté Episto?
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 20 Sep - 23:57

En fait, Marco, j'ai pris "Le jugement de Dieu", et j'ai trouvé ça d'un rasoir Exclamation au point de m'endormir. Quant à l'autre roman, je n 'ai pas fait attention que c'était le 2ème volume de "La lumière des Justes". ....... Rolling Eyes
De plus, de ce titre, j'ai le souvenir de la série télévisée, et toute celles qui passaient à l'époque.J'en ai gardé un rejet total. C'était le temps romancé des téléfilms : "Angélique, marquise des anges", "Sissi impératrice", "Les semailles et les moissons", etc. Et ma mère m'imposait de regarder avec elle.

Par exemple, j'ai lu Marcel Pagnol avec passion et une profonde émotion. Un jour, j'ai voulu passer le film, à mes élèves, de la "Gloire de mon père" : celui-ci n'avait rien à voir avec le roman que j'avais lu. Il était primesautier, sans plus. L'émotion suscitée par le livre ne se reflétait pas dans le film.
J'en ai conclu, peut-être bêtement, que si un roman nous émeut, il est quasiment certain qu'il n'en sera pas de même s'il est "traduit" en filmographie. .........
Laughing
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Ven 21 Sep - 16:16

J'ai souvent eu l'expérience de bouquin lu et adoré puis vu en télé : une horreur 
Ce fut le cas de "mémoire d'une geisha" que j'ai adoré lire. Je me suis précipitée voir le film: déception
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MARCO

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Ven 21 Sep - 19:59

Dommage, un petit Troyat, j'aurais bien aimé! 
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 21 Sep - 20:02

Bon, parce que c'est toi, Marco, vais faire un effort "troyanesque". ........... Very Happy
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MessageSujet: Henri Troyat   Ven 21 Sep - 23:00

1 - Le jugement de Dieu

Henri Troyat



Présentation d'Alexandre Mirette

Il y avait une fois un homme du Moyen Âge qui s'appelait Alexandre Mirette. La peau de son visage était tendue à craquer sur ses joues et sur son menton. Ses cheveux, d'un jaune brûlé, pendaient en mèches sur son cou maigre. Le poitrail massif, le ventre avalé, la jambe nerveuse, il circulait, royal et pouilleux, le long des maisons basses, et les femmes se détournaient, fouettées par son regard insolent.
Alexandre Mirette n'avait pour ami qu'un petit singe, qui'l promenait sur son épaule, et qui répondait au prénom de Valentin. C'était une bête étrange, à la face plissée comme un pied de chaussette, aux membres velus et à la queue déliée au-dessus d'un derrière rouge, lisse et glorieux. Le crâne de l'animal était coiffé d'une toque vert amande ornée de médailles et de plumes de paon. Sur l'ordre de son maître, Valentin faisait le mort, imitait le mari qui rentre soûl, la vierge émue par une nuit de printemps, la poissarde à son éventaire :

Montre, montre, Valentin,
Comment font les dames putains,
Qui travaillent, soir et matin,
De la cuissette et du tétin...


Alexandre Mirette avait fréquenté, jadis, les doctes cours de la rue de Fouarre, mais il ne lui restait de cette époque studieuse que le souvenir de quelques discours latins et d'une grande fatigue. Il se rappelait avec horreur les réveils frileux au petit matin, comme cinq heures sonnaient au couvent des Carmes, la descente à pic dans l'escalier noir, le gros verrou tiré, la marche trébuchante, lanterne au poing et fronde à la ceinture, par les rues désertes où les chats détalaient à son approche. Dans l'écurie qui servait de salle de leçons, il y avait un tabouret pour le maître et des bottes de paille pour les élèves. Huit chandelles éclairaient leur troupeau dense et nauséabond. Les mains s'engourdissaient de froid sur les plumes maladroites. Les genoux démangeaient sous le scriptional à encrier de corne. Et tandis que bourdonnait la voix grave du maître, les puces vous mangeaient les fesses furieusement. Mirette renonça vite à ses ambitions intellectuelles pour les plaisirs plus accessibles de la chair et de la barrique.
Paresseux, sordide et voluptueux, il vivait d'aumônes et de menus larcins, dormait dans les fossés de la ville, se nourrissait au petit bonheur des étalages et dépensait les quelques sols tirés à la générosité publique dans des cabarets louches où l'on boit du vin bleu qui fait roter et où l'on fouille les filles sous leurs robes.
Certain dimanche qui'l s'était enivré avec l'argent mendié à la sortie de la messe, Mirette quitta le tripot dans un état exceptionnel de félicité et de décision.
Valentin, perché sur le dos de son maître, poussait de petits cris aigus et lui tapotait la nuque du bout des doigts. Les poches vides, l'estomac brûlé, Alexandre résolut de gagner, dans la soirée même, les quelques pièces indispensables à une nouvelle libation. Or, le bourgeois bien vêtu qu'il accosta dans une ruelle obscure refusa d'écouter ses doléances et prétendit poursuivre son chemin sans avoir satisfait aux devoirs de la charité chrétienne.
Mirette en fut tellement courroucé qu'il perdit le contrôle de ses paroles d'abord, de ses actes ensuite.
"Raclure ! cria-t-il. Pissat de mécréant !"
Et avant que le passant eût pu prendre la fuite, il lui assena sur le crâne un coup de gourdin ferré. L'homme ouvrit les bras, ferma les yeux, hocha la tête et s'effondra sur le sol. Emporté par le goût du travail bien fait, Mirette le frappa encore à la temps et lui donna un coup de pied dans le bas-ventre, après quoi il s'accroupit auprès de sa victime et regretta son geste, car le gros bourgeois était mort.
Valentin avait sauté à terre, et, au bout de sa chaîne, gambadait, cabriolait, se couchait pour imiter le bourgeois, ricanait en montrant ses gencives mauves.
Quant à Mirette, ayant réfléchi aux conséquences de son crime, il résolut d'en profiter puisque, à tout prendre, le mal était fait. Il coupa les cordons de la bourse qui pendait à la ceinture du cadavre, compta les piécettes blanches du bout des doigts, soupira, se signa et bénit le Ciel d'avoir empêché qu'un intrus ne le surprit à l'ouvrage. Mais, à peine eut-il formulé cette pensée de pieuse gratitude, qu'une glapissement de femme lui arrahca les oreilles :
"A l'assassin ! A la garde !"
Au bout de la rue, une fenêtre s'était ouverte et une silhouette noire gesticulait dans un carré de lumière. Valentin se jucha d'un élan sur l'épaule de son maître. Alexandre Mirette poussa un juron et détala au petit trot.
Arrivé au carrefour, il s'arrêta, rectifia le désordre de ses vêtements, et s'accroupit sur un bloc de pierre pour reprendre haleine. Valentin s'assit à côté de lui et se mit à croquer des glands avec un affairement minuscule.
En somme, tout s'était bien passé. Cette femme à la voix vigoureuse ne pouvait avoir reconnu Mirette dans l'ombre. Les sergents du guet n'avaient pas été alertés. La bourse était bien garnie. Le bourgeois ne s'était pas défendu plus que de raison. Et le cabaretier des Trois-Pommes avait reçu, la veille, certain vin de Bordeaux, dont Mirette était friand d'apprécier l'âpre descente dans son gosier. Mirette baisa les amulettes qui'l portait à son cou et qui lui venaient de sa mère défunte, fille de joie, jadis pourvue d'une clientèle honorable ; mais la lèpre avait emporté la malheureuse en pleine ascension vers la notoriété. L'évocation de cette agonie lui fit mieux apprécier encore la paisible félicité de l'heure présente. Il regarda devant lui ces maisons enceintes d'un premier étage en surplomb et aux murs renforcés de poutrelles brunes. Les pignons étaient plantés dans un ciel bleu de printemps. Les volets de bois des boutiques étaient remontés, comme des ponts-levis.
Un faible vent faisait grincer une enseigne de cordonnier sur sa tringle de fer. Le couvre-feu sonna aux églises de la ville. Mirette se hâta de regagner la chapelle en construction, où il avait ét
abli son gîte parmi les pierres de taille et les gravois boueux.
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MessageSujet: Henri Troyat   Sam 22 Sep - 2:32

