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 LE PULL-OVER RUOGE

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 26 Nov - 23:30

Les journalistes rédigeaient à la hâte leur compte rendu. Alain Dugrand fit titrer par Libération : "Le doute s'est installé" - c'était généreux mais subjectif. Le reste de la presse inscrivait la journée à l'actif de l'accusation. La Marseillaise rejoignait pour une fois Le Méridional : l'une titrait : "Journée accablante pour Ranucci" ; l'autre : "Témoignages accablants", L'Aurore annonçait : "Deux versions pour un crime" mais Jean Laborde commençait ainsi son article : "Le destin a bon dos. Il faut en tout cas qu'il ait une carrure de piller gallois pour supporter le récit que les jurés d'Aix-en-Provence ont entendu de la bouche de Christian Ranucci." Les chroniqueurs de la radio et de la télévision avaient déjà exprimé un sentiment identique.
Toute la presse soulignait l'extraordinaire comportement de l'accusé. Le Monde écrivait avec sa prédilection coutumière pour la litote : "Il ne s'est pas présenté sous son meilleur jour et n'a guère facilité la tâche de ses défenseurs." Nice-Matin annonçait en première page : "Ranucci proclame son innocence avec insolence, mais les charges s'accumulent sur sa tête."
Jean-François Dominique, dans L'Humanité, parlait lui aussi d'"arrogance" et de "hauteur". Jérôme Ferraci, du Méridional, croyait pouvoir écrire, en vertu d'on ne sait quelle connaissance intime qui'l aurait eue de l'accusé : "Ranucci se montre tel qu'il est : agressif, hargneux, pervers. Il discute, argumente, tout en lui est désagréable." Dans le même journal, Marc Fénéon écrivait cependant, à propose de l'assistance : "A certains moments du procès, on la sentira crispée, prête à bondir, indisposée par l'attitude de l'accusé.
Mais un homme qui risque sa tête n'a-t-il pas tous les droits, y compris celui d'irriter ?"
Micheline Deville, du Soir, décrivait un Ranucci "méprisant, arrogant, sans un regard pour la salle où pourtant se trouve sa mère. Quand il entend une phrase qui semble ne pas lui plaire, il contracte ses joues, comme s'il se contenait. Puis il parle avec un aplomb singulier, comme s'il ne se rendait pas compte de la gravité des faits.
Il est évident que son attitude devant le procès déclenche la réprobation du public. il n'est pas moins clair qu'il ment, honteusement, qui'il joue la comédie, mais à la façon d'un enfant qui a fait une énorme bêtise et qui ne se rend absolument pas compte de la monstruosité de la chose."
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 27 Nov - 19:14

Et Micheline Deville de conclure : "Il faudrait un Freud pour l'analyser." Jean Laborde notait lui aussi "une sèche agressivité", des explications présentées "à la manière d'un défi". Christian Chardon, dans Détective , surenchérissait : "Décidément, l'accusé semble prendre un malin plaisir à provoquer, à narguer, à se rendre terriblement antipathique."
Jean-Dominique Baudy conclurait dans Le Quotidien de Paris à "un comportement suicidaire". Le Méridional aurait le surlendemain ce commentaire qui résume tout et qui va loin : "Son crime pourtant suffisait largement. Pourquoi fallut-il encore que ce garçon joue si mal le terrible rôle qui lui était assigné ?"
Maître Collard n'aurait pas besoin de lire les journaux pour mesurer le potentiel de haine que Ranucci avait réussi à accumuler sur sa tête. Il avait invité à assister au procès l'un de ses amis, adversaire comme lui de la peine de mort. A la fin de cette première journée, l'ami ulcéré jusqu'au chavirement par l'attitude de l'accusé, lui avait dit avec une sourde violence : "J'espère bien que ce salaud sera condamné à mort et exécuté !"
La majorité des chroniqueurs jugeait d'autre part, périlleuse la stratégie de la défense. Maurice Huleu, de Nice-Matin, titrait son article : "Un tragique quitte ou double". Patrick Séry, du Nouvel Observateur, se demandait si les avocats "avaient joué le bon cheval" et s'ils n'auraient pas mieux fait de plaider la folie, tandis que La Marseillaise posait cette question : "Les avocats de l'accusé, malgré tout leur talent, prisonniers du système de défense que leur client leur impose, pourront-ils continuer à se battre sur ce terrain ?" Charles Blanchard écrivait dans France-Soir que les avocats allaient avoir "la tâche impossible d'essayer de prouver l'innocence de l'accusé", et, comme son confrère marseillais, il précisait : "C'est bien entendu leur client qui leur impose cette gageure", ce qui n'était pas exact car Paul Lombard et Jean-François Le Forsonney avaient choisi délibérément de plaider l'innocence. La demande d'un complément d'enquête psychiatrique était généralement considéré comme un coup d'épée dans l'eau, sinon même comme une erreur monumentale : ce n'était pas assez pour jouer les circonstances atténuantes, c'était trop pour rester crédible quand on plaiderait l'innocence, "Etrange défense..." constatait Alain Dugrand.
Les journalistes qui n'avaient pas été conviés au dîner de presse organisé par maître Lombard s'interrogeaient sur ces preuves d'innocence" dont Christian Ranucci avait proclamé qu'il lui avait fallu des mois pour les réunir. Le scepticisme était patent. On ne voyait pas bien quelle preuve pourrait abolir l'écrasant faisceau réuni par l'accusation et, au terme de cette première journée, La Marseillaise résumait l'opinion générale en écrivant : "On se demande quel fait nouveau, quel témoin de dernière heure peut-être, la défense va sortir de sa manche pour redresser la situation.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 27 Nov - 22:27

Le Monde
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 27 Nov - 22:29

Et Micheline Deville de conclure : "Il faudrait un Freud pour l'analyser." Jean Laborde notait lui aussi "une sèche agressivité", des explications présentées "à la manière d'un défi". Christian Chardon, dans Détective , surenchérissait : "Décidément, l'accusé semble prendre un malin plaisir à provoquer, à narguer, à se rendre terriblement antipathique."
Jean-Dominique Baudy  conclurait dans Le Quotidien de Paris à "un comportement suicidaire". Le Méridional aurait le surlendemain ce commentaire qui résume tout et qui va loin : "Son crime pourtant suffisait largement. Pourquoi fallut-il encore que ce garçon joue si mal le terrible rôle qui lui était assigné ?"
Maître Collard n'aurait pas besoin de lire les journaux pour mesurer le potentiel de haine que Ranucci  avait réussi à accumuler sur sa tête. Il avait invité à assister au procès l'un de ses amis, adversaire comme lui de la peine de mort. A la fin de cette première journée, l'ami ulcéré jusqu'au chavirement par l'attitude de l'accusé, lui avait dit avec une sourde violence : "J'espère bien que ce salaud sera condamné à mort et exécuté !"
La majorité des chroniqueurs jugeait d'autre part, périlleuse la stratégie de la défense. Maurice Huleu, de Nice-Matin, titrait son article : "Un tragique quitte ou double". Patrick Séry, du Nouvel Observateur, se demandait si les avocats "avaient joué le bon cheval" et s'ils n'auraient pas mieux fait de plaider la folie, tandis que La Marseillaise posait cette question : "Les avocats de l'accusé, malgré tout leur talent, prisonniers du système de défense que leur client leur impose, pourront-ils continuer à se battre sur ce terrain ?" Charles Blanchard écrivait dans France-Soir que les avocats allaient avoir "la tâche impossible d'essayer de prouver l'innocence de l'accusé", et, comme son confrère marseillais, il précisait : "C'est bien entendu leur client qui leur impose cette gageure", ce qui n'était pas exact car Paul Lombard et Jean-François Le Forsonney avaient choisi délibérément de plaider l'innocence. La demande d'un complément d'enquête psychiatrique était généralement considéré comme un coup d'épée dans l'eau, sinon même comme une erreur monumentale : ce n'était pas assez pour jouer les circonstances atténuantes, c'était trop pour rester crédible quand on plaiderait l'innocence, "Etrange défense..." constatait Alain Dugrand.
Les journalistes qui n'avaient pas été conviés au dîner de presse organisé par maître Lombard s'interrogeaient sur ces preuves d'innocence" dont Christian Ranucci avait proclamé qu'il lui avait fallu des mois pour les réunir. Le scepticisme était patent. On ne voyait pas bien quelle preuve pourrait abolir l'écrasant faisceau réuni par l'accusation et, au terme de cette première journée, La Marseillaise résumait l'opinion générale en écrivant : "On se demande quel fait nouveau, quel témoin de dernière heure peut-être, la défense va sortir de sa manche pour redresser la situation.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 28 Nov - 21:28

Le Monde était le seul à informer ses lecteurs de trois autres affaires concerant des enfants. En Charente-Maritime, on avait écroué ce même jour unpère de famille qui martyrisait sa fille de tois ans et venait de frapper son fils âgé de trois mois, sous prétexte qu'il pelurait trop, au point de lui fracurer le crâne et le fémur ; le bébé était dans un état désespéré.
Dans le Val-d'Oise, on avait arrêté un couple qi, depuis cinq mois, séquestrait un enfant de sept ans dans un minuscule grenier sans fenêtre ; la famille occupat un pavillon abandonné sans eau ni élecrricité.
Dansl e Maine-et-Loir, on avait incarcéré une femme pour coups et blessures ayant entraîné la mort de sa fillette, âgée de deux ans ; elle avait reconnu qu'elle frappait l'enfant "pour la réprimander".

Ces trois cas n'intéresseraient aucun de ceux qui, massés au fond de la salle des assises d'Aix, sentaient venir la jouissance d'un verdict de mort, et dont les homologues de Charente-Maritime, du Val-d'Oise, et du Maine-et-Loire, honnêtes citoyens eux aussi, avaient su s'abstenir de se mêler des affaires d'autrui pour faire cesser les sévices infligés à des enfants. Ces tristes choses se passaient chez des gens qui font leurs atrocités en famille et ne menacent pas la santé ou la vie d'un enfant d'honnête citoyen. Si le maniaque sexuel suscite tant de haine et s'attire un châtiment généralement implacable, alors qu'il a souvent plus d'excuses qu'un père ou une mère tortionnaire, c'est qui'l choisit ses petites victimes au hasard et que chacun sent peser sur son enfant l'épouvantable menace. Ainsi en était-il du procès Ranucci, où la  peur tenait les guides du char de la justice.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 28 Nov - 21:39

Scrogneugneu Exclamation Je tape mon texte, je grandis les caractères, je colorise et j'envoie. Mes caractères sont restés petits, alors, je clique sur "éditer" pour corriger, et PAF : mon texte disparaît et en plus un autre se répète. ........ scratch

Pour éviter un nouvel incident, suis allée taper sur le bureau. Ensuite, je copie/colle mon texte. Je colorise et agrandis, j'envoie et rebelotte : texte en minuscules. Je reclique sur "éditer" et re-paf : tout a disparu. Heureusement, j'ai pu recopier/coller le texte du bureau. ..........
Rolling Eyes
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 28 Nov - 22:06

