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 LE PULL-OVER RUOGE

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 12 Déc - 18:15

Il ne nous appartient pas d'en déduire un scénario. C'était à la Sûreté urbaine et au juge d'instruction de présenter un dossier intégrant toutes les données de l'affaire et non pas seulement celles qui s'accordaient avec l'a priori de la culpabilité de Christian Ranucci. Aussi se bornera-t-on à tirer quelques conséquences évidentes ou probables de faits incontestables.
C'est bien entendu l'homme au pull-over rouge qui enlève Marie-Dolorès Rambla. Il utilise sa thecnique habituelle : prise de contact avec deux enfants et emploi du subterfuge du chien noir perdu. Il fait monter l'enfant dans sa Simca 1100 comme en témoignent Jean Rambla et Eugène Spinelli.
Un ami de Christian ? Au moins une connaissance ? C'est l'opinion du commissaire Alessandra : "Personnellement, je pense que Ranucci savait qui était cet homme qu'il le connaissait." Venant du policier ayant dirigé l'enquête, la phrase est mémorable. M. Alessandra nous dit en somme que l'homme au pull-over rouge serait complice d'un enlèvement d'enfant suivie de meurtre. Or, pas un mot à son sujet dans la procédure établie à l'Evêché ! Pas une question à Christian sur l'identité de son complice ! Les aveux n'y font même pas allusion ! l'escamotage est stupéfiant.
Un ami ? Christian habitait à deux cents kilomètres de Marseille, où il ne connaissait que Monique et sa famille. Il avait aussi l'adresse d'un ancien camarade de régiment dont il ignorait d'ailleurs qu'il était parti travailler à Paris. Une relation de hasard ? Quelqu'un dont il aurait fait la connaissance au cours de sa nuit de beuverie dans le quartier de l'Opéra ? On se met à deux pour courir la gueuse, pas pour enlever une petite fille ; les satyres sont des loups solitaires. Et si l'homme au pull-over rouge était un quidam rencontré quelques heures plus tôt, Christian aurait-il gardé le silence à son propos jusqu'au pied de l'échafaud . Se serait-il sacrifié pour un inconnu alors que la révélation de la présence de ce tiers aurait en tout état de cause entraîné un partage de responsabilité - surtout si l'autre a une trentaine d'années comme l'indiquent presque tous les témoins ?... Le déroulement des faits rend du reste peu plausible l'hypothèse du commissaire Alessandra.
Christian, perdu dans une brume alcoolisée, a son accident au croisement de La Pomme. Il est seul dans sa voiture, ainsi qu'en témoigneront constamment Vincent Martinez et sa fiancée devant les gendarmes, les policiers et le juge d'instruction. M. Martinez, dont la R 16 surplombait le coupé Peugeot, n'aurait pas manqué d'apercevoir une enfant de huit ans qui, lors du tête-à-queue effectué par le coupé, eût projetée en tous sens.
Le tête-à-queue tend à prouver que Christian ne connaissait pas l'homme au pull-over rouge. Celui-ci va en effet se manifester entre le lieu du crime et la champignonnière, comme le démontrent la présence de son vêtement dans la galerie et le parcours effectué par le chien policier. Or, c'est fortuitement que Christian a repris la direction de Marseille, donc de la champignonnière. La collision lui a fait faire un demi-tour complet. Si elle avait été moins violente, sa voiture aurait été orientée vers Aix ou vers Toulon et son destin en eût été changé.
Jusqu'ici, ce processus intègre parfaitement les témoignages recueillis, alors que la version officielle n'est admissible qu'en taxant d'erreur Jean Rambla, Eugène Spinelli, Vincent Martinez et sa fiancée, c'est-à-dire tous les témoins.
Il élimine de même une certaine impossibilité matérielle du témoignage Aubert sans pour autant faire disparaître les incohérences qui rendent son utilisation extrêmement aléatoire. Si les époux Aubert, lancés à la poursuite du chauffard, s'arrêtent à la hauteur d'une voiture qui est la Simca 1100 de l'homme au pull-over rouge et non pas le coupé Peugeot de Christian, on comprend qu'Aline Aubert ait vu le conducteur ouvrir une portière arrière, comme elle l'a déclaré à un journaliste - une Simca 1100 possède quatre portes ( : qu'Alain et Aline Aubert aient vu en tout cas l'inconnu ouvrir une portière côté passager après être sorti par la portière côté conducteur : la Simca 1100 n'a pas été accidentée et aucune portière n'est bloquée, au contraire du coupé Peugeot.
Par contre, deux faits apparemment irréductibles. Les Aubert ont parlé d'un coupé Peugeot.Mais si l'accusation aprétendu qu'un garagiste pouvait confondre les deux voitures, ce la doit être encore plus vrai de deux personnes peu expertes en matière automobile et dont l'attention était au surplus monopolisée par l'attitude inquiétante de l'inconnu : "J'ai compris que l'homme ne reviendrait pas, dira M. Aubert devant le juge d'instruction, mais sur les conseils de ma femme, j'ai jugé imprudent de suivre l'homme dans les fourrés car sur le moment j'ai pensé qu'il avait volé le véhicule et que par conséquent l'individu n'était pas intéressant." Deuxième fait incompatible ;les Aubert ont rapporté à Vincent Martinez le numéro d'immatriculation du coupé. On notera cependant qu'ils le possédaient sans doute dès le départ puisque M. Martinez précisera à la police : "J'ai demandé à un automobiliste de passage de le prendre en chasse, car je n'étais pas sûr du numéro minéralogique relevé."


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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 12 Déc - 20:12

On ne discutera pas plus avant le témoignage Aubert. Il est ce qu'il est, c'est-à-dire le fait de deux êtres profondément perurbas par la révélation postérieure d'une tragédie atroce qu ils n'ont pas pu empêcher. Alan Aubert dira à l'envoyé spécial de France-Soir : Je regretterai toute ma vie de n'avoir pas eu le courage de pénétrer dans le sous-vois pour rattraper cet homme qui ne répondait pas à mes appels." M. Aubert aurait eu ce courage s'il avait su qu'une vie d'enfant était en jeu ;il aurait à tout le moins requis le renfort de M. Martinez, qui l'attendait au tout proche croisement. Mais s'il n'avait pas lieu d'être en proie au remords, Alain Aubert devait à tout le moins éprouver un regret lancinant et son soulagement dut être bien vif, à l'Evêché, en constatant que nul ne songeait à reprocher à sa femme et à lui-même de n'avoir pas su empêcher la mort de Marie-Dolorès ; on ne leur demandait que de ne pas laisser échapper son meurtrier. Avec compréhension et compassion pour ce couple accablé par un destin injuste, nous nous bornerons à constater que son témoignage n'autorise aucune reconstruction cohérente, ni dans un sens ni dans l'autre.
La suite est problématique dans son détail mais elle comporte à coup sûr l'intervention de l'homme au pull-over rouge, dont la présence sur les lieux du crime est certaine. Bien que le commissaire Alessandra ne nous ait pas précisé quand il est monté, selon lui, dans la voiture de Christian Ranucci, on peut présumer que c'est à ce moment-là. Et si cet homme découvre le coupé Peugeot garé à peu de distance avec Christian inconscient et affalé sur le volant, tout s'éclaire pour lui. Il n'a rien compris à l'interpellation d'Alain Aubert ; que lui voulait-on ? De quel accident s'agissait-il ? Voici donc le responsable de l'accrochage. L'idée devait s'imposer d'en faire l'assassin de l'enfant.
L'accusation a beaucoup insisté au procès sur le cheveu clair et bouclé trouvé dans le coupé Peugeot. Elle en aurait moins parlé si le commissaire Alessandra avait dit à la barre : "Ce qui me paraît probable, c'est qu'un homme possesseur d'un pull-over rouge est monté dans la voiture de Ranucci" car on eût alors compris que le cheveu clair et bouclé pouvait être tombé des vêtements de l'homme qui venait de serrer l'enfant contre lui. Par contre, il fut très peu parlé du cheveu raide et foncé trouvé également dans le coupé. Christian était châtain clair et avait le cheveu fin. Presque tous les témoins ayant aperçu l'homme au pull-over ont dit qui'l avait les cheveux noirs.
Si l'homme pousse Christian sur la banquette arrière et conduit la voiture dans la champignonnière, une coïncidence disparaît. C'était une surprenante coïncidence que Christian Ranucci, habitant Nice et venu pour la première fois dans ces parages, empruntât par hasard un chemin de terre peu visible de la route et qui débouchait justement sur des galeries utilisées pour ses ébats par une faune bizarre. 'Il faut être vraiment bizarre pour venir s'enfouir dans ces souterrains absolument lugubres.) S'agissant de l'homme au pull-over rouge, il n'y a plus coïncidence : les galeries sont pour lui un repaire familier.
Il abandonne ainsi Christian, piégé au fond d'un tunnel boueux dont nulle voiture ne peut s'extraire sans aide extérieure, et s'en retourne à pied à son propre véhicule ; c'est le chemin que fera le chien policier.
Christian Ranucci reprend conscience après un laps de temps indéterminé. La réaction de stupeur surmontée, il s'emploie à sortir de la galerie. Ses premières tentatives échouent. Il coupe des branches pour empêcher les roues de patiner, s'égratignant ainsi les mains, et trouve un morceau de grillage. Tout est vain. L'évidence s'impose : il ne s'en sortira pas sans aide extérieure. Il va la chercher.
Et cela est prodigieux. Voilà un homme qui, à dix-sept mètres soixante-cinq de deux témoins avec lesquels il aurait dialogué, a tué une enfant dont le cadavre encore tiède repose à un kilomètre ; au lieu de fuir précipitamment, de gagner Aix à pied et de rejoindre Marseille, il cherche du monde pour l'aider à sortir sa voiture. Cette démarche est si démentielle que la mémoire de la plupart des observateurs de l'affaire refusera de l'intégrer telle quelle ; beaucoup nous dirons leur certitude que "Rahou a frôlé la mort quand il a découvert Ranucci dans la galerie car le meurtrier a dû envisager de le supprimer". M. Rahou n'a pas "découvert" Ranucci ; il a été sollicité par lui. Mais on comprend aisément la réaction : si Christian avait tué l'enfant pratiquement sous les yeux de deux témoins qui devaient en bonne logique mettre en branle la machine policière, il ne se serait pas attardé à proximité immédiate du lieu de son forfait ; s'il avait été le meurtrier, il n'aurait pas pris le risque insensé de se présenter à des tiers, et surtout pas pour demander qu'on l'aidât à sortir sa voiture d'une galerie où sa présence était à la fois spectaculaire et inexplicable.
Avant d'aller chercher du secours (il compte téléphoner à un garagiste), Christian change de pantalon car il s'est copieusement taché de boue en glissant les branchages sous les roues. Il jette le pantalon bleu dans le coffre de sa voiture. Il n'a même pas remarqué les taches de sang séché.
Et cela est capital.
On notera tout d'abord que s'il était le meurtrier, son pantalon présenterait, avec "des traces de boue prédominant à sa partie inférieure et devant le genou droit", davantage que des traces de sang au-dessus de la braguette, au voisinage de la poche droite et à la hauteur de la face interne de la cuisse droite. Les blessures infligées à Marie-Dolorès sont de telle nature (lésion de l'artère carotide primitive droite) que le jaillissement de sang aurait imprégné tout le vêtement. On remarquera d'autre part que les traces relevées se situent là où l'homme au pull-over rouge a pu empoigner Christian pour le faire basculer du siège avant sur la banquette arrière.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 13 Déc - 1:42

