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 LE PULL-OVER RUOGE

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 4 Déc - 18:29

Mais elle était désespérée car elle se déchiquetait à la haine qui les assiégeait, elle et son fils. Elle avait de cette haine une sensation physique : c'était comme un mur humain fait de centaines de visages dont chacun exprimait le dégoût et appelait la mort.
Comme elle sortait du palais, soutenant Mme Mattéi que sa déposition avait épuisée, une femme rousse aux yeux exorbités se rua vers elles et leur souhaita hystériquement de mourir poignardées. A Mme Mattéi, toute menue dans son manteau noir, elle cria : "Et toi, salope, ne t'avise pas de revenir, sinon..."

Jean-François Le Forsonney déjeunait avec Paul Lombard. Le jeune avocat était dans l'état d'esprit qu'un coureur de relais qui a fait son parcours : au soulagement d'en avoir terminé se mêlait l'inquiétude de savoir l'équipe adverse largement en tête. Il est vrai que l'épreuve était rude et que pour sa première prestation aux assises, maître Le Forsonney n'avait pas eu la chance de défendre un chiffonnier couvert de décorations mais dépourvu de pension. On ne pouvait guère imaginer plus difficile épreuve initiatique.
Tout reposait à présent sur son patron, Paul Lombard. Il commençait à le bien connaître et lui vouait une admiration de disciple. Il 'avait vu se tirer de situations difficiles avec une souveraineté rieuse, un énorme culot. On le pensait perdu, promis à l'engloutissement sous la vague de l'adversité, et il réapparaissait en équilibre sur la crête écumante, agitant gaiement la main, porté au plus haut par ce qui devait l'abattre ; il y avait du magicien chez cet homme. Mais Jean-François Le Forsonney le découvrit au cours de ce bref entracte tel qu'il ne l'avait jamais connu : blême, tendu, oppressé, mangeant à peine, parlant encore moins. Il avait le trac. Pis encore : il avait peur. Cette découverte bouleversa le jeune homme qui reçut en plein coeur la révélation que l'horreur devenait possible. Son maître dut ressentir son trouble car il lui dit avec un sourire :
"Ne vous inquiétez pas, Jean-François, ça va aller..."

Lorsque les gardes ouvrirent les portes, une foule hurlante donna l'assaut. Des gendarmes durent frayer un chemin aux magistrats et aux avocats. Monique, qui attendait depuis trois heures, aperçut Héloïse Mathon avec les défenseurs. Elle l'appela à tue-tête. La mère de Christian la fit entrer avec elle.
Chantal Lanoix, par contre, ne retrouva pas son fiancé et ne réussit pas à réintégrer la salle d'audience. Elle s'assit en compagnie d'un ami dans le grand hall du palais. Les Théric s'étaient mis dans la file d'attente après avoir mangé leur sandwich. Micheline Théric se trouva prise dans un tourbillon humain. Ecrasée, soulevée de terre, elle retomba évanouie. On dut la porter sur un banc, où elle retrouva lentement ses esprits. D'accord avec son mari, elle renonça à entrer dans la salle et décida d'attendre le verdict dans le hall.
Assise près de Mme Mathon, la jeune Monique fut pétrifiée par ce qu'elle entendait dire autour d'elle et par la haine froide inscrite sur les visages. Son impression ne s'améliora pas après que la cour et les jurés eurent fait leur entrée : "L'atmosphère était terrible. On se sentait rejeté. Je me suis dit tout de suite que Christian ne pourrait pas s'en sortir. Les gens, on aurait dit des bêtes. Franchement, j'ai pensé : "Pourquoi ils prennent le temps de le juger ?Ils veulent le condamner, comme ceux de dehors, alors à quoi bon toutes ces simagrées ?... Même s'ils l'avaient acquitté, je me demande s'il serait sorti vivant du palais de justice. Franchement, je ne crois pas."

Le président Antona donna la parole à maître Lombard.
Le visage d'une pâleur absolue, il se dressa face à la cour. Sa voix était tout ce qui séparait encore Christian Ranucci d'un verdict de mort. Et cette voix lui manqua. Rien n'avait laissé présager pareille extinction ; rien ne pouvait l'expliquer sinon l'angoisse extrême qui submergeait l'avocat à l'instant de livrer le plus dur combat de sa vie. Jean-François Le Forsonney envoya une collaboratrice quérir un remède dans une pharmacie d'Aix.
Ainsi l'ultime défenseur commença-t-il à parler avec un filet de voix. C'eût été peut-être ridicule si Paul Lombard n'avait dit justement la grande peur qui l'habitait des sorte que son prologue atteignit d'emblée au tragique. Il dit qu'il avait contre lui trois adversaires, et rendit hommage au premier - l'avocat de la partie civile - pour son élévation d'esprit. Au second - l'avocat général -, il déclara que son réquisitoire était l'un des meilleurs qu'il eût entendus de toute sa carrière. Puis tourné vers le bos, il s'écria :
"Mais mon plus redoutable adversaire, c'est vous-même, Ranucci ! Vous qui ne savez pas inspirer la sympathie aux autres avec vos yeux de poisson mort ! Vous qu'on avait envie de comprendre quand vous êtes entré pour la première fois dans cette salle, vous dont l'attitude a fait qu'on a eu ensuite envie de vous haïr..."
Quittant la barre pour se rapprocher des jurés, il leur dit : "Juger sur les apparences, c'est se faire bourreau." Puis, le doigt pointé sur les fenêtres derrière lesquelles montait la rumeur ignoble, il fustigea "l'opinion publique qui frappe à la porte de cette salle", citant le mot célèbre de maître Moro-Giafferi : "Elle est une prostituée qui tire le juge par la manche. Il faut la chasser de nos prétoires. Lorsqu'elle entre par une porte, la justice sort par l'autre."
Et il continua, captant tour à tour le regard de chacun des jurés.
"Je n'ai rien à faire de l'opinion publique. Je ne suis pas un signataire de pétitions humanitaires. je ne suis pas un militant. Je suis un homme. En tant que tel, je hais la peine de mort. Je ne serai jamais aux côtés de ceux qui la réclament, de ceux qui la donnent, jamais aux côtés du guillotineur. Si vous accordiez cette peine capitale, vous feriez reculer la civilisation de cinquante ans. En donnant la mort à Ranucci, vous rouvririez les portes de la barbarie, vous grossiriez le tombereau sanglant des erreurs judiciaires, vous deviendriez bourreau, vous céderiez à la colère, à la peur, à la panique. Mais je le sais : vous ne ferez pas ça !"
Ayant lancé cette dernière phrase avec une formidable conviction, il se détourna pour revenir à son dossier. Jean-François Le Forsonney crut voir sur le visage de certains jurés un durcissement des maxillaires, et lire dans leurs yeux une fugace expression qui voulait dire : "Attends un peu, tu vas voir si on n'ose pas faire ça..."

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 4 Déc - 20:08

Maître Lombard allait plaider trois heures.
"Dans procès d'assises, écrit magistralement maître Badinter, la plaidoirie n'est pas, selon moi, le moment où l'avocat sert le plus utilement la défense. Corps à corps de l'audience, ses feintes, ses incidents forment les convictions des juges bien avant l'heure des plaidoiries. Sans doute, la plaidoirie donne une armature logique à ce qui est encore le plus souvent sentiments mêlés, simple intuition de la décision à prendre... Elle justifie et rassure des convictions acquises. Au mieux, la plaidoirie est révélation d'une conviction encore confuse. Au pis, elle ne sert à rien".
Tout serait donc vain.
Une plaidoirie de trois heures ne se résume pas, non plus qu'un réquisitoire. Quant aux citations qu'on en donne, ce ne sont jamais que phrases piquées au vol, et y laissant des plumes, de sorte que leurs auteurs, relisant ce qu'ils n'ont pas exactement dit, doivent souffrir de se voir attribuer tel adjectif qu'ils n'auraient jamais employé, ou de ce que telle période d'une éloquence balancée se trouve mutilée jusqu'au déséquilibre. Nous n'aurons pas échappé à la règle et nous en exprimons le regret à M. Viala et aux trois avocats.

Maître Lombard s'en prit d'entrée aux aveux mais avança avec prudence : "Je suis contre ceux qui attaquent systématiquement la police : elle fait un métier difficile. Aussi ne dirai-je rien des méthodes employées. Mais j'affirme que les aveux de Ranucci s'xpliquent par son état psychique et qu'ils ont en contradiction avec les faits."

Sa démonstration fut saisissante. Il montra la fragilité de ce garçon dont les nerfs avaient craqué lorsqu'il s'était vu accuser d'un crime abominable et qui avait fini par reconnaître tout ce quo'n avait voulu.
Des précédents ? On n'avait que l'embarras du choix. C'est Jean-Marie Deveaux qui avoue à Lyon le meurtre d'une fillette et que 'lon condamne avant de le réhabiliter. C'est, plus près encore, le jeune Jean-Pierre qui s'accuse du fameux crime de Bruay-en-Artois - une affaire que maître Lombard connaissait bien pour avoir été le défenseur du notaire Leroy - et dont on découvre ensuite qu'il a affabulé... Dans les deux cas, il s'agit de jeunes gens, tel Ranucci, incapables de résister à la pression psychologique de policiers coriaces et convaincus de leur culpabilité. "L'aveu n'est pas une preuve en droit français" dit-il aux jurés, et il leur lança cette belle formule : "L'aveu, c'est au contraire le fil d'Ariane de l'erreur judiciaire, c'est sa fusée porteuse !"

Il avait annoncé en commençant : "Je plaide ici l'innocence de mon client, mais je dis aussi que cet homme n'est pas en possession de toutes ses facultés. Qu'on me comprenne bien : je plaide l'irresponsabilité, non pas pour le crime que Ranucci n'a pas commis, mais pour expliquer les aveux qu'il a passés." Il ne fut pas compris autant qu'il l'espérait. Plus qu'une tentative d'explication des aveux, ses auditeurs virent dans ses longs développements sur l'irresponsabilité une offensive subsidiaire pour le cas où les jurés retiendraient la culpabilité. Et maître Lombard avançait là sur un terrain soigneusement miné à l'avance par l'avocat général. Parmi les chroniqueurs judiciaires, il n'y eut guère que Charles Blanchard, de France-Soir, pour apprécier cette double stratégie. Décrivant ""l'étrange et fascinant ballet" dansé par l'avocat, il allait écrire : "Maître Lombard commença par plaider la folie, incompatible à première vue avec l'innocence. En réalité, c'était très fort parce que, si j'ose dire, ça fonctionnait dans les deux sens : ou bien Ranucci était innocent - thèse officielle de la défense - et son irresponsabilité expliquerait ses aveux imbéciles -, ou bien il était coupable - on ne sait jamais - et cela risquait de lui valoir les circonstances atténuantes." Mais la plupart de ses confrères furent d'un avis contraire.
"Offensive tous azimuts d'autant plus malaisée qu'il était ainsi amené à plaider à la fois l'acquittement et les circonstances atténuantes" devait constater Jean Laborde dans L'Aurore, tandis que Jean-Dominique Bauby, du Quotidien de Paris, notait quel'avocat "plaidait plusieurs dossiers à la foi". Le plus sévère serait Jean-François Dominique, de L'Humanité, qui écrirait après avoir rappelé que l'avocat réclamait l'acquittement pur et simple : "Et puis, tout uniment, maître Lombard de plaider brusquement les circonstances atténuantes et l'irresponsabilité ! C'est aberrant encore que - tâchant sans doute d'exorciser ses propres fantasmes - il s'écriait périodiquement : "Je plaide non coupable ! Je plaide "l'acquittement !" Pour toute la salle, c'était le spectacle le plus pénible que l'on puisse imaginer..."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 4 Déc - 20:33

A quelques milliers de kilomètres et tandis que plaide Paul Lombard, les évêques canadiens approuvent une résolution demandant au gouvernement de leurs pays l'abolition de la peine de mort. Leur porte-parole déclare : "La violence engendre la violence, et la peine de mort est une mesure violent. Enfin, l'esprit de l'Evangile incline à la miséricorde."
A Paris, au même moment, la Ligue pour l'application de la peine de mort tient une conférence de presse au débarcadère des bateaux-mouches. Le député U.D.R. Hector Rolland proclame : "Il faut que soit reconnu par l'action capitale le crime qi déshonore la personnalité humaine." Michel Droit, invité d'honneur, exprime des doutes sur l'exemplarité mais conclut : "Je crois à la valeur de la peine de mort en tant que châtiment"; il regrette avec force le défaut de sévérité de la justice. Renchérissant sur ce dernier thème, Raymond Le Bourre, ancien secrétaire de Force Ouvrière, lance une menace : "Nous avons dans nos besaces suffisamment de tireurs d'élite... Mon 22 long rifle est à votre disposition." Un membre de la Ligue réclame avec vigueur la suppression du droit de grâce et affirme : "Ceux qui sont contre la peine de mort son partisans du crime." On distribue des tracts aux auditeurs. L'un d 'eux montre un enfant étendu au sol, un énorme couteau de boucher planté dans le dos. Dans la mare de sang qui a coulé de sa plaie sont inscrits les mots "Au secours". Sous ce dessin, un autre montrant un détenu dans sa cellule. Il est carré dans un fauteuil, cigare au bec, une bouteille de champagne rafraîchissant dans un seau posé sur une petite table, avec en arrière-plan un téléviseur et une lampe à abat-jour. Le détenu, dont le profil est clairement sémite (on croirait une caricature du Sturmer nazi) considère en souriant une "permission" qu'il tient à la main.

Dans le hall d'Aix, appelé salle des pas perdus comme dans tous les palais de justice de France et de Navarre, une foule compacte piétine et attend. On se montre Pierre Rambla quand il quitte l'étuve de la salle d'audience . Micheline Théric voit sortir sa bouchère de la rue Albe, qui avait mis sur sa caisse la pétition demandant la mort. Elle se précipite vers et demande :
"Alors ? Que se passe-t-il ?
- Il se passe qu'on va le condamner à mort.
- Mais qu'est-ce qu'il dit, maître Lombard ?
- Qu'est-ce que vous voulez qu'il dise ? Il n'y a rien à dire !"
Chantal Lanoix interroge elle aussi quelques personnes sortant de la salle. Certaines, ce n'est même pas la peine : elles se frottent la joue pour exprimer que l'avocat les rase. On le trouve outrageusement long. On est venu pour entendre un verdict de mort. On voudrait être rentré chez soi à temps pour regarder le film de la troisième chaîne. "La Femme du prêtre", avec Sophia Loren et Marcello Mastroianni.

