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 LE PULL-OVER RUOGE

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 14 Oct - 0:57

Trois quotidiens régionaux paraissent chaque matin à Marseille. Deux d'entre eux, Le Provençal et Le Méridional, font partie du groupe de presse de Gaston Defferre, député-maire de la ville. Le troisième, La Marseillaise, est l'organe régional du parti communiste.
Ce 6 juin à l'aube, les trois journaux annoncent en titres énormes la découverte du cadavre de Marie-Dolorès et l'arrestation de son meurtrier. Dans un pays ayant accédé à la civilisation judiciaire, comme l'Angleterre, ces manchettes mèneraient en prison les trois directeurs et ponctionneraient les sociétés propriétaires de très fortes amendes. Car non seulement Christian Ranucci n'est pas jugé, mais il est en position de simple garde à vue, ce qui n'a rien à voir avec l'état d'inculpé, et il continue de nier fermement toute responsabilité dans l'enlèvement et dans le meurtre. Mais on sait que les moeurs françaises ne s'embarrassent point de futilités telles que la présomption d'innocence envers qui n'a pas encore été jugé.
Le problème de la culpabilité ne se pose donc plus pour les journalistes du Méridional, qui en viennent directement à celui du châtiment. "L'assassin est pris, constate l'éditorialiste Alex Mattalia. Ce que réclame (l'opinion publique), c'est qu'on le juge sans délai, qu'on n'essaie pas, par des expertises savantes, par des artifices de procédure, de retarder l'heure du châtiment... L'impardonnable n'a pas à être pardonné." Marc Ciomei écrit dans le même journal : "L'assassin de la petite Marie-Dolorès ne peut pas être normal. Il est malfaisant. A la manière des bêtes voraces et sans contrôle. Cet être a tué. Froidement. A quelques mètres de voix qui l'interpellaient presque familièrement." Dans Le Soir, seul quotidien vespéral paraissant à Marseille et qui fait également partie du groupe de presse de Gaston Defferre, Jean-René Laplayne écrira dans quelques heures : "Il ne faut pas avoir la tête sur ses épaules pour en arriver à une telle monstruosité" - image qui prendra tout son sens deux ans plus tard -, et il conclura : "Celui qui a pris odieusement la vie de Marie-Dolorès est un coupable sans excuse. Il doit être à jamais retranché de la communauté." La Marseillaise publie un éditorial intitulé "Que dire ?" Il n'est pas consacré au meurtrier mais aux malheureux parents de la fillette assassinée : "Leur immense douleur est la nôtre, totalement et à tous les instants. Au-delà de la colère, de la révolte, il y a ce soir, aujourd'hui, demain, la douleur sans fin d'une mère, d'un père, d'une famille, cette poignante douleur que nous partageons tous."
La presse audio-visuelle, et notamment les stations de radio périphériques, avaient annoncé dès la veille la découverte du cadavre. Aux mots qui avaient donné de la tragédie une description abstraite succèdent ce matin d'impressionnantes images : les photos de Pierre Rambla penché sur le petit corps, puis terrassé par l'émotion et emporté à bras d'hommes ; celles de sa femme hurlant sa douleur dans une cage d'escalier envahie par les voisins atterrés... Et toujours, en rappel, le visage au sourire lumineux de la fillette dont on sait à présent la mort effroyable.
"La France a peur" proclamera-t-on dans dix-huit mois, après l'arrestation de Patrick Henry, meurtrier d'un enfant de huit ans. Ce matin, Marseille fait peur. Tous les témoignages disent la rage folle qui a empoigné la ville au ventre. Ville dure et violente, cité multiraciale parcourue de tensions subites, creuset où se mêlent dix nations méditerranéennes qui ont en commun le culte de l'enfant, l'exigence de la vendetta, une confiance limitée dans les institutions judiciaires chargées de faire acquitter sa dette au criminel. Le meurtre de Marie-Dolorès Rambla ne sera pas un événement national, contrairement à celui du petit Philippe Bertrand à Troyes. Régionalement, il suscite une émotion aussi profonde, une volonté de vengeance aussi implacable. Chez beaucoup, il y a aussi un sentiment de frustration anticipée. Ceux-là ont encore dans l'oreille la phrase du candidat Valéry Giscard d'Estaing, dont l'élection à la présidence de la République ne date que d'un mois : "J'ai naturellement, comme chacun, une aversion profonde pour la peine de mort : il suffit d'entendre les termes "la peine de mort" pour comprendre l'horreur de cette chose." Ainsi la haine pour le meurtrier se nourrit-elle d'une rage impuissante devant la perspective qu'il échappera de toute façon au châtiment suprême.
Avec les parents de Marie-Dolorès, c'est un million de Marseillais qui vont se constituer partie civile.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 14 Oct - 20:04

L'interrogatoire est interrompu à dix heures du matin. Les policiers n'ont pas avancé d'un pouce. Ranucci continue d'affirmer qu'il était seul dans sa voiture. Il est inébranlable. Les journalistes, de plus en plus nombreux, ont été informés des trouvailles faites dans le coffre de la Peugeot. Les plus troublantes son évidemment le cheveu blond et fin, et le pantalon taché de sang à propos duquel Ranussi ne peut fournir la moindre explication. Mais la découverte qui fait sensation est celle des "quatre lanières de cuir entrelacées à une extrémité et portant un élastique." En somme, il s'agirait d'un fouet, et comme l'écrira un reporter : "On devine dès lors que sous les apparences douces et angéliques du jeune homme sommeillent les monstrueux instincts d'un âtre capable de tout, d'un détraqué sexuel.
Sans aller jusqu'à lui trouver l'air d'un ange, il est bien vrai que la foule des journalistes et des photographes est déconcertée par Christian Ranucci lorsqu'il apparaît soudain dans le couloir, encadré par des inspecteurs qui le conduisent dans une autre pièce pour les confrontations. Vêtu de la chemise à rayures blanches et bleues et du pantalon grège qu'il portait lors de son interpellation, grand et mince, l'expression ouverte, il ne coïncide pas avec l'image qu'on s'étiat formée de lui. Marc Ciomei, du Méridional, qui vient de le comparer à une bête féroce et sans contrôle, lui trouve un air distingué et l'apparence d'un être parfaitement équilibré. "Il n'y avait pas que les journalistes à l'observer, note le reporter du Soir. Les différents bureaux se sont brusquement vidés del eurs personnes. Des hommes curieux, mais aussi des femmes, des sténodactylos qui travaillent à l'Evêché. Plusieurs le trouvent beau garçon, l'air honnête et inoffensif. L'une d'elles, stupéfaite, laisse échapper : "Ce n'est pas possible que ce soit lui !"
Jean Rambla et le garagiste Eugène Spinelli sont en route pour l'Evêché.

A deux cents kilomètres de là, trois inspecteurs de police niçois sonnent à la porte d'Héloïse Mathon. Ils viennent sur commission rogatoire de Mlle Di Marino, procéder à une perquisition.
Mme Mathon, qui n'a pas fermé l'oeil de la nuit, tombe des nues en apprenant que son fils est à Marseille. Tout en fouillant, les policiers lui révèlent qu'on a découvert le cadavre d'une fillette assassinée à proximité du croisement où Christian a eu son accident ; il est soupçonné du crime. "J'ai eu un choc terrible, raconte Mme Mathon, mais en même temps, je savais qu'il ne pouvait pas être coupable. J'en étais absolument certaine." Elle dit aussitôt : "Ce n'est pas possible que ce soit lui. Il faut être malade pour faire des choses comme ça !" L'un des policiers répond : "On ne vous dit pas que c'est lui, mais qu'il est interrogé à ce propos". Un autre ajoute : "Si c'était lui, il est probable qu'ils se serait enfui au lieu d'attendre tranquillement pendant deux jours qu'on vienne le chercher.
Elle leur remet spontanément les vêtements qu'avait pris Christian pour sa sortie de la Pentecôte et conduit même les policers sur la terrasse pour leur montrer une chemisette à manches courtes et à rayures bleu clair pendue à un étendoir. Christian la portait au départ comme au retour et elle l'a lavée la veille. Les policiers lui demandent dans quel état était le vêtement. Elle répond que le col était un peu sale mais qu'elle n'a pas eu à utiliser d'eau de Javel.
La fouille commencée à dix heures et demie, se poursuit jusqu'à midi et demi. Elle n'amène la découverte d'aucun indice susceptible de faire progresser l'enquête. Sans doute les policiers s'émeuvent-ils de trouver dans un meuble de la salle de séjour des vêtements d'enfant et des jouets, mais Mme Mathon leur explique que tout cela appartient aux petits qu'on lui confie : elle est gardienne d'enfants. Autre découverte qui éveille l'intérêt des policiers : des lettres et des photos d'hommes et de femmes dans des enveloppes adressée à "Horizon nouveau" B.P. 609, Nice. Héloïse Mathon explique qu'elle a créé avec une maie niçoise une agence matrimoniale, qui est d'ailleurs en sommeil depuis quelque temps, et que cette correspondance émane de ses clients.
La perquisition terminée, les policiers niçois annoncent à la mère de Christian que sa présence à Marseille est nécessaire et qu'ils se proposent de l'y conduire. Elle accepte d'emblée cette occasion inespérée de se rapprocher de son fils.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 14 Oct - 21:09

Au moment de partir, elle se souvient des enfants qu'on devait lui confier pour l'après-midi. Un mot rédigé à la hâte et fixé sur la porte avertira les parents de son absence temporaire.
Durant le trajet, on lui pose quelques questions sur les fréquentations féminines de Christian. Elle répond brièvement, torturée par l'angoisse et surtout par un lancinant remords. Christian avait beaucoup insisté pour qu'elle parte avec lui le dimanche de Pentecôte. Il avait esquissé un programme séduisant : visite d'un atelier de maître-verrier et long arrêt à Saint-Paul-de-Vence pour flâner dans les vieilles rues, ou bien encore une balade le long de la côte jusqu'à Gênes. Elle avait refusé : "Tu conduis trop vite, je préfère rester." Si elle avait accepté de partir, elle l'aurait forcé à rouler lentement, l'accrochage ne ses serait pas produit et Christian ne serait pas aujourd'hui soupçonné d'un crime effrayant qu'il ne peut pas avoir commis.

