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 Une histoire érotique de la diplomatie

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epistophélès

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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Mar 15 Aoû - 21:10

Choiseul avait d'autres chats à fouetter que d'Eon. A la faveur du retour de la paix, il voualit restaurer le crédit de la France en Europe. I lne s'agissait pas de rompre l'alliance avec Vienne, à laquelle Louis XV était très attaché. Bien au contraire, les alliances matirmoniales entre Bourbons et Habsbourg se succédèrent à un rythme accéléré. Mais Choiseul tenta de ranimer les vieiles alliances (avec l'Empire ottoman, la Pologne et la Suède) parce que dans son esprit elles devaient servir à faire contrepoids à l'influence autrichienne et à bloquer l'ascension des Russes. Ce n'était guère aisé, la Suède et la Pologne étant paralysées par des crises intérieures. Fin 1764, Catherine II réussit même à faire élire roi à Varsovie son ancien amant, Stanislas Poniatowski.
La présence de troupes russes en Pologne ne pouvant qu'inquiéter les Turcs, Choiseul pressa notre ambassadeur à Constantinople, le chevalier de Vergennes, de convaincre la Porte de déclarer la guerre à la Russie afin de lui susciter le maximum d'embarras. Le dit ambassadeur ne croyait guère aux plans de son ministre et, connaissant l'affaiblissement des Ottomans, s'activait sans se hâter. Choiseul ne le goûtait guère, et le trouvait complètement assoupi. Les dépeches du diplomate, interminalbes et rédigées dans un style pesant, l'exaspéraient.
Issu de la noblesse de robe bourguignonne, Vegennes était entré dans la carrière diplomatique sous l'égide de son grand-oncle maternel, le sulfureux Chevigny naguère compromis dans une affaire d'usurpation de titre, exilé en conséquence par Louis XIV puis revenu en grâce sous le Régent. Le jeune Vergennes avait ses classes à Lisbonne comme gentilhomme d'ambassade, puis avait représenté la France à Trêves. En 1754, Rouillé (vieil ami de Chevigny) l'envoya à Constantiniple. Austère et compétent, Vergennes avait une déplaisante réputation de ladrerie. Ne disait-on pas qu'il rognait de façon sordide sur ses frais de représentation ?
Au printemps 1767, Choiseul reçut de lui une lettre stupéfiante : Vergennes lui annonçait tout bonnement son mariage. La cérémonie avait eu lieu peu de temps auparavant. Les règles en la matière étaient pourtant des plus strictes, obligeant tout diplomate à demander au roi son autorisation pour convoler. Choiseul avertit Louis XV, qui fit preuve de mansuétude. C'est que Vergennes était un fidèle serviteur et un bon diplomate, de surcroît initié au fameux Secret.
Choiseul prit donc la plume : "Sa Majesté, voulant bien ne consulter que son indulgence et sa bonté naturelle, (...) vous permet de rendre plublic le mariage que vous avez contracté avec une persone d'un état libre et honnête. (...) Vous avez oublié, Monsieur, de me mander le nom de votre femme et son état..."
C'est bien là que le bât blessait ! Vergennes avait épousé sa maîtresse, veuve d'un apothicaire de Péra et aux origines obscures. Il devait dire plus tard qu'"Anne de Viviers", l'heureuse élue, descendait d'une famille de la petite noblesse savoyarde émigrée à Constantinople. En réalité, elle s'appelait Annette Viviers, sans doute née d'un père aventurier et d'une mère grecque. Noble ou pas, elle avait du charme dans ses habits orientaux,avait séduit le diplomate, lui avait donné deux fils et avait obtenu qu'il lui signe une promesse de mariage. Il honorait donc cet engagement, au risque de saborder sa carrière.
Versailles fit des gorges chaudes de cette surprenante mésalliance. On s'amusait de découvrir le paisible M. de Vergennes aussi extravagant. Le baron de Besenval a rapporté l'épisode dans ses Mémoires : "Il y avait (...) à Constantinople la veuve d'un marchand, assez jolie pour inspirer des désirs, assez traitables pour les satisfaire. Beauoup de ministres étrangers en avaient eu la fantaisie Le tour de M. de Vergennes vint : d'abord, ce ne fut qu'un caprice, qui devint bientôt un goût et très vite une passion. (...) Tous les ministres étrangers s'en trouvèrent offensés."
En effet, ce mariage pour le moins étonnant provoqua un scandale au sein du corps diplomatique de Constantinople. A l'instar de Mme Chénier, femme du consul de France et mère du futur poète, les dignes épouses de ces messieurs ne voulaient pas inviter la nouvelle ambassadrice. La pauvre Annette ne pouvait non plus recevoir, sous peine de s'exposer à l'affront public d'un refus. Vergennes vivait donc tranquillement chez lui, sortant peu et ne recevant pas... Un comble pour un diplomate !
Cette situation ne pouvant s'éterniser, Choiseil obtint son rappel et snomma à la place un membre de la coterie : le chevalier de Saint-Priest, qui truova à son arrivée un Vergennes accablé par sa disgrâce. Peu élégamment, Saint-Priest hâta le départ de son prédécesseur, dont le bilan était pourtant honorable. Les Turcs, qui venaient enfin de déclarer la guerre à la Russie, exprimèrent leur regret de le voir partir (il n'est jamais bon de se créer des ennemis et Saint-Priest ne devait pas tarder à le vérifier. Devenu ministre à l'avènement de Louis XVI - 1774 -, Vergennes se vengea en le laissant végéter à Constantinople. Un malheur n'arrivant jamais seul, Saint-Priest fut en outre cocufié par sa femme, qui le trompa avec Fersen, l'ami de la reine Marie-Antoinette. Il a laissé d'intéressants Mémoires).

