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 LE PULL-OVER RUOGE

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JeanneMarie

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Dim 5 Nov - 19:19

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 6 Nov - 0:19

LA vie s'organise. Héloïse trouve un petit logement à louer à Toulon. Elle envoie plans et photographies à Christian, qui approuve : "Il ne reste plus, écrit-il, que quelques travaux d'installation et d'astiquage qui ne seront pas trop importants, vu l'état général bon. Aussi ne te fatigue pas, fais tout petit à petit. Soigne-toi bien et surtout ne surestime pas tes forces. Je te sais émotive et très sensible... Après ce grand malheur, ménage-toi." Deux fois par semaine, elle prend le train pour Marseille et lui rend visite aux Baumettes ; le parloir dure une demi-heure. Christian, toujours très organisé établit volontiers le programme de leurs entrevues ; nous consacrerons cinq minutes à tel sujet, puis nous passerons à tel autre. Elle lui écrit quatre fois par semaine. Les lettres de Christian sont plus rares : "Tu le sais, je n'ai malheureusement pas la plume facile..." Mais chacune témoigne de la plus tendre affection, d'une attention constante à sa mère. "Je pense que ta grippe est maintenant définitivement enrayée. Reste bien prudente. Sil pleut jeudi prochain, reste à la maison. Je ne me ferai pas de souci."
Il lit chaque jour Le Figaro ; chaque semaine, L'Express et Paris-Match ; et aussi des romans classiques et quelques modernes, ce qui une relative nouveauté. Il étudie l'anglais, l'espagnol, et pioche la chimie dans des manuels scolaires. Il dispose de son transistor. Grâce aux mandats de sa mère, il peut améliorer l'ordinaire de la prison en achetant des suppléments à la cantine. Héloïse insiste pour qu'il ne lésine pas sur les laitages et les fruits. Mais elle le voit vieillir et s'amaigrir au fil des visites, et ses yeux sont cernés comme s'il ne dormait pas assez.
Puis Héloïse est demandée en mariage. "Quelle histoire ! répond Christian quand elle lui écrit la nouvelle. Raconte-moi bien tout !" Voilà : sortant de la gare de Toulon avec une forte migraine, elle est entrée dans une brasserie de la place pour prendre un cachet. Au comptoir, un Belge âgé d'à peu près quarante-cinq ans a lié conversation ; de fil en aiguille, elle lui a tout raconté. Il a été très ému par le sort de Christian et s'est offert à l'aider. C'est un homme de grands moyens. Il connaît le pape. A son avis, il faut immédiatement proposer dix millions anciens à maître Floriot pour qu'il accepte de défendre Christian. On devra aussi s'addurer les services d'un expert psychiatre. Héloïse consulte en sa compagnie un avocat toulonnais, à qui le Belge laisse une confortable provision. Bref, il veut à toute force l'épouser et elle est bien tentée d'accepter car elle y voit un concours inespéré pour son fils. L'idylle s'achèvera quand l'aimable Belge suggérera à Héloïse de mettre leurs comptes bancaires en commun et de commencer par lui donner une procuration sur son propre compte. On n'a pas roulé sa bosse depuis tantôt quarante ans pour se laisser prendre à des embuscades si grossières.
Chaque lundi, après le parloir, Héloïse se rend au cabinet de Paul Lombard et de Jean-François Le Forsonney, cours Pierre-Puget. Le jeune avocat la reçoit avec une gentillesse constante. Quant à Paul Lombard, elle l'a revu juste avant de quitter Nice, où il était venu plaider une affaire ; il lui avait fixé rendez-vous devant le Negresco. Ils ont bavardé pendant une dizaine de minutes tout en marchant de long en large. Une question de l'avocat a inquiété Héloïse Mathon. Maître Lombard s'est arrêté et lui a demandé, les yeux dans les yeux : "Malgré toutes les charges qui pèsent sur lui, vous ne croyez pas à sa culpabilité ?" Elle est convaincue de l'innocence de Christian.
La question ne se pose même pas pour maître Le Forsonney tant il lui est évident que son client est coupable. Quelques aspects du dossier font cependant problème. Si l'on réserve les aveux, sur lesquels Christian est revenu pendant et depuis la reconstitution, l'essentiel de l'accusation tient dans le témoignage Aubert. "Je n'avais aucune raison de doute de la bonne foi des Aubert, dit l'avocat, mais je n'avais pas non plus besoin d'avoir trente ans de métier derrière moi pour savoir que le témoignage humain est infiniment fragile. Quand un monsieur vous dit d'abord qu'il a vu un homme prendre la fuite en portant un paquet, puis que ledit paquet se met à parler et devient une petite fille dont les vêtements sont décrits avec précision, vous êtes bien obligé de vous poser des questions. Il y avait aussi le fait que les Aubert déclaraient qu'ils avaient vu le ravisseur ouvrir la portière droite, côté passager, pour faire sortir l'enfant. C'est donc qui'l était sorti par la portière gauche, côté chauffeur. Mais alors, ce ne pouvait pas être Ranucci puisque la police avait constaté que sa portière gauche était bloquée depuis la collision avec Martinez et qu'on ne pouvait absolument pas l'ouvrir. Il y avait enfin ce sacré pull-over rouge dont personne ne savait comment il était venu échouer dans la galerie de la champignonnière. Et il n'y était pas depuis longtemps puisqu'il n'avait aucune trace de moisissure alors que ces galeries sont très humides. Di Marino s'est beaucoup excitée sur le pull-over. On a interrogé énormément de monde. Résultat : néant. Personne n'avait vu Ranussi porter un pull-over rouge. Ca ne m'a pas étonné. Si le vêtement lui avait appartenu, il l'aurait dit à Porte le jour de ses aveux. Je me disais qu'un type qui avoue avoir enlevé et tué une fillette, s'il dit qu'un pulle-over n'est pas à lui, c'est que c'est vrai. On le lui a d'ailleurs fait enfiler et il n'était pas du tout à sa taille. Et quel intérêt aurait-il eu à nier que le vêtement lui appartenait ? Quelle importance ? Non, il y avait un mystère derrière ce pull-over rouge, mais je ne voyais pas par quel bout le prendre."
Christian Ranucci ne l'y aide guère. Dix fois, l'avocat lui pose la question : "Êtes-vous sûr de n'avoir pas aperçu un homme, sur la route ou au bord de la route, après la collision ? Cherchez bien..." Car cela changerait tout. La réponse ne varie guère : "Non. Je veux bien vous dire le contraire, si ça vous fait plaisir mais ce ne serait pas vrai. Je ne me souviens de rien. Il y avait peut-être quelqu'un , et je l'ai peut-être vu, mais je ne m'en souviens pas plus que du reste."
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 6 Nov - 1:35

Christian n'est plus ce prisonnier au visage d'halluciné qui disait à son défenseur dans les geôles du palais de justice : "C'est obligatoirement moi. Il y a toutes les preuves, tous les témoins." Subjectivement, émotionnellement, la reconstitution a été un tournant. "L'on m'avait assuré, prouvé et reprouvé, dit et redit, que j'étais l'auteur de ce meurtre, écrira-t-il, et j'ai bien dû accepter la chose, présentée par le commissaire en un scénario apparemment plein de logique. C'était de l'abstrait. Sur le terrain, il en était tout autrement. Je compris combien il était absurde, impossible, irréalisable, que je commette un acte tel que celui de tuer un être humain, de plus une enfant... Je ne savais même pas comment l'on fait pour égorger quelqu'un et il me fut tout simplement impossible d'esquisser de tels gestes d'assassin."
Cette réaction émotionnelle mise à part, Christian s'interroge quant aux faits eux-mêmes. Il sait à présent que les policiers n'ont pas dit la vérité en affirmant que six témoins l'avaient reconnu : ses seuls accusateurs sont les époux Aubert et ni Jean Rambla, ni Eugène Spinelli, témoins directs du rapt, n'ont reconnu en lui le ravisseur de Marie-Dolorès. Quant au pull-over rouge, Christian estime que sa présence dans la galerie pose un problème dont l'instruction devra apporter la solution.

Mais l'instruction tire à la fin. Le professeur Ollivier et le docteur Vuillet ont déposé le 25 juin leur rapport d'autopsie. Ils ont relevé trois maies contuses sur la tête de la petite victime, côté gauche, et une zone de contusion irrégulière sur le côté droit de la face. Les trois premières plaies sont clairement le résultat de coups portés avec les pierres ensanglantées retrouvées près du cadavre. La zone de contusion sur le côté droit est attribuable à l'appuis de la tête sur le sol inégal pendant qu'étaient portés les coups. Ceux-ci ont entraîné une infiltration sanguine, quatre enfoncements localisés et une fracture de la table interne de l'os pariétal gauche.
Au niveau du cou, les experts ont relevé quinze coupures par arme blanche perforante et tranchante, affectant la forme de boutonnières. Trois autres coupures sont signalées sur le dos de la main droite, vraisemblablement consécutives à un geste de défense esquissé par la malheureuse enfant.
Les quinze coupures observées au cou ont atteint le plan vertébral sectionné la veine jugulaire et occasionné une section incomplète de l'artère carotide primitive. Ces blessures sont la cause directe de la mort, et particulièrement la coupure de la carotide.
Aucune trace de violence n'est constatée au niveau de la région génitale.
Les deux experts ont établi que Marie-Dolorès appartenait au groupe sanguin A. Ils ont également prélevé unem èche de cheveux pour étude comparative avec les deux cheveux trouvés dans la voiture de Ranucci.
Le rapport d'expertise biologique est par eux déposé le 25 juillet. Ils ont établi que le sang souillant les pierres et la branche d'arbres trouvées à proximité du cadavre appartient au groupe A. Même constatation pour le sang tachant le pantalon bleu saisi dans le coffre de coupé Peugeot. Les taches se situent au-dessous de la braguette, côté gauche, et sur la jambe droite, au voisinage de la poche et à la hauteur de la face interne de la cuisse. Quelques taches se situent à l'intérieur de la poche droite, sur le devant.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 6 Nov - 2:17

Le classement du sang dans l'un des quatre grands groupes est bien entendu relativement grossier : les biologistes ont découvert depuis longtemps de nombreux sous-groupes permettant une différenciation beaucoup plus fine. Les malheurs éprouvés par les experts au cours de quelques affaires retentissantes - et notamment lors du procès Jacoud à Genève - les ont néanmoins conduits à s'en tenir au classement élémentaire tant que les recherches n'auront pas abouti à mettre au point des procédés d'identification absolument incontestables.
Quant aux cheveux trouvés dans la Peugeot, l'un est foncé et raide ; les experts concluent qu'il diffère notablement des cheveux de Marie-Dolorès. L'autre, plus fin plus bouclé et plus clair, "ne présente pas de caractères de dissemblance permettant de le distinguer des cheveux prélevés au cours de l'autopsie de la victime". Les experts ajoutent cependant : "Cette observation n'implique pas obligatoirement une appartenance commune. En effet, compte tenu du polymorphisme des cheveux d'un même sujet, l'absence de caractères de dissemblance ne permet d'être interprétée que comme une présomption d'appartenance commune."

Mlle Di Marino n'attend plus que les rapports psychologique et psychiatrique pour clôturer son instruction. En ce qui la concerne, les investigations sont terminées. Cette nouvelle, transmise par ses avocats, plonge Christian Ranucci dans un profond désarroi. Le 26 octobre, il écrit à sa mère : "S'ils ont cessé l'enquête, comment se fera la vérité ? Dans le cas probable de ma culpabilité, cette recherche serait tout de même inutile, mais dans le cas également probable de mon innocence, cette recherche est capitale. C'est ce problème majeur qui m'inquiète le plus. Et puis, le choc passé, j'ai eu le temps de réfléchir et mâcher et remâcher ma bêtise et mes erreurs. Masi, dans le fond, ces erreurs ne sont pas de ma faute : j'y croyais.
L'erreur capitale que j'ai commise, et elle est à la base de tout, c'est ma naïveté et ma confiance envers les policiers quand ils m'ont dit : "Monsieur, c'est vous, nous avons des preuves et des témoins, c'est vous !" Il s'est avéré que ces preuves n'en étaient pas, et qu'en plus il y avait, non pas des preuves malheureusement, mais des indices de mon innocence.
Au début, je me suis dit : c'est impossible. 'Mais) dans ce trou de plusieurs heures, il pouvait bien y avoir la place pour ce drame et puis ça collait, et ils semblaient sûrs d'eux et de leurs preuves qu'ils me montraient ou démontraient. Et puis j'ai fini par dire : "probable", puis "possible", puis ensuite "c'est moi !"
On me montre des photos que je ne reconnais pas, mais qu'importe les photos : il y a des preuves, des témoins etc., qu'ils disent. Donc ce ne peut être que moi. C'est moi. J'y croyais. Premier stade. Une fois la culpabilité établie, deuxième stade : "Qu'avez-vous fait pendant le week-end ? Etc."...
"Et là, seconde erreur de ma part, mais là ce n'était pas de ma faute, je croyais vraiment que c'était moi. Il me faut inventer et donner quelques détails du week-end, et aussi du scénario que la police me fournit (je regrette d'employer ce mot pour un drame si grave, mais il est étymologiquement exact : c'est celui qui'l me faut employer). Je les aide donc. Je ne pouvais bien sûr pas décrire mon emploi du temps exact, ne le connaissant pas. Où j'ai mangé ? Dans la voiture. Où j'ai dormi ? Dans la voiture. Etc. Il fallait que ça colle avec le reste. A la fin, j'ai cru ce que je disais. Cette deuxième erreur était aussi nocive que la première car l'enquête a été arrêtée, et elle aurait pu continuer et établir à l'heure actuelle de vraie preuves de mon innocence ou de ma culpabilité."