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 4 Déc - 21:09

L'avocat est passé à l'examen des faits et charge sur tous les fronts. Il attaque les experts psychiatres dont le rapport "partial" travestit la personnalité de son client, "un garçon calme, correct et doux, affectueux envers les enfants que gardait sa mère, et dont on ne nous explique pas comment il aurait pu se transformer en gibier d'échafaud."
Il accable avec fureur les Aubert, dont le témoignage, fondamental pour l'accusation, a évolué de manière ahurissante et demeure farci d'incohérences et d'impossibilités.
Il s'étonne qu'on ait mis deux heures à retrouver un couteau dont l'accusé avait, selon la police, indiqué l'emplacement précis, et demande pourquoi le commissaire Alessandra n'a pas conduit Ranucci sur place afin qui'l livre lui-même ce fameux couteau, comme sût fait n'importe quel autre policier dans une situation semblable. Il constate au passage certaine incohérence chronologique dans les procès-verbaux de mise sous scellé.
Il rappelle que le pantalon bleu n'est pas une preuve contre Ranucci puisque le sang dont il est souillé peut provenir de la plaie chronique à la jambe mentionnée dans son certificat médical par le docteur Vuillet.
Il demande enfin si son client avait le comportement d'un coupable quand il rentrait paisiblement à Nice sans même faire disparaître de son coffre le pantalon et les lanières de cuir qu'on brandissait aujourd'hui pour l'accabler...
La voix était revenue et le verbe allait comme un torrant rapide, rebondissant sur les rocs ou les contournant - "une éloquence fluviale" noterait un chroniqueur -, avec cette fougue propre à Paul Lombard et qui efface de son visage les atteintes de l'âge, les cicatrices de la vie, pour ne plus laisser voir qu'émotion et conviction. Il allait, venait, dansant son "étrange et fascinant ballet", la main soudain dressée pour ponctuer sa phrase, la tête rejetée en arrière, avec cette longue crinière léonine pareille à celle de son aîné Pollak et que leur cadet Collard portait à son tour à la barre. C'était beau et désespéré.
Un hussard chargeant dans les barbelés.
La presse salua la performance et rendit hommage au talent ; s'agissant de Paul Lombard, c'était une redondance : à ce procès où l'éloquence avait régné comme rarement dans une enceinte de justice, la surprise était venue de Gilbert Collard, de Jean-Françsois Le Forsonney, et aussi, bien, se l'avocat général Viala qui avait prononcé un réquisitoire l'égalant aux meilleurs.
Mais tout était vain, et la simple et bonne Monique, qui assistait pour la première fois de sa vie à un procès, traduit exactement le sentiment des chroniqueurs judiciaires les plus chevronné en disant : "Lombard, il a très bien plaidé, mais c'était pas possible."
Et pourtant, quelque chose bougea quand l 'avocat lança aux juges son dernier argument. Il est bien difficile de mesurer l'amplitude de ce vacillement des certitudes. Rien de plus, sans doute, que l'infime frémissement parcourant une banquise bien avant la débâcle. Mais certains, parmi les plus chargés d'expérience, s'éprouvèrent traversés par une onde de doute fugace et inattendue. Frédéric Pottecher et Raymond Thévenin, vétérans des prétoires échangèrent un regard perplexe.
Paul Lombard parlait de l'homme au pull-over rouge. L'homme dont trois témoins étaient venus attester l'existence, décrire le vêtement, révéler qu'il conduisait une Simca 1100, répéter, pour l'un d'entre eux, qu'il avait abordé des enfants en usant du prétexte d'un chien noir égaré ; trois témoins qui affirmaient avoir été confrontés avec Ranucci à l'Evêché et ne pas l'avoir reconnu. une Simca 1100 : la marque nommée par les seuls spectateurs de l'enlèvement de Marie-Dolorès, son frère Jean et le garagiste Eugène Spinelli - un garagiste ! - qui, eux non plus n'avaient pas reconnu Ranucci. Le chien noir que le ravisseur avait demandé aux enfants Rambla de chercher avec lui. un pull-over rouge exactement semblable à celui qui était là, sous les yeux des jurés, posé sur la table des pièces à conviction, qu'on avait retrouvé dans la champignonnière et dont nul n'était capable d'expliquer la présence...
La péroraison est une évocation bouleversante du spectre de l'erreur judiciaire : "Allez-vous condamner à mort sur un dossier pareil ?" Puis l'ultime assaut contre "la vieille ennemie" avec, dans la bouche de l'avocat, les mots sublimes de Victor Hugo : "Le sang se lave avec les larmes, non avec le sang... Tant que la peine de mort existera, la nuit régnera dans la cour d'assises."
C'est fini.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 4 Déc - 22:15

Ce n'est pas fini. Car l'assistance, qui n'en croit pas ses yeux, voit l'avocat général se lever de son siège pour reprendre la parole après la défense. Frédéric Pottecher gronde : "Non, ce n'est pas vrai ! C'est un scandale ! Je n'ai jamais vu ça !"
Aucun chroniqueur judiciaire n'a vu ça. Quelques-uns, oui, ont vu un accusateur répliquer  à l'avocat, mais cet accusateur n'avait pas requis la peine capitale et la vie d'un homme n'était pas en jeu. Une mise à mort, cela se demande puisque telle est encore lo loi, cela ne se bégaie pas. M. Viala avait décrété Christian Ranucci au-delà de la pitié des hommes et l'avait solennellement remis à Dieu ; voici qui'l le lui reprenait pour une minute encore - le temps de peaufiner son réquisitoire.
"J'ai construit une maison, dit-il à maître Lombard. Vous êtes monté sur le toit et vous en avez enlevé quelques tuiles. Je peux les y remplacer..."
Cette image de la maison était singulière dans la bouche d'un homme qui venait de creuser une tombe et se remettait à l'ouvrage pour un dernier coup de pioche. Les tuiles de remplacement, ce sont cinq feuillets que M. Viala tient  à la main, cinq procès-verbaux de police. Il en choisit un et commence à le lire...
Le commissaire Alessandra était à l'origine de ce rebondissement stupéfiant. "J'avais des hommes qui suivaient l'audience, nous dira-t-il plus tard. Quand ils m'ont téléphoné, en fin de matinée, que le premier avocat de Ranucci faisait mention de l'homme au pull-over rouge, j'ai aussitôt fait porter à Aix les procès-verbaux des dépositions que nous avions recueillies à son propos." Phrase inouïe car l'avocat général et l'avocat de la partie civile n'ont cessé de faire des gorges chaudes sur les témoins de la défense qui prétendaient avoir donné des dépositions dont on ne retrouvait curieusement aucune trace nulle part !
Pendant la plaidoirie de son confrère, Gilbert Collard a vu soudain un policier, venu s'asseoir au premier rang du public, l'appeler d'un geste de la main. Il s'est levé et l'a rejoint. L'homme lui a tendu cinq procès-verbaux. Revenu à son banc, l'avocat en a pris connaissance, puis il s'est relevé et, sur la pointe des pieds, est allé s'entretenir à voix basse avec l'avocat général :
"Tenez, a-t-il dit en tendant les cinq pièces, voilà ce que m'apporte la police. Je vous préviens tout de suite qui'l n'est pas question pour moi d'en faire usage."
M. Viala a parcouru les procès-verbaux, s'attardant sur l'un d'entre eux.
"Evidemment... a-t-il murmuré. Mais si j'en fais moi-même état, c'est la cassation assurée ; ils n'ont pas été communiqués à la défense..."
Les deux hommes échangent un long regard. Gilbert Collard est certain, comme beaucoup d'autres, que M. Viala est adversaire de la peine de mort.
"Tant pis, j'y vais, c'est le doigt de Dieu !" décide à la fin l'avocat général.
Gilbert Collard lui sourit et rejoint son banc.

Alors quoi ! la reprise de parole de M. Viala, est-ce volonté acharnée de l'obtenir, cette tête ou bien au contraire stratagème généreux pour faire casser le funeste arrêt qui va être rendu ? L'accusateur a bien le droit de répliquer aux avocats : la loi le tolère, même si l'usage le réprouve : elle exige seulement que la défense ait la parole en dernier. Mais M. Viala ne peut pas appuyer son argumentation sur des pièces ne figurant pas au dossier et non communiquées aux avocats, car ce procédé violerait les droits sacrés de la défense.
Les jurés et le public ignorent tout cela. Ils voient simplement l'avocat général dressé dans sa grande robe rouge et ils l'écoutent parler. Ce qui'l dit est terrible. A l'entendre - c'est ainsi qu'il fut en général compris, comme le démontrent les comptes rendus de presse - un témoin de la défense a menti à la barre. Ce témoin est venu affirmer le matin que le satyre responsable responsable d'une agression sexuelle sur ses deux filles portait un pull-over rouge. Or, il avait déclaré à la police, le 4 juin 1974, que le pulle-over était vert...
C'est le ocup de grâce. La presse constate l'effondrement des témoignages de la défense. Frédéric Pottecher se sent libéré de toute perplexité : "J'avais cru à l'homme au pull-over rouge. Après cela, je n'y ai plus cru du tout". Le commissaire Alessandra nous dira avec son sourire de bouddha : "Nous avons pris les avocats complètement à contre-pied. Ils ne savaient pas que nous possédions ces procès-verbaux, tant et si bien que l'avocat général a pu anéantir leur argumentation". Le capitaine Gras, qui était dans la salle d'audience, apprécia lui aussi l'impact du coup de théâtre : "Ce qui a tout fait basculer, c'est l'intervention finale de l'avocat général et sa démolition des témoignages de la défense."
Quant à Jean-François Le Forsonney, qui ne quittait pas des yeux les jurés, il lut sur leur visage que tout était perdu : "A voir l'attention avec laquelle ils écoutaient Viala, je me suis dit que nous avions peut-être réussi, en fin de compte, à leur faire comprendre qu'il y  avait dans cette histoire de pull-over rouge quelque chose qui ne tournait pas rond. Mais là, c'était fini. Ils avaient la tête de gens qu'on a essayé de rouler et qui vont en tirer les conséquences. Quelques-uns avaient l'air furibond."

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 4 Déc - 22:43

Sa copieuse intervention terminée - cassation ou pas, il en avait profité pour reprendre les points principaux de son argumentation -, l'avocat général se rassied. Le président Antona, conformément au code de procédure pénale, demande à la défense si elle souhaite répliquer. Tous les regards sont fixés sur Paul Lombard.
"Viala et moi, nous dira maître Collard, nous nous attendions à ce que la défense soulève une véritable tempête - d'ailleurs très justifiée - avec cris et fureurs à propos de cette production inopinée de pièces non communiquées. Je pensais qui'l y aurait suspension d'audience, appel au bâtonnier, conférence générale avec la cour dans la chambre du conseil...
C'était un incident énorme, incroyable, inespéré pour une défense qui se battait le dos au mur !"
Sans même parler des pièces, la réplique de l'avocat général justifiait en soi une réaction violente. Si notre mémoire est bonne, on n'eût pas fait cela à un Torrès ou à un Tixier-Vignancour, dans une affaire où une vie était en jeu, sans se retrouver enseveli sous une éruption vengeresse. On n'eût pas risqué cela contre un Maurice Garçon, dont le mépris hautain eût fait se retourner contre son auteur la tentative impudente. Quant à René Floriot, il nous semble qu'il eût écouté l'avocat général avec la plus grande attention, les yeux brillants derrière ses verres de loupe, puis qu'il aurait dit au président : "Tout ça est bien intéressant, Monsieur le Président. J'ai encore trois heures de plaidoirie." Et il aurait tout repris à zéro.
Fatigue au terme d'un long plaidoyer ? Epuisement même, d'avoir dû lutter si durement dans un environnement si hostile ? Paul Lombard se borna à une réponse tenant en quelques phrases :
"C'est la première fois que je vois un avocat général répliquer après une plaidoirie de la défense. Ceal prouve au moins une chose, c'est que vous êtes peu sûr de votre dossier pour éprouver ainsi le besoin de le replaider. Faut-il donc que l'accusation soit chancelante pour avoir besoin de ce nouveau coup d'épaule !Ou bien la défense se satisfait-elle de tenir un cas de cassation pratiquement imparable ?" Tandis que son patron prononce sa courte apostrophe, Jean-François Le Forsonney rédige fébrilement des conclusions car l'incident des pièces non communiquées doit être mentionné dans le procès-verbal des débats pour que la cour de cassation puisse en être saisie.
Son texte rédigé, il le porte au conseiller Vulliet, assesseur du président Antona M. Vuillet est considéré comme un epert de la procédure pénale. Il préside souvent les assises et sa désignation comme assesseur de M. Antona est un signe de l'attention toute particulière accordée au procès Ranucci. Il lit le texte du jeune avocat et lui suggère une modification : "Attention, votre "donner acte" risquerait de ne pas être régulier." Maître Le Forsonney est si touché par cette complicité qui'l s'aventure à remercier d'un clin d'oeil. La cour donne acte à l'accusé "de la production aux débats d'une pièce non communiquée par M. l'avocat général", conformément à la demande de la défense.
L'incident est clos.

