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 LE PULL-OVER RUOGE

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 11 Nov - 23:34

Une petite parenthèse :

Patrick Henry avait enlevé le petit Philippe Bertrand et l'avait étranglé, comme ça. Apparemment il voulait soutirer de l'argent à la famille qui l'avait toujours accueilli avec gentillesse chez elle.
Libéré en 2001, après 7 demandes de remise en liberté, qui lui avaient été refusées, il est à nouveau arrêté en juin 2002, en Espagne, avec en sa possession un peu moins de 10 kilos de résine de cannabis.
Il est réincarcéré. En 2014, François Holland refuse de le gracier.
En septembre 2017, atteint d'un cancer du poumon, il demande sa libération pour raison médicale.
Le 15 septembre, il obtient une suspension de peine après 40 ans de détention.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 11 Nov - 23:46

Ce qui me sidère, c'est la "banalisation" actuelle des viols et meurtres d'enfants. Plus de fureur vengeresse, comme au temps de C. Ranucci ou de P. Henry.
C'est devenu tellement banal que les pervers sont presque exonérés de peines lourdes. En plus, apparemment les violeurs du XXIe siècle sont de "petits minables" qui ne valent pas le coup de faire la une des journaux . Comme si les violeurs-tueurs d'il y a 40 ans étaient des génies !
Non, vraiment, ce qui intéresse les journaux aujourd'hui, ce sont des pseudos-vedettes, qui dévoilent leur nudité à tout-va, qui poignardent leur conjoint dans un accès d'hystérie et qui sont acquittés avec bonhomie par un juge indulgent devant une jeunesse "un peu" impulsive. ....scratch ...
Rolling Eyes
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 11 Nov - 23:49

Bon, ben moi, vais dodo. Faut que je me remette de ce que je viens de lire sur l'Affaire Christian Ranucci. ......... Laughing
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MORGANE

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Dim 12 Nov - 17:06

Avec Dutroux
beaucoup de réactions
marche blanche .
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 12 Nov - 18:51

Oui, Morgane, il y a les "Marches blanches", organisées par les familles, avec l'appui des populations locales. Et c'est très bien. Mais ma critique va aux pouvoirs publics.
Il y a quelque temps, un homme qui avait violé et tué un enfant de 5 ans, avait été condamné à seulement 9 ans de prison. Il en est sorti au bout de 4, pour récidiver.
Un autre petit garçon avait été enlevé et abusé sexuellement. La police avait vite retrouvé le pervers. Et je me souviens d'un certain M. Sarkozy, qui, aux côtés du père de la victime, avait promis publiquement de faire construire une prison spéciale pour tous les violeurs et tueurs d'enfants (sous-entendu, que ce lieu d'incarcération pourrait être définitif pour ces criminels). On n'a plus jamais entendu parler de cette fameuse construction ! A moins qu'elle ne soit en cours. On ne sait jamais.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 12 Nov - 19:23

Mais voici que Patrick Henry, l'homme le plus haï de France depuis des décennies, est escamoté par la machine judiciaire et disparaît dans l'ombre miséricordieuse d'une instruction qu'il n'est au pouvoir d'aucun garde des Sceaux, fût-il le plus cynique, d'avilir en une livraison hâtive au compère bourreau de son humaine matière première. On n'entendra plus parler de lui d'ici un an. La soif de vengeance va cependant être étanchée et la formidable charge de haine accumulée trouvera un exutoire, puisque le destin fait justement sortir des coulisses une providentielle doublure, cet autre assassin d'enfant qu'on avait un peu oublié. Certes, Christian Ranucci affirme son innocence, mais l'opinion publique l'ignore et ne se souvient que de ses aveux. Certes, il a enlevé Marie-Dolorès, s'il l'a enlevée, sous l'empire d'obscures pulsions sexuelles, et non pas dans le dessein crapuleux de battre monnaie avec l'angoisse d'une famille, comme a fait Patrick Henry. Sans doute a-t-il tué, s'il a tué, dans un moment d'égarement, submergé par la peur et non point par le calcul délibéré, comme à peut-être fait Patrick Henry. Mais n'importe ! il a vingt-deux ans, l'autre vingt-trois, et il a lui aussi tué un enfant. Il fera l'affaire.
"Qui ne voit derrière les traits émaciés le regard absent de l'accusé, le masque cynique de Patrick Henry?" écrira un chroniqueur du procès Ranucci.
Ainsi la pièce qu'on va jouer à Aix est-elle folle puisque les acteurs n'ont pas appris le même texte. Tout ce q ui n'est pas l'accusé et sa défense s'attend à voir célébrer une immolation expiatoire sur l'autel de l'enfance assassinée. Christian Ranucci se prépare à fulminer son courroux contre les misérables qui ont bafoué son innocence. "Il se languissait d'aller aux assises, dit sa mère, il attend le procès avec une impatience que vous ne pouvez pas savoir, et il y est allé comme à une fête." Pour Ranucci, c'est après son acquittement que commenceront les choses sérieuses. Il a longuement débattu s'il tirerait pleine vengeance de ses persécuteurs ou s'il se prêterait à un compromis raisonnable. Et comme il s'est mis en tête d'aller vivre aux Amériques, sa dernière parole à Jean-François Le Forsonney avant de partir pour Aix a été celle-ci ; "Il faudra négocier avec Giscard, après mon acquittement. Je veux deux billets d'avion pour le Venezuela ; un pour ma mère, un pour moi. Et suffisamment d'argent pour nous installer. Sinon, je fais éclater le scandale et je pousse l'affaire jusqu'au bout." Héloïse Mathon, toujours soucieuse de la santé de son fils, a prévu de six semaines à deux mois de repos près de Perpignan avant le grand départ outre-Atlantique. Ils s'installeront dans un meublé, à l'abri de la curiosité publique. Elle a retenu un chauffeur de taxi marseillais, "homme sérieux, digne de confiance", pour qu'il attende Christian à la porte de la prison, le soir de l'acquittement. La voiture est une Mercedes blanche, couleur de l'innocence. Héloïse sera là, bien entendu, mais elle a prévenu son fils que s'il pleuvait ou s'il faisait froid, elle se réfugierait dans le café d'en face. Ils partiront directement pour Perpignan.
L'opinion publique, Christian Ranucci : deux aveugles fonçant l'un vers l'autre sur une autoroute, convaincus qu'aucun obstacle ne peut se présenter.
La collision fera un mort.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 12 Nov - 21:23

Le président Anton - Corse, sexagénaire, visage rond et rouge, cheveu rare et moustache fournie, l'air d'un brave homme sans malice - procéda à l'interrogatoire d'ientité de l'accusé, puis au tirage au sort des neuf jurés qui allaient composer le jury. L'avocat général demanda et obtint que deux jurés supplémentaires fussent désignés pour le cas où des titulaires viendraient à faire défaut en raison de la longueur prévisible des débats.
Les bulletins portant les noms de ving-trois jurés furent placés dans une urne pour être tirés au sort. Sur ces vingt-trois jurés, six - soit plus d'un quart - sont originaires de ce qu'on appelait jadis l'A.F.N. : l'Afrique française du Nord ; cinq sont à la retraite ; les quatre femmes sont sans profession ; trois hommes sont, ou ont été militaires de carrière ; sept - soit près d'un tiers - appartiennent à la catégorie des cadres ; les autres sont commerçants ou agriculteurs ; un seul est ouvrier. C'est ce qu'on nomme la justice populaire.
La défense, comme l'accusation, a le droit de récuser quatre jurés dont le nom est sorti de l'urne. C'est un exercice difficile que de déduire de la profession d'un juré, de son âge, de son apparence physique, s'il penchera vers la répression ou vers l'indulgence. On songe à maître Badinter qui, dans un an et précisément au procès de Patrick Henry, recevra lors d'une suspension d'audience cette confidence navrée du président départemental de la Ligue des droits de l'homme : "Hélas, vous avez récusé une femme : c'est l'une de mes meilleures militantes, adversaire sésolue de la peine de mort..." Comment savoir ? Mais un homme peut vivre ou mourir selon que ses avocats ont été séduits par un visage faussement bonhomme ou au contraire défavorablement impressionnés par une physionomie revêche plaquée sur la miséricorde.
Les avocats de Christian Ranucci récusèrent une femme, un officier, un militaire en retraite et un agriculteur. Le jury se trouva donc ainsi composé : une femme sanq profession, un retraité, un agriculteur, un technicien, un contrôleur des P.T.T., un commerçant, un cadre des assurances, un sous-directeur de banque, un directeur de société. La moyenne d'âge était de quarante-trois ans.
L'avocat général Viala n'exerça pas son droit de récusation. Ce magistrat blanchi sous le harnois est un homme de belle apparence, décoré de la Légion d'honneur, d'une intelligence et d'une éloquence redoutables. Il avait alors la réputation établie d'être opposé à la peine capitale. Son handicap, dans l'affaire Ranucci, était d'avoir été désigné au tout dernier moment, de sorte qu'il n'avait disposé que e quelques jours pour étudier le dossier. Cette désignation tardive était le résultat d'une tentative désespérée de Paul Lombard visant à faire renvoyer le procès à une date ultérieure. Pour autant qu'on ait bien compris l'opération, il semble que l'avocat, justement angoissé par la vague de haine née de l'affaire Patrick Henry, ait imaginé d'appeler à ses côtés un avocat parisien connu pour les dignités éminentes auxquelles il a atteint dans la franc-maçonnerie. Le substitut d'Aix qui devait requérir contre Ranucci étant considéré, à tort ou à raison, comme relevant de la même obédience maçonnique, il eût peut-être été possible d'obtenir un renvoi salvateur. Le procédé pouvait paraître osé, mais à considérer le péril extrême où l'hystérie suscitée par l'affaire de Troyes mettait son client, l'avocat devait tenir que tout était bon pour neutraliser l'injustice colossale née du calendrier. Toujours est-il que le projet avait échoué, le substitut mis en cause ayant demandé lui-même son remplacement, et que M. Viala avait été désigné pour occuper le siège du ministère public. L'affaire avait créé une certaine émotion dans la magistrature aixoise, qui en restait amertumée. Aainsi continuait de se manifester inexorablement l'exceptionnelle malchance de Christian Ranucci. Ses défenseurs avaient fait d'excellente besogne en usant de tous les moyens dilatoires à leur disposition, de sorte qu'il était jugé près de deux ans après la mort de Marie-Dolorès Rambla, mais ce délai, au lieu de le faire bénéficier de l'apaisement qu'apporte avec lui le temps, le précipitait sur l'estrade dans la circonstance la plus effroyablement contraire. Et quand son principal avocat tentait une manoeuvre ultime pour conjurer le sort, elle n'aboutissait qu'à irriter contre lui les magistrats du siège.
Si l'accusateur public était impromptu, la défense allait à la bataille profondément divisée et André Fraticelli s'était résolu à être présent mais à ne pas plaider.
Il est si l'on veut le Porthos du trio (auquel manque évidemment un Aramis) ; un Porthos rugbyman court de taille mais large d'épaules, habitué en bon talonneur à évaluer la puissance de la poussée adverse, attentif au score et disposé à botter en touche pour préserver un résultat. Il n'estime pas que les plaidoiries désespérées sont aussi les plus belles et, plutôt qu'à un éventuel génie qui'l n'est point assuré de posséder, il fait confiance à son bon sens, qui est écrasant.
"Je ne voyais pas la possibilité de plaider l'innocence de Ranucci, dit-il. Cela ne veut pas dire que je le considérais comme coupable ; simplement, je ne croyais pas possible de démontrer son innocence. Bien entendu, c'est à l'accusation de prouver la culpabilité. Mais dans ce cas précis, il y avait des témoins, des aveux - des aveux copieux, répétés -, tant et si bien que la culpabilité paraissait acquise au départ et que la défense devait remonter le courant, prouver l'innocence. Le vrai n'est pas plaidable s'il n'est pas vraisemblable. Je dois préciser que je n'avais pas été associé à toutes les histoires autour du pull-over rouge et que je n'en savais pas grand-chose.
"Ma stratégie était donc la suivante ; plaider la culpabilité et prendre l'accusation à contre-pied en accentuant le côté macabre, scandaleux, excessif du crime. J'aurais longuement parlé de la malheureuse petite victime, du calvaire qu'elle avait subi, du véritable massacre qui avait mis fin à ses jours. Délibérément, je serais allé au-delà même de l'accusation dans l'évocation de l'horrible. Mais j'en aurais tiré cette conclusion : "Le crime est si atroce, si gratuit, qu'un être normal ne peut l'avoir commis. Les examens psychiatriques pratiqués sur Ranucci concluent à son entière responsabilité ? C'est vrai, mais ils ont été faits plusieurs semaines après l'acte. Or, les psychiatres eux-mêmes parlent de pulsion.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 21 Nov - 22:28