2 - Où la noirceur de Dame Cruche voue Alexandre Mirette à toutes sortes d'ennuis


Ce fut la femelle à la voix de cuivre qui dénonça Mirette aux autorités. Elle s'appelait Cruche. Elle était sage-femme, avait accouché entre autres l'épouse du prévôt de Paris et ses déclarations étaient considérées avec une juste bienveillance. Des hommes d'armes arrêtèrent Mirette et Valentin au petit jour, dans leur repaire ouvert à tous les vents.
On les amena sous escorte au Grand Châtelet. On les jeta dans un cachot de pierres pourries et de ténèbres. On les nourrit de pain et d'eau mauvaise pendant deux jours. Puis les sergents du bailli vinrent les chercher pour les soumettre au jugement de la Cour.
La salle immense était bourrée d'un paquet de faces gélatineuses. Et on entendait respirer cette gélatine, et elle tremblait parfois sur ses bases, comme prête à se résoudre en liqueur. Sur une estrade tendue d'étoile à fleurs de lys dorées, siégeaient les gens de robe et de maison. Il y avait là quatre greffiers crochus et noirs tels des scorpions, toute la clique des conseillers des enquêtes et des maîtres en habits de deuil. Au centre, étaient les juges en robes rouges rehaussées d'hermine. Le président avait des verrues grosses comme des lobes d'oreille, qui lui sortaient de partout. Sa bouche semblait pincée de l'intérieur par une rangée d'épingles. Des deux côtés de l'aéropage se tenaient des soldats aux piques dressées vers le plafond.
La femme Cruche ayant déposé avec force protestations d'honnêteté, allusions bibliques et signes de croix, le président fit amener Mirette en face de lui et l'interrogea d'une voix caverneuse.
Mirette, trempé de frousse jusqu'aux omoplates, nia effrontément son crime et pleura en invoquant la mémoire de sa mère. Les juges indécis, se penchaient les uns vers les autres et chuchotaient en se caressant le menton du bout des doigts.
"Persistez-vous à nier ? demanda le président à Mirette.
- Oui, monseigneur !" hurla Mirette.
Et Valentin poussa un glapissement d'égorgé en s'accrochant à la cuisse de son maître.
"Attendu l'insuffisance de preuves, dit le procureur du roi en Cour d'Eglise, qui était tout habillé de noir, je requiers le jugement de Dieu.
- La Cour acquiesce à votre demande, dit le président.
- Le jugement de Dieu ? Qu'est-ce que c'est ?" demanda Mirette.
Un petit homme de loi, au profil de milan, s'approcha de lui et le renseigna en toute obligeance. La chose était simple. On allait plonger Mirette dans une cuve d'huile bouillante. S'il était brûlé, sa culpabilité ne ferait plus de doute, et on pendrait son cadavre en place publique. S'il supportait l'épreuve, il serait considéré comme innocent, et on le relâcherait avec les compliments de la Cour. Mirette voulut protester,m ais, déjà, les juges se levaient dans une grande rumeur de fauteuils repoussés et de hallebardes heurtées. L'audience était suspendue. En raison de l'heure tardive, le jugement de Dieu se trouvait remis au lendemain.
La foule s'écoulait par les grandes portes ouvertes sur le soir. Des sergents empoignèrent Mirette et le ramenèrent dans son cachot, où des rats achevaient de grignoter le pain qu'il avait laissé.
Assis à croupetons sur sa litière de paille, Mirette repassait en esprit les événements de la journée et se reprochait déjà d'avoir nié son forfait. Pendu pour pendu, mieux valait l'être avant d'avoir rissolé dans une bassine. Bien que la vie ne lui eût réservé que des satisfactions médiocres, il regrettait d'avoir à la quitter si tôt. Il songeait aux longues beuveries dans les tripots enfumés, aux chambres pouilleuses louées chez la vieille sorcière de la rue Glatigny dans la Cité, aux ribaudes qu'il avait mignotées, aux promenades, nez au vent, dans le Pré aux Clercs, tandis que Valentin sautillait près de lui au bout de sa chaîne.
De souvenir en souvenir, son désespoir augmentait. Il se tordit les mains et grogna :
"Canaille de bourgeois ! Nausée de Notre-Seigneur ! Avais-je besoin de le rencontrer ? Avais-tu besoin de te défendre ?"
Valentin s'était endormi, recroquevillé sur lui-même, dans un coin du cachot.
"Et toi, pauvre Valentin, gentil babouin, seul compagnon de ma vie, reprit Mirette, que vas-tu devenir sans moi ? Crèveras-tu de faim au pied de ma potence ? Ou te brûleront-ils aussi pour te punir de m'être resté fidèle ? Ou une riche putain te prendra-t-elle à son service pour amuser les messieurs qui viendront lui grignoter le museau ? Que ne suis-je mort déjà ! Que ne suis-je pendu entre des lurons de mon espèce, le cuir séché, les pieds tordus et la langue vomie !"
Un garde vint frapper à sa porte et lui recommanda de parler moins fort. Alors, Mirette empoigna les barreaux de sa lucarne et les secoua jusqu'à s'en déchirer les doigts. Puis, il retourna au centre de la cellule, sanglota un peu, s'étendit de tout son long sur la paille et voulut dormir. Mais le sommeil fuyait sous ses paupières à demi closes. Il vit, avec horreur, le ciel pâlir derrière les barreaux, les rats filer dans leurs trous et le petit vent du matin rider l'eau de la cruche.