La nuit avait attisé la haine et l'aube du 10 mars se levait à peine que la foule s'agglutinait déjà devant les portes du palais de justice d'Aix. On se montrait les inscriptions " A mort Ranucci !" que des inconnus venaient de tracer en rouge sur les murs ;la peinture fraîche et dégoulinante ressemblait à s'y mérpendre à du sang.
L'édifice, de style indécis, vaut surtout par son environnement. Il s'élève au milieu d'une palce ombragée de platanes à laquelle on accède par un lacis de rues pittoresques et où se tient trois jours par semaine un marché provençal bruissant et coloré.
Une volée de marches de pierre mène aux trois grandes portes du palais ; il y a toujours quelques jeunes touristes pour s'y asseoir au soleil et mêler paisiblement les effluves de leurs bizarres cigarettes aux senteurs entêtantes montant du marché, ce qui achève de faire le décor désinvolte et quiet.
Mais ce matin, la haine.
Les comptes rendus d'audience diffusés sur les ondes et imprimés dans les quotidiens devaient en vérité créer un choc inouï dans l'opinion méridionale.
On gardait du meurtre de Marie-Dolorès Rambla un souvenir horrifié et simple. L'assassin avait avoué. La presse régionale avait largement commenté ses aveux.
On savait aussi que le meurtrier avait indiqué où il avait caché l'arme du crime. C'était péremptoire. Affaire bouclée. Certains lecteurs du Provençal et du Méridional gardaient même en mémoire - et cela était évoqué sur les marches du palais - qu'une enquête avait été menée en Allemagne pour vérifier si Ranucci n'avait pas, là-bas aussi, massacré quelques enfants. Un monstre. Comme l'autre, à Troyes. Et voici que le misérable, au lieu de porter humblement sa tête sur l'échafaud, se livrait dans le box à une exhibition indécente ; il ergotait, discutait, contestait.
Il avait l'insupportable audace d'accuser la police et menaçait avec effronterie de briser la carrière du commissaire qui l'avait confondu. L'assassin aux mains rouges d'un sang innocent avait osé défier les braves gens. Au matin du 10 mars, ceux-ci venaient en foule lui apporter leur réponse.
Michelin Théric en fut épouvantée. Elle était cette fois accompagnée de son mari, qui avait demandé congé pour la journée. Le travail de démolition exécuté par maître Lombard sur le témoignage des Aubert l'avait fort impressionnée et elle avait hâte d'entendre les témoins de la défense. L'accusé ne lui était pas apparu particulièrement antipathique ; elle l'avait surtout trouvé très crispé, ce que sa situation rendait compréhensible. Mais Mme Théric a le coeur ouvert à toutes les pitiés. Elle fut horrifiée d'entendre non loin d'elle un vieil homme déclarer en recueillant une approbation générale : "Faut le tuer, le Ranucci. Aurait même fallu l'exterminer sans prendre la peine de le juger."
Chantal Lanoix arriva à Aix un peu plus tard ; elle savait pouvoir trouver une place grâce à son fiancé, maître Le Forsonney. Celui-ci s'était réveillé à sept heures après avoir travaillé jusqu'au milieu de la nuit. " En arrivant au palais, dit-il, en découvrant cette foule, j'ai éprouvé que l'absence de notoriété avait ses avantages : je suis passé inaperçu."
Les portes du palais donnent sur un vaste hall hérissé de colonnes où tiendraient dix salles d'assises.
Au fond, un escalier solennel mène à une galerie. Une statue de Mirabeau est plantée devant l'escalier. Les justiciers anonymes avaient réussi à pénétrer dans le palais durant la nuit et l'inscription"A mort!"
s'étalait en lettres sanglantes sur le socle de la statue.
C'était faire tenir à Mirabeau, qui a connu à Aix de violentes tribulations judiciaires, un langage qu'il eût assurément répudié. Mais les choses étaient ainsi claires ; la marée rouge de la haine venait clapoter jusqu'à la porte de la salle où l'on jugeait Ranucci.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 28 Nov - 22:08

Maître Le Forsonney eut quelque peine à faire entrer sa fiancée dans la salle archi-comble. Elle trouva finalement une place assise parmi les invités, à côté de la famille de Gilbert Collard. Les Théric étaient derrière elle, avec le public massé debout dans le fond de la salle. Ils avaient dû se séparer car une barrière métallique transversale coupait l'assistance en deux : les femmes d'un côté, les hommes de l'autre, comme dans les églises bretonnes. M. Théric s'en était étonné auprès d'un garde qui li avait répondu que telle était la règle.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 29 Nov - 20:32

Chantal Lanoix avait vingt ans et pénétrait pour la première fois de sa vie dans une enceinte de justice. Ce qui la frappa plus que tout, c'est la distribution des personnages sur deux plans horizontaux. Les magistrats, les jurés et l'avocat général dominaient la salle du haut de leurs six marches ; l'accusé et ses avocats étaient au niveau du sol. Elle fut étonnée de la position dominante de l'accusation par rapport à la défense : les avocats avaient l'air de quémandeurs, de suppliants, et cela lui parut peu équitable.
Vieille histoire souvent disputée et dont un avocat fameux avait tiré un mot sur certaine erreur du menuisier. Mais il est vrai que leur proximité dans la prééminence établit un compagnonnage ambigu entre l'avocat général et les jurés ; pour ces derners, l'accusateur public est l'un des leurs, tandis que la défense est en bas de l'autre côté du fossé séparant les juges des malfaiteurs. Il en va autrement en Angleterre. Là-bas, l'accusateur n'est pas un magistrat siégeant en robe rouge avec la cour, mais un avocat engagé par la police, tout comme celui de l'accusé, et les jurés ont à trancher entre deux thèses opposées défendues par des hommes dont aucun n'a par rapport à l'autre le privilège d'être assis plus haut ni d'incarner avec sa robe et de par ses fonctions la justice elle-même.
Que M. Viala fût tout bonnement dans un camp et les défenseurs dans l'autre, on le vit bien quand l'huissier appela à la barre Eugène Spinelli, garagiste de son état. De même que le juge d'instruction avait jugé superflu d'entendre le témoin direct de l'enlèvement de Marie-Dolorès Rambla, le ministère publiç n'avait pas trouvé nécessaire de le faire citer, tant et si bien qu'il venait à la barre sur les seules diligences de la défense. En somme, chaque capitaine alignait ses joueurs.Mais Chantal Lanoix avait alors raison de s'étonner que l'un d'eux siégeât avec les arbitres.
M. Spineli est un homme de trente-huit ans, de taille moyenne à l'expression ouverte et franche. Par son calme, par sa simplicité, il est de ces témoins qui font bonne impression au jury et ont immédiatement son oreille. Il raconta de manière précise, sans fioritures, comment il avait vu, alors qu'il sortait de son garage, en face de la cité Sainte-Agnès, le 3 juin 1974 à onze heurs moins dix, un homme d'une trentaine d'années faire monter une fillette dans une simca 110 de couleur gris clair.
L'avocat général demanda au témoin s'il était absolument sûr et certain de ne point se tromper. Que M. Spinelli réponde qu'il l'était, et il entrait dans cette catégorie de témoins trop affirmatis dont M. Viala avait dit la veille, à propos des Aubert, que sa longue expérience lui avait appris à s'en méfier. M.Spinelli répondit qu'on ne pouvait jamais être absolument sûr et certain de quoi que ce soit. M. Viala, bien loin de voir dans cette réserve de bon aloi la preuve que M. Spinelli était un homme crédible, en tira la conclusion que son témoignage était mal assuré. Il poussa son avantage en faisant reconnaître au témoin qu'une Simca 1100 et un coupé Peugeot 304 sont vus de l'arrière, estrêmement ressemblants. Et tandis que M. Spinelli se retirait, il sortit de son dossier deux photographies qu'il fit passer à la cour et aux jurés. L'une représentait le coupé 304 de Ranucci ; l'autre, détachée d'un magazine, était une publicité pour la Simca 110 ; sur l'une et l'autre, les voitures étaient prises de l'arrière. On vit bien, aux jeux de physionomie des magistrats et des jurés, qu'ils trouvaient en effet la ressemblance très frappante et qu'ils auraient bien pu s'y tromper.
Effet d'audience. D'ordinaire, c'est la défense qui en use et en profite, mais il était écrit quelque part que tout se liguerait contre Ranucci, y compris le rare talent de son accusateur.
Si nous avions été la défense (comme il est facile de jouer à être la défense dans la quiétude de son bureau d'écrivain, sans subir les tensions psychologiques auxquelles sont soumis les avocats et alors qu'on a eu le loisir de réfléchir plus d'un an à une seule affaire, de vivre plus d'un an avec elle et pour elle, ce que ne peut pas se permettre l'avocat tiraillé dans le même temps entre dix causes, laminé par une course démentielle contre la montre...) - si nous avions été la défense, nous aurions réuni cent photos de voitures de diverses marques, toutes prises de l'arrière, et nous aurions dit aux jurés : "Nous allons les montrer au témoin en lui demandant d'identifier successivement chaque modèle. S'il se trompe une seule fois, nous renonçons à son témoignage. Mais s'il ne se trompe pas, vous devrez en conclure qu'il a bien vu l'enfant monter dans une Simca 110."
C'eût été un pari gagné d'avance.
M. Spinelli était assurément un témoin exposé à l'erreur, et il l'avait lui-même spécifié aux policiers qui avaient enregistré sa déposition, se plaçant ainsi dans la catégorie testimoniale aimée de M. Viala. Il avait dit, concernant le ravisseur : "Je ne suis pas en mesure de vous fournir de plus amples détails sur cet homme que j'ai vu de quarante à cinquante mètres environ", ce qui était modeste de la part de quelqu'un qui venait de donner une description assez précise. M. Spinelli avait ajouté avec une prudence remarquable : "Je ne pense pas pouvoir être formel quant à l'identification de cet individu pour le cas où il me serait présenté." Il avait répété cette phrase quand on lui avait montré le fichier photographique des satyres et maniaques sexuels marseillais. Il l'avait prononcée une troisième fois après sa confrontation avec Ranucci. Mais M. Spinelli, d'une prudence si exceptionnelle lorsqu'il s'agissait de l'individu, s'était insurgé quand il avait constaté que le procès-verbal de l'inspecteur Porte lui faisait dire à propos de la voiture : "Il est donc possible que j'aie confondu une Simca 1100 avec un coupé 304 car, je le redis, je n'avais pas fait très attention à cela. Ces deux voitures se ressemblent." Et il avait tenu à ce que fût enregistrée cette rectification : "Je tiens à préciser que je suis mécanicien de métier et que je connais donc parfaitement tous les types de voitures."