Pour être probante, une présentation à témoin ne saurait consister à mettre en présence, seul à seul le témoin et le suspect à identifier. Ce dernier doit être placé parmi plusieurs personnes dont l'aspect physique se rapproche du sien. Le commissaire Alessandra demande donc à quatre inspecteurs de s'aligner côte à côte avec Ranucci. Une photo du groupe est prise pour être versée au dossier de l'instruction.
Le choix opéré par le commissaire témoigne d'une parfaite honnêteté, ce qui, sans être rare, n'est pas absolument constant. Trop souvent, un suspect hagard, le menton bleu, hirsute et sans cravate, est placé entre des policiers dispos, rasés de frais et bien pris dans leur complet dûment repassé. En l'occurence, rien de tel. Les inspecteurs sélectionnés sont des hommes très jeuens (apparemment, aucun n'a atteint la trentaine), vêtus de pantalons clairs et de chemises estivales tout à fait comparables aux vêtements portés par Ranucci. A les voir tous les cinq alignés contre un mur, on pourrait croie à une bande d'amis raflée au sortir d'un dancing chahuté.
Jean Rambla est arrivé avec l'un de ses cousins : ses parents sont physiquement incapables de la moindre démarche. L'enfant est mis en présence des cinq garçons alignés et dont chacun porte sur la poitrine un gros numéro d'identification. Il les observe, puis secoue la tête. Un inspecteur enregistre sa déposition : "Parmi tous les messieurs que vous me présentez, je ne reconnais pas le monsieur qui m'avait demandé de chercher un chien noir. Il n'était pas habillé pareil."
La déception est rude. Mais les policiers savent la passion de Jean pour les voitures. Ils le font descendre dans la cour de l'Evêché, où le coupé Peugeot est garé parmi les véhicules du personnel, et demandent à l'enfant s'il voit l'auto du ravisseur. Réponse négative : "Parmi les voitures que vous me présentez, je ne reconnais pas celle du monsieur qui m'a demandé de chercher le chien noir."
Ramené dans les bureaux, Jean Rambla est de nouveau mis en présence de Ranucci et des quatre figurants. Il ne reconnaît toujours pas l'homme au chien noir. Les policiers abandonnent. Il leur reste Eugène Spinelli.
Le garagiste ne reconnaît pas le ravisseur.
L'inspecteur divisionnaire Porte, adjoint du commissaire Alessandra, enregistre immédiatement sa déposition : "Dans votre servie, il vient de m'être présenté cinq individus assez semblables par la taille et l'âge. Je n'ai pas reconnu l'individu qui s'était mis au volant de la voiture le jour de la Pentecôte. Je dois vous préciser que j'avais vu cet homme à une distance de quarante mètres environ et que je n'y avais pas spécialement porté attention. En ce qui concerne la voiture, j'ai déclaré qu'il s'agissait d'une Simca 1100. Je dois vous dire que j'avait également vu ce véhicule à quarante mètres et que je n'y avais pas porté attention. Il est donc possible que j'aie confondu une Simca 1100 avec un coupé 304 car, je le redis, je n'avias pas fait très attention à cela. Les deux voitures se ressembent."
L'inspecteur Porte invite M. Spinelli à signer sa déposition. Un événement exceptionnel se produit alors : le garagiste relit le texte avant d'apposer sa signature.
Contrairement à ce que donnent à croire maints films et feuilletons télévisés, la déposition d'un suspect ou d'un témoin n'est jamais dactylographiée au fur et à mesure qu'elle est exprimée : la dactylo la plus rapide du monde serait bien incapable de suivre un individu parlant à un débit normal. C'est donc à la fin de l'entretien que le policier condense questions et réponses et tape à la machine un texte qui est censé refléter avec une exactitude raisonnable ce qu'a exprimé le témoin. Si la déposition est longue, les texte est dactylographié paragraphe par paragraphe.
Or, il se trouve qu'Eugène Spinelli, lisant le texte de l'inspecteur Porte, ne le trouve pas conforme à ce qu'a été sa déposition. Sous la mention déjà dactylographiée "Lecture faite par lui-même, persiste et signe avec nous", Jules Porte doit donc taper l'additif suivant : "Je tiens à préciser que je suis mécanicien de métier et que je connais donc parfaitement tous les types de voitures." L'inspecteur Porte, après un nouvel échange verbal avec le témoin, ajoute encore : "Le jour de la Pentecôte, je n'ai vu que l'arrière du véhicule, très précisément j'ai vu cette voiture par trois quarts arrière."
Cette fois, M. Spinelli, ayant lu, persiste et signe.

Il est midi, Christian Ranucci continue de nier. Les deux témoins de l'enlèvement ne l'ont pas reconnu. Suprême espoir : les Aubert, qui arrivent de Toulon.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 14 Oct - 21:54

Ils ne reconnaissent pas Christian Ranucci.
La nouvelle fait sensation parmi la foule des journalistes qui piétinent dans les couloirs et à qui les policiers répètent depuis la veille leur certitude de tenir le meurtrier. Si M. et Mme Aubert ne reconnaissent pas en Ranucci le chauffard qu'ils ont poursuivi le 3 juin et qu'ils ont vu s'enfuir dans la garrigue en portant ce qu'Alain Aubert appelait les 4 et 5 juin "un paquet volumineux", que reste-t-il pour étayer l'accusation ? En l'état actuel de la criminologie scientifique - que les policiers connaissent mieux que personne - l'analyse des taches de sang relevées sur le pantalon bleu ne peut aboutir qu'au classement dans l'un des groupes A, B, C et O. Les experts seront donc en mesure de dire si le sang appartient au même groupe que celui de Marie-Dolorès ; ils ne pourront en aucun cas affirmer qu'il s'agit de son sang puisque chaque groupe rassemble une multitude d'individus. Quant à l'étude analytique du cheveu trouvé dans le coupé Peugeot, elle ne peut laisser espérer, toujours en l'état actuel des connaissances scientifiques qu'une présomption d'appartenance à la chevelure de la petite victime. Un jury d'assises risque de trouver peu de poids à des présomptions auxquelles s'opposerait le fait massif qu'après Jean Rambla et Eugène Spinelli, Alain et Aline Aubert n'ont pas identifié l'accusé. Si Christian Ranucci n'est pas l'homme qui a enlevé Marie-Dolorès et s'il n'est pas davantage celui qui a pris la fuite en portant "un paquet assez volumineux", que reste-t-il des certitudes policières proclamées depuis la veille et diffusée dans tout le pays par la presse écrite et audio-visuelle ?
Les Aubert ne reconnaissent pas Ranucci. Le Soir et France-Soir l'annoncent ce 6 juin, quelques heures après la vaine confrontation. Si la presse du lendemain va cependant négliger, à l'exception de Nice-Matin, de mentionner ce fait non dépourvu d'intérêt, c'est qu'un complet retournement de situation sera intervenu entre-temps puisque les Aubert auront finalement reconnu Ranucci.
En fait, et tout le monde en est bien d'accord, le rôle d'Aline Aubert a été déterminant. "Il faut absolument que vous la rencontriez, nous dira quatre ans plus tard le commissaire Alessandra. C'est une personne exceptionnelle." Et il nous vantera la vigueur de son caractère. Mais les deux époux se déroberont à tout entretien de sorte que nous ne pourrons pas demander à Mme Aubert comment il se fait qu'elle ait, dans la même heure, échoué à reconnaître son fuyard, puis réussi à l'identifier. C'était pourtant le seul moyen de découvrir les ressorts du coup de théâtre puisque les policiers ont omis de dresser procès-verbal de la présentation positive (tout comme de celle qui n'avait point abouti), ce qui constitue une carence véritablement singulière. Ils avaient scrupuleusement enregistré les déclarations de Jean Rambla et d'Eugène Spinelli, mentionné qu'une brochette de jeunes gens était soumise à la perspicacité, dressé constat du résultat négatif, mais voici qu'ils jugent superflu de procéder de même manière quand un témoin capital leur apporte enfin l'identification salvatrice...
La déposition d'Alain Aubert permet dans doute de comprendre la timidité policière. Enregistrée à une heure de l'après-midi, après que sa femme eut reconnu Ranucci, elle commence en effet par ces phrases dignes d'attention : "La personne que vous me présentez et que vous me dites se nommer Ranucci Christian est bein celle qui était à bord du coupé Peugeot 304, de couleur gris métallisé, au moment où l'accident s'est produit à proximité de Peypin le 3 juin 1974 vers douze heures quinze. Il n'y a aucun doute possible à ce sujet." C'est-à-dire que le commissaire Alessandra, lassé et sans doute déçu par un vain formalisme, a décidé d'alléger sensiblement son dispositif, renvoyé ses jeunes inspecteurs à des tâches jugées soudain plus urgentes, et qu'avec une belle simplicité, il a tout carrément mis face à face Christian Ranucci et Alain Aubert, et fait les présentations à la bonne franquette. On a les identifications qu'on peut.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 14 Oct - 23:03

Est-ce le choc salutaire de la confrontation qui donne le branle à la mémoire de M. Aubert ? Sa déposition est en tout cas beaucoup plus fournie et précise que ne l'avaient été ses déclarations à la gendarmerie :
"J'ai constaté qu'aussitôt après l'accident, la Peugeot 304 prenait la fuite au lieu de s'arrêter. Ma femme et moi avons été outrés de ce comportement et avons aussitôt décidé de prendre en chasse le véhicule qui s'enfuyait. La poursuite a été assez mouvementée car le conducteur s'est certainement aperçu qu'il était poursuivi : il roulait donc très vite dans cette route tortueuse. Après avoir parcour une distance de un à deux kilomètres, la 304 Peugeot s'est immobilisée au bord de la route. A ce moment, je me trouvais à environ deux ou trois cents mètres de lui. Je l'ai rejoint quelques secondes plus tard. Au moment où je suis arrivé à la hauteur de la voiture j'ai assisté à la scène suivante. J'ai vu cet individu tirer par le bras un enfant qui se trouvai à l'intérieur du véhicule. Je me souviens notamment que cet enfant portait un short ou une culotte de couleur blanche. En revanche, je dois vous dire que les faits se sont déroulés sis rapidement que je n'ai pas réalisé dans ce mouvement qu'il s'agissait d'un garçon ou d'une fille. L'individu a tiré l'enfant par le bras, l'a tiré dans les broussailles qui bordaient la route. A partir de ce moment, je n'ai plus vu l'individu ni l'enfant qui avaient disparu dans les broussailles.
"En ce qui me concerne, j'ai effectué une cinquantaine de mètres à bord de ma voiture, j'ai fait demi-tour, et je me suis arrêté à nouveau à la hauteur de la 304 Peugeot. Je suis descendu de voiture et j'ai entendu des bruits de branchages provenant de la direction où l'individu s'était enfui. Bien que je ne le voyais pas à cet instant, car il m'était caché, j'ai crié à haute voix à son intention : "Monsieur, revenez, vous n'avez qu'un accident matériel, n'aggravez pas votre cas en prenant la fuite." Cet individu m'a alors répondu les paroles suivantes : "D'accord, partez, je reviendrai." Comprenant bien que cet individu n'avait aucunement l'intention de revenir, j'ai relevé le numéro d'immatriculation de sa voiture et je suis remonté à bord de mon propre véhicule afin de communiquer ce numéro minéralogique à la personne qui avait eu l'accident de la circulation et qui était restée sur les lieux (du moins, je le supposais).
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 14 Oct - 23:19

Une petite parenthèse : Jean-Baptiste Rambla, frère de Marie-Dolorès, a tué deux femmes, en Haute-Garonne. Condamné en 2006 pour le premier meurtre de sa petite amie, il a été libéré en 2016, et a récidivé, en en tuant une autre.
Il semblerait qu'il ne se soit jamais remis du meurtre de sa grande soeur. Cocaïnomane, il s'est (d'après ses dires) toujours senti responsable de la disparition de Marie-Dolorès.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 15 Oct - 17:44

"J'ai effectivement retrouvé le couple qui se trouvait à bord du véhicule accidenté et je leur ai communiqué le numéro d'imatricualtion de la Peugeot 304 "Ma femme n'est descendue de voiture à aucun moment."
Le commissaire Alessandra juge bon de faire confirmer par le témoin la phase cruciale de l'action, aussi M. Aubert répète-t-il : "Je suis absolument catégorique et formel : l'individu qui s'est enfui dans les collines a bien entraîné avec un enfant. Je ne puis vous préciser quel pouvait être l'âge de cet enfant ; je puis cependant préciser qu'il s'agissait d'un enfant qu marchait. S'il fallait vramient donner un âge à cet enfant, j'évaluerais celui-ci entre sept et dix ans.