Fin du chapitre 2.
Je vais m'pieuter. T'inquiète, Marco, la suite demain Exclamation ..
.
;
)
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 23 Sep - 11:00

Je ne connais pas ce Troyat!
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 23 Sep - 16:54

3 - Suite du précédent

LORSQUE les gardes entrèrent dans son cachot, Mirette était blême et se rongeait les ongles.
"Prenez votre singe et suivez-nous, dit le sergent du bailli du Palais.
- Ce ne sera pas trop long ? demanda Mirette.
- Cela dépend plus de vous que de nous", répondit l'homme sentencieusement.
Des archers encadrèrent l'inculpé. Le sergent brandit une torche. Et le groupe s'engouffra dans un souterrain à l'haleine épaisse.
Les parois du couloir suintaient. Des marches. Puis, un palier. Puis, de nouveau, des marches. Une porte s'ouvrit, et les hommes d'armes poussèrent Mirette dans une pièce ronde et basse, éclairée par de grandes flammes. Dans ces ténèbres dorées, on distinguait un attirail lugubre de chevalets, de fourneaux, de pinces, d'entonnoirs, de billots, de poulies, de haches et de potences. Des bourreaux aux tabliers et aux braies de cuir, les manches roulées sur les bras, attendaient, immobiles, de part et d'autre de l'entrée.
Au fond de la salle, derrière une table recouverte de velours écarlate et flanquée de cierges baveux, se tenaient un greffier, le procureur du roi, un médecin, un prêtre et trois juges aux yeux fixes et ronds de nocturnes.
Des rouleaux de parchemin étaient rangés devant eux. Au-dessus de leur tête, il y avait un Christ aux longs bras ouverts et à la hanche saillante, crucifié à même la nuit.
"Niez-vous encore ?" demanda le président.
Mirette ne répondit pas tout de suite, car il avait aperçu, à sa droite, une forte bassine de cuivre dressée au-dessus d'un bûcher. Les flammes glissaient à folles léchures autour du récipient plein d'huile. Et une odeur de friture empestait l'air du caveau.
"Je suis innocent ! cria Alexandre Mirette.
- Déshabillez-le ! ordonna le président.
- Bien parlé " dit la femme Cruche, que Mirette n'avait pas remarquée d'abord, et qui était assise nonchalamment sur un billot.
Des mains vigoureuses déchirèrent les habits de Mirette et il fut nu comme un ver, bientôt, devantl es juges qui le regardaient avec une haine administrative. Assis auprès de Mirette, Valentin se cherchait les puces avec indifférence.
"Doit-on le préparer aussi ? demanda le tourmenteur-juré.
- La bête après l'homme, dit le président, bien que l'homme ne vaille pas mieux qu'une bête.
- Vous allez brûler Valentin ? s'exclama Mirette, au comble de l'indignation.
- La bête a connu le crime de son maître, dit le procureur du roi en Cour d'Eglise, et la chaîne qui vous liait l'un à l'autre était le canal de votre complicité. Cette bête, d'apparence simiesque, était l'esprit diabolique attaché à votre chair coupable.
C'était Belzébuth incarné sous le poil et la peau hideuse d'un babouin que vous promeniez en laisse."
Valentin regarda le procureur du roi en Cour d'Eglise comme s'il eût compris don discours, et haussa ls épaules.
Cependant, le tourmenteur-juré s'était approché de la bassine et remuait le liquide avec une palette en bois.
"Êtes-vous prêt, maître Charles ?" demanda le président.
L'huile ronronnait doucement ; une faible vapeur bleue s'éleva vers les voûtes, où des appels d'air, en forme d'étoile, avaient été ménagés. L'odeur âcre qui se précisait fit tousser le petit singe. Le tourmenteur-juré se redressa et dit :
"Je suis prêt.
- Remplissez donc votre office, et que la volonté de Dieu nous éclaire.
- C'est ça ! C'est ça ! nasilla la femme Cruche. Qu'il y barbote un peu dans la soupe !
- Silence, femme Cruche !" dit le président.
Mirette poussa un gémissement parce que les aides du bourreau l'avaient empoigné rudement sous les aisselles et sous les cuisses. Le prêtre se signa. Le greffier trempa sa plume dans l'encrier de son écritoire. Le président retira sa toque et se boucha les oreilles avec les doigts.
"Allez !" cria le tourmenteur-juré.