Cette lettre est étonnante, non point tant par son contenu que par son ton. Elle traduit admirablement l'état d'esprit de Ranucci au terme de ses six premiers mois de détention. Elle le caractérise sans doute mieux que ne pourront le faire les investigations conduites pour définir sa personnalité. Elle permet enfin de comprendre l'étonnement de ceux de ses avocats qui ont quelque expérience face à un comportement qu'ils n'ont pas l'habitude de voir à leurs clients surtout quand ils sont âgés de vingt ans.
Christian Ranucci ne proclame pas son innocence ni ne reconnaît sa culpabilité : il exprime son regret qu'une instruction écourtée ne permette pas de trancher avec certitude. Il en attendait la lumière et constate que l'ombre persiste. On dirait d'un spectateur qu'un baisser de rideau prématuré priverait de l'épilogue de la pièce. Avec objectivité, il admet tout autant de sérieux des éléments à charge que des critiques qu'on peut faire à la thèse de l'accusation, et il évoque sa "probable culpabilité" et sa "probable innocence" d'une plume impartiale. Simplement, il ne croit plus à ses aveux. On l'a berné. Il admet volontiers la possibilité de sa culpabilité mais il faudrait pour l'en convaincre davantage que des aveux dont il a eu le loisir de démonter le mécanisme. Il voudrait des preuves - "de vraies preuves de mon innocence ou de ma culpabilité".
Bien entendu, sa sincérité est sujette à caution : après les aveux, la lettre est peut-être l'amorce encore timide d'un retournement permettant à plus ou moins long terme la proclamation stridente de l'innocence bafouée.
Sa lettre, comme l'ensemble de sa correspondance, sera lue par Mlle Di Marino.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 6 Nov - 22:16

LE rapport d'expertise psychiatrique, déposé le 10 décembre, est exemplaire d'un certain fonctionnement aberrant de la justice française.
Il débute avec un paragraphe intitulé "résumé des faits" et rédigé comme suit : "Le 3 juin 1974, Ranucci Chtristian enlevait la jeune Rambla Marie-Dolorès, âgée de huit ans, et, après avoir parcouru un long trajet en voiture, et à la suite d'une banale collision qui provoquait sa poursuite, l'entraînait dans les buissons et lui portait des coups mortels...
L'auteur de l'enlèvement était appréhendé le 5 juin et, après quelques réticences, reconnaissait les faits. Il était incarcéré à la maison d'arrêt des Baumettes à Marseille. Lors de la reconstitution, l'inculpé se plaignait d'amnésie au moment de l'action homicide."
Ces lignes monstrueuses violent le principe élémentaire et sacré selon lequel tout homme est présumé innocent tant qu'il n'a pas été jugé et condamné. Elles ne sortent pas de la plume de journalistes plus ou moins soumis à l'appétence de leurs lecteurs pour le sensationnel, mais d'experts désignés par l'institution judiciaire, payés par elle, et plus tenus que tout autre à respecter la loi. Elles ont une résonance d'autant plus sinistre qu'elles sont écrites à un moment où l'inculpé est revenu sur ses aveux. Elles trahissent une manipulation vicieuse du vocabulaire, car écrire que Ranucci a reconnu les faits "après quelques réticences" (alors qu'il n'a avoué qu'après dix-neuf heures d'interrogatoire), c'est suggérer que l'évidence de sa culpabilité était si écrasante qu'il n'a pu que se livrer à une sorte de baroud d'honneur. Ces lignes proclament si sereinement la culpabilité de Christian Ranucci sont situées et rédigées de telle manière qu'elles créeront forcément une impression décisive sur le juré chargé par la loi de dire la culpabilité ou l'innocence de l'accusé.
Il faut se mettre à la place du juré. Citoyen ordinaire, malhabile comme tout le monde à s'y reconnaître dans le tumulte de sa vie banale, le voici plongé dans un univers cauchemardesque, confronté à des actes inouïs dont il a peine à concevoir les ressorts, chargé de porter sur autrui un jugement à proprement parler capital, investi enfin du droit de vie ou de mort sur l'un de ses semblables dont il ressent sutout la stupéfiante étrangeté. Immense est sa responsabilité ; dérisoire, la capacité qu'il se reconnaît à démêler l'écheveau embrouillé d'une existence complexe. Comment ce juré n'accorderait-il pas crédit aux savants dont c'est le métier de sonder les reins et les coeurs ? Lui qui vient de voir l'accusé faire irruption dans le box comme le taureau sortant du toril, et qui contemple ce parfait inconnu dont il va dire dans quelques heures s'il doit vivre ou mourir, comment ne donnerait-il pas sa confiance aux experts qui sont censés avoir eu avec l'accusé, dans sa prison de longs et minutieux entretiens ? Et quand un grand professeur, titulaire de la chaire de psychiatrie à la faculté de médecine de Marseille, assisté de deux experts reconnus pour tels par l'autorité judiciaire, écrivent en tête de leur rapport que résumer les faits, cela revient à déclarer sur le ton paisible de l'évidence que l'accusé est le coupable, comment le juré ne serait-il pas gagné par la conviction ?
La suite du rapport est confondante. Car après une brève évocation du curriculum vitae de Christian Ranucci, les experts offrent de larges citations des aveux recueillis par l'un d'eux lors du premier entretien, le 7 juin, c'est-à-dire le lendemain même des aveux obtenus à l'Evêché par l'inspecteur Porte. Rappelons que le rapport est déposé le 10 décembre et que Ranucci est revenu depuis plusieurs mois sur ses aveux.
Tous les experts n'agissent pas ainsi. "Pour ma part, écrit le docteur Yves Roumajon, président de l'Association française de criminologie, je me suis fixé pour règle de ne jamais confier par écrit ou par parole ce que j'ai entendu, si cela ne rentre pas dans le cadre de ma mission. Ainsi, au risque de choquer, je garderais à coup sûr secrets les aveux que je pourrais recevoir d'un individu dont le dossier m'a appris qu'il conteste les faits. Attitude fondamentale qui me paraît essentielle. Je ne sais pas si elle est juridique et dans quelle mesure nous pouvons invoquer sur ce point le secret professionnel du médecin, qui est intangible même devant la justice. Sur le plan moral, j'estime que je ne peux pas trahir l'homme qui s'est confié à moi. Ce n'est pas le rôle que m'a fixé la loi. En tout cas, c'est la conception que j'ai de ma fonction." Mais il suffit de lire les Mémoires du docteur Roumajon, récemment publiées, pour le savoir homme de qualité.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 7 Nov - 0:37

Sa règle de conduite se fonde sur une certaine éthique. Pour ceux de ses confrères qui en professent une autre, l'approche strictement utilitaire du problème devrait les conduire à une conclusion identique. Si les psychiatres croient à la psychiatrie et aux services éminents qu'elle est susceptible de rendre à la justice, ils ne peuvent pas ruiner leur efficacité en se prêtant à un rôle policier. Comment les inculpés accepteront-ils d'avoir avec eux les entretiens confiants indispensables aux investigations psychiatriques s'ils savent que l'homme assis dans le parloir est un Janus dont le visage rassurant de médecin dissimule la face d'un flic alerte à enregistrer la moindre confidence compromettante ? Quel avenir accorder à l'expertise psychiatrique si c'est le docteur Jekyll qui entre dans le parloir, mais Mr. Hyde qui pose les questions ? Faut-il que chez nous aussi le psychiatre, contrairement à tous les autres médecins, soit perçu par le détenu comme un membre à part entière de l'appareil répressif venu capter sa confiance pour mieux le perdre ?
Si l'on trouve apparemment des psychiatres pour endosser gaiement leur défroque flicarde, si l'on juge expédient et ingénieux, efficace pour tout dire, de tourner les défenses du détenu en lui envoyant un homme dont il ne se méfiera pas comme d'un policier ou d'un juge d'instruction, auquel il accordera au contraire ingénument sa confiance puisqu'il le voit apparaître paré du beau titre de médecin, synonyme depuis Hippocrate de secours à toute souffrance, quelle que soit l'indignité du souffrant ; si l'expert psychiatre est enfin enrôlé dans la cohorte de ceux dont la mission consiste à confondre et non pas à comprendre - alors, il faut d'extrême urgence donner à l'inculpé les mêmes garanties que la loi lui accorde devant son juge d'instruction, et permettre par exemple aux avocats d'assister aux entrevues avec le psychiatre. Sans doute ces avocats sont-ils absents des interrogatoires de police, mais les policiers doivent au moins faire lire le procès-verbal dactylographié au suspect, et celui-ci peut refuser de le signer s'il ne le trouve pas conforme à l'esprit de sa déposition. Rien de tel avec le psychiatre : quand il sort du parloir, le détenu ignore quelle partie de leur entretien sera retenue, dans quels termes elle sera retranscrite, et si un malentendu s'est introduit dans la conversation, si un quiproquo s'est créé dans l'esprit du psychiatre, le détenu n'en sait rien et ne le découvrira qu'en lisant le rapport, c'est-è-dire trop tard.
Car tel est bien le vrai problème. "Peu importe que la vérité soit découverte par tel ou tel, dira-t-on : l'important est qu'elle le soit." Mais le policier est en principe à la recherche de la vérité, et aussi le juge d'instruction. Les garanties données par la loi au suspect, puis à l'inculpé, ne sont point autant de barricades dressées sur la route de la vérité : ce sont des garde-fous élevés pour empêcher l'enquête et l'instruction de s'engager dans l'impasse d'une vérité trompeuse. Ces garanties sont nées d'une longue expérience démontrant tristement à quel point l'erreur est banale. Elles ne signifient pas que le policier et le juge sont des êtres pervers dont il convient de se méfier, mais qu'ils sont des hommes ou des femmes faillibles comme tous les autres. Comme un expert psychiatre. Et si l'on veut bien admettre qu'il y a selon toute apparence autant de juges d'instruction intègres que de psychiatres honorables, on ne voit pas pourquoi les premiers ne pourraient recueillir des aveux que dans des conditions strictement définies par la loi tandis que les seconds se verraient investir du privilège exorbitant de les obtenir à leur gré, et surtout de les transcrire sans le moindre contrôle sur leur rédaction - même pas de la part de celui qu'ils peuvent mener à l'échafaud. On en arrive ainsi à ce très singulier paradoxe que les aveux rapportés par le psychiatre sont en même temps ceux qui présentent la moindre garantie d'objectivité et ceux qui feront l'impression la plus forte en cour d'assises puisque le médecin psychiatre, au contraire du policier ou du juge d'instruction, n'est pas perçu par les jurés comme relevant de l'appareil répressif.

Donc, des aveux ; les troisièmes passés par Ranucci. Certes, le récit n'apporte aucun élément nouveau, mais le style est bien différent de celui de l'inspecteur Porte et de Mlle Di Marino. C'est vif, c'est rapide, c'est imagé, ça parle comme parle un garçon de vingt ans. Ranucci ne dit pas : "Un véhicule m'a percuté sur le côté gauche", mais : "Une voiture m'est rentrée dedans" ; il ne dit pas : "J'ai pensé retrouver un camarade de l'armée", mais : "Je me suis dit : Tiens, je vais dire bonjour à un copain". C'est que l'expert reproduit mot pour mot les déclarations de l'inculpé. Quelles déclarations ?
"Nous retranscrivons intégralement ses propos", précise-t-il bellement. L'expert utilisait-il un magnétophone ? C'est invraisemblable : la procédure pénale française interdit l'emploi de cet appareil aux auxiliaires de justice et il serait surprenant qu'un expert judiciaire ignorât cette interdiction. L'expert est-il sténographe ? On ne le précise pas, et il faudrait pourtant bien qu'il le soit pour être capable de noter au vol "l'intégralité des propos" d'un garçon parlant à un débit normal. C'est d'autant plus vrai que l'expert ne se contente pas de transcrire des propos : il accumule les notations d'ordre physionomonique ("Son visage exprime le trouve", "Il interrompt son récit montre du désarroi" etc.). Mieux encore : l'expert à la main véloce prend note des sous-entendus. Car un policier, un juge - simples mortels - se contentent d'entendre. L'expert psychiatre, lui, entend et sous-entend. Il lit dans les pensées et déchiffre les arrière-pensées. C'est ainsi que quand Christian déclare qu'il est passé par Salernes et ajoute : "Je voulais voir du pays", l'expert pspychiatre et sténographe trouve le temps de commenter : "sous-entendu : "que je ne connaissais pas". Et il se trompe, naturellement, car Christian connaissait fort bien la région de Salernes, où la famille de Gilbert, son frère adoptif, possédait une petite maison - un cabanon, comme on dit à Marseille - dans laquelle il avait passé des jours heureux. C'est précisément pour revoir cet endroit qu'il était allé à Salernes.
Description des jeux de physionomie, perception magistrale des sous-entendus, transcription de "l'intégralité des propos ?" Quelle maestria !
L'accusation, aux assises, fera bon usage des aveux obtenus par le docteur Fiorentini.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 7 Nov - 3:08

Le rapport énumère ensuite les nombreux examens auxquels a été soumis Christian Ranucci. Il a subi deux électro-encéphalogrammes, dont l'un avec activation cardizolique, aboutissant à des tracés normaux : plusieurs radiographies du crâne qui ont permis de conclure à l'absence de toute anomalie au niveau du squelette crânien ; un examen ophtalmologique confirmant qu'il n'est atteint que de myopie simple bilatérale. Les experts avaient demandé une encéphalographie gazeuse, procédé grâce auquel on peut visualiser des lésions cérébrales que les examens électro-encéphalographiques et radiographiques ne permettent pas de repérer, mais ils constatent que l'inculpé s'y est refusé : "C'était son droit, écrivent-ils, d'autant que cette exploration est relativement pénible et peut même, de façon tout à fait exceptionnelle il est vrai, entraîner des accidents sérieux." L'électro-encéphalographie gazeuse consiste en effet à injecter un produit de contraste gazeux (généralement de l'air) dans le liquide céphalo-rachidien. Elle implique une ponction lombaire et une anesthésie générale. Mais les experts ont pris leur parti du refus de Ranucci : "Il n'y a pas lieu de le déplorer outre mesure. Si nous nous étions en effet décidés, après de longues hésitations à demander cet examen afin de disposer d'un bilan paraclinique exhaustif, il est à peu près certain qu'il ne nous aurait apporté aucun élément nouveau : l'électero-encéphalographie gazeuse ne détecte que des lésions assez importantes et il n'y a pratiquement aucune chance pour qu'une telle anomalie soit demeurée sans traduction neurologique."
Forts de ces examens très complets, informés par leurs entretiens avec Ranucci (comme de coutume, ils s'abstiennent d'en préciser le nombre et la durée), les experts peuvent répondra aux questions classiques posées par le juge d'instruction. Il s'agit de savoir si l'inculpé souffre d'anomaies mentales ou physiques, et s'il était au moment des faits en état de démence au sens de l'article 64 du code pénal. Cet article est bref et décisif : "Il n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister."
Christian Ranucci est-il schizophrène ? Il ne l'est pas, les experts n'en ont "jamais constaté le plus discret symptôme".
Souffre-t-il de névroses organisées ? La réponse est négative : "Il n'y a ni obsession, ni phobies, ni symptômes de névrose d'angoisse ni de névrose de caractère."
Est-il un hystérique ? Pas davantage. "On ne découvre pas chez lui le théâtralisme, la suggestibilité, la tendance à intéresser et à séduire l'interlocuteur." Son passé ne recèle aucun épisode révélateur d'un état hystérique.
Les experts, constatant que l'inculpé ne présente actuellement aucune affection psychiatrique, se demandent alors "s'il n'a pu, au moment des faits, présenter un état pathologique qui aurait pu disparaître par la suite. Et cette question les amène à examiner "les manifestations d'amnésie alléguées par Ranucci".
Cette amnésie est-elle authentique ou simulée ?
La réponse décidera éventuellement de l'innocence ou de la culpabilité de Christian Ranucci (s'il ment en affirmant ne se souvenir de rie, c'est évidemment qu'il est le meurtrier) mais le fait est que les experts ne l'envisagent absolument pas sous cet angle, cependant capital. Pour eux, Ranucci est coupable. Ils veulent bien examiner l'hypothèse d'une amnésie authentique, mais n'ont aucun dopute sur ce qui aurait alors été oublié : le meurtre de Marie-Dolorès Rambla. Au reste, le "résumé des faits" placé en tête de leur rapport indique sans équivoque : "Lors de la reconstitution, l'inculpé se plaignait d'amnésie au moment de l'action homicide." Il ne leur veint pas à l'esprit que si Ranucci ne se rappelle rien du meurtre, c'est peut-être qu'il ne l'a pas commis. Leur unique problème est de savoir si l'inculpé a véritablement et sincèrement oublié son acte homicide.
Ils concluent par la négative. Ranucci ment. Son amnésie est simulée. Donc, il est coupable. Les jurés l'entendront bien ainsi. C'est la deuxième fois que les experts décident de la culpabilité.
Leurs raisons nous étonnent.
Ils rappellent que le 7 juin, l'un d'eux avait pu obtenir de l'inculpé le récit de son crime. Par contre, lors de l'entretien suivant, Ranucci avait dit ne pas se souvenir du meurtre ni même des aveux qu'il avait passés, alors qu'il se rappelait pourtant l'ordre de succession et la date de ses divers interrogatoires.
Or, les experts soulignent l'embarras de Ranucci, ses réticences à répondre aux questions sur le meurtre, ses hésitations et ses silences, la forte opposition qu'il a manifesté à un test, dont il pensait peut-être qu'il allait le trahir, et auquel il n'a donné que des réponses laconiques et conventionnelles. "Cette attitude, concluent les experts, n'est celle d'un amnésique qui a perdu la mémoire d'une période de son existence. Elle traduit de toute évidence une allégation d'amnésie, autrement dit une amnésie simulée. L'amnésique authentique n'est ni réticent ni méfiant. Il évoque certains souvenirs et ne parvient pas à en évoquer d'autres, mais il ne cherche pas à donner le change et ne montre point d'embarras."
L'argument est à première vue d'un bon sens pyramidal : un homme qui a perdu la mémoire ne peut pas être embarrasé par les faits et gestes qu'il a oubliés, puisqu'il les a précisément oubliés. S'il trahit du trouble et de l'hésitation, il y a anguille sous roche. Mais c'est peut-être méconnaître la situation particulière de Ranucci. Celui-ci n'est pas un patient venu consulter un psychiatre pour un problème d'amnésie et qui en discute dans le calme feutré d'un cabinet, "ni réticent ni méfiant", conforme enfin à l'image de "l'amnésique authentique". Si Ranucci est vraiment amnésique, c'est un amnésique qui sait fort bien ce qu'on voudrait qu'il se rappelât. Il sait que l'entretien avec le psychiatre se déroule dans le parloir d'une prison où il est incarcéré pour rapt et homicide ; il sait que sa vie est en jeu ; il sait, pour le lire dans les yeux de ses gardiens, pour l'entendre crier par les autres détenus, la haine et le dégoût soulevés par l'acte qui lui est imputé. Même s'il est atteint d'une amnésie authentique, il nous semble improbable que l'inculpé Ranucci puisse arborer cette belle sérénité qu'on voudrait lui trouver.
Ayant conclu à la simulation, les experts évoquent cependant deux possibilités qui pourraient infirmer leur diagnostic.