"Une pièce non communiquée" ? Il y en a cinq. Où sont-elles à présent ? Dans le gros dossier posé devant le président Antona. Mais la défense les a-t-elle vues ? Elle ne les a pas vues, elle n'en a pas demandé la communication, elle n'a pas sollicité une suspension d'audience pour les étudier à loisir...
Dommage. Si elle l'avait fait, tout pouvait basculer et la vie de Christian Ranucci n'eût peut-être pas été tranchée.
Contrairement à ce que M. Viala a donné à croire (en toute bonne foi, bien sûr ; ce sont ses auditeurs qui l'on mal compris), la déposition dont il a parlé dans sa réplique, et qui fait état d'un homme au pull-over vert, n'est pas de M. Albertini, témoin de la défense et père de deux petites filles agressées par un satyre : elle émane d'un garçon de quatorze ans témoignant sur des faits qui' n'ont rien à voir avec cette affaire. Par contre, l'un des procès-verbaux contient la déposition de M. Albertini enregistrée à l'Evêché le 4 juin 1974, et le témoin parle bien d'un homme au pull-over rouge. Ses deux filles, interrogées avec lui, confirment que leur agresseur portait un pull-over rouge. Un autre procès-verbal est celui de la déposition de M. Martel, enregistrée elle aussi à l'Evêché le 4 juin 1974. Elle est exactement conforme aux déclarations qu'il a faites le matin même à la barre et donne un signalement extrêmement détaillé de l'homme au pull-over rouge.
"Témoins indécents", "manoeuvre impudente de la défense"...
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Martine

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Mar 5 Déc - 7:22

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 5 Déc - 19:57

En vérité, les avocats de Christian Ranucci n'étaient pas condamnés à attendre la pénultième minute du procès pour que les preuves de la véracité de leurs témoins fussent à portée de leur main. Ces preuves étaient disponibles depuis vingt mois. Elles attendaient qu'on veuille bien les recenser dans les collections des journaux régionaux. Les journalistes sont oublieux par nécessité mais la presse est un mémoire.
C'est le 3 juin 1974 qu'un inconnu enlève Marie-Dolores Rambla. On retrouve son cadavre le 5 dans l'après-midi et Christian est arrêté dans la soirée. Il avouera le 6 juin.
Le 5 juin, Var-Matin, signale dans le cadre de l'enquête sur l'enlèvement "une plainte déposée samedi dernier par les partents de deux soeurs de huit et dix  ans habitant une cité du 10e arrondissement sur lesquelles un individu, se serait livré à des attouchements." C'est l'affaire Albertini-Martel : la cité des Cerisiers est dans le 10e arrondissement ; les filles de M. Albertini ont huit et dix ans ; les faits se sont bien déroulé le samedi  1er juin. Le reporter poursuit : "Quelques jours auparavant, une autre habitantes de la cité avait signalé un vol de sous-vêtements féminins" L'un des procès-verbaux produits in extremis par M. Viala concerne cet incident. une dame Garcia, de la cité des Cerisiers, porte plainte pour le vol de sept ou huit culottes, de deux soutiens-gorge et de deux maillots de bain dérobés sur son balcon.
Où le reporter de Var-Matin a-t-il obtenu ses informations ? A l'Evêché, bien entendu, dont il hante les couloirs comme tous ses confrères locaux en s'efforçant d'obtenir révélations et confidences des policiers chargés de l'affaire Rambla.
Dans Le Provençal du 6 juin, imprimé après l'arrestation de Christian mais avant ses aveux, Pierre Bernard écrit : "On apprenait cette nuit que, il y a un mois environ, un individu ressemblant étrangement à Christian Ranucci avait réussi à entraîner deux fillettes dans une cité de Saint-Loup, "La Cerisaie". Ce personnage, également très jeune, avait semble-t-il usé du même scénario pour amener les deux gamines à monter dans sa voiture : "Venez m'aider à chercher mon petit chien noir qui s'est "égaré". Bien que les deux petites filles n'aient pas connu un sort aussi tragique que Marie-Dolorès, elles ne furent pas pour autant épargnées puisque "l'homme au chien noir" s'était livré sur elles à des gestes répréhensibles."
Ici, quelques erreurs - mais, encore une fois, il s'agit de "tuyaux" glanés au détour d'un couloir de l'Evêché et non pas d'informations livrées par la police lors d'une conférence de presse officielle. La cité s'appelle "Les cerisiers" et non "La cerisaie".
Les faits datent de cinq jours et non d'un mois. Enfin et surtout, nous savons que le satyre dont ont été victimes les deux filles de M. Albertin n'a pas utilisé le subterfuge du petit chien noir. Il est clair qu'il y a confusion avec l'épisode Mattéi, à la cité des Tilleuls.
Et, de fait, pierre Bernard poursuit : "Même scénario samedi dernier, deux jours donc avant l'enlèvement et l'assassinat de Marie-Dolorès, où un jeune homme d'une vingtaine d'années avait tenté, en vain, de convaincre deux garçonnets habitant ce quartier de le suivre pour retrouver un petit chien noir disparu."
C'est d'évidence la tentative à laquelle Mme Mattéi a assisté de sa fenêtre. Mais Pierre Bernard fait encore un epetite confusion : le ravisseur a parlé de son chien noir, non pas aux deux garçonnets, mais à la fille de Mme Mattéi et à son amie Carole.
Dans France-Soir daté du 7 juin mais paraissant le 6 juin, François Luizet écrit : "Déjà, des personnes se sont fait connaître à l'hôtel de police. Elles rapportent qu'un individu dont le signalement correspond à celui de Ranucci aurait importuné, il y a un mois, deux fillettes du quartier Saint-Loup, à la cité "La cerisaie". Il les aurait entraînées dans sa voiture en usant d'un stratagème identique à celui qui, lundi, lui servit à aborder Marie-Dolorès : "Venez m'aider à chercher mon petit chien noir qui s'est égaré". De même, samedi dernier, soit deux jours avant l'enlèvement de la fillette, un jeune homme d'une vingtaine d'années, ressemblant aussi à Ranucci, avait abordé deux garçons dans le quartier de la résidence Sainte-Agnès." Mêmes informations que dans Le Provençal, et mêmes erreurs de détail.
Enfin, La Marseillaise du 6 juin publie une interview du commissaire central Cubaynes, chef de la Sûreté urvaine de Marseille, futur contrôleur général de la police. Le journaliste Jean-Noël Tassez, a interrogé M. Cubaynes le 5 juin au soir, alros que Christian, arrêté à Nice quelques heures plus tôt, roulait vers Marseille en compagnie du commissaire Alessandra : "A-t-il avoué ?
- Il reconnaît la tentative de fuite, répond le chef de la police marseillaise, mais nie être à l'origine de l'enlèvement. Dès son arrivée cette nuit à l'Evêché, nous commencerons à l'interroger. Toutefois, à partir du momeoù il reconnaît avoir pris la fuite, le reste coule de source...
- Son signalement correspond-il à celui donné par Jean, le frère de Marie-Dolorès et seul témoin du rapt ?
- Oui, assez précisément. Mais nous avons peut-être d'autres témoins. Ainsi, il y a un mois, deux fillettes étaient l'objet d'une tentative d'enlèvement à Marseille. Le signalement qu'elles donnèrent de l'individu qui les avait abordées correspond aussi, dans les grandes lignes, à celui de Ranucci. Mais il y a plus : le motif choisi pour attirer ces deux enfants était le même que pour la petite Marie-Dolorès : le chien noir. Vous savez, ceci vaut tous les signalements. La corrélation que l'on peut faire entre les deux affaires semble confirmer autre chose : l'assassin a agi avec préméditation."
Cette fois, nous y sommes. Le chef de la Sûreté - et c'est bien normal de sa part - ne confond pas la tentative d'enlèvement des deux petits garçons avec celle dont ont été victimes Agnès Mattéi et Carole Barraco.
Si les défenseurs de Christian avaient cherché et trouvé l'interview de La Marseillaise, s'ils avaient cité à la barre le commissaire central Cubaynes, maître Collard et M. Viala auraient-ils traité de "témoin indécent" le chef de la Sûreté ? L'accusateur public aurait-il stigmatisé comme une "manoeuvre impudente" le rapport que ce témoin établissait le 5 juin 1974 entre la tentative sur les deux fillettes et  l'enlèvement de Marie-Dolorès Rambla ? Maître Collard et M. Viala auraient-ils nié compétence au premier policier de Marseille pour conclure que l'emploi à deux reprises du même subterfuge "vaut tous les signalements" et qu'il démontre "une corrélation entre les deux affaires" ?
"Fantomatique", l'homme au pull-over rouge ?
"Epouvantail" inventé par une défense aux abois ?
Le 15 février 1978, assis en face du commissaire Alessandra, nous lui demandons ce qu'à fait à son avis Ranucci la nuit précédant l'enlèvement. Avec sa souveraine tranquillité, le commissaire répond ;
"L'hypothèse la plus plausible, c'est qui'l a passé la nuit chez l'homme au pull-over rouge, ou en tout cas avec lui.
- Vous croyez donc à son existence ?
- Il y a incontestablement un mystère de l'homme au pull-over rouge. Ce qui me paraît probable, c'est qu'un homme possesseur d'un pull-over rouge est monté dans la voiture de Ranucci. Personnellement, je pense que Ranucci savait qui était cet homme, qu'il le connaissait..."
Nous dédions ce dialogue à M. l'avocat général Viala, qui n'aime pas qu'on dérange les tuiles sur ses caveaux funéraires.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 5 Déc - 22:29

Que le lecteur se mette à la place de la Sûreté urbaine : tout est simple, évident, lumineux.
Une fillette est enlevée le 3 juin vers onze heures à la cité Sainte-Agnès. Un seul témoin : le petit frère, Jean Rambla, âgé de six ans (Eugène Spinelli ne fera sa déposition que le 5 juin à quatre heures). L'enfant, par bonheur, est vif, intelligent. Il explique que le ravisseur s'est débarrassé de lui en l'envoyant à la recherche d'un chien noir prétendument égaré. Il donne un signalement assez vague : "Un jeune, pas un vieux", costume gris, grand, cheveux noirs et courts. Un détail intéressant : "Il parlait comme les gens d'ici", c'est-à-dire avec l'accent marseillais. Et un indice capital s'il est avéré : sa voiture était une simca grise. Mais peut-on faire confiance à un enfant de six ans pour identifier une marque d'automobile ? Le père, Pierre Rambla assure que son fils se passionne pour les voitures et qu'il connaît presque toutes les marques. Les policiers, prudents, soumettent cependant le petit Jean à une épreuve de contrôle et lui présentent "de nombreux types de véhicules automobiles". L'enfant "nous a désigné un véhicule de marque Simca type Chrysler".
Le chien noir perdu ; un homme jeune et grand, aux cheveux noirs ; une Simca grise.
On bat naturellement le rappel de tous les parents dont les enfants ont eu récemment à souffrir des entreprises de satyres et de maniaques. Au reste, l'émotion soulevée à Marseille par l'enlèvement de Marie-Dolorès est telle que des témoins se présentent spontanément. Certains racontent des fariboles, comme toujours en pareil cas. Mais non pas tous.
Voici Mme Mattéi. Elle relate l'aventure de sa fille et de l'amie de celle-ci, puis la tentative à laquelle elle a assisté sur les deux garçons.
Le chien noir perdu ; un homme brun, d'une trentaine d'années ; une Simca 1100 grise. Deux éléments supplémentaires : un pull-over rouge ras du cou et un pantalon de velours.
Puis, descendant de Saint-Loup, à l'autre bout de Marseille, MM. Martel et Albertini, et les deux filles de ce dernier. L'aînée, après avoir décrit les manipulations sexuelles auxquelles s'est livré l'inconnu donne ce signalement : "L'homme doit avoir vingt-cinq ans environ. Il est grand. Il est mince. Il a les cheveux noirs non frisés. Il avait un pull-over rouge à manches longues. il avait un pantalon noir en velours. C'est tout ce que je me souviens de lui." La cadette : "Cet homme est âgé comme mon ami Jean-Claude (lequel a vingt-cinq ans). Il est grand et mince. Il avait un pull-over rouge à ras du cou. Il avait un pantalon noir en velours."
Et M. Martel : "Je suis en mesure de vous fournir un signalement assez précis de cet homme et pense pouvoir le reconnaître sur photographie. Cet inconnu était de race blanche, type européen. Il mesurait environ un mètre soixante-douze à un mètre soixante-quatorze, de corpulence assez robuste et d'allure sportive. Il avait une coupe de cheveux normale. Ses cheveux étaient bruns et coiffés en arrière. Il n'avait pas de calvitie. Son visage était plutôt rond, avec des traits réguliers et fins. Il ne portait ni barbe ni moustache. Il n'avait pas de favoris non plus. Il m'a semblé que ses yeux étaient plutôt de couleur foncé. Il avait un cou un peu fort. Cet homme devait être âgé de trente-deux à trente-cinq ans, je pense. Lorsque je l'ai vu, il était vêtu très correctement d'un polo rouge vif et d'un pantalon de velours noir ou bleu marine. Je n'ai rien remarqué d''autre en ce qui concerne cet homme."

Un homme brun ,d'une trentaine d'années ; un pull-over rouge ras du cou ; un pantalon de velours noir ou bleu foncé.
Pour que la conformité soit totale avec les épisodes Rambla et Mattéi, il ne manque que le subterfuge du chien noir et la Simca - encore qu'un témoin ait vu l'agresseur des petites Albertini s'enfuir au volant d'une voiture de cette marque, comme le déclarera M. Albertini au procès et comme nous le confirmera M. Mattéi.
Le lien entre les trois affaires n'en est pas oins éclatant. Le chien noir et la Simca se retrouvent dans les épisodes Rambla et Mattéi-Barraco. Le pull-over rouge et le pantalon de velours figurent à la fois dans les témoignages Mattéi-Barraco et dans les dépositions Martel-Albertini. Dans les trois cas, le signalement de l'inconnu est pratiquement identique : un homme dont 'âge se situe entre vingt-cinq et trente-cinq ans, avec des cheveux noirs, en tout cas brun foncé.
Pour les policiers, une constante infiniment significative achève de lier ensemble les trois affaires. Tout malfaiteur a sa technique, sa méthode, sa "signature". Les délinquants sexuels n'échappent pas à la règle. Or, celui-ci présente cette très exceptionnelle particularité qui'l s'attaque toujours à deux enfants en même temps. Agnès Mattéi et Carole Barraco ; les deux soeurs Albertini ; les deux garçonnets ; Marie-Dolorès et Jean Rambla. Une "signature" pareille ne trompe pas.