Les valets à braies de cuir traînèrent Mirette jusqu'à la bassine, le hissèrent à bout de bras, puis le lâchèrent soudain, et s'écartèrent d'un bond pour se garer des éclaboussures.
L'huile gicla jusqu'au plafond. D'un seul mouvement, les juges allongèrent le cou vers le supplicié.
Alexandre Mirette fit un atterrissage brutal au fond du récipient. Sa tête buta contre le rebord. Il crut s'évanouir, rassembla ses esprits et se prépara bravement à l'agonie. Cependant, les secondes passaient et il s'étonnait de ne rien sentir. Pas la moindre brûlure, pas la moindre bouffée de chaleur. Sa chaire se détendait comme dans un bain d'aromates. Il songea d'abord que l'huile n'était pas à la température voulue. Maisl a fumée s'élevait de plus en plus épaisse autour de lui, et des bulles couraient à la surface du liquide. Il ramena ses pieds sous son derrière et s'assit en tailleur dans la cuve. Tout à coup, une clameur lui secoua la tête. Le prêtre s'était levé et brandissait un petit crucifix d'argent :
"Il est innocent ! Il est innocent ! Délivrez-le !"
Les juges, debout derrière la table, paraissent frappés par la foudre céleste. La mâchoire décrochée, les yeux blancs, ils se signaient précipitamment. Le tourmenteur-juré, saisi de confusion, reculait à pas lents jusqu'au fond de la salle. Valentin piaillait. La femme Cruche s'égosillait :
"Mais puisque je vous dis qu'il est criminel ! Puisque je l'ai vu, de mes yeux vu, assommer le pauvre homme sous mes fenêtres !"
Nul ne l'écoutait.
Le président se pencha vers le procureur du roi en Cour d'Eglise, lui parla longuement dans l'oreille, et on voyait bouger ses verrues comme de petites bêtes intelligentes. Ensuite, il se tourna vers le médecin et dit :
"Je vous prie de constater le miracle ou la supercherie.
- Miracle ! Miracle ! Hosanna !" répétait le prêtre.
Le maître mire s'avança vers la bassine, tâta du plat de la main les épaules nues de Mirette, secoua la tête d'un air grave, puis plongea son doigt dans l'huile et poussa un cri d'échaudé.
"L'huile brûle, et l'homme est pas brûlé, dit-il, et il secouait son index dans l'air, lamentablement.
- Greffier, inscrivez ces paroles, dit le président. Et vous, maître Charles, délivrez le sieur Alexandre Mirette, et donnez-lui tous les soins que réclame son état."
En un clin d'oeil, Alexandre Mirette fut repêché, lavé, séché, parfumé aux essences rares et habillé de vêtements fins. Les juges lui souriaient du haut de leurs robes rouges. Abasourdi de joie, il ne cherchait même plus à comprendre ce qui lui arrivait.
"Merci, messeigneurs, balbutiait-il, merci..."
Mais le procureur du roi en Cour d'Eglise, visiblement vexé de la tournure que prenaient les événements, intervint :
"Le présent miracle est-il un miracle de Dieu ou du Malin ? Bien fin qui saurait le dire ! Certaines pratiques de sorcellerie doivent être dépistées avec la dernière énergie. Je requiers une contre-épreuve.
- Accordé, dit le président.
- Je proteste ! Je proteste ! Il y a eu tricherie ! L'huile n'était pas bouillante ! vociférait la femme Cruche.
- On va vous la faire essayer à l'instant ", dit le président.
Le visage de Dame Cruche se noua dans une grimace d'épouvante.
"Me mettre dans l'huile ! Moi ? Mais je suis innocente, monseigneur !
- A vous de le prouver. Qu'on la déshabille !
- Ne me touchez pas ! Je vous défends de me toucher ! J'ai soixante ans ! J'ai accouché toutes les grandes dames de la cité ! J'ai une fille mariée à un officier royal ! J'en appellerai au roi !"
Débarrassé de ses vêtements, le corps apparut, grêle et jaune tel un paquet de glaise, avec un ventre plissé et des jambes sans mollets aux pieds sales.
"Lâchez-moi !... Lâchez-moi !..."
Elle ne put achever. Les bourreaux la soulevèrent comme une plume et la jetèrent dans le baquet. Un rugissement secoua les voûtes. Alexandre détourna la tête.
"Je préfère ne pas regarder, dit-il à un garde qui se tenait près de lui. Que se passe-t-il ?
- Elle est en train de frire comme une carpe !
- Ah ! dit Alexandre Mirette, c'est affreux !"

