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 LE PULL-OVER RUOGE

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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 22 Oct - 22:19

Jean-François Le Forsonney est plus que perplexe. "Je n'y comprenais rien, nous dira-t-il. Quand le juge relisait les aveux passés devant la police et confirmés dans son cabinet, Christian Ranucci restait absent, comme si tout ça ne le concernait absolument pas. Il ne neiait pas, remarquez bien - je dirais qu'il ne niait même pas. Les détails les plus horribles, "je l'ai frappée à coups de couteau" etc., il les écoutait sans protester, sans protester, sans broncher, comme si on parlait d'un crime commis par un autre. Je dirais que tout ce qui relevait du domaine de l'affectif, du subjectif, il l'acceptait : "J'ai tué, je suis un assassin, je suis un monstre " etc. Par contre, il discutait avec une énergie incoyable tout ce qui relevait du rationnel, de l'objectif. Il nous afait une démonstration en règle pour expliquer qu'il n'avait pas pu brûler le"stop" à grande vitesse. Ca se tenait, remarquez bien, car la route de Marseille se termine à La Pomme, qui n'est pas un vrai carredour à quatre voies. En arrivant de Marseille, vous avez en face le mur d'une propriété et vous devez donc tourner à droite ou à gauche, ce qui implique un ralentissement pour ne pas aller se flanquer dans le mur. Mais on est resté là-dessus un temps fou, il était passionné, et moi, je me disais : "Ce type est complètement à côté de ses pompes." Il me semble qu'à sa place, et compte tenu de ce qu'il m'avait dit dans les deôles, j'aurais eu une attitude exactement inverse. J'aurais nié ou discuté ce qui était fondamental, et laissé tomber ce qui n'offrait strictement aucun intérêt. J'aurais dit : "Ecoutez, je ne sais pas à quelle vitesse j'ai abordé le "stop" mais ce qui compte, c'est que je n'ai aucun souvenir d'avoir assassiné une enfant. En tout cas, et même dans l'hypothèse où il se savait coupable, il aurait dû comprendre que tout le monde se foutait de savoir s'il avait ou non commis une infraction au code de la route. Même chose pour la galerie de la champignonnière. S'il avait tué la petite - et il ne le niait pas - quel intérêt de se battre comme un acharné pour établir que sa voiture s'était arrêtée à dix-sept mètres de l'entrée, et non à trente-deux ?... On avait l'impression que le meurtre d'une enfant ne l'atteignait pas mais qu'il se jugeait déshonoré si on le croyait capable de brûler un "stop". Remarquez que le juge, de son côté, s'excitait considérablement sur ces points dont l'intérêt ne m'apparaissait pas évident. On avait l'impression que pour Mlle Di Marino, il était essentiel de démontrer que Ranucci n'était pas sur le chemin de Marseille, et aussi que c'était tout à fait volontairement qu'il était allé se fourrer dans la galerie. On a beaucoup plus parlé de cette histoire de galerie et de frein à main que du crime lui-même.
"C'était hallucinant, véritablement hallucinant... Même les aveux, vous savez, je n'ai jamais entendu d'aveux dans le snes d'un récit cohérent, avec un début et une fin. Car il ne parle pas, Ranucci, dès qu'on sort des détails accessoires ; il se contente de dire : "Oui... oui... oui" Le juge lui posait des questions et il répondait - quand il répondait - par des monosyllabes ou des hochements de tête. Ensuite, le juge dictait à son greffier des phrases bien construites dont l'ensemble formait évidemment un récit cohérent. Attention ! Je ne suis pas en train d'insinuer qu'on lui a fabriqué des déclarations ! Je dis simplement qu'on a toujours suivi le canevas des premiers aveux, que le juge demandait : "Vous avez bien fait ceci, cela ?" et qu'un inculpé prostré se bornait à répondre : "Oui, oui." Mais je vous assure que le texte dicté par le juge au greffier prend, du simple fait qu'il est construite, une force de conviction qu'on n'éprouvait pas du tout en écoutant Ranucci lâcher ses acquiescements avec l'air de quelqu'un que tout ça ne concerne absolument pas."
Maître Le Forsonney soulève ici un problème bien connu de tous les praticiens et auqeul il n'est pas, en vérité, de solution satisfaisante. On pourrait bien sûr enregistrer sur bande magnétique la totalité des déclarations de l'inculpé, puis les faire dactylographier et signer pour autentification. Ce serait la certitude d'avoir un compte rendu rigoureusement fidèle, jusque dans les hésitations et approximations, des propos tenus devant le juge d'instruction. Pratiquement, on aboutirait ainsi à des dossiers fleuves, inassimilables par les juges et les jurés avec le risque de noyer l'essentiel dans le superflu. Aussi bien la formule adoptée au stade de l'instruction comme à celui de l'enquête policière consiste-t-elle à faire résumer par celui qui interroge les propos de celui qui est interrogé, quitte à citer mot pour mot les phrases vraiment cruciales.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 23 Oct - 20:52

Sans parler des cas de distorsion patente, tel M. Spinelli, carrossier-garagiste à qui l'on fait dire en somme qu'il ne s'y connaît pas trop en matière de carrosserie, il faut bien voir que ce système n'est pas satisfaisant puisqu'il consiste à faire parler un homme avec les mots d'un autre. Nous avons ainsi connu un juge d'instruction amoureux du beau langage qui faisait user de l'imparfait du subjonctif tous ses inculpés, fussent-ils gitans analphabètes ou immigrés illettrés, de sorte que ceux-ci, interrogés à l'audience, ne comprenaient même pas le sens des propos qu'ils étaient censés avoir tenus devant lui : le président devait les leur traduire en français familier. De même encore, lorsque l'inspecteur divisionnaire Porte fait commencer les aveux de Christian Ranucci par la formule : "Je préfère libérer ma conscience" etc., il a recours à une figure de style très classique dans la circonstance, et qui n'est d'ailleurs pas inoffensive car les jurés ont naturellement tendance à penser qu'une formule aussi solennelle ne peut pas préluder à des fariboles. Chacun sait d'autre part qu'un garçon de vingt ans ne dira pas "la jeune fille" pour désigner une fillette de huit ans, qu'il n'emploiera jamais l'expression "attouchements impudiques" et qu'il ne jugera pas nécessaire de préciser de lui-même : "Vous me présentez un pull-over rouge qui a été saisi par les gendarmes de Gréasque". C'est Ranucci qui avoue mais c'est Porte qui dicte.
Le problème vient souvent de ce qu'il est impossible de transcrire sans rien y changer le langage parlé. Pierre Rambla nous a confié à propos de Ranucci : "Ce mec, s'il avait dit seulement : " J'ai fait la connerie", bon, qu'est-ce que vous voulez, on ne sait pas ce qui peut leur passer dans la tronche, d'accord, j'aurais pardonné." Micheline Deville, du Soir, a très certainement entendu la même phrase, mais elle l'a ainsi restituée à ses lecteurs : "Je jure que si l'assassin de mon enfant avait manifesté un repentir sincère, malgré ma douleur, je lui aurais pardonné." Et Micheline Deville a eu évidemment raison : "c'eût été trahir le malheureux père que de lui être mot pour mot fidèle. D'un homme qui avoue un crime effroyable, d'un père interrogé le jour de l'exécution du meurtrier de sa fille, on attend un certain langage qui ne saurait être celui des jours ordinaires.
La plupart des policiers et des juges d'instruction s'efforcent au moindre mal en faisant tenir au suspect ou à l'inculpé le langage le plus terne possible. Ils ébarbent son vocabulaire de ses originalités, excentricités, incongruités, et lui ôtent jusqu'à son naturel. Le résultat est une pâte incolore faite de mots passe-partout qui confond dans une même eutralité l'assassin et le voleur à la tire. Dans la vie courante, tout le monde dit "mon auto" ou "ma voiture", mais le lecteur aura déjà remarqué qu'un homme interrogé ne saurait parler que de son "véhicule", de même qu'il ne dira pas avoir vu "quelqu'un" mais un "individu". Mlle Di Marino porte le procédé à une sorte de perfection : enchaînant avec brio les clichés et le jargon juridico-administratif, elle fait tant et si bien qu'un lecteur non averti ne pourrait en aucun cas deviner que c'est un jeune Niçois de vingt ans qui est censé parler. Mais ce vocabulaire emprunté au double sens du terme n'est certes pas innocent. Mlle Di Marino fait ainsi dire à la suite par Christian : "... C'est avec cette voiture que j'ai causé un accident qui a immédiatement précédé le moment où j'ai égorgé la fillette. Je vins de résumer l'essentiel des faits, je consens maintenant à donner des détails supplémentaires." On ne peut, à la lecture, se défendre d'un sentiment d'exaspération indignée envers celui qui, après avoir "résumé l'essentiel des faits", dont l'égorgement d'une fillette, "consent" à donner des détails supplémentaires. La froideur des mots induit la froideur de celui est est censé les avoir prononcés, et à l'heure de la délibération du jury, la relecture de certaines phrases peut déclencher des réactions décisives. Mais le juré persuadé à juste titre que "le style, c'est l'homme" ne sait pas qu'en matière judiciaire, le style, c'est le policier ou le juge d'instruction.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 25 Oct - 2:19

Ces questions de vocabulaire ne sont encore rien auprès du problème fondamental évoqué par maître Le Forsonney : la reconstruction logique du discours tenu par l'inculpé. Ce discours peut être hésitant, incohérent, répétitif, allusif, contradictoire, réticent : il en sortira presque toujours un résumé affirmé, logique et bien armé, comme on dit du béton. Ce n'est pas affaire de malignité ou de mauvaise foi de la part du policier et du juge : il exercent leur fonction, qui consiste à extraire de leur interlocuteur des déclarations utilisables par les juridictions compétentes. Mais c'est courir le risque de s'écarter du vrai sans pour autant tomber dans le faux. Les silences, par exemple, disparaissent, et chacun sait que le silence précédant une réponse peut être plus éloquent et plus sincère que la réponse elle-même. Les hésitations et les rectifications sont presque toujours annulées. On admettra qu'un inculpé qui se borne à répondre "oui" aux questions, c'est n'est pas la même chose qu'un inculpé détaillant avec volubilité ses faits et gestes : par la vertu de la dictée du juge, on ne pourra pas les différencier à la lecture. Ainsi le tableau n'est-il pas à proprement parler inexact, mais il est sans perspective ni relief, sans demi-teintes ni zones d'ombre, de sorte qu'on admet la véracité de chaque élément sans être tout à fait convaincu de la vérité de l'ensemble. C'est en tout cas ce qu'éprouve maître Le Forsonney au sortir de cette première séance d'instruction.
Bien entendu, nul n'empêchait Ranucci de répondre "non".

Lieu privilégié de l'instruction, le cabinet du juge est aussi un quartier général d'où partent commissions rogatoires et ordonnances mettant en branle la machine judiciaire. Désignés par Mlle Di Marino, maints experts et policiers travaillent sur l'affaire Ranucci. Le professeur Ollivier et le docteur Vuillet, médecin légiste, rédigent leur rapport d'autopsie et s'apprêtent à examiner en laboratoire le pantalon taché de sang, le couteau à cran d'arrêt, les pierres et la branche sanglante ramassées à côté du petit cadavre, les deux cheveux trouvés dans la coupé Peugeot.
Le même docteur Vuillet, associé à une psychologue, Myriam Colder, est chargé d'un examen médico-psychologique de l'inculpé . Tous deux se rendent aux Baumettes le lendemain de la confrontation générale, c'est-à-dire le 11 juin. Le docteur Vuillet juge le détenu de bonne constitution et estime très satisfaisant son état général. Il ne trouve que sa myopie à inscrire au passif de ce bilan de santé. Mme Colder note après son entrevue : "Christian Ranucci est un jeune homme de vingt ans, inquiet, courtois dans ses rapports avec autrui, très soucieux de coopération et désireux, dit-il, d'être compris. Son vocabulaire est assez riche et précis ; le débit verbal saccadé, irrégulier, témoigne d'une angoisse latente. S'exprimant d'abondance, le sujet se livre pourtant très peu. Principalement en ce qui concerne les faits qui lui sont reprochés et dont il dit ne plus garder de souvenir ; il se considère comme physiquement responsable mais pas moralement car, dit-il, il n'a à aucun moment prémédité son acte. Il semble, àl'heure actuelle, refouler au maximum les souvenirs trop traumatisants pour l'équilibre de sa personnalité. Cet oubli paraît être le fait d'un réflexe auto-défensif inconscient et pas seulement un système de défense bien qu'il semble au premier abord suspect eu égard à des aptitudes intellectuelles homogènes, situées dans une bonne moyenne, et eu égard à des qualités de mémoire, de vigilance et de concentration de pensée."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 27 Oct - 1:17