Jean Rambla a été entendu dès le 3 juin. Mme Mattéi est reçue à l'Evêché le 4 juin au matin. M. Martel et les Albertini font leur déposition le même jour à trois heures de l'après-midi.
Vingt-quatre heures après la disparition de Marie-Dolorès, la Sûreté urbaine possède par conséquent des indications précises sur le ravisseur. Elle recherche un homme d'une trentaine d'années, assez grand, aux cheveux brun foncé, vêtu à l'occasion d'un pull-over rouge et d'un pantalon de velours, circulant au volant d'une Simca 1100.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 6 Déc - 21:54

On comprend dans ces conditions que les futurs témoins de l'accusation, dont les dépositions seront jugées aux procès "accablantes" et "écrasantes", aient eu tant de mal à se faire entendre. Contrairement à l'image flatteuse de son enquête que la Sûreté urbaine réussira à accréditer - Celle d'une équipe policière découvrant avec diligence et maestria les témoignages dont elle a besoin -, la simple vérité est en effet que tous ceux qu'on verrait à Aix durent s'époumoner pour se faire à la fin écouter et qu'ils se frayèrent de vive force une entrée dans l'affaire.
Le 3 juin à une heure et quart, Vincent Martinez porte plainte à la gendarmerie de Gréasque. Il livre le numéro d'immatriculation de la voiture du chauffard et signale qu' "il paraissait seul à bord". Accident banal suivi d'un délit de fuite.
Le lendemain matin à dix heures et demie, Henri Guazzone, contremaître de la champignonnière, rend visite aux gendarmes de Gréasque, avec lesquels il entretient des relations sympathiques. Il leur raconte l'histoire de ce jeune homme enlisé la veille à trente mètres au fond d'une galerie et communique le numéro d'immatriculation de sa voiture, qui est le même que celui donné par M. Martinez.
Toujours le 4 juin, à une heure de l'après-midi, M. Guazzone apprend par la radio qu'une fillette a été enlevée la veille à Marseille. Il fait un rapprochement avec son étrange visiteur et téléphone à la gendarmerie. L'accueil est cordial, mais vigoureux : "Putain, ne nous emmerde pas ! Tu nous parles d'une Peugeot et nous, on cherche une Simca."
Le 4 juin encore, à trois heures dix, Alain Aubert téléphone à la gendarmerie de Roquevaire. Il raconte son histoire de "paquet assez volumineux". Le gendarme note : "M. Aubert, ayant eu connaissance ce jour du rapt d'enfant à Marseille, pensait que les faits dont il avait été témoin pouvaient avoir un rapport avec l'enlèvement." La gendarmerie de Roquevaire se contente malgré tout de transmettre l'information à celle de Gréasque, territorialement compétente pour la collision et le délit de fuite.
A trois heures cinquante-cinq, les gendarmes de Gréasque, qui ont identifié le propriétaire de la Peugeot grâce au fichier automobile, alertent d'ailleurs la gendarmerie de Nice, où réside Ranucci. La procédure banale en matière de délit de fuite suit son cours.
Ainsi se termine la journée du 4 juin dans ce département des Bouches-du-Rhône révolutionné par l'enlèvement, survolé par des hélicoptères traquant le ravisseur, quadrillé par la "recherche en surface" du commissaire central Cubaynes.
On cherche un Simca 1100.
Aussi bien la Sûreté urbaine appréhende-t-elle le 5 au matin un exhibitionniste marseillais propriétaire d'une voiture de ce modèle, bien que son signalement ne corresponde guère à celui de l'homme au pull-over rouge.
A dix heures, Vincent Martinez enclenche le processus décisif. Il téléphone à la gendarmerie de Gréasque que "contrairement à ce qui'l avait déclaré dans sa plainte (déposée quarante-huit heures plus tôt), il pensait qu'un enfant avait pu se trouver dans le véhicule tamponneur". Pourquoi cela ? M. Aubert lui aurait dit, en revenant de sa chasse au chauffard, que celui-ci s'était enfui à pied avec un enfant. Mais M. Martinez continuera d'affirmer, tant devant la police que devant le juge d'instruction, que pour ce qui le concerne, il n'a pas aperçu de passager dans le coupé Peugeot ; sa fiancée non plus.
Gréasque alerte Toulon, qui se met en contact avec Alain Aubert. Les précisions données par celui-ci conduisent le capitaine Gras à mettre en place, au croisement de La Pomme et à ses abords, un important dispositif de recherche.
Une Peugeot 304 au lieu d'une Simca 1100... C'est déroutant.
Mais quel est le tout premier indice que découvrent le capitaine Gras et ses hommes, guidés par M. Guazzone ? Le pull-over rouge ! On le trouve à trois heures vingt dans la galerie où s'est enlisée la Peugeot. Les esprits se rassérènent. Ca colle.
Vingt-cinq minutes plus tard, le cadavre de Marie-Dolorès Rambla.
Cinquante minutes plus tard, à l'Evêché, l'inspecteur Porte enregistre la déposition d'Eugène Spinelli, témoin directe de l'enlèvement. On s'en serait bien passé. Car le bonhomme - un garagiste ! - affirme que le ravisseur a fait monter sa victime dans une Simca 1100, ça ne colle plus. Que fait-on en pareil cas ? On fait coller. Cela peut se limiter à éliminer d'un témoignage les bavochures qui lui enlèvent de sa pureté démonstrative. Cela consiste aussi à faire entrer à grands coups de pied les faits récalcitrants dans le schéma préétabli. L'inspecteur Porte fera dire à M. Spinelli que sa Simca 1100 pourrait bien être un coupé Peugeot. Le témoin protestera. Tant pis : on escamotera le mauvais coucheur. Les autres témoins, et notamment les Aubert, seront propulsés sur l'estrade par la police, auront les honneurs de la télévision, seront maintes fois interviewés par les stations de radio et par la presse écrite ; M. Spinelli, lui, passe à la trappe. Aucun journaliste ne connaîtra son existence, donc son témoignage. Le juge d'instruction ne l'entendra pas. Il refera surface dans deux ans, mais cité au procès par la défense et avec le handicap d'apparaître comme un témoin secondaire, sinon négligeable, puisque nul n'en avait jamais entendu parler.
Christian Ranucci est arrêté à Nice. Il admet l'accident et le délit de fuite mais nie toute participation à un enlèvement. Peu importe : comme le déclare le chef de la police urbaine au reporter de La Marseillaise : "A partir du moment où il reconnaît avoir pris la fuite, le reste coule de source..." Le commissaire Alessandra a d'ailleurs trouvé un pantalon taché de sang dans le coffre de sa voiture et, à l'intérieur du véhicule, un cheveu fin pareil à ceux d'un enfant. Et Ranucci a les mains couvertes d'égratignures. Que demander de plus ? Tout colle. Le suspect peut bien s'obstiner à nier : il capitulera demain matin. La Sûreté urbaine a neuf atouts maîtres dans sa manche.
Affaire bouclée.
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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Jeu 7 Déc - 15:19

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Jeu 7 Déc - 23:08

Le lendemain matin, c'est l'effondrement. Les neuf témoins défilent devant la brochette d'inspecteurs parmi
lesquels figure Christian : aucun ne le reconnaît.
Les deux filles de M. Albertini, agressées cinq jours auparavant, ne le désignent pas comme étant l'homme au
pull-over rouge.
M. Martel - témoin d'une précision impressionnante, qui commence par classer son homme dans "la race blanche,
type européen" et finit par des détails tels que "il avait le cou un peu fort" -, M. Martel est formel : son
gabarit n'est pas là.
Mme Mattéi ne reconnaît pas l'individu qui a abordé sous ses eyux deux garçonnets, dont le petit Alain
Barraco.
Celui-ci a la même réaction négative.
Agnès Mattéi et Carole Barraco, héroïnes d'une affaire dont le chef de la Sûreté vient de souligner
publiquement la corrélation avec l'enlèvement de la petite Rambla, ne reconnaissent pas leur homme au pull-
over rouge.
Jean Rambla ne reconnaît pas le ravisseur de Marie-Dolorès.
Eugène Spinelli non plus.
On s'était pourtant efforc' de faire coller. Christian était présenté sans ses lunettes. Dame ! bien obligé :
pas un seul des neuf signalements fournis par les témoins ne mentionnait de lunettes. Et leur présence sur un  
visage est trop remarquable pour avoir échappé à neuf témoins à la fois. Donc, pas de lunettes pour la
confrontation.C 'était parer au plus pressé tout en laissant subsister une question fondamentale. Les examens
médicaux bientôt subis par Christian vont confirmer qu'il souffre d'une  myopie bilatérale de l'ordre de trois
dioptries. Pour un sujet atteint d'une telle myopie et portant habituellement des verres correcteurs, la
vision devient floue au-delà de cinquante centimètres dès qu'il ôte ses lunettes.
Aussi bien Christian ne quittait-il les siennes que pour dormir. Puisque le satyre décrit par neuf témoins ne
portait pas de lunettes, il faudrait donc conclure, dans l'hypothèse de la culpabilité de Christian Ranucci,
qu'il avait l'imprudente habitude d'ôter ses verres correcteurs chaque fois qu'il s'apprêtait à commettre un
acte répréhensible l'exposant aux risques  les plus sérieux. Risques judiciaires, bien entendu, mais aussi
périls physiques immédiats pouvant aller jusqu'au lynch en cas de découverte - il suffit de traîner quelques
heures dans ces cités marseillaises pour imaginer le terrible châtiment que subirait un satyre pris sur le
fait. Voici donc un homme - notre Christian -qui, à l'instant précis où il aurait besoin de toute sa vigilance
et d'une vision acérée pour repérer d'éventuels dangers, ôte paisiblement ses verres correcteurs et s'avance
dans un brouillard flou vers les silhouettes indécises de ses petites victimes...
Même sans lunettes, personne ne le reconnaît. C'est d'autant plus catastrophique que le commissaire Alessandra
a rapporté de Nice une bien fâcheuses indication. Christian Ranucci était chez lui, à deux cents kilomètres de
Marseille, le samedi 1er juin, jour où l'homme au pull-over rouge s'est manifesté aux Cerisiers et aux
Tilleuls ; il travaillait en compagnie d'un collègue lorsque le même individu a abordé Agnès Mattéi et Carole
Barraco. Et l'on constatera bientôt que le vêtement trouvé dans la galerie n'est pas du tout à sa taille...
Après les confrontations négatives, la certitude s'impose : Ranucci n'est pas l'homme au pull-over rouge.
On va par conséquent évacuer prestement ce derner, devenu bel et bien un épouvantail - mais pour la Sûreté
urbaine. On rempoche les corrélations qui, dix heures plus tôt, semblaient encore si éclatantes. On ne dresse
pas rpocès-verbal des confrontations négatives, de façon à ne pas laisser de trace dans le dossier. On renvoie
les témoins dans leurs cités sans tambour ni trompette ; quelques journalistes alertés par le remue-ménage
sauront simplement que Ranucci a été présenté sans résultat "à quatre oui cinq enfants". De même s'abstient-on
plus que jamais de signaler l'existence d'Eugène Spinelli : il retourne à son garage ni vu ni connu.
Jean Rambla, bien sûr, on ne peut pas l'escamoter aussi facilement. Les journalistes le connaissent pour
l'avoir rencontré et interviewé chez ses parents. Sur les neuf confrontations du matin, la presse ne sera donc
informée que de la sienne, et de son résultat négatif. Mais quoi ! n'est-ce pas compréhensible après
l'effroyable épreuve subie par le petit Jean ? La Marseillaise  exprimera le sentiment général en écrivant : "Les nerfs de l'enfant, qui avait été
admirable dès les premières heures de l'enquête, venaient de craquer. Pouvait-il en être autrement ?"
Ce colmatage expéditif ouvre un sursis à la Sûreté urbainem ais ne modifie pas au fond sa situation, qui est
angoissante.Que lui reste-t-il dans les mains ? Un pantalon taché de sang, un cheveu fin cet bouclé. Les policiers savent
bien les limites de l'expertise scientifique : on ne pourra pas prouver que le sang est celui de Marie-
Dolorès, que le cheveu lui appartenait. Et si Ranucci était l'assassin, il n'aurait sans doute pas eu, lui qui
n'est pas idiot, la merveilleuse complaisance de garder soigneusement pantalon et cheveu à la disposition de
la police. Les égratignures sur ses mains ? Son explication est convaincante et elle est confirmée par les
témoins Guazzone et Rahou, qui ont vu les branchages glissés sous les roues de sa voiture.
Face à ces fragiles et problématiques indices, une machine infernal et les certitudes massives.
La machine infernale, c'est naturellement ce fichu pull-over rouge qu'on va désormais traîner comme un boulet
explosif. Les policiers se sont abstenus de mentionner sa découverte aux témoins des Cerisiers et des
Tilleuls. La presse ignore son existence. Mais si l'enquête ne débouche pas rapidement, si elle piétine, il
faudra bien finir par en parler et les témoins des corrélatives affaires redescendront un rang serré de leurs
cités lointaines. Eux qui ont unanimement affirmé que Ranucci n'était pas l'homme au pull-over rouge, ils
reconnaîtront le vêtement - ce pull-over trouvé à quelques centaines dem ètres du cadavre de Marie-Dolorès...
Des certitudes massives. Eugène Spinelli et Jean Rambla n'ont pas reconnu en Ranucci le ravisseur de Marie-
Dolorès. Sa voiture est un coupé Peugeot alors que le garagiste et l'enfant affirment avoir vu une Simca 1100.
Vincent Martinez a déclaré à la gendarmerie que le chauffeur du coupé était seul dans sa voiture au croisement
de La Pomme.
La conclusion est d'une dramatique simplicité : si les Aubert ne reconnaissent pas Ranucci, il ne restera plus
qu'à le relâcher.
Et cela est inconcevable. Les policers marseillais ont dit aux journalistes, tout au long de la soirée de la
veille, leur certitude de tenir le coupable. Les radios le répètent à chaque bulletin d'information. Les
journaux du matin sont parus avec d'énormes manchattes annonçant sans ambages l'arrestation du meurtrier à
Nice et son transfèrement à Marseille. L'Editorial du Méridional aborde déjà le problème de son
châtiment et conclut : "L'impardonnable n'a pas à être pardonné". Dans quelques heures, Le Soir va
exiger qu'il soit "à jamais retranché de la communauté". Les envoyés spéciaux de la presse nationale
s'entassent dans les couloirs de l'Evêché ; il y a même des journalistes étrangers...
Va-t-on devoir dire à tout le monde qu'on est navré du malentendu mais que Christian Ranucci, déjà expédié sur
l'échafaud par des justiciers improvisés, rentre tout bonnement chez sa mère ? La presse peut être rrès rude
pour ceux qui l'ont abusée. Un cyclone se lèverait auprès duquel les remous créés par l'affaire Cartland, si
dommageables au bon renom de la Sûreté, apparaîtraient comme simple tempête dans un verre d'eau...
L'avenir de la Sûreté urbaine de Marseille va se jouer sur le témoignage Aubert. Celui de Christian Ranucci
aussi.