Tandis que le commissaire Alessandra enregistre cette déposition, son adjoint Jules Porte recueille celle de Mme Aubert.
"Lorsque nous sommes arrivés à hauteur de l'un des véhicules accidentés, son chauffeur a immédiatement demandé à mon mari de prendre en chasse le second véhicule, en fuite. Mon époux s'est exécuté et nous avions en point de mire un véhicule de couelur grise qui roulait à grande vitesse et nous précédait de deux ou trois virages. Nous avons parcouru environ un kilomètres et, à ls sortie d'un virage, nous nous sommes aperçus que la voiture s'était arrêtée et, arrivés à sa hauteur, sans descendre de notre véhicule, j'ai constaté qu'un homme avait ouvert la portière droite et tirait un enfant par le bras. J'avais la vitre baissée. L'enfant était plaqué contre l'homme et je n'ai pas pu voir s'il s'agissait d'une fille ou d'un garçon. J'ai seulement entendu l'enfant déclarer : "Qu'est-ce qu'on fait ?" D'après l'intonation de la voix, je ne pense pas que l'enfant avait peur. A ce moment-là et très rapidement, l'homme a disparu dans les buisson avec l'enfant. Puis mon mari a fait demi-tour, il s'est arrêté à nouveau devant le véhicule, a relevé le numéro et a crié par la portière à l'adresse du chauffeur qui avait disparu ; "Reviens, ne fais pas l'imbécile, il ne s'agit que d'un dégât matériel. " Je n'ai pas entendu ce que l'homme a répondu, mais mon mari m'a fait savoir que l'individu lui avait dit : "Filez, je viens."
"Nous somme retournés sur les lieux de l'accident et nous avons aidé l'autre partie en cause à remettre le véhicule accidenté sur le bas-côté de la route.
"Je précise que le véhicule que nous avons pris en chasse était une 304 Peugeot, gris métal type coupé, dont le numéro est le suivant : 1369 SG 06.
"Mon mari a laissé son identité et son adresse à M. Martinez pour un éventuel témoignage. Je précise qu'au cours de l'échange d'identité, j'ai appris que la personne accidentée s'appelait Martinez.
"Nous somme partis en direction de Roquevaire et avons tenté en vain d'alerter la brigade de gendarmerie locale."
Mme Aubert, à la demande de l'inspecteur Porte précise en fin de déposition : "La voix de l'enfant que j'ai pu entendre à travers la portière, vitre baissée, est celle d'un gosse de six à huit ans. Cette voix m'a paru très fluette." Puis, toujours à la suite d'une question du policier, elle modifie légèrement son témoignage : "En fait, après réflexion, je pense que mon mari est descendu du véhicule, très peu de temps, pour demander à l'individu de revenir."
M. et Mme Aubert en ont terminé et peuvent regagner leur domicile toulonnais, une belle maison enfouie sous les fleurs au pied du mont Faron. Alain Aubert, âgé de trente-cinq ans, est directeur de société. Les photos que publiera la presse montrent un homme vêtu avec une certaine recherche. L'air calme et ouvert, sympathique pour tout dire. Aline Aubert, de trois ans sa cadette, est remarquable par la chevelure opulent qui tombe sur ses épaules, un visage allongé, une expression énergique, un regard résolu. Elle est venue à Marseille dans un ensemble rose.

La nouvelle fait le tour de l'Evêché, surexcite tous les bureaux, jette les journalistes sur les téléphones : Christian Ranucci a craqué.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 15 Oct - 19:25

"Je préfère libérer ma conscience et vous dire tout ce que je sais sur cette affaire. C'est bien moi effectivement qui ai invité la jeune fille à venir avec moi dans ma voiture. Par la suite, je vais vous expliquer que je ne comptais pas lui faire de mal, et pourtant j'ai perdu la tête."
L'inspecteur divisionnaire Porte, qui reçoit l'aveu, signale à Ranucci que l'article 105 du code de procédure pénale l'autorise à ne pas aller plus loin dans ses déclarations et qu'il peut exiger d'être immédiatement conduit devant le juge d'instruction. Christian Ranucci répond :
"Je préfère libérer ma conscience et vous dire tout ce qui s'est passé. En effet, je ne suis pas "un salaud" et je réalise à peine comment j'ai pu agir de la manière suivante.
"J'ai passé la nuit du dimanche à lundi dans mon véhicule. J'avais garé la voiture dans un chemin de campagne situé non loin de Salernes dans le Var. Je me suis réveillé assez tard ; je me suis mis au volant de ma voiture et j'ai pris la route d'Aix-en-Provence par de petites routes.
"Je ne peux pas vous donner de précisions sur les horaires car ma montre est en réparation et celle du tableau de bord de ma voiture ne fonctionne plus.
"Je suis arrivé à Marseille et j'ai pensé retrouver un camarade de l'armée qui se nomme Benvenutti, et qui demeure avenue Alphonse-Daudet, n°51. Sans trop connaître Marseille, j'ai donc garé mon véhicule et je pensais aller me promener à pied. A un moment, j'ai remarqué deux enfants jeunes qui jouaient devant une cité. Je ne me souviens pas exactement de l'endroit. Jer peux cependant vous dire que cette rue était assez étroite et qu'elle n'était pas bordée d'arbres. Après avoir regardé ces enfants pendant quelques minutes, je les ai abordés. J'avais garé mon véhicule à dix mètres de l'endroit où jouaient les enfants. Il y avait un petit garçon auquel j'ai donné cinq ou six ans, qui avait les cheveux courts. Il y avait également une petite fille qui semblait un peu plus âgée, peut-être sept ou huit ans. Elle était vêtue de clair : un pull-over et un "pantalon court".
"Je me suis approché de ces enfants et je leur ai demandé s'ils avaient vu une bête. Je ne me souviens pas très bien des termes que j'ai employés et je pense qu'il s'agissait de chien ou de chat. Le petit garçon est reparti de son côté pour rechercher la bête. Je suis resté sur les lieux en compagnie de la fille.
"Les souvenirs me reviennent et je suis en mesure de vous dessiner le plan des lieux. Je m'exécute.
"Comme vous pouvez le constater sur ce plan que je viens de vous dessiner de ma main, les enfants jouaient sur un trottoir qui longeait une rue en pente. J'avais garé ma voiture en bas de cette pente, devant un immeuble situé à gauche, en bas de la rue. Les enfants étaient sur le trottoir en face de l'immeuble. A cet endroit, la rue forme un léger virage. Le petit garçon est parti en direction du haut de la rue pour rechercher un animal. J'ai alors discuté quelques instants avec la petite fille et elle est montée sans difficultés dans la voiture.
"Je vous précise que lorsque le petit garçon est parti rechercher l'animal, nous nous trouvions tous les trois à hauteur de ma voiture et sur le même trottoir. Quand nous fûmes seuls, la petite et moi, je lui ai proposé de monter en voiture pour aller nous promener. J'ai formulé cette offre à deux reprises car, la première fois, elle a hésité. Finalement, elle a accepté. Je suis monté le premier dans la voiture, je lui ai rabattu le siège avant et la petite a pris place à l'arrière. Je précise que la porte côté conducteur de ma voiture est bloquée, ce qui m'a obligé à monter moi-même par le côté passager. Je me trompe, la porte n'était pas bloquée à ce moment-là, je suis monté par le côté gauche. C'est seulement après l'accident que la portière gauche a été bloquée.
"J'avais garé mon véhicule l'arrière face à l'immeuble. Je suis parti devant moi et je me suis éloigné du centre ville. Après avoir traversé la banlieue, j'ai emprunté une petite route en virages, elle montait. Après avoir roulé une dizaine de kilomètres au plus sur cette route, j'ai arrêté la voiture sur un espace situé à droite de la route. L'endroit ne m'a pas paru très vaste. Je me souviens également avoir traversé une petite agglomération. Quand nous nous sommes arrêtés, la petite est descendue de la voiture et s'est assise au bord de la route. J'ai allumé une cigarette et nous avons parlé. Pendant le voyage, nous avons parlé ; je lui ai posé diverses questions sur ces conditions de vie. Quand elle a vu que nous nous éloignions de la maison, la petite à dit : "Qu'il était "l'heure du repas". Je l'ai rassurée en lui disant que j'allais la ramener chez elle. Nous ne nous sommes arrêtés que quelques minutes à l'endroit indiqué. Quand nous sommes repartis, la petite est montée à l'avant. C'est elle-même qui l'avait demandé. A partir de ce moment, nous avons dû rouler encore une dizaine de kilomètres.
" A un moment, je suis arrivé à un "stop" et la route débouchait sur une autre, plus importante. C'est à cet endroit qu'a eu lieu l'accident. J'ai démarré en seconde vitesse sans voir arriver un véhicule sur ma gauche. J'ai été atteint à la portière gauche, j'ai senti que mon véhicule était déporté. Je ne sais pas trop bien dans quelle direction je suis reparti. J'ai senti une forte odeur de brûlé et j'ai compris que je ne pourrais rouler très longtemps dans ces conditions : le pneu qui frottait contre l'aile faisait "un bruit d'enfer".
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 15 Oct - 22:11

"J'étais affolé et je ne me rendais pas compte que quelqu'un me suivait. Je me suis enfui pour deux raisons : d'abord parce que l'on pouvait penser que j'avais brûlé le "stop" et ensuite à cause de la présence de la petite fille dans ma voiture. J'ai roulé quelques centaines de mètres environ, puis je me suis arrêté. J' ai garé la voiture sur le bord de la route. Ma portière s'étant bloquée à la suite de l'accident. J'ai ouvert la portière côté passager. J'ai laissé descendre la petite fille et je l'ai suivie. Je ne me souviens pas que la petite ai eu peur des suites de l'accident et elle n'a pas manifesté de désir de retourner chez elle.
"La petite fille a sauté un caniveau ; j'ai également sauté ce caniveau ; j'ai pris la main de la petite fille et nous avons parcouru ensemble une courte distance et nous nous sommes retrouvés en haut du talus. Je vous précise que j'ai dû aider la petite à grimper le talus. J'ai dû la tirer par la main."
L'inspecteur Porte intervient et demande : "Pourquoi l'avoir tirée par la main ?"
"Pour l'aider à monter le talus. La petite n'a pas manifesté de signes d'inquiétude, je l'affirme. Arrivés sur le talus, l'enfant s'est mise à crier, elle ne voulait plus me suivre, elle devait être effrayée suite à l'accident. Je l'ai empêchée de crier en lui serrant le cou avec ma main gauche. L'enfant se débattait. Je vous précise que tout est confus dans ma mémoire parce que les choses se sont passées très vite. j'ai pris un couteau automatique qui se trouvait dans la poche de mon pantalon, j'ai ouvert ce couteau en appuyant sur le bouton et j'ai frappé la petite à plusieurs reprises.A partir de cet instant, je n'ai plus rien vu et je ne savais plus ce que je faisais. Je ne me souviens pas de ce que j'ai fait du corps, je ne sais pas si je l'ai traîné par terre. Je me souviens cependant que j'ai arraché des branches, plus précisément des épineux, avec lesquelles j'ai recouvert le corps. Je garde encore sur mes mains les traces de piquûres et de coupures des épines et je vous les montre.
"Je suis retourné sur la route après avoir remis le couteau dans ma poche si mes souvenirs sont exacts. Je me suis remis au volant de ma voiture et, après un parcours, je me suis engagé dans la piste qui donne accès à la galerie. Le long de cette piste se trouve une espèce de place où est étalée de la tourbe. C'est à cet endroit que je me suis débarrassé du couteau. Je l'ai jeté à terre et j'ai donné un coup de pied dedans.
"J'ai déjà expliqué dans ma précédente déclaration la façon dont je suis sorti de la champignonnière. Je vous affirme que je n'ai pas violé cette enfant ni procédé à des attouchements impudiques."
A la question : "Pourquoi l'avoir enlevée ?"
Ranucci répond : "Je ne sais pas. Je voulais l'emmener promener. - Pourquoi ne pas l'avoir ramenée avant, quand elle l'a demandé ? - Je comptais le faire. Tout s'est troublé dans mon esprit à partir de l'accident. Je suis incapable de vous en dire davantage."
L'inspecteur Porte présente alors le pull-over rouge trouvé dans la galerie de la champignonnière.
" Ce vêtement n'est pas ma propriété, déclare Christian Ranucci. Je ne l'ai jamais vu."
Il signe ses aveux. La déposition, commencée à deux heures de l'après-midi, se termine à cinq heures.

Un autre inspecteur de la Sûreté urbaine a enregistré les déclarations de Vincent Martinez et de sa fiancée, arrivés à l'Evêché au début de l'après-midi. M. Martinez reprend à peu près les termes de sa plainte du 3 juin à la gendarmerie de Gréasque, mais précise que son chauffard portait des lunettes. Lorsque Ranucci lui est présenté, il le reconnaît formellement. Il ajoute que M. Aubert lui a dit à son retour que le conducteur du coupé Peugeot "avait pris la fuite à pied dans la colline, à travers les broussailles, en compagnie dm'un gosse". Or, M. Martinez avait déclaré aux gendarmes de Gréasque que son chauffard "paraissait seul à bord". Il confirme d'ailleurs à l'Evêché qu'il n'a pas remarqué la présence d'un enfant dans l'autre voiture. Sa fiancée n'a pas davantage constaté qu'il y ait eu un passager dans cette voiture. Elle peut simplement confirmer que le conducteur portait des lunettes. On ne juge pas nécessaire de lui présenter Ranucci.