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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 29 Nov - 22:23

Car M. Spinelli savait qu'il pouvait se tromper sur tout sauf sur cela. On ne se stompe pas sur la marque d'une voiture quand on a martelé des carrosseries pendant vingt ans. Huit personnes ayant occupé ensemble un compartiment de train témoigneront que l'un des voyageurs lisait un livre, mais s'il est un écrivain parmi ces huit personnes, il dira sans se tromper que la couverture du livre portait la marque de tel éditeur. Cent personnes ayant assisté à une conférence témoigneront qu'un officier en uniforme était assis dans le public, mais s'il est un autre officier parmi ces cent personnes, il précisera sans risque d'erreur le grade de son collègue et l'arme à laquelle il appartient. Cinquante mille personnes réunies pour regarder un match témoigneront qu'un petit avion de tourisme a survolé le stade, mais s'il est parmi elles un aviateur, il dira que l'avion était un Jodel ou un Piper Apache - et l'on devra le croire car il peut se tromper sur tout, et même sur le score final du match, mais pas sur cela.
Au reste, l'argumentation de l'avocat général se fondait sur le fait que M. Spinelli avait vu la voiture de l'arrière ("de trois quarts arrière" avait-il précisé à l'Evêché) et qu'une Simca 110 et un coupé Peugeot 304 sont de ce point de vue fort ressemblants. Pour ruiner sa démonstration et anéantir son effet d'audience, il suffisait de relire la déposition de M. Spinelli ; il avait certes vu la voiture de trois quarts arrière, mais il avait aussi vu la fillette s'installer sur le siège du passager et le ravisseur prendre place au volant. C'est donc que les deux portières étaient ouvertes. Or, une simca 110 à quatre portes alors qu'un coupé 304 n'en comporte que deux. Les formes et les longueurs ne sont pas les mêmes. Comment cette grande différence, sensible pour un simple usager, aurait-elle pu échapper à un homme du métier ?
Ainsi fut escamoté le témoignage d'Eugène Spinelli, seul témoin du rapt avec le petit Jean Rambla, au point que la plupart des chroniqueurs judiciaires n'en firent même pas état dans leur compte rendu.

La défense attendait Grouchy ; ce fut Blücher.
Menue, voûtée le teint gris, l'oeil aux aguets, Jeannine Mattéi trottina jusqu'à la barre et offrit durant toute sa démosition l'image accomplie du faux témoin. Le public l'écouta avec des ricanements méprisants raconter la tentative d'enlèvement dont sa fille et une amie de celle-ci avaient été victimes de la part d'un homme vêtu d'un pull-over rouge, puis la scène qu'elle avait vue de sa fenêtre et au cous de laquelle un petit garçon de sa cité avait failli être embarqué par le même homme au pull-over rouge.
Ceux-là mêmes dont le coeur penchait vers la défense s'en trouvèrent désolés. Chantal Lanoix savait le témoignage décisif : Jean-Françoi m'en avait parlé et après une première réaction de scepticisme, j'avais été convaincue. Mais là, à l'audience, c'était épouvantable. On avait l'impression que Mme Mattéi récitait sa leçon. Et une leçon mal apprise. Ca ne sonnait pas vrai. Autour de moi, derrière moi, les gens riaient sans se gêner. Je n'ai pas quitté des yeux les jrués. Ils faisaient une sale tête. Ils avaient l'air de gens à qui on raconte des histoires et qui n'aiment pas ça du tout". Micheline Théric eut une réaction identique : "Elle parlait d'une voix sourde et indécise qu'on entendait à peine. Il y a eu des mouvements dans l'assistance pendant son témoignage. Autour de moi, personne n'y croyait. Moi-même, j'avoue que j'étais bien perplexe..." E t son mari partageait son sentiment : "Est-ce qu'elle disait vrai ? Est-ce qu'elle mentait ? On ne savait pas. Ca donnait l'impression d'un témoignage pour le moins douteux..."

M. Vial et Gilbert Collard, avocat de la partie civile, affichaient ostensiblement de l'indignation. Lorsque nous évoquons le nom de Mme Mattéi devant maître Collard, trois ans et demi plus tard, il nous interrompra avec un grand rire : "Faux témoin ! Ca puait le faux témoignage ! Personne n'y a cru, personne ne pouvait y croire ! Le fils Mattéi était aux Baumettes avec Ranucci : ils ont ensemble mis au point le scénario. Ou bien ce sont les deux mères qui se sont mises d'accord. J'en suis sûr, absolument sûr ! Il suffisait d'ailleurs de lire ses dépositions pour prévoir ce qu'allait être son lamentable témoignage à l'audience.
Cette dernière observation était justifiée. Si l'on se met à la place de l'avocat de la partie civile lisant dans le dossier les dépositions de Jeannine Mattéi devant Mlle Brugère et l'inspecteur Porte, on est très enclin à comprendre leur total scepticisme. Mlle Brugère avait elle-même reçu avec une suspicion résolue ce témoin de la onzième heure opportunément pêché à la porte d'une prison pour tenter d'arranger les affaires d'un criminel dont l'avenir était sombre. Et Mlle Brugère avait de bonnes raisons de considérer Ranucci avec réticence : elle avait eu à s'occuper en sa qualité de substitut, de l'exaspérante valse-hésitation dansée autour de l'encéphalographie gazeuse. Un inculpé tordu, sournois, rusant avec la justice.
On l'a déjà signalé : trente-huit lignes de procès-verbal pour deux heures d'audition. C'est peu. Du coups, les faits sont évoqués si sommairement qu'ils en deviennent d'une réalité douteuse. Ainsi de la tentative d'enlèvement à laquelle Mme Mattéi disait avoir assisté : "Le lendemain, toujours dans mon quartier de Saint-Jérôme (13e) un individu a essayé de faire monter un enfant, un garçon, âgé de cinq à six ans, dans sa voiture. Le numéro de la voiture se terminait par 8, département 54. Je lui ai parlé. Il m'a dit "qui'l s'arrêtait",. Je remarquai qu'il avait un accent méridional. La voiture était une voiture Simca grise, normale quatre portes, gris métallisé."
Il est aimable de la part de Mlle Brugère de nous préciser que le quartier Saint-Jérôme se situe dans le treizième arrondissement de Marseille, mais il eût été sans doute plus utile de faire dire à Mme Mattéi - et de le faire enregistrer par son greffier - où elle se trouvait quand elle avait assisté à cette scène, quelle heures il était, pourquoi elle n'avait vu qu'une partie de la plaque d'immatriculation de la voiture, où était stationnée cette voiture, le nom de l'enfant concerné, s'il était seul ou s'il jouait avec d'autres enfants, et enfin si d'autres habitants de la cité, susceptibles 'être entendu, étaient au courant de l'affaire.
Mlle Brugère s'est abstenue de poser ces questions essentielles, ou de faire enregistrer les réponses, mais elle a par contre fait noter que Mme Mattéi attribuait à l'individu une taille d'un mètre soixante-huit. Notation savoureuse. Un témoin digne de foi ne dira pas d'un homme aperçu à quelque distance qu'il mesure un mètre soixante-huit : il dira soixante-cinq ou soixante-dix. Rares sont les maris qui pourraient donner la taille de leur femme au centimètre près, et vice versa.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 29 Nov - 23:12

Mais c'est dans sa conclusion que le procès-verbal atteint au chef-d'oeuvre. Mlle Brugère faisait finir avec cette phrase la déposition de Mme Mattéi : "J'ai oublié de vous dire que je vis toujours avec mon mari qui est retraité de la marine marchande et qui exerce en ce moment le métier de docker." Tout le monde se fichant éperdument de la situation matrimoniale de Mme Mattéi, cette précision déplacée devait définitivement ancrer l'image d'un témoin débile, à la limite du crétinisme, ou d'un faux témoin racontant n'importe quoi pour meubler sa fable.
Quelle confiance accorder à une femme qui, venant témoigner dans une atroce affaire de meurtre, s'exclame à la fin de sa déposition qu'elle a oublié de préciser que non ménage marchait toujours bien ?
La réalité semble avoir été un peu différente. Mme Mattéi nous a dit qu'au terme de leur long entretien, le substitut lui avait demandé avec quelque hauteur : "Mais dites-moi, Mme Mattéi, je crois que vous vivez en concubinage ?" Trois ans plus tard, nous avons pu constater que l'émotion de Mme Mattéi restait intacte ; elle réagit au mot "concubinage" comme l'autre au mot "atmosphère". "Pas du tout ! s'était-elle exclamée, dressée tout debout. Je vis toujours avec mon mari etc."
En supprimant la question et en n'enregistrant que la réponse, Mlle Brugère faisait terminer le témoin par une phrase grotesque qui achevait de ruiner son crédit.
L'inspecteur Porte avait de son côté apporté une contribution efficace à la neutralisation du témoignage Mattéi. Son procès-verbal, enregistré onze jours après celui de Mlle Brugère, comporte par exemple cette phrase : "Je dois vous dire que moi-même, j'avait vu quelques jours avant un individu qui avait essayé d'enlever de force un petit garçon, dans ma cité. Je l'avais vu de ma fenêtre. Or, ma fillette, lors que l'individu l'a abordée, avait un pull-over rouge bordeaux à ras le cou. L'individu que j'avais vu correspondait au même signalement et était vêtu pareillement." Le moins qu'on puisse dire de cette prose est qu'elle est confuse, ce qui nous étonne de la part de l'inspecteur Porte dont le style était à la foi clair et convaincant lorsqu'il mettait en forme les aveux de Christian Ranucci. On aura noté au passage qu'il fait dire à Mme Mattéi que c'est sa fille qui portait un pull-over rouge...
Le plus grave n'est pas dans ces ingéniosités misérables mais dans le fait navrant que l'enquête ordonnée par le parquet général d'Aix n'a abouti qu'à l'audition de la seule Jeannine Mattéi. Le procureur général, quel qu'ai été son sentiment intime, avait donné des instructions à Marseille "afin qui'l ne puisse être un jour reproché à la Justice d'avoir négligé un élément d'appréciation qui pourrait disparaître." Ces instructions prescrivaient l'audition de Mme Mattéi "et le cas échéant de toute autre personne", la gendarmerie devant être chargée de contrôler les données ou indices matériels dont tel témoin pourrait faire état. Si Jeannine Mattéi, dénichée par Mme Mathon à la porte des Baumettes, se présentait sous des auspices peu favorables, les larges initiatives accordées par le procureur général, et notamment la recommandation expresse d'entendre tout autre témoin, donnaient la possiblité de tester sa bonne foi.
Mlle Di Marino avait fait faire quatre cents kilomètre sà un enfant de quatre ans, Patrice Pappelardo, pour recueillir son témoignage et le confronter avec Ranucci. Mlle Brugère jugea superflu de convoquer une adolescente, Agnès Mattéi, qui habitait à vingt minutes du palais de justice de Marseille. Elle ne prit pas la peine d'entendre son amie Carole, dont Mme Mattéi avait cité le prénom sans que le substitut manifestât la curiosité élémentaire de connaître son nom de famille. Elle ne vit aucun intérêt à l'audition de Mme Barraco, qui avait pourtant signé avec Mme Mattéi la lettre exposant aux avocats de Ranussi la tentative d'enlèvement. Elle n'insista pas pour connaître les garçons que Mme Mattéi prétendait avoir vu aux prises avec l'homme au pull-over rouge, de façon à recueillir leur témoignage et à interroger éventuellement leurs parents. Tout cela ne l'intéressait pas. Elle n'eut pas l'idée de se transporter à la cité des Tilleuls, où étaient censés s'être déroulés tous ces événements, pour contrôler les assertions de Mme Mattéi, constater la disposition des lieux, vérifier si le témoin avait pu voir tout ce qui'l prétendait avoir vu, organiser sur place une reconstitution ; elle ne le demanda même pas à la gendarmerie ou aux services de police de procéder à ses vérifications, comme l'y invitaient les instructions d'Aix. Elle ne réunit pas l'équipe du commissaire Alessandra et Mme Mattéi pour une confrontation qui semblait s'imposer puisque le témoin affirmait que les policiers lui avaient damandé d'assiter aux obsèques de Marie-Dolorès afin d'y repérer éventuellement l'homme au pull-over rouge - demande qui, dans le cas où elle aurait été vérifiée, démontrait l'importance accordée par la police au témoignage de Mme Mattéi.
A quelques kilomètres de Mlle Brugère, aux Baumettes, un jeune homme de vingt et un ans dont la vie est en suspens. A quelques mètres de son bureau, un scellé 979/74 comprenant un pull-over rouge dont nul ne connaît les tenants et aboutissants, mais qu'on a trouvé à proximité du cadavre d'une fillette enlevée, et qui fait par conséquent problème. En face d'elle, un témoin exposant qu'un homme portant un pull-over rouge a procédé à deux tentatives d'enlèvement mettant en cause quatre enfants, dont deux adolescents. Pour Mlle Brugère, cela mérite trente-huit lignes.
Le procès-verbal de l'exécution de Christian Ranucci en fera vingt-sept.
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JeanneMarie