Après un pareil scandale, il n'était pas question d'une nouvelle ambassade et Vergennes se résignait à finir sa vie retiré en Bourgogne, lorsque Choiseul fut disgracié. L'impétueux ministre avait cru venue l'heure de se venger de l'Angleterre en soutenant l'Espagne dans l'affaire des îles Malouines, qui l'opposait à Londres. Louis XV jugeait au contraire que le moment était mal choisi ; l'effort de redressement militaire n'avait pas encore porté ses fruits et Choiseul avait laissé se développer dans le royaume une inquiétante fronde parlementaire. Le roi avertit son ministre, qui n'en fit qu'à sa tête et tomba finalement avec éclat, le 24 décembre 1770.
Le duc de La Vrillère assura l'intérim aux Affaires étrangères qui semblaient devoir revenir au duc d'Aiguillon, grand ennemi de Choiseul et protégé de Mme du Barry, la nouvelle favorite. Vergennes se reprit à espérer : il convoitait la Suisse, où il rêvait de vivre sans façons, avec Annette et ses fils. Il attendait donc Berne... et ce fut Stockholm, poste de confiance, certes, mais où Louis XV lui défendit d'emmener sa "vilaine femme". Acceptable dans les cantons helvétiques, Mme de Vergennes aurait en revanche déparé à la cour de Suède, où son mari partit seul, le coeur gros. Il y accomplit très vite de la bonne besogne en soutenant le coup d'Etat du francophile Gustave III. Les mauvaise langues s'amusèrent à le comparer à feu La Chétardie, qui avait joué le même rôle à Saint-Pétersbourg, trente ans plus tôt. La différence était pourtant notable : Gustave était un homosexuel notoire, mais Vergennes n'avait aucun goût pour les garçons !
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MARCO

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MessageSujet: Re: Une histoire érotique de la diplomatie   Jeu 17 Aoû - 20:35

study
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epistophélès

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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Jeu 17 Aoû - 23:36

C'est précisément à cette époque qu'enfla une curieuse rumeur : le chevalier d'Eon serait une femme ! La chose n'était pas nouvelle. Sept ans auparavant, le comte de Guerchy avait déjà fait courir ce bruit, et l'on savait que d'Eon avait échappé à ses agents en se travestissant. Vers 1770, ces ragots se remirent à circuler et le chevalier s'en plaignit dans une lettre au comte de Broglie, chef du Secret du roi : "J'ai le chagrin d'entendre et de lire même (...) tous les rapports extraordinaires qui viennent de Paris, de Londres et même de Saint-Pétersbourg sur l'incertitude de mon sexe, et qui se confirment (...) à tel point que l'on a ouvert publiquement à la cour et à la Cité des paris pour des sommes considérables."
Selon lui, ces bruits calomnieux provenaient de sa réserve bien connue à l'égard du beau sexe.
Le comte de Broglie (petite note personnelle d'Epistophélès - Moi - : un descendant du comte de Broglie a été assassiné à Paris, il y a déjà de nombreuses années, par, apparemment le garde du corps d'Alain Delon. Mais le seul à avoir été accusé a été maître Vargas, (10 ans de prison) qui entre nous était  aussi un pourri. Je le connaissais parce qu'il était l'avocat de mon père. Sa fille était une perverse sexuelle, et sa femme une joueuse invétérée et alcoolique. Bref, une belle famille Exclamation ) rendit compte à Louis XV de ce rebondissement et résuma lucidement la chose : "Il est fâcheux qu'un épisode aussi extravagant vienne encore le remettre sur scène."
En juin 1772, il informa de nouveau le roi sur cette affaire : "Les soupçons qui ont été élevés l'année dernière sur le sexe de ce personnage extraordinaire sont très fondés. Le sieur Droutet (l'un de ses agents), à qui j'avais recommandé de faire de son mieux pour les vérifier, m'a assuré à son retour qu'il y était en effet parvenu et qu'il pouvait me certifier, après avoir examiné et palpé avec beaucoup d'attention, que le dit sieur d'Eon était une fille et n'était qu'une fille, qu'il en avait tous les attributs et toutes les incommodités régulières. '...) Il faut convenir qu'il ne manquait plus que cette anecdote à son histoire."
Le chef du Secret du roi et son agent Douet étaient-ils des niais ? Non point ! Trois ans plus tard, un autre acteur, et non des moindres, se laissa prendre au charme de la goule insaisissable ! Louis XVI (devenu roi) et Vergennes (devenu ministre) avaient décidé de récupérer une bonne fois pour toutes les papiers secrets détenus par d'Eon. Au printemps 1775, ils chargèrent Beaumarchais, notre dramaturge national, de cette tâche qui méritait du doigté. L'aventurier en manqua-t-il ? La correspondance du chevalier le laisse entendre : "Je le vis, ce libertin, que je pourrais même appeler sans calomnie du nom de cet animal qui, les yeux en l'air et le groin en terre, cherche des truffes."
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Ven 18 Aoû - 18:16

Loin de se douter de l'irritation de la "chevalière", Beaumarchais le palpa à son tour et conclut également qu'il était bien du sexe faible. Mieux, dans une lettre au roi, il plaignit d'Eon : "Quand on pense que cette créature tant persécutée est d'un sexe à qui l'on pardonne tout, le coeur s'émeut d'une douce compassion. '...) En prenant cette étonnante créature, avec adresse et douceur, quoique aigrie par douze années de malheurs, on l'amènera facilement à rentrer dans le joug."
La transaction s'éternisa et les choses s'ébruitèrent, au point que les gazettes anglaises annoncèrent les fiançailles de M. Caron de Beaumarchais avec Mlle d'Eon.
Peu soucieux de voir reparaître en France cet énergumène que Voltaire qualifiait d'"animal amphibie", Louis XVI et Vergennes lui imposèrent de rester à Londres vêtu en femme s'il voulait continuer de toucher sa pension. Moyennant une rente viagère de 12 000 livres et l'apurement de ses dettes, la "demoiselle d'Eon, fille majeure", consentit donc à se défaire de ses papiers. Elle reçut en outre de quoi se constituer un trousseau, à la condition expresse de ne jamais reparaître en homme !
Le chevalier d'Eon était un formidable comédien : sachant que sa carrière comme diplomate était finie et que son activité intermittente d'agent secret le condamnait désormais à l'obscurité, il travailla dès lors à peaufiner sa légende qui n'avait, selon se propre expression, "ni queue ni tête". Le plus étonnant est qu'il y soit arrivé, malgré son physique de plus en plus hommasse, son abus du tabac et ses jurons d'ancien capitaine de dragons ! Mythomane génial, il mêlait parfaitement le vrai et le faux. Son activité de lectrice, sous le pseudonyme de Lia de Beaumont, auprès de la tsarine Elisabeth Petrovna en 1755 ? Un mythe ! Lui-même n'était arrivé en Russie qu'en 1756 et la charge de lectrice n'existait pas à la cour de Russie.
Catherine II le rappela dans une lettre au baron Grimm, qui lui servait de factotum à Paris, et à qui elle demandait des renseignements sur ce curieux personnage. : "Jamais l'impératrice Elisabeth neut de lectrice, et M. - ou Mlle - d'Eon ne lui fut pas plus connu qu'à moi, qui ne l'a connu que comme une espèce de galopin politique attaché au marquis d' L'Hôpital et au baron de Breteuil".
Voilà pour son séjour en Russie. Quant à la lettre que lui adressa en 1763 Jean-Pierre Tercier, alors premier commis des Affaires étrangères, elle était certes authentique... à l'exception de la fameuse phrase : "Personne de votre sexe ne s'est jamais trouvé dans le cas où vous vous trouvez", qui était du d'Eon pur sucre.
Son succès sulfureux le réjouissait-il ? Moins quo'n ne pourrait le croire, puisqu'il fut complètement dépassé par le mythe qu'il avait créé. La vie en Angleterre lui devint plus que pesante : les parieurs le traquaient et encore même des émissaires en Bourgogne afin de retrouver des témoins de son enfance, qui auraient pu révéler la vérité. A plusieurs reprises, la "chevalière" d'Eon craignit d'être enlevée et se promena armée. Comme on la savait redoutable bretteur, on le laissa tranquille.