Deux psychiatres, experts près les tribunaux, ont été également chargés par Mlle Di Marino d'examiner l'inculpé avec mission de répondre aux questions habituelles, notamment sur l'éventualité d'anomalies mentales. Le juge, conscient de l'importance de cette expertise, va d'ailleurs leur adjoindre le professeur Sutter, titulaire de la chaire de psychiatrie à la faculté de médecine de Marseille.
Autre expert, quoique officieux : la gérante du magasin niçois "Saxa-shop, à qui un policier va présenter la photographie des lanières saisies dans le coffre de la Peugeot. La dame de l'art conclut que "l'objet, composé de quatre lacets de cuir tressés, est de fabrication artisanale et que les fouets vendus par le magasin "Sexa-shop" sont plus perfectionnés et ne ressemblent en rien à celui-ci". A tout hasard, le policier exhibe une photo de Christian Ranucci. Elle ne reconnaît pas en lui un client, même occasionnel.
L'inculpé est au centre de cette vaste offensive juridico-policière. Il s'agit de dévoiler son passé, de mettre au jour les événements majeurs ou d'apparence minuscule qui l'ont déterminé, de rassembler enfin le maximum d'indications sur sa personnalité. Le système judiciaire français veut en effet qu'on juge un homme et non pas un crime. C'est une singularité par rapport à la plupart des pays étrangers, notamment anglo-saxons, dont les jurys se bornent à juger de l'innocence ou de la culpabilité sans tenir compte des éléments biographiques et psychologiques. Ainsi, devant les cours britanniques, il n'est même pas permis à l'accusation de faire état du casier judiciaire. Le jury n'a pas à savoir qu'un homme poursuivi par exemple pour agression à maint armée à déjà été condamné trois ou quatre fois pour la même infraction : c'est à l'accusation d'apporter les preuves de sa culpabilité dans le cas précis qui est soumis au jurés.
La vie de Christian Ranucci doit donc faire en principe l'objet de minutieuses investigations. Ses maître d'école et ses professeurs successifs seront recherchés et interrogés, et aussi ses amis d'enfance, ses camarades de régiment, ses éventuelles maîtresses, les voisins des logements qu'il a habités - objectif en l'occurrence trop vaste pour être totalement atteint -, ses employeurs et ses compagnons de travail. Un auxiliaire de justice portant le titre d'"enquêteur de personnalité" a été désigné par le juge pour établir une synthèse de tous les renseignements recueillis.
De ses vingt ans d'existence, la mère est naturellement le témoin privilégié ; aussi sera-t-elle mise largement à contribution au cours des semaines à venir, recevant tour à tour policiers et gendarmes. Cela commence le 13 juin avec la visite de policiers niçois. Mme Mathon insiste sur le bon équilibre de Christian et sur la normalité de son comportement. Elle ajoute : "Mon fils aimait beaucoup les enfants sans distinction d'âge ni de sexe. Je ne l'ai jamais vu toutefois parler dans la rue à un enfant qu'il ne connaissait pas. Cependant, il était très gentil avec les enfants dont j'avais garde et dont les âges varient de dix-huit mois à huit ans. Il était très attentionné avec ces derniers qu'il considérait un peu comme des membres de la famille. A table, il les servait et les aidait même à découper leur nourriture. il avait des attentions tout à fait normales à leur égard. Je puis certifier qu'aucun des enfants dont j'ai la garde ne s'est plaint du comportement de mon fils ni à moi, ni à leurs parents. Bien au contraire, ils le réclamaient quand il n'était pas là."
Héloïse Mathon pourrait ici - mais l'idée ne lui en vient pas - faire état de l'extraordinaire attitude des parents dont elle garde les enfants. Alors que la presse régionale et nationale leur répète depuis huit jours que les petits on vécu durant des semaines au contact direct d'un pervers, d'un détraqué, d'un bourreau sadique, d'une bête humaine, ils continuent tous, sans aucune exception, de confier leurs enfants à Héloïse Mathon. C'est que les petits, interrogés comme bien l'on pense, n'ont pas imputé à Christian le moindre geste déplacé, la moindre attitude équivoque, dont la révélation eût naturellement conduit les parents à les retirer d'une maison où ils auraient eu de semblables souvenirs.
Interrogée sur les relations féminines de son fils, Mme Mathon répond que Christian avait cessé, avec le temps, de lui faire confidence de sa vie intime. "Je ne lui connais aucune relation féminine sérieuse", déclare-t-elle, ajoutant cependant qu'il sortait avec deux jeunes filles, Monique et Patricia.
Enfin, elle remet spontanément aux policiers une caissette qui a échappé à la perquisition du 6 juin et dont elle croit devoir signaler l'existence. Elle contient des aiguilles pour piqûres intraveineuses et diverses ampoules aux étiquettes inquiétantes (sulfte de strychnine et d'atropine, adrenoxul, amide nicotinique, acide formique, etc.) La caissette appartient à Christian, qui ne suivait pourtant aucun traitement médical et que sa mère n'a jamais vu prendre un remède quelconque depuis très longtemps. Elle ignore l'origine des médicaments et l'usage que comptait en faire son fils. Les policiers saisissent la caissette.

Le lendemain, le 14 juin, Le Méridional annonce en première page une nouvelle sensationnelle qui fait reflamber d'un seul coup l'émotion populaire. Le meurtrier de Marie-Dolorès va-t-il rejoindre les Landru et le Petiot dans la lugubre galerie des géants du crime ? Toujours est-il que le journal révèle que l'enquête rebondit en Allemagne, où Ranucci a fait son service militaire. Mlle Di Marino a délivré une commission rogatoire internationale ; l'inspecteur divisionnaire Porte est parti avec un adjoint pour la ville de Trèves, où des disparitions de fillettes ont été signalées à l'époque où Ranucci était soldat dans une caserne proche. Le rédacteur conclut : "L'opération menée à Trèves par la police de Marseille montre bien qu'elle ne croit ni à la crise subite de démence, ni à l'acte d'un criminel sous le coup de la peur."
Le Provençal du même jour donne lui aussi la nouvelle et précise que ce sont quatre enfants qui ont disparu dans la ville allemande où Christian Ranucci faisait son service.
Le lendemain, La Marseillaise publie un démenti formel du commissaire Alessandra et de l'inspecteur Porte. Ce dernier déclare : "Ces informations sont sans fondement. Je ne me suis jamais rendu en Allemagne. De plus, il n'y a pas eu à ma connaissance de commission rogatoire internationale. Enfin, j'entends parler pour la première fois de ces événements de Trèves." Le journal ajoute : "On peut se demander avec inquiétude quel est le but recherché dans la diffusion de ces informations sans fondement et les commentaires qui les accompagnent - une chose est certaine : la justice ne saurait y trouver son compte."
Ni Le Méridional ni Le Provençal ne publieront de rectificatif.
Le 17 juin, Héloïse Mathon pénètre dans le cabinet du juge d'instruction. Contrairement à tous les autres témoins passés et à venir, elle a été convoquée à neuf heures du matin, ce qui ne laisse pas d'être un peu incommode lorsqu'on habite à deux cents kilomètres et qu'on est dépourvu de tout moyen de locomotion personnel. L'accueil de Mlle Di Marino la glace. Elle lui trouve, à tort ou à raison, un visage fermé, un regard d'une hostilité absolue. Le juge met durement en cause l'éducation qu'elle a donnée à Christian : "Il faut être très sévère avec les jeunes, sinon, ils ne valent rien."
Elle répète ce qu'elle a déjà dit maintes fois : le départ de Christian le dimanche 2 juin après le déjeuner ; son refus de l'accompagner à cause de sa peur de la vitesse; le fait que c'était la première fois qu'il passait une nuit hors de la maison; son comportement normal sur tous les plans. "Je ne comprends absolument pas ce qui s'est passé, dit-elle, je ne peux expliquer son geste. Peut-être que l'accident, le fait qu'il a été poursuivi, ont crée dans son esprit une telle peur qu'il s'est affolé au point de ne plus savoir ce qu'il faisait." Elle dépose sur le bureau du juge le brouillon de la composition française rédigée par son fils pour l'examen du B.E.P.C, trois ans plus tôt. Le sujet en était la violence et Christian affirmait une répulsion profonde pour toutes les formes de violence, notamment la guerre.
L'audition dure moins d'une heure et se termine aussi froidement qu'elle avait commencé. Mais Héloïse Mathon n'en a cure. Elle a obtenu un permis de visite et va enfin revoir son enfant.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 27 Oct - 21:37

Mardi 18 juin 1974

"Maman chérie,

J'ai reçu hier après-midi tes deux lettres du 12 et du 14. Je les ai lues avec émotion. Par moments, j'ai senti que tu avais un sentiment de culpabilité concernant ce drame - je pense aux changements de domicile nombreux. Tu n'as aucune raison de penser à cela. Toute cette affaire était comme écrite, tout s'est dérouloé sans que ni toi ni moi n'y puisse rien. Il aurait suffi d'un clou sur la route, j'aurais crevé un pneu et le "stop", l'accident et ses conséquences n'auraient pas existé. Ne cherche pas à te reprocher quoi que ce soit. Où que je cherche, notre vie, mon éducation, tout absolument tout était parfait. C'est et je le pense. Il y a quelque chose qui importe beaucoup pour moi, c'est que tu gardes la santé et le moral : de mon côté, je te rassure : ma santé est normale et je garde le moral pour passer les épreuves. Sois tranquillisée sur mon état. Il doit être maintenant quatre ou cinq heures et avant de me décider à l'écrire cette lettre, j'attendais ta visite. Tu n'as pu venir à cause des difficultés pour avoir le permis de visite. Ce n'est pas grave. Je pense beaucoup à toi et tes deux dernières visites me permettent d'attendre. Sur tes deux lettres, tu me poses diverses questions. Je vais tâcher d'y répondre. Pour les papiers de la voiture, comme je te l'ai écrit déjà, il faut que tu t'adresses au juge d'instruction au Palais, Mlle Di Marino. Je t'adresse ci-joint l'autorisation de vente de la voiture.
"... C'est sur cette phrase que l'on est venu me chercher pour le parloir. De t'avoir vue, de t'avoir parlé, toi seule peut imaginer ce que ça m'a fait. C'est pour moi le meilleur remontant qui soit, une bouffée d'air frais ; même ma cellule me semble être moins morne.
"Si à l'occasion tu revois la famille M., rappelle-les à nos meilleurs souvenirs et ma sincère sympathie. Fais savoir aux amis eux voisins, qui ont manifesté tant de gentillesse à ton égard, que mes meilleurs pensées amicales et ma reconnaissance leur sont acquises.
"J'ai en tête un poème qui surgit parfois de ma mémoire depuis que j'ai lu quelque part voici quelques années. Je ne sais plus l'auteur, mais le voici à peu près :

"Amour d'une mère
Amour que nul n'oublie
Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiplie
Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier."

"Ton fils qui t'aime et qui t'embrasse bien fort.

Christian."


Mlle Di Marino saisit cette lettre "pour être jointe au dossier parce que faisant allusion aux faits". Le poème est de Victor Hugo.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 27 Oct - 22:03

Etreinte par le malaise qui saisit quiconque pénètre pour la première fois dans une prison, ahurie de se retrouver parmi une foule de visiteurs dont la majeure partie a depuis longtemps ses habitudes, suffoquée par la promiscuité du parloir où il faut hurler pour se faire entendre tant les conversations simultanées sont assourdissantes, déçue par la cloison transparente qui isole plus qu'elle n'aurait pensé le visiteur du détenu, Héloïse Mathon trouve son fils abattu, prostré, laconique. Il la rassure brièvement sur sa santé et lui pose des questions sur sa vie à Nice, sur l'attitude des voisins et des amis. "Il m'a fait surtout parler de moi mais à la fin, je l'ai interrogé à mon tour, je lui ai demandé ce qui s'était passé. Il m'a dit qu'à la police, on lui avait démontré qu'il était bien le coupable, qu'ils avaient toutes les preuves, tous les témoins, que six personnes l'avaient vu. Christian avait fini par le croire tellement ça paraissait évident. Même le juge d'instruction lui avait dit : "Votre cas, il est clair comme de l'eau de roche." Mais il ne se souvenait d'absolument rien et il ne pouvait pas croire qu'il avait fait une chose pareil. Il m'a dit en secouant la tête d'un air malheureux : "Je n'ai pas de chance. Dire qu'il a fallu "que je sois là !..." Mais on s'en sortira. Ce n'est pas possible autrement."
Elle le quitte en lui promettant de revenir le voir à la fin de la semaine. D'ailleurs, sa décision est prise : elle va mettre en vente l'appartement de Nice et chercher une location quelque part près de Marseille - peut-être à Toulon, où ils ont déjà habité. L'argent qu'elle tirera de l'appartement, et aussi de la voiture, lui permettra de pouvoir aux frais de la défense de Christian. Surtout, elle se rapprochera de son fils et ses visites en seront facilités.
Pour elle qui croyait avoir atteint le port, c'est le recommencement des errances.

Deux mois après qu'Héloïse Mathon eut conduit le petit Gilbert à l'Assistance publique du Var afin qu'il fût rendu à sa mère naturelle, les deux familles étaient réunies chez la mère adoptive pour fêter l'anniversaire du garçon. Ces étonnante retrouvailles, cet épilogue touchant d'un drame qui aurait pu être mutilant pour tous, et d'abord pour l'enfant, c'était le chef-d'oeuvre d'une femme témoignant de la plus belle intelligence qui soit - celle du coeur - et d'un amour porté jusqu'à l'abnégation.
La vraie mère de Gilbert avait de son côté su trouver les mots propres à adoucir la peine de celle qui l'avait remplacée durant neuf années. Elle lui avait écrit une lettre expliquant qu'elle avait été abandonnée avec ses enfants, puis qu'une très grave maladie l'avait fait hospitaliser pendant quatre ans à Berck et qu'une longue rééducation avait été ensuite nécessaire. L'Administration lui envoyait chaque mois ce bref bulletin : "Gilbert va bien." Elle remerciait Héloïse Mathon pour ce qu'elle avait fait et lui promettait de la laisser revoir l'enfant autant qu'elle le voudrait.
Ce fut une belle fête. Gilbert souffla ses bougies entre ses deux mères et Héloïse lui offrit le circuit de voitures de course qu'il désirait depuis longtemps. Christian était aux anges, ravi de retrouver ce frère aîné dont la soufaine disparition l'avait troublé et inquiété. Gilbert resterait de toute façon son parrain. Puis, tandis que les enfants jouaient, Héloïse ouvrit ses albums et montra les photographies de Gilbert accumulées depuis neuf ans. Elle en détacha une dizaine et les offrit à la mère pour qu'elle gardât ces témoignages sensibles de la petite enfance de son fils. On se sépara fort tard avec attendrissement et en se promettant une nouvelle rénuion à Noël.
Vingt ans après, les deux familles sont toujours unies par la même affection.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 29 Oct - 1:27