Nous pourrions bien sûr commencer en évoquant l'essentielle fragilité du témoignage humain et en alignant les
exemples, mais il y faudrait tout un livre ou plusieurs.
Un seul exemple parce qu'il est récent et se situe dans le Midi. Deux touristes britanniques sont assassinés
conformément à l'usage. Un homme est arrêté et inculpé après qu'une restauratrice du Lavandou, soutenuep ar sa
fille et par une serveuse, ait affirmé qu'il avait dîné, le soir du meurtre, à côté des deux Anglais. Trente
huit ans, mère de quatre enfants, personnalité vigoureuse, la restauratrice confie à un journaliste : "Mon
principal défaut, c'est d'être physionomiste. Mon mari me le reproche sans arrêt. Ce matin, j'ai encore
reconnu un client qui avait consommé une seule fois, l'an dernier, à Pâques. j'ai dit au bar, devant tout le
monde : "Celui-là, il est venu cinq minutes il y a un an et demi. Il m'avait "juste dit être Suisse". On lui a
demandé si c'était bien lui. Il était sidéré que je le reconnaisse." Voilà le genre de témoin qui produit une
excellente impression sur les jurés. Mais quand la restauratrice fait cette déclaration péremptoire, le
suspect est déjà mis hors de cause grâce à d'autres témoignages absolument irréfutables ; il a passé la soirée
et la nuit avec une femme à plusieurs heurs de route du Lavandou. La restauratrice connaît d'ailleurs ce
rebondissement, mais elle s'obstine ; ce sont les autres qui se trompent - pas elle. Sa bonne foi n'est pas en
cause puisqu'elle n'a aucun intérêt à accuser un parfait inconnu.
De même la bonne foi  d'Alain et d'Aline Aubert ne peut-elle être mise en question. De quel droit les
accuserait-on de mentir ? Pourquoi mentiraient-ils ? Ils sont jeunes, sympathiques. La vie leur sourit. M.
Aubert, directeur de société, a une situation professionnelle enviable ; sa femme est une mère de famille
menant une existence paisible dans une très lolie maison croulant sous les fleurs. Sans doute Aline Aubert
est-elle de caractère impétueux, et le commissaire Alessandra nous en fera un portrait haut en couleurs, mais
comment supposer sans une profonde injustice que sa vitalité - et même, si l'on veut, son agressivité - vont
la porter à accabler un garçon de vingt ans et à le coucher sous le couperet de la guillotine ? Si nous
considérons le jeune couple en train de rouler vers une confrontation dont il ignore encore la gravité, nous
ne pouvons éprouver à son égard que sympathie et compassion. Nul n'a le droit d'oublier que les Aubert
comptent parmi les victimes de ce drame. Car au-delà des incertitudes del eur témoignage, le fait demeure
qu'ils ont vu quelque chose, qu'ils ont été à proximité immédiate de quelque chose - et c'était l'assassinat
d'une fillette. Il est affreux de devoir vivre le reste de ses jours en sachant qu'une enfant a été massacrée
près de vous et qu'on n'a rien pu faire pour l'empêcher.
Alain Aubert roulant vers l'Evêché, éprouve probablement, s'ajoutant au terrible regret, un sentiment de
malaise d'une autre sorte. Intelligent, cultivé comme l'on peut l'être dans son milieu, il sait devoir se
présenter à la Sûreté urbaine avec le lourd handicap de ses déclarations successives. Quand on a parlé si
longtemps d'un paquet, il n'est pas aisé d'enchaîner en affirmant tout de go que ledit paquet était bien
évidemment un enfant.
Les successives affirmations d'Alain Aubert sont en effet l'illustration spectaculaire de la maïeutique du
témoignage humain.
Le 4 juin à trois heures dix, il signale donc à la gendarmerie de Roquevaire que le chauffard s'est enfui "en
transportant un paquet assez volumineux".
Le 5 juin, à midi et demi, il parle toujours d'un "paquet assez volumineux". Mais il ajoute cette fois qu'il a
interpellé sans le voir le chauffard dissimulé dans les fourrés, "lui indiquant que l'accident n'avait pas de
conséquences graves, qu'il s'agissait d'une affaire simple, et lui demandant de revenir sur la chaussée". M.
Aubert précisait alors qu'il n'avait obtenu "aucune réponse".
Dans une heure, M. Aubert va au contraire affirmer au commissaire Alessandra que l'inconnu lui a répondu :
"D'accord, partez, je reviendrai." Quant au "paquet assez volumineux", il sera devenu un enfant "portant un
short ou une culotte de couleur blanche". M. Aubert ajoutera cependant avec objectivité : "En revanche, je
dois vous dire que les faits se sont déroulés si rapidement que je n'ai pas réalisé dans ce mouvement s'il
s'agissait d'un garçon ou d'une fille." Qui lui en tiendrait rigueur ? On ne peut exiger d'un témoin capable
de confondre un paquet avec un enfant qu'il détermine le sexe dudit enfant.
Ces errements sont d'autant plus surprenants qu'Alain et Aline Aubert n'étaient pas des témoins banals. Vous
êtes dans une banque, en train d'encaisser tranquillement un chèque et voici que d'autres clients exhibent
soudain des revolvers, hurlent des menaces, se ruent sur la caisse : la surprise, la stupeur, l'épouvante
émoussent vos sens, annihilent vos facultés de perception, et vous ne serez même pas capable, après coups, de
dire avec certitude le nombre des agresseurs ; c'est normal. Rien de tel avec les Aubert. Alertés par Vincent
Martinez, lancés à la poursuite d'un chauffard, ils sont sur le sentier de la guerre, aux aguets, sur le qui-
vive, tous leurs sens en éveil. Lorsqu'ils aperçoivent une voiture arrêtée au bord de la route, ce n'est pas
"Tiens, une voiture arrêtée", comme l'enregistreraient machinalement deux automobilistes en promenade, c'est
"Ha ! Le voilà !" Les Aubert ne découvrent pas inopinément une scène totalement imprévisible, comme  dont la
plupart des témoins : ils rattrapent un chauffard qui vient d'enfreindre la loi en prenant la fuite, un
gaillard peut-être dangereux - c'est le moment ou jamais d'ouvrir l'oeil. Mais non. Un paquet.
Bien qu'il fût désagréable d'avoir à assumer pareilles variations, M. et Mme Aubert devaient se rasséréner en
songeant que leur audition à l'Evêché serait une simple formalité. La police tenait le meurtrier de Marie-
Dolorès Rambla. Ils l'avaient lu dans leur journal du matin et la radio le leur répétait d'heure en heure.Une simple formalité.
Christian, toujours sans lunettes, est debout, adossé au mur, flanqué des quatre jeunes inspecteurs de la
Sûreté urbaine. Ce n'est pas une séance d'identification mais un jeu de devinette. Normalement, la question
posée aux témoins se formule ainsi : "Reconnaissez-vous parmi ces hommes celui que vous avez vu en telle
circonstance ?", étant entendu que l'individu en question ne figure pas forcément dans le groupe. Pour les
Aubert, informésdepuis le matin, le problème est très différent : "On a arrêté le propriétaire de la Peugeot
304, l'assassin de Marie-Dolorès Rambla. Il est là, devant vous, parmi ces cinq hommes, lequel est-ce ?"
Les Aubert ne reconnaissent pas l'homme qui a pris la fuite dans les fourrés. Ils ne désignent pas Christian
Ranucci.
Puis, comme le lecteur s'en souvient, ils se retrouvent avec luis dans le bureau du commissaire Alessandra,
qui fait obligeamment les présentations, et cette fois ils le reconnaissent : "La personne que vous me
représentez et que vous me dites se nommer Ranucci Ghristian est bien celle qui était à bord du coupé Peugeot
304, etc."
On ne saura probablement jamais ce qui s'est passé entre ces deux phases contradictoires. Nous le regrettons à plusieurs titres. D'un simple point de vue psychologique, il serait passionnant de comprende la révolution mnémonique accomplie chez Mme Aubert et grâce à laquelle cette fmme, qui venait de ne point reconnaître Ranucci, a pu l'accalber avec une violence évoquée par elle-même au procès, lte traitant de menteur quand il eut le front de prétendre qu'il n'était pas l'homme qu'elle croyait.
On ne saura jamais. Et nous nous refusons aux devinettes. Nous constatons simplement que la vie de Christiant Ranucci fut rompue à cet instant précis, dont il ne reste nulle trace.
Les dépositions faites ensuite par les époux Aubert allaient ajouter quelques stations à leur chemin de croix testimonial.




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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Ven 8 Déc - 14:53

un peu écoeurée de cette pseudo justice  pale
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 8 Déc - 23:02

Vincent Martinez les lance à la poursuite de son chauffard. Ils s'engagent sur la route de Marseille. Le coupé Peugeot a disparu, masqué par un tournant. Mais après avoir parcouru environ un kilomètre de route sinueuse,
ils l'aperçoivent garé au bord de la route. M. Aubert le rejoint. Il arrive "à sa hauteur" - c'est l'expression qui'l emploie, et sa femme aussi. Que voient-ils ? Négligeons les déclarations faites aux journalistes (Mme Aubert va par exemple dire à l'un d'eux qu'elle a vu "le conducteur en train d'ouvrir la portière arrière" :  un coupé n'a pas de portière arrière). Ne retenons que les dépositions officielles. Aline Aubert déclare à l'Evêché : "J'ai constaté qu'un homme avait ouvert la portière droite et tirait un enfant par
le bras." Son mari : "J'ai vu cet individu tirer par le bras un enfant qui se trouvait à l'intérieur du véhicule." Devant Mlle Di Marino, Mme Aubert va dire : "J'ai vu le conducteur près de la portière passager ouvrir cette portière   de l'extérieur , tirer par le bras un enfant, etc." Son mari : "J'ai vu l'homme tirer un enfant   après   avoir ouvert la portière côté passager."
C'est clair : l'homme est descendu par la portière côté conducteur ; il a fait le tour de sa voiture et il ouvre de l'extérieur la portière côté passager pour extirper l'enfant. Donc, cette voiture n'est pas le coupé Peugeot. Donc, cet homme n'est pas Christian Ranucci. Les examens des services techniques de la police ont établi que la collision avec la voiture de Vincent Martinez avait bloqué la portière côté conducteur du coupé Peugeot et qu'il était absolument impossible de l'ouvrir.L'enfant parle. Elle demande : "Qu'est-ce qu'on fait ?" Ce n'est pas un cri. Aline Aubert décrit sa voix : "Fluette, interrogative, mais pas du tout effrayée".
Sort-elle donc, cette enfant, d'un occupé Peugeot qui a encaissé voici quelques secondes un choc violent,opéré un tête-à-queue complet, et qui roule depuis un kilomètre avec la carrosserie frottant contre une roue
? Marie-Dolorès, dont les parents n'avaient pas de voiture, aurait-elle conservé, après cette succession rapide d'événements pour elle extraordinaires, un calme si absolu ? Peut-être.La phrase entendue par Mme Aubert pose en tout état de cause un sérieux problème. Si Christian Ranucci a nié pendant dix-neuf heures malgré les preuves rassemblées contre lui, c'est selon la police parce qu'il était
convaincu que personne ne l'avait vu avec l'enfant. L'Evêché l'a inlassablement expliqué aux journalistes. Le commissaire Alessandra l'a répété au procès. Il nous l'a confirmé avec beaucoup de force : "Il reconnaissait tout : l'accident, la champignonnière - tout ! Mais pas la présence d'un enfant. C'était son point fort, comprenez-vous : il croyait que personne n'avait vu l'enfant. Il nous disait : "Peut-être que vous l'avez retrouvée à cet endroit-là, mais c'est une coïncidence." Toute son argumentation se résumait à répéter cela :
"J'y étais, mais j'étais seul." Il se défendait très bien, avec beaucoup d'obstination et d'adresse. C'était
un garçon d'une intelligence redoutable."
Pas du tout ! Un crétin ! Comment peut-il espérer que l'enfant soit restée inaperçue alors que la voiture des Aubert est "à la hauteur" de la sienne, si proche en vérité que Mme Aubert réussit à entendre, vitre baissée mais moteur en marche, une enfant de huit ans demander de sa voix de fluette, interrogative et pas du tout effrayée : "Qu'est-ce qu'on fait ?"... C'est l'inverse qui s'impose ! Ranucci doit obligatoirement réagir en fonction de cette évidence : des témoins arrivés si près de lui ont forcément vu que d'était une enfant qu'il faisait sortir de sa voiture, qui'l traînait derrière lui et à qui il faisait escalader le talus...
Comment réagit alors M. Aubert ? Il s'en va. Il redémarre pour effectuer un demi-tour un peu plus loin. Une cinquantaine de mètres, d'après lui. A notre avis, il a dû parcourir une distance nettement supérieure. La route, large de huit mètres cinquante, bordée d'un côté par une ravine, de l'autre par la colline, oblige à plusieurs manoeuvres pour un demi-tour. Les virages réduisent dangereusement la visibilité. Ce lundi de Pentecôte était un jour de grande circulation. Nous pensons que M. Aubert a dû parcourir spet cent soixante
quinze mètres, de façon à gagner le premier élargissement permettant de virer sans danger. Ceci n'est bien
entendu qu'un supputation personnelle.Il revient et s'arrête à la hauteur de l'endroit où l'homme a disparu. Est-il à ce moment-là descendu de voiture ? "Non" répond d'abord sa femme. Mais elle se ravise : "En fait, après réflexion, je pense que mon
mari est descendu du véhicule très peu de temps, pour demander à l'individu de revenir."M. Aubert le confirme. Il a crié : "Monsieur, revenez, vous n'avez qu'un accident matériel, n'aggravez pas votre cas en prenant la fuite !" L'individu a répondu : "D'accord, partez, je reviendrai."
L'extraordinaire dialogue entre l'assassin et son futur accusateur ! Dialogue tiré de la quotidienne chronique automobile mais plaqué sur la tragédie. Or, de manière excessivement étrange, on va le gommer. Il n'est pourtant pas courant que le témoin numéro un de l'accusation ait eu l'occasion de s'entretenir avec le coupable. On tenait même là un élément d'identification et les policiers auraient dû demander à M. Aubert si la voix de Ranucci était bien celle de l'homme caché dans les broussailles. On ne commet pas cette maladresse.
L'inspecteur divisionnaire Porte, lorsqu'il fera passer dans une heure de copieux aveux à Christian avec, sous ses yeux, la déposition toute fraîche d'Alain Aubert, se gardera pudiquement d'évoquer le dialogue. Mlle Di Marino observera la même discrétion quand elle enregistrera à son tour les aveux. Silence sur le dialogue !
Ce silence était d'or. Tout démontre en effet que l'interlocuteur de M. Aubert ne pouvait pas être Christian
Ranucci.
Celui-ci, d'après l'accusation, est donc caché dans les fourrés.Un homme l'interpelle, évoque la collision du croisement de La Pomme, assure qu'il n'y a que des dégâts matériels et l'exhorte à la raison. Cet homme a été envoyé à ses trousses par le conducteur de la voiture accidentée ou a pris de lui-même l'initiative de la chasse - en tout cas, il est au fait de l'accident. Un idiot de village comprendrait que cet homme va relever le numéro d'immatriculation de la voiture en cause. C'est inévitable ! Il est venu pour ça ! Un idiot de village saurait dès lors que sa voiture est "brûlée", qu'il faut l'abandonner sur place et s'enfuir. Christian Ranucci, dont l'intelligence est jugée redoutable par le commissaire Alessandra et qu'un expert psychiatre décrira au procès comme "excessivement intelligent", plonge soudain ans le crétinisme le plus résolu. En deux heures de marche à pied, il serait à Aix-en-Provence, prendrait le car pour Marseille, ferait dans le premier commissariat venu la déclaration du vol de sa voiture. Le premier réflexe des enquêteurs sera d'ailleurs de croire - un télégramme officiel l'atteste - que le coupé 304 a été en effet volé, seule explication raisonnable au fait que le conducteur l'a réintégré sans se soucier que le numéro ait été relevé. Christian, qui oscille de l'intelligence extrême à la débilité profonde au gré des besoins de l'accusation, va quant à lui remonter tranquillement dans sa voiture et attendre à Nice l'inévitable visite de la police...
Un dialogue en trop mais un cri en moins.
Le cri de l'enfant. Il faut bien un cri pour que l'assassin s'affole et prenne le risque inouï de tuer sa victime, pour la faire taire, à dix-sept mètres soixante-cinq de deux témoins. Un cri d'épouvante qui fait chavirer la raison du ravisseur et le précipite dans une folie meurtrière. Sans ce cri, point de crime. Aussi bien les aveux enregistrés par l'inspecteur Porte comporteront-ils cette phrase : "Arrivés sur le talus, l'enfant s'est mise à crier...", tandis que ceux de Mlle Di Marino mentionneront : "La petite fille n'a plus
voulu avancer, elle s'est mise à crier..."
Mme Aubert avait pu entendre à quelques mètres une phrase prononcée d'une voix "fluette, interrogative, pas du tout effrayée" - elle précisera même d'ailleurs "très fluette" - et elle n'aurait pas entendu un cri poussé par une enfant épouvantée à dix-sept mètres soixante-cinq d'elle et en surplomb de deux mètres soixante par rapport à la route, ce qui facilite la propagation du son ? Cela est déconcertant. M. Aubert, qui déclara avoir repéré la position de son interlocuteur invisible grâce à des "bruits de branchage", aurait eu l'ouïe assez fine pour enregistrer des craquements de branches, mais non pas pour entendre le cri lancé par une enfant terrorisée ? Cela ne se comprend pas.
Tel est le témoignage Aubert.