Mais surtout, si Christian était le meurtrier, il est bien évident que l'éventualité de traces accusatrices ne lui aurait pas échappée et qu'il se serait débarrassé du compromettant vêtement. Les policiers et les experts ont dit et redit son intelligence. Maître Fraticelli, excellent observateur, a sans doute le meilleur qualificatif : "super-organisé". Son esprit de méthode, sa minutie poussée jusqu'à la maniaquerie éclatent dans tous les actes de sa vie. Qu'on se souvienne du système de correspondance complexe organisé à seize ans avec Monique pour tromper la vigilance parentale. Il faut lire ses lettres à sa mère, lorsqu'il est en Allemagne ; les règles de fonctionnement des divers appareils de la maison sont rappelées dans le moindre détail. Christian Ranucci est un garçon qui note sur son agenda la date de toutes ses vaccinations, de tous les rappels, et son groupe sanguin, les numéros de son livret de caisse d'épargne, de son compte en banque, de son permis de conduire, de sa police d'assurance automobile (avec le montant de la prime et les dates d'échéance) - en somme, il ne serait étourdi que quand sa vie est en jeu ? Cet homme méthodique, meurtrier d'une enfant qu'on retrouvera vidée de son sang n'aurait même pas eu l'idée que quelques gouttes aient pu jaillir sur son vêtement ?
L'aveuglante vérité est qu'il n'a jamais envisagé que le pantalon pût être souillé de sang. Il s'est changé dans la galerie obscure sans même l'examiner, parce qu'il se savait couvert de boue. Arrêté, conduit à l'Evêché, pressé de questions, il s'étonne quand on lui parle de taches de sang, dit qu'elles sont en ce qui le concerne inexplicables et assure que ce sont des taches de terre. Il ne répondrait pas cela s'il ne le croyait pas car il sait bien qu'une analyse de laboratoire aurait tôt fait de le démentir. Cette réponse donnée à une heure trente du matin, alors qu' il va se battre dix heures encore, est la preuve la plus éclatante de sa bonne foi.
Mais s'il n'avait jamais songé que le pantalon pût être taché de sang, si cela lui paraissait encore invraisemblable le 6 juin à une heure et demie du matin, comment croire à sa culpabilité ?
Et les chaussures ? Pourquoi n'a-t-on pas saisi les chaussures, qui pouvaient - devaient ! - également être tachées ? La chose était aisée puisque Christian portait au moment de son arrestation la même paire qu'au cours de sa sortie de la Pentecôte. Tous les policiers savent combien il est difficile de faire disparaître le sang dont le cuir s'imprègne profondément. A-t-on oublié d'examiner les chaussures de Christian Ranucci ou bien n'a-t-on rien trouvé ?
Pourquoi n'a-t-on pas saisi la nourrice ? L'accusation prétendra au procès qu'elle était pleine d'eau, ce qui aurait permis à Ranucci de faire une toilette complète. Rares sont les automobilistes transportant dans leur coffre trente litres d'eau, sauf pour affronter le Sahara, et nous savons d'ailleurs que la nourrice était pleine d'essence puisque l'ami de Christian Chardon, raccompagnant Mme Mathon à Nice le 7 juin, a fait le plein avec son contenu. L'essence lave encore mieux que l'eau ? C'est vrai, mais elle a une odeur : MM. Rahou et Guazzone auraient trouvé à leur visiteur un parfum particulier.
Christian cherchant du secours, découvre M. et Mme Rahou en train de prendre le frais devant leur maison. Ils le trouvent bien vêtu, très propre, d'un calme absolu. M. Guzzone, gaillard peu impressionnable, renonce au tutoiement qui lui vient naturellement aux lèvres. L'explication de son enlisement donnée par Christian (le pique-nique dans le fumier, le frein à main qui a lâché) est d'une niaiserie absolue, mais il faut bien qu'il invente quelque chose puisqu'il ne sait pas comment il a abouti dans la galerie, et l'imagination n'a jamais été son fort. Le propos est si peu crédible que M. Guazzone s'inquiète et menace d'appeler les gendarmes, ce qui laisse la garçon de marbre : "Prévenez-les si vous voulez, monsieur. Je suis chez vous, c'est vrai, mais je n'ai rien fait de mal." Tout est humainement possible, bien sûr, y compris que Ranucci, qui vient selon la thèse de l'accusation de basculer dans un affolement meurtrier, affiche peu après une maîtrise de soi prodigieuse, mais enfin on avouera que le renversement est rude...

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 13 Déc - 18:42

Il n'est certainement pas bourrelé d'inquiétude, encore moins angoissé, mais on peut se demander, à considérer ses démarches ultérieures, s'il n'est pas en proie à une certaine perplexité dont il continuera d'être habité les deux jorus suivants et qui justifiera à Nice l'achat inhabituel d'un quotidien. Sa voiture a été tractée par M. Guazzone. Il est six heures. Chsitian a promis à sa mère d'être rentré pour le dîner. Et il doit en avoir par-dessus la tête de la champignonnière. Or, il s'attarde. Il accepte de prendre une tasse de thé avec les Rahou. Puis il redémarre en direction de la galerie sous prétexte de remercier encore une fois M. Guazzone, qui a fort bien pu repartir - il échouera d'ailleurs à le retrouver. C'est après toutes ces tergiversations qu'il se décide enfin à mettre le cap sur Nice. En vérité, jamais assassin ne fut moins pressé de décamper des lieux du crime !
On a l'impression que Christian cherche à s'informer, à découvrir, à comprendre. Certes, il avait beaucoup à comprendre - ne serait-ce que la manière dont il avait abouti à cet endroit. C'est pourquoi il est allé au moins reconnaître par quel chemin il était arrivé à la galerie. Mais on ne peut écarter la possibilité d'une question encore plus troublante. Dès l'instant que l'homme au pull-over rouge est monté dans sa voiture, tout est possible, y compris que cet homme ne se soit pas contenté de le piéger au fond d'une galerie et de cacher à côté de sa voiture le pull-over connu depuis sa mésaventure de la cité des Cerisiers. L'assassin, trouvant le couteau de Christian dans sa poche, a pu le souiller de sang pour parachever son maquillage. Christian, découvrant l'arme, la voyant sanglante, n'y comprenant toujours rien mais sentant une obscure menace dans ces événements incompréhensibles, se serait à toute éventualité débarrassé du couteau dans le tas de fumier voisin. Si les choses se sont ainsi passée, le souvenir l'aura hanté tout au long de son interrogatoire et aura magistralement contribué à lui faire accepter à la fin le scénario de culpabilité ressassé par les policiers. Il s'était réveillé avec un couteau sanglant posé à côté de lui et il ne pouvait pas en fournir, fût-ce à lui-même, le début d'une explication.
Simple hypothèse. Encore une fois, la présence de l'homme au pull-over rouge dans le coupé Peugeot ouvre toutes les possibilités. Ce qui demeure certain, quant au couteau, ce sont les extravagantes conditions dans lesquelles on l'a découvert, les deux heures passées à retrouver un objet dont on prétend savoir qu'il est enfoui dans un tas de fumier de quelques mètres carrés, les ahurissantes contradictions chronologiques qui font que l'inspecteur Porte accuse réception d'une arme à l'heure précise où le capitaine Gras est censé entamer sa recherche.
Notre propos n'est pas d'avancer des hypothèses ni de construire un scénario, qu'il soit de culpabilité ou d'innocence. C'était à l'enquête de reconstituer les faits dans leur réalité. Cette enquête n'a pas été faite. On ne la refera pas quatre ans après. Le seul à savoir aujourd'hui ce qui s'est exactement passé le 3 juin 1974 vers midi un quart à proximité du croisement de La Pomme, c'est l'homme au pull-over rouge.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 13 Déc - 21:41

La Sûreté fait le ménage et bétonne.
Le ménage consiste à éliminer du dossier Ranucci les témoignages Mattéi, Martel, Barraco et Albertini. Nulle trace ne doit subsister del 'homme au pull-over rouge. Les sept témoins entendus à l'Evêché dans le cadre de l'enquête sur le meurtre de Marie-Dolorès et confrontés avec Ranucci passent purement et simplement à la trappe. Avec un art raffiné, on conserve au contraire dans le dossier le procès-verbal de l'audition d'un pauvre diable cueilli par la Sûreté le 5 juin, dans le hall d'entrée d'un immeuble, alors q'uil allait rembourser une dette à un ami, et qui n'avait rien à voir dans l'affaire. On laisse la brave Di Marino fatiguer les collègues niçois de commissions rogatoires : elle cherche des témoins ayant vu Ranucci avec un pull-over rouge... Puis tout finit par s'apaiser et le vêtement trouvé dans la galerie n'est plus que le scellé 979/74 dont plus personne ne se soucie. C'est gagné.
Mais le jeudi 12 juin 1975, Héloïse Mathon rencontre Jeannine Mattéi à la porte des Baumettes. Puis elle prend son bâton de pèlerin et remonte la filière des témoins. Elle est contrainte de s'avancer masquée : si l'on découvrait qu'elle est la mère de Christian Ranucci, les portes se refermeraient aussitôt. Tous ceux qu'elle rencontre savent bien que Ranucci n'est pas leur homme au pull-over rouge mais ils sont tout aussi convaincus que le prisonnier des Baumettes est le meurtrier de Marie-Dolorès puisqu'ils l'ont lu dans leur journal. La défense, au lieu de demander leur audition générale, choisit de faire entendre la seule Mme Mattéi.
La Sûreté bétonne, telle une équipe de football jouant massée devant son but pour préserver un mince avantage et fauchant impitoyablement les attaquants adverses. La situation n'est pas désespérée ; l'inspecteur divisionnaire Porte va exploiter admirablement les faiblesses adverses. Mme Mattéi est vulnérable puisque son fils a commis quelque peccadille. Mme Mathon est par principe peu crédible ; elle est la mère du meurtrier. Leur rencontre aux Baumettes ne pas sérieux. Mlle Brugère, substitut du procureur, chargée de recueillir le témoignage de Mme Mattéi - entre autres -, demande par écrit si une procédure a été établie "soit au commissariat Saint-Just, soi à l'Evêché. Il admet cependant que "Mme Mattéi a vraisemblablement été invitée à l'hôtel de police avec sa fille (et l'amie de celle-ci) en vue de reconnaître éventuellement le nommé Ranucci Christian. Cette confrontation étant demeurée négative, aucun procès-verbal n'a donc été rédigé."
Le procureur général d'Aix-en-Provence a ordonné une enquête sur les révélations du témoin "afin qu'il ne puisse être un jour reproché à la Justice d'avoir négligé un élément d'appréciation qui pourrait disparaître".La formule est solennelle et digne. L'inspecteur reçoit ce témoin qui parle d'un homme au pull-over rouge, et cela n'éveille pas en lui le souvenir de M. Martel, de Mme Barraco et de sa fille Carole, de M. Albertini et de ses deux filles, qui avaient parlé eux aussi, d'un satyre au pull-over rouge ? L'inspecteur Porte ne juge pas indispensable d'adresser au substitut Brugère les procès-verbaux des dépositions Martel et Albertini que la Sûreté a dans ses tiroirs et qu'elle sortira au dernier jour du procès d'Aix ?
L'inspecteur Porte est si peu au courant de cette histoire de pull-over rouge qui'l s'embrouille jusqu'à faire dire à Mme Mattéi que c'est sa fille qui portait le fameux vêtement ? L'inspecteur Porte se moque du procureur général, qui est la plus haute autorité du ressort judiciaire.
Le témoignage de Mme Mattéi n'aurait été enregistré ni au commissariat Saint-Just ni à l'Evêché ? Elle serait seulement venue à l'hôtel de police pour une confrontation négative ? Mais la confrontation est du 6 au matin et c'est le 5 au soir que le commissaire central Cubaynes, supérieur hiérarchique de l'inspecteur Porte, fait allusion à l'affaire Mattéi devant un journaliste de La Marseillaise. Et M. Cubaynes la connaissait dans le détail puisqu'il évoquait le subterfuge du chien noir perdu. On n'aurait pas enregistré la déposition d'un témoin assez important pour que le chef de la Sûreté urbaine en fasse état devant la presse ? L'inspecteur Porte aurait fait recueillir par l'un de ses adjoints, le 5 juin, au plus fort de l'enquête, la déposition d'une dame se plaignant du vol de sept culottes, peut-être huit - et cela pour la seule raison que le larcin avait été commis dans cette cité des Cerisiers où s'était manifesté l'homme au pull-over rouge - mais il aurait négligé de faire enregistrer le témoignage de Mme Mattéi ? Il aurait recueilli lui-même le 4 juin les témoignagnes de M. Albertinie et de ses deux filles, qui ne parlaient que d'un satyre au pull-over rouge - et l'on n'avait pas encore retrouvé le vêtement dans la galerie de la champignonnière - mais il aurait tenu pour superfétatoire le témoignage de Mme Mattéi du même 4 juin concernant un satyre circulant en Simca 1100 et utilisant le stratagème du chien noir perdu, c'est-à-dire exactement conforme aux indications données par Jean Rambla ? Cela ne se peut pas. Il y a quelque part, un procès-verbal d'audition de Mme Mattéi. On l'a soigneusement enterré.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 16 Déc - 21:14