L'installation près de Toulon fut sans doute un dérivatif à ces grandes émotions. Héloïse et son mari avaient fait construire une villa sur un terrain situé à trois cents mètres de la mer. Un bassin avait été creusé dans le jardin planté d'amandiers : les deux garçons pourraient s'y baigner - car il était déjà entendu que Gilbert viendrait pour les vacances. Héloïse avait trouvé une place de serveuse dans un café de Toulon. Elle engagea pour s'occuper de Christian une jeune mère célibataire qui vint s'installer avec son fils, un bébé de quatre mois ; tous deux firent bientôt partie de la famille.
Mais le ménage n'allait pas. Jean Ranucci, solitaire et taciturne, traînait sa nostalgie de la vie de marin. Héloïse reportait toute son affection sur Christian. Etait-ce la conséquence de l'échec conjugal ou bien celui-ci résultait-il au contraire d'un attachement trop exclusif à l'enfant ? Les mères admirables ne font pas toujours les meilleures épouses.
Le couple se disloque. Ranucci trouve un emploi de chauffeur-routier international. L'asphalte n'est pas la mer mais on voit du pays. Il revient une fois par mois. La vie s'organise à merveille sans lui. Il revient de moins en moins. On décide de divorcer. Cela ne se passe pas dans la compréhension réciproque, comme avec le petit mari belge. Le père menace de prendre Christian et de l'emmener en Algérie, où les combats font rage. Des discussions aigres éclatent à propos du partage des biens. On décide de mettre la maison en vente ; Héloïse fait ses bagages et s'installe avec la jeune mère célibataire et les deux enfants dans une villa louée. L'angoisse de perdre son fils commence de la tenailler. Elle qualifie d'"enlèvement" un épisode apparemment bénin : un jour, Ranucci débarque à la villa, fait habiller Christian et l'emmène en voiture attendre sa mère à la sortie du travail. Héloïse y voit un avertissement non déguisé : son mari a voulu démontrer qu'il lui était facile de prendre l'enfant. Il demande d'ailleurs que la garde en soit confiée à sa soeur. Le tribunal le déboute, tout en lui accordant le classique droit de visite.
Un acquéreur se présente pour la maison. On se retrouve chez le notaire pour signer l'acte de vente. Climat tendu. Héloïse voit à son mari son visage des mauvais jours. Après la signature, il lui demande un entretien pour régler quelques détails d'ordre financier. Héloïse propose d'aller rejoindre dans un café proche le voisin et ami qui la conduite en voiture jusqu'à l'étude du notaire. Ils boivent tous les trois un jus de fruit. Puis Ranucci demande si l'ami pourrait aller chercher Christian, qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Héloïse accepte ; l'ami part. L'attente se prolonge. Jean Ranucci se lève pour faire quelques pas. Elle l'accompagne dans une papeterie où il achète une enveloppe pour ranger l'argent liquide qu'il vient de toucher. Ils sortent de la boutique. Et soudain, alors qu'ils passent devant une porte cochère, Ranucci pousse son ex-femme sous le porche, saisit un couteau à cran d'arrêt et lui porte sept à huit coups au visage. Elle est touchée à la tempe droite, aux joues, aux lèvres. Le sang gicle et l'aveugle. Pour parer les coups, elle empoigne la lame de la main gauche et se coupe net deux tendons. Ranucci se blesse lui-même à la main. Elle parvient à se dégager et appelle au secours. Les passants pétrifiés n'interviennent pas. Ranucci s'enfuit, pénètre dans le café où ils ont consommé et va cacher dans les toilettes une bouteille remplie de vitriol. Des policiers le cueillent à la sortie, brandissant toujours son couteau. Il est maîtrisé et emmené à l'hôpital. Une ambulance vient chercher Héloïse.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 29 Oct - 19:22

Mais avant qu'elle n'arrive, l'ami est de retour et Christian, son ours dans les bras, descend de la voiture et contemple cette femme hagarde au visage percé de coups et ruisselant de sang - sa mère. Il a quatre ans.
Héloïse, transportée dans une clinique, doit être opérée le lendemain matin. Malgré les calmants, elle ne parvient pas à trouver le sommeil et se ronge d'anxiété pour Christian, qu'elle imagine livré à tous les périls. N'y tenant plus, elle se rhabille, saute dans un taxi et rentre chez elle. C'est pour l'enfant une nouvelle vision de cauchemar : elle a la tête enveloppée de pansements, tel l'homme invisible dans les films d'épouvante. Elle le rassure comme elle peut, parle d'un accident d'auto, le couvre de baisers. L'enfant s'apaise. Mais elle dira de son mari : "Il n'avait laissé dans sa jeune mémoire, comme souvenir de père, que l'horreur et la peur."
Grâce à son glorieux passé militaire, Jean Ranucci n'écope que d'une condamnation légère.

Pendant quatorze ans, la fuite.
Elle se réfugie avec Christian en Belgique, dans sa première belle-famille, qui lui fait le plus tendre accueil et lui propose même une installation définitive. Mais quand ses blessures sont cicatrisées et qu'elle a retrouvé l'usage de sa main blessée, elle part pour Grenoble, où elle trouve un emploi de réceptionniste dans un hôtel. Christian va à l'école communale. Elle le sermonne chaque semaine : ne jamais accepter de partir avec quelqu'un qui lui offrirait un jouet ou un bonbon, ou qui prétendrait être envoyé par elle ; se méfier de tout inconnu ; se méfier surtout de son père, dont elle lui a montré des photos en lui demandant d'examiner attentivement ses traits pour être en mesure de le reconnaître ; si cet homme vient le prendre, il ne reverra plus jamais sa maman. Les maîtres d'école sont eux aussi alertés. Elle-même a brouillé ses traces et ne se fait plus écrire qu'en poste restante. Six mois passent. Elle commence de retrouver une relative quiétude mais reçoit soudain une lettre de l'avocat du père ; il demande Christian pour les vacances. Elle file dans la nuit, abandonnant logement et emploi, et fuit à Perpignan. Elle travaille dans un café. Christian ira dans un cours privé car elle suppose que le père a retrouvé sa trace en remontant les filières scolaires officielles. Après Perpignan et quelques étapes, Chambéry. Elle prend la gérance d'un bar. Mais voici que Christian approche ses huit ans et sa mère, partageant une croyance assez répandue mais inexacte, est persuadée qu'un père peut récupérer son fils quasi-automatiquement quand l'enfant atteint sa huitième année.
Où se perdre mieux qu'à Paris ?
Ils s'installent dans le quinzième arrondissement. Ici, une petite scène qui n'a d'autre intérêt que le coups de projecteur qu'elle donne sur Christian à cet âge. Héloïse a loué un logement proche d'un square car elle ne veut pas que son fils, habitué aux espaces provinciaux, se retrouve confiné entre quatre murs. Le lendemain de leur arrivée, elle lui fait visiter le square. Des garçons sont en train de jouer au ballon. Christian s'intègre immédiatement dans la partie et se fait accepter sans problème. Il y a dans la bande deux petits Algériens qui deviendront des amis, au point qu'il ira avec sa mère passer des vacances dans leur famille, près d'Alger.
Un jeudi, alors qu'il va retrouver ses compagnons au jardin public, il s'aperçoit qu'il est suivi par un homme. Il traverse la rue, accélère le pas. L'autre reste dans son sillage, puis le rattrape. Le commissariat de police de Saint-Lambert est là, tout proche. Christian s'y engouffre. L'homme s'enfuit à toutes jambes. Les gardiens de la paix ne remarquent même pas l'enfant, qui rentre chez lui et raconte l'aventure à sa mère sans effroi particulier.
Péripéties sentimentalo-commerciales. Héloïse travaille d'abord comme réceptionniste dans un hôtel voisin de son logement, puis elle gère un bar à Charenton et achète enfin à Vincennes, grâce à la part qui lui revient sur la vente de la villa de Toulon, un bar qu'elle envisage d'exploiter en association avec un ami - celui-là même qui était allé chercher Christian pendant la sanglante altercation avec Ranucci. Il voudrait bien l'épouser mais elle refuse pour plusieurs raisons, dont la principale est son manque de patience envers Christian, qu'il juge beaucoup trop gâté par sa mère. Faute de devenir son troisième mari, il restera son amant pendant plus de quinze ans. Comme Ranucci, il est d'origine italienne.
Gâté, Christian l'est assurément. C'est même, à considérer ce garçon qui a maintenant dix ans, la seule conséquence apparente d'une histoire familiale particulièrement tourmentée. Certes, il n'est pas un élève de premier ordre, et les maîtres incriminent les incessants changements d'école, mais ses résultats scolaires n'ont rien de catastrophique. Sans doute souffre-t-il aussi d'une énurésie dont les médecins ont dit à sa mère qu'elle était en général le fait d'enfants perturbés mais ils assurent qu'elle ne tardera pas à disparaître - et Christian cessera en effet bientôt de mouiller son lit. A part ces deux inconvénients, non négligeables mais point dramatiques et d'ailleurs assez communs, Christian ne présente aucune singularité propre à inquiéter sa mère, ses proches ou ses maîtres. Ouvert sans être expansif, il se fait des amis à chaque halte de la longue errance. Vigoureux, très développé pour son âge, il pratique le sport avec succès. Son goût pour l 'activité physique l'entraîne même à l'un de ses rares caprices (le caprice lui est difficile puisque sa mère prévient ses moindres désirs). Au beau milieu d'une année scolaire, il s'engoue d'une de ces institutions installées dans de séduisantes demeures provinciales où l'on dispense une éducation à l'anglaise avec force activité de plein air. Le directeur passe sur l'énurésie. Héloïse, le coeur serré, voit partir son fils avec son balluchon de pensionnaire. Une heure après son arrivée dans l'Yonne, elle téléphone pour demander des nouvelles. Le directeur la rassure : Christian s'est déjà fait des camarades et tape dans un ballon.Mais il se lasse assez vite et sa mère doit le reprendre alors qu'il lui reste un mois de scolarité à accomplir. Cet été-là, elle l'emmène en vacances en Italie : Rome et Naples par avion. Il a déjà eu son baptême de l'air à l'occasion du voyage en Algérie. Plus tard, ils iront aussi en Espagne ; Christian détestera la corrida.
L'affaire de Vincennes capote. L'ami n'est pas habile à tenir un bar ; Héloïse souffre des vertèbres et ne peut l'aider comme il faudrait. Elle revend le bar. L'Isère la tente ; les médecins lui disent que le climat montagnard calmerait ses rhumatismes. Elle se lance alors dans la grande entreprise de sa vie en décidant de créer un café-restaurant dans un local à vendre sur la route nationale 92, à Saint-Jean-de-Moirans, bourgade située à quelques kilomètres de Voiron. Son projet à long terme est de développer le fonds de commerce jusqu'à lui donner une valeur appréciable, puis de le mettre en gérance ou de le vendre, et d'aller s'installer sur la côte d'Azur, terre d'élection de Christian.
Les travaux sont menés à bien ; un personnel qualifié est engagé ; le café-restaurant, baptisé "Rio Bravo", ouvre ses portes. Christian est demi-pensionnaire à l'école des frères de Saint-Joseph à Voiron. Il fait sa première communion. Les photos, très édifiantes, montrent un beau garçon aux grands yeux marrons, à la bouche bien dessinée. Il porte une grande croix sur son aube blanche.
Ce premier été marque le vrai démarrage du "Rio Bravo" ; les touristes affluent sur la nationale 92. A la fin de la saison, Héloïse et son fils peuvent passer quelques jours de vacances en Corse. Sa prospérité nouvelle permet aussi à la mère de Christian de satisfaire à ses penchants altruistes. Elle envoie des dons à la Société protectrice des animaux, à l'Associaiton de soutien aux orphelins du Vietnam, puis elle parraine un enfant de cinq ans atteint de polyomyélite et soigné à Valence. Et, comme jadis à Toulon, c'est soudain l'impulsion surgie d'on ne sait quel tréfonds inconscient : pourquoi ne pas adopter un enfant ?
L'adoption est presque toujours le moyen de compléter une structure familiale où manque un élément essentiel ; c'est l'acte qui permet de refermer me cercle. Mais il ne semble pas que la famille ait jamais été ressentie par Héloïse Mathon comme une structure ; ses élans du coeur n'ont du reste pas cessé de lui faire franchir le cercle invisible que les moeurs et les coutumes tracent autour de chaque cellule familiale. Elle reste infiniment proche de cette Andréa qui, orpheline, avait été élevée avec sa mère. Gilbert et les siens font partie de la famille ; on se visite sans cesse. La jeune mère célibataire qu'elle avait employée à Toulon est devenue une amie aussi chère qu'une jeune soeur. Ainsi serait-il absolument trompeur d'imaginer la vie de cette femme et de Christian comme recluse, séparée, confinée, et de la résumer à un étouffant face à face entre la mère et le fils. Ils sont au contraire ouverts à tous vents, à tous êtes à tout va.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Dim 29 Oct - 20:33

L'organisation catholique Caritas cherche des familles françaises disposées à accueillir jusqu'à leur majorité des orphelins vietnamiens, Héloïse Mathon pose sa candidature, subit avec succès l'enquête habituelle, reçoit de Saigon plusieurs photographies d'enfants. Elle est émue par le visage mince et triste, à peine éclairé par un pauvre sourire, d'une fillette de onze ans dont toute la famille a été exterminée.
Christian, consulté, voit bien l'intérêt humain du projet, mais aussi ses difficultés : une petite fille venant de si loin et parlant à peine le français s'adaptera-t-elle à une nouvelle existence si différente de la sienne ? Mais il reconnaît qu'avec de la patience et beaucoup d'amour, on arrivera sans doute à rendre heureuse cette petite soeur inconnue. Une rude déception attend la mère et le fils. La fillette leur écrit une bien belle lettre de remerciement, mais elle annonce qu'elle préfère rester dans son pays, où elle soigne elle-même des bébés sans famille recueillis par les religieuses françaises. Elle s'appelait Marie-Ange.
Caritas propose bien des enfants en bas âge : Héloïse, dont la santé est chancelante, ne se sent pas la force d'assumer les soins permanents qu'impliquerait pareille adoption. Elle renonce à son projet et se contentera désormais de parrainer des enfants malades et délaissés.