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 15 Oct - 23:11

L'arrivée d'Héloïse Mathon fait évidemment sensation. Les flashes des photographes crépitent mais les journalistes devront attendre pour l'interviewer qu'elle ait été entendue par le commissaire Alessandra. Elle est introduite dans son bureau. Trois ou quatre pliciers la regardent entrer d'un oeil harassé. Gérard Alessandra sensible à la tragédie que vit la malheureuse mère dont il dira tout à l'heure à la presse la grande dignité, lui annonce avec ménagement que Christian va être inculpé du meurtre d'une fillette enlevée à Marseille. Elle s'écrie : "Ce n'est pas possible ! Il ne peut pas avoir fait ça !" Le policier se fait confirmer l'emploi du temps de Christian : départ de Nice le dimanche 2 juin après le déjeuner, retour le lundi 3 vers neuf heures du soir. Mme Mathon lui confie avec désolation qu'elle a refusé de partir avec son fils pour ce petit périple. Quant au caractère et au style de vie de Christian, elle affirme leur parfaite normalité. Il mène la vie banale d'un garçon de son âge, fréquente des jeunes gens et des jeunes filles, aime sortir le soir mais ne découche jamais. Le commissaire n'insiste pas. Elle s'étonne sans le dire d'être alors questionnée de manière très minutieuse sur les horaires de travail de Christian avant la Pentecôte.
A la fin de ce bref entretien, la mère supplie qu'on lui permette de voir son enfant. "Je ne vous refuserai pas cela, répond Gérard Alessandra. Mais seulement une minute." Il la fait entrer dans le bureau voisin. Elle est bouleversée par l'aspect de Christian. "Il n'était plus le même, écrira-t-elle plus tard, il n'était plus lui-même", et elle admet volontiers que pour quiconque ne l'aurait pas connu, il pouvait avoir le visage d'un coupable, avec cette expression de peur, de dégoût, d'infinie lassitude. Elle lui dit : "Ce n'est pas possible, ce n'est pas toi !" Un policier présent dans le bureau lance à Christian : "Dis-le à ta mère, puisque tu nous l'as dit à nous..." Christian murmure : "Oui, c'est moi." Elle le regarde, lui trouve un air absent, figé, et s'écrie : "Mais ce n'est pas possible !" On la fait sortir du bureau.
Les cheveux blonds pris dans un foulard, vêtue d'une robe bariolée, elle surprend les journalistes par sa voix douce, toujours égale, monocorde, et par un calme stupéfiant que certains attribueront à un contrôle de soi presque monstrueux tandis que d'autres y verront la preuve d'une absence quasi pathologique du sens des réalités. Chez ses futurs interlocuteurs, l'étonnement ira parfois jusqu'au malaise. C'est d'abord qu'Héloïse Mathon est d'un pays - l'Auvergne - où l'on ne juge pas convenable de donner de ses sentiments une représentation spectaculaire, ce qui ne veut pas dire qu'on n'en éprouve pas, et qu'elle se trouve projetée dans un drame dont les autres protagonistes obéissent à une tradition inverse, ce qui ne doit pas les faire suspecter d'insincérité. Face au juge d'instruction Di Marino, dont le père est napolitain, au commissaire Alessandra, de Constantine, aux Rambla, arrivés dix ans plus tôt d'Andalousie, et à la plupart des personnages de cette histoire, il est évident qu'Héloïse Mathon n'est pas au diapason, qu'elle ne "joue" pas dans le même registre.
A cette disparité pour ainsi dire culturelle s'ajoute une singularité psycho-physiologique : l'extrême émotion la plonge dans une sorte d'engourdissement. Elle ne réagit pas à l'agression par la surexcitation mais par la torpeur. Nous avons passé avec elle des dizaines 'heures et nous l'avons vue cent fois se bloquer dans cette paralysie nerveuse. Lorsqu'elle nous a tendu, un soir, les horribles reliques qu'elle garde à son chevet - ces fragments de cercueil imprégnés d'un liquide sans nom -, un étranger l'eût dit d'un calme absolu : nous la savions à bout de souffrance.
Il demeure que quand les journalistes lui demandent : "Qu'a fait votre fils lorsqu'il est rentré à Nice après le crime ?", ils s'étonnent de l'entendre répondre placidement : "Il avait très faim et il a mangé du jambon, un steak, des tomates à la provençale, du fromage et un dessert. Ensuite, nous avons regardé ensemble le film à la télévision."
Elle répond aux questions, puis reste là, désemparée, ne sachant que faire. Roger Arduin, d'Europe 1, Paul-Claude Innocenzi, du Provençal et Christian Chardon de Détective, lui conseillent de ne pas quitter Marseille, où sa présence peut être utile à Christian. Et d'abord, il faut lui trouver un avocat. Comme elle n'en connaît pas et que l'affaire est d'évidence d'une gravité extrême, les deux journalistes lui disent ce qu'on dit toujours à Marseille en pareil cal : "Allons chez Pollak."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 16 Oct - 21:57

Le capitaine de gendarmerie Maurice Gras reste en liaison avec l'Evêché ; l'un de ses gradés est sur place et le titent au courant de la progression de l'enquête. Il est donc informé des aveux dès le début de l'après-midi et sait qu'il lui reviendra de retrouver l'arme du crime, dont Ranucci vient de révéler qu'il s'en était débarrassé dans la champignonnière.
La compagnie d'Aubagne est équipée d'un appareil de détection électromagnétique, vulgairement appelé "poêle à frire", auquel le capitaine Gras n'aime guère devoir recourir. L'engin d'un maniement délicat, exige d'être réglé en fonction de l'objet recherché et se détraque facilement. Mais un heureux concours de circonstance fait que le détecteur d'Aubagne est en parfait état de marche. Quelques jours plus tôt, deux policiers marseillais étaient allés à Nice pour y prendre du bon temps et, rentrant sur Marseille après une soirée distrayante, ils avaient été doublés par une voiture dont l'un des occupants était un "client" habituel, truand notoire. Curieux et gais, ils avaient pris la voiture en chasse et étaient sur le point de la rattraper quand elle avait bifurqué soudain dans un chemin départemental, puis s'était arrêtée. Les policiers avaient stoppé à leur tour, mis pied à terre et s'étaient avancés, mais d'un tir nourri les avait immédiatement convaincus de décamper : ils n'étaient pas armés. Le lendemain, ils avaient pris contact avec le capitaine Gras pour lui demander de s'employer à retrouver les douilles des balles tirées par les truands. La tâche n'était pas simple car ils n'étaient pas en mesure de dire exactement où s'était déroulé l'incident. Le capitaine Gras avait donc fait vérifier le détecteur électromagnétique qui était parfaitement opérationnel ce 6 juin 1974.

Lorsque son gradé détaché à l'hôtel de police de Marseille l'eut averti qu'il allait devoir rechercher l'arme du crime, le capitaine envoya un gendarme chez un coutelier d'Aubagne pour lui emprunter quelques spécimens de couteaux à cran d'arrêt ; puis il fit régler sur eux le détecteur. Ainsi était-il tout à fait paré quand il reçut de l'Evêché les indications topographiques fournies par Ranuci et l'ordre de procéder aux recherches.
Le tas de tourbe où Ranucci a déclaré avoir enfoncé l'arme d'un coup de pied est en vérité un terre-plein recouvert de fumier durci au centre duquel stagne une petite mare de purin. Il se situe en bordure du chemin d'accès et à cent mètres de la galerie où s'est embourbé le coupé Peugeot.
Les recherches commencent à cinq heures et demie.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 16 Oct - 22:21

A six heures moins le quart, le docteur Vuillet, médecin expert près les tribunaux, examine Christian Ranucci, qui va être extrait de la garde à vue pour être présenté au juge d'instruction. Il note une ecchymose récente au coin de l'oeil gauche. "Lésion banale dépourvue du caractères spécifiques quant à son mode de production", et une plaie chronique de la face antérieure de la jambe droite, mesurant environ quinze millimètres de diamètre. Il constate d'autre part la présence sur les mains et sur les avant-bras de multiples piqûres et égratignures conformes aux traces que pourrait laisser une végétation épineuse. Le docteur Vuillet conclut que son examen du sujet entièrement dévêtu n'a pas fait apparaître qu'il y ait eu scènes de lutte ou sévices au cours de la garde à vue.
Le palais de justice de Marseille, où l'on conduit à présent Ranucci, ne figure pas au nombre des édifices notables de cette ville. On l'a judicieusement bâti dans le quartier de l'Opéra, c'est-à-dire à proximité immédiate des rues chaudes qui lui fournissent une importante partie de sa clientèle. Mlle Di Marino, assistée d'Annie Tchorakdjian, son greffier assermenté, est pour la première fois face à face avec Christian Ranucci. Elle lui fait décliner son identité, l'inculpe d'enlèvement de mineur de moins de quinze ans et d'homicide volontaire - crimes punis de mort - et ajoute que le code de procédure pénale l'autorise à ne faire aucune déclaration tant qu'il n'est pas assisté d'un avocat. L'inculpé renonce à ce droit et consent à être interrogé au fond.
Il confirme les aveux passés devant l'inspecteur Porte mais répète qu'il n'avait au départ aucune mauvaise intention. C'est par sympathie qu'il a emmené l'enfant faire un petit tour : elle était heureuse d'aller en voiture. Il n'a eu aucun geste de caractère sexuel (il n'avait nullement l'intention de procéder à des attouchements sur sa personne. Sans l'accident du croisement de La Pomme, il l'aurait ramenée chez elle sans lui faire le moindre mal. Mais l'accident a tout changé. Il a eu peur d'être poursuivi et a pris la fuite dans la colline. La petite, soudain, a refusé d'avancer et s'est mise à crier. Il l' a serrée au cou et l'a frappée avec son couteau. 'Tout s'est passé très vite, je ne me contrôlais plus, j'étais affolé - pire que ça ; je n'étais plus moi. Je sais que ce que j'ai fait est affreux mais je ne peux absolument pas expliquer mon geste."
Curieusement, il continue d'expliquer la présence ultérieure de sa voiture à trente mètres au fond d'une galerie souterraine par des circonstances fortuites, indépendantes de sa volonté ; "J'ai dérapé, je me suis retrouvé au fond de la galerie."
Sur le pantalon bleu trouvé dans sa voiture, Ranucci est formel : le vêtement était propre avant le meurtre et lui-même n'a pas saigné. Si taches de sang il y a, elles doivent par conséquent résulter du crime.
La dernière question du juge concerne le pull-over. L'inculpé répond : "On m'a dit qu'un pull-over rouge avait été découvert à proximité du lieu où mon véhicule s'est arrêté après avoir dérapé. J'affirme que ce pull-over ne m'appartient pas."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 17 Oct - 17:47