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Jeu 30 Nov - 14:51

What a Face on fait des procès verbaux des exécutions ?
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Jeu 30 Nov - 21:58

Après un bref et violent pilonnage de questions, il ne resta plus rien du témoignage de Mme Mattéi. L'avocat général et l'avocat de la partie civile avaient rongé leur frein pendant sa déposition. Ils n'étaient pas émus par le spectacle de cette petite femme hagarde, vêtue de noir, à la voix faible et hésitante, au regard introuvable, s'agrippant à la barre comme une noyée, car ils étaient convaincus qu'elle se noyait dans le flot de ses propres mensonges. Leurs soupçons se vérifiaient au-delà de toute attente : on essayait en face d'abuser la justice. Et Gilbert Collard s'en trouvait enragé. il n'était pas venu à Aix pour demander la tête de Ranucci, mais il n'admettait pas qu'on se payât la sienne. Oui à la pitié. Non à la roublardise d'une défense qui allait crocheter des témoins frauduleux dans la poubelle des Baumettes. On allait voir ce quo'n allait voir.
Alain Aubert, directeur de société, avait plié sans se rompre sous les coups de Paul Lombard. Jeannine Mattéi était trop fragile pour résister au double assaut de M. Viala et de maître Collard.
Elle est fragile parce que minée par une longue maladie, parce qu huit enfants élevés avec un mari toujours en mer, parce qu'un fils aux Baumettes, parce que depuis toujours la misère, les coups durs, le martèlement quotidien d'une vie inhumaine.
Ce récit, nous l'avons voulu factuel, dit à mi-voix et non point hérissé de cris. Il s'agit de l'affaire Ranucci et d'elle seule. Mais le témoignage de Jeannine Mattéi, pivot du système de défense, a été conditionné par la personnalité du témoin, et cette personnalité elle-même résultait d'un certain environnement social.
Nous avons retrouvé Mme Mattéi dans la cité qu'elle habite à présent. C'est, dans la partie nord-ouest de Marseille, une série d'énormes constructions où vivent des milliers de familles. A distance, le spectacle des tours orgueilleuses est assez exaltant pour qui sait ne jamais devoir y habiter, mais dans cet écrin bétonné, une misère sauvage, la violence à fleur de peau, une atroce désespérance. On entre dans cet enfer le coeur serré et l'estomac révulsé ; on en sort comme d'un cauchemar.
L'ensemble, coincé entre trois routes à grande circulation, ne comporte aucun terrain de jeu, aucun espace vert. Les enfants errent par bandes sur les parkings jonchés de détritus où la plupart des voitures sont veuves de leurs accessoires extérieurs.
Ici, la bande des Portugais ; là, celle des Algériens. A cette entrée, toutes les boîtes aux lettres ont été arrachées. Dans les couloirs obscurs - plus une ampoule au plafond - on enfonce par endroits jusqu'à la cheville dans l'excrément : le mercredi, des parents partant au travail enferment leurs enfants dehors, pour préserver le logement, de sorte que les malheureux sont bien obligés de cher dans les couloirs. La haine raciale s'inscrit partout en graffiti insultants, en dessins obscènes. Le matin, les enfants se rassemblent par nationalités et s'en vont escortés par des mères vigilantes. Un monde hallucinant, dangereux car la misère et la peur font un mélange détonant. Il nous est arrivé assez souvent de mettre le nez hors de notre village mais nous ne soupçonnions pas qu'un tel monde existait en France. Jeannine Mattéi, aux assises d'Aix, face aux hommes en robe rouge ou noire parlant un langage qu'elle comprenait mal, respectant des rites opaques, se trouvait transportée dans un monde étranger.
Surtout, elle a peur et elle ressent quelque chose qui ressemble à de la honte.
Elle araison d'avoir peur. Dans quelques heures, une virago se jettera sur elle et lui souhaitera de mourir d'un coup de poignard dans le dos. Dans quelques semaines, Pierre Rambla trouvera son adresse et ira la couvrir d'insultes et la menacer de mort.
Une sorte de honte. Non pas celle de faire un faux témoignage, comme le croient à tort M. Viala et maître Collard, mais parce que son témoignage est ressenti comme une trahison par toutes ses semblables, les mères de famille des cités populaires. On a dit autour d'elle : "Bon, d'accord, ce n'est pas le Ranucci qui a essayé de prendre sa petite, mais qu'est-ce que ça prouve pour la pauvre malheureuse Marie-Dolorès ? Il l'a bien avoué, ce crime-là ? Alors, pourquoi elle va parler pour lui ?" On est autour d'elle sans pitié pour ceux qui enlèvent les enfants et les tuent. Ranucci, lâché dans n'importe quelle cité marseillaise, serait déchiqueté sur place. Une haine palpable, sans faille ni merci. Une haine que partage Jeannine Mattéi, mère de huit enfants. Ce monde-l), issu de la mère Méditerranée, n'a pas le sens civique exacerbé et le jugement qui'l porte sur la délinquance pèche certaienement par défaut de sévérité. Dans ce monde-là, il n'est pas exclu qu'on donne un faux témoignage pour sauver un voleur, un cambrioleur, un proxénète - pas un assassin d'enfant. Aussi bien M. Viala et maître Collard commettaient-ils de bonne foi une erreur psychologique capitale : non seulement Mme Mattéi ne pouvait en aucun cas se prêter à un faux témoignage en faveur d'un meurtrier d'enfant, mais il lui avait au contraire fallu un extraordinaire courage pour accepter de concourir à la défense d'un homme accusé d'un tel crime. Et depuis les difficultés qu'on avait faites pour l'entendre, depuis l'accueil de Mlle Brugère et de l'inspecteur Porte, depuis son arrivée au palais entouré d'une foule grondante, elle avait compris qu'on ne lui en saurait aucun gré.
"Ce garçon, demanda le président Antona, ce petit garçon que vous auriez vu échapper de justesse à l'individu au pull-over rouge, quel est son nom ?
- Je ne sais pas.
- Comment ? s'exclama Gilbert Collard. On tente d'enlever un enfant sous vos yeux et vous ne vous souciez même pas de savoir de qui il s'agit ?
Mme Mattéi aurait pu répondre qu'elle ne connaissait pas les centaines d'enfants habitant la cité des Tilleuls, que la famille du garçon en question avait d'ailleurs déménagé immédiatement après l'incident, qu'elle connaissait par contre son colmpagnon de jeu, qui avait assisté à toute la scène, et qu'il s'agissait du petit Alain Barraco. Elle ne répondit pas. L'eût-elle fait que l'accusation aurait souligné l'absence de Mme Barraco, citée par la défense et témoin défaillant. La mère de Carole et du petit Alain avait accepté de mettre sa signature au bas d'une lettre relatant les faits mais elle n'avait pas eu le courage de plonger dans la fournaise des assises.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 1 Déc - 1:14

"La tentative dont auraient été victimes votre fille et son amie, demanda M. Viala, c'est avant ou après la scène que vous prétendez avoir vue de votre fenêtre ? Si je pose la question, c'est que vous avez beaucoup varié dans vos déclarations..."
Observation justifiée. A lire le procès-verbal Brugère, la tentative sur les deux garçons a suivi celle sur les deux filles. A lire le procès-verbal Porte, c'est l'inverse. L'explication est simple. L'homme au pull-over rouge s'en était d'abord pris à Agnès Mattéi et à Carole Barraco, muis aux deux garçons. Mais Agnès Mattéi n'avait raconté son aventure à sa mère que le4 juin, c'est-à-dire après ce second épisode. Selon que Mme Mattéi racontait les faits dans l'ordre chronologique de leur déroulement ou au contraire dans l'ordre chronologique où elle les avait appris, la tentative concernant les filles se plaçait avant ou après la tentative sur les deux garçons. Mme Mattéi, qui n'avait même pas conscience du problème, se borna à répondre que l'homme au pull-over s'en était d'abbord pris aux deux filles.
"Je ne comprends pas ! s'étonna maître Collard. Votre prétendue plainte daterait du 4 juin, donc de plusieurs jours après... On essaie d'enlever votre fille et vous ne vous précipitez pas à la police ?"
Interloquée, Mme Mattéi reste silencieuse.
"Encore une question, continua maître Collard. S'il faut vous croire, ce mystérieux individu se serait attaqué à votre fille le vendredi 31 mai dans l'après-midi. Elle n'était donc pas à l'école, votre fille ?
- Non, répondit Mme Mattéi.
- Vous n'envoyez pas vos enfants à l'école ?
- Mais si ! balbutia Mme Mattéi, qui devait se rappeler en sortant du palais qu'il n'y avait pas classe ce jour-là.
- Vous dites avoir déposé une plainte, fit observer le président Antona, mais on n'en a trouvé la trace nulle part...
- Elle existe pourtant. j'ai été au commissariat de Saint-Just et à l'Evêché. Trois fois à l'Evêché.
- Aucune trace... C'est tout de même étrange !
- Mme Mattéi, demanda Gilbert Collard, voulez-vous expliquer à la cour et aux jurés dans quelles conditions vous avez été amenée à témoigner dans cette affaire ?"
C'était le coup de grâce. Dans un silence glacial, Mme Mattéi commença à raconter sa rencontre avec la mère de Christian Ranucci.
"Mais que faisiez-vous aux Baumettes ? interrompit M. Viala.
- J'allais voir mon fils...
- Aux Baumettes ?
- Il est détenu...
- Mme Mattéi, demanda Gilbert Collard, n'est-ce pas à la demande de votre fils que vous êtes venue témoigner pour Ranucci ?
- Mais non...
- A la demande de Mme Mathon, alor s?
- Elle a été très intéressée par ce que je lui ai appris...
" Ce devait être affreux pour elle, dit Mme Théric. Cette petite femme frêle que tout le monde accablait. Elle répondait d'une voix mal assurée, on la sentait traquée." Chantal Lanoix, qui savait l'importance du témoignage, était au désespoir : "Ils se sont employés à la prendre en défaut et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle s'embrouillait et qu'elle perdait les pédales. En principe, elle devait sauver Ranucci. Je suis sûr qu'elle a été un élément défavorable. Et franchement, je comprends qu'elle n'ait pas été crue." Pierre Rambla nous dira en souriant : "Gilbert l'a complètement démolie." Et Gilbert Collard lui-même considérait que Mme Mattéi a eu de la chance : "Elle était à la limite de l'inculpation pour faux témoignage. A un moment, j'ai même cru qu'elle n'y couperait pas, que Viala allait annoncer qu'il demandait l'inculpation."
La défense avait marqué un but contre son camp faute d'avoir compris que Mme Mattéi, arrivée à l'audience après avoir essuyé le feu de Mlle Brugère et de l'inspecteur Porte, ne pouvait en aucun cas et même si elle avait été d'une autre stature, emporter la conviction de la cour et des jurés. Son témoignage était vicié à la base : elle avait rencontré la mère de Ranucci aux Baumettes, où son propre fils était détenu.