La police est au service de la justice. La Sûreté urbaine de Marseille, bien loin de déférer aux instructions du procureur général d'Aix-en-Provence, s'est systématiquement employée à travestir, à tronquer, à dissimuler la vérité.
Les conséquences ont été meurtrières.
L'enquête tournant court, M. Martel et M. Albertini se sont présentés aux assises persuadés d'un quiproquo, convaincus d'avoir été cités par erreur. Mme Barraco a préféré s'abstenir. Mme Mattéi, seule a témoigner en connaissant l'importance de sa déposition, est arrivée à la barre déconsidérée par avance, et le sachant, de sorte que sa déposition murmurée fut plus néfaste qu'utile.
On a abusé l'avocat général Viala et maître Collard, avocat de la partie civile, qui devaient légitimement conclure au caractère fantaisiste, voire impudent de témoignages tardifs évoquant des faits dont ils n'avaient trouvé aucune trace dans le dossier. M. Viala eût probablement prononcé un autre réquisitoire s'il n'avait pas eu l'exaspérante impression que la défense cherchait à tromper la justice, et par des moyens dérisoires. Un climat passionnel avait été créé auquel nul ne pouvait échapper.
On a enfermé les avocats de Ranucci dans une contradiction fatale au point de les amener à louvoyer entre deux stratégies, ce qui ne pardonne pas plus aux assises qu'à la guerre. Car si la première réaction de Jean-Françoi Le Forsonney et de Paul Lombard avait été de considérer avec scepticisme l'irruption inattendue du témoignage Mattéi, ils avaient fini par se rendre à l'évidence au fil des semaines et au fur et à mesure que la malheureuse mère remontait maillon par maillon la chaîne des témoignages, Mme Mattéi indiquant M. Martel et delui-ci désignant M. Albertini. Comment croire à une conjuration de témoins si divers, répartis dans tout Marseille, et qui se seraient mystérieusement accordés pour sauver un assassin d'enfant ? Comment douter de la bonne foi de Mme Mattéi qui leur parlait dans sa lettre d'un M. Martin habitant la Cerisaie alors que Mme Mathon allait découvrir un M. Martel habitant les Cerisiers ? S'il y avait eu complot pour tromper la justice, les conjurés auraient au moins su leurs noms !
La Sûreté urbaine ayant verrouillé ses tiroirs, le drame de la défense fut d'en savoir suffisamment pour être convaincue que l'innocence était plausible, mais pas assez pour faire partager cette conviction à la cour et aux jurés.Il s'ensuivit cet "étrange et fascinant ballet" entre l'exigence de l'acquittement et l'imploration des circonstances atténuantes. Les yeux baissés sur son dossier, Paul Lombard avait, sinon la certitude de l'innocence, du moins celle que les choses ne s'étaient pas passées comme l'avait proclamé M. Viala, et c'est à l'accusation de prouver les faits.
Mais s'il levait les yeux vers les magistrats et les jurés, il leur voyait ce même visage sceptique qu'il avait eu lui-même, neuf mois plus tôt, quand son jeune collaborateur était venu lui dire la singulière apparition du témoin Mattéi. Nous avons demandé un jour à Paul Lombard, qui dois se savoir vilipendé par ses confrères pour la manière dont il a défendu Ranucci : "Si c'était à refaire, plaideriez-vous encore l'innocence ?" Il a répondu dans un cri : "Mais naturellement !" Ce cri est beau, même s'il est lancé sur le cadavre du décapité, ce cri est grand et il élève maître Lombard au-dessus d'un "marchand de résultats", car il atteste la plus haute exigence humaine, qui est celle de la Justice. On ne plaide pas coupable quand on croit à l'innocence. Ce serait capituler, déserter. L'accusé ne l'eût d'ailleurs pas admis.
Cet accusé, les manoeuvres de la Sûreté l'ont convaincu à juste titre qu'on s'employait à saboter sa défense, à détruire ses témons, à empêcher la manifestation de la vérité. On a enragé Christian Ranucci au point de l'amener à offrir l'image la plus opposée à sa vraie personnalité. Ce garçon tranquille, réservé, dont tous ceux qui l'ont vu vivre disent l'extrême gentillesse, est apparu dans le box noué de hargne, l'invective aux lèvres, plein de superbe, tant qu'il a cru pouvoir confondre ses ennemis, puis pareil à une bête prise dans les mâchoires d'un piège et qui comprend avec horreur qu'on va venir pour la tuer.
Ainsi la miraculeuse rencontre de sa mère avec Mme Mattéi ne fut-elle pas pour Christian Ranucci l'embellie soudaine dans un ciel obstinément ténébreux. Il était décidément écrit que tout se retournerait toujours contre lui, et même l'unique clin d'oeil du destin. Car il eût mieux valu que cette rencontre ne se fit pas. Il ne serait pas venu à Aix pour y assister au couronnement de l'innocence triomphante et aux châtiment de ceux qui s'ingéniaient depuis des mois à tromper la justice. Il n'aurait pas affiché cette vindicte hargneuse dont chacun se sentit offensé ("Ranucci s'est lui-même condamné à mort" titrera un hebdomadaire). Ses avocats n'auraient même pas songé à plaider l'innocence et ils avaient dans leur dossier ce qu'il fallait pou lui obtenir - peut-être - les circonstances atténuantes.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 16 Déc - 23:35

La fatalité l'aura poursuivi jusqu'au bout du procès. Combien sont-ils dans la salle à croire à l'existence de cet homme au pull-over rouge dont les avocats s'épuisent vainement à démontrer la réalité ? Tout au plus une poignée... Pour l'immense majorité, il n'est qu'un "épouvantail", un personnage "fantomatique".Mais pas pour les policiers de la Sûreté assis dans le public. Ceux-là savent. Le commissaire Alessandra, alerté, croit l'accusation en péril. Il se trompe, mais la réaction est compréhensible : le commissaire Alessandra sait. Il fait porter d'urgence à Aix quelques procès-verbaux. Le cocktail est admirablement dosé. On n'y trouvera pas, bien sûr, la déposition de Mme Mattéi. Par contre, la Sûreté livre celles de M. Martel et de M. Albertini, qui ont témoigné à l'audience du matin, pimentées des déclarations de la dame dont on a dérobé les sous-vêtements.
La quatrième pièce est un rapport de transmission des auditions. Il confirme que Christian Ranucci a été présenté en vain à tous les témoins des Cerisiers. La cinquième, que l'avocat général choisit de privilégier lors de sa reprise de parole, fait sensation et consomme la déroute de la défense. On croira en général que M. Viala démontre que M. Albertini a menti en déclarant à la barre que le satyre portait un pull-over rouge ; le procès-verbal de son audition à l'Evêché mentionnait un pull-over vert.

Quelques auditeurs plus attentifs comprendront que le témoin en question n'est pas M. Albertini mais qu'il a vu en tout cas opérer un satyre porteur d'un pull-over vert. Conclusion : il y a à Marseille toutes sortes de satyres vêtus de pull-overs de toutes les couleurs et il ne faut pas être obnubilé par une teinte particulière...
Le procès-verbal ne dit pas cela. Le témoin est un garçon de quatorze ans habitant les Cerisiers et venu à l'Evêché le lendemain de l'audition de MM. Martel et Albertini. Il déclare qu'il a vu, le 25 mai, un homme dont le pull-over était vert jouer avec deux petites filles de la cité, puis s'en aller au volant d'une Dyane. S'est-il livré à des gestes indécents, comme l'autre sur les jeunes Albertini ? Pas du tout. A-t-il eu au moins un comportement suspect ? Même pas. Mais alors, est-ce un satyre ? Rien ne l'indique. C'était peut-être un parent, un ami de la famille - on ne sait pas ; le témoin n'a du reste pas cherché à savoir... Mais ce témoin est-il lui-même lié aux deux petites filles ? Absolument pas. Pourquoi vient-il donc témoigner, et pour ne rien dire ? C'est qu'il a fait un rapprochement entre la mésaventure des petites Albertini, qui a mis en émoi toute la cité des Cerisiers, et la scène à lqauelle il a assisté... Les signalements lui paraissent correspondre, sauf que son homme à lui était châtain clair tandis que l'autre avait les cheveux noirs. C'est tout. Manifestation banale du prurit du témoignage comme en déclenche n'importe quelle affaire remuant une collectivité.
C'était bien joué.
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Jean2

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Dim 17 Déc - 10:55

Merci Episto
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 17 Déc - 20:28

La cour et le jury délibèrent depuis plus de deux heures. Jean-François Le Forsonney se dit que c'est bon signe, même si les journalistes, autour de lui, envisagent le pire. Il n'ose plus attendre l'acquittement mais espère que la cour ordonnera un supplément d'information.
Dans la salle des pas perdus, la foule s'agglutine en groupes éphémères qui se font et se défont au fil des conversations. Le service d'ordre a été renforcé derrière les barrières protégeant la salle d'audience. Dehors, des C.R.S. ont pris position aux divers accès du palais. Les marches extérieures sont noires de monde.
On se montre Paul Lombard, blême, très tendu, qui arpente la grande salle. Plusieurs fois, il va toucher le bois d'un arbuste placé au pied de l'escalier. Des gens disent qu'il aura en effet besoin de beaucoup de chance. La télévision a installé ses caméras ; on se prend les pieds dans les câbles.
André Fraticelli a conduit Héloïse Mathon et Monique dans une petite pièce isolée où elles attendent le verdict sous la protection d'un policier. "J'étais comme folle, enfermée là-dedans, dit la jeune fille. J'aurais préféré être avec les autres..." Elle est très déçue de n'avoir pas réussi à échanger un seul regard avec Christian.
Maître Lombard, entouré d'hostilité, martelé par les cris de mort inlassablement hurlés par la foule extérieure, aperçoit soudain une jeune femme qu'il connaît depuis près de dix ans.Il se précipite sur elle, la main tendue.L'amie se détourne en disant : "Vous n'aviez pas le droit... Il s'agissait d'un enfant."
Huit heures quinze. La sonnerie annonce la fin du délibéré et le verdict. Une dernière ruée sur la porte de la salle d'audience. M. et Mme Théric parviennent à entrer, mais non Chantal Lanoix. "A un moment, raconte Monique, on a entendu courir dans un couloir au-dessus de nos têtes. J'ai voulu sortir mais Héloïse m'a dit : "Non, ne me laisse pas seule !" Je suis restée".
Les défenseurs sont à leur banc. La cour et les jurés vont faire leur entrée.Maître Lombard dit à Jean-François Le Forsonney : "Je ne veux pas les regarder. Faites-le et dites-moi ce que vous en pensez." Les trois magistrats et les neuf jurés apparaissent l'un après l'autre à la porte. Ils ont des visages décomposés mais cela ne signifie rien. Le président Antona ordonne : "Gardes, faites entrer l'accusé." Au moment où Christian pénètre dans le box sous le regard de ses juges, Jean-François Le Forsonney voit un frémissement horrifié parcourir le visage de la femme juré. Il murmure à maître Lombard : "C'est cuit."
Le président Antona annonce qui'l ne tolérera aucune manifestation. Don avertissement est lancé avec une dureté contrastant avec sa bonhomie habituelle. Dans un silence absolu, il lit les cinq questions sur la culpabilité. La cour et le jury ont répondu par l'affirmative. "Existe-t-il des circonstances atténuantes ?" Non, à la majorité de huit voix au moins.
C'est la mort. Il est huit heures vingt-trois.
Christian, très pâle, les deux mains posées sur le rebord du box, baisse la tête, puis la relève. On l'entend murmurer : "Ils sont fous !... Ils sont fous !"
Le journaliste Patrick Séry sentit passer dans le public "un long frisson angoissé et délicieux, telle une onde de choc." Il n'y eut pas un cri. Micheline Théric pleure, étreinte par son mari.
Dehors, dans la grande salle des pas perdus, c'est au contraire l'explosion. "Je vais souvent voir les matches de football au stade de Marseille, raconte Chantal Lanoix. Quand un joueur tire au but et marque, il y a cette délivrance, ce cri de délivrance de la foule. C'était la même chose. Les gens ont crié exactement comme au stade." Puis les applaudissements crépitent et la foule bascule dans l'hystérie : "C'était un déchaînement. Des femmes criaient : "On devrait lui arracher les yeux !" Et d'autres : "Qu'on le guillotine tout de suite, ici même !" Je ne croyais pas que c'était possible, cette haine. Je suis certaine absolument certaine que si on leur avait lâché Ranucci, ils l'auraient tué sur place. Je me disais que de toute façon, s'il avait tué l'enfant, c'était dans un moment de folie, tandis que là, on décidait de le tuer à froid, et dans l'enthousiasme. Ca, c'était affreux."
Paul Lombard et Jean-François Le Forsonney ont rassuré Christian avant que ses gardes ne l'entraînent : "Ne vous inquiétez pas : avec les procès-verbaux de l'avocat général, c'est la cassation assurée."
Christian a acquiescé, puis il a dit : "Vous n'auriez jamais dû plaider contre la peine de mort. Les jurés ont pensé : "S'ils plaident contre la peine de mort, c'est qu'il est coupable." Maître Le Forsonney a promis d'aller le voir le lendemain matin.
La salle d'audience se vide lentement. M. Viala, le visage défait, l'air épuisé, range son dossier. Jean Laborde, de L'Aurore, et Alain Dugrand, de Libération, , sortent ensemble et découvrent la foule hurlant sa joie. "Je hais la populace", murmure Laborde. "D'habitude, constate Alain Dugrand, c'est le genre de phrase que je ne supporte pas. Là, à) cet instant, je ressentais exactement la même chose que lui."
Gilbert Collard est agressé par des énergumènes qui ne lui pardonnent pas sa plaidoirie généreuse. On lui arrache son épitoge. Il se dégage et rejoint son client, Pierre Rambla, vers qui se tendent les micros des reporters de la radio. Il l'entraîne en disant : "Non ! On ne commente pas un verdict de mort !"
Paul Lombard annonce à la presse que Christian Ranucci va se pourvoir en cassation. Jean-François Le Forsonney regagne l'hôtel du Pigonnet, où il va passer la nuit. "J'étais sonné mais pas inquiet parce que j'étais sûr et certain que ce serait cassé."
Héloïse et Monique voient entrer maître Fraticelli dans la petite pièce où elles sont cloîtrées. " C'est fini, dit-il. Venez, je vous ramène à Marseille." Elles le regardent en silence. "Nous étions toutes les deux interloquées, raconte Monique. Héloïse lui a demandé : "Mais que s'est-il passé ?" Je n'ai pas pu me retenir, je lui ai crié : "Mais vous ne comprenez donc pas ? Ils l'ont condamné à mort !" La pauvre femme était effondrée, écrasée je dirai même. Elle a murmuré : "Maître Lombard m'avait pourtant promis qu'il le sortirait de là..." Moi, j'étais sûre qu'il serait condamné à la guillotine. Je le savais depuis que j'étais arrivée à Aix. Même si je deviens vieille, je n'oublierai jamais ces gens qui hurlaient "A mort ! A mort !" Les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes."
Encadrée par Monique et par l'avocat, la mère est reconnue à la sortie. Flambée de haine. On se rue sur elle. On lui crache au visage. Desm ains se tendent pour la frapper, la déchirer.Monique et maître Fraticelli sont eux aussi insultés et bousculés. Cinglé par les crachats, l'avocat se déchaîne et frappe des deux poings pour ouvrir un passage à la malheureuse. Les époux Théric assistent horrifiés à cette mêlée sauvage. "Si Fraticelli n'avait pas été là, dit Chantal Lanoix, ils l'auraient lynchée. Personne ne peut imaginer ces visages convulsés de haine... J'ai trouvé cela plus effroyable que tout le reste. Parce que cette pauvre femme n'était pas coupable. On venait de lui condamner son fils à mort et on voulait encore la frapper. J'ai su que je n'oublierais jamais cela et que je n'aurais plus jamais la même idée des hommes, de la société, de la vie."