Le 21 mars 1970, Christian est renversé par une voiture. Il roulait sur son vélomoteur caréné quand la conductrice d'une Dauphine, qui avait selon lui mis son clignotant droit, s'était soudain ravisée et rabattue sur la gauche. Christian, éjecté, est blessé à la tête et au dos. Une ambulance le transporte à l'hôpital. Les radios sont rassurantes ; pas de fracture du crâne et léger déplacement de l'omoplate. Le garçon est ramené chez lui après avoir été pansé. Le médecin prescrit une semaine de repos. Il se plaint de maux de tête et de vertiges.
La vitesse est sa passion. Avec quelques amis, il sillonne les routes de l'Isère, pousse son engin à son maximum, participe à des moto-cross improvisés au hasard des collines. Témérité excessive ou maladresse ; ses chutes ne se comptent plus. C'est désormais la hantise de sa mère, dont la fixation sur l'enlèvement tant redouté est ainsi relayée par une nouvelle angoisse. De ce fils aimé, elle nous dira que ses deux seuls défauts étaient son excessive passion pour la vitesse et une gourmandise effrénée axée surtout sur les desserts.
Ils sont une petite bande à courir ainsi les routes de campagne. On va pique-niquer à Tullins, se baigner Charovines, pêcher les écrevisses dans les torrents de montagne. Christian fait partie de l'équipe de foot-ball de son collège. Il joue au billard, pratique le judo et le tennis de table, passe à la piscine son brevet de sauveteur. On commence de se risquer en groupe dans les bals du samedi soir et l'on pousse parfois des pointes hardies dans les bars de Grenoble. Six mois par an, c'est la province ; le printemps venu, les touristes en transit vers le sud font une Babel du "Rio Bravo". Christian donne un coup demain au bar et questionne sans relâche les étrangers. Il rêve de lointains voyages.
Sa mère est lasse. La station debout à laquelle l'oblige du matin au soir son métier aggrave ses ennuis de vertèbres. Deux années de suite, elle est allée avec Christian passer à Nice la semaine du carnaval. Ils aiment cette ville, son soleil, sa mer tiède. Christian surtout rêve de s'y installer. A la fin de leur deuxième séjour, Héloïse lui fait la surprise de l'emmener visiter l'appartement témoin d'une résidence en construction sur le chemin de la Lanterne. Christian est ébloui. Sa mère glisse dans une enveloppe, pour son anniversaire, le chèque représentant les arrhes sur l'achat à crédit d'un logement de trois pièces. Il est fou de joie. En juin 1970, trois mois après l'accident de vélomoteur, Héloïse Mathon met son commerce en gérance et loue un modeste meublé à Nice, rue Andrioli. Ils y attendent l'achèvement de la construction de leur nouveau logis. Le meublé est tout proche du cours privé Albert Camus où Christian préparera son B.E.P.C. Il a seize ans.
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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Lun 30 Oct - 13:19

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Lun 30 Oct - 21:34

LA reconstitution eut lieu le 24 juin, trois semaines après les faits. Un vent léger poussait de lourds nuages gris ; la température était caniculaire. On s'était efforcé de préserver le secret mais la presse régionale, alertée, avait mis reporters et photographes aux trousses du cortège officiel composé de plusieurs voitures et fourgons escortés de motards.
D'un strict point de vue juridique, l'opération fut pittoresque.
Les officiels étaient tenaillés par l'inquiétude. Ils se souvenaient des menaces proférées à la cité Sainte-Agnès et dans le quartier des Chartreux : "Nous devrions nous entendre pour être là le jour de la reconstitution : c'est à nous de rendre justice !" On craignait une émotion populaire et plus encore l'acte d'un justicier solitaire armé d'un fusil. L'opération fut donc organisée comme une opération militaire et d'importantes forces de police et de gendarmerie avaient été mobilisées pour assurer la sécurité du cortège.
Au palais de justice Mlle Di Marino embarqua dans un fourgon de police Christian Ranucci, ses gardes, le bâtonnier Chiappe, Jean-François Le Forsonney, un substitut du procureur de la République et maître Arnoux, gendre et collaborateur de maître Pollak, avocat de la partie civile - ce dernier n'avait pu se déplacer. Elle prit place dans le même fourgon avec son greffier, Annie Tchorakdjian et donna au chauffeur l'ordre de les conduire à la cité Sainte-Agnès. Il était onze heures moins le quart.
Christian Ranucci était méconnaissable. On avait arrêté trois semaines plus tôt un jeune homme élégant à la chevelure bouclée ; on retrouvait, non pas tout à fait un bagnard, mais un garçon qui ressemblait à un soldat puni. Le menton noir de barbe, les cheveux coupés très court, à la limite de la "boule à zéro", vêtu d'une chemise rayée noir et blanc et d'un pantalon kaki, chaussé de grosses godasses, le "bourreau du bois de Valdonne", comme devait l'appeler Le Méridional, , avait perdu toute sa prestance.
Une chaleur d'étuve régnait dans le fourgon bringuebalant dont les passagers se retenaient tant bien que mal aux poignées fixées au plafond. Homme d'âge jouissant d'une grande réputation de dignité, le bâtonnier Chiappe montrait de l'humeur, sans doute parce qu'il n'avait point accoutumé de se déplacer en panier à salade ; il émit sans ambages une remarque sur certains excès de transpiration qui contribua à tendre encore davantage l'atmosphère. Mais on comprit pourquoi Mlle Di Marino avait décidé d'entasser ainsi son monde lorsqu'elle ordonna au chauffeur, après que le fourgon eut atteint la cité Sainte-Agnès, de longer sans s'arrêter la rue où Marie-Dolorès avait pris place dans la voiture de son ravisseur. Ranucci fut invité au passage à reconnaître l'endroit et le greffier nota comme il put la déclaration du juge, tandis que le fourgon poursuivait sans désemparer en direction du croisement de La Pomme. De même que les stations de radio ont parfois leur "studio volant" opérant en plein ciel, Mlle Di Marino venait d'inventer le "cabinet d'instruction roulant".
Telle fut la reconstitution de l'enlèvement, crime dont était inculpé Christian Ranucci. C'était probablement la reconstitution la plus rapide de l'histoire judiciaire française. Le juge et l'inculpé n'étaient pas descendus de leur fourgon ; la présence du petit Jean Rambla n'avait pas été jugée nécessaire ; le garagiste Eugène Spinelli, témoin du rapt, n'avait même pas été convoqué.
En cours de route, Ilda Di Marino demanda à Ranucci de désigner l'endroit où il s'était arrêté avec Marie-Dolorès pour fumer une cigarette, assis sur le talus à côté de l'enfant. L'inculpé en fut incapable. " C'est en tout cas ce qu'il a affirmé" fit judicieusement noter Mlle Di Marino.
On arriva enfin au croisement de La Pomme, autour duquel le capitaine Gras avait disposé ses brigades en rideau protecteur imperméable aux curieux et aux éventuels justiciers. Les époux Aubert et Vincent Martinez étaient sur place, ainsi que le commissaire Alessandra, l'inspecteur Porte et de nombreux fonctionnaires de l'Identité judiciaire. Les policiers avaient amené de Marseille le coupé Peugeot qui'ls avaient à l'étourdi restitué prématurément à Mme Mathon, puis récupéré dans les conditions que l'on sait.
Christian Ranucci émergea de sa torpeur lorsqu'on aborda la reconstitution de l'accident et le problème qui lui tenait tant au coeur de sa vitesse à l'approche du "stop". Les opérations tournèrent d'une certaine manière à sa confusion car il apparut qu'il jouissait, au débouché sur la route nationale, d'une excellent visibilité sur sa gauche. S'il avait respecté l'arrêt réglementaire, il aurait donc aperçu la voiture de Vincent Martinez et se serait abstenu de redémarrer. L'infraction au code del a route paraissait certaine. Ranucci persista cependant dans ses affirmations et se renfrogna quand Mlle Di Mrino coupa court pour passer à la question qui avait sa préférence : comment l'inculpé avait-il pu prétendre qu'il comptait ramener l'enfant à Marseille alors qu'iol venait précisément de cette ville et virait en direction d'Aix ? Ranucci, qui semblait trouver le problème dépourvu d'intérêt, se borna à répondre : "Peut-être que j'allais à Aix.... Je ne me souviens plus."
La troisième phase fut consacrée à la reconstitution de la poursuite par les Aubert. Elle fut longue car, comme pour l'accident, chaque séquence devait être photographiée par les spécialistes de l'Identité judiciaire. Alain Aubert conduisait sa Renault 15 ; un policier avait pris le volant du coupé Peugeot. Le juge d'instruction nota. "Nous avons constaté que les véhicules Ranucci-Aubert se suivaient à une distance telle, selon les déclarations des époux Aubert, que ces témoins ont vien vu les faits rapportés par eux au cours de leurs auditions et que dame Aubert a bien été en mesure d'entendre les paroles prononcées par l'enfant."
La quatrième phase devait être dramatique.
Un officier de police, tenant une poupée désarticulée, mima l'escalade du talus et la fuite dans la garrigue. Les officiels et Ranucci montèrent à sa suite vers le buisson où l'on avait retrouvé le petit cadavre. Questionné sans relâche par Mlle Di Marino, Christian Ranucci répondait : "Je ne sais plus, je ne me souviens de rien..." Lorsqu'on fut arrivé à l'endroit où avaient été ramassées les pierres et la branche tachées de sang, le juge tendit à l'inculpé un couteau en bois et lui ordonna de refaire les gestes homicides. "Le couteau à la main, raconte maître Le Forsonney, il a secoué la tête et s'est mis à pleurer comme un enfant en répétant : "Je ne me souviens de rien..." Mlle Di Marino a sorti de son dossier les photos prises à la découverte du cadavre, et qui n'étaient pas belles à voir. Elle les a brandies sous son nez en hurlant d'une voix suraiguë : "Voilà ce que vous avez fait ! Regardez, Ranucci, regardez ce que vous avez fait !" Et lui continuait à pleurer en secouant la tête... C'était insoutenable."

Le juge d'instruction fit noter par son greffier : "La reconstitution du crime d'homicide a été impossible. Ranucci prétendant ne plus se souvenir de cette partie des faits."

On termina par la champignonnière,. Le juge fit mentionner : "Ranucci a reconnu l'endroit situé à quelques mètres de l'entrée de cette champignonnière où il avait enfoui le couteau, arme du crime, dans un tas de fumier." Mlle Di Marino constata enfin que Ranucci avait dû conduire au moteur pour s'engager si profondément dans la galerie "car, vraisemblablement, dans le cas contraire, il se serait heurté aux parois de la galerie. Si Ranucci a glissé involontairement dans la champignonnière, c'est sur une assez courte distance".
Ainsi se termina à trois heures et demie cette reconstitution dont l'événement sensationnel avait été l'amnésie alléguée par Christian Ranucci. L'envoyé de La Marseillaise, rapportant que l'inculpé n'avait cessé de répéter : "Je me souviens de l'accident, mais après plus rien", devait en conclure : "Etait-il devenu véritablement amnésique ou avait-il choisi d'organiser de cette manière son ultime défense ? La parole est maintenant aux experts."
Le Provençal, évoquant l'amnésie, citerait les propos tenus par Ranucci à l'un de ses défenseurs : "Je dois être l'assassin puisqu'on me le démontre de façon imparable. Mais je ne me souviens de rien." Jérôme Ferraci, reporter du Méridional, allait féliciter Mlle Di Marino de "ne pas s'être laissé conter" lorsqu'elle avait "brandi sous le nez de son "client" les photos de la jeune Marie-Dolorès". Il devait ajouter : "En ce qui concerne la justice, ce ne sont certainement pas les pertes de mémoire de Christian Ranucci qui lui feront oublier qui'l est deux fois passible de la peine de mort."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 1 Nov - 0:07

La phase cruciale de la reconstitution avait déconcerté certains journalistes. Ils avaient cru que le meurtrier, fuyant les Aubert, avait fait en sorte de les distancer, et leur surprise avait été grande de constater que le crime avait été commis si près de la route - en fait, à moins de vingt mètres. Paul-Claude Innocenzi écrivit dans Le Provençal : "Il avait donc pris la fuite, poursuivi par les époux Aubert. Là, il y a une "zone d'ombre" du dossier qu'on comprend assez mal. Ranucci a stoppé son véhicule au bord de la route, au pied de la colline, est s'est enfoncé avec la petite fille dans les broussailles. D'après les déclarations des époux Aubert, ils devaient être eux-mêmes assez près de Ranucci puisque Mme Aubert a entendu la petite fille qui disait, s'adressant à son ravisseur : "Où me conduisez-vous ?" Quant à M. Aubert, il avait crié : "Revenez ! Ce n'est pas la peine de fuir, il n'y a que des "dégâts matériels." L'endroit précis où l'on a trouvé le corps de Marie-Dolorès n'est qu'à une vingtaine de mètres de la route. C'est dire que Ranucci n'est pas allé très loin. Qu'ont fait exactement les époux Aubert qui pouvaient, selon eux, parler à Ranucci ? Il semble que cette reconstitution n'ait pas fait toute la lumière sur ce point. Sans doute en saurons-nous plus au niveau des assises, lorsque les avocats leur poseront les questions très précises."
Faute d'avoir éclairci cette intéressante énigme, la reconstitution, la reconstitution avait en tout état de cause apporté à Mlle Di Marino des satisfactions à ses yeux essentielles. Elle avait établi que Ranucci n'allait pas à Marseille au moment de l'accident, puisqu'il en venait : que le "stop" avait été abordé à grande vitesse et que l'arrêt réglementaire n'avait pas été respecté ; qu'une défaillance du frein à main ne pouvait à elle seule expliquer la présence du coupé Peugeot à trente mètres de l'entrée de la galerie.

Le surlendemain, 26 juin, une nouvelle confrontation eut lieu dans le cabinet du juge d'instruction, qui fut ce jour-là tout niçois.
Le 13 juin, un inspecteur de la Sûreté urbaine avait déposé au journal Nice-Matin, pour publication, une photo de Christian Ranucci. Elle avait paru le 15 juin, accompagnée d'un texte invitant à se mettre en rapport avec la police toute personne susceptible d'apporter des informations sur celui qui avait "sauvagement assassiné près de Marseille la petite Marie-Dolorès." La photo montrait un Ranucci portant lunettes alors que la photo témoin des séances de présentation à l'Evêché atteste que le suspect, placé au milieu des quatre inspecteurs, ne portait pas de lunettes. Si on l'avait voulu sans lunettes à l'Evêché, c'est sans doute parce que le jeune Jean Rambla et Eugène Spinelli n'en avaient pas vu à l'homme à la Simca. Mais dès lors qui'l s'agissait de trouver de nouveaux témoins à charge, les policiers avaient décidé de montrer Ranucci avec ses lunettes, ce qui était en somme judicieux puisqu'il ne s'en séparait jamais que pour dormir.
Le jour même de la parution de la photo, un homme de trente-deux ans, Marc Pappalardo, tourneur de son état et père de trois garçons, se présenta à la Sûreté urbaine de Nice en déclarant reconnaître formellement en Ranucci l'homme qui, deux mois plus tôt, le lundi de Pâques, avait enlevé son fils Patrice.
L'enfant, âgé de quatre ans et demi, jouait avec ses deux frères aînés sur le parc de stationnement de l'immeuble. Il les avait quittés en fin d'après-midi en leur annonçant qu'il remontait à l'appartement parce qu'il avait soif. Dix minutes plus tard, les deux frères rentraient à leur tour et s'étonnaient de ne pas trouver leur cadet à la maison. Marc Pappalardo et sa femme, affolés, s'étaient immédiatement lancés à la recherche de l'enfant. Une demi-heure plus tard, ils ne l'avaient pas retrouvé et le père se décidait à se rendre à la gendarmerie de la Trinité. Les gendarmes avaient alerté le service S.O.S., à Nice et conseillé de continuer les recherches. De retour chez lui, alors qu'il venait de garer sa voiture, M. Pappalardo avait vu son fils à l'angle de l'immeuble, la bouche toute rouge.
L'écarlate avait une explication simple : des bonbons qu'un inconnu avait offerts à l'enfant. Celui-ci raconta qu'il avait été abordé par un monsieur alors qu'il s'apprêtait à remonter à l'appartement. Le monsieur l'avait emmené dans une pâtisserie et lui avait acheté des bonbons, puis il l'avait conduit dans le grand garage souterrain d'un groupe d'immeubles voisin. Là, l'homme avait invité l'enfant à s'asseoir sur une caisse, avait pris place à son côté et lui avait raconté des histoires. A un moment, une voiture était entrée dans le garage et l'homme avait demandé à Patrice de se cacher en lui disant : "C'est peut-être la police." Après quoi ils étaient ressortis et s'étaient séparés, non sans que l'homme eût donné rendez-vous à Patrice pour le lendemain après-midi.
Marc Pappalardo avait examiné soigneusement son fils et s'était efforcé de savoir si l'homme avait eu des gestes obscènes. Le petit Patrice avait dit que le monsieur était très gentil et qui'l ne l'avait pas touché. Simplement, dans le garge souterrain, il l'avait embrassé "comme papa" sur la joue. Le seul indice livré par l'enfant était que le monsieur avec des cheveux blancs. M. Pappalardo en avait déduit qu'il devait s'agir d'un homme d'un certain âge. Il était ensuite retourné à la gendarmerie de la Trinité pour signaler que son fils était retrouvé. Il n'avait pas fait mention du rendez-vous donné par l'homme pour le lendemain, 16 avril. C'était un peu surprenant dans la mesure où les démarches de M. Pappalardo témoignaient de la juste confiance qui'l plaçait dans la gendarmerie, et c'était assurément dommage car les registres de la Trinité montrent que les gendarmes ne manquent jamais d'organiser une surveillance lorsqu'un maniaque sexuel a l'imprudence de fixer un rendez-vous à sa jeune victime.