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 23 Sep - 17:20

pale pale pale
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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 23 Sep - 18:00

4

Où il est question d'une rencontre étrange
qu'Alexandre Mirette
fit au cabaret des Trois-Pommes
et des suites qu'elle comporta



APRES le verdict, on renvoya Mirette, avec toutes sortes de voeux. On lui restitua la bourse confisquée. On lui rendit le petit singe Valentin. On lui donna même une modique somme d'argent pour le dédommager de ses tracas.
Dès le lendemain, Alexancre Mirette se précipita au cabaret des Trois-Pommes pour fêter joyeusement la clémence de Dieu. L'enseigne du cabaret des Trois-Pommes représentait, comme de juste, trois pommes superposées en pyramide instable.
La salle du rez-de-chaussée était vaste, avec un plafond incurvé en quatre voûtes, dont les retombées s'appuyaient sur de forts piliers de bois brun. Les tables étaient longues et grossièrement équarries. Aux murs pendaient des brocs de métal blanc, des jambons difformes et des chaudrons de cuivre. Dans le fond de la pièce se dressaient des barriques poudreuses, aux robinets emmitouflés de torchons.
Tout un peuple de buveurs était avachi là, dans une rude odeur de vinasse. Les plus soûls dormaient, le nez dans leur coude. Les autres pinçaient les servantes au passage, jouaient aux cartes, chantaient, se disputaient pour tromper le temps.
"Salut, tout le monde !" dit Mirette, en poussant un gaillard ivre mort pour se ménager une place à la première table.
Valentin s'installa sur ses genoux. Une fille de service s'approcha, la face enflammée, la bouche rouge, avec autour d'elle un bon parfum de sueur femelle.
"Du vin ! dit Mirette en lui appliquant une claque galante sur l'arrière-train.
- Il n'y a plus que du vin de Suresnes.
- Va pour le vin de Suresnes, bien qui'l me gratte le gosier comme de la chaux."
Une porte s'ouvrit au fond de la taverne, découvrant une cheminée à manteau massif où brûlait un feu de tourbe. Il y avait là une succulente promesse de repas. Et Mirette se sentait un appétit à broyer les pierres.
En vérité, les émotions de la veille l'empêchaient de réfléchir encore à sa grâce. Il était stupide d'allégresse et d'espoir. Jamais la vie ne lui avait paru aussi désirable.
Il avala une lampée de vin et sa joie se haussa d'un cran.
"Ecoutez ! Ecoutez tous ! hurla-t-il. Je suis heureux à en péter d'allégresse ! J'aurais dû être présentement pendu tout cuit, tout roussi, au gibet de notre bonne ville, et me voici parmi vous à boire et à chanter comme les autres jours ! Noël ! Noël ! Je suis sauvé !"
L'ivrogne, qu'il avait repoussé pour s'asseoir, releva la tête, le considéra d'un oeil liquide et éructa simplement :
"Plus tu parles, plus il y a de monde dans ma tête."
A ce moment, une main pesa sur l'épaule de Mirette. Il sursauta, repris par la crainte de la police, et empoigna le gourdin ferré qu'il avait déposé entre ses jambes. Un homme d'une cinquantaine d'années se tenait debout devant lui. Il était vêtu d'une robe noire, flottante, et coiffé d'un bonnet de docteur. Son visage long et pâle était comme vidé de sang. Un nez triste pendait jusqu'à ses lèvres rasées. Il avait une grosse pierre bleue au doigt.
"Êtes-vous bien le sieur Alexandre Mirette, qui fut soumis hier au jugement de Dieu et qui triompha miraculeusement de l'épreuve ? demanda-t-il.
- C'est moi ! dit Mirette avec une fierté hésitante.
- Eh bien, Mirette, lui dit l'étranger, je suis votre ami.
- Je ne vous connais pas.
- Qu'importe ! Je sais votre histoire, je crois en votre innocence, et j'aimerais être votre compagnon.
- Vous êtes un prêtre ?
- Non. Je suis un homme de grande curiosité et de grande lecture. Votre cas m'intéresse. Si vous le voulez bien, je vous offrirai bon gîte et bonne table, et vous me paierez en paroles...
- En paroles ? ...
- Vous me parlerez de vous, de votre enfance, du premier appel qui vous vint de Dieu.
- Mais je n'ai rien à dire, s'exclama Mirette.
- Divine simplicité !" reprit l'homme, et il joignit les mains en fermant à demi les paupières.
Valentin bondit sur la table et renifla les vêtements de l'inconnu.
"C'est votre petit singe ? dit l'autre. Il est charmant. Que vous seriez bien chez moi ! Je vous initierais à mes travaux. Vous seriez mon collaborateur, mon ami, mon sujet..."
Mirette se grattait la nuque. L'offre était généreuse, mais les pièges du diable sont tapissés de roses.
"N'est-il pas triste de vivre sans ami ? reprit l'inconnu.
- C'est vrai, répondit Mirette.
- Votre bourse ne tardera pas à se vider si vous refusez mon aide, poursuivit l'autre.
- C'est aussi vrai, dit Mirette.
- Et que vous pouvez-vous craindre de moi, puisque Dieu vous protège ?
- C'est encore vrai", dit Mirette.
Il avait un peu bu. La tête lui tournait dans cette fumée, dans ce bruit houleux. Le visage de son interlocuteur reculait et tremblait, tout blême, comme un reflet dans l'eau. Les yeux de l'homme étaient du même bleu lumineux que la pierre qu'il portait au doigt. Tant de bonté intelligente, tant de calme réflexion brillaient dans ce regard que Mirette sentit un flux de tendresse lui noyer le coeur.
"Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il à l'inconnu.
- Maître Marcellin Taillade.
- Maître Marcellin Taillade, dit Mirette, je suis votre homme, car vous me plaisez."
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 23 Sep - 18:34

study
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 23 Sep - 20:10

5

Où il est prouvé que les liaisons de cabaret ne sont pas toujours des liaisons vulgaires
et que la grâce de Dieu
ne lâche pas ceux qu'elle a d'abord touchés
.