Maître Emile Pollak est absent. Paul-Claude Innocenzi s'en trouve désolé. "Tant pis, décide Roger Arduin, on va aller chez Lombard."
Paul Lombard a son cabinet cours Pierre-Puget, tout près de chez maître Pollak et plus près encore du palais de justice où Mlle Di Marino est en train d'interroger Christian. Le cours Pierre-Puger, dont le terre-plein médian sert de parking, est bordé d'immeubles bourgeois assez vétustes dont beaucoup sont occupés par des bureaux. Il a été en 1935 le théâtre de la première grande affaire de rapt d'enfant en France. L'enlèvement d'un bébé de quelques mois avait soulevé une émotion d'autant plus intense que l'affaire Lindbergh venait de consterner le monde entier. Les ravisseurs manquaient heureusement d'intelligence et la police marseillaise n'avait eu aucun mal à les arrêter, retrouvant du même coup le bébé sain et sauf.
Contrairement au cabinet artisanal d'Emile Pollak, celui de Paul Lombard rassemble plusieurs avocats associés, leurs collaborateurs et leurs secrétaires ; c'est une ruche en perpétuelle effervescence. Les journalistes, introduits auprès de maître Lombard expliquent qu'ils ont avec eux la mère de l'assassin de Marie-Dolorès Rambla et qu'elle est en quête d'un avocat ; veut-il bien se charger de l'affaire ? L'avocat fait la grimace et répond : "Je vous avoue que je préférerais plaider pour la partie civile..." Il consent cependant à recevoir Mme Mathon, l'écoute attentivement, puis lui demande un court délai de réflexion avant de prendre sa décision. Elle repasse dans la salle d'attente. Une demi-heure plus tard, maître Lombard la fait rentrer et lui annonce : éC'est d'accord, je défendrai votre fils. Mais c'est mon collaborateur, maître Le Forsonney, qui assurera le quotidien. Moi, j'interviendrai quand le moment sera venu."
Pau Lombard est un homme d'une beauté remarquable. Le teint très pâle, les traits d'une grande mobilité, il a un visage fin encadré d'une longue chevelure romantique. A cinquante ans, il conserve une sveltesse et une vivacité de jeune homme. Vestimentairement, il est irréprochable. Gai et enjoué conformément à l'image que la plupart des Méridionaux aiment à donner d'eux-mêmes, il laisse pourtant entrevoir, par éclairs, une tristesse insondable. Il tire admirablement à la pétanque et possède une culture littéraire exceptionnelle. On le pressent capable de toutes les générosités et d'une dureté sans erci. Il est à Marseille jalousé, décrié, honni comme l'est dans sa province tout homme qui a réussi à acquérir une stature nationale. Ceux-là même qui le jugent peu intéressant, en parlent sans cesse, et passionnément. "La réussite est un luxe que les autres ne pardonnent pas", constatera-t-il dans un beau livre consacré à son métier. Mais sans doute reste-t-il largement inconscient des sentiments qu'il inspire car son extrême séduction désarme l'interlocuteur le plus mal disposé et l'attache à son char ; à peine a-t-il le dos tourné qu'on s'irrite de son charme et qu'on le trouve léger. Il n'est plus là pour s'en affliger, toujours par monts et par vaux, quelque part dans le ciel entre Marseille et Paris : l'avion d'Air Inter est son métro ; un feu follet. Il fait profession de cynisme et déclare volontiers qu'il n'est qu'un "marchand de résultats", ce qui impressionne peut-être ceux qui n'ont pas connu Floriot. On dit que ses ambitions sont immenses mais elle restent nébuleuses. On l'a vingt ans durant comparé à Emile Pollak alors que tout les oppose. L'autre - lourd, charnu, sanguin, pétri de passions - venait de chez Balzac. Lui est un personnage stendahlien : dur et fragile.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 17 Oct - 20:02

Tout cela pour dire que nous ne connaissons pas Paul Lombard. Il ne se refusa certes pas au dialogue et témoigna au contraire d'une généreuse disponibilité, mais nous nous rencontrions pour parler de l'affaire Ranucci et de rien d'autre. Et nous ne sommes jamais parvenus à parler de l'affaire Ranucci. Ce ne fut pourtant pas faute d'essayer. Tout fut vain. Il ne nous a jamais été possible d'avoir un entretien respectant l'ordre chronologique des faits ou, plus simplement, l'enchaînement rationnel des éléments de la cause : de même qu'une voiture à la direction cassée s'écrase inévitablement contre un arbre, notre conversation venait toujours se briser prématurément au pied de l'échafaud. Ses amis et ses intimes le disent : Paul Lombard n'est plus le même depuis l'aube du 28 juillet 1976. Il est, avec les parents de Marie-Dolorès et la mère de Christian Ranucci, le quatrième et le dernier personnage de cette histoire dont l'existence se déroulera désormais dans l'ombre portée de la mort.
Il faut donc que le lecteur sache qu'il n'entendra pas dans ce récit, sinon exceptionnellement ou indirectement, la voix de Paul Lombard ; qu'il sache aussi que dans la mesure où l'autopsie d'un échec judiciaire risque d'apparaître, même à tort, comme le procès de l'avocat, nous n'avons pas pu donner la parole à la défense.

Le détecteur ne détecte rien. Plus exactement, il repère un bric-à-brac de ferrailles rouillées et de détritus métalliques où abondent les boîtes de conserve, mais point de couteau à cran d'arrêt. Le contremaître de la champignonnière, Henri Gazzone, assiste à l'opération et admire son organisation : le capitaine Gras est en liaison radiotéléphonique permanente avec le bureau du commissaire Alessandra à l'Evêché. "Les gendarmes demandaient tout le temps des précisions, nous dira M. Gazzone : "Où est-il ce couteau ?" Là-bas, à Marseille, ça répondait : "Cherchez par ici", "Cherchez par là". Je finissais par croire qu'ils ne le trouveraient jamais."
Les abords broussailleux du chemin de terre ont été ratissés en vain. Il y a déjà plus d'une heure que le capitaine Gras et ses hommes ont commencé leurs recherches.

Comme chaque jeudi, Jean-François Le Forsonney a quitté vers six heures le cabinet de son patron, Paul Lombard, pour aller monter à cheval au Centre équestre de Provence, à quelques centaines de mètres de la champignonnière. On lui annonce dès son arrivée qu'il doit rappeler d'urgence maître Lombard. Jean-François Le Forsonney téléphone au bureau.
"J'ai besoin de vous voir pour une affaire importante, lui dit Paul Lombard. Pouvons-nous dîner ensemble ce soir ?" Ils conviennent de se retrouver au restaurant du London Club.

A sept heures vingt-cinq, c'est-à-dire une heure cinquante-cinq minutes après le déclenchement des recherches, le détecteur électromagnétique repère un nouvel objet métallique enfoui dans le tas de fumier. Le capitaine Gras brise la croûte dure qui s'est formée en surface et creuse avec précaution jusqu'à une vingtaine de centimètres. Il dégage ainsi l'extrémité d'un manche de couteau. Armé d'une pince, il extrait l'objet du fumier, non sans difficulté, et constate que la lame est rentrée. Il examine le manche à la loupe mais échoue à repérer la moindre empreinte, ce qui n'est pas surprenant car les empreintes éventuelles ont dû être effacées par simple frottement lors de la pénétration de l'arme dans le fumier ; l'humidité a pu également jouer son rôle. Le capitaine Gras actionne alors le mécanisme d'ouverture du cran d'arrêt. La lame jaillit. Elle est tachée de sang.

La Sûreté urbaine donne une conférence de presse à l'Evêché. Pour son chef, le commissaire Cubaynes, qu'entourent le commissaire Alessandra et l'inspecteur divisionnaire Porte, l'affaire Ranucci vient à point pour redorer le blason de la police marseillaise, qu'avaient singulièrement terni les péripéties malheureuses de l'affaire Cartland. Elle avait éclaté un an plut tôt et rameuté sur Marseille toute la presse internationale. Deux sujets britanniques distingués, John Cartland et son fils Jeremy, de retour de vacances en Espagne, avaient décidé de s'arrêter près de Pélissane pour y passer la nuit dans leur caravane. Quelques heures plus tard, un automobiliste stoppe net, croyant à un feu de broussailles. La caravane est en flammes ; le père tué ; le fils, blessé. Jeremy Cartland, rapidement guéri, expliquera la mort de son père par une agression perpétrée par des inconnus. La police marseillaise, à qui est confiée l'enquête, ne dissimule pas sa certitude d'avoir affaire à un parricide ; le juge d'instruction en est lui-même convaincu. Mais Jeremy Cartland tient bon. Son avocat, Paul Lombard, démontrant un incroyable culot, le fait se constituer partie civile (dame ! il est orphelin de la malheureuse victime), ce qui lui donne accès au dossier et met sous ses yeux l'arsenal adverse. Jeremy Cartland ayant finalement choisi de retourner dans sa patrie et de ne plus répondre aux convocations françaises, le dossier avait été transmis à la justice britannique, qui avait fait effectuer une longue et minutieuses enquête au terme de laquelle celui qu'on tenait à Marseille pour un coupable certain avait été totalement blanchi. Il en était résulté des appréciations extrêmement désobligeantes sur les méthodes de travail de la police marseillaise et sur la démarche inquisitoriale de l'instruction judiciaire à la française.


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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 17 Oct - 20:22

Le commissaire Alessandra fait le bilan de cette longue journée riche en rebondissements ; dénégations farouches de Ranucci, confrontation avec Aline Aubert, effondrement du "mis en cause", aveux complets. Il signale qu'une certaine obscurité continue d'entourer les mobiles du meurtrier puisque celui-ci affirme n'avoir pas eu de mauvaises intentions à l'égard de l'enfant, mais Gérard Alessandra estime que cette affirmation "fantaisiste" lui est dictée par "un sentiment de pudeur".
Le commissaire Cubaynes conclut par une déclaration qu'on ne peut apprécier à sa juste valeur que si l'on se souvient du climat d'exaltation vengeresse régnant à Marseille : "Je ne voudrais pas que vous vous dirigiez vers une interprétation du comportement de cet homme avec les paramètres normaux en usage pour les êtres humains ordinaires. Je n'ai pas à l'expliquer, je n'ai pas à l'excuser, je n'ai même pas à le comprendre ; c'est le rôle des psychiatres et des spécialistes. Ce que je peux dire, c'est que le caractère particulièrement odieux et anormal du comportement de cet homme pose un problème. Et que ce problème doit être résolu à l'aide de données particulières concernant son état physique général, etc. Je vois que les questions que vous posez tendent à comparer ce comportement avec celui d'un homme normal. Ce n'est quand même pas le cas, manifestement. Je ne parle surtout pas d'irresponsabilité - ça ne me regarde pas - mais je vous mets en garde contre la tendance qu'on peut avoir, d'entrée, à le juger comme on jugeait quelqu'un d'un comportement tout à fait classique.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 18 Oct - 17:29

Jean-François Le Forsonney voulait être médecin. Une fantaisie administrative en décida autrement ; il venait de passer son baccalauréat de philosophie quand l'Education nationale décréta que ce diplôme n'ouvrirait plus les portes de la faculté de médecine. Il choisit alors de faire son droit et, après sa licence, prépara le certificat d'aptitude à la profession d'avocat.
La conférence Portalis est à Aix-en-Provence l'équivalent approximatif de ce qu'est à Paris la conférence du stage : un banc d'essait oratoire. Mais tandis que les stagiaires parisiens rodent leur éloquence sur des sujets d'une inpiration souvent fantaisiste, les futurs avocats d'Aix-en-Provence sont mis à l'épreuve à partir de grands procès qu'ils doivent reconstituer en tenant le rôle de leurs prestigieux aînés. Ainsi le groupe auquel appartenait Jean-François Le Forsonney fut-il désigné, après épreuves de sélection, pour animer la séance solennelle de la conférence Portalis. Le thème était le procès de Bernardi de Sigoyer, assassin de sa femme. Maître Isorni, défenseur de Bernardi, avait fait aux jeunes gens l'honneur de venir assister à la séance. Mais un autre auditeur devait avoir pour Jean-François Le Forsonney une importance décisive : à la fin de sa plaidoirie, Paul Lombard, qu'il ne connaissait que de réputation, s'approcha pour lui proposer d'entrer dans son cabinet.
C'était une chance inespérée. Fils d'opticiens installés dans un centre commercial de Marseille, le jeune homme n'avait aucune relation dans les milieux judiciaires et l'encombrement de la profession d'avocat rendait très aléatoire la chasse à l'indispensable patron. C'est dire que l'avenir ne se présentait pas sous les meilleurs auspices. Et voici que l'avocat marseillais le plus célèbre après Pollak venait lui proposer de le prendre avec lui : il avait besoin d'un collaborateur pour les affaires pénales. Le pénal !
Deux années durant, maître Le Forsonney a mené la vie exténuante et ingrate d'un avocat stagiaire : courses au palais pour le patron, demandes de remises, séances d'instruction de routine, commissions d'office, le plus souvent dénuées d'intérêt. Mais il apprend le métier à l'ombre de son maître auquel il voue une admiration sans borne. Ce 6 juin 1974, il n'a encore que vingt-quatre ans. C'est un garçon de taille moyenne, très mince, qui paraît plus jeune que son âge. Derrière les lunettes, le regard est à la fois vif et attentif.
Au restaurant du London Club, Paul Lombardi lui dit : "Ranucci a demandé un avocat d'office. Le bâtonnier Chiappe a passé en revue la liste ; il pense vous désigner mais il m'a demandé de vous en parler avant." L'avocat ajoute qu'il a reçu en fin d'après-midi la mère de Christian Ranucci. Elle lui a demandé de défendre son fils. Il entrera dans l'affaire le moment venu mais il ne veut pas apparaître pour l'instant.