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Martine

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Ven 1 Déc - 8:32

study
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 1 Déc - 21:56

Paul Martel faisait un témoin infiniment plus crédible
Bien sûr, il ne pouvait pas en dire autant que Mme Mattéi. Celle-ci avait vu un homme en pull-over rouge conduisant une Simca 1100 et qui s'était plaint à sa fille d'avoir perdu son petit chien noir : Simca 1100 et chien noir faisaient partie du scénario de l'enlèvement de Marie-Dolorès Rambla. M. Martel pouvait seulement témoigner qu'il avait vu dans sa cité des Cerisiers, le samedi 1er juin 1974, un homme vêtu d'un pull-over rouge qui avait eu peu après des gestes obscènes sur deux fillettes, et que ce triste sire n'était pas Ranucci. La relation avec l'enlèvement de Marie-Dolorès était moins évidente - encore qu'un jeune homme présent sur les lieux avait déclaré que le satyre s'était enfui au volant d'une Simca 1100 - mais l'identification du pull-over rouge présentait en tout état de cause un puissant intérêt.
Quand l'huissier appela à la barre, M. Martel était un témoin malheureux : il se demandait encore pourquoi on l'avait cité.
Qu'on se mette à sa place.... Il a été convoqué à l'Evêché le 6 juin 1974 au matin, confronté avec Ranucci et il a pu dire en toute certitude aux policiers que le suspect n'était pas son homme. Un an après, une brave dame vient lui faire raconter son histoire. Il a renseigne sans savoir qu'elle est la mère de Christian Ranucci. Puis, deux ans après, un huissier lui remet une citation pour le procès Ranucci. M. Martel s'étonne : "Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Je n'ai rien à voir là-dedans, moi. Ils le savent bien, à la police..." L'huissier répond : "Vous êtes cité : il faut y aller." Il est venu, mais sans comprendre.
Peut-être faut-il rendre ici à la défense une espèce d'hommage. Leur déontologie interdit aux avocats de prendre contact avec les témoins, et encore plus de préparer avec eux les dépositions. C'est légitime.
Nous avons cependant connu quelques "marchands de résultats" qui n'auraient guère hésité à faire expliquer à M. Martel, fût-ce par des voies détournées - un ami journaliste, par exemple -, que son témoignage risquait d'être vital pour Ranucci dans la mesure où restait inexpliquée la présence d'un pull-over rouge non loin du cadavre de Marie-Dolorès Rambla. Ainsi éclairé, M. Martel aurait au moins compris pourquoi on' lavait fait venir au procès.
Quand nous l'avons rencontré, trois ans et demi plus tard, cet excellent homme était toujours dans la perplexité. "Je n'ai pas encore compris, nous a-t-il dit, pourquoi ils m'ont convoqué à Aix. Je n'avais absolument rien à dire sur l'affaire Ranucci. Mon gabarit au pull-over rouge et Ranucci, se sont deux affaires tout à fait différentes." Et comme M. Martel partage avec Mme Mattéi la haine des assassins d'enfants, il ajoute : "Moi, je ovulais aller jusqu'à ce peuvre M. Rambla, lui serrer la main et lui dire que je ne venais absolument pas pour défendre Ranucci, mais on m'en a empêché. J'estime qu'on m'a mis dans une situation réellement désagréable, d'avoir l'air de venir au secours de ce type que je n'avais qu'une seule fois à l'Evêché et qui n'avait rien à voir avec mon gabarit."
"Gabarit" : c'est ainsi que M. Martel désigne l'homme au pull-over rouge. "Un grand brun d'une trentaine d'années, nous dit-il. Il avait un pull-over rouge vif qui se boutonne sur l'épaule et, un pantalon de velours. Quand je l'ai vu, j'ai pensé : "Tiens,, ce gabarit-là, il n'est pas de chez moi. Mais je ne lui ai pas adressé la parole et je n'avais pas à le faire. J'ai cru qu'il venait pour le déménagement. Il y avait une locataire qui déménageait. Je fais le tour du bloc et quand je reviens, je vois un attroupement autour des deux petites Albertini. J'y vais et j'apprends qu'un type au pull-over rouge vient de les tripoter. Je leur ai dit : "Mais c'est mon gabarit ! J'ai couru pour le rattraper mais il avait fichu le camp. Un jeune homme a dit qu'il avait filé dans une Simca 1100. Ensuite, M. Albertini a porté plainte et on a été convoqués à l'Evêché le 4 juin tous les quatre - M. Albertini, ses deux filles et moi - pour faire une déposition. Le 6, toujours à l'Evêché, on nous a présenté Ranucci mais personne ne l'a reconnu. Ce n'était pas lui. J'en suis sûr, absolument sûr. Vous pensez, je l'ai photographié, mon gabarit, quand je suis passé juste à côté de lui !"

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 2 Déc - 18:41

Grand, sec, pôrtant allègrement une jeune cinquantaine et arborant l'expression résolue d'un sous-officier en retraite peu enclin au compromis (son impeccable short blanc lui donnait, le jour où nous le rencontrâmes, l'air d'un ancien de l'armée des Indes), le chêne Paul Partel est à coup sûr d'une autre solidité que le roseau Jeannine Mattéi. Ni Mlle Brugère ni l'inspecteur Porte n'auraient réussi à le faire plier ou rompre, et il n'aurait pas laissé enregistrer des procès-verbaux emberlificotés. Mais la défense n'avait pas trouvé utile de demander son audition préalable ; elle avait joué toute sa mise sur le témoignage Mattéi.
Mal àl'aise, ignorant l'intérêt et même la signification de ce qui'l avait à dire, M. Martel le dit mal. Gilbert Collard le rangea dans la même catégorie que Mme Mattéi. Chantal Lanoix l'écouta en s'ennuyant : "Je ne connaissais pas l'existence de ce Martel : Jean-Françoi ne m'en avait pas parlé. Son témoignage ne m'a pas frappée. Je garde le vague souvenir d'un monsieur qui est venu dire qu'il avait vu un homme en chandail rouge errant dans une cité. Un homme sans lunette : il insistait là-dessus. Je n'ai pas vu l'intérêt de ce qu'il disait. Ca paraissait complètement à côté de l'affaire." Les Théric eurent la même impression et se demandèrent eux aussi ce que venait faire ce témoin au procès Ranucci.
Si M. Martel avait raconté certain épisode, les choses eussent sans doute été plus claires, et plus évident l'intérêt de son témoignage. Quelques jours après sa confrontation avec Ranucci, alors que celui-ci avait avoué et que la presse unanime tenait l'affaire pour bouclée, les policiers qui l'avaient reçu à l'Evêché étaient venus le chercher dans sa loge de gardien assermenté et l'avaient conduit dans une clinique pour débiles légers située derrière la cité des Cerisiers. D'après la description de M. Martel, le commissaire Alessandra s'était lui-même déplacé. Il s'agissait de lui faire identifier, s'il le pouvait, l'homme au pull-over rouge. C'était la preuve que l'Evêché restait perturbé par la présence inexplicable dans la galerie de la champignonnière d'un vêtement caractéristique n'appartenant pas à Ranucci. Le directeur de la clinique s'était montré coopératif : "Tous mes malades vont se retrouver dans la salle à manger. Vous allez pouvoir les observer à loisir." Mais M. Martel n'avait pas reconnu parmi eux son "gabarit".
La défense ne posa pas la question pour la simple raison qu'elle ignorait cet épisode, alors que M. Martel l'avait pourtant raconté à Mme Mathon.
Le témoin se retira avec le sentiment amer d'un acteur convoqué dans le mauvais théâtre pour y tenir un rôle qui'l n'a pas répété. Trois ans plus tard, M. Martel nous dirait avec indignation : "Ils l'ont raccourci, le Ranucci, très bien ! Mais mon gabarit au pull-over rouge, il court toujours, lui !...
M. Albertini, qui se demandait aussi ce qu'il faisait là, lui succéda à la barre. Il raconta de manière un peu embrouillée qu'en rentrant chez lui, le samedi 1er juin vers quatre heures de l'après-midi, il avait trouvé ses deux filles en lamres et qu'elles lui avaient raconté leur mésaventure. M. Albertini avait appris que le satyre portait un pull-over rouge et qu'il s'était enfui au volant d'un Simca 1100. La police, alertée téléphoniquement par le témoin, ne s'était pas dérangée. Le 4 juin, M. Albertini avait été cependant convoqué à l'Evêché avec ses deux filles et, le surlendemain, ces dernières avaient été mises en présence de Ranucci. Ni l'une ni l'autre ne l'avaient reconnu.
Le témoignage ne fit pas grande impression, comme toujours lorsque le témoin rapporte des faits connus de seconde main, ce qui était le cas de M. Albertini.
Ainsi s'effilocha dans l'indifférence générale, la contre-offensive de la défense (ses deux derniers témoins - un ami de Christian et une mère de famille dont Héloïse Mathon avait gardé les enfants - vinrent dire que l'accusé était un garçon doux, gentil et serviable, ce dont sourit l'assistance qui avait depuis la veille un tout autre spectacle). Quelques journalistes, avertis par maître Lombard, s'étaient attendus à un feu d'artifice : ils avaient l'impression d'avoir assisté à un tir foireux de pétards mouillés. Pierre Macaigne nota pour Le Figaro : "Les témoins de la défense n'ont pas produit une grande impression de solidité". Alain Dugrand, de Libération, les avait trouvés sans intérêt. Jean Laborde évoqua dans L'Aurore les "vigoureuses critiques" émises par l'avocat général et l'avocat dela partie civile à l'encontre de ces témoignages où ils avaient relevé "de nombreuses contradictions". Mais Jean Laborde ajouta équitablement que les témoins de l'accusation "n'étaient pas exempts de reproches sur ce point." D'une manière générale, les chroniqueurs retinrent d'ailleurs davantage la sévère algarade subie par Mme Mattéi que le contenu de sa déposition. La Marseillaise n'était guère convaincue par le faisceau de témoignages produit par la défense : "Tout cela manque de détails concrets ; l'homme au pull-over rouge demeure un fantôme, un épouvantail, et il aide fort mal Ranucci." Pour Riou Rouvet, du Provençal : "De l'ensemble des déclarations se dégage un mystérieux personnage, une sorte de "satyre au pull-over rouge"..." Jacques Bonnadier écrivit dans le même journal : "Les témoins de la défense ont tenu des propos le plus souvent fumeux, embrouillés et contradictoires. Pas grand-chose au total qui puisse entraîner l'adhésion des jurés." Le chroniqueur de Var-Matin exprima lui aussi son scepticisme. Jérôme Ferraci, du Méridional, jugea certainement tout cela sans intérêt car il passa sous silence les trois témoignages, de même que les chroniqueurs du Monde et de L'Humanité - qui disposaient, il est vrai, de beaucoup moins de place. Quant à Micheline Deville, elle écrivit dans Le Soir : "Tous parlent d'un inconnu s'étant permis des gestes obscènes. Ils ont ensuite fait un rapprochamentm ais ne reconnaissent pas l'accusé." Exactement comme si les trois témoins avaient été cités à Aix pour confondre Ranucci mais s'étaient cependant révélés incapables de le faire...
Le moins qu'on puisse dire est que l'opération tactique montée par la défense sur l'homme au pull-over rouge avait échoué. Or, toute la stratégie lombardienne reposait sur son succès : c'était le coin à enfoncer dans le système de l'accusation pour le disloquer et permettre l'irruption du doute. Faute d'y avoir réussi, la seule stratégie offrant quelques possibilité était désormais celle que préconisait depuis le début maître Fraticelli : accepter la culpabilité et sauver les meubles - sauver une vie - en plaidant à fond le coup de folie. Mais il était sans doute bien tard et l'accusé ne l'aurait pas admis.
Christian Ranucci avait abandonné l'agressivité mais conservé le mépris. Assis dans le box, il avait assisté en silence au défilé de ses témoins, prenant consciencieusement des notes sur un cahier d'écolier, aussi étranger à son procès quel es étudiants en droit de la faculté d'Aix entassés au fond de la salle, affirchant ce que Pierre Macaigne appela "la froideur massive de l'iceberg". Seules les interventions de l'avocat général et de Gilbert Collar avaient pu lui arracher un geste d'agacement, ou mettre sur ses lèvres un sourire de dédain. La veille, sa hargne avait irrité ; ce matin, son impassibilité méprisante faisait peur.
Le président Antona donna la parole à maître Collard, avocat de la partie civile.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 2 Déc - 20:50