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 17 Déc - 21:43

QUATRIEME PARTIE

L'EXECUTION


On l'avait enfermé dans une cellule du quartier des condamnés à mort, tout au fond des Baumettes, dans l'aile droite du dernier bloc. Côté couloir, la cellule se présentait comme une cage à gros barreaux, ce qui permettait la surveillance permanente du condamné, conformément au règlement. Deux gardiens étaient assis jour et nuit derrière une table placée face à la grille.
L'intérieur de la cellule était aménagé de manière à ce que le prisonnier ne fût jamais hors de vue. A droite en entrant, un cabinet à la turque. A gauche, une table et un tabouret en ciment. La paillasse était au fond, le long du mur de gauche. Il n'y avait pas de fenêtre. Une ampoule électrique fonctionnait en permanence. La nuit, elle était insuffisante pour lire mais trop forte pour que Christian pût dormir. Le directeur, auquel s'étaient plaints les avocats, leur avait rappelé la règle formelle : une cellule de condamné à mort doit être éclairée jour et nuit, et suffisamment pour permettre une surveillance attentive. Au moment de se coucher, Christian étalait donc des journaux sur les barreaux supérieurs de sa cage de manière à atténuer l'éclat de l'ampoule. Il était vêtu d'une tenue grise de l'administration pénitentiaire.
André Fraticelli alla le voir le lendemain de sa condamnation pour lui faire signer son pourvoi en cassation. Christian l'accueillit par les mêmes mots qu'il avait eus en entendant l'arrêt de mort : "Ils sont fous !" La cellule-parloir était juste en face de sa cage. Avant de l'y conduire, on lui entravait les mains, non pas avec des menottes, mais avec une chaîne fermée par deux cadenas.
Sa mère, qui le vit le surlendemain, fut bouleversée par la chaîne et éclata en sanglots. Elle le trouva fatigué, abattu. Jean-François Le Forsonney eut au contraire l'impression qu'il réagissait assez bien. Il est vrai que l'avocat apportait l'espoir. "Ranucci nous avait toujours crus, Lombard et moi. Il nous faisait toute confiance. Alors, comme on lui affirmait que le verdict serait cassé, il le croyait." Paul Lombard avait envoyé un télégramme : "Mon petit gardez confiance nous avons fait tout ce qui était humainement possible pour vous sauver formez d'urgence un pourvoi en cassation je continuerai à être auprès de vous et au côté de votre mère."
Monique lui avait écrit dès son retour d'Aix une lettre touchante et terrible : "Je te quitte à l'instant ! Nous étions avec ta mère dans la salle. J'espérais que tu tournerais la tête pour nous voir... Pour moi, tu n'es pas coupable et tous ces gens qui te haïssent et t'accusent, ainsi que les jurés, je n'en crois rien. Même demain si tu pars, je veux que tu saches que aujourd'hui encore je t'aime. Tu te souviens peut-être la signification et la valeur de ce mot pour toi et moi jadis. Aujourd'hui, en te voyant après tant de temps, je suis toujours amoureuse de toi. Je t'aime, Christian. Peut-être maître Lombard va-t-il t'aider autrement ?... Tu étais beau dans ton costume bleu. Mois aussi, j'étais en bleu clair. Tu sais, Christian, si tu pars, une grande partie de moi et de ma vie part avec toi... Je t'aime, je t'aime. Tiens bon !"
Il reçut aussi une lettre d'une inconnue habitant près de Nancy : "Bonjour, Christian. Je m'appelle Marie-Hélène. J'ai dix-sept ans et je fais partie d'un groupe de filles de quinze à dix-huit ans. Certaines d'entre nous aimeraient bien correspondre avec toi, car nous pensons que du dois te trouver bien seul en ce moment." Christian lui répondit .
Le 17 mars, il écrivit à sa mère : "Voilà une semaine maintenant qu'ils m'ont condamné à mort. Depuis, toute mon affection et toutes mes pensées vont vers toi, encore plus qu'avant. Je sais le courage dont tu continues à faire preuve. Tu es valeureuse. Je crois qu'il y en a peu qui supporteraient cela avec autant de dignité, de volonté, de courage.
Je sais aussi combien tu souffres et combien ta peine est profonde, même si tu essaies de me le cacher. Toi et moi, tâchons d'être forts, faisons front, luttons même si nous connaissons le doute et la désillusion. Parfois, je suis angoissé, je crois que j'ai un peu de lassitude. Ton chagrin, cette injustice, ma révolte, mon impuissance aussi, tout cela me serre le coeur, tout cela m'étouffe.
Pendant vingt et un mois, nous avons tous deux attendu, avec espoir et confiance dans la justice, le jour du procès pour que je sois enfin lavé de cette accusation. Et ils m'ont condamné à mort.
Je n'arrive pas à comprendre comment ils ont pu croire que je puisse être l'auteur d'un acte aussi lâche et odieux. Peut-être y a-t-il de ma faute ? Au tribunal, j'ai mal su m'exprimer. Je n'étais pas moi-même. Ce long internement m'a usé.
Tous ceux qui me connaissent savent qu'en aucun cas je n'aurais fait une chose pareille. Aucun cas.
Tu sais, Maman chérie, l'amour et l'affection que je te porte. Si cela avait été le cas, si j'avais eu quelque chose à me reprocher, même un tel acte, à toi, la seule qui compte, je te l'aurais dit.
Je suis totalement innocent. Ils n'ont pas voulu me croire. Tu sais que j'avais bu, qu'après l'accident, je me suis évanoui dans la voiture, et lorsque, plus tard, j'ai repris connaissance, la voiture se trouvait alors embourbée dans la champignonnière. C'était vrai et ils ne m'ont pas cru. Quelque personne m'ont dit qu'innocent ou non, j'aurais dû avouer, que j'aurais eu la vie sauve. Au procès aussi, ils m'ont reproché de ne pas avoir avoué. Je ne pouvais quand même pas avouer si je n'ai rien fait.
Je préfère mourir innocent que d'avouer un crime que je n'ai pas commis.
J'ai ma conscience pour moi. Mais tu sais, Maman, je suis fatigué. C'est trop injuste, depuis trop longtemps. Je pense constamment à toi et au temps passé. Baiser affectueux. Christian."
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 18 Déc - 19:55