Une pulsion est par définition limitée dans le temps. C'est un phénomène qui joue par éclipse. Examiner Ranucci alors qu'il n'est plus sous l'empire de sa pulsion, c'est aboutir forcément au constat de sa normalité. Il faudrait pouvoir l'examiner en période de crise. Et qui peut dire qu'on aboutirait alors à la conclusion de sa responsabilité pénale ? Un doute demeure, un doute si grand qu'on ne peut aller jusqu'à la condamnation à mort."
"Je m'étais donc attaché à l'aspect médical du dossier dès mon entrée dans l'affaire, c'est-à-dire à la fin de l'instruction, et j'en ai longuement parlé avec Ranucci. Son accueil a été réticent. Je dois l'avouer : je n'ai jamais réussi à établir vraiment le contact avec lui. C'était un garçon très gardé. Il était multiple, complexe et simple. Très intelligent d'une certaine façon. Très méthodique, par exemple, et même super-organisé. Mais je dis aussi qu'il n'était pas intelligent parce que le vraisemblable ne le concernait pas. Il avait sa vérité et se souciait trop peu de savoir si elle était acceptable ou non par les autres. En prison, avant le procès, il n'avait qu'une idée : dortir de là. Bien sûr, tous mes clients emprisonnés ont le même désir, mais je ne l'ai jamais ressenti aussi fortement que chez Ranucci. Sortir de prison. Il ne doutait absolument pas de la possibilité de la chose, ni même de sa facilité. Pour lui, il n'y avait aucune raison valable de le garder aux Baumettes. Son innocence devait forcément éclater aux yeux de tous."
Le système de défense envisagé par maître Fraticelli devait rencontrer la réticence de son client alors même que celui-ci n'était pas encore installé dans la certitude de son innocence ; ce système, privilégiant le champ d'action médical, impliquait un exament douloureux et relativement périlleux - l'encéphalographie gazeuse - auquel Christian Ranucci se déroba avec une sorte de constance indécise qui mit à rude épreuve la patience des médecins experts et des magistrats. Le 12 juillet 1974, conduit dans le service du professeur Salamon à l'hôpital de la Timone, il refuse l'encéphalographie gazeuse. A ses avocats et à sa mère, il explique qu'il n'était pas à jeun, condition nécessaire pour une anesthésie générale. Le 6 janvier 1975, maître Le Forsonney dépose des conclusions demandant qu'il soit procédé à une encéphalographie gazeuse. Mlle Di Marino y consent, bien que les experts psychiatres aient déjà déposé leur rapport, et désigne le professeur Paulette Jouve pour pratiquer l'examen. Conduit le 9 janvier 1975 dans le servide du professeur Jouve, à l'hôpital Nord, Ranucci refuse l'encéphalographie gazeuse pour protester contre une mesure d'isolement qui lui a été imposée la veille aux Baumettes ; Mme Jouve lui explique vainement que cet isolement n'avait d'autre motif que d'éviter toute ingestion de boissons ou d'aliments avant l'anesthésie générale. André Fraticelli parvient enfin à convaincre son client récalcitrant que son intérêt est de se prêter à l'examen, fût-il pénible. On est devant la chambre d'accusation. Celle-ci, bonne fille, accepte le principe mais demande que Ranucci confirme sa requête par écrit et li donne huit jours pour envoyer sa lettre. Le délai écoulé, point de lettre. Christian affirmera à ses avocats et à sa mère qu'il l'a dûment envoyée ; toujours est-il qu'elle n'est jamais arrivée. Le plus probable est qu'il ne voulait décidément pas subir l'encéphalographie gazeuse, opération en vérité très douloureuse.
Le Scanner est indolore. Jean-François Le Forsonney lit dans L'Express un article sur ce nouvel instrument d'investigation fonctionnant avec l'assistance d'un ordinateur et grâce auquel on obtient, sans anesthésie, sans injection dans le liquide céphalorachidien, des éléments d'appréciation nettement supérieurs à ceux qu'apporte l'encéphalographie gazeuse. Sur les deux Scanner existant en France, l'un vient d'être installé à l'hôpital marseillais de la Timone, dans le service du professeur Gastaut.
"J'ai eu beaucoup de mal à convaincre Ranucci d'accepter le Scanner, dit maître Fraticelli. Il ne voulait pas croire qu'il ne souffrirait pas et qu'il n'y avait aucun risque, contrairement à l'encéphalographie gazeuse. j'ai finalement obtenu son accord, mais très difficilement et en ayant l'impression de le violer."
Au vrai, tout cela n'intéresse plus Christian, inébranlablement convaincu de son innocence, qui trouve de plus en plus suspecte l'insistance de maître Fraticelli à l'engager dans un système de défense impliquant sa culpabilité. La réticence originelle est devenue une méfiance avouée qu'il exprime dans de très nombreuses lettres à sa mère. Héloïse Mathon, de son côté, s'indigne des prudences et des réserves de l'avocat, qui a l'air de croire que le procès d'Aix pourrait finir autrement qu'en apothéose. Avetissements et mises en garde réciproques culminent à la fin avec le soupçon qu'André Fraticelli s'est peut-être "infiltré dans la défense" pour le compte de la police. La mère et le fils s'en défient comme d'un ennemi potentiel. On pourrait s'étonner à bon droit qu'ls ne l'aient point récusé qi l'on ne savait avec quelle confiance l'un et l'autre envisageaient le procès d'Aix, que même la présence d'un avocat tenu pour félon ne pouvait rendre périlleux.
Pour Christian Ranucci, ses véritables avocats sont maître Lombard et maître Le Forsonney, qui vont plaider son innocence.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 21 Nov - 23:43

La préparation de son dossier achevée, Jean-François Le Forsonney avait pourtant éprouvé un scrupule. Il se savait trop inexpérimenté pour improviser à la barre un nouveau système de défense, aussi avait-il dit à Ranucci, lors de leur dernier entretien aux Baumettes : "Je vais plaider votre innocence parce que j'y crois. Mais je dois vous prévenir que si vous avouez votre culpabilité en cours d'audience, ça fiche tout par terre. Vous le comprenez ? Si vous êtes coupable et si vous craquez..." Christian l'avait interrompu, l'air offusqué : "Mais comment voulez-vous que je craque ? Il n'y a pas à craquer où à ne pas craquer. Je suis innocent. C'est tout." Sa tranquille assurance avait impressionné l'avocat, mais celui-ci avait quitté le parloir avec un sentiment d'appréhension : "J'aurais préféré qu'il se rende davantage compte de la situation réelle. Il ne se doutait absolument pas que sa peau était en jeu. Pour lui, il était évident que la vérité allait éclater et qu'il serait triomphalement acquitté."
Ce triomphe sera naturellement celui de Paul Lombard. Son âge, sa célébrité, son ascendant sur ses jeunes confrères font de lui le maître de l'affaire. C'est Paul Lombard qui a fixé la stratégie. C'est lui qui a choisi de plaider l'innocence. Et il a maintenu sa décision après qu'un jury improvisé par ses soins lui eut conseillé de prendre le parti contraire.
La réunion s'était tenue cinq jours avant l'ouverture du procès au domicile de l'avocat, dans un vieil immeuble du cours Pierre-Puget tout proche de son cabinet. Paul Lombard avait invité à dîner les chroniqueurs judiciaires des journaux régionaux et les correspondants à Marseille des organes d'information nationaux. Ils étaient une dizaine. L'avocat les connaissait tous, en tutoyait la majeure partie, savait pouvoir compter absolument sur l'amitié de quelques-uns. Jean-François Le Forsonney assistait au repas, mais non André Fraticelli. Cette assemblée générale ne manquait pas d'un pittoresque typiquement lombardien, mais elle relevait sans doute d'une psychologie erronée car les journalistes préfèrent le tête-à-tête, qui leur donne au moins l'illusion de l'exclusivité : le plaisir et l'intérêt que chacun avait éprouvés en recevant une invitation à dîner avec le grand avocat à la veille d'une affaire sensationnelle se mua en déception quand on se découvrit si nombreux autour de la table. La chère était bonne ; l'hôte, dans sa meilleure forme. Il fit une analyse brillante du dossier Ranucci, énuméra les atouts de l'accusation, insista beaucoup sur l'homme au pull-over rouge, et termina en demandant : "Que plaideriez-vous à ma place : innocence et acquittement, ou bien culpabilité avec circonstances atténuantes ?"
La question en surprit beaucoup. Alain Dugrand, par exemple, correspondant de Libération , n'avait jamais envisagé que Ranucci pût ne pas être coupable, alors pourtant que son inclination le portait en général à croire à l'innocence. Paul Georges, correspondant à Marseille de Radio Monte-Carlo, avait couvert l'affaire depuis son tout début et l'accumulation des preuves contre Ranucci lui paraissait irrésistible. Roger Arduin, correspondant d'Europe 1, qui avait conduit Héloïse Mathon au cabinet de Paul Lombard, fut atterré : demander l'acquittement pur et simple, c'était tenter un gigantesque coup de poker dont une vie humaine était l'enjeu.
Quand Paul Lombard eut terminé son tour de table, tous les journalistes, à une exception près, s'étaient formellement prononcés contre le plaidoyer pour l'acquittement.
Le dîner tourna court : on se battait à Narbonne, où la révolte des vignerons tournait à l'insurrection armée ; le lendemain, un commandant de C.R.S. allait être abattu à la carabine. Les rédactions ralliaient leurs journalistes et la plupart des convives se dispersèrent. Paul Lombard lança un dernier appel pour demander à chacun de faire preuve de sérénité dans ses articles et comptes rendus : Christian Ranucci ne devait pas payer pour le crime de Patrick Henry.
Donc, l'innocence. André Fraticelli expose à son éminent confrère le système de défense qu'il comptait pour sa part adopter. "Lombard, dit-il, m'a répondu : "Si tu plaides sur ce thème, tu démoli complètement ma plaidoirie et celle de Le Forsonney. Il faut que nous présentions un front commun."
Comme je me sentais incapable de plaider l'innocence, j'ai décidé qu'il valait mieux ne pas plaider du tout."

Donc, deux plaidoiries. Maître Lombard suggère à Jean-François Le Forsonney : "Répartissons-nous les tâches ; vous parlerez de la personnalité de Ranucci et je plaiderai les faits." Le jeune avocat répond : "Non, la défense est un tout. Je plaiderai la personnalité mais aussi les faits." Paul Lombard, entré dans l'affaire après que son collaborateur eut été en première ligne tout au long de l'instruction, ne se sent peut-être pas l'autorité nécessaire pour imposer sa décision, qui est sage. On aura par conséquent deux plaidoiries qui, plutôt que de se conforter, se répèteront au risque de lasser.
L'innocence. Mais, bien étrangement, les avocats rédigent des conclusions, qu'ils déposeront devant la cour, demandant que Christian Ranucci soit soumis à deux examens pour déterminer s'il ne présente pas de lésions cérébrales organiques ; l'un sera pratiqué grâce au Scanner, le second n'est autre que l'éternelle encéphalographie gazeuse. N'est-ce point introduire une machine infernale dans le système de défense ?
Peut-on plaider en même temps que Ranucci est fou et innocent ? Les jurés ne vont-ils pas penser que les avocats eux-mêmes sont peu convaincus de l'innocence de leur client puisqu'ils cherchent à se ménager des excuses absolutoires du côté de la psychiatrie ? Paul Lombard croit avoir trouvé la parade : si la défense juge plausible une anomalie mentale chez Ranucci, et nécessaire sa recherche par des moyens scientifiques, c'est pour expliquer les aveux aberrants qu'il a passés devant les policiers et le juge d'instruction.
Le distinguo est subtil.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 22 Nov - 18:51