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 7 Nov - 18:20

La première est celle de la toxicomanie, et le rapport rappelle qu'une seringue a été saisie dans la Peugeot. Nous savons également que des aiguilles pour piqûres intraveineuses et tout un lot de produits médicamenteux ont été spontanément remis à la police par Héloïse Mathon. Questionné sur leur origine et leur destination, Christian a répondu qu'il avait subtilisé le tout à l'infirmerie de son régiment, pour le simple plaisir de barboter, et qu'il ne prévoyait pas d'en faire un usage particulier. Nous avons adressé au docteur Olievenstein, spécialiste éminent de la drogue, la liste des médicaments saisis. Il nous a aimablement répondu : "Je ne vois pas de lien apparent entre les produits indiqués si ce n'est que l'ensemble peut être utilisé pour une tentative de suicide. Aucun de ces produits ne peut être, à part la caféine, considéré comme une drogue." Christian n'a d'ailleurs pas souffert aux Baumettes du phénomène de "manque" qui n'eût pas tardé à se manifester s'il avait eu l'habitude de se droguer. L'hypothèse de la toxicomanie est donc à écarter.
La seconde possibilité évoquée par les experts est celle de l'ivresse alcoolique, qu'ils écartent également : "Rien, dans ce que nous savons de Ranucci et de son emploi du temps, ne s'accorde à cette hypothèse." Ils ont raison. L'inculpé a toujours déclaré qu'il consommait rarement de l'alcool. D'autre part, son emploi du temps, tel qu'il ressort des aveux, n'inclut aucune station dans un bar : il a passé la nuit précédant l'enlèvement dans sa voiture garée près de Salernes et il s'est borné à rouler toute la matinée suivante, son premier arrêt se plaçant à Marseille, face à la cité Sainte-Agnès. Tel est le dossier.
Les experts ignorent, parce que cela ne figure pas dans le dossier, ce que Christian Ranucci a dit à son avocat, maître Le Forsonney, dès leur deuxième entretien aux Baumettes ; "Je ne me souviens de rien parce que j'étais soûl. j'ai passé la nuit du dimanche au lundi, non pas à Salernes comme me l'ont fait dire les flics, mais à Marseille, à traîner dans les bars du quartier de l'Opéra. J'ai bu énormément. C'est vrais que je bois très peu d'alcool, mais de temps en temps, je m'offre un dégagement et je me biture à mort. Le lundi matin, quand je suis parti de Marseille, je n'étais pas clair, absolument pas. L'accident m'a achevé. j'ai roulé encore un peu et je suis tombé dans les vapes. Quand je me suis réveillé, j'étais dans la galerie de la champignonnière, et sur la banquette arrière de ma voiture, ce qui m'a surpris. La vérité, c'est que je ne sais pas comment je suis arrivé dans cette galerie. Entre l'accident et mon réveil, c'est le trou noir."

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 7 Nov - 19:47

L'avocat a écouté avec scepticisme cette explication que Christian Ranucci reprend à chacune de leurs entrevues : "Ca ne me paraissait pas très convaincant et je n'y ai jamais vraiment cru. A quoi rimait cette histoire de la nuit passée à traîner dans les bars de Marseille ? Il  avait toujours dit qu'il avait garé sa voiture dans un chemin de campagne, près de Salernes, et qui'l y avait dormi. Pourquoi les policiers lui auraient-ils fait inventer cela ? Quel intérêt ? Qu'il ait passé la nuit à Salernes ou à Marseille ne changeait rien à l'affaire et je ne voyais pas pourquoi Alessandra aurait tenu à lui faire dire qu'il était ici plutôt que là. Je ne le vois d'ailleurs toujours pas..."
C'est deux ans après l'exécution de Christian que nous obtiendrons d'une source rigoureusement irréfutable la preuve qu'il a passé à Marseille et non à Salernes la nuit précédant le crime.

MYRIAM COLDER est un génie.
Expert désigné par Mlle Di Marino, elle a pratiqué l'examen psychologique de l'inculpé. Nous avons déjà évoqué sa première rencotnre avec celui-ci, le 11 juin, au cours de laquelle il avait dit ne conserver aucun souvenir du crime qu'on lui reprochait.  Contrairement aux experts psychiatres, Mme Colder ne croit pas à une simulation : "Cet oubli paraît être le fait d'un réflexe auto-défensif inconscient et pas seulement un système de défense." Selon elle, Ranucci ne ment pas : il refoule "au maximum des souvenirs trops traumatisants pour l'équilibre de sa personnalité". Mais Mme Colder ne s'est pas particulièrement intéressée à ce problème de l'amnésie : sa mission consistait à dresser un portrait psychologique de Ranucci. Tâche immense mais essentielle et de lourde conséquence. Car les experts psychiatres, constatant que "Racucci est indemne de toute maladie mentale acutellement en évolution, et qu'il n'a pas été atteint de façon transitoire d'une affection psychiatrique passagère ou intermittente qui aurait pu se manifester au moment des faits et modifier son comportement et commander ses actes indépendamment de sa volonté" - les psychiatres, donc, vont conclure : "Nous sommes ainsi amenés à accorder une attention toute particulière à la personnalité de l'accusé", ce qui les conduira à utiliser largement les travaux de l'expert psychologue.
Pour se convaincre de la génialé de la jeune Mme Colder, il n'est que de lire ses conclusions sur Christian Ranucci : "1) Etant privé de l'autorité paternelle, dont l'image est ressentie comme agressive, et ressentant vis-à-vis de sa mère des sentiments teinté de sado-masochisme, il n'a pu construire une vie affective et sentimentale harmonieuse, sa sexualité demeurant immature et mal orientée. 2) Il s'hyper-contrôle, refoulant une agressivité et un sadisme accentués par l'angoisse et susceptibles de s'extérioriser sous l'effet d'une forte émotion."
Si l'on songe que ce bilan résulte en tout et pour tout de deux entretiens avec Ranucci, comme Mme Colder a bien voulu nous le préciser, on est tenté de crier au miracle. Nous sommes en effet émerveillé par la pargaite adéquation entre le portrait de l'inculpé et la succession des actes qui lui sont reprochés. Ranucii est agressif et sadique, mais il s'hyper-contrôle, ce qui explique qu'il ne se soit rendu coupable d'aucun crime ni délit jusqu'à l'âge de vingt ans. Sa sexualité demeure cependant immature et mal orientée : on comprend pourquoi il enlève une petite fille. Son agressivité et son sadisme sont acdenturés par l'angoisse et susceptibles de s'extérioriser sous l'effet d'une très forte émotion : pardi ! c'est exactement ça ! Anboissé par l'accident avec Vincent Martinez et la poursuite des Aubert, très fortement ému à l'idée de se voir pris avec une fillette qu'il a frauduleusement enlevée, l'agressivité et le sadisme de Ranucci se sont brutalement extériorisés jusqu'à faire de lui un assassin. La démonstration est saisissante et nous devons en déduire que si une cinquantaine de personne familières de Christian Ranucci, l'ont unanimement décrit comme "gentil, normal, réservé" alors qu'il est en vérité "sadique et agressif", c'est que ces personnes ne sont point psychologues.
Le lecteur se demandera peut-être si Myriam Colder, examinant Ranucci avant le crime, eût témoigné d'une clairvoyance pareillement magistrale. Il n'est malheureusement pas de réponse possible à cette question, pourtant trop cruciale pour qu'on puisse ne pas la poser. Un crime horrible devient un fleuve qui draine les mille affluents d'une vie : aussi divers et contradictoires qu'ils soient, ils doivent forcément se jeter dans le grand fleuve de sang et de boue. Ou encore : ce crime est comme un puissant aimant attirant à lui, sans en laisser la moindre parcelle, toute la menue limaille dont est faite une existence. Autrement dit, nous nous demandons si Mme Colder, chargée d'expliquer le crime par le personnage, ne s'est pas contentée d'expliquer le personnage par le crime, déduisant par exemple son sadisme et son agressivité du fait, tenu pour avéré, qu'il avait poignardé à mort une fillette.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 7 Nov - 22:08

Force est de constater l'attristante pauvreté de son information. A propos de l'histoire médicale de l'inculpé, un antécédent psychosomatique aussi digne d'attention que l'énurésie dont a souffert Christian lui reste inconnu. Elle n'a pas une seule fois rencontrée Héloïse Mathon, qui n'est pas sans avoir joué un certain rôle dans la formation de la personnalité de son fils. Myriam Colder saura par le dossier la longue litanie des bars dont Mme Mathon a eu la gérance, mais de même que les avocats, le juge d'instruction et les jurés, elle ignorera l'adoption de Gilbert, puis son arrachement, de même qu'elle ne saura rien de la tentative d'adoption de la petite vietnamienne Marie-Ange ni des secours affectueux envoyés à des enfants malades et abandonnés - tous éléments auxquels un quidam est tenté d'accorder quelque intérêt, même s'il n'est pas expert psychologue.
"Image paternelle, écrit-elle, fortement dévalorisée (d'après les récits qui lui en ont été faits), ressentie comme violemment agressive et dangereuse."
C'est incontestable,. Christian dira bientôt au juge d'instruction : "J'ai vécu mon enfance dans la peur, je craignais toujours que mon père nous retrouve.
Après ce qui'l avait fait, la blessure qu'il avait portée à ma mère, je craignais toujours qu'il la tue et qu'il me tue moi-même." La crainte était déplacée car le père ne fit qu'une seule tentative, quelques mois après le divorce, pour retrouver son fils, dont il se désintéressa complètement par la suite. Interrogé par le commissaire Alessandra, il eut ce mot digne de l'antique : "Je ne me souvient même plus de son visage", et conclut prosaïquement : "Je ne me sens pas concerné dans cette affaire." Le coeur nous a manqué pour aller demander à Jean Ranucci ce qu'il avait ressenti à l'aube du 28 juillet 1976. Le destin allait le frapper, deux ans plus tard, dans sa progéniture née d'un second mariage.
"Je ne me souviens même plus de son visage."
Christian, lui, se souvenait quelque part, même s'il croyait l'avoir oublié du visage balafré et sanglant qu'il avait vu à sa mère quand il avait quatre ans.
Mais rien n'est simple. Héloïse Mathon, interrogée par le juge d'instruction avait dit que si Christian était allé à Marseille, c'était peut-être pour y revoir son mère, qui continue d'y habiter la maison dans laquelle elle l'a rencontré. L'hypothèse nous avait semblé singulière : pourquoi Christian aurait-il cherché à retrouver ce père dont il avait eu si peur ? Mme Mathon nous dit : "Un jour, pendant le service militaire de Christian, j'ai trouvé dans ses affaires une lettre qu'il n'avait pas envoyée. Elle était adressée à son père. J'ai été bouleversée. Nous ne parlions plus de lui depuis longtemps. Christian ne l'évoquait jamais. Et là, dans cette lettre, il lui disait q'uil regrettait de ne pas l'avoir connu, et qu'il l'admirait pour sa belle conduite pendant la guerre, pour toutes ces médailles qui'l avait gagnées au combat... J'ai remis la lettre en place. Je n'ai jamais osé en parler à Christian."
De toute façon, un rapport au père difficile et conflictuel.
Mais avec la mère ? "Mère dont il fait un portrait élogieux, écrit Mme Colder, mais qu'il rend inconsciemment responsable de ses difficultés à s'affirmer, à se viriliser, et de son manque à être général. D'où des relations fils-mère fortement teintées de sadomasochisme, à la fois infantiles, exigeantes, exclusives et par ailleurs dominées par une profonde rancune."
Les relations entre un fils unique et sa mère divorcée sont rarement simples. Aucune relation humaine n'est simple. Les témoignages attestent unanimement le profond amour que Christian portait à sa mère. Il lui arrivait aussi de la trouver insupportable, excessivement possessive, barbante pour tout dire avec ses éternels conseils de prudence et cette conviction d'être indispensable. En somme, rien de de très banal, les rapports les plus harmonieux étant traversés par le contrepoint de l'agacement réciproque.
De là à parler de "rapports teinté se sado-masochisme"... L'expression est forte. Elle nous paraît aventureuse, s'agissant de caractériser une relation que nulle crise réelle n'ébranla jamais. L'évidence, c'est qu'aucune tension sérieuse n'est apparue entre Christian et sa mère au cours de leurs vingt années de vie commune, c'est qu'alors même que le fils se trouvait éloigné par les circonstances, il n'a jamais cessé d'écrire à sa mère, et fréquemment, les lettres les plus affectueuses ; c'est que tous leurs familiers vantent l'exceptionnelle affection qu'ils se vouaient mutuellement ; c'est enfin et tout bonnement qu'ils vivaient heureux ensemble. Sado-masochisme ? Pourquoi pas, dans la mesure où tout couple humain vit dans un rapport qui, d'une certaine façon, à un moment ou à un autre, est d'ordre sado-masochiste ? Mais on avouera que l'expression n'est pas inoffensive quand elle prétend définir un garçon de vingt ans inculpé du meurtre d'une fillette.
Une fillette. C'est cela qui importe. Aussi bien Mme Colder souligne-t-elle que Christian rend sa mère responsable de ses difficultés à se viriliser; qu'il lutte contre une image féminine introjectée, et par là même contre sa propre féminité ; que la crise de d'adolescence "a accentué le malaise du sujet dont la sexualité demeure imamture, mal orientée, fortement problématique à l'heure actuelle". A lire attentivement le rapport de Mme Colder, on pourrait même penser que la sexualité de Christian Ranucci est inexistante, ou du moins qu'elle ne s'exprime pas, car l'expert psychologue ne fait pas la moindre allusion à une activité sexuelle quelconque, fût-elle masturbatoire.
Faut-il s'en étonner ? Ce leitmotiv court à travers le dossier : à par une expérience unique et ancienne, on ne connaît à Ranucci aucune relation homosexuelle ou hétérosexuelle.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 7 Nov - 22:41

Là, je mets un commentaire personnel : Je suis étonnée, depuis le début de ma lecture, de la passivité des avocats de Christian Ranucci. Je commence à douter d'un commentaire que j'ai lu sur Maître Le Forsonney, prétendant qu'après l'exécution de Christian, l'avocat ait toujours voulu prouver l'innocence de son client. En principe, un "baveux" se bat avant et pas après. ... Suspect
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 8 Nov - 20:23