Après la Révolution et la suppression de sa pension, la vie devint plus difficile pour Mlle D'Eon, qui adressa en 1795 une supplique à la Convention, rappelant ses états de service et demandant le rétablissement de son traitement. Elle se mit à gagner sa vie dans des tournois d'escrime, croisant le fer avec sa veste d'ancien officier de dragons par-dessus ses jupes. Officiellement, elle se déclarait vierge.
A sa mort, en 1810, des chirurgiens procédèrent à son autopsie et constatèrent qu'il s'agissait bien d'un homme.
Les plaisantins, eux, constatèrent que d'Eon était mort dans le Middlesex !
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epistophélès

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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Dim 20 Aoû - 20:37

Un casse-tête diplomatique

La vie conjugale
de Louis XVI et de Marie-Antoinette


Le morceau est friand.

L'ambassadeur de France à Vienne à l'ambassadeur d'Autriche en France, parlant de Marie-Antoinette.



L'alliance avec Vienne n'avait pas été concluante et il semblait à beaucoup que la France avait abdiqué son rôle en Europe au profit de la Maison d'Autriche. Le successeur de Choiseul aux Affaires étrangères, le duc d'Aiguillon, ne peut empêcher le premier partage de la Pologne et ce camouflet ne rehaussa pas auprès de l'opinion l'image de l'alliance, symbolisée par la nouvelle dauphine? Marie-Antoinette.


En effet, le rapprochement entre Versailles et Vienne se concrétisa vite par une série de mariages entre les Bourbons et les Habsbourg. La fécondité de l'impératrice Marie-Thérèse était remarquable : en dix-neuf ans, elle avait donné seize enfants à son mari, dont dix atteignirent l'âge adulte...
Autant de pions sur l'échiquier de la souveraine pour servir les intérêts de la Maison d'Autriche. Le vieil adage - "Quand d'autres font la guerre, toi, heureuse Autriche, tu conclus des mariages" ( Belum gerant alii ! Tu felix Austria nube.) - ne tarda pas à se vérifier.

En 1760, le fils aîné de l'impératrice, Joseph (Joseph II - 1741-1790 -, empereur à la mort de son père, François de Lorraine, - 1765- devint roi de Bohême et de Hongrie à lam ort de sa mère, Marie-Thérèse - 1780 -), épousa Isabelle de Parme, petite-fille de Louis XV et fille de Madame Infante, la tendre amie de Bernis. En 1765, le deuxième fils de Marie-Thérèse, Léopold, convola avec l'infante Marie-Louise de Bourbon d'Espagne. En 1768, ce fut au trou de l'archiduchesse Marie-Caroline d'épouser Ferdinand IV de Naples, suivie en 1769 par sa soeur Marie-Amélie, qui s'unit au duc de Parme, Ferdinand de Bourbon.
Dans l'esprit de Marie-Thérèse, le couronnement de cette stratégie devait être le mariage de sa dernière fille, Marie-Antoinette, avec l'héritier du trône de France : Louis-Auguste, duc de Berry, premier petit-fils de Louis XV. Ils avaient pratiquement le même âge. En fait, les deux parties avaient d'abord songé à l'archiduchesse Marie-Thérèse, fille unique de Joseph et d'Isabelle de Parme. Certes, elle avait huit ans de moins que le duc de Berry, mais rien ne pressait. Louis XV, qui aurait retrouvé dans cette enfant l'image de ses chères disparues, Madame Infante et Isabelle, s'y montra favorable. Finalement, la chose ne se fit pas, la petite princesse étant morte sur ces entrefaites. Il fallut donc en revenir à Marie-Antoinette.
Dès 1764, des négociations s'ouvrirent en ce sens entre Choiseul et l'ambassadeur d'Autriche, le prince de Starhemberg, qui écrivit en mai 1766 à Marie-Thérèse que cette union pouvait être considérée comme acquise. Il allait cependant un peu vite en besogne, car les parents du duc de Berry, le dauphin Louis-Ferdinand et Marie-Josèphe de Saxe, étaient hostiles à ce projet. Le dauphin haïssait Choiseul, qui le lui rendait bien. Après sa mort (20 décembre 1765), sa veuve pensa faire épouser à leur fils une de ses nièces,,,,,,, princesse de Saxe. Elle en parla à Louis XV, arguant habilement du jeune âge de Louis-Auguste et de l'archiduchesse d'Autriche ; on pouvait s'en servir pour tenir la dragée haute à la cour de Vienne.