Après l'appel des témoins, et ceux-ci s'étant retirés de la salle d'audience, le procès commença vraiment avec l'interrogatoire de l'accusé par le président Antona.
Mine, le visage émacié par la détention, les lunettes posées à mi-nez, légèrement penché en avant, les deuxm ains à plat sur le rebord du box, Christian Ranucci écouta avec une commisération exaspérée le portrait que le président traçait de lui à l'intention des jurés. Pour tous les familiers des enceintes de justice, il était clair que M. Antona tendait une perche à la défense en soulignant systématiquement les circonstances biographiques hors du commun dont l'accumulation avait pu faire de l'accusé un garçon, sinon anormal, du moins différent. Ainsi insista-t-il longuement sur l'enfance vagabonde, la peur du père, l'emprise de la mère. Il parla du "tendre sentiment" existant entre Héloïse Mathon et son fils de façon si suggestive que chacun devait envisager une relation des plus troubles. Son esquisse psychologique aboutissait enfin à faire de Christian un adolescent attardé, traumatisé par sa relation au père, victime d'une mère abusive, plus ou moins séquestré par elle, et dont la première sortie libre dans le vaste monde avait été ponctuée par le meurtre d'une fillette. Ce fatal week-end de la Pentecôte, le diable était brutalement sorti de la boîte où sa mère l'avait tenu enfermé vingt ans durant, mais c'était en somme un pauvre diable que dépeignait le président Antona, un accusé dont la principale circonstance atténuante était son enfance mutilante.
Christian objecta, contesta, protesta et ricana sans cesse, de sorte que le dialogue fut d'un bout à l'autre de cet ordre :
"On dit que vous êtes d'un caractère renfermé...
- Je me demande vraiment où on est allé chercher ça ! Les enquêteurs ont interrogé des types de mon régiment que je connaissais à peine mais pas mes vrais amis, alors, évidemment...
- Ce caractère renfermé est assez explicable, Madame et Messieurs les jurés, chez un jeune homme qui n'a pas eu de père et que sa mère a couvé - trop couvé sans doute...
- Mais c'est faux ! C'est absolument faux ! J'ai eu une enfance normale, comme tout le monde. Je ne me suis jamais senti différent des autres.
- Ecoutez, il semble tout de même que votre mère vous a passé beaucoup de fantaisies...
- Mais non ! C'est une invention !
- Les psychiatres vous disent parfaitement équilibré mais à onze ans, vous tiriez à la carabine à tort et à travers...
- Et alors ? C'est interdit de tirer avec une carabine à plombs ?
- Même si vous avez été couvé, vous avez manqué d'une affection constante...
- Mais non !
- L'expert psychologue, Mme Colder, écrit que vous avez avec votre mère des rapports sado-masochistes..."
Ici, l'accusé, comme accablé par l'excès de sottise, se borne à ricaner en haussant les épaules et en martelant du poing le rebord du box...
La consternation régnait sur les bancs de la presse. Chacun savait qu'une tête était en jeu, et les chroniqueurs judiciaires sont dans leur grande majorité hostiles à la peine de mort. Pour certains, c'est affaire de philosophie personnelle. Pour la plupart, c'est en vertu de l'expérience acquise. Roulant leur bosse de prétoire en prétoire, ils ont reniflé de près la cuisine judiciaire et savent que la justice des hommes est fonction d'une série d'aléas dérisoires au regard de l'enjeu : le talent d'un avocat ou d'un procureur, l'état de l'opinion publique, le caractère du président, la présence au sein du jury d'une personnalité affirmée, la bonne ou la mauvaise impression que l'accusé fait à l'audience. Pour le chroniqueur judiciaire, les assises sont une loterie, et une conscience aiguë de la relativité de la justice humaine conduit naturellement à ne point aimer une peine dont la caractéristique est d'être absolue et irréversible.
Les journalistes étaient arrivés à Aix avec une présomption de culpabilité, pour employer un euphémisme : les aveux et le faisceau de preuves réuni par l'accusation leur paraissent à priori accablants. Aux yeux de la plupart d'entre eux, la personnalité de l'accusé était cependant si singulière qu'elle devait lui valoir de larges circonstances atténuantes et lui éviter le châtiment suprême. On avait repris, pour les articles d'avant-procès, les informations vraies ou fausses publiées au moment de l'arrestation de Ranucci. Le "Je l'ai élevé comme une fille" prêté à Héloïse Mathon connaissait une grande fortune. Un journaliste provençal écrivit même que Christian avait couché dans le lit maternel jusqu'à son service militaire. La description par la mère d'un Christian "qui lui cachait ses petites bêtises de peur d'être grondé" en laissait beaucoup perplexes, s'agissant de l'assassinat d'une fillette ; on oubliait que Mme Mathon avait dit cela quand elle croyait encore qu'on reprochait à son fils un simple délit de fuite. Mais la phrase la plus reprise, et qu'elle n'avait en vérité cessé de répéter, était celle-ci : "C'est la première fois de sa vie que Christian passait la nuit hors de la maison." On trouvait extraordinaire qu'un garçon attendit sa vingtième année pour découcher. Aujourd'hui encore, cette singularité reste dans le souvenir comme la caractéristique principale du personnage de Christian Ranucci. Tous les journalistes que nous avons interrogés à propos de l'affaire ont commencé par nous dire en substance : "Ranucci ? Ah oui ! Ce pauvre type qui a tué une fillette la première fois que sa mère l'a laissé sortir de chez elle..."
On ne trouve pratiquement aucun article qui ne mentionne le détail, tenu pour significatif d'une jeunesse passée sous les jupons d'une mère abusive, caractéristique d'un "fils à maman" empêché de s'épanouir, et le chroniqueur de Var-Matin exprimait assez bien l'opinion de la majorité de ses confrères lorsqu'il écrivait : "Il a été couvé, abusivement choyé et tenu soigneusement à l'écart des réalités de la vie, et dans l'ignorance ou dans l'insatisfaction des besoins inhérents à une sensualité qui se développe. Comment ne pas comprendre dès lors que Christian Ranucci ait été sérieusement perturbé par cette contradiction qui lui faisait en même temps avoir des besoins d'homme et qui l'amenait à se comporter comme un enfant, parce qu'on le traitait comme tel ?"
La véracité de ce tableau psychologique s'imposait avec une telle force que les évidences les plus contraires s'en trouvaient purement et simplement annulées, sinon même distordues pour concourir à renforcer le trait. Le capitaine Gras nous dit par exemple : "Les avocats avaient fait venir de Nice deux prostituées, une Blanche et une Noire - très belle fille, d'ailleurs - pour témoigner que Ranucci avait eu des rapports sexuels normaux. Elles n'ont pas déposé, en définitive, et c'était aussi bien parce que ça n'aurait rien prouvé - au contraire ! J'estime que s'il avait été normal, un beau garçon comme lui n'aurait pas eu besoin d'avoir recours à des protituées." La jeune femme noire que le capitaine Gras prenait pour une prostituée niçoise, c'était bien entendu Monique, la demi-soeur de Gilbert, l'amie d'enfance de Christian Ranucci et sa première maîtresse. Ainsi l'un des épisodes les plus touchants de la vie familiale de Christian, et qui témoignait à la fois d'une enfance entourée de tendresse et d'une adolescence épanouie sentimentalement et physiquement, cet épisode lui-même était détourné pour servir à conforter la légende.
Nous supposons que la deuxième femme dont le capitaine Gras pensait sincèrement qu'elle sortait d'un bordel niçois n'était autre qu'Héloïse Mathon, qui suivit la deuxième journée du procès assises à côté de Monique. La méprise serait compréhensible car même si cela ne fut pas dit explicitement à l'audience, la rumeur courut dans le public et sur les bancs de la presse que la mère de Ranucci était une ancienne putain. Un journaliste allait même l'écrire en y trouvant une explication pertinente des dérèglements de l'accusé. Nous avons dit l'origine de cette rumeur. La police, on le sait, tient à jour ses registres de la prostitution : si Mme Mathon s'était livrée à cette coupable activité, la trace en eût été facilement retouvée dans les archives. Mais une rumeur n'a point besoin d'être fondée du moment qu'elle trouve un climat favorable à son épanouissement. une mère abusive et de surcroît débauchée expliquait admirablement la sexualité difficile du fils. Si ce dernier avait partagé la couche maternelle jusqu'à l'âge de dix-neuf ans, on comprenait qu'il en vînt à s'intéresser aux filles impubères.
Assise au milieu du public, Héloïse Mathon offrait au demeurant un saisissant spectacle. Tout de sombre vêtue comme si elle portait déjà le deuil, chapeautée de noir, un foulard à dominante noire par-dessus son chapeau, le regard dissimulé par d'énormes lunettes noires, portant elle aussi une croix au revers de son manteau, la mère de l'accusé semblait s'être ingéniée à créer une impression bizarre. Micheline Théric l'aperçut dès son entrée dans la salle d'audience et, stupéfaite, se demanda : "Mais qui est donc cette personne étrange ?" L'étonnant appareil vestimentaire de la mère, qu'elle trouvait personnellement très bon genre, suscita un malaise aussi profond, quoique d'un ordre différent, que le complet bleu pétrole du fils et sa croix d'évêque, de sorte que toutes les conditions étaient réunies pour avérer le portrait psychologique tracé par le président Antona et considéré par les chroniqueurs judiciaires comme l'unique planche de salut d'un accusé en péril de mort.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 22 Nov - 20:05

Mais Christian déchira sèchement l'esquisse. Il refusa de s'y reconnaître et il devait le faire s'il était de bonne foi puisque l'image était inexacte. On ne peut pas attendre d'un garçon élevé dans un bar-restaurant placé au bord d'une route nationale qu'il estime avoir été "soigneusement tenu à l'écart des réalités de la vie", ni qu'il admette son ignorance ou son insatisfaction sexuelle quand il a été dépucelé à seize ans par une fille aimante et aimée, et qu'il n'a point cessé depuis d'avoir des rapports très satisfaisants avec diverses jeunes femmes. Sportif accompli, maniaque de la vitesse, rescapé de cent bûches lors de ses moto-cross de fortune, Christian Ranucci ne pouvait guère s'identifier à la poule mouillée couvée par sa mère que le président Antona croyait avoir dénichée, de même que le caporal Ranucci, qui menait la vie dure à ses supérieurs, faisait volontiers le mur et savait pousser le coup de gueule pour intimider les jeunes recrues, devait forcément trouver peu adéquate l'image d'un benêt éperdu d'émotion dès qu'on le sortait du jupon maternel.
Plus extraordinaire était encore le fameux : "C'est la première fois de sa vie que Christian passait la nuit hors de la maison" que la malheureuse mère ressassait depuis deux ans pour bien séparer son fils des loubards et blousons dorés hantant les nuits azuréennes. Un garçon accomplissant son service militaire couche pendant un an hors de chez lui, et Christian avait vagabondé seul en pays étranger au cours de permissions de fin de semaine trop brèves pour lui permettre de rallier Nice. Il avait aussi tenu le bar du "Rio Bravo" pendant plusieurs mois tandis qu'Héloïse Mathon était à Nice, et l'on admettra que cette activité est de celles qui débrouillent un jeune homme et lui ouvrent les yeux sur les "réalités de la vie". Deux semaines avant le crime qui lui était reproché, il avait enfin quitté sa mère pour un stage professionnel de trois jours à Sorgues. L'impression d'ensemble est donc exactement inverse de celle accréditée par la presse et reprise par le président : à vingt ans, Christian Ranucci avait eu des expériences plus précoces et plus émancipatrices que beaucoup de garçons de son âge. Cela ne signifie pas que son enfance ait été exempte d'incidents traumatisants ni qu'elle n'ait pas baigné dans un certain climat peu ordinaire, mais que le portrait de lui-même proposé à Ranucci était si manifestement erroné qui'l devait en toute bonne foi le récuser.
Il le fit sans ménagement, jugea superflu de coopérer à une approche paisible et plus exacte de sa personnalité, manifesta au contraire une agressivité inlassable, une morgue souveraine, cognant du point pour marquer son exaspération ricanant avec mépris quand les propos du président lui paraissaient relever d'une imbécillité plus signalée. Il en fit tant et tant que beaucoup le virent au bord de l'outrage à magistrat. Le public massé au fond de la salle, d'abord stupéfait, gronda de colère à plusieurs reprises : personne ne s'était attendu à voir dans le box un chat sauvage hérissé et crachant sa hargne. Ranucci ne jouait pas le jeu. Il refusait son rôle, qui était de payer pour la mort de Marie-Dolorès Rambla et de Philippe Bertrand. Sur les bancs de la presse, on considérait avec commisération et un début d'exaspération cet accusé acharné à sa propre perte.
Un chroniqueur écrivit : "Se rend-il compte qu'il vient de commettre sa première lourde erreur en refusant la pitié des hommes ?"
Christian Ranucci ne quêtait pas la pitié : il exigeait la justice. Il n'était pas venu à Aix pour écouter des calembredaines sur sa personnalité intime et le type de rapport qu'il avait avec sa mère, mais pour que fût proclamée son innocence. Sourd à la rumeur hostile montant du fond de la salle, aveugle à l'agacement des journalistes assis en face de lui, il avait réussi en moins de deux heures à décupler la haine et à susciter l'irritation, n'en avait cure, et attendait avec une impatience évidente que le président en vînt aux faits.
Ce fut catastrophique.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 22 Nov - 20:58