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Martine

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Sam 9 Déc - 8:50

study
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 9 Déc - 20:55

NICE, 5 juin 1974, six heures un quart de l'après-midi. Christian Ranucci, que nous allons par hypothèse, et pour quelques pages, supposer innocent, rentre à la maison après son travail. Les gendarmes l'attendent. Sa mère est aux quatre cents coups. Il demeure quant à lui d'un parfait sang-froid, se lave les mains, boit un verre d'eau minérale et rassure Héloïse : "Ne t'inquiète pas, ce n'est pas grave. Je vais revenir dans une heure."
D'une certaine façon, il doit être soulagé. Cela fait deux jours qu'il se demande comment avouer à sa mère son accident et son délit de fuite. La seule scène vraiment pénible qu'il ait eue avec elle ne date que de quelques semaines, et c'était déjà à propos du coupé Peugeot offert au prix d'un travail d'une année : il l'avait utilisé sans être assuré ; sa mère lui avait fait de violents reproches et lui avait même confisqué les clefs. Et voilà que pour sa première vraie sortie, en dépit de tous les conseils de prudence, il emboutit une voiture et fiche le camp...
L'affaire est sérieuse. Imprégnation alcoolique, non-respect d'un "stop", délit de fuite. Le permis de conduire risque de lui être retiré pour un an - peut-être plus. Or, son travail va l'obliger à circuler seul lorsque son collègue Ivars aura fini de le mettre au courant. Sans permis, plus de travail.
Il faut jouer serrer, limiter les dégâts. Et d'abord, ne pas parler de Marseille où il a pris sa "biture trimestrielle". La folle nuit alcoolisée du quartier de l'Opéra ne sera pas évoquée. Le "stop" ? Il déclare au lieutenant de gendarmerie Darmangeai : "Je venais de démarrer en deuxième vitesse d'un "stop" lorsqu'une voiture m'a percuté sur le côté gauche."
Un démarrage : c'est donc qu'il s'était arrêté. Puis il "raccorde" directement avec la champignonnière en faisant l'impasse sur ce qui s'est passé dans l'intervalle. Là, il ne sait pas. Le trou noir. Comme il l'écrira plus tard, après l'avoir dit à ses avocats, il se rappelle s'être garé au bord de la route et avoir perdu conscience. L'alcool, la fatigue de sa nuit blanche, le choc de cet accident stupide. Quand il est revenu à lui, il était réellement, physiquement dans le noir : au fond d'une galerie. Il se souvient de s'être réveillé sur la banquette arrière du coupé, ce qui l'a étonné.
Avec le commissaire Alessandra commence une autre chanson : on l'accuse d'être un criminel, d'avoir enlevé une petite fille à Marseille et de l'avoir tuée à proximité immédiate du croisement où il a eu son accident. Christian demeure impavide. Cette folle et affreuse histoire ne peut pas le concerner. Il énerve les policiers en leur rappelant sans cesse qu'il doit absolument être au travail le lendemain matin.
On le transfère à Marseille, où l'interrogatoire reprend aussitôt. Toute l'équipe Alessandra l'entoure et l'accable. Il continue quant à lui de se battre pour le précieux permis de conduire : "Bien que je sois parfaitement en règle tant au point de vue des pièces afférentes à ce véhicule qu'à sa conduite, j'ai pris la fuite parce que j'ai eu peur." Pour le reste, il tient tête avec une opiniâtreté tranquille. Les policiers en font part aux journalistes massés dans les couloirs, et d'autant plus volontiers qu'ils ont la certitude que les séances d'identification du matin tourneront à la confusion de Ranucci. Un dur, ce petit Niçois. Plus tard, on dira : "Il a tenu bon toute la nuit, et encore toute la matinée, mais il a fini par craquer devant les Aubert."
Ce n'est pas vrai. Il a avoué quelque chose dès son arrivée à l'Evêché : "Le pantalon de couleur bleue qui se trouvait dans ma voiture est bien celui que je portais au moment de l'accident. Les taches (que vous me dites être des taches de sang) qui se trouvent sur la poche sont inexplicables en ce qui me concerne. Je pense que ce sont des taches de terre."
Cette déclaration faite le 6 juin à une heure et demie du matin est capitale. Elle élimine la possibilité que le sang tachant le pantalon provienne de Christian, qui se serait blessé au cours de la collision : il l'aurait dit. C'est donc celui de Marie-Dolorès ?
Evidemment. Mais alors, la culpabilité de Ranucci ne fait aucun doute ? Elle est au contraire plus problématique que jamais car ce pantalon porté au moment de l'accident et souillé du sang de la malheureuse victime plaide éloquemment pour son innocence - on y reviendra. Considérons pour l'instant la curieuse réponse du garçon : vous devez vous trimper, je pense que ce sont des taches de terre. S'il est coupable, cette échappatoire est imbécile. S'il a tué, il devrait ici renoncer à ses furieuses dénégations, baisser pavillon, passer aux aveux. Car il s'épuise pour rien. Sa position sera à bref délai intenable. Et il le sait : passionné de chimie, amateur de revues scientifiques, grand liseur de romans policiers, Christian Ranucci n'ignore pas qu'en 1974, la science a les moyens de reconnaître les taches de sang des taches de terre.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 9 Déc - 22:10

Les tortures...
Réputation oblige. Celle de l'Evêché interdit d'écarter d'un revers de main, comme on le souhaiterait, la scandaleuse possibilité que Christian Ranucci ait été torturé. Au moment précis de sa comparution devant les assises, la chambre d'accusation d'Aix-en-Provence examinera une affaire sinistre où sont compromis des policiers marseillais soupçonnés d'avoir sodomisé deux jeunes garçons avec une matraque pour obtenir des aveux. Plus tard, il y aura ce petit cambrioleur dont la mésaventure remuera les magistrats de Marseille ; il raconte qu'au cours de sa garde à vue à l'Evêché, deux policiers lui ont passé sur la tête une cagoule et l'ont emmené dans un pièce où, déshabillé, étendu sur une table, arrosé d'eau, il aurait subi le supplice de l'électricité. Un certificat médical établit la réalité des sévices. Il est signé du docteur Vuillet, qui a examiné Christian au terme de sa garde à vue.
Prudence oblige : on ne se conduit pas envers une vedette du crime comme avec d'anonymes petits malfaiteurs. Les policiers savent bien que des dizaines de journalistes piétinent derrière la porte du bureau où ils interrogent Ranucci. A supposer qu'ils en soient capables, les sévices spectaculaires leur sont interdits. Mais le "matraquage vietcong" évoqué au procès par Christian ne fait justement pas partie des sévices spectaculaires laissant des traces accusatrices. C'est paisible et insupportable. Une matraque n'est même pas nécessaire ; il suffit d'un journal roulé et plié d'une certaine façon. Le "matraquage vietcong" relève des techniques de "torture propre" que la mère des démocraties, l'Angleterre, a su porter à un degré de perfection jamais atteint auparavant dans sa campagne de répression en Irlande du Nord, et dont le fleuron est l'isolement sensoriel : le détenu, placé au centre d'une cellule obscure et insonorisée, ne voit rien, n'entend rien, ne touche rien, et verse rapidement dans une folie des plus destructrice que n'importe quel supplice corporel. Ainsi peut-on aisément torturer un homme séparé par une simple porte de plusieurs journalistes aux aguets. La souffrance physique, pratiquement inexistante, ne le conduira pas à pousser des cris révélateurs. Simplement, il sera victime d'une souffrance psychique si insupportable qu'elle le conduira à parler, et même à dire n'importe quoi, pour que cesse son tourment.
Le fait est que Jean-François Le Forsonney, lorsqu'il rencontra pour la première fois son client dans les geôles du palais de justice de Marseille, lui trouva le crâne cabossé : "Il avait une "grosse tête". Héloïse Mathon, par contre, lui vit un visage hagard, des yeux rouges, une chevelure ébouriffée, mais n'aperçut aucune bosse suspecte. Si le fils n'avait pas été présentable, les policiers n'auraient d'ailleurs pas permis à la mère de le voir, fût-ce une brève minute.
L'acide, même dilué, est invraisemblable. Des gouttes d'acide sur le sexe infligent une souffrance si brutale que le hurlement de douleur est irrépressible : les journalistes l'auraient entendu ; le sexe aurait gardé des traces ;le docteur Vuillet les aurait aperçues. On a peut-être menacé Christian de ce supplice - pure supposition de notre part - et il a fait de la menace une réalité. Sa haine du commissaire Alessandra était si virulente qu'elle devait le conduire à utiliser contre lui n'importe quel argument. L'accusation fut lancée au procès. C'était un peu tardif. Christian, jusqu'alors, s'était borné à de vagues allusions devant ses avocats ; il n'avait jamais soulevé le problème devant sa mère. Deux de ses lettres à Héloïse Mathon traitent des aveux ; aucune ne mentionne la moindre torture.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 10 Déc - 0:30

Il n'a pas été torturé. Jean-Marie Deveaux non plus. Et pas davantage le jeune Jean-Pierre, qui s'accusa du crime de Bruay-en-Artois. La torture est sans doute un procédé d'une efficacité expéditive pour obliger un prisonnier à dévoiler une cachette, livrer des complices, révéler un complot. Pour convaincre un homme d'accepter la responsabilité d'un crime - qu'il soit ou non coupable - et pour avoir quelque garantie qu'il continuera d'assumer cette responsabilité après sa sortie des locaux de la police, le moyen le plus sûr est de lui démontrer que sa culpabilité est logiquement irréfutable, que tout l'accable, qu'il est fou - littéralement fou - de s'obstiner à nier l'évidence. Pour l'innocent accusé d'un crime, le moment le plus dangereux n'est pas celui où les policiers l'entourent en hurlant et en gesticulant, voire même en le frappant ; c'est celui où leur chef, écartant ses hommes d'un geste réprobateur, explique d'une voix bonasse, cordiale, qu'il faut être raisonnable et témoigner d'un élémentaire bon sens. Ainsi ont été obtenus presque tous les aveux dont il fut ensuite constaté qu'ils ne correspondaient pas à la réalité. Tant et si bien que ceux de Christian, au lieu d'appartenir à la catégorie des confessions aberrantes extorquées par la violence physique, s'apparenteraient plutôt aux aveux de ce jeune homme dont tout la presse rapporte la triste aventure dans le mois où nous écrivons ces lignes. Un couple de Marseillais est abattu à coups de revolver. La Sûreté arrête un garçon que ce couple avait recueilli. Il passe des aveux complets, précis, circonstanciés. Quelques questions suffisent cependant au juge d'instruction pour constater que tout cela ne tient pas debout : le pauvre gosse ne sait même pas comment fonctionne une arme... Il avait été victime de la puissance de suggestion policière et convaincu lui-même de sa culpabilité, avait trouvé à l'Evêché une aide efficace pour formuler un récit convaincant du crime.
Le juge le libère aussitôt et délivre un non-lieu.
Sans prétendre comparable ce qui ne l'est pas, cette irrésistible suggestion est assez bien illustrée par certaine séquence d'une émission de télévision célèbre en son temps : "La caméra invisible". Un piéton, filmé à son insu, arrive devant un magasin spécialisé dans la vente de récepteurs de télévision : la devanture est garnie de ces récepteurs. Il s'arrête car cinq ou six badauds sont groupés devant la vitrine, fixant les récepteurs,. L'étonnement se lit sur le visage de notre piéton ; tous les écrans sont blancs, aucune émission n'est retransmise. Mais les badauds - qui sont bien entendu des acteurs professionnels engagés pour l'émission - réagissent comme s'ils suivaient un passionnant match de foot-ball : exclamations approbatives, invectives, commentaires techniques. L'oeil du piéton s'affole. Il scrute anxieusement le visage de ses voisins. Ce sont des hommes d'apparence banale, qui ne semblent pas se connaître, visiblement captivés par le spectacle. Ils ne sont pas fous. Le piéton en conclut raisonnablement, logiquement, que c'est lui-même qui est fou - il est à tout le moins victime d'une hallucination passagère et ne voit pas ce que tout le monde voit. Son voisin se tourne soudain vers lui et s'exclame : "Il aurait dû shooter, vous ne trouvez pas ?" _
"Absolument, répond notre piéton, c'était le moment ou jamais..." Et le voici qui entre dans le jeu et y v spontanément de son commentaire comme s'il voyait vraiment un match de football se dérouler sur l'écran du récepteur. Personne ne l'y oblige, rien ne l'y contraint, sinon l'impérieuse nécessité intime de se plier à la logique commune, de ne pas s'expulser soi-même de l'univers rationnel, de ne point s'éprouver a-normal.
Les hommes les mieux trempés - tel un Arthur London, vétéran de la guerre d'Espagne et de la Résistance, rescapé des tortures de la brigade spéciale parisienne - ont senti vaciller leur raison et s'évanouir leurs certitudes quand il leur est apparu que la logique était tout entière contenue dans la thèse accusatrice.
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Jean2