Il découvrit l'amour à seize ans dans les bras de Monique, qui en avait dix-neuf. Cette splendide mulâtresse est la soeur cadette de Gilbert ; ils se connaissent donc depuis leur plus tendre enfance.
En 1970, Monique vint passer des vacances au "Rio Bravo". Elle s'intégra à la bande dont faisait partie Christian et participa aux randonnées à vélomoteur. L'amitié devint autre chose et ils firent l'amour ; c'était la première fois pour elle comme pour lui. "Je l'aimais à cause de sa gentilles, dit Monique. C'était un garçon très sensible, très doux. Je ne l'ai pas une seule fois vu en colère. Physiquement, il me plaisait beaucoup. On se plaisait beaucoup. Il m'a toujours fait l'amour très normalement, sans me demander des trucs extraordinaires que n'aurais d'ailleurs pas acceptés. Je l'aimais aussi parce qui'l était très intelligent. Deux cerveaux réunis, ça n'aurait pas suffi pour contenir son intelligence. Il m'expliquait des tas de trucs, il m'apprenait des choses.
"A la fin des vacances, je suis rentrée chez moi et on s'est écrit. Une lettre par semaine. On voulait se marie. Je pensais bien à la différence d'âge mais je l'aimais tellement que j'étais sûre que ce ne serait pas un problème. Une fois, je me suis échappée de la maison pour aller le rejoindre. Mon père est venu me chercher. Christian a pleuré quand il a fallu se séparer. Moi aussi, je pleurais. Mais en cachette - personne ne s'est rendu compte de rien, même pas sa mère. Une autre fois, il est venu passer quelques jours de vacances dans notre cabanon du Var. Qu'est-ce qu'on a été heureux ! C'était la liberté, la nature, le bonheur. Quels bons souvenirs... Et puis on a rompu. Enfin, j'ai rompu. J'avais découvert qu'il avait une liaison avec une femme mariée de Voiron. Même qu'elle attendait un enfant. Christian m'a juré que l'enfant n'était pas de lui, que deux de ses copains couchaient aussi avec cette femme, mais je ne l'ai pas cru. Il était beau gosse, avec beaucoup de charme et je savais bien qu'il avait du succès. Alors, j'ai rompu. Sans l'oublier. Impossible de l'oublier. Je lui ai écrit pendant son service militaire ; il ne m'a pas répondu. Je crois que je l'aimais toujours.
Un mot en passant sur la correspondance entre les deux amoureux, car elle éclaire certain aspect de la personnalité de Christian. Ses lettres à Monique nous surprennent par leur froideur et leur brièveté.
En substance : "Je vais bien. Et toi ? Il fait assez beau. Je te quitte parce que ne vois rien d'autre à te dire." La jeune femme nous tend alors d'autres lettres, débordantes de sentiments volcaniques. Christian, dans chaque enveloppe, mettait deux missives ; l'une, destinée à être lue en famille ; l'autre, pour les seuls yeux de Monique. Il conseilla à son amie d'utiliser sur ses enveloppes quatre écritures différentes pour tromper la vigilance d'Héloïse, et il lui indiqua le rythme selon lequel les employer. Il tenta même de l'initier à un code consistant à remplacer chaque lettre par un chiffre, mais Monique trouva le système beaucoup trop compliqué. il en fut déçu et dit : "Tant pis, on trouvera autre chose." La rupture régla le problème.
Monique, la dame qui attend un enfant, une autre femme mariée de Voiron avec laquelle Christian a une liaison imprudente car il laisse son vélomoteur en évidence devant sa porte lorsqu'il lui rend visite, ce qui fait un peu scandale : on aurait tendance à penser que pour un adolescent de seize à dix-sept ans dont la sexualité sera décrite quatre ans plus tard comme "immature, mal orientée, fortement problématique", ce sont plutôt des débuts en fanfare.
En vérité, la pauvre Monique ne fut pas évincée par une femme mariée mais par une jeune fille de son âge que Christian rencontra au carnaval de Nice. Cette Annick venait de Paris et séjournait à l'hôtel avec sa mère. Coquette, bavarde, séduisante, elle vampa littéralement le garçon, qui ne la quitta plus de toute la semaine. Ils échangèrent une correspondance et se réjouissaient de se retrouver au carnaval de l'année suivante, mais Christian tomba malade quelques jours avant l'échéance tant attendue. Le médecin diagnostiqua une angine compliquée d'une otite et déconseilla fermement tout déplacement. Christian ne voulu rien entendre et prit le train avec sa mère. Une seule place assise. Ils se relayèrent. Puis Christian tomba évanoui, au grand émoi d'Héloïse et des autres voyageurs. Un traitement énergique le remit sur pied en quarante-huit heures et il revint heureux à Voiron : il avait eu sa semaine avec Annick. Ils se revirent l'été de l'installation à Nice, puis une dispute mit fin à leur liaison.
Au moment de son arrestation, Christian avait pour maîtresse une Niçoise mariée. Elle a beaucoup hésité à témoigner au procès et s'est finalement abstenue par peur de briser son ménage. Elle est jeune et blonde, conforme au type scandinave qui avait la préférence de Christian, ce qui laissait peu de chance à son premier amour. Si elle était venue aux assises, c'eût été pour attester que Christian était un amant normal et très satisfaisant. Nous n'en dirons pas plus pour respecter son aspiration compréhensible à l'anonymat.
Et le fait est que Christian en dit encore moins. Le lendemain de son arrestation, il déclare au juge d'instruction : "J'ai déjà eu des relations sexuelles normales avec des filles de mon âge, parfois avec des filles plus vieilles. Je ne suis pas fiancé. Je pourrais vous citer des noms et des adresses concernant les filles en question mais pour le moment, je me refuse à le faire. Indépendamment des filles avec lesquelles j'affirme avoir couché, je n'avais pas de relations féminines". Il indique le même jour au psychiatre : "J'ai eu quelques relations féminines, peu durables... Je reste quelque temps, puis on se quitte et on ne se voit plus..." Ce seront ses seules confidences. Pas un nom, pas une adresse, pas un détail. Si les policiers découvrent l'existence de Monique, c'est que la mère la leur signale. Encore ignore-t-elle totalement jusqu'où sont allées leurs relations. Elle l'apprendra par une lettre que lui écrira la jeune fille le lendemain de l'exécution : "Oui, je peux vous le dire aujourd'hui, nous avons fait l'amour ensemble et j'ai été très heureuse avec lui. Il était doux, aimable et joli. Je l'ai aimé de toute mon âme et de tout mon coeur. J'espère que lorsque la mort viendra me prendre à mon tour, nous nous retrouverons là-haut."
"Gentil, normal, réservé" : nulle part la réserve de Christian n'est plus éclatante, si l'on peut dire, que dans le domaine sexuel. Même à sa mère, il ne fait aucune confidence - et il est à l'honneur d'Héloïse Mathon de n'avoir pas cherché à entretenir avec lui cette espèce de connivence obscène qu'on trouve quelquefois entre une mère seule et son fils unique. Avec ses amis, bouche cousue. Son camarade de régiment Daniel Rietsch, qui l'a le mieux connu, nous dira sa certitude absolue que Christian était puceau. Au retour de ses permissions de fin de semaine, il se borne à dire qu'il s'est bien amusé, sans aucun commentaire, ce qui permettra à l'inspecteur Porte de donner à penser que ces mystérieuses distractions étaient peut-être bien sinistres. Mais en fouillant dans les affaires de Christian, que trouvons-nous ? Des photos de jeunes filles faites en Allemagne. Plusieurs sont prises sur une patinoire. En voici une autre, dans un parc. Et celle-ci, qui montre une brunette souriante à califourchon sur une moto, porte au dos la mention : "Souvenir de Nurburging 73, Elefantentreffen." Christian l'avait donc rencontrée sur le célèbre circuit de course de la Forêt-Noire. Combien d'autres à Nice, à Cannes, sur les plages, dans ces discothèques qui'l aimait à fréquenter ? Passades rapides, amours furtives, "puis on se quitte et on ne se voit plus". Sait-on suffisamment, dans les cabinets d'instruction, que c'est ainsi qu'on fait l'amour en France quand on a dix-huit ou vingt ans ? Sur l'agenda de Christian sont notées les coordonnées de Corinne, d'Isabelle, de Christine, de Kareen, de Katy, de Chantal, de Jane l'Ecossaise...
Mais il a probablement menti en disant à Mlle Di Marino : "Indépendamment des filles avec lesquelles j'affirme avoir couché, je n'avais pas de relations féminines." Il avait Patricia, qu'il aimait.
Drôle d'histoire.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 8 Nov - 21:49

Il l'a rencontrée au cours Albert Camus. Elle lui a plu par sa gentillesse et sa simplicité. Elle sortait d'un milieu social très supérieur au sien mais ne le faisait jamais sentir. Une toute jeune fille : "quinze ans. Gaie, un peu désinvolte, "moderne" comme disait Christian. Il lui écrit des poèmes désastreux.
Officiellement, l'affaire s'arrête là : une camaraderie scolaire. C'est en tout cas ce que soutiendra Patricia. Héloïse a donné son nom aux policiers niçois. Convoquée le 21 juin 1974 à la Sûreté urbaine de Nice, Patricia s'y rend escortée de sa mère et déclare : "De septembre 1970 à juin 1971 année au cours de laquelle j'ai passé mon B.E.P.C., j'étais dans la même classe que le nommé Ranucci Christian, dont vous présentez la photographie. Je ne suis jamais sortie avec lui en dehors de l'école. A l'intérieur, nous nous sommes retrouvés ensemble avec d'autres camarades, mais jamais seuls tous les deux. A ce titre je ne puis vous dire grand chose à son sujet, ne le connaissant pas davantage. j'ai été surprise de son arrestation et des motifs qui l'ont provoquée. Pendant son séjour au cours, il a eu à mon égard et à l'égard des autres camarades un comportement tout à fait normal.
Lorsque Patricia fait cette déposition lapidaire, elle va avoir dix-huit ans. A l'en croire - encore qu'elle ne le suggère qu'implicitement et que M. Ritz ait dit le contraire - elle n'a pas eu le moindre contacte avec son ancien camarade de classe depuis le B.E.P.C., déjà vieux de trois ans.
Il faut donc que Christian ait rêvé. imaginaires, ces relations qui se seraient poursuivies pendant l'année précédant son service militaire, puis au cours de celui-ci. Rêverie pur et simple, les retrouvailles à son retour. Inventées pour les besoins d'on ne sait quelle cause, les sorties communes à la plage, les balades à vélomoteur, certaine discothèque du dimanche après-midi que Patricia préférait entre toutes parce qu'on y jouait des danses lentes. Hallucinations, les portraits que Christian traçait à sa mère de la jeune fille, don til répétait sans cesse : "Elle a tout pour elle." Parfaitement vaines, les craintes d'Héloïse Mathon qui ne voyait pas d'issue conjugale possible à cette grande passion et qui craignait de voir son fils dénoncé comme coureur de dot (cette inquiétude la conduisant même à fouiller les affaires de Christian, tant elle redoutait de trouver des lettres de Patricia évoquant un mariage possible - c'est ainsi qu'elle avait découvert le lot de médicaments barboté à Wittlich). Controuvé, cet après-midi passé avec Patricia, quelques jours avant la fatale Pentecôte et dont Christian était revenu en disant qu'ils avaient cueilli ensemble des cerises - il en rapportait quatre ou cinq kilos.
Pourquoi pas ?
Mais une hallucination malgré tout opiniâtre puisque le garçon continuait d'écrire dans sa cellule sur Patricia.
Nous avons retrouvé la trace de la jeune fille. Ce ne fut pas simple. La famille a quitté La Gaule à la fin de l'été du crime et s'est installée dans la région parisienne. Après de longues et vaines recherches, un hasard heureux nous mit sur la piste. Au premier appel téléphonique, il nous fut répondu que Patricia était absente ; elle faisait un stage auprès de Jacques Chirac à l'hôtel de ville de Paris. Au second appel, Patricia nous répondit qu'elle accepterait volontiers de parler avec nous de Christian Ranucci car elle gardait de lui un excellent souvenir. Au troisième appel, destiné à fixer un rendez-vous, la mère de Patricia nous expliqua longuement que sa fille avait subi un choc très dur lors de l'affaire Ranucci, qu'elle avait même failli échouer au baccalauréat, qu'elle avait eu enfin beaucoup de mal à s'en remettre (cette grande perturbation chez une personne qui n'avait pas revu Christian depuis trois ans au moment de son arrestation suggère une sensibilité bien émouvante); qu'elle s'interrogeait enfin sur l'opportunité d'une rencontre à propos d'un garçon qui' n'avait été qu'un camarade de classe parmi d'autres. Au quatrième appel, le père de Patricia nous signifia que sa fille n'avait rien à nous dire.
Pourquoi pas ?
Ainsi le cercle était-il bouclé, et bien gommé tout un pan essentiel de la vie de Christian Ranucci. Seule exception : la bonne Monique qui évoque sans ambages ses amours adolescentes. Mais une mère qui ne sachant guère, déclare ne rien savoir, de quoi l'on déduit que c'est parce qu'il n'y a rien à dire. Mais une maîtresse mariée légitimement soucieuse de ne pas mettre en péril son ménage. Mais des camarades de régiment qui, de l'absence de toute confidence sexuelle, concluent à l'abstinence - ce qui est bien normal dans un pays où la vantardise mâle fait partie du folklore. Et, pour couronner le tout, un Ranucci s'enfermant d'autant plus dans sa réserve qu'il est inculpé d'un crime à motivations lugubrement sexuelles, et qui refuse aux vieux messieurs et à la jeune femme venus aux Baumettes touiller sa vie intime les confidences qui'l n'avait déjà pas envie de faire aux copains de chambrée.
Sa sexualité sera donc"immature, mal orientée, fortement problématique".
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 8 Nov - 23:20

Les psychiatres, constatant l'absence de toute maladie mentale, se trouvent amenés "à accorder une attention toute particulière à la personnalité de l'intéressé" et, munis des conclusions de Myriam Colder, abordent l'étude de l'enchaînement criminel ayant abouti au meurtre de Marie-Dolorès Rambla.
Première question : "Existe-t-il chez Ranucci un attrait sexuel particulier pour les enfants ?" Trois faits conduisent les experts à le penser. Le premier : "C'est ainsi qu'il témoigne d'un intérêt très vif pour des enfants que sa mère a en garde : il leur parle, les amuse, les aide à manger."
Rappelons que l'idée de prendre des enfants en garde est d'Héloïse Mathon et non de son fils, dont la première réaction avait été au contraire défavorable. Cela dit, nous apprenons avec surprise que le fait de distraire des enfants, de leur parler et de les aider à manger signifie qu'on leur porte "un intérêt très vif" - expression qui n'est évidemment pas innocente, vu le contexte. Les parents des enfants n'ont quant à eux jamais dit que Christian leur témoignait "un intérêt très vif" : ils ont dit qu'il était gentil avec eux - formule bien différente car dénuée de toute résonance inquiétante. Nous apercevons d'ailleurs à cette gentillesse une motivation qu'on pourrait énoncer ainsi : "Ranucci, qui témoigne d'un intérêt très vif pour sa mère, s'efforçait de l'aider en distrayant les enfants don telle avait la garde. C'était d'autant plus normal que cela se passait au cours de ses permissions ou pendant le mois de vacances qu'il s'était octroyé en rentrant du service, de sorte qu'il était entièrement disponible et devait, en fils affectueux, s'employer à soulager sa mère."
Bien entendu, si Christian, agacé par la marmaille piaillante qui avait envahi la maison, s'était laissé aller à distribuer force taloches et coups de pied au derrière, les savants experts eussent probablement décelé en lui des pulsions sadiques envers les enfants, pulsions qu'il réfrénait tant bien que mal en présence de sa mère et à cause des représailles possibles des parents, mais qu'il avait finalement libérées en enlevant Marie-Dolorès pour la massacrer.
Si Christian s'était enfin montré aveugle et sourd à la présence des enfants, s'il avait vécu au milieu d'eux tel un zombie, sans leur prêter la moindre attention, les experts psychiatres eussent sans doute opiné qu'une indifférence si étrange devait à coup sûr recouvrir de violents tourbillons intimes et qu'elle indiquait avec éloquence que la relation de Christian aux enfants n'était pas claire.
De sorte qu'il était de toute façon piégé.
Les experts ajoutent : "Mais rien ne permet de penser qu'il a jamais eu à leur égard un comportement répréhensible ou même équivoque." C'est bien honnête de leur part, encore que la construction négative de la phrase nous chagrine : elle suggère, consciemment ou non, qu'en cherchant mieux, on aurait peut-être trouvé quelque chose. Or, comme bien l'on pense, les partents des enfants confiés à Héloïse Mathon n'ont pas manqué d'interroger leur progéniture, et les réponses les ont pleinement rassurés de sorte que les experts auraient pu écrire carrément : "Tout démontre qu'il a eu à leur égard un comportement rigoureusement normal."
Conscient de la fragilité de leur premier argument, les psychiatres poursuivent : "Deux faits semblent plus significatifs, bien qu'ils soient niés par Ranucci et n'aient pu être établis en toute certitude. Une fois, il aurait suivi et tenté de rejoindre dans son escalier une fillette de dix ans. Une autre fois, il aurait entraîné un enfant de quatre ans dans un parking souterrain mais se serait borné à lui raconter des histoires et à lui donner des bonbons sans se livrer sur à la moindre entreprise sexuelle.
Deux faits plus significatifs, par conséquent, "bien qu'ils soient niés par Ranucci et n'aient pu être établis en toute certitude". La formule est digne d'attention. Ces faits sont donc à la fois significatifs et incertains. Ils signifient davantage mais sont peut-être dénués d'existence. Nous sommes invités à apprécier la signification de ce qui ne s'est peut-être jamais passé. C'est singulier. Mais l'incohérence et la boiterie juridique de leur démarche n'embarrassent pas les experts, qui concluent sans s'appesantir plus qu'il ne faut : "On doit donc considérer, comme nous y invite l'examen médio-psychologique, que Ranucci, garçon à la personnalité mal structurée et à l'affectivité immature, a encore une sexualité "mal orientée".