"Qu'avez-vous à dire sur votre sortie de la Pentecôte ?
- Après trois jours de libre, j'avais envisagé de visiter l'arrière-pays, le Var, et même l'Italie jusqu'à Gênes.
- Votre mère a refusé de partir avec vous : pourquoi ?
- Elle trouve que je roule trop vite. Elle a eu peur.
- Vous êtes parti au hasard ?
- Oui, au hasard. J'ai visité Salernes, je suis passé par Aix et je suis arrivé à Marseille en fin d'après-midi, le dimanche. Là, j'ai garé ma voiture sur le Vieux-Port et j'ai fait les bars du quartier de l'Opéra. J'ai beaucoup bu. Quand je suis reparti, le lendemain matin, j'étais à moitié ivre. J'ai roulé et, arrivé au "stop" sur la route nationale, j'ai senti un choc épouvantable. Je n'ai rien compris. Après, c'est le noir. Je me suis retrouvé embourbé et j'ai essayé de m'en sortir en mettant des branches coupées sous mes roues. Ca n'a pas marché, alors je suis parti à la recherche d'une maison pour téléphoner et j'ai trouvé M. Rahou, qui m'a aidé à me désembourber avec son patron. Il m'a invité ensuite à prendre le thé et je suis reparti à Nice."
Le président Antona considère l'accusé avec un étonnement patent :
"Voyons, voyons, ça ne concorde pas. Réfléchissez, Ranucci. Ne vous souvenez-vouspas d'avoir passé la nuit à Salernes et non à Marseille ? Rappelez-vous ; vous avez déclaré que vous aviez dormi à Salernes dans votre voiture...
- Les policiers voulaient à toute force me faire dormir à Salernes, alors, bon, j'ai dit que j'avais dormi à Salernes.
- Cette ivresse dont vous nosu parlez, c'est nouveau. Vous n'y avez jamais fait allusion auparavant. Pourquoi n'en avez-vous pas parlé aux policiers ?
- J'en ai parlé, bien sûr, mais ça n'a servi à rien...
- Pourquoi ?
- Ecoutez, Monsieur le Président, reprenons par ordre chronologique sinon on ne s'y retrouvera pas."
Ce fameux ordre chronologique, Ranucci allait inviter à plusieurs reprises, et sur le ton le plus sec, le président Antona à s'y conformer, comme s'il savait mieux que personne - en tout cas mieux que son interlocuteur - la manière dont un interrogatoire d'assises doit être conduit.
"Vous avez pris la fuite, après la collision...
- J'avais peur pour mon permis. Et j'avais autre chose à faire que d'aller passer la nuit à Marseille à ergoter sur un accident minable avec un commissaire de police nommé Alessandra. Je devais me lever de bonne heure, le lendemain.
- Peut-être, mais vous commettiez un délit de fuite.
- Absolument pas. Je me suis arrêté plus loin. C'est là que j'ai perdu conscience. D'habitude, je bois de l'eau minérale mais je me biture une fois tous les six mois. C'est permis, non ?
- Je répète ma question : pourquoi n'en avez-vous pas parlé aux policiers ?
- Mais puisque je vous dis que je leur en ai parlé !
- Je ne comprends pas. Où avez-vous commencé à boire ?
- A Salernes. Ensuite, dans les bars du quartier de l'Opéra. j'avais aussi une bouteille de whisky dans ma voiture : on l'a retrouvée vide. J'ai bien le droit de me noircir comme tout le monde une fois de temps en temps...
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 22 Nov - 21:45

- Qu'avez-vous fait à Marseille, lelundi matin ?
- Je me suis promené un peu et j'ai repris ma voiture.
- Expliquez-nous ce dessin que vous avez fait devant les policiers parès votre arrestation...
- Je ne m 'en souviens pas.
- Voyons, Ranucci, vous avez fait vous-même un croquis des lieux où a été enlevée Marie-Dolorès. Tenez, le voici...
- Ah ! oui... Je m'en souviens, mainteant. Je l'ai fait, ce plan. Mais si je l'ai fait et signé, c'est parce qu'on m'y a forcé.
- Qui ça, "on" ?
- Les policiers, pardi ! Ecoutez, je vous répète qu'on n'en sortira pas si on ne suit pas l'ordre chronologique..."
Dialogue de sourds. Personne n'y comprend rien, à commencer par le président Antona qui conserve un sang-froid remarquable et une patience digne d'éloge face à un accusé teigneux contestant le dossier en bloc et jusque dans ses détails les plus anodins. Car ce qui suffoque, c'est l'incohérence de Ranucci, son acharnement à nier par exemple qu'il ait passé la nuit à Salernes, et non point la proclamation hargneuse de son innocence. Le lecteur doit savoir qu'un accusé revenant sur ses aveux et affirmant son innocence à l'audience ne constitue pas un phénomène exceptionnel pour un vieux routier des prétoires. Le retournement est au contraire si banal qu'il est reçu avec un scepticisme blasé. De même, un avocat peut fort bien, à l'occasion de sa première rencontre avec son client, entendre celui-ci regretter vivement son crime, et le retrouver quelques mois plus tard révolté à la perspective q'un jury pourrait commettre l'iniquité de le trouver coupable. La condamnation elle-même ne fait pas toujours démordre le condamné de son illusion, sincère ou non : à interroger les détenus, les prisons seraient peuplées d'innocents. Si les malfaiteurs professionnels jugent assez souvent la comédie superflue, elle est courante et vécue avec une totale authenticité chez les criminels d'occasion victimes d'un moment d'égarement, d'une pulsion incoercible, et pour lesquels le retour à l'équilibre psychique rend littéralement inconcevable qu'ils aient pu commettre un acte dont l'horreur les révulse. Christian Ranucci, dans l'hypothèse de sa culpabilité, appartenait à cette catégorie et l'expert psychologue, Myriam Colder, avait jugé sa bonne foi probable quand il lui avait déclaré ne conserver aucun souvenir de l'acte qu'on lui reprochait : c'était le résultat d'un "réflexe auto-défensif inconscient". On sait que Christian Ranucci avait en fin de compte acquis la certitude de son innocence en fonction d'éléments matériels très précis (la découverte par sa mère de nouveaux témoins), mais tout le monde l'ignorait à Aix, hormis ses avocats et quelques journalistes, de sorte que la cour et les chroniqueurs, habitués au phénomène de l'innocence auto-suggérée, pouvaient à bon droit conclure que l'accusé leur en offrait, dans son style bien particulier, une nouvelle démonstration.
Mais pourquoi se battre avec pareille ténacité sur des détails secondaires, sans rapport direct avec le crime ? Dans quel but voulait-il faire accroire qu'il avait passé la nuit à Marseille et non plus à Salernes ? Si c'était pour fonder sa thèse de l'ivresse - inédite, alle aussi -, la manoeuvre était superflue car on peut boire à Salernes tout autant qu'à Marseille. Et pourquoi les policiers de l'Evêché auraient-ils éprouvé le besoin de lui faire passer des aveux aberrants sur un épisode dénué d'importance ? Jean-François Le Forsonney, pourtant bien disposé à l'égard de son client, se posait depuis bientôt deux ans ces irritantes questions. A Aix, elles portèrent à son comble l'exaspération de ceux qui étaient convaincus de la culpabilité ; non seulement Ranucci mentait, mais il mentait avec une insupportable effronterie. "Nous prend-il à ce point pour des imbéciles ?" allait écrire un chroniqueur. Quant à ceux dont l'opinion n'était pas faite, et parmi lesquels on compte par principe le président Antona, ses deux assesseurs et les neuf jurés, l'évidence du mensonge sur le secondaire devait obligatoirement induire l'extrême probabilité du mensonge sur le principal. On n'en était pas encore arrivé à l'évocation du crime que l'accusé avait déjà perdu tout crédit.
L'inexorable enchaînement de malentendus s'allongeait ainsi d'un maillon essentiel, meurtrier, d'une injustice à serrer le coeur, car Christian Ranucci disait vrai dans l'instant même où personne n'aurait osé parier sur sa sincérité ; il avait bel et bien passé à Marseille la nuit du 2 au 3 juin 1974.