Hélo¨se Mathon dîne non loin de là, dans un restaurant du Vieux-Port, en compagnie de Christian Chardon, journaliste à Détective. Elle lui parle longuement de l'enfance et de la jeunesse de son fils (il en résultera un article intitulé "Marie-Dolorès dans les griffes d'un monstre", mais le contenu vaut mieux que le titre). A la fin du repas, Mme Mathon se désole d'avoir laissé ses somnifères à Nice ; encore une nuit blanche en perspective, et elle n'en peut plus. Christian Chardon l'emmène dans une pharmacie et comme on leur refuse des somnifères sans ordonnance, le journaliste paie une boîte entière, de laquelle le pharmacien extrait trois comprimés qu'il donne à Mme Mathon.
Elle a pris une chambre dans un hôtel de la place de la Bourse. Les policiers lui ont demandé de se présenter le lendemain à onze heures : ils lui restitueront certaines affaires de son fils. Christian Chardon lui propose de la retrouver à sa sortie de l'Evêché.

Christian Ranucci a été écroué aux Baumettes et entame la première de ses sept cent quatre-vingt-quatre nuits en prison. Après la fouille et les formalités d'écrou, les gardiens l'ont enfermé dans une cellule du quartier de haute surveillance. Il y sera seul. Cette solitude, habituellement redoutée des prisonniers, est pou lui bienheureuse, même s'il ne le sait pas encore. Les hommes du milieu, population majoritaire dans les prisons et qui y fait la loi, manifestent en effet une haine militante pour les délits et crimes d'ordre sexuel, et assurent leur propre répression. Le détenu coiffeur, qui officie sur chaque entrant, est traditionnellement renseigné sur la nature des inculpations ; si le mobile est d'ordre sexuel, il feint la maladresse et entaille le lobe de l'oreille du nouveau détenu. Celui-ci, identifié grâce à cette marque, devient aussitôt le souffre-douleur de ses compagnons de cellule et doit endurer brimades et sévices sous l'oeil complaisant des gardiens.
S'agissant de Ranucci, on craint le pire. Son arrivée a été saluée par des insultes et des menaces de mort. La direction a prescrit des mesures de sécurité rigoureuses; aucun détenu ne doit pouvoir l'approcher.
Mais la haine est aussi un climat.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 18 Oct - 19:08

LE vendredi 7 juin, les quotidiens régionaux consacrent plusieurs pages à l'affaire. Les reportages sont centrés sur la dramatique confrontation entre Christian Ranucci et Aline Aubert, au terme de laquelle "le meurtrier a craqué".
Comme la veille, Le Méridional en appelle à un châtiment expéditif : "Pourquoi laisser se dérouler une pantomime de prétoire ? demande Yves Gaveriaux. Qui pourra défendre un tel homme, un sadique de vingt ans ? Qui pourra tenter de plaider la pitié ? Qui pourra être assez fou pour dire : "Il n'était pas dans un état normal" ? Acte exceptionnel, justice exceptionnelle... Qu'on ne traîne pas !"
La Marseillaise cite le commissaire Cubaynes, souligne que l'affaire soulève un grave problème, et conclut : "Maintenant, la parole est à la justice. Elle devra déterminer, avec l'aide des psychiatres, le degré de responsabilité de Ranucci, ce garçon de vingt ans qui a plongé la famille de Marie-Dolorès et sa propre mère dans la douleur."

Le Soir, qui avait estimé la veille que le meurtrier "sans excuse" devait être "retranché à jamais de la communauté", publiera dans quelques heures un article rappelant que seul Pierre Rambla aurait eu le droit moral d'exécuter sommairement Ranucci, que les monstres sont fabriqués par la société et que la solution consistant à couper des têtes est peut-être un peu simple.
La presse qu'elle soit régionale ou nationale, traduit un flottement certain dans sa présentation du monstre Ranucci car les premiers renseignements recueillis sur sa personnalité sont à l'envers de ce qu'on pouvait attendre. Nice-Matin note qu'il est considéré "comme un garçon très gentil, très doux, un peu réservé et timide". Pour La Marseillaise, c'est "un jeune homme poli, sérieux et courtois". L'envoyé spécial de France-Soir à Nice constate que les voisins "portent l'éloge jusqu'à la démesure". Il questionne également des parents qui confiaient leurs jeunes enfants à la garde de Mme Mathon, mais au lieu de l'effroi rétrospectif qu'il s'attendait probablement à enregistrer, c'est encore une fois un concert élogieux : les petits adoraient Christian, qui était avec eux d'une gentillesse et d'une patience à toute épreuve. "Christian, c'est la franchise, la poignée de main ferme et le regard droit." Un couple de voisins, dont le fils a été tué en Algérie et qui n'a jamais pu surmonter ce deuil, insiste sur le réconfort qu'il trouvait dans les fréquentes et affectueuses visites de Christian.
Ces témoignages apportant une piètre contribution à la description d'un monstre sadique, un glissement commence de s'opérer, qui consiste à pousser à l'extrême, c'est-à-dire jusqu'à l'anormal, la gentillesse de Christian Ranucci. France-Soir titre son article : "Je l'ai élevé comme une fille, dit la mère du meurtrier."


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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 18 Oct - 21:30

A onze heures du matin, Héloïse Mathon est reçue à l'Evêché par l'inspecteur divisionnaire Porte. Il lui restitue la plupart des divers objets et vêtements saisis le 5 juin au soir par le commissaire Alessandra dans le coupé Peugeot, les exceptions les plus notables étant évidemment les lanières de cuir et le pantalon bleu placés sous scellés. Puis il lui rend la veste en daim que Christian avait prise sur son bras lorsqu'il était parti l'avant-veille avec les gendarmes de Nice. Toujours silencieux, et du même geste machinal, Jules Porte tend enfin à Mme Mathon un pull-over rouge. Elle secoue la tête : "Non, ce n'est pas à lui." Le policier, qui tient le vêtement par les épaules, l'approche à vingt centimètres du visage de Mme Mathon et le lui présent de dos et de face. "Inutile de me le montrer, dit-elle, il n'est pas à lui. "
C'est un pull-over d'homme à encolure ras du cou avec, sur l'épaule gauche, de gros boutons dorés. Il est d'un rouge plus que vif : criard. Héloïse Mathon, qui ignore tout des tenants et aboutissants du pull-over et croit à une simple méprise, juge superflu d'expliquer au policier que la seule couleur du vêtement suffit à exclure qu'il soit à son fils : Christian déteste le rouge. Plusieurs années auparavant, il s'était même refusé à porter, fût-ce en présence de la donatrice, la chemise rouge qu'une de leurs amies lui avait malencontreusement offerte ; cela avait fait un petit drame avec sa mère.
Le coupé Peugeot, ramené dans la cour de l'Evêché, est officiellement restitué à Mme Mathon après avoir été examiné par des spécialistes. Elle trouve dans le coffre le paquet de biscuits non entamé dont le journaliste de Nice-Matin a noté l'avant-veille la présence sur la banquette arrière. "Ca non plus, dit-elle, ce n'est pas à lui." Elle déchire l'emballage et donne les biscuits aux policiers qui l'entourent en leur suggérant de les offrire à quelque chien errant ; puis elle jette l'emballage vide dans le coffre. Aucune question ne lui est posée et, pas plus que pour le pull-over rouge, elle ne voit l'intérêt d'une explication. Les biscuits sont de marque Brun et Christian en a une sainte horreur. Du temps qu'ils habitaient à Grenoble - son fils avait six ans - le chemin de l'école communale passait devant une usine Brun installée sur la route de Chamrousse. Les biscuits à la cuisson dégageaient une odeur si écoeurante que Christian ne manquait jamais de changer de trottoir avant d'arriver à l'usine. Depuis cette époque, il avait été impossible de lui faire manger le moindre biscuit Brun.
Christian Chardon se met au volant de la voiture et reconduit Mme Mathon à son hôtel. Il gare la Peugeot rue Saint-Saëns. Héloïse Mathon ne veut pas quitter Marseille avant d'avoir vu le jeune avocat de son fils.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Jeu 19 Oct - 21:56

Christian Ranucci a été extrait des Baumettes dans la matinée et conduit au cabinet d'instruction de Mlle Di Marino.  
La première partie de l'interrogatoire est consacrée au curriculum vitae de l'inculpé. Ce dernier raconte en quelques phrases la vie errante qu'il a menée avec sa mère jusqu'à leur installation à Nice. A propos du conflit conjugal qui a opposé ses parents, il se borne à déclarer : "Je  sais seulement qu'ils étaient très fâchés, et que mon père à tort d'après ma mère. Je connais ma mère et je suis persuadé qu'elle dit vrai à ce sujet.
Mlle Di Marino lui montre ensuite le couteau à cran d'arrêt transmis par le capitaine Gras. "Ce couteua m'appartient, je le reconnais, c'est le couteau dont je me suis servi pour frapper la fillette." Quant au couteau Opinel trouvé dans le coffre de la Peugeot, Ranucci répond qui'l faisait partie de la trousse à outils livrée avec la voiture. Les lanières tressées comme un fouet ? Il les a achetées en Allemagne lors de son tout récent service militaire pour en faire un scoubidou. "Je ne peux expliquer pour quelle raison ces lanières se trouvaient dans ma voiture. Elles se trouvaient là comme un parapluie aurait pu s'y trouver." Les supputations du juge sur leur éventuelle destination le laissent étonné et perplexe : "Vous me dites que ces lanières peuvent constituer un objet à caractère sexuel. Je me demande bien comment pareil objet pourrait avoir un tel caractère.
Sa vie privée ? "J'ai déjà eu des relations sexuelles normales avec des filles de mon âge, parfois avec des filles plus vieilles. Je ne suis pas fiancé. Je pourrais vous citer des noms et des adresses concernant les filles en question mais pour le moment, je me refuse à le faire Indépendamment des filles avec lesquelles j'affirme avoir couché, je n'avais pas de relations féminines." Et il ajoute : "Je ne pense pas que ce soit dans des mobiles d'ordre sexuel que l'explication des faits qui me sont actuellement reprochés puisse être recherchée. Je ne sais toujours pas, je ne peux toujours pas expliquer pourquoi j'ai agi comme je l'ai fait.  Je pense que j'ai tué l'enfant parce qu'elle a crié et que j'ai eu peur ; c'était probablement de l'affolement. Je crois que le fait de la réalisation de l'accident, le fait que l'enfant a crié et le fait que je pensais qu'elle allait être découverte avec moi a formé un tout. J'ai peut-être eu peur qu'on pense à mal."
Comme celui de la veille, ce second interrogatoire s'est déroulé sans l'assistance d'un avocat.