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Jeu 9 Nov - 0:41

Le tour de force est sidérant.
N'insistons pas sur les épisodes Spinek et Papplardo dont le lien avec Ranucci est en effet problématique à l'extrême, ne serait-ce qu'à cause du processus adopté pour mobiliser les témoignages et de la non-identification de Ranucci par les deux enfants concernés, sans parler des impératifs du calendrier en ce qui concerne l'incident Spinek. Mais que la gentillesse dont témoignait Christian envers les enfants confiés à sa mère soit retenue comme élément à charge, voilà qui stupéfie.
Le concours de circonstances était rare. Un garçon de vingt ans est accusé d'avoir enlevé une fillette. Contrairement à l'habitude, il ne s'agit pas d'un homme vivant en solitaire, ou enfermé dans un environnement adulte, et qui va chercher son gibier à la sortie des écoles : Ranucci habite une maison pleine d'enfants. En somme, le loup est dans la bergerie - plus exactement, on lui amène les agneaux dans sa tanière. Situation de rêve pour un être possédant une sexualité de cette sorte ; livrés à domicile, des enfants des deux sexes et d'âges divers, de dix-huit mois à dix ans. On ne voit même pas pourquoi il ferait deux cents kilomètres pour aller enlever une fillette quand i a son gibier à portée de la main, mais enfin le fait est qu'on l'accuse d'un tel rapt. Par bonheur, ses conditions d'existence vont permettre de savoir s'il est sexuellement attiré par les enfants. Les investigations minutieuses des parents aboutissent à une constatation certaine ; pas un seul geste suspect, pas une seule attitude équivoque - rien ! Un esprit doué de bon sens en conclurait que si Christian Ranucci, placé dans des conditions si favorables à la manifestation d'une inclination sexuelle pour les enfants, vivant au milieu d'eux dans une familiarité et un climat de confiance qui eût favorisé ses entreprises, ne s'est cependant pas livré à la moindre démarche suspecte, c'est tout bonnement que les enfants n'exercent pas sur lui la moindre attraction sexuelle. Les experts psychiatres tournent le dos à cette frappante évidence pour émettre un avis contraire.
La sexualité "mal orientée" se trouve donc confirmée. Il manque encore un zeste d'agressivité pour compléter le bagage de nos psychiatre prêts à monter avec Ranucci dans le coupé Peugeot. Ils rappellent bien entendu que Mme Colder a décelé une "vive agressivité latente, auto-défensive, très contrainte et très refoulée, mais susceptible de se manifester de manière explosive et incontrôlée sous l'effet d'une forte émotion", comment Mme Colder est-elle parvenue à ce diagnostic sortant du commun ?
C'est son secret. Elle nous révèle simplement qu'au cours de ses deux entretiens avec l'inculpé, elle a eu en face d'elle un jeune homme "inquiet" et dont le débit verbal"saccadé et irrégulier témoigne d'une angoisse latente". Ma foi, si l'on se met à la place de Ranucci, menacé d'une condamnation à mort, son inquiétude et même son angoisse ne sont pas extrêmement surprenantes. Mais les experts psychiatres ont-ils trouvé dans le dossier la trace de son agressivité ? Ils l'ont trouvée : "L'enquête établie que pendant une période au moins de son adolescence il se montrait agressif, tirait à la carabine sur les cibles les plus diverses, faisait des scènes à sa mère, narguant et même battant la parente qui le gardait en l'absence de cette dernière..."
Christian avait onze ans, une carabine à plombs, deux voisines mal lunées, une mère aimée à qui il faisait parfois des scènes, ce que ne font jamais les enfants de psychiatres. L'homme enfermé dans une cellule de prison et vers qui se tendent les bras maigres de la guillotine, l'un de ses étonnements doit être de voir remonter à la surface de sa vie, ramenés par d'étranges crocheteurs, des morceaux d'enfance qui le feraient sourire plus tard, si on lui laissait le temps de vieillir, mais qui prennent dans l'instant, comme par maléfice, une signification sinistre, une importance tragique...
Ainsi le scénario psychiatrique peut-il se dérouler harmonieusement. Ranucci enlève Marie-Dolorès Rambla. "Il paraît évident qu'il veut se livrer sur elle à des entreprises d'ordre sexuel et pourtant il l'a toujours nié." C'est qu'il hésite à passer à l'acte et se trouve "dans un état de tension émotionnelle considérable". Son trouble est sans doute responsable de la collision avec Vincent Martinez et s'en trouve par ailleurs décuplé. La chasse menée par les Aubert fait encore monter la vague émotionnelle, qui atteint son point culminant avec le cri de l'enfant : "L'émotion, portée au paroxysme, submerge la conscience et libère les instincts les plus primitifs ; dans un tel état, la pulsion sexuelle dont nous avons établi qu'elle était certainement présente, bien que tenue en respect, peut se transformer en pulsion de meurtre... Il est donc certain que, lorsqu'il tua l'enfant et s'acharna sur elle, Ranucci était en proie à un état émotionnel intense que les premiers coups ont accru, rendant confus le souvenir de la fin de la scène."
Ce dérèglement émotionnel est-il pathologique, donc absolutoire conformément à l'article 64 ? Les experts répondent par la négative. Christian Ranucci est pénalement responsable de son acte.
Le rapport se termine cependant sur une note optimiste : "Le jeune âge, l'absence d'antécédents légaux, le bon niveau intellectuel représentent des éléments favorables dans la perspective d'une réinsertion sociale éventuelle."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Jeu 9 Nov - 1:17

CHRISTIAN RANUCCI revint pour la dernière fois Mlle Di Marino le 27 décembre 1974 à l'occasion de l'acte terminal de toute instruction : l'interrogatoire récapitulatif. A son entrée dans le cabinet du juge, il constata l'absence de ses avocats et s'en émut, mais Mlle Di Marino lui inidqua que le bâtonnier Chiappe et maître Le Forsonney avaient été régulièrement convoqués. Christian demanda si l'on ne pouvait pas essayer de les joindre par téléphone ; le juge refusa d'accéder à cette requête, ce qui était son droit le plus strict.
La séance consista essentiellement en un long monologue de Mlle Di Marino, qui rappela les démarches successives de l'enquête de police, puis de l'instruction, ainsi que les conclusions auxquelles étaient arrivés les experts commis par elle. Le juge fit la part belle aux investigations sur la vie de l'inculpé, et cette partie de son discours, qu eût dû logiquement n'apporter aucune révélation à Christian puisqu'il s'agissait après tout de sa propre existence, fut pour lui l'occasion de surprises considérables. Les deux voisines du "Rio Bravo", accédant à la dignité de témoins capitaux, il apprit qu'il "manquait d'une habituelle affection maternelle", ce qui le complexait et le rendait agressif, sa mère témoignant de son côté d'un "certain penchant pour les gens de couleur".
Mlle Di Marino révéla également à Christian que son père, parlant de sa mère, jugeait "possible qu'elle se soit prostituée du temps de leur union". C'était, de la part du juge, déformer quelque peu les termes du procès-verbal établi par le commissaire Alessandra, qui avait de son côté singulièrement sollicité les réponses, Jean Ranucci avait déclaré : "Notre union s'est détériorée sans que je puisse en connaître la raison profonde." A la fin de son interrogatoire, et en réponse à une question qui, pour n'être pas indiquée, n'enest pas moins certaine, il avait ajouté : "J'ignore si, toujours à cette époque, elle se prostituait. Je ne le pense pas, mais toutefois je n'en suis pas sûr." On présume que si Jean Ranucci avait entretenu le moindre soupçon de ce genre anvant que le commissaire Alessandra ne lui pose la question, il l'aurait indiqué comme l'une des raisons de la détérioration de son mariage. il n'hésite d'ailleurs pas à dire que s'ila frappé Héloïse à coups de couteau, c'est qu'elle l'avait "bafoué".Mais l'adultère est une chose, surtout de la part d'une épouse en instance de divorce, et la prostitution en est une autre. Il est très clair que Jean Ranucci n'avait jamais envisagé cette seconde hypothèse et que sa surprise en l'entendant évoquer par le commissaire Alessandra conduisit ce Romain à faire une réponse de Normand. Le "j'ignore... Je ne le pense pas, mais toutefois je n'en suis pas sûr" devenait une franche possibilité dans la bouche de Mlle Di Marino et sous la plume de son greffier.
On laisse à imaginer, s'agissant d'un garçon de vingt ans aimant profondément sa mère, l'effet de la déclaration brutale que celle-ci est une possible putain.
"Avez-vous des observations à formuler ?" demanda le juge à la fin de son long monologue. Christian répondit : "Je ne suis d'accord avec rien. Mes avocats n'étant pas présents, je refuse de faire une déclaration quelconque maintenant." Mlle Di Marino dicta à son greffier : "Nous notifions à l'inculpé qu'en l'état du dossier à la date d'aujourd'hui, cet interrogatoire est le dernier et nous attirons son attention sur l'importance de ses réponses."
Christian Ranucci déclara alors : "Au début, j'ai cru moi-même que ma culpabilité était possible. Aujourd'hui, je pense le contraire. Je me souviens d'être parti en week-end, m'être rendu à Marseille à un endroit dont j'ai dessiné le plan que vous me présentez de nouveau et qui constitue la cote D 24 de votre dossier. Je me souviens avoir eu un accident à Peypin, je me souviens mêtre retrouvé dans une carrière où je me suis trouvé embourbé, je me souviens être retourné à Nice, avoir été arrêté à Nice ; je me souviens que ceux qui m'ont arrêté ont découvert un pantalon m'appartenant présentant des taches.
"Si j'ai reconnu les faits, c'est parce que j'y étais forcé. En effet, à Marseille où l'on ma transporté, on m'a dit qu'il y avait des témoins et des charges matérielles contre moi. Forcé par la logique et ne me souvenant de rien, j'ai tout reconnu.
"Je reconnais par contre que c'est bien moi qui ai indiqué aux enquêteurs à quel endroit était le couteau m'appartenant et que vous m'avez montré lorsqu'il a été retrouvé. Mais par contre, je ne sais pas ce que j'ai pu faire avec ce couteau. Je ne me souviens pas avoir enlevé quiconque ; je ne me souviens pas avoir mortellement frappé quiconque."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 10 Nov - 0:34

Etrange instruction. L'inculpé avait été entendu cinq fois par le juge, ce qui est fort peu pour un crime de sang - de simples cambrioleurs font couramment l'objet d'interrogatoires plus nombreux. La chambre d'accusation de la cour d'appel d'Aix-en-Provence allait bientôt juger l'information "terminée dans des délais assez rapides". Sur les cinq séances, deux avaient été consacrées à des confrontations. Lors des deux premières, l'inculpé n'avait pas de défenseur désigné. Sur les trois suivantes, ses avocats n'assistèrent qu'à une seule.
L'absence du bâtonnier, malade et proche de la retraite, avait mis maître Le Forsonney dans une situation difficile : "Je me rendais bien compte que le sort de Ranucci risquait de se jouer à l'instruction, que tout ça était capital, et je me sentais en même temps complètement impuisant à tenir le coup. Le jour de la confrontation générale avec les Aubert et Martinez, chaque fois que j'intervenais pour présenter une observation, on me regardait comme si j'étais partisan de l'assassinat des petites filles. Vous ne pouvez pas savoir le climat... Et Ranucci qui laissait filer comme s'il avait décidé que tout était inutile, que ce n'était même pas la peine de se défendre, qu'il n'y avait plus qu'à baisser les bras. j'ai fini par dire à Lombard : "Ca ne peut plus durer. Si vous n'entrez pas dans l'affaire, je vais demander au bâtonnier de désigner un autre défenseur à Ranucci parce que moi, je ne peux pas tenir le coup tout seul."
On décide qu'André Fraticelli, qui travaille avec le bâtonnier Chiappe viendra épauler maître Le Forsonney, mais la clôture de l'instruction rend son concours superflu.
Le caractère de Mlle Di Marino est célèbre à Marseille. On lui reconnaît une rare pugnacité, un acharnement hors du commun, une aptitude remarquable à surmonter ces accès de sensibilité auxquels tout être humain est plus ou moins exposé. Qu'elle ait voué à Christian Ranucci une vive hostilité n'est pas douteux. Les avocats l'affirment - on dira qu'ils sont de parti pris. Mais des témoins aussi peu suspects de sympathie envers l'inculpé que M. Rahou ou M. Guazzone gardent un souvenir ébahi de la fureur vengeresse de Mlle Di Marino : "Elle te le rembarrait que ça faisait plaisir à voir, nous dira M. Guazzone. Cette femme-là, je vous jure, elle vaut bien des hommes !" Le Méridional vantera "l'extraordinaire compétence" de ce juge qui s'est "battu pied à pied avec son diabolique "client" et a démoli pièce par pièce les pièges de la défense". C'est évidemment une conception un peu insolite du rôle du juge d'instruction, mais Mlle Di Marino semble avoir bien mérité le compliment.
Il est vrai que l'affaire avait soulevé une vague de fond émotionnelle qui devait submerger chacun peu pou prou. Mlle Di Marino avait assisté à l'identification du petit cadavre par le père, scène atroce qui a laissé une empreinte ineffaçable sut tous les spectateurs. On lui avait même vu des larmes dans les yeux. Il était compréhensible qu'elle restât habitée par ces souvenirs cauchemardesques lorsqu'elle avait en face d'elle son "diabolique client".
Rancci y ajouta la profonde irritation que suscite immanquablement l'inculpé revenant sur ses aveux. Celui qui les a reçus sans exercer la moindre pression pour les obtenir - c'était le cas de Mlle Di Marino - s'estime abusé, grugé, et pour tout dire roulé : "C'est vraiment trop facile !" L'inculpé, tenu pour un fieffé tricheur, est désormais traité comme tel. De sorte qu'en réservant le problème de l'authenticité des aveux de Ranucci et pour s'en tenir aux affaires où il a été finalement démontré que des aveux n'étaient pas authentique, on peut constater que le dommage ne réside pas uniquement dans l'existence de déclarations ne correspondant pas à la réalité, mais encore et surtout dan la création d'un climat de rancune et de défiance réciproques peu propice à la manifestation future de la vérité. Dans le cas de Ranucci, l'irritation fut générale et n'épargna pas les experts psychiatres. Elle fut portée à son comble par la revendication de l'amnésie, ce qui parut d'une pauvreté presque insultante : l'inculpé ne se donnait même pas la peine d'çmaginer une explication digne de sa très réelle intelligence.
On a déjà évoqué le grave problème de la transcription des déclarations en cours d'enquête ou d'instruction. Le hasard veut qu'il soit au centre de l'actualité judiciaire dans la semaine où nous écrivons ces lignes. M. Fernand Legros, marchand de tableaux inculpé de fraudes et d'escroqueries, se plaint de la langue de bois qui donne à toutes les dépositions des témoins "la même tonalité neutre". Il ajoute en homme dont la palette est riche : "Vous dites : c'est doré et argent ; on écrit : c'est rouge et vert. Si vous protestez, on explique qu'il faudra tout recommencer et qu'il y en aura pour des heures. Alors..." La deuxième affaire concerne trois hommes accusés devant la cour d'assises d'Aix-en-Provence d'avoir violé deux femmes belges. Ces dernières déclarent à l'audience qu'elles ont réellement dû subir les entreprises des trois hommes, "contrairement à ce que semble nous faire dire le procès-verbal de nos déclarations au juge d'instruction. Celui-ci a dénaturé nos propos." L'un des avocats de la défense, que nous retrouverons bientôt au procès Ranucci, mais au banc de la partie civile, demande alors :"Vous prétendez que le juge d'instruction vous a extorqué cette déposition ?" L'une des plaignantes répond : " Je n'ai pas dit extorquer, mais dénaturé." Cette plaignante est professeur de biologie à Bruxelles ; l'autre, puéricultrice. Leurs capacités intellectuelles interdisant d'envisage qu'elles aient signé des dépositions sans en comprendre le sens. Il n'empêche que l'instruction a passé sur elles comme un rouleau compresseur et qu'il leur a fallu attendre l'audience publique pour restituer à leur propos son sens authentique. La cour d'assises devait retenir le viol et condamner lourdement les trois hommes.
Le juge mis en cause est Mlle Di Marino. Elle a instruit cette affaire, dont les faits remontent à quatre ans, en même temps que celle qui nous occupe. Mlle Di Marino allalit quitter peu après son cabinet d'instruction pour être affectée à d'autres tâches.
Son instruction du dossier Ranucci entrera dans les annales à cause de cette circonstance véritablement inouïe : dans une affaire d'enlèvement de mineur où par chance exceptionnelle, existaient des témoins, Mlle Di Marino n'a pas jugé utile d'entendre les deux témoins directs du rapt de Marie-Dolorès, Jean Rambla et Eugène Spinelli.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 10 Nov - 22:19