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Jeu 23 Nov - 21:54

Nous l'avons appris du commissaire Alessandra.
Une promotion flatteuse l'a installé dans le bureau attenant à celui du préfet de police de Marseille. Nous l'y rencontrâmes le 15 février 1978. Son accueil fut courtois et même cordial. Le visage rond, le teint mat, affichant une placidité inébranlable. Gérard Alessandra est à l'opposé du style cow-boy que certains de ses anciens collègues de l'Evêché cultivent soigneusement.
Nous n'avonsp as eu cependant le sentiment d'avoir en face de nous un Français moyen.Le commissaire, faisant preuve d'un rare esprit de coopération, commença par nous proposer le récit de l'identification du cadavre de sa petite fille par Pierre Rambla : ce devait être à son avis l'une des grandes scènes du livre que nous projetions d'écrire.
Il l'évoqua avec talent et sensibilité. Son alacrité de conteur devait pourtant s'effilocher au fil des questions, dont beaucoup parurent l'étonner, comme s'il les jugeait de peu d'intérêt pour un auteur se donnant à tâche d'écrire une grande tragédie humaine.
Au bout d'une heure d'entretien, le commissaire Alessandra nous dit sur un ton mémorable qui n'était pas d'un Français moyen : "Je vois que c'est une affaire que vous connaissez très bien." Mais la certitude d'avoir en face de lui un interlocuteur informé, bien loin de l'encourager à approfondir la discussion sembla l'inciter à mettre un terme à l'entretien.
C'est là une impression toute subjective et le fait est que le commissaire Alessandra nous avait déjà consacré un temps substantiel.
Comme nous le disions, peu après son évocation de la scène dramatique de l'identification, notre perplexité quant à l'emploi du temps de Ranucci la veille de l'enlèvement, il répondit d'une voix posée, sur le ton de l'évidence :
"Il était à Marseille.
- A Marseille ? Mais comment le savez-vous ?
- Nous le savons de façon certaine, parce qu'il a eu un accident de la circulation le dimanche en fin d'après-midi. Il a renversé un chien dans le quartier Saint-Marcel. Le propriétaire du chien et lui ont échangé leurs identités pour les problèmes d'assurance.
- Ranucci était seul ?
- Je le suppose, sinon le propriétaire du chien nous l'aurait signalé. D'après sa déposition, Ranucci était seul dans la voiture.
- Mais comment se fait-il que ce témoignage n'ait jamais été évoqué ?
- Parce que le propriétaire du chien s'est manifesté assez tardivement. L'instruction était terminée.
- Il s'est manifesté avant le procès ?
- Oui, avant le procès, mais après la clôture de l'instruction."
Simple détail que cette nuit passée à Marseille et non à Salernes ? On verra bientôt qu'il s'agit en fait d'une brèche capitale dans la thèse de l'accusation.
Au moment où nous sommes, on se bornera à constater que Christian Ranucci, criant la vérité, donne à la cour, au jury et à l'assistance l'image d'un menteur effronté, et que l'homme qui pourrait d'une seule phrase apporter la preuve de sa sincérité - le commissaire Alessandra - se trouve à quelques mètres de la salle d'audience, dans la pièce ou attendent les témoins.
Las de cet interrogatoire qui dégénérait en dialogue de sourds, le président Antona prit dans le dossier les procès-verbaux des aveux passés par l'accusé à l'Evêché, le 6 juin 1974, puis devant le juge d'instruction, et en donna lecture.
L'impression fut terrible. Tout devenait clair, logique, précis. "Cette fois, aucun détail ne manque", devait écrire un journaliste, traduisant bien le soulagement intellectuel qu'apportait à chacun ce brutal coup de projecteur dans l'obscur embrouillamini entretenu jusqu'alors par Ranucci. En même temps, la certitude de la culpabilité devenait écrasante. Un homme parle à la première personne et dit : "J'ai tué"; il s'accuse du plus horrible des crimes ; il donne des détails : "Je vous précise que j'ai dû aider la petite à grimper le talus", "Je l'ai empêchée de crier en lui serrant le cou avec ma main gauche" - pas n'importe quelle main : la gauche ; il donne d'un acte insensé un récit cohérent, sans faille apparente, tout imprégné du sentiment horrifié de sa propre monstruosité. Puissance irrésistible de l'aveu ! Puissance qu'on dirait presque surhumaine puisque la lecture d'un procès-verbal d'aveux déclenche insidieusement le même processus de conviction et entraîne malgré qu'on en ait à une semblable suffocante certitude, alors pourtant que ces aveux ont été reconnus aberrants, que la justice les a solennellement déclarés non fondés, que le véritable auteur du crime a été retrouvé depuis et confondu...
Il y eut des temps forts. Le président montra les lanières de cuir tressées en forme de martinet qui se trouvaient sur la table des pièces à conviction.
Ranucci répéta son explication : il avait fait cela pendant son service militaire en Allemagne ; c'était une sorte de scoubidou. Mais la police avait demandé à cinq ou six de ses camarades de régiment s'il était dans leurs habitudes de s'adonner à ce délassement ; tous avaient répondu par la négative, ajoutant qu'à leur connaissance, des lanières de ce genre n'étaient en vente ni au foyer du régiment, ni dans les magasins de Wittlicht. La mode des scoubidous était d'ailleurs passée depuis longtemps.
Le pantalon bleu figurait aussi parmi les pièces à conviction. Les experts avaient déterminé que le sang dont il était souillé par endroits appartenait au groupe A, c'est-à-dire au même groupe que celui de Marie-Dolorès Rambla. La défense marqua ici un point. Quelques jours avant le procès, Paul Lombard avait eu l'excellent idée de faire déterminer à quel groupe sanguin appartenait son client : c'était le groupe A. Le président objecta que l'accusé avait dit au juge d'instruction : "Avant que l'enfant ne soit égorgée, mon pantalon était propre." Ranucci intervint : "Je me suis fait une blessure au genou au moment de l'accident ; elle a saigné." Une blessure ? C'était nouveau, cela... Pourquoi n'en avait-il pas parlé aux policiers ? L'avocat général Viala rappela que le docteur Vuillet, qui avait examiné l'accusé au terme de sa garde à vue, n'avait relevé sur lui aucune blessure. La défense objecta que le certificat médical mentionnait "une plaie chronique de la face antérieur de la jambe droite, à l'union du tiers moyen et du tiers inférieur, mesurant quinze millimètres de diamètre environ". Une plaie chronique était-elle une blessure ? Pouvait-elle être à l'origine des taches relevées sur le pantalon bleu ? On poserait la question au docteur Vuillet quand il viendrait à la barre. Mais Paul Lombard marqua un nouveau point avec un rappel à la chronologie : "Le pantalon bleu, dit-il en substance, a été trouvé dans le coffre de la voiture de Ranucci, ainsi que le martinet, ou ce qu'on nomme ainsi. Quand le commissaire Alessandra et ses hommes ont-ils saisi ce vêtement et cet objet ? Le 5 juin en fin de soirée. Ranucci était rentré à Nice depuis plus de quarante-huit heures. Est-ce qu'un coupable ne se serait pas débarrassé immédiatement du pantalon et du prétendu martinet ? Les aurait-il laissés dans son coffre pendant deux jours, à la merci de la première fouille ? Evidemment pas ! J'estime que cette chronologie est très importante."
L'arme du crime. Le président Antona prit le couteau à ouverture automatique, appuya sur le bouton libérant la lame, et fit circuler l'arme parmi les jurés. L'unique femme du jury la saisit entre deux doigts, comme si elle craignait de se brûler, et la passa sans la regarder à son voisin. Celui-ci, robuste et moustachu, en éprouva le tranchant sur son pouce, du geste machinal d'un homme s'apprêtant à trancher dans une miche de pain.
"Ce couteau tahcé de sang, dit le président, on l'a retrouvé grâce aux indications que vous avez données aux policiers...
- C'est faux !
- Il est bien à vous ?
- Négatif !"
Ce "négatif" tiré du vocabulaire d'un servie militaire encore tout frais, Ranucci l'a lancé avec violence, avec assurance, avec une conviction communicative.
Dans la salle, quelques-uns de ceux qui n'ont pas cru un mot de ses explications confuses sur sa nuit à Marseille en seront impressionnés. Or, il ment. Le couteau est à lui. Jean-François Le Forsonney, au cours de leur ultime examen du dossier, lui avait annoncé que ce couteau serait une pièce maîtresse dans l'arsenal de l'accusation. "Je n'y peux rien avait répondu Christian. Ecoutez, si vous me dites que je dois prétendre qu'il n'est pas à moi, je dirai qu'il n'est pas à moi. Mais ce ne sera pas vrai. Il est à moi." L'avocat avait expliqué qu'en sa qualité d'auxiliaire de la justice, il ne pouvait en aucun cas conseiller à un client de mentir à ses juges : c'était à Ranucci lui-même de se déterminer en conscience.
Les égratignures constatées sur les mains de l'accusé, et que le commissaire Alessandra vait immédiatement remarquées lorsqu'il était allé prendre livraison de Ranucci à Nice, furent évoquées par le président Antona : "Voyons, Ranucci, vous avez reconnu devant la police que vous vous les étiez faites en coupant des branches d'épineux pour dissimuler le cadavre de Marie-Dolorès. Et vous avez répété votre explication devant le juge d'instruction... Vous ne pouvez tout de même pas nier l'avoir déclaré..."
L'accusé répondit qu'il avait coupé des branches et utilisé un vieux morceau de grillage pour tenter de désembourber sa voiture ; M. Guazzone et M. Rahou l'avaient l'un et l'autre constaté. Il s'était égratigné les mains de cette façon. L'explication parut plausible. "Mais ceci encore, enchaîna le président, que vous avez dit devant le juge d'instruction : "J'affirme que mes intentions étaient honnêtes lorsque j'ai pris l'enfant... J'ai emmené la petite fille se promener avec moi par sympathie... Si j'ai fait faire plusieurs kilomètres à l'enfant à bord de ma voiture, c'est parce qu'elle était contente de se trouver en voiture." Eh bien, Ranucci, tout cela ne vous dit plus rien, aujourd'hui ? Ce sont vos dépositions que je viens de lire... Des dépositions que vous avez faites et que vous avez signées !"
Blême, les machoires crispées, Christian lança : "J'ai été torturé." Et l'auditoire médusé entendi un récit stupéfiant de son interrogatoire à l'Evêché. Dès son arrivée, les policiers avaient commencé à frapper à main nue, puis le commissaire Alessandra avait empoigné une matraque en caoutchouc - "qu'il ne s'avise pas de le nier, tout à l'heure, ou alors..." - et tandis que deux jeunes inspecteurs maîtrisaient le prisonnier, il lui avait martelé le crâne à un rythme régulier, sans appuyer ses coups mais en frappant toujours au même endroit. Après plusieurs minutes (dix, vingt ? difficile à dire) le crâne formait caisse de résonance ; on avait l'impression que le cerveau se liquéfiait, on se sentait devenir fou et c'était une sensation effrayante, bien plus difficile à supporter que la douleur physique, laquelle restait mesurée car les coups n'étaient pas délivrés avec violence : c'était leur répétition et leur localisation qui les rendaient efficaces. Cette torture, précisa l'inculpé, s'appelait le "supplice vietcong" et il supposait qu'elle avait été importée du Vietnam en Algérie, où avait travaillé le commissaire Alessandra. La seule différence était qu'on se servait en Indochine d'un morceau de bambou alors que le commissaire usait d'une matraque en caoutchouc.
Il y avait eu plusieurs séances de ce genre au cours de la longue nuit du 5 au 6 juin. Son tortionnaire, selon Ranucci, était commodément assis sur le rebord de son bureau. Il choisissait chaque fois un nouvel emplacment du crâne et adoptait un rythme différent. La sensation de folie devenait épouvantable.
A un moment, il avait même eu l'impressions que sa matière cervicale s'écoulait par une fissure de sa boîte crânienne. Tout en frappant à cadence régulière, la commissaire harcelait sa victime de questions, lui répétait sans cesse qu'il avait tué une petite fille, que ses hommes avaient toutes les preuves, que six témoins l'avaient vu, soit enlever l'enfant, soit l'entraîner dans le fourré où le cadavre avait été ensuite retrouvé. Six témoins ! Ils seraient là au matin et confondraient Ranucci. Toute dénégation était superflue, absurde. Mais comme son prisonnier s'obstinait à nier, le commissaire Alessandra était passé du "supplice vietcong" au "supplice de l'acide". Les inspecteurs avaient baissé le pantalon de Ranucci, exposé son sexe, et le commissaire, tenant de la main gauche un flacon rempli d'un liquide transparent, de la droite un compte-gouttes, avait laissé tomber sur le sexe quelques gouttes d'un acide dilué qui brûlait horriblement.
Telles étaient, selon l'accusé, les conditions dans lesquelles on l'avait contraint à l'aveu d'un crime qui'l n'avait pas commis. Hébété, rendu quasi inconscient par le matraquage du commissaire Alessandra, il avait fini par craquer après dix-neuf heures d'un interrogatoire qui n'avait été en fait qu'une longue séance de torture entrecoupée de pauses au cours desquelles on lui répétait sans cesse : "Toutes les preuves ! Six témoins !"
Les avocats de la défense s'efforçaient de ne pas laisser transparaître leur surprise. Christian leur avait dit qui'l avait été sérieusement tabassé" à l'Evêché mais il n'avait jamais évoqué un supplice aussi caractérisé que celui de l'acide.
Le président Antona marqua de l'étonnement :
"Vous avez été examiné par un médecin à la fin de votre garde à vue ; il n'a pas remarqué la moindre trace de coups...
- C'était pourtant visible. J'avais la tête tout enflée. S'il avait voulu le voir, il l'aurait vu !
- Mais pourquoi n'avez-vous rien dit au juge d'instruction quand vous avez été conduit dans son cabinet ? C'était le moment ou jamais de vous plaindre des sévices que vous prétendez avoir subis.
- Le juge le savait bien. Je vous dis qu'il suffisait de me regarder? J'avais un oeil au beurre noir, suite aux gifles, et la tête cabossée.
- Le fait est que vous avez confirmé devant le juge les aveux que vous aviez passés devant la police - et il ne peut être question de sévices à ce moment-là. Ces aveux, vous les avez répétés une fois de plus devant le psychiatre venu vous examiner aux Baumettes. Là non plus, vous n'avez pas fait la moindre allusion à des tortures que vous auriez subies.
- On m'avait fait croire que j'étais coupable. On a créé autour de moi une ambiance culpabilisante. Après, ila bien fallu que je cherche les preuves de mon innocence. Mais quand j'ai voulu les exposer au juge, elle m'a foutu à la porte ! Ce n'est pas moi, l'assassin de la gamine. Nos routes se sont croisées, voilà tout, et je n'y peux rien !"
L'interrogatoire était terminé.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 24 Nov - 19:04

PREMIER témoin cité par l'accusation, le professeur Sutter prit place à la barre. Titulaire de la chaire de psychiatrie de la faculté de médecine de Marseille, chef de service à l'hôpital de la Timone, le professeur Sutter est un homme grand et sec, au visage austère, parlant d'une voix feutrée, impressionnant à force de modestie. Marcel Pagnol, malgré tout son talent, n'aurait certainement pas réussi à le caser dans sa trilogie marseillaise.
Sa déposition fut écoutée avec une attention extrême. Après la pénible impression qu'avaient laissée l'interrogatoire de l'accusé, ses foucades incohérentes et sa détestable agressivité, chacun attendait de l'expert psychiatre qu'il apportât la clef d'un personnage aussi déconcertant, et ceux qui s'obstinaient envers et contre tout à espérer un verdict de vie pensaient que le sort de Ranucci était désormais suspendu au diagnostic qui tomberait des lèvres minces du témoin. Mais celui-ci ne pouvait que répéter les conclusions qu'il avait signées avec ses deux confrères : l'accusé ne souffrait d'aucune anomalie mentale et n'était pas en état de démence qu moment des faits.
Il fit du déroulement des événements un exposé en tout point conforme au rapport. Christian Ranucci, en proie à un émoi sexuel dont il n'était peut-être pas conscient, avait été submergé par une vague émotionnelle au terme d'une série d'incidents successifs : insistance de Marie-Dolorès à être ramenée chez elle, collision avec la voiture de Vincent Martinez, poursuite lancée par les Aubert, cris de l'enfant qui risquaient de le faire découvrir. Au terme de ce processus émotionnel cumulatif, il avait "littéralement perdu le contrôle de ses actes" car "l'émotion, portée au paroxysme, submerge la conscience et libère les instincts les plus primitifs".
Cette explication quasi mécaniste déçut profondément l'avocat de la partie civile, qui songea : "L'inconscient est complètement évacué." Quelques mois plus tard, profitant d'une grippe pour lire les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, il y découvrirait une théorie des paliers émotionnels exactement conforme à celle qui avait été exposée à propos de Ranucci - rien n'avait donc changé, songerait-il, au moins pour le professeur Sutter, depuis le dix-huitième siècle...
Si M. Sutter bannissait l'inconscient, certains en avaient hardiment tenté l'exploration. Un psychanalyste, contacté par L'Express, et disposant pour tout matériau d'une interview d'Héloïse Mathon, avait délivré un diagnostic se basant principalement sur l'"image du père" imprimée dans l'esprit de Christian : "Un violent, qui rouait de coups sa femme jusqu'à la défigurer, menaçait d'enlever son fils et de lui faire subir des sévices et, en même temps, bénéficiait de l'impunité (condamnation légère, responsabilité atténuée). Or, ce n'est pas, selon l'analyse freudienne, une coïncidence si Christian a commis son crime peu après son retour du service militaire (toujours considéré comme un rite d'initiation au monde adulte), et son entrée dans la vie active, au cours du week-end où, pour la première fois, sa mère l'autorisait à découcher... Christian a peut-être inconsciemment mis en actes, pendant ce premier week-end de "liberté", ce contre quoi il avait toujours été prévenu et protégé : il enlève une enfant alors que sa mère l'a durant toute son enfance mis en garde contre le risque de kidnapping. Il tue et défigure Marie-Dolorès comme M. Ranucci père a défiguré sa mère et aurait pu le tuer et le défigurer si sa mère n'avait été là pour le protéger."