Jean-François Le Forsonney a rendu visite à maître Chiappe, bâtonnier du barreau de Marseille. Le vieil homme, qui est au bord de la retraite, n'a pas atteint à la grande célébrité d'un Pollak ou d'un Lombard, mais ses pairs savent son talent, sa finesse, son humour dévastateur. De sa voix rauque barbelée d'accent corse, il explique sans fard à son jeune confrère pourquoi il se propose de le désigner comme défenseur de Ranucci : "Votre nom est inconnu, vous n'êtes pas marqué dans le pénal : voilà qui apaisera les esprits." Il est bien vrai que la jeunesse et l'inexpérience de maître Le Forsonney paraîtront à une opinion publique survoltée peu susceptibles d'épargner au criminel la sanction qu'on lui souhaite.
Sa qualité de collaborateur de Paul Lombard, qui se propose d'intervenir le moment venu, n'est pas mentionnée dans l'entretien. Maître Le Forsonney réfléchi quelques secondes, puis se décide : "Bon, d'accord, j'accepte. On verra bien ce qui se passera."
Le bâtonnier, pour calmer son anxiété, ajoute qu'il se désignera lui-même comme second défenseur ; il n'entend pas plaider l'affaire mais suivra l'instruction et veillera au grain.  
                                     
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 20 Oct - 18:13

Muni de sa commission d'office, l'avocat se rend au cabinet de Mlle Di Marino, qui lui délivre sans commentaire un merpis de communiquer. Christian Ranucci est redescendu sous escorte dans ce qu'on appelle à Marseille "les geôles du palais de justice". C'est l'équivalent de la Souricière à Paris : une série de cellules où les détenus sont enfermés après l'instruction en attendant les fourgons cellulaires qui les ramèneront aux Baumettes.
"J'étais très angoissé, avoue maître Le Forsonney, j'avais peur d'annoncer que j'étais l'avocat de Ranucci. En me présentnat chez le juge, j'ai cherché à lire dans son regard et dans celui de son greffier. Et il en a été de même avec les policiers, avec les gardiens des Baumettes... Je ne comptais pas sur des encouragements mais j'espérais ne pas rencontrer trop de désapprobation. J'avais peur qu'on m'engueule.
"Dans la grande salle des geôles, les policiers de garde jouaient aux cartes. Je me suis approché et j'ai dit : "Je viens voir Ranucci. Je suis commis d'office par le bâtonnier pour le défendre." Ils m'ont regardé et l'un d'eux m'a répondu : "C'est pas un cadeau qu'on vous a fait."
"Ils avaient isolé Ranucci car les autres détenus voulaient le lyncher. Le gardien a ouvert la porte et j'ai vu un grand type au visage tuméfié, pas rasé, les cheveux en bataille. Ses mains étaient affreuses, rouges, avec des ongles cassés. Les yeux exorbités - mais ça, c'est parce qu'il n'avait pas ses lunettes. La sale gueule, vraiment. Une expression d'halluciné et, en même temps, l'air abattu, prostré. Ranucci, pour moi, c'était le monstre. Et je l'ai vraiment trouvé monstrueux. Je lui ai dit : "Je m'appelle Jean-François Le Forsonney et j'ai été commis pour vous défendre. Or on n'a pas le temps de parler : on le fera plus tard. Mais il y a quelque chose que je veux vous dire dès maintenant. Vous avez passé des aveux devant la police. Ils n'ont pas de valeur juridique réelle. Devant le juge d'instruction, ce sera une autre affaire." J'ignorais évidemment que Di Marino l'avait déjà interrogé au fond. Il m'a répondu d'un ton excédé : "Mais c'est obligatoirement moi !" En détachant les syllabes : "O-bli-ga-toi-re-ment. " Et il a continué : "C'est sûr : il y a toutes les preuves, tous les témoins." J'étais interloqué. "Les preuves, les témoins, c'est une chose, mais vous, qu'est-ce que vous dites ?" Il s'est mis à pleurer et m'a répondu en sanglotant : "Moi, je ne me souviens de rien." Il m'a répété plusieurs fois : Dites aux gens que je ne suis pas un salaud. Ils disent tous que je suis un salaud, mais ce n'est pas vrai."
"J'étais jeune. Et jeune dans le métier. Honnêtement, j'étais terrorisé par ce qui me tombait sur la tête. J'ai eu peur de sortir des geôles par la porte habituelle, à cause des journalistes qui attendaient. Je me suis sauvé par une porte dérobée."

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 20 Oct - 20:04

Les obsèques de Marie-Dolorès se déroulent à trois heures au cimetière Saint-Pierre, sous un soleil écrasant. Le petit cercueil, recouvert d'un simple drap blanc sur lequel est placé un crucifix, a été déposé dans la chapelle du cimetière pour le service religieux. A l'entrée s'amoncellent les gerbes et les couronnes de fleurs blanches dont les rubans expriment à quel point l'émotion unanime de la population a renversé les cloisons habituelles ; la couronne de la cellule communiste du quartier voisine avec celle du préfet ; la gerbe du maire avec celle des "amis du bar Saint-Jacques". Plus émouvants encore : les dizaines de petits bouquets déposés par des mains anonymes.
L'assistance, essentiellement composée de femmes, s'agglutine autour de l'édifice ; il y a là plus d'un millier de personnes. Le conseil général, la mairie, l'évêché et le rectorat sont représentés. La classe de Marie-Dolorès est venue au grand complet sous la direction de l'institutrice, Mme Samuel. Alignées devant le petit cercueil, les fillettes vêtues de robes d'été accentuent encore le caractère tragique de ce service funèbre pour une enfant de huit ans. Leur présence multiplie l'absente. Leur grâce et leur fraîcheur font se lever les violentes images du saccage décrit par la presse.
Pierre Rambla est entouré de quelques parents venus d'Espagne. Sa malheureuse femme est restée à la cité Sainte-Agnès avec les enfants ; elle est toujours sous tranquillisants, incapable d'affronter cette ultime épreuve.
Le service religieux est célébré par les prêtres de l'église des Chartreux. Un officiant lit un message de Mgr. Etchegaray, archevêque de Marseille, qui exprime sa compassion aux parents mais lance aussi un appel : "Puisse la douleur ne pas faire entrer la haine dans les coeurs..."
Le service terminé, on se met en route vers le dépositoire du cimetière, où reposera le cercueil en attendant qu'un caveau soit aménagé. Le cortège avance dans une chaleur de plomb fondu. Soudain, Pierre Rambla s'effondre, terrassé par la même défaillance que lors de l'identification du corps. Cris et sanglots montent de la foule tandis q'uon porte le père jusqu'à une voiture qui le conduira à l'hôpital. Un homme crie : "A mort l'assassin ! Qu'on nous le donne seulement une minute !" Un oncle de Marie-Dolorès répète en pleurant : "Il faut le tuer..." Des femmes hurlent : "A mort le monstre ! A mort la bête humaine !" La cérémonie se termine à la hâte et la foule se disperse enfin, mais un groupe de femmes déchaînées traverse le cimetière en scandant : "A mort ! Qu'on lui coupe la tête !"

Maître Le Forsonney, recevant Héloïse Mathon, éprouve un sentiment de surprise. "Je l'ai trouvée... Comment dire ? D'une banalité frappante. C'était idiot de ma part mais je m'attendais sans doute à ce qu'on lise sur son visage qu'elle était la mère d'un assassin. J'avais devant moi une femme très douce, parlant très calmement. Elle m'a dit que son fils n'avait pas pu faire une chose pareille, que c'était absolument exclu. Ma foi, j'ai pensé qu'on ne pouvait pas l'empêcher de le croire mais que ça n'avançait guère nos affaires.
Héloïse Mathon rejoint ensuite Christian Chardon. Le journaliste lui présente un jeune confrère qui accepte de la conduire à Nice. Ils retrouvent la Peugeot avec, sur le pare-brise, une contravention pour dépassement du temps de stationnement autorisé. Quelque part entre Marseille et Nice, le chauffeur constate que le niveau d'essence est très bas ; il suggère à Mme Mathon un arrêt dans une station-service. Elle lui répond qu'il y a dans le coffre une grosse nourrice pleine d'essence. Il stoppe sur le bas-côté. La nourrice gris clair contient une trentaine de litres. Le garçon verse l'essence dans le réservoir. Ils repartent et atteignent Nice sans problème.

De retour chez ses parents pour le dîner, Jean-François Le Forsonney leur annonce sa commission à la défense de Ranucci. Cette nouvelle suscite émotion et consternation. "Je ne peux pas dire qu'ils se soient montrés agressifs à mon égard, mais ils étaient réellement très inquiets. Ils se demandaient comment les autres commerçants du centre allaient prendre la chose, et aussi nos voisins, nos amis. Moi-même, je me suis endormi en me posant bien des questions. L'attitude de mes parents m'avait secoué : s'ils réagissaient de cette manière, que serait-ce pour les autres ! Je me disais que les flics des geôles avaient bien raison : on ne m'avait pas fait un cadeau..."


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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 20 Oct - 20:57

Ces alarmes ne sont point vaines. On imagine mal quelle complète identification s'opère dans l'esprit d'un large public entre le criminel et son défenseur. Les rapts d'enfants suivis d'assassinat libèrent un flot de haine qui roule dans la même vague le meurtrier et l'avocat. Quand Emile Pollak déclarera que tout criminel a le droit d'être défendu et qu'il accepterait de plaider pour Patrick Henry si celui-ci le lui demandait, il sera l'objet de menaces si violentes et si précises qu'on songera à organiser une surveillance spéciale autour de son petit-fils. Coups de téléphone nocturnes et lettres anonymes se multiplient ; des amis anciens se détournent ; les familles même se déchirent. Si l'avocat est également civiliste, comme c'est le cas pour un Badinter ou pour un Lombard, il court le risque de perdre la clientèle de firmes importantes dont les responsables s'offusquent de voir leur avocat se compromettre dans des causes scandaleuses et à leurs yeux indéfendables.

Jean-François Le Forsenney ne risque pas de perdre une clientèle encore inexistante. Simplement, quelques amis intimes lui fermeront leur porte.

Les journaux du samedi 8 juin sont illustrés de photos bouleversantes. Le père de Marie-Dolorès évanoui et porté à bras d'hommes ; le petit cercueil surchargé de leurs ; la foule aux mille visages crispés par la colère. Tous les articles mentionnent que l'arme du crime a été retrouvée dans la champignonnière grâce aux indications précises fournies par le meurtrier. On annonce que ce dernier est aux Baumettes l'objet de mesures de sécurité exceptionnelles ; la haine des autres détenus fait craindre pour sa vie.
Maître Le Forsonney lit partout son propre nom et constate que cela ne lui fait aucun plaisir. Le Provençal, trompé de symptomatique manière par la phonétique, annoncera d'ailleurs que Ranucci est défendu par maître Leforcené.
L'avocat se rend aux Baumettes. Ce formidable ensemble carcéral est construit dans la banlieue est de Marseille. Son enceinte monumentale évoque un fort de la Légion étrangère tel que les conçoivent les décorateurs d'Hollywood, mais il paraît que la prison des Baumettes fut construite pendant l'occupation sur décision allemande. L'inspiration teutonne explique peut-être certaine naïveté architecturale : le long de l'enceinte frontale, les statues de forts gaillards ployés sous des dalles énormes symbolisent la paresse, la colère, l'avarice et la gourmandise - péchés certes capitaux, mais qui relèvent davantage de l'oeuvre de la comtesse de Ségur que du code pénal.
"J'ai été surpris et soulagé par l'accueil des gardiens. Ils m'ont plaint. Je ne m'y attendais vraiment pas. Avec le temps, d'ailleurs, j'ai fini par être agacé par leur commisération. Ranucci est arrivé au parloir entre deux gardiens, dont l'un est resté devant la porte. J'avais du mal à me défendre d'une réaction de crainte devant Ranucci. Elle n'a duré que le temps de cet entretien, mais je ne peux pas le nier. Il s'est assis en face de moi. Nous ne pouvions pas parler de l'affaire puisque je n'avais pas encore vu le dossier. Mon but était seulement de créer un contact. Je lui ai dit que je viendrais le voir deux fois par semaine - et je l'ai fait pendant deux ans -, je lui ai promis de faire obtenir rapidement un permis de visite à sa mère, et je me suis enquis des problèmes matériels habituels : le linge, l'argent pour la cantine, etc.
"Après, je l'ai branché sur sa vie, sur son enfance. Il m'en a parlé très simplement, sans faire de phrases, sans se donner un rôle. Pour lui, du reste, c'était une vie banale, une enfance sans histoires. Il m'est apparu plutôt sympathique. Je crois que nous nous comprenions bien parce que nous étions après tout deux garçons du même âge, ou presque.
"J'ai été très rapidement sûr, non pas de son innocence - l'éventualité de son innocence ne me venait même pas à l'idée - mais que l'affaire n'était pas si simple. Pour parler vulgairement, j'avais l'impression que quelque chose ne gazait pas.
"De toute façon, j'avais pris la décision de le défendre. Et de le défendre de toutes mes forces."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 20 Oct - 23:14

DEUXIEME PARTIE


L'INSTRUCTION



Le lundi 10 juin, une semaine après l'enlèvement de Marie-Dolorès et trois jours après ses obsèques, le maire de Marseille écrivit à Pierre Rambla une lettre lui exprimant les condoléances de la municipalité marseillaise ; les termes, bien éloignés des banalités officielles classiques, traduisaient une vraie compassion. Gaston Defferre confirmait au passage que la municipalité prendrait les frais d'inhumation à sa charge, ce que la presse avait déjà annoncé. M. Rambla trouva également dans son courrier une lettre émanant de l'"Association pour la défense de la vie des enfants et la stricte application de la peine de mort à leurs assassins". Son président, M. Taron, écrivait : "Pour défendre la cause de votre enfant, pour contribuer à en sauver d'autres, venez avec nous, avec nos trente mille sympathisants, réclamer le châtiment total des assassins d'enfants, ces lâches qui usent de leur force pour tuer ceux qui n'ont pas celle de se défendre."
Pierre Rambla donna son adhésion. Il se rendit enfin au cabinet d'Emile Pollak car il entendait bien se constituer partie civile contre le meurtrier de sa fille. L'avis d'absence avait disparu de la porte, de sorte que l'avocat qui aurait dû plaider pour la défense devint celui de la partie civile. La justice des hommes est aussi un jeu de hasard.