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Dim 10 Déc - 9:14

Intéressant cette histoire de match de foot   Shocked
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 10 Déc - 20:43

A l'Evêché,la force initiale de Christian réside dans sa certitude de n'avoir pas enlevé une petite fille. Pourquoi irait-il enlever un enfant ? Il vit entouré d'enfants. Il les aime bien mais sans éprouver pour eux la moindre attirance sexuelle. Quant à sa faiblesse, elle tient bien sûr à sa nuit d'ivresse, à sa matinée embrumée d'alcool, à son collapsus consécutif au choc physique et psychique de l'accident, à ce "blanc" dans sa mémoire - un "blanc" qui a duré plusieurs heures et sur lequel on peut désormais imprimer n'importe quoi.
En face de lui, des professionnels experts dans l'art de casser un homme, des pères de famille qui viennent de voir le pitoyable Pierre Rambla s'évanouir sur le cadavre atrocement mutilé de sa petite fille, des policiers sincèrement persuadés d'avoir en face d'eux le responsable de ce déferlement d'horreur et de malheur. La haine. A vingt ans, Christian ne l'a pas encore rencontrée, lui qui n'a jamais eu à affronter que des adjudants en colère. Et la vague sans cesse recommencée des exhortations à la raison, au bon sens : "Mais avouez donc ! On a toutes les preuves ! On a retrouvé dans ta voiture les empreintes de la gamine (ce n'est pas vrai)... Il y en avait partout ! Et des cheveux à elle ! Ton pantalon, c'est du sang, pas de la terre. Tu vas faire rigoler tout le monde, avec des taches de boue ! Du sang ! Le sang de la petite ! Six témoins.... Deux qui t'ont vu en train de l'embarquer... Plus les deux que tu as emboutis au carrefour.... Deux autres qui t'ont vu fuir dans les fourrés avec la petite... Ca fait six. Six témoins ! Tu ne pourras jamais t'en sortir. On n'a jamais eu une affaire aussi facile. Tiens, regarde les photos de la petite.... Regarde-les !"
Cela dure toute la nuit. Puis un bref entracte en attendant les séances de présentation aux témoins. Christian continue de nier, même si sa résistance s'effrite. On lui montre le pantalon bleu. Taches de sang. Il ne comprend pas. Que s'est-il passé ? Qu'a-t-il fait ? Six témoins...
Bien entendu, on s'abstient de l'informer que personne ne le reconnaît. Il gardera le souvenir confus d'adultes et d'enfants défilant devant lui sans dire un mot. Eprouvant remue-ménage. Et toujours la certitude proclamée de sa culpabilité - certitude oppressante, bouleversante, qui finit par entamer les résistances les plus assurées. Il aurait raison contre dix policiers, six témoins, les empreintes, les cheveux, les taches de sang ?
L'épuisement physique. Il est sur le gril depuis dix-neuf heures d'affilée.
L'assaut d'Aline Aubert emporte sa dernière défense. Impérieuse, sûre d'elle-même, elle fulmine son accusation : "Vous mentez !" Il éclate en sanglots et balbutie, dans sa stupeur de se découvrir assassin, qu'il n'est pourtant pas un salaud.
Demain, il surprendra son avocat en lui détachant les syllabes : "C'est obligatoirement moi ! C'est sûr ; il y a toutes les preuves, tous les témoins !"
Le 20 octobre 1974, quatre mois plus tard, Christian écrit à sa mère : "Au début, je me suis dit : c'est impossible. (Mais) dans ce trou de plusieurs heures, il pouvait bien y avoir la place pour ce drame, et puis ça collait et ils semblaient sûrs d'eux et de leurs "preuves" qu'ils me montraient ou me démontraient. Et puis j'ai fini par me dire :"probable", puis "possible", puis ensuite : "C'est moi." On me montre des photos : il y a des preuves, des témoins, etc., qu'ils disent. Donc, ce ne peut être que moi. C'est moi. J'y croyais." Et, le 3 janvier 1975, toujours dans une lettre à sa mère : "J'étais le bouc émissaire parfait, rarissime... Je n'aurais jamais dû croire que ce pût être moi."


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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 10 Déc - 22:13

Pour convaincre un suspect de la vanité de sa résistance, le meilleur argument des policiers est la démonstration sans cesse renouvelée de leur connaissance intime de l'affaire : "A quoi bon t'obstiner ? On sait tout !" Cela les conduit à dévoiler les dépositions déjà recueillies, à répéter inlassablement les faits révélés par les témoins, à décrire les décors, à convaincre enfin le suspect qu'ils ont reconstitué le tableau complet de l'affaire et qu'il n'y manque plus que sa signature. Si le suspect, quoique innocent, passe finalement des aveux, il dispose ainsi de tout le matériau nécessaire pour construire en collaboration avec les policiers un scénario satisfaisant et cohérent. Un bon moyen de tester l'authenticité des aveux consiste par conséquent à rechercher s'ils contiennent des éléments que les policiers ne pouvaient connaître lorsque le suspect a commencé de parler. Dans l'affirmative, l'authenticité est indéniable. Dans la négative, elle est peu vraisemblable.

Au procès, l'accusation prétendra que l'affirmative s'impose dans le cas de Ranucci : il aurait révélé des détails que lui seul pouvait connaître. Exemple : il a déclaré devant le juge d'instruction qu'il avait envoyé le petit Jean Rambla à la recherche d'un animal pour s'en débarrasser, car il avait choisi d'emmener sa soeur. Cet exemple est si peu probant que La Marseillaise du 5 juin,parue avant la découverte du cadavre de Marie-Dolorès, précisait déjà : "L'hypothèse d'un enlèvement commis par un déséquilibré ou un sadique semble prendre corps. Ainsi l'on note que le subterfuge utilisé par le ravisseur envoyant le petit garçon à la recherche d'un "chien noir", afin de n'enlever que la petite fille seule, est très inquiétant et pourrait confirmer cette hypothèse."
Il était en effet évident que si le ravisseur avait expédié le frère à la recherche d'un animal perdu, c'était pour rester seul avec la soeur.
Que le lecteur veuille bien reprendre les aveux de Christian (et ce faisant, il recevra de nouveau, avec la force d'un coup de poing, la terrible certitude subjective de la culpabilité...), qui'l relise avec attention le texte de l'inspecteur Porte ; il ne trouvera pas un seul élément qui n'était déjà à la connaissance des policiers grâce aux témoignages Rambla, Spinelli, Martinez, Alain et Aline Aubert, Rahou et Guazzone. Toute la nouveauté réside dans l'habillage à la première personne, générateur d'une implacable force de conviction. Ce qui frappe, au contraire, c'est à quel point ces aveux s'appuient sur les dépositions déjà enregistrées. Le récit du crime, certes, est inédit. Mais on savait les coups de couteau, les branches d'épineux pour dissimuler le cadavre ; il n'était pas difficile d'imaginer les gestes.
Si ! Un élément nouveau : cet arrêt au bord de la route, le temps de fumer une cigarette, entre Marseille et le croisement de La Pomme. Il était imposé par l'horaire. Les policiers savaient que Marie-Dolorès avait été enlevée vers onze heures et que l'accident avait eu lieu à midi un quart. Or, le trajet n'est que de vingt kilomètres. Il fallait meubler cet intervalle d'une heure un quart.
Une heure un quart. Ils ont bavardé, le ravisseur et l'enfant, durant cet assez long voyage. Marie-Dolorès a huit ans. Les enfants de cet âge sont peu portés au maniement des idées générales. Ils disent que Vincent a fait ceci - et tout le monde est censé savoir qui est Vincent -, que Jean n'a pas fait cela. Ils parlent de l'école, de l'institutrice, des dernières vacances ou des prochaines, de telle amie avec qui on est un peu brouillé. Que Christian Ranucci rapporte un seul détail de cette longue conversation, et nous croyons à l'authenticité de ses aveux ; ce qu'il livrerait là, lui seul pouvait le connaître. Le lecteur cherchera en vain ce détail. N'importe quel policier de peu d'expérience sait pourtant qu'il doit "nourrir" les aveux pour les rendre incontestables. L'inspecteur divisionnaire Porte, qui a trente et un ans de métier derrière lui, l'aurait-il ignoré, ou bien le vide lamentable qui caractérise cette partie de son texte s'explique-t-il par le fait qu'il ne pouvait pas en l'occurrence s'appuyer sur une déposition extérieure ?
Un mot sur le fameux plan, dessiné par Christian et censé représenter le lieu de l'enlèvement. La cité Sainte-Agnès est bâtie au milieu d'étendues désolantes de ciment et de béton mais à l'endroit précis où jouaient Marie-Dolorès et Jean Rambla se dresse un grand et merveilleux platane que sa solitude fait encore plus remarquable : on ne voit que lui.
Le commissaire Alessandra nous dira : "Dans ses aveux et sur le plan, il a mentionné la présence d'un platane. Et il y a effectivement un platane à cet endroit-là. Ca, c'est le signe qui ne trompe pas."
La remarque est amusante car Christian n'a justement jamais parlé du platane et ne l'a pas dessiné Le procès-verbal lui fait dire : "Je ne me souviens pas exactement de l'endroit, je peux cependant vous dire que cette rue était assez étroite et qu'elle n'étais pas bordée d'arbres." Il n'a pas vu le grand platane épanoui dans la plénitude de juin. Comment M. Alessandra peut-il se tromper à ce point ? Il est victime d'un phénomène mnémonique classique. La mémoire, elle aussi, obéit à la logique. Celle du commissaire, confrontée à l'existence du platane, l'a purement et simplement intégrée aux aveux et au plan parce que, logiquement, Christian aurait dû en effet mentionner la présence de l'arbre unique et remarquable.
Un plan ? Un gribouillis sans signification. Nous avons procédé à une expérience que nous livrons à titre indicatif. Le mardi 13 septembre 1977, nous nous sommes installés avec, à la main, le décalque du plan dressé par Christian. Nous avions tracé une croix à l'emplacement de l'enlèvement - cet emplacement où nous étions. Pendant une heure, nous avons abordé les passants - pour la plupart, des ménagères allant à leurs courses - en leur tenant à peu ce discours : "Excusez-moi, on m'a fixé rendez-vous dans le quartier en me donnant ce plan, mais je ne vois pas bien où je dois aller ; pouvez-vous m'aider ?" Sur les treize personnes ayant accepté d'engager le dialogue et d'examiner le plan, pas une seule ne nous a dit : "Mais voyons, vous êtes précisément à l'endroit indiqué par la croix !" Toutes nous ont dit en substance : "Mon pauvre Monsieur, ce n'est un plan, ça c'est rien du tout. Comment voulez-vous qu'on s'y reconnaisse ?...

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Martine

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Lun 11 Déc - 7:28

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 11 Déc - 19:39

"Vous avez avoué devant les policiers, Ranucci !... Vous avez avoué devant le juge d'instruction !... Vous avez avoué devant le psychiatre !..." Le morceau d'éloquence sera efficace. Il était impudent. Un simple rappel de l'horaire eût suffi à le démontrer.
Christian Ranucci craque à l'Evêché le 6 juin entre midi et une heure. Il a été arrêté la veille en fin d'après-midi et cela fait donc dix-neuf heures qu'il est soumis à la pression policière. L'inspecteur Porte lui fait signer sa déposition à cinq heures et demie. Aura-t-il le droit de souffler ? Point du tout. On le conduit sans désemparer dans le cabinet de Mlle Di Marino, qui l'interroge aussitôt et fait enregistrer par son greffier "les aveux devant le juge d'instruction". L'inculpé est écroué aux Baumettes vers huit heures du soir. Cela fait vingt-six heures d'affilée qu'il est sur la sellette. L'incarcération se déroule dans un climat de haine et de peur : insultes des autres détenus, mesures de sécurité exceptionnelles. Un traumatisme de plus. On peut imaginer ce qu'est cette première nuit en prison. En tout cas, elle est courte. Mais une journée de calme s'ouvre-t-elle devant Christian, qui pourrait enfin retrouver ses esprits ? Ce serait mal connaître Mlle Di Marino. Elle le fait extraire des Baumettes dès le matin du 7 et enregistre une nouvelle giclée d'aveux. Est-ce enfin le terme de cette course ahurissante ? Absolument pas. Christian est à peine de retour dans sa prison qu'il voit arriver, coudes au corps, le docteur Fiorentini : ce seront "les aveux devant le psychiatre".
Aveux devant la police : après-midi du 6 juin. Aveux devant le juge d'instruction : après-midi du 6 juin et matinée du 7. Aveux devant le psychiatre : après-midi du 7 juin.
Cela s'appelle battre le fer pendant qui'l est chaud. Lorsque le psychiatre quitte Christian, celui-ci est donc plongé depuis quarante-huit heures dans un tourbillon démentiel tout juste interrompu par sa première nuit en cellule - nuit traversée de cris haineux et de menaces de mort. C'est dire que ses triples aveux ne furent pas le fait d'un homme reconnaissant posément, à intervalles raisonnables, sa culpabilité. Bien au contraire, on a gravé implacablement sur la cire molle de ses esprits en déroute le texte trois fois répété des aveux obtenus par l'inspecteur Porte. Aussi bien maître Le Forsonney a-t-il vu le vendredi 7 à midi, dans les geôles du palais de justice, un Ranucci "halluciné". Dès le 11, Christian dira à Myriam Colder ne pas se souvenir des circonstances du crime qu'on lui a fait avouer, mais il lui faudra des semaines pour s'en libérer complètement et évacuer cette mémoire factice qu'on a greffée sur son amnésie.
Détail qui témoigne du niveau de civilisation juridique d'une nation : tout cela a été fait hors la présence de tout avocat. On a pris de vitesse les défenseurs. Le juge d'instruction franchissait déjà la ligne d'arrivée qu'ils n'étaient pas encore sur celle du départ ! Admirable vélocité. Et l'on se plaint des lenteurs de la justice... Sans doute les règles ont-elles été respectées. L'inspecteur Porte à notifié, au début des aveux, les termes de l'article 105 du code de procédure pénale selon lesquels Christian pouvait ne faire aucune déclaration supplémentaire et demander à être conduit immédiatement devant le juge d'instruction. Mlle Di Marino, aussitôt après l'avoir inculpé, lui a précisé qu'il était libre de ne rien dire tant qu'il n'aurait pas de défenseur. Ces garde-fous édifiés par un législateur justement prudent sont bien superflus pour les malfaiteurs professionnels et les criminels endurcis : ils connaissent leurs droits et n'ont pas besoin qu'on les leur rappelle. L'intention du législateur est de protéger les justiciables emportés par un courant impétueux vers les chutes de l'erreur judiciaire ; c'est pourquoi il a arrimé dans le torrent des bouées de sécurité auxquelles se raccrocher. Mais un homme déjà submergé est incapable de les saisir. Un innocent perturbé au point de passer des aveux insensés n'est pas en situation psychique d'utiliser les garanties offertes par la loi. Il faudrait, d'évidence, les lui imposer au lieu de se borner à les lui proposer.