LE jeudi 12 juin 1975, Héloïse Mathon fait la queue comme chaque jeudi à la porte de la prison des Baumettes. Il y a déjà plus d'un an que son fils a été arrêté et six mois se sont écoulés depuis la fin de l'instruction. Christian vit dans l'espoir qu'un supplément d'information finra par faire la lumière. Personne n'ose lui dire que le Parquet n''envisage absolument pas de rouvrir l'instruction.La procédure avance au contraire à bonne allure. Le 9 janvier 1975, Mlle Di Marino a communiqué le dossier au procureur de la République. Le 11 mars, le procureur de la République l'a transmis au procureur général de la cour d'appel d'Aix-en-Provence. Le 11 avril, la chambre d'accusation d'Aix prononce la mise en accusation et renvoie l'accusé devant la cour d'assises. Sur le conseil de ses avocats, Christian Ranucci s'est pourvu contre cet arrêt de renvoi ; l'instance est actuellement pendante devant la cour de cassation. Quelle qu'en soit l'issue, on aura toujours gagné un délai et dans une affaire qui a profondément remué l'opinion publique, l'intérêt de l'accusé est de laisser aux passions le temps de se refroidir.
"J'attendais mon tour, raconte Héloïse Mathon, mon numéro d'appel à la main, au milieu d'un grand nombre de personnes, et j'ai remarqué pas très loin de moi une petite femme brune d'une quarantaine d'années, très mince. Elle se plaignait du sort de son fils qu'elle allait voir aux Baumettes, et de son propre sort. Quelqu'un lui a dit en me désignant : "Il y a plus à plaindre que vous... Regardez cette dame : son fils est accusé d'avoir tué une fillette."
"Le jeundi suivant - c'était le 9 juin - j'étais de nouveau au Baumettes et j'ai vu s'approcher de moi cette dame brune. Elle tenait dans les bras un bébé. J'ai su par la suite que c'était la fille de son fils et qu'elle venait la lui montrer au parloir. C'était elle qui s'en occupait, d'après ce que j'ai compris. Elle avait bien du mérite parce qu'elle avait déjà huit enfants, dont certains encore très jeunes.
"Elle m'a dit : "Excusez-moi, Madame, mais on me dit que vous êtes la maman du garçon qui a été arrêté pour l'affaire de la petite Marie-Dolorès, l'an dernier..." Je lui ai répondu : "Oui, Madame, c'est bien moi." Elle a eu l'air étonné. Elle m'a dit : "Je suis vraiment étonnée. Je croyais qu'on l'avait relâché depuis longtemps. Ce n'est pas lui qui a enlevé la petite. Je le sais parce que l'homme qui a fait le crime a essayé d'enlever ma fille Agnès. Je l'ai vu de mes propre yeux. C'est un homme qui a au moins trente ans." Evidemment, j'ai été saisie. Mais juste à ce moment-là, on a appelé mon numéro et il a fallu se séparer. Elle m'a vite donné son adresse et elle m'a dit : "Encore mieux : attendez-moi après le parloir au café d'en face. Je vous expliquerai tout ça."
"J'ai vite posé à Christian les questions habituelles : "Comment ça va ? As-tu reçu ton mandat ? L'avocat est-il venu ?" et je lui ai tout raconté. Je lui ai dit que je venais de parler à une femme qui était sûre de son innocence parce qu'elle avait vu l'homme qui avait enlevé la petite Marie-Dolorès, qu'elle m'attendrait à la sortie et qu'elle me donnerait tous les détails. Christian m'écoutait avec un grand sourire. C'était la quatrième fois qu'il me souriait en un an. Il avait l'air heureux, détendu, il s'est écrié : "Enfin ! Enfin ce que j'attendais est arrivé ! Cette fois, maman c'est la fin de nos malheurs ! " Je l'ai quitté plein d'espoir, rajeuni, tel qu'il était avant.
"La dame m'attendait au café d'en face ; elle était en train de donner le biberon au bébé. Elle m'a dit qu'elle s'appelait Mme Mattéi et qu'elle habitait la cité des Tilleuls, à Saint-Jérôme. C'est plus loin que la cité Sainte-Agnès mais dans la même direction. Ce qu'elle a vu, elle croyait bien que c'était le samedi 1er juin 1974, mais de toute façon la police avait dû noter toutes les dates. C'était l'après-midi. Elle mettait du linge à sécher dans sa salle de bain, qui donne sur le devant, et elle a vu un homme avec un pull-over rouge et un pantalon vert foncé qui avait garé sa voiture - une Simca 1100 grise - de l'autre côté de la haie de lauriers-roses qui sépare les bâtiments. Cet homme parlait avec un petit garçon de six ans, Alain Barraco. On a su après qu'il lui avait demandé d'appeler l'autre garçon avec qui il jouait. Mme Mattéi ne connaissait pas le nom de ce petit garçon parce qu'il habitait bien la cié, mais dans un bâtiment éloigné, et elle n'a pas pu le savoir parce que la famille a déménagé tout de suite après. En tout cas, il avait les cheveux frisés, Alain Barraco l'a donc appelé et le petit frisé s'est approché de l'homme, qui l'a pris par le bras et a essayé de l'attirer à l'intérieur de sa voiture. Le petit frisé a réussi à se dégager et il a couru en criant. L'homme a démarré aussitôt. Il est parti par une issue qui rejoint le chemin du Merlan. D'après Mme Mattéi, c'était la preuve qu'il connaissait bien les lieux parce que son bâtiment est le dernier de la cité, qui est très grande, et il faut être déjà venu pour savoir qu'on peut sortir par le fond. Mme Mattéi a eu le temps de voir qu'il y avait des jouets d'enfant sur la plage arrière de la voiture, surtout des animaux en peluche, et aussi un seau bleu avec sa pelle. Elle a aussi pu voir une partie de la plaque d'immatriculation mais pas tout à cause de la haie. Il y avait un 8 et ça finissait par 54 comme numéro de département. L'homme était plutôt grand, avec des cheveux brus un peu ondulés et coiffés en arrière. Après qu'il soit parti, Mme Mattéi est descendue et elle en a parlé avec les parents d'Alain Barraco.
"La veille, il était déjà venu dans la cité. Mme Mattei l' a su le mardi 4 juin quand la radio a parlé de l'enlèvement de la petite Rambla. Sa fille Agnès, qui avait douze an à l'époque, lui a raconté une aventure qui lui était arrivée le vendredi 31 mai. Elle n'avait pas classe et elle se promenait dans un terrain derrière la cité avec son amie Carole Barraco, la soeur d'Alain, qui avait onze ans. C'était vers trois heures de l'après-midi. Une Simca grise s'était arrêtée près d'elles et le chauffeur, un homme vêtu d'un pull-over rouge qui paraissait dans les trente ans, leur avait demandé : "Dites, petites, vous n'avez pas vu mon petit chien noir ? C'est un caniche jeune et gentil..." Elles ont répondu qu'elles n'avaient vu aucun chien. L'homme a dit : "C'est ennuyeux, je l'ai perdu depuis ce matin. Mon neveu est venu le promener par ici et il a lâché la laisse. Vous ne voulez pas monter avec moi, qu'on essaie de le retrouver ?" Les filles ont refusé et il a redémarré, l'air contrarié. Agnès Mattéi et Carole Barraco avaient bien trouvé ça louche mais elles n'en ont pas parlé sur le moment à leurs parents parce qu'elles se disaient qu'on les empêcherait peut-être de sortir à leur guise. Quand elles ont entendu à la radio q'une petite avait été enlevée aux Chartreux par un homme en Simca qui prétendait avoir perdu son chien noir, elles ont fait le rapprochement et elles ont décidé de raconter leur histoire à leurs parents. Mme Mattéi s'est immédiatement rendue au commissariat de Saint-Just pour déposer une plainte.

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 11 Nov - 1:04

"Je lui ai demandé si je pourrais rencontrer sa fille. Elle a accepté et on a convenu que j'irais la voir chez elle. Ensuite, très émue, tellement heureuse, j'ai pris un taxi pour arriver plus vite chez maître Le Forsonney. J'avais hâte de tout lui raconter.Jean-François Le Forsonney s'efforça de dissimuler son scepticisme : "Elle avait l'air de croire que tout était réglé, dit-il. Je n'ai pas voulu la démolir mais tout ça me paraissait un peu trop beau pour être vrai. Je lui ai dit : "Que cette Mme Mattéi vienne me voir : on verra après..." Le soir, il raconta l'affaire à sa fiancée, Chantal Lanoix. Celle-ci fut encore plu sceptique et dit en souriant : "Evidemment, ça tombe vraiment à pic !"

Dès le lendemain, Héloïse Mathon envoya à Mme Mattéi un mot "pour vous remercier profondément de votre franchise, de votre sens d'humanité, de justice, au sujet de votre entretien avec moi".
Elle lui fit part du désir de l'avocat, "juste et sérieux", de la rencontrer, et lui proposa de l'accompagner à son cabinet la semaine suivante.
Ce même 20 juin, Christian écrivit à sa mère une lettre dans laquelle il s'abstenait de toute allusion à Mme Mattéi. Il savait bien entendu que sa correspondance était contrôlée et manifestait désormais une méfiance qusai névrotique. Elle se fondait sur l'enlèvement de sa voiture, dont sam ère lui avait dit les circonstances bizarres, mais plus généralement sur ce qu'il tenait pour un refus scandaleux de la justice de faire la lumière. Même au parloir, il incitait sa mère à la prudence en raison de la présence possible de micros. Il avait la conviction que la police et la justice, trop heureuses d'avoir trouvé un coupable à si bon compte, ne reculeraient devant aucune machination pour bloquer les initiatives de la défense.
Sa joie affleurait pourtant sous la réserve qu'il continuait de s'imposer : "Bien que tout ne soit pas fini, je me sens beaucoup plus optimiste.Malgré tous les efforts que l'on a déployés pour me faire passer pour le coupable, eux n'ont que manoeuvres (que je préfère m'abstenir de qualifier), tandis que moi, j'ai la conscience pour moi, la loi pour moi, les témoins pour moi, la vérité qui se fera bientôt jour pour moi.
"Les responsables de la situation injuste que je subis maintenant n'ont qu'à s'apprêter à passer des nuits blanches. Je ne veux pas que la liberté et les réparations, il faudra aussi que les responsables soient punis, ne serait-ce que pour leur ôter toute envie de recommencer à se servir d'innocent comme ils l'ont fait.
"Juste la justice, mais toute la justice. Gardons encore patience, persévérance, prudence et discrétion. J'ai une phrase de Platon qui me revient à l'esprit. Elle s'applique fort bien à ma et notre situation : "La plus grande injustice est de considérer comme injuste un homme juste". Rien de plus vrai."
Puis Christian conclut : "Plus de philosophie" et passe à un sujet en effet moins spéculatif : "Pour l'achat du costume, avant de choisir, relis bien le petit papier que je t'ai donné avec tous détails sur coupe, couleur, etc. Je me méfie parfois de tes goûts lorsqu'il s'agit d'acheter quelque chose pour moi. Tissu fin et léger, couleur claire (bleu ou gris perle) etc." Il s'agit du complet qu'il portera à son procès.