C'était aussi dans le temps passé que sa mère cherchait un refuge contre l'angoisse. Elle lui écrivait le même jour : "A vingt et une heures tous les soirs, prions ensemble. Que Dieu nous entende ! Mon enfant bien-aimé, pensons à ta petite vie d'avant tes vingt ans. Que Dieu te rende justice !"
Elle allait aux Baumettes trois fois par semaine pour une visite d'une demi-heure. Sa santé n'était pas bonne. Une angine qui n'en finissait pas. Le directeur avait refusé de regrouper deux parloirs en un seul, d'une heure. Elle écrivait pratiquement chaque jour et, à mesure qu'on avancerait vers l'été, collerait sur ses lettres des pétales de fleurs, jonchée lumineuse et gaie contrastant étrangement avec la longue et sourde plainte des phrases tracées d'une main fébrile. Elle écrivait aussi à tous ceux qui lui semblaient pouvoir offrir une aide ou une espérance. Le pape lui fit envoyer un chapelet bénit qu'elle aspergea d'eau de Lourdes.
Le 6 avril, Christian eut vingt-deux ans. Elle reçut ce jour-là une longue lettre : "Maman chérie, heureusement que je reçois tes visites chaque semaine, et aussi celles des avocats. Du matin au soir, les journées sont interminables. Ce sont toujours les mêmes idées qui viennent et reviennent sans cesse. Je ne comprends toujours pas pourquoi ils m'ont condamné. Ils m'avaient l'air d'être des gens sensés et pourtant ils n'ont pas hésité, pour je ne sais quelle raison, à me condamner en faisant abstraction des témoignages, des faits établis, de la personnalité de celui qu'on accusait, à négliger le bon sens le plus élémentaire.
D'ailleurs, qu'importent les preuves de mon innocence, car même sans elles, il suffisait de se donner la peine de connaître mon passé et mon caractère pour mesurer combien, dans ce sordide assassinat, le seul soupçon est sot et grotesque.
Je ne comprends pas, les idées tournent et retournent comme moi dans la cage où je suis. Aujourd'hui, je n'ai plus rien à perdre, ils m'ont volé ma vie et mon honneur et je vais peut-être mourir. Alors il faut que toi, ma mère, la seule famille que j'aie au monde, tu saches bien que si je meurs, je mourrai innocent.
"Toi, tu me fais confiance, tu sais que je t'ai toujours dit la vérité, je n'ai tué personne ni même jamais nui à quiconque. D'ailleurs, si j'avais eu quelque chose à me reprocher, je te l'aurais dit puisque maintenant tout est fini. Nous savons bien tous deux, les avocats et toutes les personnes qui ont vu le coupable, que je n'ai rien à voir avec cette douloureuse affaire. Mais je t'en prie, toi qui es dehors, dis à tous ceux que tu vous que je suis innocent.
"J'ai envie de hurler, mais personne ne veut m'écouter car tout le monde s'en fout. En France, on vous condamne un innocent à mort et ça laisse indifférent. Il n'y a que parmi ceux qui savent, parmi la famille, parmi les amis et connaissances, que l'on s'indigne. Comme nos amis étrangers qui ont écrit : "Nous avons honte d'un tel verdict, nous avons honte pour les Français." Tout le reste s'en fout.
"Je ne t'ai pas dit dans quelles conditions l'on me fait vivre ici. Je vais te le dire. On est correct mais j'ai l'impression d'être un animal. Je suis surveillé jour et nuit sans arrêt, quoi que je fasse. Seul mais toujours observé. Tu ne peux pas savoir ce que c'est d'être en permanence dans cette sorte de cage sans fenêtre et toujours éclairée. Où je suis obligé de tout faire en public (toujours deux ou trois gardiens). Où je n'ai ni fourchette ni couteau, où même pour la viande, je n'ai qu'une cuiller.
"Je vois le soleil un fois par jour dans une cage un peu plus grande où je tourne en rond. La première fois que maîtres Lombard et Le Forsonney sont venus me voir, je me suis senti gêné de devoir leur serrer la main car désormais je suis enchaîné dès que je sors de la cage. Que craignent-ils ? Pourquoi cette mise en scène avilissante ? Le plus insupportable, c'est cette solitude, c'est de ne parler à personne.
"Leur dernière trouvaille, que l'on me destine, c'est l'installation d'une petite caméra de T.V. comme pour un sujet d'expérience quo'n espionne. C'est pire que tout. C'est à devenir fou. Je ne peux même pas allumer une cigarette seul (on me prête mon briquet) ni me raser moi-même. Qu'est-ce que j'ai fait pour être traité pareillement ? Qu'est-ce que j'ai fait pour être là ? Qu'est-ce que j'ai fait pour être condamné ?
"Le principal est qu'il me reste ma conscience pour moi et que tu saches que tu n'as pas à rougir de ton fils car il n'a rien à se reprocher. Dis à tous ceux qui ont écrit qu'ils ont raison de m'accorder leur confiance, que je suis innocent. Un jour, la vérité se saura. On comprendra alors ce que j'ai enduré.
"Je pense à toi. Affectueux baiser. Ton fils Christian."
On peu se demander si cette lettre n'était pas un peu à usage externe ; sa mère n'en avait pas besoin pour savoir qu'on lui enchaînait les mains. Toujours est-il qu'elle la recopia, l'envoya à plusieurs journalistes, et en remit un exemplaire à Edwige Andreani, journaliste à Var-Matin, qu'elle avait pris l'habitude d'aller voir quelques instants au retour de ses visites aux Baumettes. Le bureau toulonnais était sur son chemin. Edwige Andreani, très belle et très blonde, avait d'abord été déroutée par le calme opaque de Mme Mathon mais elle s'était vite prise de sympathie pour elle et la réconfortait de son mieux.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 18 Déc - 20:10

Il n'avait pas peur. Le cérémonial organisé autour de sa cage lui rappelait à chaque instant qu'il était en sursis, les gardiens lui témoignaient la même sollicitude contrainte qu'aux grands malades à qui l'on veut cacher leur état, mais il n'envisageait pas vraiment que la mort fût possible. Sa cellule était l'ultime étape de son calvaire et non point l'antichambre de l'indicible. D'une certaine façon, c'était même mieux d'avoir été condamné à mort : l'injustice en prenait un sombre éclat dont seraient éblouis ceux qui avaient désormais la charge de son destin.
Bien loin de trembler, il savourait à l'avance sa revanche sur ses tourmenteurs. "Je garde un moral excellent et je me soigne, écrivait-il à sa mère dès le 23 mars. Les crapules ne peuvent pas toujours gagner..." Puis, le 2 mai, en post-scriptum : "Lorsque j'aurai obtenu ma réhabilitation et que les procédures que j'engagerai contre les responsables et pour obtenir réparation seront suffisamment engagées, nous partirons en Amérique (je ne citerai pas le pays ici). C'est un pays neuf, immense, en pleine croissance, hospitalier et où le travail ne manque pas (il a d'ailleurs été très peu touché par la crise 73-76). Je t'en dirai plus en quelques parloirs concernant l'affaire que j'y monterai. Ca te plaira, j'en suis sûr."
Et le 23 mai encore : "Je suis sûr qu'à l'heure où j'écris ces lignes, il y en a qui doivent prier pour que je sois atteint rapidement de folie, ou d'un infarctus du myocarde, ou tout autre chose pour que je disparaisse, croyant ainsi pouvoir dormir tranquille sur un dossier clos..."
M. Viala échappait à sa vindicte car ses défenseurs lui avaient expliqué que la réplique de l'accusateur lui vaudrait la cassation de l'arrêt et un nouveau procès dans une ambiance plus sereine. Il comprenait pourtant mal l'attitude de l'avocat général : "Comment expliquer, écrivait-il, le zèle excessif par lequel il m'a chargé... pour ensuite me donner les armes qui me permettront d'obtenir la cassation ? Je ne saisis pas très bien les raisons de cette manoeuvre... Mais je lui sais tout de même gré de m'avoir donné des motifs de cassation et d'avoir pour moi l'attention de me souhaiter d'obtenir enfin justice."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 18 Déc - 20:52

La routine régna bientôt dans la cage de transit, puisqu'elle s'installe partout. Il lisait chaque matin Le Figaro ; chaque semaine Paris-Match ; chaque mois Yatching, L'automobile et Science et vie. La bibliothèque lui fournit des lectures de plus longue haleine : il découvrit Jean-Jacques Rousseau avec les Rêveries du promeneur solitaire. Il écoutait aussi la radio : lorsque son poste à transistors tomba en panne, on lui permit de le remplacer par un autre. Il mangeait avec appétit, reprenant plusieurs fois de chaque plat : la tradition pénitentiaire assure aux condamnés à mort un régime copieux.
Chaque jour, on le faisait sortir de sa cellule pour le mener dans une cour minuscule entourée de hauts murs. C'était la promenade réglementaire. Jean-François Le Forsonney, qui allait souvent le voir à l'heure de cette promenade, en avait chaque fois le coeur serré. La cour était si profonde - l'avocat l'appelait "la fosse aux lions" - qu'un unique rayon de soleil parvenait à s'y faufiler. Christian était toujours le dos au mur, les yeux fermés, offrant son torse nu au rayon de soleil et progressant avec lui pour ne point perdre sa chaleur. On eût dit qui'l attendait la salve d'un peloton d'exécution.
La grande affaire, c'était "le récapitulatif". Il avait en effet décidé d'écrire son histoire afin de pouvoir informer l'opinion publique dès que l'arrêt de cassation serait intervenu. Il ne faisait plus confiance qu'à l'opinion publique. C'était devenu une obsession, dont la lettre recopiée et distribuée par sa mère traduisait la première manifestation. Avec l'aide d'Héloïse, il refaisait sans cesse la liste des journaux auxquels on enverrait le récapitulatif. La presse étrangère leur donnait du mal : les adresses étaient difficiles à trouver.
Le récapitulatif s'ouvre par quelques phrases où l'on ne retrouve pas sa manière habituelle et qui éveillent un souvenir : "Mon innocence se suffit à elle-même. Je suis innocent parce que je sui innocent. Et si je m'abaisse à discuter, à étaler les raisons de cette innocence, etc." Faut-il croire au hasard ou bien avait-il capté du fond de sa cellule, tel le rayon de soleil dans la fosse aux lions, un écho lointain du cri superbe et efficace lancé par un autre condamné et dont toute l'intelligentsia était à juste titre remuée ?
La cour de cassation allait lui rappeler qu'il n'était pas Pierre Goldman.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 18 Déc - 22:50

Paul Lombard avait visé haut et frappé fort : inscription en faux. La démarche, rarissime, est grave dans la mesure où elle peut mettre en cause la bonne foi d'un haut magistrat, aussi la loi la suspend-elle à l'appréciation du premier président de la cour de cassation, à qui l'on doit présenter requête aux fins d'autorisation d'inscription en faux.
Le procès-verbal des débats d'Aix-en-Provence, signé par le greffier et par le président Antona, indiquait que ce dernier avait fait communiquer à la défense les cinq procès-verbaux produits in extremis par l'avocat général Viala. Les trois avocats protestaient que cette mention ne correspondait pas à la réalité et l'attaquaient en faux. S'ils étaient entendus, la cassation était acquise.
Le premier président repoussa la requête au motif qu'aucun début de preuve n'était rapporté. Maître Ryziger, qui la présentait au nom de Ranucci, fut étonné par cette motivation, la procédure d'inscription en faux ayant précisément pour objet de rapporter la preuve.
Les défenseurs s'efforcèrent donc de trouver des témoins pouvant attester que les pièces n'avaient pas été communiquées. Les journalistes contactés répondirent que dans le brouhaha de la fin de l'audience, ils n'avaient pas prêté attention à ce détail. Maître Gilbert Collard fut sollicité. C'était le mettre dans une position difficile. Il répondit qu'il donnerait son témoignage si le conseil de l'ordre du barreau de Marseille lui en faisait obligation. Le conseil de l'ordre abandonna le problème à la prudence et à la conscience de l'avocat. On n'en sortait pas. Le projet avorta.
Le plus extraordinaire est encore que le procès-verbal des débats comporte une autre mention indubitablement inexacte qui aurait largement justifié une cassation. Elle n'aurait pas soulevé les mêmes problèmes que la précédente car elle n'impliquait pas une violation des droits de la défense. Christian avait fait citer deux témoins de moralité. L'un était M. Hazrebedian ; l'autre, le frère Bonnard, qui avait été son professeur à l'école Saint-Joseph de Voiron.
Le premier était venu témoigner mais le second avait fait défaut. Or, le greffier a confondu les deux témoins et attribué au frère Bonnard la déposition faite en vérité par M. Hazarbedian. Mais personne ne l'a remarqué. Ce n'est jamais qu'une malchance de plus.
Maître Ryziger soutint cinq moyens de cassation. Le seul à présenter chance sérieuse d'être retenu était la production tardive des cinq pièces. La cour de cassation jugea que ces pièces ayant été communiquées aux avocats et ceux-ci ayant eu l'opportunité d'en prendre connaissance et de les discuter, les droits de la défense n'avaient pas été violés, contrairement à ce qu'avait cru M. Viala lui-même. Ainsi la fatalité continuait-elle son inexorable cheminement. La réplique de l'avocat général avait bien réussi à détruire l'argumentation des défenseurs mais elle n'aboutissait pas à faire casser l'arrêt de mort car, s'agissant de Christian Ranucci, la cour de cassation choisissait de n'être point Chimène.
Maître Lombard déclara à la presse sa certitude que "la vérité demeurait inconnue", ajoutant : "Je continuerai à me battre de toutes mes forces pour que la vérité triomphe et pour q'un adolescent ne subisse pas le plus injuste et le plus atroce des destins."
Christian nota sur son agenda, à la date du 17 juin : "Radio 22 h 30 : cassation refusée.Ils ont eu tort."
Entre l'échafaud et lui, il n'y avait plus que la grâce présidentielle.