Louis XV répondit évasivement. Il fut question d'élever Marie-Antoinette à Versailles afin de l'acclimater à sa future patrie, mais Marie-Josèphe remarqua fort justement qu' "une fois l'archiduchesse à Versailles, comme la cour de Vienne ne craindrait certainement pas qu'on lui fit l'affront de la renvoyer, elle se montrerait d'autant plus revêche sur les retours de complaisance que le roi pourrait avoir à lui demander".
Le 13 mars 1767, elle mourut à son tour, mais Louis XV retint ses conseils.
Il donna ainsi au nouvel ambassadeur de France à Vienne, le marquis de Durfort, des instructions ambiguës : le diplomate devait cultiver l'amitié de l'impératrice sans jamais lui laisser considérer le mariage comme certain. Il fallait donc agir avec la plus extrême circonspection, jusqu'à nouvel ordre.
Pas dupe, Marie-Thérèse tenta de déjouer la manoeuvre en déployant une impressionnante offensive de charme, tout en faisant courir le bruit du prochain mariage de sa fille.
Starhemberg demanda à Durfort comment il trouvait l'archiduchesse. "Parfaitement bien", rétorqua le marquis, sur ses gardes. Starhemberg poussa alors la pointe : "Le Dauphin aura là une charmante femme." Le morceau est friand et sera en bonnes mains, si cela est", lui répondit évasivement son collègue.
Tout en ménageant la prudence de Louis XV, Choiseul continua d'évoquer la combinaison dynastique avec le nouvel ambassadeur d'Autriche, le comte de Mercy-Argenteau. A l'automne 1768, les deux hommes tombèrent d'accord sur le choix de l'abbé de Vermond comme précepteur de l'archiduchesse, qui'l initierait à l'histoire de France, à la langue de Molière et aux subtilités de la cour de Versailles. A Vienne, l'abbé et la jeune princesse s'entendirent à merveille, mais Vermond ne dissimula pas à Mercy la difficulté de sa tâche. "Un peu de paresse et beaucoup de légèreté m'ont rendu son éducation plus difficile. (...) J'ai cru voir qu'on ne pouvait appliquer son esprit qu'en l'amusant", lui écrivit-il, tout en insistant sur son charme. Ménageant l'avenir, l'impératrice combla de bienfaits le précepteur, qui lui en fut éternellement reconnaissant. "Elle espérait qu'en France il resterait auprès de sa fille et qu'il deviendrait à la fois son mentor et son espion, bref une pièce non négligeable sur l'échiquier diplomatique."
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epistophélès

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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Dim 20 Aoû - 20:54

Quant à Louis XV, les qualités intellectuelles de la future reine de France l'intéressaient moins que son physique. "A-t-elle de la gorge ?" (en ce temps-là, le mot signifiait "poitrine") demandait-il... Au printemps 1769 les choses se précisèrent, et Marie-Thérèse reçut la demande de Versailles le 13 juin. Elle répondit immédiatement à Louis XV pour lui exprimer sa satisfaction. Un brillant dîner fut donné en l'honneur de l'archiduchesse, à la droite de laquelle on plaça l'ambassadeur Durfort. On ne sait pas exactement comme l'impératrice parla de sa nouvelle famille française à sa fille, mais elle lui ordonna d'obéir en tous point à Louis XV.
Celui-ci était veuf depuis peu de Marie Leszczynska. Choiseul avait pensé le remarier à l'archiduchesse Elisabeth, l'une des filles aînées de Marie-Thérèse. En réalité, la pauvre était incasable, puisque défigurée par la variole. Louis XV feignit d'accueillir favorablement le projet : "Si l'archiduchesse (Elisabeth) était telle que je la désirerais, je la prendrais pour femme avec un grand plaisir, car il faudra bien faire une fin et le beau sexe autrement me troublerait toujours, car très certainement vous ne verrez pas une dame de Maintenon de ma part", déclara Louis XV à son ministre.
En réalité, il était tombé sous le charme d'une courtisane de haut vol, Jeanne Bécu, que l'on titra comtesse du Barry et qui fut présentée officiellement à Versailles le 22 avril 1769. Bien entendu, la pieuse impératrice se garda d'évoquer la nouvelle favorite devant sa fille. Elle ne lui parla pas davantage de son futur époux. Elle aurait pourtant dû ! Allant sur ses quinze ans, Louis-Auguste avait été élevé par son précepteur, le dévot duc de La Vauguyon, dans la haine de la débauche. Il ne connaissait rien aux choses de la chair et ne manifestait aucune intention d'en savoir davantage. Le spectacle de Louis XV asservi à sa nouvelle passion le fortifiait dans cette opinion. Il se souvenait que ses parents avaient été hostiles à l'alliance et que beaucoup partageaient leurs réticences. Aux yeux de Louis-Auguste, Mmarie-Antoinette était par avance l'agent de sa redoutable mère. Louis XV ne lui demanda pas on avis, mais, contrairement à ce qui s'était passé jadis pour lui-même et pour louis XIV, ne s'occupa pas de le faire déniaiser.
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Lun 28 Aoû - 21:25

Le 15 avril 1770, Durfort, nommé à cette occasion ambassadeur extraordinaire, fit une entrée splendide dans Vienne afin de demander la main de l'archiduchesse. Le 20, Marie-Antoinette dit adieu à sa famille et prit la route de la France, où elle arriva le 7 mai. Le 14, elle rencontra son mari et toute la famille royale. Le lendemain, au château de La Muette, un superbe dîner fut organisé, pendant lequel elle remarqua Mme du Barry, radieuse. Marie-Antoinette demanda qui était cette personne et on lui répondit qu'elle était là pour amuser le roi. "En tout cas, je veux être sa rivale", aurait répondu la petite ingénue.
Le 16 mai, les noces eurent lieu dans la chapelle de Versailles, complétées le soir par un dîner à grand couvert dans l'opéra du château, tout juste inauguré. Pour célébrer l'union de la France et de l'Autriche, les fêtes furent en tous points splendides - "impayables", selon l'expression du contrôleur général des Finances (cependant, les "dernières fêtes de la monarchie" furent gâchées par deux événements, bien différents. Le 19 mai, une partie de la noblesse, qui rejetait les prétentions des cousins lorrains de Marie-Antoinette à danser immédiatement après les princes du sang, bouda le grand bal donné à Versailles. Le 30 mai à Parie, une gigantesque bousculade eut lieu place Louis XV, faisant cent trente-deux morts.). Le faste inusité de ces noces était destiné à réaffirmer la puissance des Bourbons, mais on ne tarda pas à apprendre que cela avait été en vain : le dauphin ne s'était même pas donné la peine d'honorer sa femme.
Sa continence, qui persista au cours des mois suivants, finit par choquer, Choiseul ne se priva pas de dire au roi que son héritier deviendrait "l'horreur de la nation", s'il ne changeait pas de comportement. Selon lui, la responsabilité de la conduite surprenante du dauphin incombait à son bigot gouverneur. L'impératrice partageait cette opinion et chargea Mercy de lui rapporter les moindres faits et gestes de sa fille. L'ambassadeur soudoya des membres de l'entourage des jeunes mariés. Selon lui, il fallait que Marie-Antoinette séduise Louis XV et qu'elle subjugue au lit son maussade époux, afin de le dominer plus tard et d'orienter la politique française dans un sens favorable à l'Autriche. Elle sembla y parvenir : Louis XV raffolait d'elle, et durant l'été Louis-Auguste se montra plus aimable, mais sans franchir le pas.
Mais sa mère et Mercy s'inquiétaient du mépris qu'elle témoignait à Mme du Barry, dont l'influence ne cessait de croître. En effet, la position de Choiseul avait été ébranlée par les dévots, qui avaient fait alliance avec la favorite. Le parti jésuite pactisait avec la débauche personnifiée, tandis que le ministre comptait sur l'influence supposée de la dauphine. "Je suis dans l'enthousiasme de cette jeune princesse. (...) Pour la vie et la mort, je suis à ses ordres", déclara-t-il, ravi, à Mercy. Il fut cependant renvoyé le 24 décembre. "Je vous avoue que je regarde comme décisif ce coup pour ma fille", écrivit Marie-Thérèse à son ambassadeur.