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 24 Nov - 20:27

Deuxième explication psychanalytique : "Ranucci a été abandonné par son père, haï par lui. L'image paternelle est donc, sinon inexistante, du moins terriblement négative. Or, personne ne peut vivre sans une image paternelle. Pour accepter son père, l'attitude de son père, le délaissement par le père, la haine du père, il faut donc que lui, Christian Ranucci, devienne coupable à sa ressemblance : de là le rapt et le crime, qui justifieront le père."
Troisième explication psychanalytique : "Ranucci a été élevé dans la psychose du rapt paternel, ce qui a entretenu en lui une angoisse intolérable. Il lui faut donc, pour liquider une bonne fois cette angoisse, démontrer - se démontrer - qu'on peut parfaitement prendre un enfant, l'emmener en promenade et le ramener sans qu'aucun drame ne se soit passé. Voilà pourquoi il enlève Marie-Dolorès. Et tout se serait bien terminé pour elle et pour Ranucci si l'irruption inopinée de Martinez, puis des Aubert, n'avait grippé ce processus intime dont le déroulement paisible excluait évidemment l'intrusion de tiers. La réaction meurtrière de Ranucci s'explique par l'incompatibilité radicale entre son projet - une promenade sans histoire liquidant son angoisse - et le jugement négatif que ne manqueraient pas de porter des tiers sur la présence à ses côtés d'un enfant enlevé frauduleusement.
Les deux dernières explications partent de postulats radicalement opposés : dans l'un des cas, Ranucci doit tuer pour justifier l'image paternelle en la rejoignant dans le meurtre : dans l'autre, il doit au contraire ne pas tuer pour démontrer que cette image est fausse. Or, ces deux explications sont livrées par le même spécialiste, ce qui nous laisse dans une perplexité déférente. L'acte imputé à Ranucci n'est-il pas à ce point massif et d'une telle richesse psychanalytique qu'il permettrait les variations les plus diverses, les interprétations les plus contradictoires ? Dans le jeu de meccano psychologique, n'est-ce pas une pièce à usages multiples si commode qu'elle autoriserait les constructions les plus disparates ? Nous nous demandons si un tel passe-partout ne permet pas d'ouvrir les serrures de l'inconscient avec une trompeuse facilité...
Toujours est-il que le professeur Sutter n'était pas venu à la barre pour fournir des interprétations psychanalytiques.
Le président Antona lui demanda s'il avait soumis l'accusé au test de Murray - et ce n'était plus tendre une perche à la défense mais lever un bâton pour la frapper. Le professeur Sutter répondit en effet que Ranucci avait manifesté une grande réticence devant ce test "visiblement inquiet de ce qui'l pouvait révéler", et qu'il avait opposé une "technique de défense". Il souligna l'intelligence de l'accusé tout en répétant, conformément au rapport, qu'il avait une personnalité fragile, une sexualité incertaine, mal assurée, et que son émotivité était à coup sûr supérieure à la moyenne. mais il était normal.
Paul Lombard se leva et demanda avec quelque solennité :
"En votre âme et conscience, considérez-vous q'un être normal peut commettre un acte aussi atroce que celui qui est reproché à l'assassin de Marie-Dolorès Rambla ?
- Oui, répondit posément le professeur Sutter.
Patrick Sévy, envoyé spécial du Nouvel Observateur, nota que la défense venait de "marquer un but contre son camp". Cette erreur était insolite de la part d'un avocat aussi expérimenté car les experts psychiatres, s'exténuent depuis des décennies à préciser que leurs classifications ne sont pas celles du public, pour lequel un assassin d'enfant ne saurait être "normal". Le professeur Sutter, développant sa réponse, prit l'exemple du "meurtre de parking" :un automobiliste s'encolère au point d'en tuer un autre, qui lui a subtilisé la place qu'il convoitait.
"Ce phénomène est-il du même ordre que l'acte reproché à Ranucci ? demanda maître Lombard.
- De toute évidence, il ne s'agit pas du même processus. Le "meurtre de parking" procède d'une colère née d'un incident banal. Dans le cas de Ranucci, il y a eu conjonction d'un émoi sexuel et de la peur d'être découvert dans une situation irrégulière."
La défense n'ayant plus de question à poser, le président Antona autorisa le témoin à se retirer.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 24 Nov - 21:17

Quatre ans plus tard, l'étonnement du professeur restait intact : "J'ai été très surpris, nous a-t-il dit, de ne pas être davantage interrogé par les avocats. Je m'attendais à leurs questions, je m'y étais préparé, et je crois que mes réponses auraient pu leur être utiles. Ce n'est que le lendemain, en lisant la presse, que j'ai compris leur attitude : ils avaient choisi de plaider l'innocence. Je dois dire qu'il ne m'était même pas venu à l'esprit que Ranucci pût être innocent. Leur décision m'a énormément surpris, mais enfin il est clair que dans cette optique, l'expertise psychiatrique n'offrait pas d'intérêt pour la défense. j'avais pourtant le sentiment qui'l y avait dans notre rapport tout ce qui'l fallait pour faire obtenir à Ranucci de larges circonstances atténuantes."
Le professeur Sutter est adversaire de la peine de mort.
"Notre" rapport, dit-il. C'est vrai et c'est faux. Le rapport a eu un rédacteur unique, mais les trois experts l'ont signé. Le professeur Sutter n'était pas le rédacteur. Ce dernier, de notoriété publique, ne partage pas ses convictions philosophiques. Et s'il est exact qu'on pouvait trouver dans le rapport des quoi "faire obtenir à Ranucci de larges circonstances atténuantes", le moins qu'on puisse dire est qu'il fallait bien chercher.
Les conclusions écartent toute excuse absolutoire : l'accusé n'était pas en état de démence au moment des faits. A première lecture, la simple atténuation de responsabilité n'est évoquée que pour être aussitôt écartée. Le rédacteur décrit bien le processus émotionnel cumulatif au terme duquel Ranucci aurait tué, mais c'est pour conclure : "Si, au terme de cette accumulation l'inculpé a littéralement perdu le contrôle de ses actes, il pouvait aux stades précédents, mettre fin à cette escalade, d'abord en ramenant plus tôt l'enfant chez elle, puis en s'arrêtant au moment de l'accident, acceptant enfin de prendre ses responsabilités, ce dont il n'avait pas le courage ; enfin en répondant à l'invite de M. Aubert qui l'avait rejoint sur la route."


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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 24 Nov - 22:12

Surprenant discours ! Considérations déplacées ! Les experts sortent ici del eur rôle, qui est d'expliquer, et s'aventurent à juger, ce qui n'est pas de leur compétence. Il ne leur revient pas de reprocher à Ranucci d'avoir manqué de courage à tel ou tel moment, ni d'avoir refusé de prendre ses responsabilités. La cour et les jurés n'avaient pas besoin d'eux pour déterminer que l'accusé avait commis une mauvaise action en enlevant une fillette et qu' s'il s'en était abstenu, ou s'il l'avait ramenée chez elle dès sa première demande, bien des malheurs eussent été évités. Le professeur Sutter nous a dit : "S'il n'y avait pas eu la collision au "stop", j'estime possible et même probable que Ranucci aurait ramené la petite chez elle et qu'elle serait rentrée à la maison sans avoir subi le moindre mal." Au reste, l'avocat général lui-même n'affirmera pas que le meurtre était en germe dans l'enlèvement ; que Ranucci, fuyant après la collision, cherchait un coin tranquille pour tuer l'enfant ; qu'il l'a tirée de sa voiture avec le projet de la massacrer : l'avocat général va dire que Ranucci a chaviré au moment précis où les Aubert arrivaient et où l'enfant criait. Jusque-là, Christian Ranucci était un homme qui avait perpétré un enlèvement et commis un délit de fuite. Ce qu'on demandait aux experts psychiatres, toujours dans l'hypothèse de sa culpabilité, c'était la description du phénomène psychique qui, à cet instant déterminé, avait fait de lui un assassin.
Et le professeur Sutter a ici raison : la défense disposait de ce dont elle avait besoin pour obtenir de larges circonstances atténuantes. Cette défense pouvait sans dommage concéder aux experts qui'l eût été excellent de la part de l'accusé de ne pas enlever une fillette ; puis, l'ayant enlevée, de la ramener chez elle à première invite ; puis, après la collision, de ne pas déguerpir : puis, après l'arrivée des Aubert, d'expliquer à ceux-ci dans quelle situation embarrassante il s'était placé et de solliciter compréhension et indulgence - la défense aurait pu dire qu'elle acceptait à l'avance condamnation pour n'avoir pas agi de la sorte, mais que le point crucial, s'agissant d'un meurtre, était de connaître l'état psychique du criminel au moment du meurtre. Or, le rapport disait - et le professeur Sutter était tout disposé à le confirmer - que Ranucci était en proie à une "émotion portée au paroxysme", "submergeant la conscience", et qu'il avait "littéralement perdu le contrôle de ses actes". L'article 64 ne prévoit pas seulement l'excuse de la démence : il ajoute qui'l n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu a été "contraint par une force à laquelle il n'a pu résister". On aurait sans doute discuté le point de savoir si l'émotion paroxystique décrite par les experts s'identifiait à la force évoquée sans précision par la loi. Mais si les mots ont un sens, un homme qui a "littéralement perdu le contrôle de ses actes" est bien le jouet d'une force irrésistible, un homme dont la conscience est "submergée" ne sait plus ce qui'l fait... Les jurés n'y auraient assurément pas vu une raison suffisante pour absoudre l'accusé de son crime, mais auraient-ils eu le sombre courage de l'envoyer sur l'échafaud ?
On ne pouvait pas plaider cela et l'innocence. Or, s'il n'était pas venu à l'esprit du professeur Sutter que Ranucci pût être innocent, deux de ses avocats en avaient l'intime conviction.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 24 Nov - 23:53

Les assises sont aussi un théâtre et il en est des témoins comme des acteurs ; certains passent la rampe grâce à leur texte ou à leur personnage, les autres viennent donner leur réplique et rjoignent les coulisses dans l'indifférence générale. Diverses sommités médicales marseillaises qui avaient examiné l'accusé à un titre ou à un autre virent ainsi confirmer les observations consignées dans les rapports.
Puis l'huissier appela à la barre le docteur Vuillet, médecin légiste. L'éxécrable coutume française fait de la déposition du médecin légiste un spectacle audio-visuel - et si l'expression peut paraître d'un goût douteux, elle l'est moins que la chose elle-même.
D'une voix sourde, empreinte d'émotion, et tandis que le malheureux Pierre Rambla pleurait en étouffant ses sanglots, le docteur Vuillet dressa l'inventaire des multiples blessures dont était morte Marie-Dolorès. Sa description ne risquait pas de rester abstraite puisque l'illustration s'en trouvait dans le dossier de la cour, avec les effrayantes photos du cadavre prises sur les lieux du crime et lors de l'autopsie.
Pourquoi pas ? Mais il faudrait alors, en bonne justice, montrer aux jurés les photos d'un corps que la guillotine vient de couper en deux.
Ces photos de la victime sont à juste titre le cauchemar de la défense. Pendant l'audience, lorsque le président les fait circuler, on suit leur sillage sur le visage des jurés ; faces soudains crispées, révulsées ; regards tout à coup durcis ; lèvres serrées et mâchoires comme d'un chien qui veut mordre. La défense sait aussi qu'au cours du délibéré, un président répressif saura annuler l'effet des plaidoiries, ou contrebattre l'influence d'un juré tendant à l'indulgence, en sortant opportunément du dossier les accablantes photos.
Le plus absurde est encore que leur tragique efficacité est sans rapport avec le degré de responsabilité du criminel, et même souvent dans un rapport inverse. Un tueur maître de lui, agissant avec un sang-froid absolu, exécutera sa victime d'un unique coup de poignard délivré en professionnel et laissera un cadavre "propre", tandis que le criminel d'occasion, submergé par la passion, s'abandonnera à un carnage dont les photos seront d'une horreur grand-guignolesque. De même, le délai écoulé entre le meurtre et la découverte du cadavre devient-il essentiel à cause de la décomposition plus ou moins avancée des chairs, alors que ce délai ne devrait impliquer ni aggravation ni diminution du châtiment infligé au criminel puisqu'il ne dépends pas de lui. Pour la même raison, il vaut mieux assassiner en hiver qu'en été : les basses températures font le cadavre plus présentable. Les propriétés de l'arme sont enfin capitales et favorisent encore le criminel endurci ; une balle dans le coeur impliquant la décision de tuer vaut mieux que dix coups de bâton distribués peut-être sans volonté homicide délibérée mais qui ne laissent d'un visage qu'une bouillie sanglante. Le poison est supérieur à tout car s'il est bien choisi, la victime offre aux jurés un visage calme et reposé peu susceptible de les bouleverser.
L'unique chance de Ranucci, qui eut toutes les malchances, fut que les photographes de l'Identité judiciaire n'adoptèrent la pellicule couleur qu'un an après son procès.
Des photos de Marie-Dolorès Rambla, nous dirons seulement que les coups portés et la mort elle-même n'ont pu ôter à l'enfant sa grâce puérile, de sorte qu'elles offrent simultanément l'image de la beauté et de l'horreur, et que cela est sans doute plus bouleversant que ne l'eût été une image simplement affreuse. Nous avouerons aussi qu'à notre profonde épouvante, nous n'avons pas pu les regarder une seule fois sans que monte d'une part infâme de nous-mêmes le goût âcre du lynch, le désir violent et irraisonné qui'l y ait un responsable à cela, qu'on le trouve et qu'on l'extermine.
On sut donc comment était morte la petite victime.
Le docteur Vuillet apporta par ailleurs deux précisions précieuses pour l'accusation. D'une part, il n'avait trouvé le 6 juin sur l'accusé aucune trace de blessure susceptible d'avoir saigné le jour du crime ; d'autre part, les taches relevées sur le pantalon bleu imprégnaient l'extérieur du tissu et le sang pouvait donc difficilement provenir de celui qui portait le vêtement.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 25 Nov - 18:03