"FEMME, dit maître Marcellin Taillade, voici l'homme dont je vous ai parlé."
Mirette regarda la gracieuse créature qui se tenait au seuil de la porte, et qui était aux ribaudes qu'il avait connues ce qu'est le vin hypocras à l'acide ripopée des tavernes. C'était une langoureuse et souple personne, de taille effilée et de gorge tendre. Ses cheveux, grésillants d'étincelles dorées, pendaient en tresses jusqu'à ses épaules. La chair pâle e son visage était moelleuse à souhait. Ses lèvres vermeilles brillaient comme des cerises trempées dans un sirop. Et ses yeux couleur de noisette étaient voilés de longs cils discrets.
L'épouse de maître Taillade, qui s'appelait Dame Blanche, était vêtue d'une robe de riche drap bleu, rehaussée d'hermine, et coupée en carré à la fraîche naissance des seins. Une ceinture tressée de fils d'argent portait le trousseau de clefs et la bourse de soie violette. Des bagues de rubis et de topaze chargeaient de feux ses mains délicates. Elle dit :
"Soyez le bienvenu dans notre maison, sire."
Mirette, foudroyé, ne sut que répondre.
"Il meurt de faim, dit maître Taillade. Le souper est-il prêt ?
- Oui, sire", murmura-t-elle avec une révérence.
Et elle s'effaça pour laisser passer les deux hommes dans la salle à manger. La pièce, assez vaste, au sol tapissé de paille de seigle, était meublée d'une grande table de chêne et de bancs recouverts de banquiers d'étoffe écarlate. Dans un coin, le buffet, à plusieurs degrés, offrait un appareil de vaisselles d'étain, de languiers, de hanaps, d'aiguières et de drageoirs. Le plafond était barré de grosses solives peintes au tanné. Et il y avait au mur des rosettes de métal jaune. Ce luxe éblouit Mirette, au point qui'l n'osa parler de tout le repas. Cependant, maître Taillade le soignait avec mille prévenances amicales :
"Que dites-vous de ce vin ? Ma femme l'a pris ce matin au port de Bourgogne... Goûtez de ce flan farci de fromage mou et d'oeuf frais... Votre petit singe est royalement traité aux cuisines. Tout est pour le mieux. Nous parlerons plus tard... nous avons tant de choses à nous dire !"
Lorsqu'on servit les oublies, les gaufres et les rissoles du dessert, Mirette, lesté par les alcools, brûlé par les épices, ballonné par les pâtisseries, se sentit gagné par une béatitude voisine de l'abrutissement.
Une lampe à huile pendait du plafond au bout d'une longue crémaillère, et sa lumière donnait aux visages une apparence de cire vierge. On entendait tinter vaguement des plats et des files dans la cuisine proche. L'air sentait le musc et le gingembre.
"Mon hôte, dit, maître Taillade, si j'ai attendu la fin du repas pour vous entretenir de mes projets, c'est qu'un corps repu libère l'esprit vers les rêveries intelligentes."
Dame Blanche fit mine de se lever.
"Restez, ma vie, dit maître Taillade. Vous pouvez m'entendre. Ce soir est un soir de fête. Nous avons auprès de nous un homme que la grâce de Dieu a défendu contre la malice des éléments. La science nous enseigne que l'huile bouillante brûle à mort celui qui d'aventure s'y plonge. Et voici que, par miracle, les lois de la Nature ont reculé devant l'ordre du Seigneur.
- N'avez-vous vraiment rien senti ? demanda Blanche, avec une charmante curiosité de fillette.
- Rien, dit Mirette. Ni morsures de feu, ni picotements, ni vapeurs excessives...
- Et comment étaient habillés les juges ? Est-il vrai que M. le procureur du roi en Cour d'Eglise a l'air d'un vieux hibou et qu'il porte des bagues si grosses qu'on pourrait se mirer dans leurs pierres ?
- Dame Blanche ! dit maître Taillade avec une expression de sévérité affectueuse.
- Et le bourreau ? Comment était le bourreau ?
- Il n'est pas question de cela, trancha maître Taillade qui s'impatientait. Depuis le temps que j'étudie les problèmes de la prédestination, je n'aurais jamais cru qu'il me serait donné d'accueillir sous mon toi un homme dont l'innocence a triomphé publiquement de la plus terrible des épreuves."
Alexandre Mirette s'amusait de bon coeur, parce qu'il avait trop bu et que Dame Blanche était diablement plaisante.
"Mais je ne suis pas innocent ! dit-il dans un éclat de rire.
- Vous n'êtes pas innocent ? Ah ! curieuse âme de miraculé ! La clémence du Ciel le comble à un point tel qu'il ne s'en trouve pas digne. Etant homme, et chargé du péché originel par son ancêtre Adam, il ne trouve pas en lui la pureté supérieure, totale, angélique, seule susceptible de mériter l'attention spéciale de Dieu.
- Le croyez-vous vraiment ? demanda Mirette ébranlé.
- Si je le crois ? Vous jugez votre innocence avec un esprit mortel. Le Très-Haut la juge dans Son entendement ineffable. Vous êtes, à Ses yeux, une créature d'élite. Il vous a distingué pour les vertus que vous ne distinguez pas vous-même. Il vous a choisi dans Son coeur pour votre coeur. Me comprenez-vous, Blanche ? Vous parlez à un homme que la lumière de Dieu a touché au bord de la disgrâce ?"
Mirette, quelque peu gêné, baissa modestement la tête.
"Vous vous abusez, maître Taillade, dit-il par politesse.
- Non, déclara maître Taillade, et la passion allumait ses prunelles candides. Non, je ne m'abuse pas. Si je vous ai convié sous mon toit, avec votre petit singe, c'est que je connais le prix de votre mystère. J'étudierai votre miracle. J'aurai sous les yeux un être exceptionnel, qui porte en lui le principe céleste, sans même le savoir. Chacun de nous est fait de ciel et de terre. Coeli cum terra homo unio est.
D'analyse en analyse, je suis arrivé à la conviction que ces deux éléments réunis permettent de créer l'homme. Je pourrai créer un homme, lorsque j'aurai déterminé les proportions du mélange !...
- N'y a-t-il pas un moyen plus simple, mon ami ? demanda Blanche timidement.
- Ah ! s'écria maître Taillade, capter la matière du ciel, l'enfermer dans un vase secret avec de la bonne terre, prononcer la formule et voir naître un homme !... Vous viendrez dans mon cabinet. Vous suivre mes recherches. Vous êtes près de Dieu. Je suis près des hommes. Notre amitié portera des fruits admirables. Maître Mirette ! Maître Mirette, je suis heureux !"
Il s'était dressé, pâle comme un cadavre.
Mirette se leva aussi. Jamais il n'aurait cru qu'un être aussi pondéré et savant que maître Taillade pût se livrer à de pareils transports. Responsable de cette exaltation, il se reprochait de ne l'avoir pas encore partagée.
"Il est heureux à cause de moi ! Il m'admire ! Ah ! l'honnête homme ! songeait-il. Mais peut-être suis-je en effet admirable ? Un fait est certain : Dieu m'a tendu sa dextre pour me sortir de la misère où je languissais comme un pourceau. Il m'a sauvé d'une mort que je méritais, il m'a donné l'estime d'un être que je ne mérite pas. Il m'a mystérieusement attiré dans son sein. Je suis dans le sein de Dieu !"
Parvenu à ce point de ses déductions, Mirette redressa l'échine et s'appuya une claque sur la cuisse.
"Moi aussi, je suis heureux, maître Taillade, dit-il avec une résolution subite. Je crois que nous ferons de la bonne besogne. Vous 'êtes pas un homme ordinaire, et je ne crois pas l'être non plus. Bien que je ne sois pas instruit par l'esprit...
- Vous avez la science du coeur, acheva Taillade.
- Exactement. Donc, topons là. Et je boirai bien encore un peu de votre vin, pour arroser le plaisir que j'éprouve à vous connaître."
Dame Blanche battit des mains.
Une servante apporta les chopines de vin demandées. Mirette lui cligna de l'oeil par habitude et vida son pot. Après quoi, l'existence lui parut encore plus légère. Al réclama Valentin, qui s'était endormi dans la cuisine, et voulut à tout prix que le petit singe montrât ses tours à la compagnie :