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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: LE PULL-OVER RUOGE   Mer 1 Nov - 10:53

C'est dingue ce (non) fonctionnement de la police ... 
Ca me dégoûte
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 1 Nov - 18:37

Le mardi, M. Pappalardo alla chercher ses deux fils aînés à la sortie de leur école, et il emmena Patrice avec lui. Tout au long du chemin, il demanda à l'enfant s'il reconnaissait parmi les personnes croisées le monsieur de la veille. Ce fut en vain à l'aller comme au retour. Mais alors que le père et ltes trois enfants rentraient dans leur immeuble, Patrice avisa un jeune homme qui regardait les boîtes à lettres et dit : "Voilà le monsieur." M. Pappalardo demanda à l'inconnu ce qui'l faisait là. L'autre répondit : "Je cherche M. May." M. Pappalardo lui enjoignit alors de ne pas tourner autour de ses enfants et l'invita à se rendre avec lui chez le gardien de l'immeuble. L'inconnu fit mine de le suivre mais prit ses jambes à son cou et réussit à semer le père qui s'était lancé à sa poursuite.
Une heure plus tard, M. Pappalardo donnait son signalement au bureau de police de l'Ariane : dix-sept à dix-huit ans, taille d'un mètre soixante-douze, corpulence moyenne, vêtu d'un polo beige et d'un pantalon clair. Cette description ne mentionne pas de lunettes, élément assez caractéristique, mais M. Pappalardo, après avoir vu Nice-Matin, allait déclarer à l'inspecteur de la Sûreté urbaine : "Il portait des lunettes de vue tout comme sur la photographie." Son fils Patrice hésitait à reconnaître sur cette photographie le monsieur qui lui avait offert des bonbons, mais M. Pappalardo était prêt à l'emmener à Marseille pour une confrontation.
Mlle Di Marino, apparemment plus formaliste en matière d'identification que de reconstitution, avait demandé à deux jeunes policiers marseillais de venir encadrer Ranucci lorsqu'il serait présenté à la famille Pappalardo. L'inculpé devait protester par la suite que les deux jeunes gens s'étaient mis en frais pour aller au palais et qu'ils portaient veston et cravate alors que lui-même était vêtu de son habituelle chemise rayée et d'un pantalon fripé : "J'étais, écrira-t-il, visible comme une mouche au milieu d'une assiette de lait." Mais cette réclamation était superflue, de même que le formalisme du juge d'instruction paraît un peu naïf en l'occurrence. Avant la présentation d'un suspect, les policiers du quai des Orfèvres ne manquent jamais de demander au témoin s'il n' pas déjà vu dans la presse une photo dudit suspect, car il est bien clair que dans ce cas, l'opération n'a plus grande signification. Or, ce cas était précisément celui de M. Pappalardo. Et non seulement M. Pappalardo avait-vu une photo, mais il avait lu un texte disant en substance : "Voici celui qui a sauvagement assassiné la petite Marie-Dolorès. Si son visage vous dit quelque chose, téléphonez à la police." Cette annonce devait forcément interpeller, et violemment, tous ceux dont les enfants avaient eu à souffrir des entreprises de maniaques sexuels. Très curieusement, les portraits de Christian Ranucci diffusés par la télévision ou publiés dans Nice-Matin huit jours plus tôt, au moment de son arrestation, n'avaient fait se manifester aucun témoin à Nice, alors que les photos de Nice-Matin, par exemple, étaient beaucoup plus nettes et révélatrices que celle de l'appel à témoins du 15 juin, dont le format est à peu près celui d'une photo d'identité.
Une autre procédure était convenable, qui eût consisté à transférer avec discrétion Ranucci à Nice et à faire défiler devant lui, après l 'avoir entouré de la figuration habituelle, les parents ayant porté plainte pour des faits de ce genre et les enfants susceptibles de l'identifier. Sans doute les délits sexuels commis sur des enfants sont-ils nombreux à Nice comme ailleurs, mais le champ des recherches était ici singulièrement réduit par l'âge de Ranucci et par le fait qui'l était rentré du service militaire au début d'avril : les délits commis sur des enfants par un garçon d'une vingtaine d'années au cours des deux derniers mois ne pouvaient pas être innombrables et la mobilisation des témoins pendant une heure n'eût pas fait de Nice une ville morte. Bien entendu, le transfèrement et le reste eussent été source de tracas pour les autorités judiciaires et policières, mais il s'agissait après tout, comme le rappelait Le Méridional, d'une affaire où l'inculpé risquait deux fois la peine de mort.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 1 Nov - 20:02

Lorsque M. Pappalardo fut mis en présence de Christian Ranucci le souvenir visuel qu'il conservait de la photographie de Nice-Matin devait donc obligatoirement interférer et faire écran dans sa mémoire. Consciemment ou non, sa démarche allait s'en trouver gauchie et se réduirait pour une large part à affirmer ou nier la ressemblance entre l'homme dont il avait vu la photo et l'un des membres du trio qu'on lui présentait.
Il reconnut Ranucci. " C'est l'homme, dit-il, qui a entraîné mon fils Patrice dans le parking souterrain d'un immeuble voisin." Le juge fit noter la phrase par son greffier, puis, comprenant son impropriété, fit apporter par le témoin une rectification utile : "Je reconnais bien Ranucci comme étant l'homme que j'ai poursuivi le lendemain du jour de Pâques sur indication de mon fils qui m'avait dit que la veille, l'homme en question l'avait entraîné dans les parkings souterrains d'un immeuble voisin."
Le petit Patrice ne reconnut pas Ranucci. "Je ne connais pas, dit-il, les trois messieurs que vous me montrez."
Mais son frère aîné Eric, qui avait également vu la photo de Nice-Matin, reconnut l'inculpé : "C'est lui que mon père a interpellé un mardi dans la cage d'escalier en lui disant qu'il "lui apprendrait à ne plus rôder autour de ses enfants."
On parla ensuite de cheveux. M. Pappalardo apprit au juge que Patrice ne faisait pas de différence entre le blond et le blanc, ce qui expliquait qu'il ait pu dire que "le monsieur" avait les cheveux blancs. Ceux de l'inculpé étaient châtain. M. Pappalardo précisa par ailleurs qu'au moment des faits, Ranucci avait les cheveux plus longs et ondulés en arrière. Le juge questionna Ranucci sur sa coiffure au mois d'avril précédent et l'inculpé admit que ses cheveux étaient en effet plus longs ; le contraire eût été difficile à soutenir puisque le coiffeur de la prison venait de lui faire "la boule à zéro". Pour le reste, l'inculpé affirma sa totale innocence, ajoutant que la publicité faite autour de lui devait fatalement donner naissance à des témoignages de ce genre.
On doit admettre que ses protestations d'innocence lors de la confrontation paraissent comme assourdies, feutrées, malhabiles enfin à gagner la confiance d'un magistrats ou d'un juré. C'est encore un effet de ce style instructionnel si spécifique dont l'un des tours les plus classiques et les plus efficaces consiste à mettre dans la bouche de l'inculpé une phrase liminaire qui va neutraliser, sinon annuler, le reste de sa déclaration. Ainsi Mlle Di Marino fait-elle dire à Ranucci, après qu'il eut été reconnu par M. Pappalardo : "Bien que le témoin ici présent m'ait reconnu parmi d'autres sans aucune hésitation, je conteste être l'homme qui... etc." De même, après l'identification par Eric Pappalardo : "Cet enfant, Eric m'a reconnu immédiatement et spontanément parmi d'autres. Je ne peux expliquer ce fait. Je maintiens que je ne suis pas l'homme qu'il a vu."
A la limite, Mlle Di Marino aurait pu dicter à son greffier : "Bien que les témoins m'aient reconnu immédiatement, spontanément, avec une assurance et une clairvoyance qui rendent tout à fait dérisoires mes protestation, je pense cependant qu'ils se trompent." Mais c'eût été déformer l'esprit des déclarations de l'inculpé.

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Mer 1 Nov - 21:15

Sandra Spinek ne reconnut pas Ranucci. Sa mère, sans pouvoir être formelle, trouva une ressemblance avec l'homme dont elle avait déclaré cinq jours plus tôt à la police niçoise : "Je ne puis me tromper car ses traits sont restés gravés dans ma mémoire."
Ni la mère ni la fille ne se souvenaient de la date de la mésaventure mais elles la situaient à la fin de l'année 1973, donc six mois auparavant. C'était en tout cas un mercredi ou un samedi après quatre heures de l'après-midi puisque Sandra, âgée de dix ans, rentrait de son cours de danse avec une amie, Nathalie.
En cours de route, Sandra a constaté qu'elles étaient suivies par "un monsieur pas très vieux, portant lunettes de vue et vêtu d'un imperméable vert ou gris et d'un pantalon foncé".
Elle ne s'en était pas particulièrement inquiétée et, après s'être séparée de Nathalie devant la porte de son immeuble, elle avait commencé de monter l'escalier pour rentrer chez elle. C'est alors qu'elle s'était rendu compte avec une frayeur immense qu el'homme escaladait les marches quatre à quatre pour la rattraper.
Par bonheur, Mme Spinek surveillait de la fenêtre le retour de sa fille et s'était aperçue qu'elle était suivie. En voyant l'homme entrer dans l'immeuble sur ses talons, elle s'était précipitée à la porte d'entrée de l'appartement et l'avait ouverte. L'autre, surpris, avait fait demi-tour.
Pas plus que M. Pappalardo, Mme Spinek n'avait été troublée par les photos de Ranucci publiées au moment de son arrestation. Comme M. Pappalardo, elle avait reconnu son homme sur la photographie parue le 15 juin dans Nice-Matin et assortie d'un appel sensationnel. Mais contrairement à lui, elle ne s'était pas présentée à la police, se contentant d'envoyer une lettre anonyme. Cette discrétion contraste avec la fièvre point toujours très saine qui saisit le plus grand nombre à la perspective d'être témoin à charge dans une affaire criminelle remuant l'opinion publique. Mme Spinek devait la justifier par un souci de sécurité, encore qu'on ne voie pas bien comment Ranucci pouvait désormais menacer la sécurité de quiconque.
Toujours est-il qu'elle avait mis dans sa lettre anonyme trop de détails révélateurs (quartier d'habitations, école fréquentée par sa fille) pour échapper à la perspicacité de la Sûreté urbaine de Nice. Les policiers l'avaient donc retrouvée et, du coup, elle leur avait dit de bonne grâce sa conviction, partagée par sa fille, que Christian Ranucci était bien l'homme qui leur avait causé si grande frayeur à la fin de l'année précédente.
Dans le cabinet du juge d'instruction, elle n'en était plus certaine et sa fille, quant à elle, affirmait exactement le contraire.
On s'efforça d'y voir plus clair. Mme Spinek gardait le souvenir de lunettes à monture plus importante. Ranucci reconnut qui'l portait en 1973 des lunettes à monture plus large. Mais Mme Spinek et sa fille avaient déclaré que l'homme portait un imperméable vert ou gris, l'inculpé affirma que son seul imperméable était bleu. A la vérité, il s'agissait là de détails : ce qui changeait tout pour la mère, c'était la longueur des cheveux. L'inculpé les avait très courts alors que l'homme qui avait poursuivi sa fille les portait "plus longs, coiffés haut et frisés". On pouvait donc penser que le coiffeur des Baumettes était responsable de la difficulté et, comme elle venait de le faire lors de la confrontation avec les Pappalardo, Mlle Di Marino fit préciser par l'inculpé qu'il portait auparavant les cheveux plus longs et légèrement ondulés.
Ranucci avait une autre idée en tête. Il déclara qu'à la fin de l'année 1973, il avait quitté Nice pour un voyage à l'étranger et qu'il ne pouvait donc pas être l'homme en question. Il se trompait d'un an. C'est en effet en 1972 qui'l était allé passer les fêtes de fin d'année en Belgique avec sa mère, dans la première belle-famille de celle-ci. L'erreur était commise de bonne foi car Christian devait écrire par la suite à sa mère pour lui demander d'obtenir une attestation de la compagnie aérienne. Mme Mathon n'eut pas de peine à le détromper. Elle ne s'étonna d'ailleurs pas car Christian était coutumier des erreurs de ce genre : il n'avait pas la notion des dates. Mais cette affaire de voyage en Belgique était devenue entre-temps l'un des noirs griefs que nourrissent les inculpés contre leur juge d'instruction : Christian en voulait mortellement à Mlle Di Marino de ne pas opérer les vérifications nécessaires. Or, le juge n'avait en l'espèce rien à vérifier puisque Mme Spinek et sa fille avaient siutél eur mésaventure "à la fin de l'année 1973" sans préciser qu'il s'agissait de l'ultime période des fêtes.
Si l'inculpé avait eu davantage de présence d'esprit, ou si ses avocats avaient été là pour en avoir à sa place - mais ni le bâtonnier Chiappe ni maître Le Forsonney n'avaient pu se libérer -, ils auraient rappelé au juge qu'à la fin de 1973, Christian Ranucci faisait son service militaire en Allemagne, dans la Forêt-Noire. Certes, il avait bénéficié d'une permission pour les fêtes. Mais nous avons pu retrouver cette permission et nous constatons qu'elle valait pour quatre-vingt-seize heures, du 23 décembre au 26 décembre inclus. Christian est arrivé à Nice le lundi 24 décembre. Il était présent à l'appel du 27 au matin, comme en témoignerait le registre de son régiment, ce qui implique qu'il a pris le train à Nice le mercredi 26 avant midi. Or, si Mme Spinek est incapable de préciser la date de la péripétie de sa fille, elle indique qu'elle se situait forcément un mercredi ou un samedi, et après quatre heures de l'après-midi, puisque Sandra revenait de son cours de danse. Christian ayant séjourné à Nice du lundi 24 au mercredi 26 à midi, il ne pouvait pas être l'homme qui avait importuné Sandra Spinek un mercredi ou un samedi après quatre heures de l'après-midi. De plus, le permissionnaire était venu à Nice - des photos l'attestent - avec des cheveux d'une coupe militaire, c'est-à-dire très comparable à celle en honneur aux Baumettes, et Mme Spinek n'aurait pu en aucun cas lui voir des cheveux "coiffés haut et frisés".
Sandra Spinek, relancée une dernière fois par le juge d'instruction, resta inébranlable : "Je ne reconnais pas l'homme ici présent comme étant celui qui m'a suivie."
Christian Ranucci déclara : "Je ne suis pas l'homme dont parlent cette dame et cette enfant."
C'était l'avant-dernière fois qu'il voyait Ilda Di Marino.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Jeu 2 Nov - 23:00