Elle paraissait acquise. Sans doute avait-on entendu récemment une nouvelle déclaration officielle en faveur de la peine de mort, mais c'était l'aboiement machinal de M. Lecanuet. Quant à M. Giscard d'Estaing, il venait, trois semaine plus tôt, de prendre position sur le problème au cours d'une conférence de presse. "Pour ce qui est de la peine de mort, avait-il dit le 22 avril, je souhaite que la communauté nationale française, et donc son législateur, se saisissent, le moment venu de ce problème. Naturellement, il ne convient sans doute pas de le faire à un moment où la situation de violence, et en particulier de certaines violences inadmissibles, rend la société française extraordinairement sensibilisée à ce problème.
"Parmi les violences inadmissibles que je citerai, il y a deux cas, d'une part, celui des rapts prémédités d'enfants comportant pour eux la quasi-certitude de la mort, et ceci par un calcul d'intérêt, et c'est, d'autre par, le cas de ceux qui, avec un acharnement inhumain, s'attaquent à des personnes âgées isolées en ayant préparé leur agression pour leur soustraire leurs malheureuses ressources."
Cette déclaration indiquait que le président se sentait désormais en mesure de surmonter l'"aversion profonde" qu'avait éprouvée le candidat à l'égard de la peine de mort, et beaucoup trouvaient de la redondance à prévoir l'application du châtiment suprême dans les deux seuls cas où il risquait d'être demandé par les jurés, mais enfin la déclaration présidentielle ouvrait à Christian Ranucci les portes de la vie. Personne n'avais jamais prétendu que l'enlèvement pour lequel on l'avait condamné eût comporté dès le départ la "quasi-certitude" de la mort de l'enfant - le sentiment contraire s'était même imposé -, et surtout le "calcul d'intérêt" faisait totalement défaut. D'évidence, le président avait en tête l'inculpé de Troyes et non le condamné de Marseille. Paul Lombard avait d'ailleurs lancé aux jurés d'Aix : "Si vous jugez Ranucci coupable et si vous le condamnez à mort, lui qui en tout état de cause n'aurait pas enlevé l'enfant pour monnayer sa vie, que ferez-vous à ceux dont les motivations sont bassement matérielles ? Vous les couperez en trois, en quatre ?..."
Deux cas de "violences inadmissibles" : Christian ne se rangeait ni dans l'un ni dans l'autre.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 19 Déc - 20:54

Des observateurs rassis tenaient cependant qu'une grâce présidentielle est aussi un acte politique et que le climat n'était pas favorable à la clémence. La majorité venait de subir une défaite aux élections cantonales. La cote présidentielle était en baisse. Beaucoup de ses électeurs semblaient reprocher à M. Valéry Giscard d'Estaing un libéralisme trop avancé. D'autre part, le pourvoi en cassation d'un autre condamné à mort venait d'être rejeté et l'homme attendait lui aussi la décision élyséenne. Il avait tué une femme de quatre-vingt-trois ans pour lui voler ses économies. C'était l'un des deux cas de "violences inadmissibles". Mais le criminel était un ancien harka et les agitations et revendications des anciens harkis faisaient justement problème. L'exécution de l'un des leurs n'arrangerait rien. Elle irriterait les rapatriés d'Algérie, qui proclamaient leur solidarité et dont le poids électoral était évident. Christian Ranucci ne représentait que lui-même et n'était soutenu par personne. (Le harki sera gracié en août).
L'éventualité de sa mort prochaine ne l'effleurait toujours pas. Le 18 juin, Paul Lombard lui avait envoyé un télégramme : "Pourvoi malheureusement rejeté gardez espoir nous arriverons à faire triompher la vérité et à ce que justice soit rendue déposons recours en grâce viendrai matinée ou après-midi courage."
Christian avait jeté quelques notes sur le papier pour préparer l'entrevue avec ses avocats. Il ne s'éprouvait pas en posture de suppliant. "Demanderai non pas ma grâce, écrivait-il, mais ma mise en liberté immédiate." Selon lui, il fallait proposer au président "un marché à l'amiable" : "Mon innocence doit influer sur l'homme et votre menace d'en appeler à l'opinion publique doit influer sur sa raison. Bien insister que, de mon côté, je respecterai mes engagements : me taire, ne pas informer l'opinion publique, ne pas engager de procédures, et disparaître à l'étranger contre ma liberté, ma réhabilitation." Il acceptait en effet de renoncer à sa vengeance "pour le bien de la Justice et éviter un scandale". Sa position de force lui paraissait si évidente qui'l avait conscience d'être généreux envers le président en lui permettant de faire l'économie d'un bien fâcheux scandale.
Le 20 juin, il écrivit à sa mère : "Je sais combien cette épreuve injuste est cruelle à supporter, mais ne désespère pas. Nous arriverons à obtenir justice. Ceux qui veulent se débarrasser de moi, croyant se mettre à l'abri, ne peuvent pas gagner... Il faut lutter. A ces charognards qui suent le crime et la peur d'être découverts, opposons la sérénité de l'innocence et notre mépris. Nous vaincrons."
A la mi-juillet, le président de la République se rendit à Toulon pour passer en revue la flotte de guerre. Héloïse Mathon découpa les abondants reportages photographiques publiés à cette occasion dans la presse régionale et, conformément à sa demande, les envoya à son fils, qui avait toujours éprouvé pour M. Giscard d'Estaing un intérêt admiratif. Au parloir suivant, Christian lui parla longuement de cette manifestation et l'exhorta à se ne se faire aucun souci : le président avait un visage "bon et humain".
Ses avocats étaient convoqués la semaine suivante à l'Elysée.

Jean-François Le Forsonney ne fut pas du voyage à Paris. Maître Lombard lui avait expliqué que le président de la République ne recevait jamais qu'un seul défenseur. Lorsque le jeune avocat apprit, beaucoup plus tard, que ce n'était pas exact, il ressentit de la perplexité. Essentiellement modeste, il ne pensait pas à la vertu décisive de son éloquence (et s'agissait-il encore d'éloquence ?) mais il croyait que sa jeunesse aurait peut-être été un argument silencieux plus fort que tous les mots en rappelant au président que le garçon dont il allait fixer le sort avait tout juste vingt-deux ans.
Paul Lombard fut reçu à l'Elysée le 21 juillet au milieu de l'après-midi. Il appela ensuite son collaborateur : "J'en sors. Impénétrable. Il connaissait très bien le dossier. J'ai plutôt bonne impression."
Le soir, maître Lombard alla dîner chez un ami, près de Paris. Il avait quelque peu sollicité l'invitation car son hôte était un intime du président de la République. On lui prodigua l'apaisement. En le raccompagnant à sa voiture, l'ami lui dit encore : "Ne t'inquiète pas. Il faudrait vraiment qu'on kidnappe un gosse demain..."
L'avocat démarra et ouvrit son autoradio. Un flash d'information le pétrifia sur son siège : on venait d'enlever un garçon de huit ans au Pradet, à quelques kilomètres de Toulon
.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 19 Déc - 22:03

Comme pour Marie-Dolorès Rambla, deux ans auparavant, et comme pour philippe Bertrand, il y avait à peine six mois, des manchettes énormes annoncèrent à la une des journaux régionaux la disparition de Vincent Gallardo et les reporters dirent l'angoisse des malheureux parents, la stupeur des voisins, l'immense colère de toute une population.
Le cadavre du petit garçon fut découvert deux jours plus tard. Il était mort noyé. Son ravisseur échappa aux recherches.
"Ce fut l'événement de l'été, raconte Edwige Andreani. L'émotion des gens était extraordinaire. Un détail : les journalistes qui ont suivi l'enquête au Pradet n'ont pas pu payer un seul repas, ni même une simple communication téléphonique. C'était une façon de les remercier d'avoir publié les réactions très violentes de la population."
La découverte du cadavre le 23 juillet, surlendemain de la visite de Paul Lombard à l'Elysée, déclencha une manifestation publique. " C'était l'appel au meurtre général" écrivit Le Provençal. La foule, conduite par un conseiller municipal, s'assembla devant la mairie et le maire la harangua en exigeant "une punition exemplaire : la peine de mort". En une heure, une pétition au président de la République recueillit plus de douze cent signatures ; elle exigeait un jugement rapide et extrêmement sévère pour tous les ravisseurs d'enfants". Les vacanciers, nombreux parmi les manifestants, apportaient une sorte de caution nationale au cri populaire. Le maire du Pradet confia au reporter du Provençal : "Je suis pour un jugement rapide et radical. Même si l'assassin esst fou, il faut la peine de mort. Et encore, il faudrait le faire souffrir..."
"Personnellement, dit Edwige Andreani, j'ai tout de suite pensé que l'affaire Gallardo signifiait la mort pour Ranucci. Quand on a retrouvé l'enfant tué, je me suis dit : "C'est foutu pour Ranucci."
Logiquement, le crime du Pradet aurait dû avoir l'effet inverse. Il démontrait le peu d'exemplarité de la peine de mort. A quoi servait-elle si le châtiment suprême prêt à s'abattre sur un homme condamné pour l'enlèvement et le meurtre d'un enfant n'en dissuadait pas un autre d'enlever et de tuer à son tour un enfant, et à quelques dizaines de kilomètres des Baumettes ?
"J'ai tiré le gros lot du malheur sans même avoir acheté de billet" avait écrit Christian Ranucci. Traçant ces lignes en 1975, il ignorait encore que le pire était à venir de cette invraisemblable cascade maléfique qui s'abattait sur sa tête avec une régularité effrayante. Par trois fois, son chemin avait croisé celui d'un ravisseur d'enfant. Il allait payer pour les trois, tandis que l'homme au pull-over rouge resterait impuni, que l'assassin de Vincent Gallardo ne serait jeamais retrouvé, que Patrick Henry sauverait sa tête.
Un mot encore à propos du dernier. Ses juges, avertis par l'exécution de Ranucci, surent qui'l n'y saurait point de clémence présidentielle et que la vie ou la mort était entre leurs mains. Ils refusèrent la mort. Mais il y eut encore plus bizarre dans cette folle partie de billard qu'institue la peine de mort et où les boules sont des têtes d'homme. A son procès, Patrick Henry reste muré dans un silence glacial, enfermé comme dans une citadelle, incapable de lire la déclaration qu'il avait préparée pour la première audience et dans laquelle il exprimait son remords. Cette attitude désole ses avocats et consterne ceux qui espèrent envers et contre tout que la vie gagnera.
Elle le condamne aussi sûrement que l'horreur de son crime. "Tout à fait à la fin, racontera son avocat maître Badinter, aux reporters de Paris-Match, alors que nous avions déjà plaidé, le président lui a dit : "Vous n'avez rien à ajouter ?" Et là, il a craqué :il a tout dit, mais en des termes tout différents de ce qui'l avait préparé plus directs, plus précis. Il a dit qu'il savait que ce qu'il avait fait était horrible, il demandait pardon aux parents ; toute sa vie si on le laissait vivre, il regretterait son crime, il expierait. Il avait un accent d'une profondeur, d'une sincérité totales. un peu plus tard, je lui ai demandé :"Qu'est-ce qui vous a fait parler ?" Il m'a dit : "La lettre que Mme Ranucci a envoyée à ma mère."S'il n'y avait pas eu cette lettre, conclura maître Badinter, il est probable qu'il se serait tu. Il est possible qu'il aurait été condamné à mort."

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Martine

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Mer 20 Déc - 8:56

J'en ai des frissons !
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 20 Déc - 17:37