Montre, montre, Valentin,
Comment font les dames putains...


Blanche roucoulait de joie. Maître Taillade se caressait la mâchoire d'une main pensive.
"Si jeune, si gai et chargé d'un si grave message !" murmurait-il.
Lorsque le petit singe eut épuisé toutes les ressources de son art, on s'aperçut qu'il était l'heure de se coucher et Dame Blanche conduisit Alexandre Mirette et Valentin à leur chambre.
Toute la nuit, Alexandre Mirette rêva que Dame Blanche, vêtue d'un tablier et de braies de cuir, le baignait dans une cuve d'huile.
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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 23 Sep - 23:14

6

Alexandre Mirette
prend goût à sa nouvelle existence
pour la grande joie de maître Taillade
et pour le grand dommage de Dame Blanche


Dès le lendemain matin, à sept heures, maître Taillade appela Alexandre Mirette dans son cabinet pour commencer l'éducation scientifique et mystique du jeune homme. Ce cabinet était un réduit obscur, encombré d'alambics, de cornues et de matras. Au centre, se trouvait une longue table chargée de parchemins à signets de soie verte et rouge, de gros volumes de cuir noir à tranches barbues, de sébiles pleines de terre et de gobelets de cristal, où tremblaient des liquides bleus comme des flaques de ciel.
"Vous voici chez moi, chez vous, chez nous, dit maître Taillade. Voici les livres où j'ai puisé tout ce que je sais de la vie. Voici les vaisseaux que j'emploie pour mes expériences. Voici la terre dans cette assiette de métal, et voici, dans ce verre, ce que j'appellerai l'essence céleste. Je ne suis qu'au début de mes recherches, mais vous m'aiderez. Au reste, il faut que je vous rassure. Ce n'est pas dans les écrits d'Amauri de Bène ou de David de Dinant, ou chez les savants hébreux que je puise ma science. La Bible seule doit me guider. Tout ce que l'homme découvre et partant de la Bible est saint. Tout ce que l'homme découvre en partant des grimoires hérétiques est l'oeuvre du diable.
"Bien, concéda Mirette. Et que dit-elle, la Bible ?
- Elle m'approuve, dit maître Taillade, superbe.
Ouvrons la Genèse ? L'Eternel Dieu forma l'homme de la poussière de la terre... Il souffla dans ses narines un souffle de vie.
Autrement dit, l'homme est une forme de terre animée par le souffle céleste. Terre et ciel ! Et que lit-on dans l'Apocalypse ? Je suis le premier et le dernier et le vivant, dit la vision. Or, cette vision a une tête aux cheveux blancs comme la laine, comme la neige, comme les nuages. Ses pieds sont semblables à de l'airain ardent, comme s'il eût été embrasé dans une fournaise, affirme le texte saint. Donc, les pieds sont dans la fournaise de la terre, et la tête est dans les nuages du ciel. Et cet homme, ce vivant, est le premier, c'est-à-dire le ciel, et le dernier, c'est-à-dire la terre. Ciel et terre !
- Je n'y avais jamais pensé", dit Mirette, qui était véritablement surpris par cette dialectique agile.
Il rappelait à lui ses vieux souvenirs théologiques et regrettait presque d'avoir négligé la rue de Fouarre aux doctes palabres, pour courir les filles et boire le mauvais vin.
" Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Eglises ! clama maître Taillade. A celui qui vaincra, je donnerai à manger de l'arbre de vie, qui est dans le Paradis de Dieu.
- L'arbre de vie ! s'écria Mirette. Un arbre a ses racines dans la terre et ses branches dans le ciel. Terre et ciel !...
- Optime ! Qui est digne d'ouvrir le livre et d'en rompre les sceaux ? demande saint Jean. Moi ! moi ! nous !"
Ils s'embrassèrent et s'assirent, côte à côte, devant la table, pour compulser des ouvrages récents d'alchimie et de théologie
appliquée.
A la fin de cette journée studieuse, Alexandre Mirette avait le front lourd, les genoux engourdis et la langue sèche comme une feuille d'ortie. Les textes de la Bible, les formules d'alchimie, les citations latines et grecques flottaient entre les parois de son crâne, comme des brindilles mortes à la surface d'un étang. Il était très fier de cette initiation massive, et quelque peu inquiet aussi, à la pensée que, chaque jour, désormais, il lui faudrait s'installer dans ce repaire bourré de livres et de fioles, où la basse de maître Taillade éveillait des résonances sépulcrales. Mais sa fierté l'emportait sur son inquiétude.
Maître Taillade disait de lui :
"Quand il saura ce que je sais, il en saura déjà plus que moi !
- Je ne puis le croire", disait Dame Blanche d'un air émerveillé.
En attendant d'accéder à la science de maître Taillade, Alexandre Mirette prenait de l'embonpoint, des manières choisies et une forte conscience de ses qualités morales. Les révélations de son hôte et ses propres lectures théologiques ne laissaient plus de doutes en lui sur le sens profond de son aventure.
Choisi par Dieu, préservé par Dieu, il était un être d'exception et devait se comporter comme tel. Il s'efforça donc de châtier son langage. Il interdit à Valentin les contorsions obscènes qu'il lui avait jadis enseignées. Il remplaça la détestable litanie :