LE bonheur commence à Nice.
Un logement d'attente petit et vieillot mais avec une terrasse sur la baie des Anges. Samuel Ritz, directeur et principal professeur du cours Albert Camus, accueille son nouvel élève avec une exceptionnelle gentillesse : Christian se sent aussitôt en famille, et d'autant plus que sa classe de troisième ne compte que huit élèves : cinq garçons et trois filles. Le chef de file est un Africain dynamique et pittoresque, toujours vêtu d'étoffes chatoyantes, qui épate ses condisciples par des tours de prestidigitation époustouflants - on se demande s'il n'est pas un peu sorcier. Il y a aussi une jolie Patricia de quinze ans, fille d'une famille patricienne résidant à La Gaude, au-dessus de Nice, pour laquelle Christian éprouve une sympathie immédiate et, semble-t-il, réciproque.
Du coup, le travail scolaire s'améliore. Christian avait toujours été tenu par ses maîtres pour un élève intelligent mais très paresseux. Samuel Ritz note dès le premier trimestre la disparité entre les possibilités et les résultats. Au second trimestre, il considère que son élève est sur la bonne voie. Et il constate à la fin de l'année scolaire : "Elève très intelligent qui a tout pour parfaitement réussir. Doit veiller à ne pas se laisser aller." Les professeurs sont unanimes à estimer que Christian pourrait faire encore beaucoup mieux s'il voulait bien s'en donner la peine.
Il obtient aisément son B.E.P.C. En composition française, on demande aux candidats de relater les impressions qu'ils ont éprouvées en voyant à la télévision ou au cinéma des scènes de guerre ou de violence, tels qu'accidents de la route, émeutes, suicides. Christian, dont le brouillon finira dans le dossier de Mlle Di Marino, évoque un reportage sur la guerre du Vietnam qui'l a vu au cinéma avec des camarades. Il raconte que la fureur sanglante du combat l'avait troublé si fort qui'l avait versé des larmes, puis qu'il avait fermé les yeux pour ne plus voir le spectacle des corps mutilés. Mais le fracas des détonations continuait de le harceler et il avait préféré quitter la salle. Ensuite, assis sur un banc, il avait médité sur ce qu'il venait de voir. "Rien n'est plus effroyable que la guerre. Elle ne détruit pas que des maisons : elle blesse, elle tue des hommes et les transforme en bêtes féroces assoiffées de sang et de vengeance. Il faudrait lutter contre la guerre et contre toutes les violences car elles ne laissent à l'humanité que de profondes cicatrices dans le coeur de l'homme. Le cerveau de l'homme, capable de créer des merveilles, n'a malheureusement pas encore atteint sa maturité. Mais il nous reste l'espoir qu'un jour, le soleil se lèvera sur une planète transformée et où ses habitants auront vaincu les maux qui nous déchirent. Ce sera un jour nouveau qui parquera une ère de progrès et de sagesse pour tous."
Cette copie, dont nous avons rétabli l'orthographe hasardeuse, est sans doute d'une plume assez terne mais Christian était plus un scientifique qu'un littéraire. Les poèmes en prose franchement exécrables qu'il dédiait alors à la jeune Patricia sont d'ailleurs d'une inspiration nettement chimico-littéraire ; "Depuis que l'acide de tes charmes a attaqué le métal qui entoure mon coeur, la pression de toi exerce sur moi la menace de faire soulever la soupape de ma timidité. A votre vue, mon âme est en effervescence et je suis troublé comme l'eau de chaux par le gaz carbonique. O coeur phosphorescent, vous me faites rougir comme le tournesol bleu en présence d'un acide. Si vous étiez aimant, je me ferais limaille, et si j'étais boussole, vous serez pôle Nord. Votre déclin verse en moi une soude caustique que quelques baisers pourraient neutraliser" etc., etc. Il a dix-sept ans et tout le monde n'est pas Radiguet.
Sur les huit élèves de la classe de Christian, un seul a échoué au B.E.P.C. Une petite fête est organisée pour le consoler et le groupe se disperse pour les vacances. Christian ne restera en relation qu'avec la jeune Patricia, qu'il rencontrera désormais en dehors du cours car il a décidé de ne pas poursuivre ses études. Samuel Ritz, désolé, convoque Mme Mathon et insiste pour qu'un élève aussi doué continue au moins jusqu'au baccalauréat, mais Christian résiste à toutes les raisons. Il allègue la modicité des ressources de sa mère et le lourd investissement que représente l'achat du nouvel appartement.
Sa recherche d'un travail manque néanmoins de conviction et le fait est qu'il va passer un an sans emploi. Cela ne veut pas dire qu'il ne fait rien car l'installation à la Corniche fleurie l'occupe à partir de l'automne : déménagement des meubles du "Rio Bravo", achat de nouveaux équipements, bricolages multiples, aménagement de la terrasse-jardin. Il s'inscrit aussi à la Préparation militaire, ce qui lui permettra de choisir son arme : il veut servir dans l'aviation. On l'envoie à Tarascon où il passe avec succès les tests psychotechniques. Trois dimanches par mois, il suit des cours techniques à la caserne Aurore, participe à des séances de tir et à des marches dans la campagne niçoise. Il apprécie la camaraderie régnant dans son groupe mais la vie militaire, dont il a un premier aperçu, lui semble dénué d'attrait.
Au début de l'année 1972, une sérieuse alerte : il est victime d'un malaise qui le met au bord de l'évanouissement. C'est la troisième fois en quelques jours mais il a caché à sa mère les deux premiers épisodes.
Le malaise est spectaculaire : vertiges, difficultés respiratoires, violents maux de tête. Héloïse, aux quatre cents coups, l'emmène chez son médecin traitant, qui prend l'affaire très au sérieux en raison de l'accident de vélomoteur dont les malaises pourraient constituer des séquelles. Consultation d'un neurologue, électro-encéphalogramme à l'hôpital Pasteur, examen oculaire approfondi car Christian se plaint d'un rétrécissement du champ visuel. Ces troubles oculaires inquiètent particulièrement Mme Mathon, dont la mère est morte aveugle. La famille avait attribué sa cécité au choc nerveux éprouvé en lisant le télégramme lui annonçant la mort d'un parent, mais le frère d'Héloïse, plus jeune qu'elle, est devenu aveugle à son tour...
Le diagnostic est rassurant : troubles d'allure psychogénétique, examen neurologique négatif, électro-encéphalogramme satisfaisant, système oculaire intact. Le médecin conclut à un léger nervosisme, ordonne un repos de dix jours et prescrit des calmants. Les malaises ne se reproduiront pas.
Mais le "Rio Bravo" bat de l'aile. Les gérants laissent l'affaire aller à vau-l'eau et Mme Mathon, dont c'est la seule source de revenu, s'inquiète d'un prévisible tarissement. Christian part pour Saint-Jean-de-Moirans. Il tiendra le bar pendant plusieurs mois avec deux employés pour s'occuper du restaurant. La clientèle revient. Puis un ménage se porte acquéreur du fonds moyennant un prix convenable. Héloïse Mathon vient à son tour à Saint-Jean pour les formalités et l'inventaire. Elle réserve une place de train pour Christian, qui doit aller passer à Nice l'examen couronnant sa préparation militaire. Le garçon insistant pour l'aider jusqu'au dernier moment, elle lui prend un billet d'avion sur le vol Grenoble-Nice. Il est convoqué à trois heures à la caserne Aurore, d'où les candidats partiront en camion jusqu'à un camp du Gard où les attendent deux jours de manoeuvres. Christian rentre le soir même, assez penaud ; il a manqué de quelques minutes le départ des camions à cause d'un retard imprévu entre l'aéroport et la caserne. Sa mère est furieuse : tous ces dimanches de marches et d'exercices pour rien ! Elle le tance vigoureusement. Il aurait dû réagir, sauter dans un train pour Nîmes, prendre un taxi et rejoindre ses camarades. Christian écoute tête basse les remontrances maternelles.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 3 Nov - 20:14

Ils reprennent l'avion pour la Belgique à la fin de l'année et passent les fêtes dans la première belle-famille d'Héloïse. L'accueil est comme toujours débordant d'affection. Christian découvre une maisonnée heureuse, pleine d'enfants, et cette image du bonheur familial entame quelque peu sa décision de ne point se marier avant d'avoir beaucoup voyagé et beaucoup vécu.
Il va avoir dix-neuf ans. L'inactivité lui pèse mais à quoi bon chercher un emploi qu'il faudra bientôt quitter pour partir au service ? Il décide de se débarrasser le plus vite possible de la corvée militaire et demande son incorporation par devancement l'appel. C'est ensuite l'attente de la feuille de route. Il en profite pour obtenir son permis de conduire. Jours quiets dans le bel appartement de la Corniche fleurie, repas pris sur la terrasse que les fleurs embaument, virées sur le vélomoteur caréné tout au long de la côte, sorties vespérales dans les discothèques niçoises, avec une préférence pour le "Brummel's" et le "Whisky à gogo", parties de tennis, piscine, randonnées avec des amis dans l'arrière-pays... Et aussi ce que Christian appelle des "actes de volontariat", qui sont en somme des B.A. : courses pour de vieux retraités, services rendus dans le voisinage. Surtout, une belle amitié avec un ménage habitant une villa proche et dont le fils a été tué en Algérie. La mère en est restée profondément perturbée. Pour elle, Christian remplace un peu le fils perdu et sa visite quotidienne est le seul rayon de soleil de cette vie mutilée.
La feuille de route arrive. Christian fait la grimace ; sa mère est désespérée : un régiment de chars, quelque part en Allemagne.
Peu avant son départ, alors qu'ils sont tous deux sur la terrasse, Christian commence à parler sur un ton de gravité inhabituelle. C'est une sorte de testament verbal. Sans doute se sent-il en très bonne santé mais il aime la vitesse et un accident est toujours possible. S'il meurt, il ne veut pas de prêtre à son chevet ni de cérémonie funéraire. Sa mère ne devra pas porter le deuil. Elle le fera incinérer et jettera ses cendres à la mer, entre Nice et la Corse.
Héloïse, bouleversée, répond que le problème ne se posera pas ; il est évident qu'elle mourra avant lui. Christian insiste et lui fait jurer qu'elle respectera ses volontés. Elle jure. Son émotion est si forte qu'elle va chercher le whisky réservé aux invités et trinque avec son fils. D'ordinaire, ils ne boivent que des jus de fruits.
Christian part le 4 avril 1973, une petite valise à la main, après avoir embrassé trois fois sa mère et donné une caresse aux deux chats, Gipsy et Mickey.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 3 Nov - 20:53

Le 8e groupement de chasseurs mécanisés est cantonné à Wittlich, dans la Forêt-Noire. Morne caserne proche d'une petite ville endormie. Un foyer à l'extérieur de la caserne. Les contacts avec la population sont inexistants. Presque tout l'encadrement a servi en Algérie, parfois dans la Légion. Unité d'intervention, le 8e groupement est solidement tenu en main et soumis à un entrainement intensif.
Christian estima dès son arrivée qu'une année sans joie s'ouvrait devant lui et il s'organisa immédiatement pour s'en tirer au moindre mal. Sa première lettre à sa mère n'exprime aucune désespérance mais une volonté affirmée de tirer au flanc : "Rassemble mon dossier médical concernant mes oreilles : je m'en servirai si cela peut m'avantager. Dans ma chambre, il y en a deux qui ont trouvé la ruse pour éviter de faire de longues marches (30, 40 km et plus). Ce sera toujours ça de moins à faire." Ses anciennes otites - il en avait eu une dizaine, dont deux ou trois assez sérieuses - ne lui permirent pas d'échapper aux classes, période traditionnellement rigoureuse du service militaire. Il eut cependant trois jours de permission dès Pâques, ce qui n'indique pas un régime disciplinaire bien sévère.
Sa mère le trouva en bonne forme, à peu près satisfait de son sort, résigné en tout cas à prendre son mal en patience. Elle-même avait durement éprouvé le vide laissé par son départ, aussi avait-elle eu l'idée de redevenir gardienne d'enfants, ce qui aurait le triple avantage de combler sa solitude, de satisfaire son inextinguible amour des enfants et de lui apporter quelques revenus supplémentaires.
Comme toujours, elle avait suivi la filière officielle : dossier de candidature, deux examens médicaux complets et visite de l'appartement par une responsable de l'Assistance sociale. Gardienne agréée, Héloïse Mathon n'avait eu aucun mal à trouver des clients : ses bons soins et l'affection dont elle entourait les petits lui faisaient la meilleur des publicités. Christian, consulté par lettre, avait d'abord marqué des réticences ; il craignait un excès de fatigue pour sa mère, dont la santé restait précaire. Cette première visite le rassura : les enfants étaient faciles, gentils, et leurs jeux égayaient la solitude maternelle.
Après ses classes, il suivit le peloton d'élève-gradé avec un entrain mesuré : "J'ai commencé ce matin l'entraînement approprié. Jeudi prochain, j'ai une marche de quarante kilomètres, mais désormais je ne force plus, car plus on en fait et plus on vous en demande, et ceux qui en font le moins ont les meilleures places. Je vais toutefois continuer à appliquer ma politique personnelle : rester dans la moyenne sans trop forcer. Je me suis bien amusé et aussi reposé pendant ces trois derniers jours de repos. A partir de maintenant, l'on peut si on le désire sortir faire un tour en ville le samedi et le dimanche. Mais quand on a vu Wittlich une fois, on connaît déjà la ville presque jusque dans ses moindre recoins... Je vais aller boire le café que les copains sont en train de faire. Je te quitte et je t'embrasse bien fort."
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 3 Nov - 21:40