"J'ai reçu Mme Mattéi la semaine suivante, continue maître Le Forsonney, et j'ai vu arriver une femme menue, plutôt timide, qui ne ressemblait pas à ce que j'avais imaginé. Je lui ai fait raconter son histoire et je dois dire que j'ai sauté dans mon fauteuil quand j'ai appris qu'elle avait été confrontée avec Ranucci à l'Evêché. C'était le détail qui changeait tout. Mme Mathon ne s'en était pas rendue compte mais pour moi c'était capital. Le commissaire de Saint-Juste avait expédié Mme Mattéi et sa fille Agnès à l'Evêché, où on les avait mises en présence de Christian Ranucci, qu'elles n'avaient ni l'une ni l'autre reconnu. Encore mieux : la petite Carole Barraco avait été elle aussi confrontée avec Ranucci et ne l'avait pas reconnu. Et encore ceci : les policiers avaient demandé à Mme Mattéi de se rendre aux obsèques de Marie-Dolorès Rambla pour le cas où l'homme au pull-over rouge aurait été dans la foule. Elle y était allée, un bouquet de fleurs à la main, encadrée par deux inspecteurs, mais n'avait pas vu son bonhomme.
"Là, vraiment, j'y ai cru. Impossible de ne pas y croire. Ce que je ne comprenais pas, c'était l'absence dans le dossier des procès-verbaux des dépositions de Mme Mattéi, de sa fille et de Carole Barraco, et du procès-vebal qui avait dû être dressé de leur confrontation négative avec Christian Ranucci."
Héloïse Mathon, répondant à l'invitation de Mme Mattéi, se rend à la cité des Tilleuls : "J'ai vu sa fille Agnès et la petite Carole Barraco. Elles m'ont raconté leur histoire mais j'ai bien senti que ça ne leur plaisait pas d'en parler. Ca les avait traumatisées d'apprendre qu'elles avaient failli être enlevées par un sadique, un assassin d'enfants. Carole Barraco m' a dit " Maman ne veut plus qu'on en parle. Elle dit qu'il faut qu'on oublie." J'ai demandé à Mme Mattéi comment était le pull-over rouge de l'homme à la Simca 1100. Elle est allée chercher une petite nappe brodée pour me monter la couleur et j'ai bien vu que c'était exactement le même rouge que le pull-over qu'on avait voulu me donner àl'Evêché. A mon avis, il a été tricoté en Espagne. C'est une laine un peu spéciale qu'on emploie assez bien là-bas. Mme Mattéi m'a dit aussi qu'elle avait rencontré à l'Evêché, le 4 juin, un certain M. Martin, gardien d'immeuble à la cité des Cerisiers, à Saint-Loup. Il était venu porter plainte avec des parents de la cité contre un homme qui avait eu de mauvais gestes sur des fillettes.
"Je me suis rendue à la cité des Cerisiers et j'ai vu que le gardien s'appelait M. Martel, et non Martin. C'est un gardien assermenté. Je ne lui ai pas dit qui j'étais, je n'ai pas parlé de Christian. Je lui ai dit que je cherchais des renseignements sur l'affaire des deux fillettes de la cité. Il m' dit que ça s'était passé le samedi 1er juin vers quinze heures trente. Pour me le prouver, il a pris un carnet noir sur le bureau du sa loge ; tout était noté, les dates, les heures. Il était sortir pour sortir les poubelles et il avait vu des déménageurs en train de faire un déménagement dans un bâtiment. Il y avait aussi les deux petites Albertini (ces deux enfants ayant été victimes d'une agression caractérisée, même si elle est fort heureusement restée superficielle, nous avons cru devoir les désigner par un pseudonyme.), qu'il connaissait bien, et un homme qui avait l'air d'attendre. M. Martel ne connaissait pas cet homme mais il a pensé que c'était un ami de la locataire qui déménageait. Il était vêtu d'un pull-over rouge et d'un pantalon de velours. M. Martel est passé à côté de lui et a fait le tour du bâtiment pour aller à ses poubelles. Quand il est revenu, il a vu un attroupement autour des deux fillettes et on lui a dit que l'homme au pull-over rouge les avait touchées d'une façon dégoûtante. M. Martel a voulu le poursuivre mais il avait déjà filé. Un garçon de la cité, qui était là, a dit qu'il l'avait vu monter dans une Simca.
Ensuite, le 4 juin, M. Martel avait été convoqué à l'Evêché avec M. Albertini et ses deux filles. On leur avait montré Christian mais, bien sûr, ils ne l'avaient pas reconnu. M. Martel m'a dit : "Je leur ai dit à l'Evêché que ce n'était pas lui. Ils ne se ressemblaient pas du tout. Mon pull-over rouge, il avait dans les trente-cinq ans, et je l'ai bien regardé quand je suis passé près de lui."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 11 Nov - 2:07

"J'ai beaucoup remercié M. Martel et, après le parloir où j'ai annoncé toutes ces nouvelles à Christian, j'ai pris un taxi et je suis retournée aux Cerisiers pour voir les Albertini. Je n'ai trouvé que Mme Albertini, une femme blonde qui paraissait une trentaine d'années. Je lui ai dit que je venais à propos de l'affaire de ses deux petites, sans en dire plus. Elle m'a accueillie très gentiment et m'a fait entrer dans la salle à manger, où son fils, un petit garçon de six ans, était en train de regarder la télévision. Elle m'a dit qu'il avait une angine. Elle m'a montré les photos de ses deux fillettes, Patricia et Nathalie, qui avaient dans les dix ans. Mme Albertini avait l'air un peu ennuyé. Elle m'a expliqué qu'elle évitait de reparler de cette histoire aux enfants pour qu'elles l'oublient au plus vite. C'était normal. D'ailleurs, elle ne savait rien de plus que M. Martel. C'était son mari qui avait porté plainte et qui était allé à l'Evêché avec Patricia et Nathalie.
"Je l'ai remercié de son accueil et je suis partie. J'étais heureuse, soulagée, optimiste. En comptant Mme Mattéi, sa fille Agnès, la petite Barraco, M. Martel et les deux petites Albertini, ça faisait six personnes qui avaient vu l'homme au pull-over rouge et qui savaient que ce n'était évidemment pas Christian."

L'instruction est terminée. Ranucci est renvoyé devant les assises. Son pourvoi est pendant devant la cour de cassation. La chambre d'accusation d'Aix-en-Provence est donc dessaisie. A quelle autorité judiciaire s'adresser pour demander l'indispensable complément d'information ?
Ce casse-tête juridique est l'occasion de l'entrée en scène de Paul Lombard. Certes, il avait suivi l'instruction des coulisses et était tenu au courant par son jeune collaborateur, mais c'est un an après le début de l'affaire qu'il s'engage officiellement. Ranucci a donc trois avocats car André Fraticelli, faute d'avoir pu l'assister lors de l'instruction, a accepté de rester à ses côts.
Maître Le Forsonney croit avoir trouvé la solution. La chambre d'accusation est dessaisie par le pouvoi en cassation mais l'article 148 du code de procédure pénale dispose qu'en pareil cas, il sera statué sur une éventuelle demande de mise en liberté par la juridiction qui a connu en dernier lieu de l'affaire au fond - c'est-à-dire, en l'espèce, la chambre d'accusation. On va donc faire solliciter par Ranucci sa mise en liberté et, au soutien de cette demande, réclamer que Mme Mattéi, témoin capital, soit entendue dans les formes de la loi.
Trois mois s'écoulent avant cette demande qui est du 11 septembre 1975. Entre-temps, les avocats se sont fait envoyer par Mme Mattéi une lettre recommandée résumant son témoignage. Elle est rédigée dans un français très fruste et par une femme qui n'a point l'habitude d'écrire, Mme Barraco, qui manie encore plus difficilement la langue française, a contresigné la lettre de Mme Mattéi. La mésaventure d'Agnès et de Carole, telle que racontée à leurs mères, se trouve donc certifiée par celles-ci.
Le 3 octobre, la chambre d'accusation d'Aix-en-Provence rejette comme prévu la demande de mise en liberté mais dit irrecevable la requête d'un supplément d'information : elle se considère comme dessaisie par le pourvoi en cassation.
Le 4 octobre, Le Provençal publie sous la signature d'Alain Delcroix, journaliste chevronné, un article intitulé : "Un témoin inattendu cité par les défenseurs de Christian Ranucci". Alain Delcroix rapporte succintement les faits révélés par Mme Mattéi ; annonce que la chambre d'accusation a rejeté, pour des raisons de procédure, la demande des avocats ; signale que ceux-ci ont décidé de faire recevoir par un huissier marseillais, maître Bourgarel, le témoignage de Mme Mattéi ; il conclut ainsi son article ; "Mme Mattéi, qui croit à l'innocence totale de son fils, veut envoyer une lettre ouverte au président de la République, M. Valéry Giscard d'Estaing, si l'on n'entend pas ce témoin nouveau."
Le 23 octobre, Christian Ranucci écrit à sa mère : "Je sais que tu fais au mieux, au maximum, pour rétablir la vérité, et les avocats aussi, mais nous nous heurtons à un mur de mauvaise volonté, sinon de mauvaise foi. Je comprends que les magistrats, devant la gravité des erreurs"commises dans cette affaire, préfèrent étouffer la vérité et laisser couler le temps ;ils s'entendent comme larrons en foire pour sauver les apparences. La politique de l'autruche est une attitude imbécile et dans cette affaire où il s'agit de la vie et de l'honneur d'une famille, c'est criminel, mais ils s'en foutent totalement. Ils ont tort."
Il a tort. Neuf jours plus tôt, le 14 octobre, le procureur général d'Aix a prescrit au procureur de la République de Marseille de recueillir "par procès-verbal régulier les dires de la dame Mattéi et le cas échéant de toute autre personne (qui ne serait pas encore intervenue dans la procédure)". La gendarmerie contrôlera ensuite "les faits, données ou indices matériels dont la dame Mattéi et autres auront pu faire état". Le procureur justifie sa demande par la volonté persistante des avocats de Ranucci de faire entendre le témoin et par son propre désir "qu'il ne puisse être un jour reproché à la Justice d'avoir négligé un élément d'appréciation qui pourrait disparaître".
Mlle Brugère, premier substitut du procureur de la République de Marseille, demande à la Sûreté urbaine de convoquer à son cabinet la dame Mattéi "qui aurait des "révélations" a faire dans une affaire suivie contre Ranucci Christian".
Le 14 novembre, à trois heures, Mme Mattéi se présente à son cabinet. Six mois se sont écoulés depuis sa première rencontre avec Mme Mathon.
Jeannine Mattéi, quarante-quatre ans, huit enfants, est d'origine polonaise. Son mari est devenu docker après avoir navigué dans la marine marchande. Elle est minée par une grave maladie et ne parvient qu'à grand-peine à assurer son travail dem ère de famille très nombreuse. Lorsque nous l'avons rencontrée, nous avons vu une femme timide, épuisée, accablée depuis son enfance par les soucis et les tracas de toute sorte.
A l'entendre, l'accueil de Mlle Brugère fut rien moins que cordial ; on la traita davantage en suspect qu'en témoin. Le substitut montra selon elle de la réticence à enregistrer que la voiture de l'homme au pull-over rouge était une Simca à quatre portes. Quant au pull-over rouge lui-même, Mme Mattéi fut étonnée de s'entendre demander si elle était bien certaine de sa couleur : Mlle Brugère avait l'air de penser qu'il pouvait bien avoir été vert.
Toujours est-il que ces deux heures d'audition aboutirent à un procès-verbal de trente-huit lignes, ce qui est peu.
"Je ne connais pas Ranucci Christian mais j'i connu sa mère après le crime aux Baumettes où j'allais voir mon fils tandis qu'elle-même allait voir le sien. Nous sommes entrées en conversation et je lui ai promis que je dirai ce que je savais de certains faits.
"Deux jours avant le crime, ma fille Agnès, âgée de douze ans, et sa camarade Carole, onze ans, avaient été victimes d'agissements de la part d'un individu qui avait cherché à les entraîner en leur disant de monter dans sa voiture pour rechercher un chien. Bien sûr, elle ne l'ont pas suivi. La voiture était une Simca grise métallisée. Elles me l'ont dit.
"Le lendemain, toujours dans mon quartier de Saint-Jérôme (13e) un individu a essayé de faire monter un enfant, un garçon âgé de cinq à six ans, dans sa voiture. Le numéro de la voiture se terminait par 8, département 54. Je lui ai parlé. Il m'a dit "qu'il s'arrêtait". Je remarquai qu'il avait un accent méridional. La voiture était une simca grise, normale quatre portes, gris métallisé.
"J'ai déclaré ces faits au commissariat de police de Saint-Just et ensuite à l'Evêché au commissaire Alessandra. Ma déclaration a été enregistrée car j'ai signé.
"Dans les locaux du commissariat, j'ai été confrontée avec Ranucci Christian, ainsi qu'Agnès et Carole. Je n'ai pas reconnu en Ranucci Christian, pas plus que les enfants, l'individu qui les avait importunées et celui qui avait essayé d'entraîner un petit garçon.
"L'homme que j'avais vu en train d'essayer d'attirer le petit garçon correspondait au signalement suivant : taille moyenne 1,68 m environ, corpulence normale, cheveux bruns, mi-longs, ondulés, coiffés en arrière. Je n'ai pas remarqué de lunettes. Il avait un pantalon vert foncé et un pull-over ras le cou rouge. Il y avait dans sa voiture des jouets et des chapeaux de paille d'enfant. Je suis même allée aux obsèques de la petite Rambla, sur le conseil des policiers, mais je n'ai pas vu cet individu dans la foule.
"J'ai oublié de vous dire que je vis toujours avec mon mari qui est retraité de la marine marchande et qui exerce en ce moment le métier de docker.
"C'est tout ce que j'ai à déclarer."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 11 Nov - 19:31

Le même jour, Mlle Brugère envoie, sous la mention "très urgent", une note à la Sûreté urbaine de Marseille. Elle insique que Mme Mattéi prétend avoir porté plainte au commissariat de Saint-Just, puis à l'Evêché, et avoir été confrontée avec Ranucci. "Je vous serais très obligée, demande-t-elle, de bien vouloir me faire connaître si une procédure a été établie et, dans l'affirmative, sous quelle référence."
Le lendemain, 15 novembre, Christian se plaint à lsa mère d'être sans nouvelles : "Je suis dans l'attente la plus complète. C'est long et terriblement éprouvant pour nous deux. De l'autre côté, on ne semble pas préoccupé par la loi et la morale... J'ai l'impression d'être tombé dans un piège. Et la manière dont l'instruction a été faite - et ça, j'y pense beaucoup également - a été le ressort qui a fermé le piège. C'est un peu une loterie. j'ai tiré le gros lot du malheur sans même avoir acheté de billet... Mais nous devons garder espoir. Il faudra bien que vérité se fasse : dame justice n'est pas aussi aveugle que dame Fortune."
Le 25 novembre, Mme Mattéi est entendue à l'Evêché par l'inspecteur divisionnaire Jules Porte. Elle répète une fois de plus son témoignage et précise que sa plainte a été régulièrement enregistrée au commissariat de Saint-Just : "Un fonctionnaire a tapé à la machine à écrire et j'ai signé ma déposition sur un procès-verbal semblable à celui sur lequel vous enregistrez ma déclaration aujourd'hui. Ce matin, je me suis présentée au commissariat de Saint-Just, sur convocation, et le fonctionnaire qui m'a reçue, après recherches, m'a affirmé qu'il n'y avait aucune trace de ma plainte. Je me permets de faire remarquer que si je n'avais pas déposé plainte, un planton du commissariat de Saint-Just ne serait pas venu, comme cela a été le cas, à mon domicile, en juin 1974, pour que le nommé Ranucci Christian soit présenté à ma fille, à sa camarade et à moi-même."
En fin de procès-verbal, l'inspecteur Porte expose qu'aucune trace d'une plainte déposée par Mme Mattéi n'a été retrouvée au commissariat de Saint-Just ; qu'une erreur du témoin est par conséquent probable ; qu'il est cependant possible qu'elle se soit présentée au commissariat pour signaler les faits concernant Agnès et Carole mais qu'aucune plainte n'ait été enregistrée en raison de l'absence d'un délit caractérisé; qu'il est vraisemblable que Mme Mattéi, sa fille Agnès et Carole Barraco ont été convoquées à l'Evêché pour être mises en présence de Ranucci, mais que cette confrontation étant restée négative, aucun procès-vebal nq' été rédigé. L'inspecteur Porte termine en indiquant que "de nombreuses personnes, dont les enfants avaient fait l'objet de faits similaires, se sont présentées, soit spontanément, soit sur invitation, dans des conditions similaires".
Les procès-verbaux de Mlle Brugère et de l'inspecteur Porte sont adressés au procureur général d'Aix-en-Provence, puis versés au dossier Ranucci sur décision du président de la cour d'assises.
Officiellement, l'incident est clos.