Montre, montre, Valentin,
Comment font les dames putains,


par une chansonnette aux paroles pudiques :

Montre, montre, Valentin,
Comment fait le bon sacristain,
Lorsqu'il sonne chaque matin
L'angélus aux cloches d'airain...


Cependant, malgré les retouches du texte, Valentin refusa énergiquement de modifier les gestes et les grimaces dont il avait coutme d'accompagner les couplets grivois de son maître. Et Mirette, outré par cette parodie honteuse, dut se résigner à ne plus faire appel au talent de son compagnon. Dame Blanche le regrettait et soupirait parfois :
"Si nous faisions venir Valentin pour nous esbaudir un peu de ses façons et cabrioles ?
- Non, disait Mirette. Lorsqu'on s'occupe de grandes choses, il n'est pas bon de prendre ses distractions en de petites folies."
Et il le croyait vraiment.
Souvent aussi, il contemplait le ciel d'un air extasié, par la fenêtre de la salle, et disait :
"Le ciel est trop grand pour les hommes !
- Regardez, ma mie, notre hôte est en liaison directe avec le Très-Haut, murmurait Taillade. Que sentez-vous, maître Mirette ?
- Un grand vide, maître Taillade.
- Qu'avez-vous senti lorsque Dieu vous a sauvé des mains de votre bourreau ?
- Le même vide !
- Ah ! mon ami ! Que vous m'enrichissez par vos paroles !"
Mirette éprouvait fréquemment des tristesses sans cause, des oppressions veloutées, des soifs mystiques, des éblouissements vertigineux et des lourdeurs d'estomac. Il se plaignait d'une voix sourde :
"Mystère ! Mystère ! Tout est mystère en nous et hors de nous !"
Il négligeait de raser sa barbe. Il ne coupait plus ses ongles. Il pria maître Taillade de lui acheter une robe grise d'étudiant, un chaperon à longue cornette et des souliers courts, cet accoutrement s'harmonisant au mieux avec ses pensées moroses. Le dimanche, il accompagnait Dame Blanche et maître Taillade à la messe. Les gens du quartier savaient son histoire par les domestiques et s'écartaient de lui, au passage, avec un respect craintif. Il entendit une mère qui disait à la fillette :
"Regarde, regarde, c'est le monsieur à qui Notre-Seigneur a donné une peau tellement dure que les tourmenteurs mêmes n'ont pas su le brûler !"

Et une autre menaçait son gredin de fils :
"Attends un peu, galopin, si tu continues à me tirer les jupes, je te donnerai à maître Mirette, et il te fera frire à l'huile, comme la pauvre dame Cruche qui racontait des mensonges !"
A l'église, Mirette priait avec des mines concentrées. Il soupirait en baissant les paupières, se tenait la racine du nez à deux doigts et remuait les lèvres à petit bruit de source.
Tout au long du servie, il sentait les regards de ses voisins attachés à ses gestes, et il en concevait une jsute satisfaction. Parfois, Dame Blanche le poussait du coude :
"Une jeune femme, toute en soie et en bijoux, ne vous quitte pas des yeux.
- Qu'importe ! disait Mirette.
- Un officier royal parle de vous dans mon dos.
- Ne lui donnez pas le plaisir d'entendre que nous parlons de lui."
Ces réponses ne satisfaisaient guère Dame Blanche, qui commençait à trouver que Mirette n'était plus aussi drôle que lors de son arrivée à la maison. Elle accusait son mari de cette transformation malheureuse. Maître Taillade était, certes, un homme de grand savoir et de noble probité, mais l'ennui ruisselait de lui comme l'eau d'une fontaine publique. Il avait gagné Mirette à sa cause. Il avait tué toute ardeur, toute gentillesse, toute effronterie chez son disciple.
Elle se consolait de cette désillusion en gavant le petit singe de friandises coûteuses. Lui, du moins, n'avait pas changé !
Un jour qu'elle s'amusait avec Valentin, maître Taillade vint la voir et lui annonça qu'il serait obligé de s'absenter pour quelque temps. On lui avait signalé q'un manuscrit, indispensable à ses recherches, se trouvait entre les mais d'un libraire de Blois. Il était urgent qu'il fit ce voyage et Mirette avait proposé de l'accompagner.
"Je resterai donc seule ! dit Dame Blanche.
- Non, dit Taillade. Malgré l'offre généreuse de notre mai, je l'ai prié de demeurer sur place pour continuer les travaux en mon absence. Nous sommes frères. Nous nous remplaçons. Et, à mon retour, peut-être toucherons-nous au but !"
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Pierre Bellemare
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