Ce fut ensuite le tour des enquêteurs et l'huissier appela successivement à la barre le capitaine de gendarmerie Gras, l'un de ses adjoints et l'inspecteur divisionnaire Porte. La salle retient son souffle quand le commissaire Alessandra entra à son tour pour témoigner.
Sa déposition fut précise et placide. Il relata les différentes phases de l'enquête, l'arrestation de Ranucci, son interrogatoire, ses aveux. L'accusé l'écouta sans l'interrompre. Quand le commissaire Alessandra en eut terminé, un flottement sensible régna, comme au théâtre lorsque l'acteur principal oublie la réplique que chacun attend. L'avocat général Viala fit le souffleur alors que le témoin se dirigeait déjà vers la porte :
"Et les sévices ? demanda-t-il. Ces sévices dont s'est plaint Ranucci ; il faut quand même bien en parler !"
Tous les regards étaient fixés sur l'accusé, dont on avait pensé, tant sa hargne avait été grande, qu'il interpellerait spontanément et furieusement ses persécuteurs policiers. Mais il avait laissé témoigner l'inspecteur Porte sans broncher et il fallait que l'avocat général l'exhortât à accuser son principal tortionnaire. L'embarras de ses défenseurs était manifeste pour tous les journalistes. Christian Ranucci lui-même marqua une hésitation infime pas suffisante pour que son crédit achevât d'y sombrer. Puis il se leva et, avec la subite détermination d'un homme qui se jette à l'eau, s'écria :
"Oui, j'ai été torturé ! D'abord, on m'a frappé à main nue. Ensuite, on s'est servi d'un acide dans une petite fiole !"
Le commissaire Alessandra était revenu à la barre. Si sa stupeur était feinte, elle témoignait d'un remarquable talent d'acteur.
"Et la matraque ? continuait Ranucci, tendu vers son adversaire, le visage crispé de haine, la voix sifflante. C'est vous qui la teniez, la matraque ! Vous n'allez quand même pas le nier ?
- C'est faux ! protesta le commissaire, suffoquant et blême de colère.
- Vous avez un drôle de culot !
- Et vous, vous êtes un monstre !"
Curieusement, l'insulte apporta le soulagement qui accompagne toujours le dénouement d'une situation équivoque. Les choses étaient enfin claires. Car si le cri du commissaire Alessandra avait fait mouche et soulevé les applaudissements de la salle, c'est que la presse écrite et audio-visuelle ne cessait depuis des jours et des jours d'accoler l'épithète de "monstre" au nom de Patrick Henry.
Paul Lombard jaillit de son banc en criant, hors de lui : "Vous n'avez pas le droit d'insulter l'accusé !" ; on entendit Ranucci hurler au commissaire cette phrase qui parut folle : "Je briserai votre carrière !" ; pendant quelques secondes, le tumulte fut général ; puis le président Antona imposa le silence et l'accusation comme la défense s'efforcèrent de repriser le voile brutalement déchiré. Maître Lombard évoqua "une France en colère" et en appela à la sérénité de la justice. M. Viala déclara avec dignité qu'il n'entendait "à aucun prix" tenir compte de considérations étrangères au cas de l'accusé, ajoutant que les faits retenus contre celui-ci étaient "suffisamment graves".
C'étaient des mots. Le fait, c'était l'acclamation de l'assistance en entendant l'invective du commissaire ; quelqu'un avait enfin eu le courage de lui nommer sa proie.
Ayant recouvré sa placidité ordinaire, Gérard Alessandra s'employa à démontrer l'inanité des accusations portées par Ranucci :
"Quand nous l'avons ramené à Marseille pour l'interroger, dit-il, l'hôtel de police était rempli de journalistes. Ils étaient massés dans le couloir de mon bureau, juste derrière la porte. Ils ont entendu le crépitement de la machine à écrire mais pas le moindre cri - et pour cause..."
L'inspecteur Porte, resté dans la salle après son témoignage, fit chorus avec son supérieur. La cour pouvait du reste, si elle le souhaitait, entendre un journaliste présent au banc de la presse et qui avait passé la nuit du 5 au 6 juin derrière la porte du bureau ; ce journaliste était disposé à témoigner qu'il n'avait rien entendu qui pût laisser imaginer la moindre violence, et encore moins des tortures. Il s'agissait d'Alex Panzani, de La Marseillaise, qui donna aimablement son approbation.
Le commissaire Alessandra rappela que le docteur Vuillet avait examiné Ranucci à la fin de sa garde à vue et que l'accusé, aussitôt après ses aveux, avait été conduit dans le cabinet du juge d'instruction ; bien loin de se plaindre d'avoir été torturé, il avait confirmé les déclarations faites devant les policiers.
"Nous avons eu en face de nous deux Ranucci, continua le policier. Pendant toute la nuit et toute la matinée, un homme qui admettait avoir eu un accident de voiture au carrefour de La Pomme et s'être enlisé dans la champignonnière, mais qui niait farouchement la présence de l'enfant. Il s'est accroché à ça pendant des heures : personne ne réussirait à prouver qu'il avait une fillette avec lui, parce que ce n'était pas vrai. Et puis, il y a eu le témoignage Aubert... Là, devant les Aubert, vous ne pouviez plus crâner, Ranucci ! Quand ils vous ont dit qu'ils vous reconnaissaient, vous vous êtes effondré, vous avez éclaté en sanglots, vous avez crié : "Je ne suis pas un salaud..." Vous avez vous-même dessiné le plan de l'endroit où vous aviez enlevé Marie-Dolorès Rambla. Et nous vous avons demandé une preuve irréfutable ; le couteau, l'amre du crime, la façon dont vous vous en étiez débarrassé. A cemoment-là, plein de remords, vous nous avez indiqué que vous l'aviez enfoncé d'un coup de pied dans le tas de tourbe, près de la champignonnière. Sans ces précisions, jamais les gendarmes n'auraient pu retrouver le couteau. Et vous avez renouvelé vos aveux devant votre mère elle-même ! Vous avez pleuré, vous lui avez dit : "Maman, pardonne-moi", et cette pauvre femme, effondrée, ne savait que répéter : "Comment as-tu pu faire une chose pareille ?"
Micheline Deville, du Soir, nota : "Ranucci ne répond plus. Cela ne semble plus le concerner. Comme un personnage de Pirandello, cet imaginatif s'est inventé une vérité. Il n'en démordra pas."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 25 Nov - 19:18

Diminuée par l'impression désastreuse qu'avait laissé l'interrogatoire, contrée par les experts psychiatres, accablée par la réaction policière à des accusations de torture que chacun trouvait à présent extravagantes, la défense contre-attaqua en déposant les conclusions visant à faire soumettre Ranucci à une tachographie axiale par le Scanner et à une encéphalographie gazeuse. L'acceptation par la cour entraînerait le renvoi du procès à une autre session des assises.
Paul Lombard eut la parole pour développer sa requête. Elle venait bien tard. On s'étonna, dans l'assistance et sur les bancs de la presse, que l'avocat soulevât l'hypothèse d'une anomalie mentale de son client après que celui-ci eut pendant des heures proclamé son innocence. Certains crurent même que la défense, par une initiative hardie, avait décidé de mener une bataille à front renversé en déduisant l'insanité d'esprit des absurdes et incohérentes prétentions de l'accusé à l'innocence.
Au contraire, maître Lombard fixa d'entrée les limites de sa requête : "Je ne fuis pas le combat. Ne voyez pas dans notre demande une manoeuvre désespérée. Nous plaiderons, le moment venu, l'innocence de Ranucci. Je demande seulement que la justice soit au rythme de la science. Il y a eu des aveux. Les examens que nous sollicitons doivent permettre d'apprécier la valeur qu'il convient d'accorder à ces aveux."
Puis l'avocat s'employa habilement, tel un judoka, à tirer profit de l'immense irritation qu'avait soulevée l'attitude de Christian Ranucci tout au long de la journée : "Vous voyez la défense, dit-il, profondément traumatisée par l'attitude de celui qui est là, derrière elle, dans le box, par ses excès, par son absence totale de contrôle. Mais ce box est un prisme profondément déformant. Le Ranucci que vous voyez n'est pas, ne peut pas être, le vrai Ranucci. Ne le jugez pas sur les apparences. Pour le connaître, vous avez besoin de ces examens que nous vous demandons d'ordonner. Priver l'accusé de cette chance, ce serait porter une grave atteinte aux droits de la défense. posez-vous enfin cette question : et si, après le verdict, le nouvel examen enfin pratiqué révélait des anomalies jusque-là indécelées ?..."
Il en avait été ainsi d'un meurtrier d'enfant, Jean Olivier : une autopsie pratiquée après son exécution avait révélé une coloration suspecte dans un lobe du cerveau.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 25 Nov - 20:12