Le dimanche 25 juillet, Héloïse écrivit à son fils :
"Mon attente est très pénible, oppressante." Mais elle lui disait sa total confiance en Paul Lombard et sa certitude que le président avait compris qu'il était innocent.
Le même jour, Christian lui écrivit sa déception : il avait pensé que l'entretien de l'Elysée se déroulerait d'autre manière et "l'impassibilité totale de l'interlocuteur" le surprenait. Il attendait d'en savoir plus avec le retour de maître Lombard. "De toute façon, ajoutait-il, il semble bien qu'ils ne veuillent pas se raisonner et faire marche arrière. Nous devrons donc en passer par l'opinion publique... Je me porte bien et me soigne. Toi aussi, soigne-toi bien et conserve ton courage et ta volonté comme tu l'as si bien fait jusqu'à maintenant et qui fait l'admiration. Nous avons la force du bon droit et la volonté tranquille de ceux qui ont raison, et de toute façon nous vaincrons. Ils ont déjà échoué."
Le lendemain après-midi, Jean-François Le Forsonney alla chercher Paul Lombard à l'aérodrome e Marignane. Deux journalistes les abordèrent sur le chemin du parc de stationnement en leur demandant avec un grand sourire :
"Alors, vous savez la nouvelle ?
- Quelle nouvelle ?
- Mais... vous êtes bien les avocats de Ranucci ?
- Oui...
- Eh bien, il est gracié ! On vient de l'annoncer !"
Les avocats se ruèrent sur les cabines téléphoniques de l'aérogare. Paul Lombard voulait appeler la chancellerie, à Paris, mais retournait en vain ses poches pour rassembler la monnaie nécessaire. A côté de lui, Jean-François Le Forsonney appela le cabinet du cours Pierre-Puget. Une secrétaire surexcitée lui cria :
"Venez vite ! Il est gracié ! Ca téléphone de partout ! Mme Mathon est déjà là, folle de joie..."
Ils rentrèrent à Marseille à tombeau ouvert. Tous les collaborateurs du cabinet étaient au balcon, pour les accueillir. Héloïse pleurait de bonheur. La grâce avait été annoncée par FR3 et Radio Monte-Carlo. Les avocats étant attendus par de nobreux clients, ils dirent à la mère qui riait dans ses larmes : "Ne partez pas ; on va dîner tous ensemble pour fêter ça." Elle s'installa dans un coin. Depuis le temps qu'elle venait cours Pierre-Puget, elle y avait connu de si longues heures d'attente et d'angoisse qu'elle n'en aurait pas pu faire le compte. Le cauchemar était terminé.
Jean-François Le Forsonney était submergé d'appels téléphoniques. Ses parents, très émus, lui parlèrent longuement. Puis sa secrétaire le prévint que le parquet général d'Aix l'appelait et il eut au bout du fil un substitut qui lui demanda d'une voix glaciale :
"Qu'est-ce que c'est que cette histoire de fou ?
- Quelle histoire ?
- La grâce ! La chancellerie nous demande une explication. Nous savons que le président n'a pas encore fait connaître sa décision. Alors pouvez-vous me dire comment il se fait que l'annonce de la grâce est diffusée partout ?"
Stupéfait, l'avocat répondit qu'il ne pouvait fournir aucune explication : son confrère Lombard et lui-même avaient appris la nouvelle comme tout le monde, c'est-à-dire par les journalistes. Le scepticisme du substitut fut si peu dissimulé que maître Le Forsonney comprit tout à coup qu'on les soupçonnait d'avoir sciemment lancé la fausse nouvelle pour forcer la main présidentielle.
A peine avait-il raccroché que sa secrétaire lui passait une journaliste de FR3. Il eut au bout du fil une interlocutrice effondrée : "Nous sommes terriblement désolés, dit-elle, il y a eu confusion entre deux dépêches. Nous allons faire passer un démenti aux informations régionales, tout à l'heure. Excusez-nous..."
Titubant sous le choc, l'avocat rejoignit Héloïse Mathon, qui l'accueillit avec un sourire radieux. Il se jeta à l'eau :
"La télé vient de m'appeler. Il paraît que ce serait une fausse nouvelle. Enfin, prématurée. Mais ne vous inquiétez pas : ça va s'arranger."
Ils passèrent dans le bureau de maître Lombard. La pauvre mère, foudroyée, était dans l'hébétude. Paul Lombard lui dicta les termes d'un télégramme à l'Elysée. C'était une ultime supplication.
Puis elle partit seule prendre son train pour Toulon. Elle avait vu Christian l'après-midi même, avant de se rendre cours Pierre-Puget. Il lui était apparu fatigué, triste et n'avait pas une seule fois souri. En le quittant, elle lui avait dit : "A mercredi..."



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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 20 Déc - 18:38

Sachant la décision imminente, la rédaction parisienne de l'A.F.P. avait commandé à un journaliste marseillais deux articles résumant l'affaire Ranucci. L'un devait être rédigé comme si la grâce venait d'être accordée ; l'autre, dans l'optique inverse. Le journaliste avait envoyé ses articles par télex mais un hasard malencontreux avait fait que le télex était branché sur FR 3 et sur Radio Monte-Carlo lorsque l'article annonçant la grâce était passé.

Alain Dugrand, de Libération, rencontra un avocat marseillais qui lui dit : "Ranucci va être exécuté. Le parquet a demandé à un juge d'instruction de laisser son numéro de téléphone personnel."

Christian Ranucci sut par ses gardiens l'annonce de la grâce et le démenti ultérieur.

Le lendemain matin, 27 juillet, Rouge annonça, sous le titre "Une mort au petit matin" : "A l'heure où sortira ce journal, à l'heure où vous l'aurez entre les mains, un homme sera peut-être mort, exécuté par décapitation... Nous sommes horrifiés devant la perspective d'un tel assassinat, censé en venger un autre, aussi horrible était-il." Libération avertissait ses lecteurs de l'imminence du dénouement.
Pierre Rambla se rendit à la préfecture pour une démarche administrative. Un fonctionnaire qu'il connaissait, lui dit en confidence : "Demain, tout sera terminé pour Ranucci." M. Rambla n'en fut pas surpris. On lui avait rapporté, la veille, que Radio Monte-Carlo annonçait la grâce mais il n'en avait rien cru : "Giscard ne pouvait pas gracier un mec comme ça" M. Rambla faisait lui aussi une confiance totale au président de la République. Par la suite, il allait lui écrire personnellement pour lui exposer ses difficultés et demander aide et assistance. Dans son esprit, il s'agissait d'un appui pour retrouver du travail, aussi fut-il déçu et blessé de recevoir, le 29 octobre 1976, la réponse d'un chargé de mission à l'Elysée : "Votre lettre est bien parvenu à Monsieur le président de la République, qui en a pris connaissance. Il m'est agréable de vous faire parvenir de sa part le manda ci-joint de cinq cents francs pour vous aider dans la situation présente."
Le hasard devait finalement mettre les deux hommes en présence. Ce serait l'été suivant, aux Baux-de-Provence, à l'occasion du mariage du fils de M. Poniatowski. M. Giscard d'Estaing était témoin du marié ; M. Rambla avait été engagé comme extra. Il servit une orangeade au président. "Je ne lui ai pas dit qui j'étais. A quoi ça aurait servi ?"

L'après-midi eurent lieu au Pradet les obsèques du petit Vincent Gallardo.
"Je n'ai pas vécu la guerre, raconte Edwige Andreani, mais j'avais l'impression d'être dans une ville en guerre. Une atmosphère écrasant, comme après une grande catastrophe. A la levée du corps, il y a eu une scène à vous glacer le sang. Au moment où l'on sortait le petit cercueil de la maison pour le placer dans le fourgon, la grand-mère est apparue sur le balcon, toute noire, et a poussé un long cri de mort, de deuil, qui a duré jusqu'à ce que le fourgon ait démarré et se soit éloigné d'une centaine de mètres. C'était lancinant, insoutenable, et dans la foule qui était massée devant la maison, des gens se sont mis à hurler à leur tour avec des balancements d'hystérie. Je suis sûre que si quelqu'un s'était écrié : "C'est lui !" en montrant un homme, n'importe lequel, le malheureux aurait été écharpé sur place.
"Derrière le fourgon, tous les hommes politiques du coin sans aucune exception, tous les représentants de toutes les organisations et associations. Et un cortège immense, inouï pour cette petite ville, un cortège de plus de inq mille personnes. Toute la population locale était là, et aussi beaucoup de touristes, de vacanciers.
"Tous les magasins étaient fermés, rideau baissé. Une opération "ville morte" avait été décidée en signe de deuil, bien sûr, mais aussi pour montrer l'indignation unanime de la population contre les assassin d'enfants. Les gendarmes alignés le long du parcours saluaient au passage et les gens s'agenouillaient sur les trottoirs.
"L'église était bien trop petite pour contenir tout ce monde mais on avait installé une sonorisation sur la place pour que la foule puisse suivre la cérémonie.
"On savait que la grâce de Ranucci allait être accordée ou refusée d'un jour à l'autre, d'une heure à l'autre. On en parlait beaucoup. Mon opinion personnelle, c'est que si Ranucci avait été gracié, les cinq mille personnes du Pradet, et bien d'autres avec elles, se seraient retrouvées devant la prison des Baumettes pour réclamer la tête de Ranucci et, au besoin, se faire justice."

Vers cinq heures de l'après-midi, Jean-François Le Forsonney reçut à son cabinet un appel téléphonique du procureur de la République. "J'aimerais connaître vos coordonnées personnelles, lui dit le magistrat. Où puis-je vous joindre éventuellement ?" Maître Le Forsonney donna le numéro de téléphone de son domicile et appela immédiatement Paul Lombard. Celui-ci le rassura : "Aucune décision n'est encore prise." Mais, peu après, coup de fil d'Alain Dugrand : "Attends-toi a des choses désagréables : il y a un mouvement de C.R.S. sur les Baumettes et on a demandé à un juge d'instruction de se tenir à disposition."

André Fraticelli, de retour d'Alger, fut appelé vers six heures par le procureur : "Je voudrais avoir votre emploi du temps pour la semaine et vos coordonnées. C'est à propos de l'affaire Ranucci." Maître Fraticelli donna l'adresse et le numéro de téléphone de sa maison de campagne, où il comptait se rendre, puis, saisi d'une sourde inquiétude, demanda : "Mais ce n'est pas pour cette nuit ? - Non. Je vous demande ces renseignements bien que la chancellerie n'ait pas encore pris aucune décision. Vous avez naturellement votre carte professionnelle ? Très bien, je vous rappellerai."
A huit heures, nouvel appel du procureur : "J'ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer. Une triste besogne nous attend. C'est pour demain matin. Rendez-vous à quatre heures moins le quart aux Baumettes. Notez bien l'heure. Je donnerai votre nom au service d'ordre : il n'y aura aucune difficulté."
André Fraticelli appela aussitôt son confrère Lombard. Celui-ci venait d'avoir le procureur. Les deux avocats s'interrogèrent sur l'opportunité de prévenir la mère de Christian. Ils décidèrent en fin de compte de s'abstenir, redoutant que la pauvre femme, dont les nerfs venaient d'être mis à rude épreuve, n'allât se livrer à quelque démonstration devant la porte des Baumettes. C'était probablement une crainte injustifiée, Héloïse Mathon étant peu portée aux agitations spectaculaires. Elle allait seulement se croiser contre la peine de mort et écrire des lettres compatissantes aux familles de tous ceux que menacerait le couperet, quel qu'ait été leur crime.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 20 Déc - 19:55

Jean-François Le Forsonney avait quitté son bureau à huit heures et demie. Il devait dîner avec Paul Lombard et voulait se changer. Une demi-heure plus tard, il reçut à son tour l'appel du procureur : "Voilà, on a reçu le résultat. L'opération est fixée à demain matin. Il conviendrait que vous soyez présent à quatre heures moins le quart précises."
Il rejoignit Paul Lombard. Après quelques minutes de conversation oppressée, maître Lombard lui dit : "Ecoutez, on ne va pas rester là, face à face, a attendre cette chose, ou ça va être une veillée funèbre. Je vous propose d'aller dîner avec mes amis." Ils se rendirent donc dans un restaurant de Marseille. Les amis - un homme et une femme - ignoraient ce qui aurait lieu dans quelques heures. Maître Le Forsonney fut étonné par la maîtrise de soi dont témoignait son patron, qui animait la conversation comme à son ordinaire.
Vers onze heures, il quitta la table pour appeler ses parents. Ceux-ci habitaient sur le chemin des Baumettes et les avocats s'y retrouveraient pour arriver ensemble à la prison. Il demanda à sa mère de leur préparer du thé ou du café.
Le repas se termina vers onze heures et demie. Maître le Forsonney, qui était en voiture, raccompagna à leurs domiciles respectifs Paul Lombard et ses amis, puis rentra chez lui. Il téléphona à André Fraticelli pour l'informer du rendez-vous chez ses parents ; ils se retrouvèrent à trois heures du matin.
Minuit sonna et ce fut le 28 juillet. La date était importante dans le plan de campagne dressé par Christian. Pour la première fois depuis deux ans, sa confiance dans ses avocats était ébranlée et il avait décidé de passer à l'action avec sa mère. Celle-ci, le 26, avait envoyé en haut lieu deux lettre avertissant que si Christian n'était pas mis en liberté le 28 juillet à midi, son dossier serait communiqué à tous les journaux et à toutes les ambassades étrangères. Christian avait noté par ailleurs : "Parallèlement, si 28 pas libéré, nous déposons plainte pour crime contre l'humanité."

Jean-François Le Forsonney se doucha, se changea, puis appela Paul Lombard : "Vous pouvez dormir ?
- Non.
- J'arrive."
Ils retrouvèrent André Fraticeli au rendez-vous fixé et burent du thé en se demandant encore une fois s'ils devaient ou non prévenir la mère de Christian ; ils conclurent définitivement par la négative. Puis ils partirent pour les Baumettes.
Libération mettait sous presse une lettre au président de la République demandant la grâce du condamné.