Une plaidoirie ne se résume pas. Si l'on écrit que l'avocat a répété maintes fois : "Des décorations, pas de pension", le lecteur risque d'en déduire que cet avocat avait l'éloquence courte : il n'aura pas, au contraire du juge, subi la force incantatoire d'une formule revenant en leitmotiv mais comme glissée en contrebande dans les phrases les plus innocentes.
La plaidoirie de Gilbert Collard dut magnifique. L'avocat de la partie civile - ce défenseur passé de l'autre côté de la barricade - n'est presque jamais magnifique. Maître Collard le fut parce qu'il sut allier ce à quoi l'obligeait son rôle avec l'humanité généreuse qui est dans sa vocation.
"Je ne suis ici, commença-t-il, pour témoigner d'aucune haine. Je suis ici pour témoigner d'une souffrance immense qui ne peut s'épancher par les larmes ni s'éteindre avec le temps qui passe. Quand on a vécu un tel drame, plus rien ne compte. Je représente ici des parents qui ont perdu leur raison de vivre.
Ranucci, pour moi, est coupable d'avoir tué une fillette de huit ans qui avait pris sa main parce qu'elle lui faisait confiance, parce qui'l était un grand. Et soudain, cette main a frappé. Je n'évoquerai pas ce que fut cette horreur car la douleur se suffit à elle-même. Les parents se sont efforcés de garder silence, calme et sérénité. Bien sûr, la défense est un droit sacré. Lorsqu'on défend un homme, on peut tout faire. Mais le malheur aussi a ses droits. Et le premier d'entre eux, c'est de démontrer la vérité.
La vérité, c'était que Ranucci était coupable : "Trop de présomptions, trop de preuves, trop de témoignages, trop d'aveux !" Et, à propos des aveux, avec une diction d'un art consommé : "Vous avez avoué devant la police, Ranucci... 'un temps de respiration)... vous avez avoué devant les experts psychiatres..." L'impression créée fut sensible. Puis l'avocat regroupa dans un tir serré tous les éléments à charge. Il le fit avec une conviction communicative mais en donnant à son auditoire le sentiment que seule la défense, par son entêtement obtus à nier l'évidence, l'obligeait à cette démonstration superflue - dont l'efficacité se trouva du même coups renforcée. Il balaya au passage les dépositions que l'on venait d'entendre, qualifiant durement de "témoins indécents" ceux qui avaient tenté d'accréditer un conte à dormir debout avec leur homme au pull-over rouge jouant les loups-garous dans les cités marseillaises. Car pour maître Collard, il apparaissait avec une évidence aveuglante que Jeannine Mattéi, Paul Martel et Jean Albertini n'étaient que des faux témoins recrutés par la mère d'un accusé aux abois.
Ainsi, dit-il, tout désigne celui-ci, tout l'accable. Mais au lieu d'avouer son crime, de libérer sa conscience, d'implorer le pardon, nous le voyons discuter, hurler, s'enfoncer dans un système de défense démentiel... Quel homme est-ce donc ?
Et l'avocat de vingt-cinq ans de prononcer ces phrases en vérité admirables car elles auraient pu être dites par la défense et n'étaient pourtant pas trahison du père écrasé de chagrin, son client :
"La partie civile a toujours un rôle déchirant puisqu'elle est représentée par un avocat et que celui-ci a pour vocation de défendre les hommes et non de les accabler. Un avocat est capable de tout comprendre de leurs motivations comme de leurs angoisses. Et moi, devant ce dossier, je ne puis croire que l'on tue un enfant sans être fou ! Je ne puis croire, n'en déplaise aux psychiatres et aux psychologues de tout poil, qu'on puisse le faire sans y être contraint par une force irrésistible ! Je veux croire à un autre Ranucci, à celui qui savait que son père avait frappé à coups de couteau le visage de sa mère, à celui qui a été conduit au crime par son passé..."

Dans le grand silence de la salle pétrifiée, il se tourne alors vers l'accusé et l'interpelle d'une voix si tendue par l'émotion qu'elle semble à la limite de la brisure :
"Vous aviez vingt ans au moment des faits. Votre âge m'émeut : c'est presque le mien. Ranucci, je ne supporte pas de suivre avec vous ce terrible chemin. Je voudrais que vous me disiez que vous avez fait cela, et puis que nous essayons ensemble de comprendre comment est morte une enfant de huit ans. Mais ne restez pas ainsi, Ranucci, je vous en conjure : implore votre pardon, dites quelque chose, parlez !..."
Ce moment était grand, et toute l'assistance le sentit, suspendue aux lèvres de ce jeune homme à la chevelure taillée en crinière léonine, à l'oeil étincelant, qui ajoute aux prestiges de la beauté physique un immense pouvoir de sympathie. Ainsi celui qui avait reçu en partage tous les dons tendait-il une main fraternelle à celui que le destin contraire avait écrasé ; c'était la jeunesse qui interpellait la jeunesse ; c'était la vie qui suppliait l'accusé d'écarter d'un mot, d'un geste, l'ombre de la mort qui commençait à l'envelopper ; c'était la voix chargée d'évoquer l'enfant martyrisée qui s'élevait pour convoquer la pitié dans cette salle grondante de ressentiment, devant ce public rassemblé pour une curée - bloc de haine qui vacillait soudain sur sa base parce qu'aucune assemblée humaine ne résistera jamais à une voix transcendée par l'éloquence.
Tout pouvait basculer.
Christian Ranucci, figé dans son box, ne cilla pas, ne broncha point.
La péroraison fut à la même hauteur :
"Je veux que Ranucci se souvienne de son crime, de la mort de Marie-Dolorès, forme éternelle de l'innocence, je veux pour lui un chagrin et un repentir qui ne finissent jamais".
Avec cette dernière phrase, l'avocat de la partie civile refusait la peine de mort.


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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 2 Déc - 21:51

Solennel, livide dans sa robe écarlate, l'avocat général Viala se leva et usa d'entrée d'un tout autre ton :
"J'ai trouvé dans ce dossier, commença-t-il, la photographie d'un petit cadavre désarticulé, souillé, abandonné. Il n'y a rien de plus odieux au monde que le petit cadavre abandonné d'un enfant. Nous souhaitons ardemment une justice silencieuse devant ce petit être. On parle comme si nous allions, les uns et les autres, chercher à remporter une victoire. Dans ce procès, il n'y aura de victoire pour personne et nous aurons tous perdu quelque chose. Comme l'écrivait Hemingway : "Ne demande pas pour qui sonne le glas, il sonne pour toi, il sonne pour moi, il sonne pour l'humanité tout entière." Ce procès, c'est le procès de Ranucci et de lui seul. Il ya suffisamment d'horreurs et de preuves pour que je n'aie pas besoin de faire appel à des éléments extérieurs. C'est pourquoi je requiers la peine de mort contre Christian Ranucci. Je la requiers parce qu'il est coupable et j'entends le prouver. Je la requiers parce qu'il est totalement responsable, et j'entends le démontrer. Je la requiers parce que c'est la loi - et même trois fois la loi : quelle que soit la démarche juridique que l'on adopte pour qualifier les faits reprochés à l'accusé, on aboutit à un crime puni de mort par le code pénal.
Christian Ranucci irresponsable ? Laissez-moi hausser les épaules ! Douze médecins experts se sont penchés sur son cas, c'est-à-dire un nombre très supérieur à l'habitude. Tous les moyens de la science moderne ont été mis en oeuvre. Jamais on n'avait tant cherché, jamais on n'a si peu trouvé. Les experts sont formels : l'accusé ne souffre d'aucune anomalie mentale ; il est totalement responsable."
Et l'avocat général ne manqua pas d'élargir un peu plus la brèche qu'il avait ouverte la veille dans le système de défense :
"Dans ces conditions, comment peut-on essayer, comme le fait la défense, de plaider à la fois l'innocence et la folie ? On est innocent ou on est fou. On n'est pas l'un et l'autre. Et si l'on est responsable, on l'est entièrement. J'estime que cette dernière hypothèse est la bonne dans l'affaire qui nous occupe. Dans ces conditions, il est indécent de chercher des circonstances atténuantes."