En juin 1771, le duc d'Aiguillon fut nommé secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères. Il passait pour l'amant de Mme du Barry et se moquait avec elle des manières hautaines de Marie-Antoinette, à qui cela était rapporté. Mercy, le chancelier Kaunitz et l'impératrice le tenaient pour un incompétent, mais il leur importait de cultiver son amitié, afin de le neutraliser Mieux valait un médiocre que le flamboyant Choiseul ; à l'heure où s'ouvrait le partage de la Pologne, i fallait empêcher la France de réclamer des compensations dans les Pays-Bas autrichiens.
Gênée par le rôle qu'elle jouait aux côtés de Frédéric II, et de la tsarine, l'impératrice présenta à sa fille les choses à sa façon : "Je vous répète, si vous m'aimez, de suivre mon conseil, c'est de suivre sans hésiter et avec confiance tout ce que Mercy vous dira et exigera. (...) Il faut suivre tous les conseils sans exception qu'il vous donnera."
Bien stylée, Marie-Antoinette avait un rôle à jouer. Marie-Thérèse le rappela à son ambassadeur : "Le ministre de France (d'Aiguillon) est bon Prussien. (...) Nous savons pour certain que l'Angleterre et le roi de Prusse veulent gagner la Barry. Le roi est constant dans ses amitiés et j'ose appeler à son coeur ; mais il est faible. (...) Pour empêcher ces maux, (...) il n'y a que ma fille (...) qui pourrait rendre ce service à sa famille et à sa patrie."
Aussi l'impératrice fulmina-t-elle lorsqu'elle apprit que la petite boudait le ministre. Elle tâcha de la persuader que se montrer aimable avec d'Aiguillon et la favorite était le seul moyen de maintenir l'alliance. De leur côté, agacés par son entêtement, Louis XV et Mme du Barry eurent directement recours aux bons offices de Mercy, à qui le roi déclara : "Jusqu'à présent vous avez été l'ambassadeur de l'Impératrice, mais je vous prie d'être maintenant mon ambassadeur, au moins pour quelque temps".
Très étonné de cette demande formulée dans le boudoir de la favorite, Marcy vit tout de suite l'avantage que l'Autriche pouvait retirer à arbitrer les différends au sein de la famille royale. Dûment sermonnée, Marie-Antoinette consentit enfin à adresser quelques mots aimables à la du Barry et au duc. Mercy, Kaunitz et Marie-Thérèse attribuèrent à cet heureux changement la passivité avec laquelle la France accueilli le partage de la Pologne, durant l'été 1772.


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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Mer 30 Aoû - 20:43

En fait, le roi et d'Aiguillon étaient conscients de leur faiblesse et de l'inutilité de soutenir désormais les Polonais. Mieux valait donner la priorité à la politique intérieure et restaurer l'autorité royale, affaiblie par les capitulations de Choiseul face aux parlements. En outre, Louis XV avait compris que Marie-Antoinette n'avait pas d'ambition politique. Il suffisait simplement de ne pas aborder devant elle les questions internationales délicates, afin qu'elle n'aille pas tout raconter à sa mère. De son côté, d'Aiguillon était moins sot qu'on ne le disait. Il avait nommé ambassadeur à Vienne le prince de Rohan, (Le prince Louis-René-Edouard de Rohan-Guéméné - 1734-1803 - fut élevé à la pourpre en 1778. Il est resté dans l'Histoire comme le héros bien involontaire de l'affaire du Collier - 1785 -) prélat libertin et homme assez vain, mais qui parvenait à obtenir d'utiles renseignements sur les projets polonais de l'impératrice et de son chancelier. Rohan entretenait de bons rapports avec Joseph II et Kaunitz, pour qui il organisait de sympathiques petits soupers - ce qui exaspérait la prude Marie-Thérèse.
Restait l'étrange situation matrimoniale du couple delphinal, qui tournait au mauvais vaudeville. La France et l'Autriche avaient chacune autant à y perdre : les Bourbons pouvaient craindre une extinction dynastique, tandis que Marie-Thérèse redoutait la répudiation de sa fille pour cause de stérilité. Le bruit se répandit que Louis-Auguste souffrait d'un phimosis.
Le 28 octobre 1772, Louis XV finit par le convoquer avec la dauphine, les sommant de s'expliquer. Le dauphin avoua qu'il avait été arrêté dans ses rares tentatives par les douleurs qu'il ressentait. Le surlendemain, le roi examina lui-même le sexe de son héritier et conclut qu'il n'était pas nécessaire de l'opérer. La cour patienta et, le 22 juillet 1773, Louis-Auguste annonça enfin fièrement à son grand-père que son mariage avait été consommé. Soulagée par l'heureux changement de son époux et croyant l'alliance sauvée, Marie-Antoinette reprit ses grands airs vis-à-vis de Mme du Barry.