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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 20 Déc - 21:25

La prison était gardée par des forces de police, C.R.S. et gendarmes mobiles, largement suffisantes pour disperser un cortège de manifestants. De nombreux journalistes attendaient devant la porte. A côté d'eux, un homme assis sur sa mobylette, le casque sous le bras. Il avait déjà passé la nuit précédente à attendre l'exécution et manifestait sa satisfaction de ne pas avoir veillé une seconde fois pour rien. Il apprit aux journalistes que son grand-père avait assisté à la dernière exécution capitale pratiquée en public.
Jean-François Le Forsonney gara sa 504 près de la porte. La conciergerie était violemment éclairée. Les trois avocats entrèrent dans la prison, traversèrent la première cour et se retrouvèrent dans le grand hall. Il y avait là trente à quarante personnes, gardiens compris. Tous trois furent surpris par cette assemblée relativement considérable ; ils n'auraient jamais pensé qu'une exécution puisse requérir tant de monde.
Ils reconnurent et saluèrent d'un signe de tête le président Antona, le procureur de la République adjoint Tallet, le contrôleur général Cubaynes, chef de la Sûreté urbaine de Marseille. Le juge d'instruction Pierre Michel, qui avait succédé à Mlle Di Marino pour les procédures finales de transmission du dossier, était appuyé contre un mur, le visage livide. Le greffier des Baumettes circulait en survêtement de sport de couleur verte.
André Fraticelli, tant son trouble était profond, croisa un homme qui'l ne reconnut pas : le docteur Totsi, médecin de la prison, dont il était l'ami et qu'il invitait fréquemment chez lui. Il remarqua par contre "un homme qui ressemblait à un vieux maquignon, âgé d'au moins soixante-dix ans, petit, les épaules de travers tout tordu. Il était le seul à être en chemise, sans veste, avec de larges bretelles, et s'affairait de gauche à droite d'un air préoccupé."
Personne ne parlait. Des hommes marchaient, comme absents.
L'avocat général Viala, qui avait eu le singulier courage de se relever de son siège pour requérir une seconde fois quelle qu'ait été sa motivation profonde, n'avait pas trouvé ce matin-là le courage élémentaire de se lever de son lit pour assister à l'exécution de l'homme dont il avait demandé la tête. C'était démontrer qu'il était à tout le moins un adversaire militant du spectacle de la peine de mort, même quand elle était infligée sur ses réquisitions.
Le capitaine de gendarmerie Gras, n'était pas là et n'avait pas à y être. Il nous dira le 16 février 1978 : "Personnellement, je ne l'aurais pas condamné à mort. Je lui aurais donné vingt ans. Même après sa condamnation, je n'ai pas cru un seul instant qu'il serait exécuté. Je pensais qu'il serait gracié. Je ne comprends pas..."
Le commissaire Alessandra n'était pas là et n'avait pas à y être. Il nous dira le 15 février 1978 : "Personnellement, j'estime qu'il avait un minimum de circonstances atténuantes. Je ne l'aurais pas condamné à mort. C'est un garçon qui a été persécuté par le destin."
Le professeur Sutter n'était pas là et n'avait pas à y être. Il nous dira le 13 février 1978 : "Si j'avais été juré, je n'aurais certainement pas condamné Ranucci à mort."
A quatre heurs, une section de C.R.S. en tenue de combat, avec casques, mousquetons et sacs de grenades, pénétra dans la prison.
M. Tallet, procureur de la République adjoint, s'adressa à l'assemblée en disant : "Bon, il faut y aller..."

A la surprise d'André Fraticelli, le cortège n'emprunta pas le large corridor reliant entre eux les trois blocs de la prison ; on le fit obliquer vers la droite et descendre un escalier menant aux caves. Au bas de l'escalier, mal éclairé, l'avocat trébuché et faillit tomber. Il se rendit compte qui'l s'était pris le pied dans une couverture. Tout le couloir souterrain était tapissé de couvertures afins que la marche du cortège ne réveillât pas les détenus. On craignait l'émeut que risque toujours de déclencher une exécution capitale. Il y avait des C.R.S. partout. On avait protégé Ranucci pendant deux ans contre une agression possible de ses codétenus et l'on se protégeait cette nuit contre la colère de ces mêmes détenus au cas où ils auraient découvert qu'on allait lui trancher la tête.
Le cortège monta et descendit des marches, puis arriva au prétoire de la prison. Sur la table étaient étalés le costume bleu que Christian avait porté à Aix, une chemise, une ceinture, des chaussettes et un paire de chaussures.
En arrivant au pavillon des condamnés à mort, un gardien demanda d'un signe impératif un silence absolu. Le gardien-chef, à voix basse, divisa le cortège en deux files aligénes en oblique devant la grille de la cellule. Le procureur adjoint Taller souffla aux avocats : "Vous entrerez sur mes pas..."
Christian dormait sur sa paillasse, recroquevillé en chien de fusil, face au mur comme il le faisait toujours pour se protéger de la lumière électrique. C'était sa sept cent quatre-vingt-quatrième nuit en prison.
Deux gardiens ouvrirent la grille avec précaution et se ruèrent sur lui.
Il a poussé deux cris de bête fauve que je n'oublierai jamais, dit maître Fraticelli. Deux cris suraigus. J'ai senti une main étreindre la mienne à toute force. C'était le président Antona."
Il y eut une lutte violent et brève. Christian heurta durement le mur. Les gardiens parvinrent à lui passer les menottes. Il cria : "Je le dirai à mes avocats !" Quelqu'un dit : "Mais vos avocats sont là..." Paul Lombard s'avança : "Oui, nous sommes là, mon petit..." Le procureur adjoint prononça la phrase rituelle : "Votre recours en grâce a été rejeté. Ayez du courage..." Christian s'écria : "Qu'est-ce qu'on a encore été raconter à Giscard ?"
Hagard, saignant du nez, la lèvre ouverte, vêtu d'un pyjama rayé, il contemplait tous ces hommes qui avaient fait irruption dans sa nuit.
Jean-François Le Forsonney avait honte. "Nous lui avions dit qui'l ne serait pas condamné à mort, et il l'avait été. nous lui avions dit que la condamnation serait cassée, et elle ne l'avait pas été. Nous lui avions dit qu'il serait gracié et il ne l'était pas. L0, ce n'était plus possible de lui dire que l'exécution allait rater. C'était inéluctable. C'était fini. Nous l'avons embrassé. Il était d'une dignité admirable.
Christian marchait en tête, les mains menottées dans le dos, les pieds nus, tenu par deux gardiens. Paul Lombard était à son côté. "Lombard a été véritablement extraordinaire, raconte maître Fraticelli. Il l'a soûlé de paroles. Il l'a entouré d'une muraille de mots. Quand il a été à bout, nous avons pris le relais, Le Forsonney et moi."
Des bassines d'eau étaient disposées le long du couloir souterrain. Deux ou trois fois, les gardiens s'arrêtèrent et lui épongèrent le visage. Il saignait toujours du nez. Paul Lombard étancha avec son mouchoir le sang qu perlait à sa lèvre ouverte.
"C'est à ce moment-là que nous l'avons tutoyé pour la première fois, dit maître Le Forsonney. il répétait sans cesse qu'il était innocent. C'était déchirant. "Mais vous savez bien que je suis innocent." Je lui ai dit : "Que tu sois présent ou pas ne changera rien : nous continuerons à nous battre. Tu seras réhabilité. Je te le promets. Tu seras réhabilité."
Il se plaignit que les gardiens lui faisaient mal au bras. Paul Lombard hurla : "Lâchez-le ! Ca suffit comme ça !" Un gardien répondit : "Mais non, maître, on ne lui fait pas mal ! Regardez : on le tient à peine..."
Paul Lombard lui parlait du courage de sa mère et lui promettait qu'il ne souffrirait pas. Christian ne parlais que de son innocence.
Au prétoire, on lui proposa de s'habiller. Il refusa. La procession s'arrêta enfin. Une table couverte d'un drap sale ; c'était l'autel. Un tabouret. Une petite porte fermée.
Planté au milieu du couloir, un homme avait regardé s'avancer Christian. Maître Fraticelli reconnut le personnage qui s'était affairé dans le hall, la mine soucieuse. C'était le bourreau. "Il a regard' Christian avec un regard de maquignon, les yeux plissés, comme s'il le jaugeait. J'ai trouvé cela sordide. Il était entouré d'hommes vêtus de bleus de chauffe, grands et forts, l'air sinistre. Ce qui m'a frappé, c'est qu'ils étaient tous couperosés."
On fit asseoir Christian sur le tabouret, le dos à la porte, et on lui enleva les menottes. "C'était un spectacle hallucinant et misérable, dit maître Le Forsonney. Il était là, dans son pyjama à rayures, la braguette béante, le sexe à l'air... J'avais honte pour nous tous.
L'aumônier de la prison s'approcha : "Ranucci, commença-t-il, je suis souvent venu vous voir..."
Mais Christian l'interrompit avec un geste définitif de la main gauche : "Négatif !" L'aumônier se retira.
Jean-François Le Forsonney lui fit lire une carte de sa mère. Elle commençait par cette phrase : "Mon très cher fils Christian, je t'écris cette carte que tes avocats te remettront au cas où ton recours en grâce serait rejeté." Elle lui disait qu'il avait été un bon fils et qui'l lui avait apporté tout le bonheur qu'elle avait espéré au jour de sa naissance. L'avocat lui demanda s'il voulait répondre. Il fit signe que non. Il ne parlait toujours que de son innocence.
Un gardien s'approcha avec un verre d'alcool. Il le refusa net : "Ah non !" Jean-François Le Forsonney lui offrit une cigarette. Il aspira deux bouffées, violemment, goulûment, et la rejeta.
Le bourreau s'avança et demanda : "Est-ce qu'on peut disposer ?" Il n'avait pas lieu d'être impatient. Grâce au refus de Christian de s'habiller et d'entendre la messe, tout allait bon train.
Personne ne répondit.
Les aides s'approchèrent avec la sûreté d'hommes qui savent leur ouvrage. En deux coups de ciseaux, l'un d'eux échancra sa veste, qu'un autre rabattit sur ses épaules. Ils lui coupèrent les cheveux sur la nuque. Ils lui ligotèrent les bras et les chevilles avec de la ficelle d'emballage. Ils tiraient à petits coups secs. L'entrave prenait les bras très haut de manière à rejeter les épaules en arrière et à projeter la nuque.
Jean-François Le Forsonney et Paul Lombard se tenaient par la main. André Fraticelli, hypnotisé, s'efforçait en vain de détourner son regard du cou de Christian.
Quand les aides le soulevèrent du tabouret, il tourna la tête vers Paul Lombard et lui dit : "Réhabilitez-moi !"
Maître Le Forsonney suivit machinalement. "D'après ce que j'avais lu, je croyais qu'il y avait un rideau, une draperie qui masquait la guillotine. Il n'y en avait pas. La petite porte qu'on venait d'ouvrir donnait directement sur l'échafaud. En voyant la guillotine, j'ai reculé. je n'ai pas eu le courage de rester. J'ai fait demi-tour et je suis allé au fond du couloir.
Paul Lombard, livide, était adossé au mur.
André Fraticelli s'avança et bouscula même un gardien qui s'était placé en travers de la porte. Il vit plaquer Christian contre la planche verticale, qu'on fit basculer à l'horizontale. Le bourreau fixa le harnais avec un claquement sec tandis qu'un aide, placé de l'autre côté de la machine, abattait le tranchant de sa main sur la nuque de Christian. Puis le bourreau appuya du pouce sur un bouton et le couperet tomba.
Il était quatre heures treize. La tête coupée rebondit deux fois.

FIN
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Sam 23 Déc - 16:31

Neutral
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Martine

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Sam 23 Déc - 16:51

Merci pour ta peine LAure, ca n'était pas peu de choses.
J'ai envie de vomir en lisant la fin  No
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 23 Déc - 20:55

Je suis contente d'avoir terminé le livre, Martine. Il y avait des moments où ça m'était pénible de continuer. D'où mes nombreuses pauses.
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epistophélès

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MessageSujet: HISTOIRE D'AMOUR DE ... :: LE PULL-OVER RUOGE   Dim 14 Jan - 22:03

J'ai envie de vous mettre de la lecture. Ca me manque. Si quelqu'un a envie d'un livre spécifique, qu'il m'en informe. Oubliez ceux de philosophie sérieuse ou de traités de mathématiques Exclamation  ....... Razz  Et en ce qui concerne l'Histoire, évitez-moi Malraux. ........ Laughing

Je ne sais pas si je vous l'avais dit, mais c'est avec "Histoires d'amour de l'Histoire de France" que j'enseignais à mes élèves (tout en suivant le programme imposé par l'Education nationale). Et ça les passionnait (tu m'étonnes Exclamation ... Razz )
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