Le raisonnement parut relever d'un bon sens évident.
Puis, avec une tranquille certitude, sans jamais verser dans l'outrance, se donnant même l'élégance d'évoquer les critiques que pourrait émettre la défense - mais c'était naturellement pour les neutraliser à l'avance -, l'avocat général s'attacha à démontrer la culpabilité de Christian Ranucci.
D'abord, il avait avoué. Et comme maître Collard, l'accusateur public insista sur ces aveux trop souvent répétés pour qu'on les puisse croire extorqués. La police, le juge d'instruction et un expert psychiatre avaient successivement entendu l'accusé raconter son crime. Cette répétition faisait justice des absurdes accusations de Ranucci à propos de prétendues tortures qui'l aurait subies à l'Evêché ; il ne pouvait quand même pas prétendre que Mlle Di Marino l'avait torturé dans son cabinet d'instruction, ni l'expert psychiatre dans le parloir des Baumettes ! Or, il leur avait fait le même récit qu'aux policiers.
La seule réticence de l'accusé lors de ses aveux, l'avocat général la voyait dans la dissimulation de ses mobiles : Ranucci n'avait jamais expliqué dans quel but réel il avait enlevé Marie-Dolorès. "Croyez-vous, demanda M. Viala, qu'il avait simplement l'intention de faire une promenade avec la fillette ? Non, en réalité, il n'a pas eu le temps d'assouvir ses désirs. Les mobiles de Ranucci ? Ils sont moins mystérieux qui'ls n'en ont l'air. Les experts ont parlé d'émotion sexuelle. Dans sa voiture, on a retrouvé ce que Ranucci appelle un scoubidou et qui ressemble étrangement à un fouet..." Et M. Viala d'ajouter en soulevant quelques murmures sur les bancs de la presse :
"J'oserais presque imaginer ce qui serait arrivé si l'enfant n'avait pas été tuée tout de suite..."

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 2 Déc - 23:05

Réserve faite de ses mobiles, l'accusé avait passé des aveux précis et circonstanciés. Il avait livré des détails que lui seul pouvait connaître, ce qui démontrait leur authenticité. Il avait même dessiné le plan des lieux où s'était déroulé l'enlèvement. Il avait avoué son forfait, en présence des policiers, à sa malheureuse mère. Il avait encore écrit à celle-ci, le 18 juin 1974, quinze jours après le crime : "Toute cette affaire était comme écrite, tout s'est déroulé sans que ni toi ni moi n'y puisse rien. Il aurait suffi d'un clou sur la route, j'aurais crevé et le "stop" l'accident et ses conséquences n'auraient pas existé."
Cette phrase écrite par l'accusé dans l'isolement de sa cellule, sans que quiconque fût en mesure d'exercer sur lui la moindre pression, n'était-elle pas elle aussi un aveu ? Mais surtout, chaque moment du processus criminel, chaque épisode sanglant enchaînement se trouvait confirmé par un indice, par une preuve, par un témoignage, tant et si bien que M. Viala se faisait fort de prouver la culpabilité sans avoir recours à ces aveux que l'accusé avait décidé de contester à l'approche du châtiment.
La collision au croisement de La Pomme ? Sa voiture avait été endommagée et c'était bien lui qui tenait le volant : Vincent Martinez et sa fiancée l'avaient formellement reconnu.
La fuite, l'arrêt au bord de la route, sa disparition avec l'enfant dans les fourrés de la colline ? Les Aubert avaient bien décrit tout cela, et si leurs dépositions successives présentaient quelques variations, comme il arrive aux témoins les plus dignes de foi, deux éléments essentiels attestaient leur véracité ; d'une part, ils avaient relevé le numéro d'immatriculation de la voiture arrêtée pour le rapporter à M. Martinez, et ce numéro était celui du coupé Peugeot ; d'autre part, on avait retrouvé le cadavre de Marie-Dolorès à l'endroit désigné par les Aubert. La défense pourrait bien contester tel ou tel détail de leur témoignage mais elle ne parviendrait pas à évacuer ces deux faits massifs, accablants pour l'accusé.
Celui-ci avait donc, à cet instant, massacré sa victime. Contrairement à Gilbert Collard, qui s'était refusé à évoquer l'horreur, M. Viala en peignit le tableau le plus réaliste, décrivant les tentatives de la malheureuse enfant pour écarter les coups du meurtrier, relisant le minutieux inventaire des blessures dressé par le médecin légiste. Mais tandis que le docteur Vuillet avait conservé à son propos une rigueur scientifique, l'avocat général paraît le sien des prestiges d'une sombre éloquence. C'était délibéré : "Je ne veux pas, dit-il, qu'on oublie l'horreur de ce crime, car elle explique que je réclame la peine de mort." Le président Antona jugea le moment venu de faire circuler pour la seconde fois parmi les jurés les terribles photos du cadavre. On y ajouta même le petit sabot de Marie-Dolorès retrouvé à proximité du fourré et qui figurait, émouvante relique, parmi les pièces à conviction.
Pierre Rambla pleurait. Plusieurs jurés paraissaient violemment émus. La salle attérée retenait son souffle. Christian Ranucci prenait des notes.
Les preuves ? Là encore, on les trouvait à foison. L'arme du crime, d'abord. Le couteau était à Ranucci : il l'avait avoué trois fois. Les gendarmes avaient pu le récupérer dans le fumier grâce à ses indications. Détail significatif : au cours de l'interrogatoire clôturant l'instruction et alors que Ranucci était revenu depuis longtemps sur ses aveux, il avait déclaré : "Je reconnais par contre que c'est bien moi qui ai indiqué aux enquêteurs à quel endroit était le couteau m'appartenant et que vous m'avez montré lorsqu'il a été retrouvé." Cela, il l'avait dit le 27 décembre 1974, six mois après ses premiers aveux... Pouvait-il prétendre qu'on le lui avait extorqué par la torture ?
Le pantalon bleu taché de sang. Oui, bien sûr, la défense allait plaider que la victime et le meurtrier appartenaient au même groupe sanguin, mais elle serait impuissante à expliquer comment Ranucci en était venu à saigner. Il ne s'était pas blessé lors de l'accident. Le docteur Vuillet, l'examinant trois jours après les faits, n'avait trouvé sur lui aucune trace de blessure susceptible d'avoir occasionné un épanchement sanguin. Les taches imprégnaient au surplus l'extérieur du tissu, et non l'intérieur comme c'eût été le cas si l'accusé avait saigné. L'imprégnation la plus dense se situait à la hauteur de la poche droite, où Ranucci avait rangé son arme après avoir frappé Marie-Dolorès.
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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Dim 3 Déc - 8:54

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 3 Déc - 18:42

Et le cheveu bond trouvé par le commissaire Alessandra dans le coupé Peugeot ? Ce cheveu blond fin et bouclé tout pareil à ceux de la pauvre enfant...
Bien sûr, les experts, dans leur prudence, se bornent à conclure qui'l ne présente "pas de caractère de dissemblance permettant de le distinguer des cheveux prélevés au cours de l'autopsie de la victime" : la rigueur scientifique ne leur permet pas d'aller au-delà. Mais la présomption n'est-elle pas bien forte que ce cheveu soit tombé de la chevelure de Marie-Dolorès pendant son ultime voyage avec le meurtrier ?
Là aussi, l'avocat général prévoyait l'objection de la défense : si Christian Ranucci était le coupable, il aurait nettoyé sa voiture et n'eût pas laissé traîner dans son coffre un pantalon taché du sang et des lanières de cuir tressées en forme de fouet. Cela ne gênait pas M. Viala : "Oui, les criminels font des erreurs et c'est bien heureux pour la société".
Les égratignures, en tout cas, le meurtrier n'avait pas le moyen de les faire disparaître. Où avait-on découvert le cadavre de Marie-Dolorès? Enfoui dans un épais fourré et recouvert de branches d'épineux. Celui qui avait ainsi tenté de dissimuler son forfait s'était forcément égratigné les mains. C'était le cas de Ranucci. Il l'avait reconnu devant les policiers : "Je garde encore sur mes mains les traces de piqûre et de coupure des épines, et je vous les montre." Le docteur Vuillet les avait également mentionnées sur son certificat médical.
Puis Ranucci était allé se cacher dans une galerie de la champignonnière. Va-t-on s'enterrer à trente mètres au fond d'un tunnel obscur quand on a seulement sur la conscience le non-respect d'un "stop" ? Y reste-t-on caché pendant cinq heures, six heures ?
L'homme qui s'était réfugié dans cette obscure cachette savait qu'on le poursuivrait pour un crime et non pour une contravention : il avait voulu gagner du temps, attendre la fin d'éventuelles recherches. Si sa voiture ne s'était enlisée, il aurait déguerpi furtivement et regagné Nice avecla certitude de son impunité.
Mais la voiture de Ranucci s'étant enlisée, le meurtrier avait dû se résoudre à aller chercher du secours. A M. Rahou, puis à M. Guazzone, il avait raconté une fable qui ne tenait pas debout - nouvelle preuve de sa mauvaise conscience - et qui n'avait d'ailleurs pas abusé ces braves gens. Le pique-nique dans le fumier... Le frein à main dont la défaillance aurait fait s'enfoncer la voiture dans les profondeurs d'une galerie sinueuse sans qu'elle heurtât une seule fois les parois... Un homme dont le seul tort eût été d'avoir brûlé un "stop" six heures plus tôt ne se serait pas senti dans l'obligation d'inventer pareilles sornettes. Mais Ranucci avait un crime sur la conscience et il ressentait la nécessité de donner une explication - n'importe laquelle - à son enfouissement dans la champignonnière.
Ici, M. Viala répondit à l'avance à une objection probable de la défense. MM. Rahou et Guazzone avaient déclaré que l'accusé leur était apparu dans un état de propreté impeccable. C'est bien sûr qu'il avait changé de pantalon. Pour le reste de son habillement comme pour ses mains qui avaient été à coup sûr sanglantes après le crime, on pouvait aisément expliquer leur propreté par la présence de la grosse nourrice de trente litres remarquée par les deux témoins. Elle contenait probablement de l'eau et les six heures passées au fond de la galerie étaient largement suffisantes pour procéder à une toilette complète.
Le sang-froid dont avait témoigné Ranucci devant le contremaître de la champignonnière ? Ah ! il avait assurément recouvré toute sa maîtrise, cet homme capable de rentrer à Nice, de manger de bon appétit et de regarder un film à la télévision comme s'il n'avait pas laissé derrière lui le cadavre d'une enfant...
Et cependant, il s'était encore trahi. Le lendemain et le surlendemain, son collègue de travail l'avait vu acheter un quotidien et le lire, ce que Ranucci n'avait encore jamais fait : il voulait évidemment savoir où en était l'enquête et si l'on avait découvert son forfait. Puis ses nerfs avaient craqué quand son collègue avait embouti une voiture, à la fin de l'après-midi du 5 juin. Ranucci, tremblant, avait été incapable de procéder au constat. Le souvenir des épouvantables événements de l'avant-veille le submergeait. C'était une heure à peine avant son arrestation. Il avait devant lui un long interrogatoire, ses vaines dénégations, puis l'aveu de son crime en présence des Aubert et grâce à l'irrésistible accumulation des preuves réunies par les enquêteurs.