On en était là, lorsque Louis XV succomba à la petite vérole, le 10 mai 1774. Pendant son agonie et durant les premiers jours du nouveau règne, Mercy-Argenteau s'activa si bien à harceler Marie-Antoinette de conseils qu'il s'attira nombre de "propos déplacés sur les vues de la (cour de Vienne) de gouverner celle (de Versailles)".
A qui allaient échoir les Affaires étrangères ? Ni Marie-Thérèse ni Kaunitz ne voulaient du retour de Choiseul, qui les avait pourtant si bien servis naguère, mais qu'ils craignaient. Ils préconisèrent donc le maintien de d'Aiguillon ou le rappel du cardinal de Bernis. Loin de suivre leur avis, Marie-Antoinette, tout à la joie de se venger, obtint le renvoi de d'Aiguillon et ne fit aucun effort en faveur de Bernis. Bien plus, au grand dépit de Mercy, elle pensa faire nommer secrétaire d'Etat le baron de Breteuil, devenu ambassadeur à Naples, et que sa soeur Marie-Caroline lui recommandait.
Toutefois, Louis XVI ne voulut pas en entendre parler et désigna Vergennes pour occuper le poste.
La nouvelle reine n'avait donc pas sur son mari l'influence qu'on lui prêtait. Pourtant, dès l'été 1774, ses ennemis lancèrent contre elle une campagne de calomnies. Alerté, le roi envoya Beaumarchais à Londres pour acheter et détruire les exemplaires d'un pamphlet imprimé contre son épouse. Apprenant que l'auteur avait gardé un exemplaire de sa brochure et qu'il comptait la republier à Nuremberg, Beaumarchais l'y poursuivit et mit la main sur les papiers. Cependant, au lieu de rentrer en France, il préféra se rendre à Vienne pour monnayer ses services auprès de Marie-Thérèse et de Kaunitz. Méfiants, ceux-ci le firent garder à vue, le temps d'obtenir des renseignements sur lui. Fort irritée, l'impératrice attribua la campagne contre sa fille au prince de Rohan, dont elle avait entretemps finalement obtenu le rappel.

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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Mer 30 Aoû - 21:26

Malgré cet incident fâcheux, qui en annonçait bien d'autres, la reine persista à se mêler d'affaires diplomatiques. Au printemps 1775, elle intervint maladroitement dans la querelle qui opposait d'Aiguillon au comte de Guines, ambassadeur à Londres. Elle demanda l'exil du premier ainsi que le cordon bleu et le titre de duc pour le second. Elle voulut de plus le rappel d'un secrétaire d'ambassade à Londres, au motif qu'il n'avait pas assez soutenu Guines. Malgré les pressions de la souveraine ("Je l'exige"), Vergennes préféra éluder. Lui et ses collègues savaient qu'elle était sous l'influence des partisans de Choiseul, au premier rang desquels l'intrigant baron de Besenval. L'impression qu'elle suscité sur le public fut désastreuse. A l'instar de l'abbé de Véri, conseiller du comte de Maurepas, le Premier ministre officieux, certains lui reconnaissaient des qualités de coeur, mais savaient qu'elle était facile à tromper et que son mari en souffrirait fatalement.
Furieux des bourdes de sa soeur, Joseph II lui envoya une lettre incendiaire, fameuse par sa prémonition. Il n'y allait pas de main morte, commençant par ces mots : "De quoi vous mêlez-vous, ma chère soeur ?" Et de lui rappeler son ignorance et son incapacité à donner un héritier à la France. Tant qu'elle ne serait pas mère, l'opinion ne la reconnaîtrait pas pleinement comme reine. La rumeur lui prêtait un amant, voire plusieurs. On parla d'abord du duc de Lauzun puis du duc de Coigny. Un pamphlet circula, qui faisait dire à Marie-Thérèse :

Ma fille, ayez un successeur ;
Peu m'importe le faiseur,
Soit devant le trône ou derrière,
Mais avant de faire un cocu
Tâchez de l'avoir convaincu
Qu'il a le pouvoir d'être père.


La cour de Vienne se devait de réagir : Mercy et l'abbé de Vermond reçurent mission de discréditer Besenval auprès de Marie-Antoinette. Bien plus, Joseph II prépara un voyage en France afin de la sermonner et de resserrer l'alliance, en prévision de la succession de Bavière qui allait s'ouvrir et qui intéressait toute l'Europe. Il arriva à Versailles le 19 avril 1777 pour y rester un peu plus d'un mois. Louis XVI et Marie-Antoinette lui confièrent leurs problèmes intimes et lui demandèrent conseil.
Dans une lettre célèbre à son frère Léopold, le grand-duc de Toscane, Joseph résuma l'affaire : "Le roi de France (...) a enfin réussi le grand oeuvre et la reine peut devenir grosse. (...) Paresse, maladresse et apathie étaient les seuls empêchements qui s'y opposaient. (...) Dans son lit conjugal, il a des érections fort bien conditionnées, il introduit le membre, reste là sans se remuer deux minutes peut-être, se retire sans jamais décharger, toujours bandant et souhaite le bonsoir. (...) Ah ! Si j'avait pu être présent une fois, je l'aurais bien arrangé ; il faudrait le fouetter pour le faire décharger de foutre comme les ânes. Ma soeur avec cela a peu de tempérament et ils sont deux francs maladroits ensemble."

Dans une autre lettre à Léopold, il ajouta que la reine ne ressentait rien pour le roi et qu'elle ne remplissait ni ses fonctions de femmes ni celles de reine. Avant de quitter Versailles, Joseph II laissa un mémoire à sa soeur, sorte de longue mercuriale dans laquelle il récapitulait ses conseils :
"N'êtes-vous pas trop froide ou distraite quand il vous caresse, vous parle ? (...) Vous devez éviter toute séparation de lit de toutes vos forces." Marie-Antoinette suivit ses indications et put écrire à sa mère qu'elle espérait tomber enceinte prochainement, ce qui se confirma au printemps 1778. (Elle devait accoucher en décembre d'une fille, que l'on prénomma Marie-Thérèse et qui fut titrée "Madame Royale".)
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Mer 30 Aoû - 22:00