Le président donna la parole à l'avocat de la partie civile pour ses observations. Cet avocat n'était pas maître Pollak, victime par ricochet de l'affaire Patrick Henry. Les Rambla lui avaient en effet retiré la charge de les représenter au procès, non point à cause de ses prises de position contre la peine de mort, mais après qu'il eut annoncé publiquement, à l'heure où tous les avocats de Troyes refusaient d'assurer la défense du "monstre", qu'il accepterait cette cause désespérée si l'on venait à le solliciter, pour la raison que tout être humain a le droit d'être défendu quelle que soit l'horreur de ses crimes. Cet acte de courage, banal de la part d'un homme qui était le courage incarné, lui avait valu un torrent d'insultes et de menaces si précises qu'on avait craint pour la sécurité de son petit-fils ; les justiciers anonymes, arguant d'une logique singulière, voulaient en effet punir par la mort d'un enfant innocent celui qui prétendait défendre l'assassin d'un enfant innocent. Les parents de Marie-Dolorès n'avaient certes pas versé dans ces aberrations, mais enfin ils avaient ressenti un malaise à la perspective que la mémoire de leur fille serait évoquée par un avocat qui venait de se déclarer prêt à défendre Patrick Henry. C'était de leur part une réaction compréhensible.
Il est rare de rencontrer un jeune homme de vingt-huit ans, avocat frais émoulu du stage, et de savoir aussitôt qu'il connaîtra la grande réussite, égalera bientôt les meilleurs de son temps, rejoindra un jour la lignée des grandes voix qui ont fait l'illustration du barreau français - à moins, bien sûr, que ce jeune ogre amoureux de la vie ne se dévore lui-même d'ici là. Le procès d'Aix, fatal pour l'accusé, allait marquer pour son avocat, Paul Lombard, la plus sévère défaite de sa carrière, et servir de révélateur à l'immense talent de l'avocat de la partie civile, Gilbert Collard.
Il n'était pas le gendre de Pollak, contrairement à ce qui se disait partout, mais il avait avec lui un lien ténu : le grand-père de sa femme avait fait travailler Emile Pollak quand celui-ci s'était inscrit au barreau de Marseille. Gilbert Collard, débutant à son tour dans le dénuement le plus complet, sans relations d'aucune sorte, jugea expédient de rappeler au premier avocat de Marseille les services anciens que lui avait rendus sa belle-famille. C'était quatre ans avant le procès Ranucci.
Emile Pollak le reçut avec bienveillance, évoqua le passé, raconta des anecdotes, et dit au jeune homme qui'l l'aurait volontiers pris avec lui mais qu'il avait malheureusement le plus petit cabinet de Marseille. C'était un mot : la pièce était en effet minuscule. "Si je peux toutefois vous aider, je le ferai volontiers. Où peut-on vous joindre ?" Gilbert Collard, qui ne disposait pas encore d'un bureau, donna en rougissant le numéro de téléphone d'un bar où il avait ses habitudes.
Quelques jours plus tard, le barman lui annonça qu'il devait rappeler d'urgence maître Pollak. Il se précipita sur le téléphone. La secrétaire lui passa le grand maître :
"Allô, ici votre confrère Pollak, entendit le jeune homme avec ravissement (mon confrère Pollak !...) Pouvez-vous me rendre un service ?
- Mais bien sûr ! Tous les services !
- Voilà : je devais plaider lundi aux assises d'Aix mais je ne pourrai pas y aller. Pouvez-vous me remplacer ?
- Bien entendu, répondit Gilbert Collard après une hésitation. Quand puis-je passer prendre le dossier.
- C'est tout le problème : je n'arrive pas à remettre la main sur ce foutu dossier. Ce n'est pas grave. Avez-vous lu Le Voyage au bout de la nuit de Céline ?
- Oui...
- Le dossier, c'est Le Voyage... Vous plaidez pour un chiffonnier qui a tué quelqu'un. C'est un ancien combattant. Il a des décorations mais pas de pension. Il faudra répéter ça dix fois aux jurés : "Des décorations, pas de pension." Vous comprenez ? Voilà votre plaidoirie : "Des décorations, pas de pension."
Gilbert Collard se rendit à Aix, emprunta une robe car il n'en possédait pas, plaida et s'en tira avec une condamnation bénigne à quatre ans de prison.
C'était la première fois de sa vie qu'il plaidait.
Il est assis non loin de Pierre Rambla. Le père de Marie-Dolorès est venu au procès sans sa femme, dont les nerfs n'auraient pas supporté le rappel incessant de la tragédie. Maigre, fluet, cravaté de noir, le teint blême, Pierre Rambla s'efforce de maîtriser la colère qui le dévore depuis l'entrée de Ranucci dans le box. La croix arborée par l'accusé lui est apparue comme une bravade sacrilège ; son insolence, la hauteur avec laquelle il traite la cour, ses grands airs de victime venue demander des comptes - tout cela le suffoque et l'enrage. Pierre Rambla veut désormais la peau de Ranucci, même s'il a accepté que son avocat ne réclame pas la mort. Car maître Collard a été formel : "Je démontrerai sa culpabilité mais je ne demanderai pas sa tête : ce n'est pas mon rôle et je suis de toute façon contre la peine de mort."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 25 Nov - 20:57

Il était aussi contre le complément d'expertise psychiatrique réclamé par la défense : "La demande est tardive et inconvenante, dit-il d'une voix ferme. Si la cour y accédait, elle ferait durer un peu plus longtemps la souffrance de ceux qui attendent dans la dignité, sans haine, que justice soit enfin rendue."
Il est vrai que Pierre Rambla avait trouvé le temps long : il avait même écrit au président de la République pour s'étonner des lenteurs de la procédure et un chargé de mission lui avait répondu qu'on comprenait ses sentiments et qu'on l'assurait d'une entière compréhension.
L'avocat général Viala s'éleva à son tour contre la demande. Il rappela que plusieurs experts avaient examiné l'accusé sans lui trouver la moindre anomalie mentale et s'étonna d'entendre réclamer de nouveau l'encéphalographie gazeuse que la défense avait eu l'imprudence de remettre sur le tapis ; c'était permettre à l'accusateur de stigmatiser les réticences lassantes et hypocrites de Ranucci à propos de cette investigation. M. Viala souligna que les éminents psychiatres préposés à son examen avaient estimé superflue ladite encéphalographie gazeuse et il affirma que rien ne permettait de penser que le Scanner aboutirait à des résultats différents de ceux déjà obtenus. La demande apparaissait donc comme dilatoire et la cour devait la repousser. Mais M. Viala, en bon stratège, ne laissa pas passer l'occasion d'enfonce un coin dans le système de défense à double face adopté par les avocats de Ranucci : "Je trouve surprenant, dit-il, que la défense plaide à la fois l'innocence et les circonstances atténuantes."
La cour se retira pour délibérer. Quelques minutes lui suffirent pour prendre une décision de rejet motivée en une phrase : "Attendu que, en l'état des débats, la mesure d'instruction sollicitée par l'accusé n'apparaît pas indispensable à la manifestation de la vérité."
Le procès continuait.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 26 Nov - 19:14

Le témoignage des Aubert fut l'un des temps forts de la journée.
Alain Aubert fit une excellente impression. Il était vêtu d'un élégant complet sombre, d'une chemise imprimée et d'une cravate claire. Précis, objectif, ce directeur de société toulonnais devait forcément être reconnu comme l'un des leurs par le cadre des assurances, le sous-directeur de banque et le directeur de société siégeant parmi les jurés. Sa femme Aline, qui était venue à Aix en manteau de léopard, fit un peu sensation par l'opulence de sa blonde chevelure tombant bien au-dessous des épaules.
Après leur témoignage, la culpabilité de Ranucci ne faisait plus de doute pour personne. C'était un peu le même phénomène qu'au cours de la lecture des aveux par le président : tout devenait d'une évidence éclatante. Et comment douter de la bonne foi de ce sympathique jeune couple qui avait juré de parler sans haine et sans crainte, et devait le faire d'autant plus facilement que, jeté à l'improviste et sans même le savoir dans une tragédie, il ne connaissait pas l'accusé et n'avait donc aucune raison de l'accabler ?
Paul Lombard intervint et tout changea. Le verbe calme, mais cinglant, l'avocat entreprit un travail de démolition systématique du double témoignage des Aubert. Il leur rappela les extraordinaires variations entre leurs déclarations successives, évoquant ce "paquet" qui était devenu un enfant décrit avec minutie, insistant sur le problème de la portière bloquée, rappelant qu'au cours de leur première confrontation avec Ranucci, les Aubert ne l'avaient pas reconnu.
Pour tous ceux qui n'avaient pas eu en main le dossier, c'est-à-dire pour la quasi-totalité de l'auditoire, ces errements étaient une révélation. On s'agita sur les bancs de la presse. Frédéric Pottecher, dont l'ancienneté et le prestige faisaient un mentor respecté, grommela de sa célèvre voix : "Mais c'est pas possible, des témoignages comme ça !" Jean Laborde, autre grande figure de la chronique judiciaire, fut également sensible à l'efficacité du travail accompli par Paul Lombard. Le néophyte Alain Dugrand aperçut avec un bonheur généreux la possibilité de croire à l'innocence. Perdue au milieu du public, Michelin Théric fut ébranlée et se prit elle aussi à douter de la culpabilité.
L'avocat général Viala se déclara peu gêné par une certaine imprécision dans les témoignages : son expérience lui avait appris à se méfier des témoins trop affirmatifs.
On entendit ensuite Henri Guazzone, le contremaître de la champignonnière, et son employé Mohamed Rahou ; leur déposition fut en tout point conforme à leurs déclarations devant la police et le juge d'instruction. Vincent Martinez répéta qu'il n'avait pas vu d'enfant dans la voiture de Ranucci mais que la scène de la collision avait été violente et brève. M. Pappalardo était venu de Nice raconter la brève disparition de son fils, emmené par un inconnu dans un parking souterrain, et réaffirmer sa certitude que l'accusé était bien l'homme que son fils lui avait désigné le lendemain. Le petit Patrice, qui n'avait pas reconnu Christian dans le cabinet du juge d'instruction n'était pas là pour le dire à la cour et aux jurés.
Mme Spinek vint également confirmer la grande ressemblance entre l'accusé et l'homme qui avait importuné sa fille Sandra. Celle-ci, qui avait formellement nié à l'instruction que Christian fût cet homme, n'était pas là pour le redire, et les avocats de l'accusé n'avaient pas dans leur dossier le précieux titre de permission qui eût confirmé le témoignage de Sandra.
Le processus de conviction s'était remis en marche.Les épisodes Pappalardo et Spinek confirmaient le diagnostic des psychiatres sur la sexualité immature de l'accusé et la trouble attirance qu'exerçaient sur lui les enfants. Avouant son crime, il avait répété plusieurs fois s'être abstenu de tout geste suspect envers la victime, et le petit Pappalardo ne s'était plaint à son père d'aucune atteinte sexuelle ; l'identité de comportement était frappante. Les témoignages sur l'épisode de la champignonnière complétaient enfin le puzzle ; après avoir tué Marie-Dolorès, Ranucci était allé se cacher au fond d'une sombre galerie, et quand il avait été contraint de chercher de l'aide pour en tirer sa voiture, il avait donné de sa présence des explications extravagantes qui n'avaient trompé ni M. Guazzone ni M. Rahou.
Les grandes variations dans les déclarations successives des Aubert ? Le fait demeurait que Ranucci avait craqué en leur présence. Aline Aubert avait décrit la scène avec une assurance dont chacun restait frappé ; "Il niait avoir eu une petite fille dans les bras, il disait que ce n'était pas vrai. Je l'ai traité de menteur. Il s'est effondré et il a dit en pleurant : "Je ne suis pas un salaud".
Rancci avait assisté sans broncher au défilé des derniers témoins, comme si son violent accrochage avec le commissaire Alessandra l'avait purgé d'un seul coup de son agressivité. Assis sur son banc, sa tête dépassait seule du rebord du box, il s'était contenté, tel un étudiant studieux, de prendre notes sur un petit carnet. On eût dit que tout cela ne le concernait pas. Même le public avait enfin accédé à la sérénité. "Un calme morne qui ressemble à la certitude, écrivit Christian Chardon, assis parmi les journalistes. La terrible certitude que l'accusé, qui s'est cadenassé dans son absurde système de défense, est coupable."
Le président Antona suspendit l'audience à dix-neuf heures quarante-cinq, "vu l'heure tardive et pour le repos de tous" selon la formule consacrée que nota le greffier, après avoir annoncé que les débats reprendraient le lendemain matin dès huit heures et demie.
La journée serait longue.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 26 Nov - 23:09

JEAN-FRANCOIS LE FORSONNEY, dont c'était le premier procès d'assises, quitta accablé le palais de justice : "J'avais parlé avec des journalistes : ils étaient convaincus que Ranucci allait y passer. Cette unanimité, c'était affreux. Ils trouvaient aberrant que nous plaidions l'innocence. La seule chance, à leurs yeux, était de chercher à obtenir des circonstances atténuantes. Evidemment, tout cela n'était pas très encourageant. J'ai parlé un peu avec Lombard, lui-même très inquiet. Le pire était que Ranucci avait mis tout le monde contre lui. Nous n'avions pas prévu qu'il aurait cette attitude insensée. Le mal était fait, on n'y pouvait plus rien. Nous nous sommes réconfortés en nous disant que cette journée avait été celle de l'accusation, de ses témoins. Le lendemain, ce serait aux nôtres de déposer, et nous mettions tous nos espoirs dans notre témoin choc : Mme Mattéi."
Maître Le Forsonney rejoignit l'hôtel du Pigonnet où il avait loué une chambre pour s'épargner les allées et venues entre Marseille et Aix. Il dîna rapidement, puis ouvrit son dossier et travailla sur ses cotes de plaidoiries jusqu'à trois heures du matin.
Héloïse Mathon était aussi dans un hôtel d'Aix, en compagnie d'une jeune mère de famille niçoise dont elle avait gardé les enfants et qui devait témoigner le lendemain de la conduite sans reproche de Christian. Jean Hazarabedjan, vieil ami d'Héloïse et de Christian, cité comme témoin de moralité, était également présent et s'efforçait de trouver des raisons d'espérer.
A dix heures du soir, Mme Mathon écrivit quelques lignes à son fils dans un style heurté et parfois incohérent : "Mon très cher enfant, mon bien cher fils Christian, je suis avec toi, je te le jure sur ma vie, je te jure que j'ai vécu ce jour ton drame. Je te sais innocent. Avec force, je souffre en silence... Tu as toujours été bon , simple, franc, prévenant, affectueux. Entendre ces calomnies qui sont fausses, c'est un supplice moral que je supporte pour toi. Je sais que je dois rechercher toutes les preuves concernant le coupable, l'homme au pull rouge. Tes témoins diront ce qu'ils ont vu, je vais pas te répéter ce que tu sais déjà, tes avocats ont noté. Défends-toi, défendons-nous par droit, la vérité. Tu es innocent, je le sais... Je dois rentrer à Toulon puis revenir. Obligée me changer, nourrir les chats. Mon enfant. A bientôt. Par la pensée et disponibilité, je suis là. Gros baisers. Ta maman."


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