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 3 Déc - 19:39

La démonstration de M. Viala emporta l'adhésion quasi-unanime de son auditoire. Sur les bancs de la presse, il n'y eut guère qu'Alain Dugrand pour ne pas s'éprouver convaincu. La plupart des chroniqueurs, tout en saluant la performance de l'avocat général ajoutèrent que la facilité de sa tâche était à la mesure de l'évidence de la culpabilité, c'est-à-dire très grande.
Tous notèrent que l'accusateur avait atteint à une efficacité remarquable dans sa démonstration en se gardant de l'outrance et de la verbosité : il avait parlé le langage d'un homme de bon sens, sûr de son dossier, exposant raisonnablement son affaire à des gens raisonnables. "Efficacité de bulldozer" apprécia Charles Blanchard.
"Il reste, continua M. Viala, cette espèce de doute qu'on veut jeter dans les esprits au moyen de certains témoignages faisant état d'un mystérieux satyre au pull-over rouge que l'on agite comme un épouvantail. C'est la dernière manoeuvre de la défense, et je l'estime impudente."
En quelques phrases d'une extrême sévérité, il mit en pièces les trois témoignages de la matinée, insistant sur les variations incohérentes de Mme Mattéi qui avait à chacune de ses dépositions situé les faits dont elle prétendait témoigner dans un ordre chronologique différent.
Sa péroraison, écoutée dans un silence de mort, fut d'une éloquence dramatique et M. Viala la prononça avec une émotion évidente :
"Jamais dans un dossier, s'écria-t-il, je n'ai trouvé autant de preuves accablantes qu'aujourd'hui ! Et aujourd'hui, que faites-vous, Ranucci ? Que faites-vous de l'occasion qui vous est donnée de crier votre remords, de pleurer, de demander pardon ? Je vous vois depuis le début de mon réquisitoire avec votre froideur et votre moue dédaigneuse... Vous m'effrayez ! Votre seule souci est de vous tirer d'affaire.
Moi, je pense à votre mère qui pleure son fils vivant, je pense à Mme Rambla qui pleur sa fille morte et qui aura toujours comme compagnon fidèle, le désespoir dans son coeur. Et j'imagine ce qu'a été le calvaire de ce père que l'on a emmené, le 5 juin 1974, identifier le cadavre de sa fille. Elle est là, Marie-Dolorès, elle est debout à côté de moi, jolie comme un coeur, et elle vous regarde, Ranucci, elle vous regarde ! Alors, maintenant, que Dieu vous assiste, car vous êtes au-delà de la pitié des hommes..."
Chantal Lanoix ne résista pas à cette envolée tragique couronnant une accablante démonstration : "A la fin de son résuisitoire, je n'étais plus sûre de l'innocence. Il m'avait ébranlée. Et ses dernières phrases m'avaient donné le frisson. Il employait des images terribles. C'était vraiment un grand monsieur."
Assis au banc de la défense, son fiancé, Jean-François Le Forsonney, avait écouté M. Viala avec une admiration désolée. " Un réquisitoire époustouflant" songea-t-il en constatant l'impression profonde qu'il faisait sur l'auditoire. Mais le jeune avocat n'eut pas le loisir d'épiloguer sur le talent de son adversaire car, tournant vers lui sa face ronde et rouge, le président Antona lui disait :
"Maître, vous avez la parole."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 3 Déc - 21:16

Il était onze heures et demie. Maître Le Forsonney, fatigué par son travail nocturne, engourdi par la chaleur de sauna qui régnait dans la petite salle bondée, avait assisté en somnolant au défilé des témoins de la défense. Le choc du réquisitoire l'avait tiré de la torpeurmais son implacable efficacité n'était pas de nature à le revigorer. Il comptait sur la suspension d'audience de la mi-journée pour rassembler ses forces car il lui était évident que le président lèverait l'audience après le réquisitoire, réservant l'après-midi aux plaidoiries de la défense. La décision de M. Antona le prit au dépourvu.
Il se leva dans le brouhaha : de nombreux journalistes quittaient précipitamment la salle pour aller téléphoner leur compte rendu de la matinée et annoncer que l'avocat général avait requis la peine de mort. Pour les chroniqueurs régionaux, c'était un événement : il y avait très longtemps qu'on n'avait demandé une tête devant la cour d'assises d'Aix-en-Provence. Paul Lombard sortit avec eux. Sans doute était-il lui aussi fatigué et ressentait-il le besoin de souffler après l'impressionnante performance de M. Viala. Son départ acheva de désemparer son jeune confrère et collaborateur. Chantal Lanoix lut le désarroi sur le visage de son fiancé et se demanda pourquoi Paul Lombard le laissait seul à cet instant critique. Puis maître Fraticelli quitta à son tour le banc de la défense pour aller fumer une cigarette dans le hall.
Il n'était pas intervenu une seule fois depuis le début du procès et sa décision était désormais irréfragable : il ne plaiderait pas. André Fraticelli voyait avec exaspération et tristesse se réaliser ses funestes pressentiments. La stratégie de la défense était intenable. L'avocat général venait de faire voler en éclats la prétention à l'innocence - et il n'avait pas eu grand mal. Aucune plaidoirie, fût-elle grandiose, ne pourrait remonter le courant. Maître Fraticelli était persuadé que ses deux confrères allaient perdre leur temps et gaspiller l'ultime chance de Ranucci de sauver sa tête.
Ainsi Jean-François Le Forsonney se retrouva-t-il dans la solitude. C'était décidément son destin. Seul aux premiers jours de l'affaire, quand l'obscurité de son nom l'avait fait désigner pour assister un homme vomi par tout Marseille ; seul face au juge d'instruction ; seul au banc de la défense après un réquisitoire en forme de rouleau compresseur. Mes ses adversaires n'avaient pas quitté leur place, et il le sut assez vite.
C'était la première fois qu'il plaidait aux assises. L'événement est mémorable dans une vie d'avocat. Il avait décidé de dédier sa plaidoirie aux parents de Marie-Dolorès Rambla. L'idée était touchante ; son expression, difficile. A peine eut-il prononcé sa phrase d'une voix nouée que Gilbert Collard lui lança férocement : "On n'a pas besoin de dédicace : on a déjà une épitaphe !" Le mot était cruel ; il fit mouche. Ces deux jeunes hommes à l'aube de leur carrière, affrontés comme deux coqs de combat, et l'autre, derrière eux, dans le box, qui a leur âge à quelques années près...
Cinglé par la réplique, maître Le Forsonney chargea à fond contre la peine de mort. Il fut superbe. Ses phrases quasiment hurlées rétablirent dans l'audience le grand silence tendu qu'avait su obtenir l'avocat général avec sa péroraison :
"Cette salle, s'écria-t-il, vient de renvoyer l'écho de la peine de mort. Nous avons frémi, nous sommes épouvantés par ce qu'on vient de demander. Il s'agit de décider si cet homme de vingt ans doit vivre ou mourir. Nous voici de nouveau face à la vieille ennemie : la peine de mort. Et cela alors que des événements récents nous ont fait perdre la raison dans un pays qui vient de succomber à l'hystérie collective..."
"Cet homme de vingt ans"... La mère exceptée, Jean-François Le Forsonney était le seul à le connaître vraiment parmi tous ceux qui étaient rassemblés là pour l'accuser, le défendre, le juger, ou plus simplement assister au spectacle de la mise à mort judiciaire. Il l'avait vu deux fois par semaine pendant près de deux ans. Ensemble, ils avaient parlé de l'affaire, mais aussi de leurs vies, de la vie, du temps qu'il faisait. Christian Ranucci n'était pas devenu un ami : il avait cessé d'être un dossier ; son avocat se battait pour un homme dont il n'oublierait plus jamais le regard, les inflexions de voix, les gestes familiers.
Il se battait, penché en avant pour mieux convaincre, le profil aigu, la main sèche et nerveuse tendue vers les juges dans un geste qui était tour à tour de défi et de supplication, paraissant dans sa robe noire encore plus jeune qu'il n'était, sa voix d'ordinaire chaleureuse atteignant à la raucité tant était violente la passion qui l'emportait.
Lorsqu'il en eut fini avec "la vieille ennemi", il annonça qu'il passait à l'examen des faits. Le charme fut instantanément rompu. Assise au milieu du public, Chantal Lanoix sentit celui-ci décrocher d'un seul cou. "Il n'intéressait plus personne, dit-elle. Les gens en avaient par-dessus la tête des histoires de portière bloquée et de couteau. Ils n'écoutaient même pas."
L'intime conviction de chacun était faite et les phrases des avocats rebondiraient comme balles de caoutchouc sur un mur de béton. Toute la chronique judiciaire allait saluer leur beau courage mais, comme l'écrirait Jean Laborde : "C'était le duel du sabre d'abordage et du fleuret ébréché. En face d'un avocat général et d'une partie civile qui avaient des atouts plein les mains, la défense alignait un jeu où l'on cherchait en vain les honneurs."
Maître Le Forsonney plaida une heure et demie, attaquant les zones d'ombre et les incertitudes du dossier de l'accusation. Plusieurs fois, le public gronda sa réprobation. Plusieurs fois, M. Viala l'interrompit dans sa démonstration. Pierre Rambla lui cria au milieu d'une phrase : "C'est affreux ! Et nous ? Est-ce que vous pensez à nous ?"
Quand il se rassit, l'avocat savait qu'il n'avait pas réussi à ébranler le jury.
Le président Antona suspendit l'audience pour le déjeuner.

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 4 Déc - 16:24

Dehors, la foule n'avais cessé de grossir et une longue file d'attente, canalisée par des barrières métalliques, partait de l'extérieur du palais, escaladait les marches de pierre et s'étirait à l'intérieur du hall jusqu'à la porte de la salle d'assises. Le service d'ordre avait quelque mal à contenir les poussées latérales qui menaçaient à chaque instant de renverser les barrières.
Monique, la première amie de Christian, faisait la queue depuis plus d'une heure. Elle avait pu obtenir in extremis un congé et était arrivée à Aix par le car vers onze heures. La découverte d'une foule surexcitée entourant le palais l'avait stupéfiée : "Ils étaient comme fous ! Il y avait des gens qui criaient : "A mort, Ranucci ! A mort !" C'était aussi écrit sur les murs en grosses lettres rouges. J'en ai été toute saisie. J'avais vu des choses comme ça dans les films, mais je ne croyais pas que ça pouvait exister en vrai. Je me suis mise au bout de la file d'attente en me disant que je n'entrerais pas, qu'il y avait trop de monde. Jamais je n'aurais cru qu'il y aurait tant de monde pour venir voir Christian."
Elle était certaine de son innocence pour cette pauvre et excellente raison qu'un garçon si doux, si sensible, ne pouvait pas avoir tué un enfant.
Les Théric se retrouvèrent à la porte de la salle et traversèrent la place du marché pour aller manger un sandwich dans un café. Leurs impressions concordaient, Gilbert Collard avait été admirable de générosité et de talent ; son exhortation finale écarterait le spectre de "la vieille ennemie". L'argumentation serrée de l'avocat général ne les avait pas absolument convaincus et leurs doutes se trouvaient décuplés après la première plaidoirie de la défense. Ils avaient jugé maître Le Forsonney excellent, non pas tant pour son attaque fougueuse contre la peine de mort - Les Théric en étaient eux-mêmes des adversaires déterminés - que pour l'intelligence avec laquelle il avait sondé les failles de l'accusation. Grâce à lui, les Théric avaient enfin compris l'intérêt de ce fameux homme au pull-over rouge et ils estimaient qu'il y avait là un mystère préoccupant.
Héloïse Mathon était heureuse et désespérée. Heureuse parce qu'elle venait d'embrasser Christian dans un couloir ; c'était la première fois depuis vingt mois qu'elle avait pu serrer contre elle son enfant. Tandis que ses gardes l'entraînaient, elle lui avait ciré : "Courage ! Défends-toi !" Il avait l'air profondément malheureux.

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LE PULL-OVER RUOGE
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