Il revint au mois de juillet avec son galon de caporal. Ce fut une permission heureuse ; retrouvailles avec des amis, baignades, sorties. Mais la première lettre que reçut ensuite Héloïse Mathon portait le cachet de Trèves, où Christian avait été hospitalisé à son retour de permission. Etat infectieux avec boutons sur le visage et ganglions au cou. C'est une affaire quelque peu nébuleuse. Il apparaît que Christian, rentré à la caserne avec un certain retard, était sous le coups d'une peine de prison à laquelle il n'avait échappé qu'en se faisant porter malade. Les médecins militaires eurent, semble-t-il, le plus grand mal à poser leur diagnostic. On le soigna aux antibiotiques. Toujours est-il que le traitement traîna en longueur et que Christian y était probablement pour quelque chose car il savait, ou croyait qu'un militaire hospitalisé pendant deux mois avait le droit d'être muté dans une unité proche de son domicile pour y effectuer le reste de son temps de service. Selon son camarade Rietsch, niçois comme lui, la maladie était parfaitement imaginaire et Christian fit en l'occurrence une démonstration talentueuse de son art de tirer au flanc. Lorsque les ganglions et boutons eurent disparu, il relança avec des maux dentaires et se fit arracher deux dents de sagesse, protestant d'ailleurs que le délai normal entre les deux extractions n'avait pas été respecté. Il devait néanmoins perdre sa course de lenteur : ses chefs le firent transférer à l'infirmerie deux jours avant l'échéance fatidique, et un séjour à l'infirmerie n'ouvrait pas les mêmes droits qu'une hospitalisation.
Christian dressa pour sa mère le bilan de ces grandes manoeuvres : "A l'hôpital, ils ont reçu des consignes particulières à mon sujet. Ils ont obéi et j'ai eu droit à un traitement particulièrement accéléré visant à me faire sortir de l'hôpital avant le 28. Ils n'ont eu d'ailleurs aucun scrupule à passer sur les règlements pour parvenir à leurs fins. Au sujet de mon retard comme je te l'ai dit, l'affaire a été étouffée ; je suis intouchable et le médecin est protégé. Il est donc possible que j'obtienne ma convalescence. Quant à la peine de prison, il n'en n'est plus question du tout car, dans ce cas, je les ai prévenus que je porterais plainte officiellement à la Sûreté militaire pour cette affaire, et que je déposerais une autre plainte sur la façon illégale par laquelle on m'a fait sortir de l'hôpital pour poursuivre un traitement auquel les infirmiers sont inaptes. Ca ferait un trop gros scandale. Ils s'y prennent maintenant avec des pincettes avec moi." La lettre concluait bucoliquement : "Ici, le temps se rafraîchit sérieusement. Les arbres des forêts alentour sont bien dégarnis et la parure d'automne laisse place à la grisaille de l'hiver. Aux premiers bourgeons, ce sera le retour à Nice - pas trop tôt !"
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 3 Nov - 22:40

Son affrontement avec les autorités militaires ne l'empêche pas de bénéficier d'une permission pour noël - très courte en vérité : quatre-vingt-seize heures. Il réveillonne avec sa mère et la nouvelle associée de celle-ci. Héloïse a en effet rencontré par l'intermédiaire de sa plus ancienne amie - cette jeune femme avec laquelle elle était partie travailler en Belgique - une Parisienne installée récemment à Nice et qui souhaite ouvrir une agence matrimoniale. Héloïse fera la correspondance en surveillant ses enfants tandis que l'associée recevra au bureau ouvert en ville. "Horizon nouveau" ne réussira pas son démarrage et tombera bientôt en léthargie. La clientèle est très difficile, explique Mme Mathon. Les hommes veulent tous des femmes jeunes et jolies ; les femmes exigent toutes des hommes riches et cultivés." C'est l'occasion pour Christian de réaffirmer sa décision de ne point se marier avant d'approcher la trentaine. Cependant, il parle beaucoup de Patricia et des qualités qu'il lui trouve : "Elle a tout pour elle, dit-il à sa mère : jolie, intelligente, pas snob, gaie, sportive." Héloïse, qui ne connaît pas la jeune fille, s'inquiète un peu de cet emballement. Elle sait que Patricia est issue d'une famille de grande bourgeoisie et que ses parents risquent de ne pas trouver en Christian un parti conforme à leurs espérances. Elle craint pour son fils une terrible déception, peut-être même des péripéties déplaisantes ; ne va-t-on pas l'accuser d'être un coureur de dot ?
Christian repart pour Wittlich et termine l'année joyeusement avec un groupe de camarades. La fête le ruine ; il doit demander à sa mère un secours financier. C'est exceptionnel. Il est vrai qu'elle ne le laisse jamais démuni.Mais cet enfant gâté est aussi un fils affectueux qui apporte à chaque permission un cadeau à sa mère.
Pendant ses quatre derniers mois de service, le caporal Ranucci fait l'instruction aux jeunes recrues. "Il était bon type" admet son camarade Daniel Rietsch qui, antimilitariste convaincu, réprouve cependant que Christian se soit compromis avec la hiérarchie détestée en acceptant un galon de caporal. "Il leur foutait la paix. De temps en temps, il poussait un coup de gueule et je dois dire qu'il était assez impressionnant avec sa grand taille, son nez arqué, ses yeux un peu globuleux qui lui sortaient de la tête. Mais c'était rare. Un type tranquille, Ranucci. Il foutait la paix aux autres du moment qu'on lui foutait la paix."
La grande affaire de ces dernies mois est la voiture qu'Héloïse a promis d'offrir à son fils pour son vingtième anniversaire. Christian s'est mil en tête d'acheter en Allemagne une Mercedes au volant de laquelle il rentrerait à Nice. Ses sorties de fin de semaine sont consacrées à écumer les garages de Trève à la recherche d'une bonne occasion ; il voudrait une Mercedes 220 diesel de l'année précédente. Mais les prix dépassent les possibilités de sa mère et l'on décide de se rabattre sur un modèle moins coûteux qu'on choisira tout simplement à Nice.

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Ven 3 Nov - 23:23

Il rentre au bercail le 4 avril, décide de s'octroyer un mois de vacances et se met aussitôt en quête d'une voiture d'occasion.Le surlendemain - c'est son vingtième anniversaire - il trouve au garage Cassini un coupé Peugeot 304 en parfait état. Le prix est de huit mille cinq cents francs, payable en partie a crédit, Christian étant mineur, c'est sa mère qui signe le bon d'achat et les traites. Le garagiste livre la voiture l'après-midi même à la Corniche fleurie. Malchance pour Christian : ce 6 avril est un samedi et tous les cabinets d'assurance sont fermés. Il devra attendre le lundi pour inaugurer la belle auto qu'il ne se lasse pas d'admirer.
Faute de mieux, il se rabat sur le vieux vélomoteur caréné et part faire la tournée des amis. Au retour, il dérape sur les gravillons de la rampe en vérité assez raide menant du chemin de la Lanterne à la résidence. Mauvaise chute à la hauteur de la conciergerie. Il se relève avec le nez et la bouche en sang, et la main droite éraflée. La roue avant de sa machine est voilée ; le pédalier, brisé net. Sa mère le voit apparaître le visage en sang. Il la rassure ; ses éraflures sont superficielles. Un accident de plus. Le dernier à vélomoteur.
Le lendemain, dimanche, il se réveille avec des lèvres enflées et un genou douloureux, mais enfin cela va à peu près. Il quitte l'appartement. Sa mère suppose qui'l est à la piscine de la résidence mais s'inquiète bientôt de ne pas le voir rentrer. Elle sort jeter un coup d'oeil dans le garage, pensant qu'il est peut-être en train de réparer son vélomoteur. Le garage est vide. Christian est parti au volant du coupé Peugeot, qui n'est pas assuré.
A son retour, la scène. Une vraie scène, avec reproches cinglants et confiscation des clefs de la voiture. C'est la première fois qu'Héloïse en use ainsi avec son fils ; en vingt ans de cohabitation, c'est leur premier affrontement véritable. La légèreté de Christian l'atterre et l'inquiète. Après tout, il n'est plus un enfant. Elle lui remontre sa folle imprudence ; s'il avait blessé ou tué quelqu'un avec quoi aurait-elle payé les dommages-intérêts, elle qui est civilement responsable ? Il aurait bien fallu vendre l'appartement, se retrouver à la rue et travailler pendant des années et des années pour rembourser... Christian, tête basse, demande pardon. Sa tristesse est évidente. Il sait que si sa mère garde des enfants depuis un an, c'est en partie pour payer cette voiture dont il rêvait. Et voici que ce cadeau, au lieu d'être source de joie partagée est l'occasion de la pire déception qu'il ait infligée à sa mère...
Le soir, on fête ses vingt ans au restaurant en compagnie d'une amie niçoise, Eliane, qui lui offre une jolie chemise rayée. Aucune allusion n'est faite à l'incident de la voiture ; on se contente d'épiloguer sur l'accident de vélomoteur et on multiplie les conseils de prudence à l'automobiliste néophyte. Le dîner terminé, Christian emmène sa mère et son amie dans une discothèque où il a ses habitudes. On boit à son avenir, toute ombre dissipée.
L'avenir, justement. Christian est ambitieux avec modestie. Il veut gagner convenablement sa vie, accéder à des responsabilités. Une carrière commerciale le tente. Il y voit l'occasion de nombreux contacts et, depuis le "Rio Bravo", il aime les rencontres qui lui ouvrent des perspectives inattendues. Les amitiés spontanées, même si elles ne durent que le temps d'une soirée de confidences. Il souhaite aussi que son métier lui donne par la suite l'occasion de découvrir les plus lointains pays, à condition toutefois de ne point l'éloigner trop longtemps de sa mère car il craint pour elle la solitude.
Ce goût pour les voyages est la seule originalité, si l'on peut dire, de ce garçon d'un conformisme intégral. Il est bon fil, bon tyupe, bon copain. Sa bibliothèque est composée de livres scientifiques et d'ouvrages de science-fiction. Sa discothèque se partage par moitié entre les musiques classique et moderne. Pas une seule idée générale à se reprocher. Il ne remet aucunement en question le monde, la société, les règles du jeu. Certes, l'injustice l'émeut et il est sensible aux inégalités, mais il n'y voit pas d'autre solution que la générosité individuelle, aussi admire-t-il et aime-t-il sa mère pour le soutien qu'elle apporte à des enfants malades et délaissés. Il adhère sans problème aux modèles de réussite qui lui sont proposés. Confort, loisirs, beaux objets. Il ne transige pas sur l'élégance de ses vêtements et voulait acheter une Mercedes. La brise de 1968 ne l'a pas effleuré. Ce n'est pas lui qu'on trouvera en blue-jean rapiécé au volant d'une vieille guimbarde cahotante. Le mois prochain, qui verra une élection présidentielle inattendue, il sera conquis par le candidat Giscard d'Estaing et regrettera de ne pas avoir la majorité civique lui lui permettrait de lui donner son suffrage. Christian trouve à M. Giscard d'Estaing une élégance souveraine ; il envie son charme, son assurance ; il l'admire pour son ambition proclamée, assumée, victorieuse. Valéry Giscard d'Estaing incarne pour lui la réussite absolue. C'est l'homme qui'l aurait voulu être.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 4 Nov - 20:17