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 11 Déc - 21:56

A quoi bon disserter plus longtemps sur les aveux puisque leur inexactitude est attestée par le commissaire Alessandra en personne ? Son adjoint, Jules Porte, a fait dire à Christian qu'il avait passé la nuit précédant l'enlèvement à Salernes, garé dans un chemin creux. En vérité, il était à Marseille, où il renversait en fin d'après-midi un chien égaré sur la chaussée. Ultime mensonge d'un assassin contrait de capituler ? On n'en aperçoit pas l'intérêt. En quoi cela changeait-il le sort ultérieur de Ranucci ? La meilleure preuve qu'il n'a pas délibérément glissé dans les aveux sincères un élément mensonger - paille introduite dans la poutre afin de la rendre fragile - c'est qu'il n'a jamais argué par la suite du chien écrasé pour démontrer sa présence à Marseille et l'inexactitude des aveux.
Ses avocats eux-mêmes affichaient pourtant leur scepticisme quant à la réalité de la nuit à Marseille.
Christian, pour les convaincre, n'avait qu'à faire état de l'accident. Il y avait eu constat, échange d'identités, et l'on pouvait donc facilement retrouver le propriétaire du chien. Au procès, l'allégation de l'accusé suscitera un sceptticisme encore plus vif de la part du président Antona et fera finalement sombrer le peu de crédit que conservait encore Ranucci. Pressé de questions, sommé d'expliquer pourquoi les policiers "voulaient à toute force le faire dormi à Salernes" au lieu de noter q'uil avait passé la nuit à courir les bars de Marseille, Christian ne lancera pas à la cour la révélation de l'accident avec le chien, qui eût assurément fait sensation. Ainsi son emploi du temps la veille de l'enlèvement a-t-il contribué à sa perte au lieu de renforcer sa position ; on ne peut souhaiter meilleure démonstration de son honnêteté.
Dans sa lettre du 20 octobre 1974, après avoir expliqué à sa mère le mécanisme de ses aveux ("Donc ce ne peut être que moi. C'est moi. J'y croyais."), il poursuit : "Une fois la culpabilité établie, deuxième stade : "Qu'avez-vous fait pendant le week-end ? Etc." Et là, seconde erreur de ma part, mais là ce n'était pas de ma faute, je croyais vraiment que c'était moi. Il me faut inventer et donner quelques détails du week-end, et aussi du "scénario" que la police me fournit (je regrette d'employer ce mot pour un drame si grave, mais il est étymologiquement exact : c'est celui qu'il me faut employer). Je les aide donc. Je ne pouvais bien sûr pas décrire mon emploi du temps exact, ne le connaissant pas. Où j'ai mangé ? Dans la voiture. Où j'ai dormi ? Dans la voiture. Etc. Il fallait que ça colle avec le reste. A la fin, j'ai cru ce que je disais."
On sait, grâce au commissaire Alessandra, qu'il en fut bien ainsi. Nous en avions eu le pressentiment en lisant dans le rapport psychiatrique une réponse de Christian Ranucci. Interrogé sur son emploi du temps avant le rapt, il avait répondu "assez étonnamment" selon les experts eux-mêmes, en évoquant "la version officielle" et en affirmant qui'l n'avait point dormi à Salernes.Les psychiatres, surpris, avaient alors cru bon de lui signifier ; "Nous ne vous demandons pas de répondre selon la version officielle mais bien en conformité avec ce qui s'est passé."
Il ne se souvenait plus de ce qui s'était passé et l'authenticité de son amnésie est démontrée par l'oubli d'un épisode essentiel à sa défense. Christian Ranucci est mort sans avoir été capable de se remémorer l'accident avec le chien. Quand un homme apporte la preuve de sa sincérité et de l'authenticité d'un état amnésique en posant sa tête sur l'échafaud, on peut le croire.
La Sûreté urbaine, avertie par le propriétaire du chien avant le procès d'Aix, s'est comportée comme dans une affaire de vol de poulailler : on ne dérange pas le procureur de la République pour des vétilles.
Mais il s'agissait d'un crime de sang où l'accusé risquait sa tête, et la Sûreté le savait. Elle savait aussi que la révélation de l'époisode du chien écrasé infligerait une irréparable fêlure à la pureté cristalline des aveux, car la certitude de leur fausseté sur tout ce qui a précédé le crime les frappe d'une suspicion majeure quant au crime lui-même. La Sûreté urbaine a choisi de faire le mort. Elle a eu raison. Avec un pareil levier, un avocat de la force de Paul Lombard eût fait basculer dans le néant tout le bloc des aveux.
Le couteau.
Deux souvenirs fichés dans la mémoire des journalistes qui ont suivi l'affaire Ranucci : deux phrases clef pour exprimer, à plusieurs années de distance, leur sentiment sur cette affaire. C'est d'abord : "Ce pauvre type qui sortait pour la première fois des jupons de sa mère" ; c'est ensuite ; "La culpabilité ne faisait aucun doute ; il avait indiqué lui même où il avait caché l'arme du crime." La preuve décisive, imparable.
C'est un bien curieuse histoire.
Au procès,la défense a eu raison de s'étonner de l'extraordinaire apathie du commissaire Alessandra. Son suspect lui avoue avoir caché l'arme du crime à l'entrée de la champignonnière et il ne le fourre pas aussitôt dans une voiture avec le juge d'instruction, pour lui faire désigner solennellement, en présence de témoins peu récusables, l'endroit où est enfoui le couteau ? N'importe quel polilcier eût agi ainsi ! Aucune raison ne l'aurait fait renoncer à une démarche éliminant par avance toute contestation ! Et quelle raison, d'ailleurs, à l'appui du choix inverse ? L'ordre public ? La crainte d'une émotion populaire ? On n'allait pas à la cité Sainte-Agnès mais dans une champignonnière perdue dans la campagne et où nul attroupent vindicatif ne risquait de se former. Mlle Di Marino, qui craignait si fort le coup de fusil d'un justicier lors de la reconstitution, n'arrêtera pas son "cabinet d'instruction roulant" à la cité Sainte-Agnès mais n'hésitera pas, pour sa part, à faire le voyage de la champignonnière et à mettre pied à terre.
Après tous les déboires de la matinée, après des aveux sonores et creux obtenus à l'arraché, la découverte de l'arme du crime par le criminel en personne n'était certes pas un luxe.Le commissaire Alessandra ne semble pas en avoir aperçu l'intérêt puisqu'il s'est déchargé sur la gendarmerie de la recherche du couteau comme d'une besogne secondaire.
Ce qui suit est extravagant. On alerte le capitaine Gras dans le courant de l'après-midi. Prévenu qui'l aura bientôt à chercher un couteau, il emprunte quelques modèles chez un coutelier d'Aubagne pour régler son appareil de détection électromagnétique. Pourquoi ne pas lui avoir défini immédiatement le champ de ses investigations ? C'est seulement à cinq heures et demie qu'on le met en chasse. La rédaction des aveux est terminée depuis une demi-heure mais elle avait commencé à deux heures de l'après-midi... Ranucci, selon le procès-verbal, a dit avoir enfoncé le couteau sur le chemin d'accès à la champignonnière, à "une espèce de place om est étalée de la tourbe".
C'est en fait un tas de fumier mais le doute n'est guère possible car le chemin est bordé de buissons sur tout le reste du trajet.
Les recherches vont durer une heure cinquante-cinq. Presque deux heures pour découvrir le couteau dans un tas de fumier et avec une "poêle à frire" exactement réglée. Le récit du capitaine Gras fait comprendre ce long délai : "On a commencé par chercher dans les bois tout, autour. Là, c'était facile parce qu'il n'y avait en terre aucun objet métallique. On a remonté tout le long du chemin et on a fini par le tas de fumier. Là, il y avait toutes sortes de saloperies en métal, notamment des boîtes de conserve..." A la bonne heure ! Mais pourquoi n'avoir pas commencé par le tas de fumier? Pourquoi avoir perdu tant de temps dans les bois ? On le comprend d'autant moins que les gendarmes sont en liaison par radiotéléphone avec l'Evêché. M. Guazzone, spectateur passionné, suit attentivement le dialogue : "Alors, où il est exactement, ce couteau ?" - "Cherchez par ici, cherchez par là..." Une heure cinquante-cinq !

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mar 12 Déc - 0:20

Détail tout à fait surprenant : le 6 juin à cinq heures et demie de l'après-midi, c'est-à-dire à l'heure exacte où commencent les recherches, l'inspecteur Porte mentionne par procès-verbal la réception d'un "couteau à cran d'arrêt de marque Virginia-Inox, à ouverture automatique, manche nacre", saisi par la brigade de gendarmerie de Gréasque le 5 juin, c'est-à-dire la veille ! Et la photo du couteau versée au dossier de la cour mentionnera effectivement qu'il a été saisi par procès-verbal du 5 juin 1974 !On avouera que la découverte de l'arme, présentée par l'accusation comme une preuve irréfutable, est enveloppée d'une ombre étrange et pour tout dire inquiétante...
Décisive, cette découverte ? Est-ce bien sûr ? Nous savons que le couteau appartenait à Christian puisqu'il l'a dit à ses avocats et nous jugeons plausible qu'il l'ait en effet enfoncé d'un coup de talon dans la couche de fumier durci. Ne l'a-t-il pas reconnu devant Mlle Di Marino à la toute fin de l'instruction, le 27 décembre 1974, alors qu'il niait depuis plusieurs mois sa culpabilité , "Je reconnais par contre que c'est bien moi qui ai indiqué aux enquêteurs à quel endroit était le couteau m'appartenant et que vous m'avez montré lorsqu'il a été retrouvé." Il y a chez ce garçon intelligent une candeur ahurissante qui ressemble fort à de la franchise. On l'a vu balancer avec objectivité entre sa "probable culpabilité" et sa "probable innocence". Ses défenseurs et sa mère le supplient pendant des semaines de dire s'il n'a pas aperçu un rôdeur sur la route, après son accident - un rôdeur vêtu peut-être d'un pull-over rouge : il se refuse à l'affabulation. A la fin de l'instruction, il reconnaît encore avoir indiqué où était le couteau. Et à quelques jours du procès, il déclare toujours à maître Le Forsonney que ce couteau était à lui. Ce n'est qu'à Aix, dans le box, qu'il bascule dans le mensonge de la foule, entendu les cris de mort, compris dès les premières minutes de son interrogatoire qu'on l'avait piégé et que personne ne le croirait - que personne ne pouvait le croire, le dossier étant ce qu'il était.
Il faut revenir à l'homme au pull-over rouge.
C'est quitter le domaine de l'hypothèse, qu'elle soit d'innocence ou de culpabilité, et retrouver les faits têtus.
Un satyre au pull-over rouge a opéré dans les cités marseillaises les jours précédant l'enlèvement. Il circule en Simca 1100. Son vêtement, reconnu au procès par les témoins, a été retrouvé dans la galerie de la champignonnière où s'était enlisée la voiture de Ranucci. Son propriétaire serait donc venu dans la galerie.
L'homme était également sur les lieux du crime.
Il est bien malheureux que la preuve en ait échappé à Paul Lombard. Il a des excuses ; cette perle est enfouie dans la gangue épaisse du rapport de gendarmerie. Il s'agit encore une fois d'un chien. C'est le troisième de cette histoire, et leur rôle à tous trois était en somme de saint-bernard secourables. Le premier, noir de poil et prétendument égaré, établissait un lien direct entre l'homme au pull-over rouge et le ravisseur de Marie-Dolorès ; on a fait en sorte que les jurés n'y croient pas. Le second, que Christian avait renversé à Marseille, établissait la fausseté au moins partielle des aveux ; on a caché son existence. Le troisième est le chien policier de la compagnie de gendarmerie d'Arles ; personne n'a vu son importance.
On découvre le pull-over à trois heures vingt. Le chien policier arrive d'Arles vingt minutes plus tard. "Une belle bête", constate M. Guazzone. On lui fait flairer le vêtement et on le met en piste à quatre heures moins vingt. L'animal remonte le sentier menant à la route nationale, emprunte cette route et arrive à la hauteur du lieu du crime. Il est quatre heures vingt.Son arrivée passe totalement inaperçue car on a retrouvé vingt-cinq minutes plus tôt , le cadavre de Marie-Dolorès. Les gendarmes n'en constatent pas moins que le chien, après avoir couvert en quarante minutes un trajet d'un kilomètre deux cents, "arrive à la hauteur du lieu où a été découvert le cadavre qu'il dépasse de trente mètres, et s'arrête. Ramené à la hauteur du lieu de la découverte, il s'immobilise en ce lieu et ne reprend plus la piste."
Cela signifie que l'homme au pull-over rouge a parcouru le trajet menant de la galerie au lieu du crime. L'a-t-il ait à pied ou en voiture ? Le 28 octobre 1977, nous avons interrogé l'officier commandant l'école de Gramat, où sont dressés tous les chiens policiers de la gendarmerie française. Voici la sténographie de la conversation :
"Un chien peut-il suivre la piste d'une voiture, même sur une distance assez courte, un kilomètre par exemple ?
- C'est rigoureusement impossible. Figurez-vous, cher monsieur, que tous les gangsters de France et de Navarre le savent : dès qui'ls ont réembarqué dans leur voiture, ils sont tranquilles.
- Voici le problème. On trouve quelque part un vêtement suspect et on le donne à flairer à un chien. Le chien prend la piste et mène à un endroit où se trouve un cadavre. Il n'est donc pas possible que le possesseur du vêtement ait fait ce chemin en voiture ?
- Je viens de vous le dire ; c'est rigoureusement impossible. Il est même impossible à un chien policier de suivre la piste d'un homme à moto ou à cyclomoteur. Pour une raison évidente, très simple ; les gaz d'échappement submergent les effluves et brouillent tout. Dans le cas que vous me posez, l'homme n'a pu aller qu'à pied."
L'homme au pull-over rouge est donc allé à pied de la galerie de la champignonnière au lieu du crime. Plus précisément, il a dépassé ce lieu de trente mètres, puisque le chien a suivi sa piste jusque-là. Après, sa trace se perd. C'est bien évidemment qu'il est monté dans une voiture garée à trente mètres au-delà du buisson tragique.
Tels sont les faits.
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