Cependant, elle reprit ses mauvaise habitudes pendant sa grossesse : passant ses nuits au jeu, elle se coudhait à l'heure où son mari se levait. Mais sa famille fermait les yeux. Comme la crise bavaroise menaçait de dégénérer en guerre contre la Prusse et qu'on avait absolument besoin d'elle. Kaunitz et Joseph demandèrent à Mercy d'être plus complaisant, afin de la pousser à convaincre Louis XVI de soutenir les vues des Habsbourg. En effet, la partie n'était pas gagnée pour Joseph II : le duc de Deux-Ponts avait protesté contre son exhérédation et Frédéric II avait pris sa défense. Qu'allait faire la France ? Vienne remarqua avec dépit les fréquents entretiens entre l'ambassadeur de Prusse et Vergennes. Le roi et son ministre ne pouvaient admettre une nouvelle expansion des Habsbourg, qui les rapprocherait dangereusement du Rhin. L'opinion publique s'indignait des prétentions de l'Autriche.
Marie-Thérèse intervit, exerçant son traditionnel chantage sentimental sur sa fille : "Un changement dans notre alliance me donnerait la mort, vous aimant si tendrement. (...) Le roi de Prusse ne craint que vous. (...) Notre alliance, la seule naturelle et utile à nos pays, (...) m'est très à coeur."
Maladroitement, Marie-Antoinette prit la défense de son frère auprès de Louis XVI, qui la rabroua : "C'est l'ambition de vos parents qui va tout bouleverser ; ils ont commencé par la Pologne, maintenant la Bavière fait le second tome ; j'en suis fâché par rapport à vous. (...) Ce démembrement de la Bavière se fait contre notre gré et nous le désapprouvons."
Alerté, Mercy demanda des explications à Vergennes, qui lui confirma les dires du roi. A Vienne, le baron de Breteuil eut un entretien orageux avec Kaunitz.
Marie-Thérèse revint néanmoins à la charge, dans son français savoureux : "Il nous importe à toutes deux qu'on nous croie liées de façon que rien de louche ne paraisse. (...) Rien n'est donc de trop pour écarter soigneusement toute ombre de différence ou refroidissement. j'aime trop le roi pour le vouloir entraîner dans quelque chose de contraire à ses intérêts ou à sa gloire. (...) Si nous voulons faire le bien, il faut le faire conjointement ; sans cela, rien ne se fera de solide." Joseph s'en mêla : "Puisque vous ne voulez pas empêcher la guerre, écrivit-il à sa soeur, nous nous battrons en braves gens, et dans toutes les circonstances vous n'aurez point à rougir d'un frère qui méritera toujours votre estime."
Docile aux ordres de sa famille, la reine intervint à nouveau auprès de Vergennes et de Maurepas, lequl lui répondit habilement : "Madame, faites-vous médiatrice d'un accommodement : des reines ont souvent joué ce beau personnage. Engagez l'empereur à céder une partie de ce qu'il a pris à la Bavière : nous pourrions essayer alors de faire agréer au roi de Prusse qu'il conserve le reste." Maurepas mit en garde Louis XVI contre la clique choiseuliste qui entourait la reine, regrettant le temps où l'on séparait à tout jamais les reines de France de leur pays natal. Affligée, Marie-Antoinette écrivit à sa mère qu'elle ne pouvait faire comprendre aux ministres qui'ls devaient agir en faveur de Vienne. Elle déplorait la faiblesse de son mari. Pour elle, les relations internationales se résumaient à des arrangements dynastiques. En réalité, elle était surtout préoccupée par sa grossesse et Mercy devait la harceler.
En juillet 1778, Frédéric II envahit la Bohême. Affolée, Marie-Thérèse court-circuita son fils en entamant directement des négociations avec la Prusse. Elle sollicita la médiation de la France et implora pour cela l'aide de sa fille. "Vous sauverez une mère qui n'en pleut plus, et deux frères qui a la longue doivent succomber, votre patrie, toute une nation qui vous est si attachée. La gloire et l'intérêt même du roi et de l'alliance y sont très intéressées. (sic)"
Des négociations s'ouvrirent pour aboutir le 13 mai 1779 à la paix de Teschen. L'Autriche n'obtenait que le pays de l'Inn, le reste de la Bavière revenant au duc de Deux-Ponts. Dans cette affaire, la reine de France avait mécontenté tout le monde : sa famille, Kaunitz, Mercy, Vergennes, Maurepas et l'opinion publique. "On avait déjà vilipendé sa légèreté et ses dépenses, désormais flottait l'idée de la trahison."
Rancunière, la cour de Vienne proposa ses bons offices entre la France et l'Angleterre. De nouveau Marie-Antoinette, qui n'éprouvait aucune sympathie pour les Insurgents américains, s'entremit. De nouveau, elle échoua : son mari, Vergennes et Maurepas ne vouleint pas que l'intrigant Joseph II mette son nez dans leurs affaires.
Mais la reine avait un motif autre que celui de plaire à sa mère pour souhaiter la paix en Amérique. Elle avait en effet distingué un très beau Suédois, le comte Axel de Fersen, qui était parti se battre dans les rangs français. Craignant pour sa vie, elle ne pouvait qu'appeler de ses voeux la fin des hostilités.
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Mer 30 Aoû - 23:01