Le 6  novembre, la cour de cassation rejetant le pourvoi de Christian Ranucci, l'a renvoyé devant la cour d'assises des Bouches-du-Rône.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 11 Nov - 20:48

TROISIEME PARTIE


LE PROCES



Le mardi 9 mars 1976 à neuf heures du matin, le président Antona ouvrit l'audience en avertissant le public qu'il ne tolérerait aucun désordre. Pour bien marquer sa détermination, il donna lecture des articles appropriés du code de procédure pénale : explustion de tout perturbateur ; arrestation immédiate et placement sousm andat de dépôt de celui qui résisterait et créerait du tumulte. Puis le président Antona donna l'ordre d'amener l'accusé qui, selon la formule consacrée, comparaissait "libre et seulement accompagné de gardes pour l'empêcher de s'évader."
Christian Ranucci émergea du couloir souterrain aboutissant directement dans le box et s'assit sur le long banc de bois. Pendant deux jours, il serait à peu près le seul à disposer d'un espace vital convenable. La cour, augmentée de deux jurés supplémentaires pour pallier l'éventuelle défaillance d'un ou deux titulaires, allait siéger derrière l 'ordinaire comptoir incurvé dominant la salle de la hauteur de six marches; Si l'on fait face à la cour, le box est à gauche et le bancs de la presse à droite. Plus de quarante journalistes étaient venus de toute la France ; les chroniqueurs régionaux murmuraient qu'ils n'avaient pas souvenir d'un pareil envahissement. Les trois avocats de l'accusé étaient naturellement assis devant le box mais le manque de place était tel que l'avocat de la partie civile avait dû s'installer à leurs côtés, ce qui est inhabituel ; faute de mieux, ils avaient tous glissé leur dossier sous le banc. Entre le box et la presse, face à la cour, la barre des témoins. Elle est curieusement placée sur un petit socle qui lui donne l'apparence d'une bascule de foire. Le fond de la salle, réservé au public, était absolument comble ; encore les privilégiés qui avaient pu entrer ne représentaient-ils qu'une petite partie de la foule faisant la queue depuis sept heures du matin à la porte du palais. Au-dessus du public, une galerie à laquelle on accède de l'extérieur de la salle d'audience et qui est traditionnellement réservée aux magistrats, à leurs épouses et à leurs invités ; elle fait un peu loge de corrida.
La décoration est austère. Les murs sont recouverts de grands panneaux blancs encadrés de motifs d'un gris tourterelle tirant sur le bleu pâle. Pas un tableau, pas une fresque. Le seul ornement est un buste de Marianne placé derrière la cour.
Le plus frappant est sans doute l'exiguïté de la salle : c'est petit, tout petit. Aussi bien la masse humaine qui s'y entasse ne tardera-t-elle pas à créer une atmosphère d'étuve contrastant avec la température extérieure, qui est des plus fraîches ; la neige est tombée la veille sur les hauts de Provence et le ciel reste nuageux. Des travaux ont lieu quelque part dans le palais ou à ses abords ; le tapage sourd 'un marteau-piqueur alternera avec la stridence d'une chignole jusqu'à ce que l'avocat général excédé dépêcher un émissaire pour suggérer aux ouvriers de prendre quelque repos. A dix heures et demie, "L'internationale" recouvrira les débats : se sont les syndicats de fonctionnaires manifestant contre la politique d'austérité du pouvoir.
La cour d'assises d'Aix-en-Provence a la réputation d'être l'une des plus répressives de France. Certains observateurs attribuent cela au charme de la ville, où tant de magistrats souhaitent être nommés qu'on y arrive en général en fin de carrière, c'est-à-dire à un âge où les élans du coeur sont bien maîtrisés, et aussi au fait que les magistrats ayant servi dans la justice coloniale française, qui était assez rigoureuse, obtiennent plus facilement d'y être envoyés pour des raisons climatiques.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 11 Nov - 21:20

Il a suffi à Christian Ranucci d'apparaître pour susciter malaise et hostilité. Le cheveu bien peigné, les lunettes à monture d'écaille chevauchant son nez en bec d'aigle, il est vêtu d'un complet dont le bleu agressif eût été plus congru sur la promenade des Anglais que dans un box d'accusé, et porte un polo blanc à col roulé sur lequel se détache, insolite, ostentatoire et provocante, une croix pectorale pendue à son cour par une chaînette. Non point l'une de ses petites croix que certains hommes aiment à nicher dans leur virile broussaille, mais une croix comme on n'en voit qu'aux missionnaires et aux évêques. C'est une idée de sa mère. Elle suscite une réprobation immédiate, unanime et plonge dans la consternation ses trois avocats. Mais l'accoutrement de Christian n'est encore rien auprès de la mine impérieuse et méprisante qu'il arbore. Le capitaine de gendarmerie Gras en fut, comme tout le monde, frappé de stupeur : "Je me disais que son intérêt était de se faire tout petit, d'apparaître repentant et soumis. Au lieu de ça il fallait voir son arrivée aux assises... Il est entré dans le box comme un seigneur, comme une vedette. Il a toisé l'avocat général, les journalistes, la cour... Un regard d'un défi incroyable. Je me suis dit : "Mon gars, c'est mal parti pour toi..."
C'est que Christian Ranucci n'est pas dans un l'état d'esprit d'un homme accusé d'un crime horrible, sur qui pèsent des soupçons écrasants, et que menace le pire des châtiments ; il s'éprouve comme un justicier dont l'heure triomphale a enfin sonné.
Le virage date de neuf mois, avec la découverte par sa mère de cette fournée de témoins attestant qu'un homme au pull-over rouge a tristement opéré dans les cités marseillaises. Les révélations de Mme Mattéi, de M. Martel et de la famille Albertini ont convaincu Christian de la vanité de l'accusation portée contre lui. Et les réticences pour ne pas dire plus, de l'appareil judiciaire à enregistrer ces faits nouveaux l'ont persuadé qu'il était victime d'une machination. Le 11 janvier 1976, il écrit à sa mère ; "Cet acharnement insensé et criminel à refuser de reconnaître les fautes commises, à cacher la vérité, à continuer à se servir de moi comme bouc émissaire, tous les ignobles petits trafics - tout cela ne les mène nulle part. j'avais tendance à leur accorder le bénéfice du doute et de mettre les fautes dont je suis victime sur le compte de la bêtise ou de l'incompétence, mais force est de constater que tout s'est vraiment passé comme si, depuis le tout début, quelqu'un tirait les ficelles."
Et cet être machiavélique, c'est évidemment le commissaire Alessandra, responsable de l'enquête, à qui Christian voue désormais une haine farouche. Cependant, l'heure du châtiment approche pour Alessandra et ses complices : "Notre dossier est éloquent, accablant même, écrit Christian à sa mère le 5 février, à un mois de son procès. Mais je sais très bien que les grands responsables vont se défendre à fond pour protéger leur carrière, et peut-être aussi leur liberté. Ils jouent leur va-tout." Le 22 février, il renchérit : "J'attends le 9 mars avec sérénité. Ma révolte et mon mépris à l'égard des deux ou trois responsables directs n'ont d'égales que ma patience et aussi ma détermination à les voir punis comme ils le méritent, selon la loi. Ils n'ont aucune excuse." Il conseille à sa mère d'interrompre son inlassable quête : "Repose-toi l'esprit. C''est maintenant inutile de continuer à rechercher des renseignements sur l'individu au pull-over rouge. Mon innocence reconnu, ils seront obligés de le chercher. Ils ont des moyens quand ils le veulent." Le 29 février : "Enfin l'heure de la vérité, avec rétablissement des faits et reconnaissance de mon innocence !... Soigne-toi bien et ne prends pas froid. Bientôt la fin de nos épreuves : courage !"
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 11 Nov - 22:01

Sa certitude de triompher est au demeurant si entière qu'il ne l'évoque que pour mémoire et en passant, tout de même qu'il confirme que sa santé est bonne et que la cantine, lui fournit d'excellents suppléments. La grande affaire, au cours des semaines précédant le procès, c'est le choix de sa tenue vestimentaire. il apporte un soin particulier à la sélection de ses chaussures sans paraître se dout que personne - absolument personne - ne verra ses pieds de tout le procès : "Voix le modèle que je désire : boots (petites bottines), couleur marron clair, pas de fioritures, net, lisse et clair. Si pas de boots convenables, prendre chaussures iden ; cuir marron clair, pas de fioritures ; prendre avec les lacets. Taille 44. Attention : ne pas prendre avec bouts pointus." Autre souci : la cravate qu'il souhaiterait porter à l'audience. Le directeur des Baumettes la refusera mais sa mère pourrait la déposer au greffe de la prison d'Aix, où il sera transféré le 8 mars. Il est essentiel qu'elle s'harmonise avec le costume bleu. Boots et cravate sont évoqués dans chaque lettre jusqu'à la veille de l'ouverture des débats.
Héloïse Mathon est dans les mêmes dispositions d'esprit que son fils. A quatre jours du procès, elle dresse déjà le bilan d'une expérience qui, pour avoir été affreuse, aura malgré tout comporté des enseignements positifs : "Tu seras plus méfiant, tu feras preuve de plus de prudence, car cette fois tu as été très éprouvé." Comme Christian, elle attend avec impatience le dénouement judiciaire qui tournera forcément à la confusion des accusateurs ; "Je ne voudrais pas être à leur place !" La veille du procès, elle écrit d'Aix, où elle s'est installée à l'hôtel : "Courage ! Défends-toi, n'aie aucune crainte, aucune retenue contre ceux qui s'acharnent sur toi comme des bêtes sauvages. Les vampires existent en 1976. Plaignons-les car ils ignorent leur destin... Si l'homme au pull-over rouge commet un autre meurtre, le poids de ce deuxième crime pèsera sur la conscience de tes accusateurs. Ils souffriront. Dieu les punira."
Bien entendu, elle fait emplette des précieuses boots et choisit une cravate assortie au costume bleu, mais Christian renoncera en fin de compte à la porter.
Ni la mère ni le fis ne font une seule allusion à Patrick Henry.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 11 Nov - 23:14

Il n'était point besoin du crime perpétré à Troyes pour que Christian Ranucci fût jugé dans un climat de haine. Les deux années écoulées depuis la mort de Marie-Dolorès n'avaient fait qu'assoupir l'émotion et la colère populaires : elles renaissaient intactes avec le procès. C'est pourquoi Micheline Théric avait décidé d'aller à Aix. Elle habitait avec son mari et sa petite fille le quartier des Chartreux, à Marseille, et avait eu la surprise de trouver chez sa marchande de journaux, plusieurs mois auparavant, une feuille de papier posée sur la caisse et portant en tire : "Pour la condamnation à mort de l'assassin de Marie-Dolorès Rambla". La marchande avait expliqué qu'il s'agissait d'une pétition. Elle ne comportait encore que quelques noms mais serait en peu de jours couverte de signatures au recto comme au verso. "Mais c'est très grave ! s'était écrié Michelibne Théric. Est-ce que vous vous rendez compte que c'est très grave ?" La semaine suivante, la même pétition était apparue chez le boucher du quartier, et avait rencontré le même succès. Catholique militante, Mme Théric avait sicrètement interrogé les enfants auxquels elle enseignait le catéchisme : que pensaient leurs parents de l'affaire Ranucci ? Les parents voulaient qu'on exécutât l'assassin. "Il y avait une haine totale, sans merci."
Michelin Théric avait pris le car d'Aix très tôt et avait fait la queue à la porte du palais de justice. Elle avait été surprise de retrouver plusieurs habitants du quartier. Ils étaient venus pour entendre condamner Ranucci à mort. Le même souhait était exprimé par tous ceux qui attendaient, qu'on ouvrît les portes : la mort. A la prison d'Aix, où l'accusé venait d'être transféré, on avait fait le vide autour de lui pour le protéger des autres détenus. Ses avocats avaient reçu maintes lettres d'insulte et, jusqu'au milieu de la nuit, des coups de téléphone menaçants ; le pire était encore le silence oppressant qu'observaient parfois les correspondants anonymes.
La vague de haine qui eût de toute façon submergé Aix-en-Provence est devenue raz de marée avec l'affaire de Troyes. Il y a moins de six semaines que le petite Philippe Bertrand a été enlevé à la sortie de son école; que Patrick Henry, soupçonné par les policiers, leur a tenu tête pendant quarante-huit heures avant d'être relâché, faute de preuves, pour venir parader avec une froide impudence devant les caméras de télévision en déclarant que le ravisseur méritait à son avis de finir sur l'échafaud : il y a moins de trois semaines qu'on a découvert le cadavre de Philippe Bertrand, confondu finalement son meurtrier, découvert les sordides motivations du crime ; moins de trois semaines que le garde des Sceaux, M. Lecanuet, en a appelé à une justice expéditive et sans merci ; que le ministre de l'Intérieur, M. Poniatowski, a déclaré publiquement : "Si j'étais juré, je prononcerais certainement la peine de mort" ; que le père du meurtrier lui-même, emporté par la tempête, a demandé la guillotine pour son enfant.

Quand s'ouvre l'audience des assises d'Aix, "la France a peur", comme le crie par trois fois Roger Gicquel ; elle "communie dans la haine", selon maître Crauste ; elle "cède à l'hystérie collective" pour Henri Noguères, président de la Ligue des droits de l'homme ; ell "se livre à une séance d'exorcisme collectif", selon Pierre Viansson-Ponté ; elle obéit "à la loi du talion et à celle de l'immolation" pour le sociologue Edgar Morin. Une semaine avant l'ouverture du procès Ranucci, le magazine Le Point est paru avec une photo de la guillotine sur sa couverture, et ce titre : "L'opinion veut la mort ; pourquoi ?" ; Jacques Duquesne l'explique en un article fort documenté et très remarquable ; il conclut que "la justice, ce n'est pas la vengeance", mais son enquête révèle la soif de vengeance du pays et son exigence que soit versé le sang de l'assassin du petit Philippe Bertrand ; c'est par centaines qu'affluent de toute la France les lettres réclamant la mort, les pétitions émanant de groupes de mères de famille, d'associaitons diverses, d'usines où la direction et le personnel ont fraternellement mêlé leurs noms ; toutes exigent le châtiment suprême pour "le monstre que l'on nourrit aujourd'hui à nos frais", la plupart demandant en substance que le meurtrier "soit exécuté dans les quinze jours sans procès, sans avocats, sans examen psychiatrique, sans grâce présidenteille" (cette grâce présidentielle que l'on redoute car on se souvient plus que jamais des déclarations de Valéry Giscard d'Estaing lors de l'élection présidentille, deux années auparavant - et il a déjà commué une condamnation capitale, qui frappait, il est vrai, un mineur -, aussi le président de la Ligue pour l'application de la peine dem ort, M. Taron, s'est-il rendu à Troyes où il a collecté en trois heures six mille signatures contre le droit de grâce présidentiel). Mais mort sur l'échafaud n'est-elle point encore trop douce ? C'est l'opinion majoritaire chez ceux qui ont pris la plume. "On va guillotiner, ça passera trop vite, il faudrait le faire souffrir avant de le tuer" : "La mort sera trop douce à ce sale individu, ce sadique devrait être livré à la foule et torturé avant l'exécution." Certains font même acte de candidature, avec nom et adresse, aux fonctions de tortionnaire d'Etat : "Que l'on m'en charge ; je le ferai crever à petit feu." Ou encore "Voilà comment je punirais Patrick Henry ; je le crucifierais sur une place et la population pourrait l'insulter pendant qu'il mourrait." Trois jours avant que s'ouvre le procès d'Aix, Le Parisien libéré a lancé une grande enquête-référendum sur le thème"pour ou contre la peine de mort", avec bulletin-réponse (une majorité écrasante se dégagera en faveur de la peine capitale) et interviews de personnalités. Le 9 mars, jour de la première audience d'Aix, c'est M. Taron qui , entre autres déclarations d'une violence inouïe annonce qu'il exécutera de sa propre main le meurtrier de son fils si on le laisse sortir de prison. Comme le reste, la campagne du Parisien libéré est motivée par l'affaire de Troyes.
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