Héloïse Mathon reçut à dix heures la visite de deux policiers niçois. "Ils m'ont dit, raconte-t-elle, qu'ils avaient reçu l'ordre de reprendre la voiture et de la ramener à Marseille. J'ai été surprise. Je ne comprenais pas pourquoi on me l'avait rendue le vendredi pour la reprendre le lundi. Enfin, c'était comme ça. Je leur ai donné les clefs de la voiture en leur signalant que la police marseillaise avait conservé la carte grise, j'ai pris la clef du garage et je les y ai conduits. Là, grande surprise : le garage était vide. Plus de voiture ! Il n'y avait que le vélomoteur abîmé de Christian avec lequel il avait eu un accident juste au moment où je lui avais offert la voiture.
J'étais bien sûr ébahie mais les deux policiers n'ont pas eu l'air trop surpris. Ils m'ont dit : "Ce n'est pas grave : les autres sont sûrement venus la prendre."
Ce témoignage est déconcertant car Héloïse Mathon a signé ce même jour à dix heures un procès-verbal dressé par l'inspecteur divisionnaire Poli constatant qu'elle remettait les clefs de la voiture et poursuivant : "... constatons que la dame Mathon Héloïse nous conduit dans un box sis dans l'immeuble et où se trouve garé le véhicule 1369 SG 06. Avec le consentement de la dame Mathon, l'inspecteur Ferrer dégage la voiture de son box et, en compagnie de la susnommé, se rend au siège de la Sûreté urbaine, 45, rue Gioffredo (Nice), où la voiture est garée dans la cour intérieure. Disons que ce transport s'est effectué sans incident".
Il n'est évidemment pas question de mettre en balance le témoignage de Mme Mathon et celui d'un inspecteur divisionnaire, officier de police judiciaire, conforté par son adjoint, l'inspecteur Ferrer. La proposition serait tout bonnement grotesque et nous devrions donc conclure, soit à une hallucination de Mme Mathon, soi à sa mauvaise foi.
Nous hésitons pourtant à le faire car, le même matin et à huit heures et demie, c'est-à-dire une heure et demie avant l'opération décrite plus haut, le sous-brigadier Ott, de la Sûreté urbaine de Marseille, fait à son chef l'inspecteur principal Canonge, la déclaration suivante : "Conformément aux instructions reçues, je me suis rendu le neuf juin mil neuf cent soixante-quatorze en la ville de Nice. Je me suis présenté au siège de la Sûreté urbaine de cette ville où, y étant, j'ai reçu des mains des fonctionnaires de ce service, afin de le conduire à Marseille, le véhicule de marque Peugeot immatriculé sous le numéro 1369 SG 06. Le voyage Nice-Marseille s'est effectué sans incident. A mon arrivée à Marseille, j'ai garé ce véhicule devant l'Hôtel de police de l'Evêché suivant les ordres reçus. Je vous remets les clefs de ce véhicule."

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 21 Oct - 22:42

Ainsi le sous-brigadier a-t-il garé le 9 juin dans la cour de la Sûreté urbaine de Marseille une voiture que l'inspecteur divisionnaire Poli et l'inspecteur Ferrer vont trouver le lendemain dans le garage de Mme Mathon et conduire dans la cour de la Sûreté urbaine de Nice. Ainsi le sou-brigadier remet-il à son supérieur marseillais, le 10 juin à huit heures et demie, des clefs dont ses collègues niçois vont enregistrer par procès-verbal à dix heures le même jour la remise par Mme Mathon. Une erreur dactylographique serait difficilement défendable car chaque date est répétée deux fois sur chaque procès-verbal, dont une fois en toutes lettres. Les policiers niçois déclarent d'ailleurs agir en exécution d'instructions télégraphiques envoyées ce 10 juin par Mlle Di Marino. De sorte que le choix n'est plus entre la parole d'Héloïse Mathon et celle des policiers niçois, mais entre la déclaration du sous-brigadier Ott, faite après serment de dire "la vérité, toute la vérité, rien que la vérité", et celle de ses collègues de Nice, dont l'un est officier de police judiciaire. Force est de constater que quelqu'un a quelque part menti. Si l'on ne peut pas accorder foi aux procès-verbaux établis par la police, il n'est plus de justice possible.
L'incident ne sera évoqué ni à l'instruction ni au procès. Il demeure que dans une affaire remarquable tant par la gravité du crime que celle du châtiment encouru, on a, selon toute vraisemblance, saisi une voiture par effraction et de la manière la plus illégale, et prêté à un témoin - Mme Mathon - des déclarations et un comportement inventés de toutes pièces.

Ilda Di Marino mène son instruction tambour battant. Après avoir inculpé et interrogé le vendredi, interrogé derechef le samedi, elle va occuper ce lundi à une confrontation générale. Pour la première fois, l'inculpé est assisté de ses avocats, le bâtonnier Chiappe et maître Le Forsonney.
Lé mémoire de Vincent Martinez connaît une évolution positive. Alors qu'il avait dit à la gendarmerie, le jour de l'accident, son incapacité à donner le signalement du chauffard ("Il me semble qu'il était jeune mais je n'ai aucune idée du reste") ; alors qu'il avait simplment signalé à la police, trois jours plus tard, que l'homme portait des lunettes, le voici en mesure de confier au juge combien il a été "frappé" par "l'expression de crainte" qu'il a pu lire dans ses yeux. Le coupé Peugeot a selon lui brûlé le "stop" à très vive allure, comme si le conducteur voulait "se lever de l'avant" - expression méridionale que M. Martinez traduit aussitôt : "Je veux dire comme quelqu'un qui a intérêt à prendre la fuite." Mais ce conducteur a réagi ensuite avec un "sang froid extraordinaire" pour redresser sa voiture et repartir en direction de Marseille. Il a roulé sur cinquante mètres en se retournant "pour voir ce qui s'était passé derrière lui" et a brusquement accéléré quand il s'est aperçu que M. Martinez alertait M. Aubert.
M. Martinez confirme cependant qu'il n'a pas vu d'enfant dans le coupé Peugeot. Sa fiancée, qui avait fait à la police la même déclaration négative n'a pas été convoquée par Mlle Di Marino.
M. Aubert maintient les termes de sa déposition à l'Evêché. Il précise qu'après l'arrêt du coupé Peugeot au bord de la route, il a vu "le conducteur près de la portière, côté passager, ouvrir cette portière de l'extérieur" et tirer par le bras un enfant. M. Aubert déclare enfin ne s'être fait aucune illusion après la réponse de l'homme à son exhortation : "J'ai compris qu'il ne reviendrait pas mais sur les conseils de ma femme, j'ai jugé imprudent de suivre l'homme dans les fourrés car, sur le moment, j'ai pensé qui'l avait volé le véhicule et que, par conséquent, l'individu n'était pas intéressant
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 22 Oct - 21:12

Mme Aubert confirme la déposition de son mari : "J'ai vu l'homme tirer un enfant après avoir ouvert la portière côté passager de la 304." Elle ajoute : "Je suis sûre d'avoir entendu l'enfant dire : "Qu'est-ce qu'on fait ?" d'une voix fluette, interrogative, mais pas du tout effrayée. Sur le moment, j'ai pensé que l'homme s'enfuyait dans la colline parce que le véhicule avec lequel il avait pris la fuite était un véhicule volé. Voyant qu'il se trouvait avec une enfant, je n'ai pas voulu que mon mari le poursuive dans la colline." Mme Aubert précise enfin qu'elle n'a appris l'enlèvement que le lendemain. "J'ai immédiatement fait le rapprochement entre l'enlèvement et l'homme et l'enfant que j'avais vus, car vraiment le comportement de l'homme m'avait paru vraiment bizarre."
Au cours de la confrontation, Ranucci nie formellement avoir brûlé le "stop" : il a marqué le temps d'arrêt réglementaire et redémarré en seconde. Quand le juge d'instruction lui fait observer qu'il venait de Marseille et s'apprêtait à tourner en direction d'Aix, ce qui semble contredire la thèse selon laquelle il avait décidé de ramener chez Marie-Dolorès, l'inculpé répond qu'il ne savait plu où il se trouvait et qu'il roulait en attendant de voir un panneau indiquant la direction de Marseille. Il ne se rappelle pas avoir été poursuivi, ni que la petite ait dit quoi que ce soit, ni qu'il ait dialogué avec Alain Aubert. M. Martinez tient à intervenir pour protester que Ranucci a bel et bien brûlé le "stop". Il se souvient même d'avoir dit à sa fiancée : "Ce con-là ne s'arrête pas !"
M. Guazzone et M. Rahou sont introduits ensuite dans le cabinet du juge d'instruction. Le contremaître de la champignonnière insiste sur le sang-froid dont a fait preuve Ranucci lorsqu'il l'a menacé d'alerter la gendarmerie. M. Rahou signale de son côté que les vêtements du jeune homme ne présentaient aucune tache de sang. Les deux témoins redisent qu'ils n'ont pas cru un seul instant à l'explication selon laquelle le coupé Peugeot avait parcouru une quarantaine de mètres dans la galerie à la suite d'une défaillance du frein à main : c'était matériellement impossible. Il avait fallu le mener là au moteur en suivant les courbes de la galerie.
Lors de la confrontation, Ranucci s'insurge avec vigueur contre ces témoignages : "Je maintiens que je voulais réparer mon véhicule à l'entrée de cette galerie mais que mon véhicule a glissé". Une vive discussion s'engage autour des plans très précis dressés par le capitaine Gras. Ranucci prétend que les témoins l'ont trouvé à dix-sept mètres de l'entrée de la galerie. MM. Guazzone et Rahou maintiennent qu'ils ont repéré des traces de pneus en un point situé à trente-deux mètres de cette entrée. Le juge fait observer à l'inculpé que les croquis des gendarmes donnent raison aux témoins. Ah ! tout s'explique pour Ranucci : sa voiture s'est arrêté d'elle-même à dix-sept mètres de l'entrée, mais il a pu reculer bien au-delà pour prendre de l'élan, lors de ses multiples tentatives pour se désembourber.
Le juge, après cette rude empoignade, rend leur liberté aux témoins et dit à l'inculpé : "Le 3 juin, vous avez enlevé un enfant, vous lui avez donné la mort en lui portant des coups de couteau. A aucun moment après les faits vous n'avez eu l'idée de vous constituer prisonnier, vous êtes rentré chez vous à Nice et votre comportement n'a rien laissé apparaître de tout ce qui s'était passé, mangeant même dans la soirée de bon appétit. Comment pouvez-vous expliquer pareille attitude ?" Christian Ranucci répond : "Je ne peux expliquer mon comportement, je ne peux répondre à vos questions. Actuellement, lorsque je pense à la petite et à ma mère, je pleure."
Ilda Di Marino le fait reconduire aux Baumettes.
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