Dans la deuxième quinzaine de mai, Christian fait publier dans Nice-Matin une demande d'emploi. Il reçoit une proposition des établissements Cotto, spécialisés dans la vente de matériel de chauffage. On le convoque pour le jour suivant. Il va au rendez-vous vêtu de son blazer bleu et d'un pantalon gris, son attaché-case à la main. Sa mère, fort anxieuse, le voit revenir deux heures après avec un sourire rayonnant. L'offre est intéressante. Il s'agit de placer des appareils de climatisation et d'assurer le service après-vente. Le salaire est modeste mais les commissions doivent l'améliorer de manière substantielle.
Quant à son embauche, Christian recevra le lendemain une réponse dont il est convaincu qu'elle sera positive : le frère du gérant, Jean Cotto, habite en effet leur résidence et donnera sur lui des renseignements qui ne pourront qu'être excellents.
Il est engagé le 20 mai et part immédiatement pour un stage technico-commercial de trois jours à Sorgues. Le 24 mai, il commence son travail aux établissements Cotto en compagnie d'un collègue chargé de le mettre au courant : connaissance et manipulation su matériel, visites aux clients en panne. Tout se passe aussi bien que possible. Le travail l'intéresse ; le soir, il consacre des heures à étudier les bulletins techniques et à établir des listes de clientèle. Sa mère est ravie. Cette fois, c'est vraiment le bonheur. Ils habitent un appartement agréable dans un décor de rêve ; les enfants qu'elle garde sont sans problème ; son fils travaille et ses gains vont leur permettre d'acquérir encore un peu plus d'aisance. Lorsqu'elle se retourne sur son passé tourmenté, riche en péripéties domestiques, Héloïse Mathon estime qu'elle peut mesurer avec fierté le long chemin parcouru.
Le vendredi 24 mai au soir, Christian lui propose de partir en week-end avec le coupé Peugeot. Elle accepte du bout des lèvres. Le samedi est pluvieux et ils remettent le projet à la semaine suivante.
Le samedi 1er juin, Christian fait la grasse matinée et passe l'après-midi sur une plage de Cannes. Le dimanche 2, il renouvelle à sa mère sa proposition d'une balade en voiture - le lundi est férié. Elle préfère ne pas l'accompagner. Il part seul après avoir reçut mainte exhortation à la prudence.
Le lundi, Héloïse garde deux enfants. A sept heures, leurs parents viennent les reprendre. Elle prépare le dîner. Christian lui a promis de rentrer avant neuf heures.
Il est de retour à neuf heures moins le quart, l'embrasse affectueusement, lui demande si tout s'est bien passé pour elle et va poser son sac de voyage dans sa chambre. Ils dînent en regardant la télévision. Christian ne parle guère de sa sortie, se bornant à dire qu'elle a été sans histoire, et va se coucher.
Le lendemain matin, il est déjà parti au travail lorsque sa mère s'éveille. Son collègue, Jean-Marc Ivars, le trouve absolument normal. Un détail cependant : Christian achète un journal et le lit sans aucun commentaire tandis qu'ils se rendent chez un client ; c'est la première fois que Jean-Marc Ivars le voit acheter un journal.
Il rentre à midi pour le déjeuner. Sa mère est en train de faire manger deux enfants. Il lui fait le récit de sa sortie : arrêt à Cagnes, puis visite de Brignoles et nouvel arrêt à Salernes. Là, il a bavardé avec d'aimables touristes allemands. Aucune mention d'un accident quelconque. Le garage étant situé sur les arrières de la résidence, Héloïse n'a pas eu l'occasion de voir le coupé Peugeot.
La soirée se déroule comme de coutume : dîner et le film de la troisième chaîne, "Le Trésor de la Sierra Madre". Christian apprécie mais trouve l'épilogue bien triste : tous ces morts pour rien...
Le lendemain, il achète de nouveau un journal. A midi, il rentre déjeuner et fait un sort à la crème au caramel préparée par sa mère.
En fin d'après-midi, il dans la 2 CV de servie que conduit Jean-Marc Ivars lorsque ce dernier entre en collision avec une autre voiture. M. Ivars descend, voit qu'une roue avant est crevée et demande à Christian de s'occuper du constat avec l'autre automobiliste pendant que lui-même réparera. Le changement de roue effectué, il rejoint Christian et voit avec surprise que celui-ci n'a pas rédigé le constat : ses mains tremblent ; il est incapable de remplir les imprimés. Ils rentrent ensemble au dépôt, où est garé le coupé Peugeot.
Dix minutes plus tard, les gendarmes cueillent Christian à son arrivée chez lui.

L'enquêteur de personnalité, désigné le 11 juin par Mlle Di Marino, dépose son rapport dès le 26 juin.
La gendarmerie travaillant avec son sérieux et son objectivité habituels, la plupart de ses procès-verbaux arrivèrent au cabinet du juge d'instruction après le dépôt du rapport de l'enquêteur. Les services de police doublèrent souvent l'enquête de la gendarmerie mais couvrirent plus spécialement la période du servie militaire.

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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 4 Nov - 20:48

En tout et pour tout, deux témoignages défavorables. C'est absolument inhabituel. Une enquête ouverte à propos d'un crime affreusement spectaculaire fait se lever d'ordinaire une moisson de témoignages sentencieux du type : "Ca ne m'étonne pas, j'ai toujours pensé qui'l finirait mal.", chacun et chacune exhumant de sa mémoire tel épisode démontrant que le monstre couvait déjà sous l'enfant ou sous l'adolescent.
Les deux témoignages émanent de femmes habitant au-dessus du "Rio Bravo". Leurs reproches vont du reste moins à Christian qu'à sa mère, et nous ne sommes pas peu surpris de voir Héloïse Mathon accusée d'avoir été une mauvaise mère qui délaissait son fils et ne lui assurait pas "l'habituelle affection maternelle". On signale son inclination pour les "gens de couleur" dont les visites au "Rio Bravo" étaient fréquentes. C'est la famille de Gilbert qui a en effet la peau noire. On lui reproche ses nombreux déplacements à Paris - et il est vrai qu'au début au moins de leur installation à Saint-Jean-de-Moirans, Mme Mathon dut retourner assez souvent dans la capitale pour y liquider ses affaires ; peut-être aussi pour y retrouver son ami italien. Le premier témoin affirme que Christian était alors confié à la soeur de sa mère ; Héloïse n'a pas de soeur. Le second témoin déclare qu'il était confié à une cousine ; Héloïse n'a pas de cousine. Christian est accusé d'avoir à l'occasion battu cette vieille parente. A bien lire les témoignages, on découvre le rôle essentiel tenu par la carabine à plombs dans la dégradation des relations avec le voisinage ; "Il tirait sur tout - les oiseaux, des boîtes de conserve et même dans ma porte. Plus on lui demandait de cesser, plus il continuait en nous narguant. Sa mère, à qui on en faisait la remarque, trouvait cela normal et le défendait". Les gendarmes locaux confirment qu'ils ont dû intervenir pour modérer les ardeurs carabinières de Christian, mais ajoutent que celui-ci ne s'est "jamais fait remarquer défavorablement pour des délits ou autres faits répréhensibles". L e garde municipal, chargé d'assurer la paix villageoise, déclare : "Le jeune Christian ne s'est pas fait remarquer spécialement... Je n'ai jamais eu à intervenir pour quoi que ce soit." Lui aussi note la fréquence des absences de la mère.
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MessageSujet: LE PULL-OVER ROUGE   Sam 4 Nov - 23:36

Tout le reste est plus que favorable : élogieux. Personne ne comprend le crime, personne n'a jamais imaginé que Christian Ranucci fût capable d'un tel acte. On ne met pas en doute sa culpabilité puisque ses aveux ont été largement publiés mais elle stupéfie : on n'en revient pas. "Il avait toute ma confiance, dit un voisin niçois. Il était gentil, agréable à cerverser, pas effronté du tout et d'une correction parfaite à tous points de vue. Dans le quartier, il était bien considéré et personne ne m'a jamais dit du mal de lui... Personnellement, je ne puis dire que du bien de ce jeune homme. Il avait beaucoup d'affection pour sa mère, qui le lui rendait bien. Je n'arrive pas à comprendre ce qui a pu le pousser à agir ainsi..."
Son camarade de régiment Rietsch : "Si on m'avait dit qu'il serait un jour dans une affaire comme, je ne l'aurais pas cru. Pas lui ! Sûrement pas lui !"
La mère de Daniel Rietsch : "Quand mon fils m'a eu présenté ce Ranucci, je lui ai dit : "A la bonne heure ! Pour une fois, tu m'amènes quelqu'un de bien !" Il était très bien élevé, toujours habillé très correctement, d'une grande politesse. S'il m'avait demandé de sortir avec ma fille, j'aurais accepté tout de suite."
Les parents des enfants confiés à la garde de sa mère sont également élogieux. Mme Abribat insiste sur sa bonne éducation et sur sa gentillesse envers Nathalie, trois ans et demi, et Eric, six ans et demi : "Mes enfants ne m'ont jamais rapporté qui'l ait eu à leur égard des mots ou des gestes déplacés. Bien au contraire, ils l'aimaient bien. Il jouait avec eux et il s'occupait d'eux d'une façon tout à fait normale. Lorsque j'ai appris ce qui était arrivé, j'ai été sidérée. Jamais je n'aurais pensé qu'il puisse faire une chose pareile. C'est tout ce que je puis vous dire, sinon que je continue à faire confiance à sa mère qui garde toujours mes enfants." Gérard Corso, qui s'est occupé de trouver un emploi à Christian, l'a toujours trouvé "normal, avec un comportement normal". Son fils Laurent, qui est toujours confié à la garde de Mme Mathon, aimait beaucoup Christian.
Jean-Marc Ivars, collègue de travail, lui a trouvé un "comportement normal". Le policier l'amène même à préciser : "Il ne m'a pas semblé particulièrement attiré soit par les femmes, soit par les hommes, soit par les enfants." Professionnellement, l'avenir se présentait bien : "Il m'a donné l'impression de s'intéresser à sont travail et d'apprendre son nouveau métier. Il me posait bien souvent des questions sur le fonctionnement de tel ou tel appareil et il retenait ce que je lui disais. C'était un bon élève."
Le patron, Jean Cotto : "Il était toujours d'humeur égale, pas nerveux mais calme... En résumé, il m'a paru avoir un comportement normal."
Statistiquement, les trois mots qui reviennent avec la plus grande fréquence sont : normal, gentil, réservé. Aussi bien l'enquêteur de personnalité devait-il terminer son rapport par cette conclusion : "La personnalité de l'inculpé est apparue toujours normale, dans tous les actes de la vie courante depuis son tout jeune âge. Son comportement habituel n'a jamais attiré l'attention. Intelligent et ouvert, il semblait armé pour réussir à se créer une bonne situation dans l'avenir. Il est indéniable que l'absence d'autorité paternelle, pendant sa jeunesse et son adolescence, à nui à sa formation d'adulte, mais aucune mention d'un dérèglement quelconque n'est apparue dans ses rapports avec ses camarades d'école et de régiment, avec ses professeurs, avec son entourage immédiat et dans la vie courante."
Une remarque subsidiaire de l'enquêteur de personnalité allait cependant connaître une carrière qu'il n'avait sans doute pas prévue. Elle concerne Héloïse et non Christian. L'enquêteur estime en effet que "la conduite de sa mère a été très douteuse, surtout durant son séjour à Paris, pendant plusieurs années". Pour quelles raisons ? "Il est à signaler qu'elle semble avoir bénéficié d'une certaine aisance car elle a tenu son fils, qui lui avait été confié, dans des écoles privées et qu'elle a pu acquérir un local et créer un débit de boissons dans la périphérie de Grenoble, ainsi que de devenir propriétaire de son logement actuel, dans une résidence bourgeoise, à Nice. Elle était pourtant sans profession salariée." Il est parfaitement exact que Mme Mathon n'était pas salariée : les gérants de bar le sont rarement. L'origine de ses ressources n'en est pas moins très claire. Elle subsiste - sans plus - jusqu'au moment où elle touche la moitié du prix de vente de la villa qu'elle avait fait construire avec son deuxième mari, le règlement n'intervenant qu'après une interminable liquidation de la communauté. C'est avec ce capital qu'elle peut acheter le bar de Vincennes. C'est en revendant le bar de Vincennes qu'elle réunit les fonds nécessaires à l'achat d'un local à Saint-Jean-de-Moirans et à l'aménagement du "Rio Bravo". C'est en mettant en gérance le "Rio Bravo", puis en le vendant, qu'elle peut acheter l'appartement de la Corniche fleurie.. Voilà donc une femme qui, travaillant depuis plus de trente ans, parvient à devenir propriétaire d'un logement de trois pièces - et l'on s'étonne ? Nous sommes étonnés.Mais une graine est semée, qui donnera bientôt ses fleurs vénéneuses.
L'enquête sur le service militaire ouverte par la Sûreté urbaine de Marseille après le dépôt du rapport de personnalité devait cependant mettre Ranucci sous un éclairage sensiblement différent. Elle fut conduite par l'inspecteur divisionnaire Porte, qui interrogea lui-même plusieurs anciens camarades de régiment de Christian. La chance favorisa sans doute l'inspecteur Porte dans la sélection de son échantillon car tous les garçons qu'il rencontra témoignent du meilleur esprit et d'un très vif respect pour l'armée : c'est merveille de les voir relever avec componction l'antimilitarisme de Ranucci, sa fainéantise, son indiscipline, son adresse à éviter les corvées. L'un d'eux n'hésite pas à révéler tout carrément : "Il m'avait même dit une fois qui'l ne tenait pas à être utile à ses supérieurs." Un autre renchérit : "Il répondait aux gradés et faisait souvent le mur." Le sentiment de scandale qu'en éprouvent encore ces jeunes gens est admirablement indiqué par la plume de l'inspecteur Porte.
Mais où allait-il donc, Ranucci, quand il faisait le mur ? L'inspecteur Porte chercha la réponse à cette quesiton et il est homme à obtenir les réponses les plus difficiles : au détour d'un interrogatoire, mû par la force d'une habitude devenue machinale, il réussit à faire avouer à un ancien du régiment que ses seules relations sexuelles ont jusqu'alors consisté à coucher deux fois avec des putains, le pauvre garçon ajoutant misérablement : "Je suis pourtant constitué normalement et je vous affirme que je ne suis pas un homosexuel." Nous commençons à deviner qui'l émane de l'inspecteur Porte une aura particulière grâce à quoi les jeunes gens s'éprouvent confortés dans leur amour de l'armée et le respect de l'orthodoxie sous toutes ses formes.
Personne ne sait où allait Ranucci après avoir fait le mur, ni d'ailleurs quand il sortait seul en permission de fin de semaine. Certes, tous ses camarades, sans aucune exception, conservent de lui le souvenir d'un garçon très normal (dans le style portien, cela peu devenir : "Jamais il ne m'a fait l'effet d'un être anormal.") Certes, aucun d'entre eux ne l'aurait cru capable du crime qui'l a avoué et ils sont unanimes à exprimer leur stupeur : "J'ai été sidéré", "J'ai été surpris", "J'ai été stupéfait car il s'agissait selon moi d'un garçon assez sympathique, turbulent certes, mais gentil". Le fait demeure néanmoins qu'on ne l'a jamais vu avec une femme ou une fille, qu'il ne s'est jamais vanté d'éventuelles conquêtes, que sa vie privée restait inconnue de tous. Aussi bien l'inspecteur Porte choisira-t-il de mettre en exergue cette phrase qui témoigne de sa part d'un sens très sûr du suspens : "Bianco Jean-Clauden notamment, a entendu dire parfois par Ranucci, revenant d'une sortie : "Je me suis amusé." Il essayait alors de savoir comment et avec qui, mais Ranucci souriait sans répondre."
La même constatation, l'insinuation dramatique en moins, revient comme un leitmotiv tout au long des rapports de la gendarmerie, de la police ou de l'enquêteur de personnalité : à part une aventure vieille de quatre ans avec une certaine Monique, il ne semble pas que l'inculpé ait jamais eu la moindre liaison féminine susceptible d'entraîner des relations physiques. Dans une affaire criminelle dont les motivations sexuelles paraissent évidentes, le constat est lourd de significatio.

Aux voisine de Christian Ranucci, à ses collègues de travail, à ses amis, les policiers ont posé la question : "L'avez-vous déjà vu avec un pull-over rouge ?" Ils ont tous répondu par la négative.
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