Avec la mort de Marie-Thérèse, le 29 novembre 1780, c'est un deuil cruel qui frappa Marie-Antoinette. Accablée de chagrin, elle reporta sur son frère tout l'amour qu'elle avait éprouvé pour sa mère. Joseph et Kaunitz résolurent de profiter d'une telle attitude. Ils relancèrent leur proposition de médiation, et l'empereur fit un second séjour à Versailles, en août 1781. La deuxième grossesse de sa soeur le comblait d'aise car, si elle accouchait d'un fils, il était probable qu'elle gagnerait en influence. Le 22 octobre 1781, elle donna le jour à un dauphin.
Cette heureuse naissance coïncida presque avec la victoire de Yorktown, survenue le 19 novembre. Selon Mercy,il fallait "surveiller la tête du roi, en écarter soigneusement toutes les insinuations des alentours, (...) agir de manière à ce que les choix fussent dictés par la reine". Néanmoins, les voeux de la cour de Vienne furent déçus encore une fois : la paix allait être conclue sans médiation autrichienne. Louis XVI l'annonça à sa femme, qui s'emporta contre Vergennes.
Ce dernier se méfiait comme de la peste des ambitions de l'empereur, lequel n'avait pas renoncé définitivement à la Bavière. Il convoitait en outre Venise. Avec ses frères Léopold, installé en Toscane, et Ferdinand, à Milan et bientôt à Modène, avec aussi ses deux soeurs casées à Parme et Naples, il aurait ainsi dominé la péninsule Italienne. En outre, il rêvait de partager l'Empire ottoman avec la tsarine, malgré les avertissements prophétiques que lui avait jadis adressés sa mère. Il conclut un arrangement avec Catherine II et invita le roi de France, son beau-frère, à se joindre à eux et à s'emparer de l'Egypte. Bien entendu, Louis XVI et Vergennes ne se laissèrent pas aveugler et refusèrent. Durant l'été 1783, l'Autriche et la France semblèrent à la veille d'une rupture. Marie-Antoinette eut beau tempêter, Joseph dut s'incliner. (Ce fut la Russie qui tira les marrons du feu en s'emparant de la Crimée grâce à la médiation de l'ambassadeur de France à Constantinople, Saint-Priest - janvier 1784 -).
Il écrivit amèrement à sa soeur que, depuis la chute de Choiseul, l'alliance n'avait plus de consistance. Selon lui, Versailles ménageait trop la Prusse et la Russie, alors que lui s'était toujours montré un allié loyal. Très émue, Marie-Antoinette lut cette lettre au roi, qui ne changea pas d'avis. Il estimait l'empereur, lui dit-il, mais la divergence des intérêts entre les deux puissances était trop grande.
Elle eut bientôt l'occasion de le vérifier. Obligé de renoncer à ses projets balkaniques, son frère se mit en tête d'obtenir de la Hollande l'ouverture des bouches de l'Escaut, pourtant fermées depuis 1648. La France étant garante des traités de Westphalie, l'Autriche devait avoir son accord.
Le même scénario se produisit : Joseph et Mercy firent pression sur la reine, qui intervint auprès de son mari ; comme à l'accoutumée, celui-ci la berça de bonnes paroles et s'abrita derrière Vergennes, qui essuya une nouvelle scène. Lucide, pour une fois, elle écrivit à son frère pour déplorer le fait qu'elle n'avait aucun crédit concernant les affaires étrangères. Tout se faisait dans son dos et son époux se gardait bien de lui en parler. Selon elle, cette attitude venait de la méfiance qu'avait naguère inspirée au roi La Vauguyon envers l'Autriche, méfiance qu'avaient ensuite entretenue Maurepas puis Vergennes.
A l'automne 1784, Joseph II tenta un coup de force et des navires autrichiens furent coulés par les Hollandais. L'Angleterre et la Prusse soutenant les Provinces-Unies contre l'Autriche, l'Europe parut à la veille d'une conflagration générale. L'empereur dévoila alors son véritable plan, qui était d'échanger les Pays-Bas contre la Bavière. Il écrivit hypocritement à sa soeur que ses projets rendraient à jamais l'alliance indissoluble. Louis XVI et Vergennes bottèrent en touche, affirmant à Joseph ne pas s'opposer à l'échange s'il obtenait l'accord des princes allemands et du roi de Prusse, ce qui était impossible. Faisant irruption dans le cabinet de travail de son mari, qui conversait avec Vergennes, Marie-Antoinette leur fit une scène terrible, au point que le ministre proposa sa démission. Finalement, la mort dans l'âme, Joseph II dut renoncer et recourir aux bons offices de son beau-frère pour traiter avec les Hollandais.
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Mer 30 Aoû - 23:09

Ignorante des questions internationales, Marie-Antoinette ne se rendit pas compte que la politique menée par son époux et Vergennes avait restauré le crédit de la France et permis à Louis XVI de devenir l'arbitre pacifique de l'Europe. L'amour aveugle qu'elle portait à sa famille et à son pays natal fut l'une des causes de son impopularité, et ce n'est pas la naissance tardive du dauphin qui put modifier quoi que ce soit. La reine n'avait pourtant pas tort de se méfier instinctivement dela guerre en Amérique, qui fut une victoire à la Pyrrhus. Par son coût exorbitant, ce conflit creusa la tombe du régime, incapable de résoudre la crise financièrre. De manière symbolique, la mort de Vergennes en février 1787 coïncida avec le début de l'orage qui allait emporter la monarchie.
Paralysée, la France perdit en peu de temps tout le bénéfice qu'elle avait obtenu de sa victoire sur l'Angleterre, et la Révolution provoqua chez l'empereur une joie mauvaise. Marie-Antoinette mesura alors l'égoïsme de ses frères, Joseph II puis Léopold II, qui lui dirent crûment qu'ils ne feraient rien sans rien. Au printemps 1792, en appelant malgré tout Vienne à l'aide, Louis XVI et elle marchèrent immanquablement à l'échafaud : l'alliance autrichienne était devenue synonyme de haute trahison.

FIN
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Jeu 31 Aoû - 22:34

Le diable boiteux et ses drôles de dames

Les circonvolutions de M. de Talleyrand


Dans les circonstances importantes, il faut faire marcher les femmes.

TALLEYRAND.



La Révolution, en remplaçant la souveraineté royale par la souveraineté nationale, bouleversa les règles diplomatiques. Désormais, la France prétendit rallier au grand jour les peuples, et non plus négocier dans l'ombre avec les rois. Signe des temps, les "Affaires étrangères" devinrent les "Relations extérieures".
Le changement se fit également dans les moeurs. Régime viril, la République se voulut vertueuse : Adieu la diplomatie de salon, symbole honni de l'Ancien Régime ! Un ambassadeur dont la femme avait fait l'objet d'éloges publics de la part des autorités auprès desquelles il était accrédité fut immédiatement rappelé au motif que la République française n'avait pas d'ambassadrices.
Peu à peu, cependant, et surtout après la prise du pouvoir par Bonaparte, la diplomatie traditionnelle reprit ses droits. Il s'agissait désormais d'intégrer la France impériale, pourtant fille de la Révolution, dans une Europe monarchique... tout en imposant à cette dernière les volontés de Napoléon. L'homme que l'empereur désigna pour résoudre cette quadrature du cercle fut le trop célèbre Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord.
Une femme donna l'impulsion définitive à sa carrière : Mme de Staël, épouse de l'ambassadeur de Suède et surtout fille de Necker, que le roi avait été contraint de rappeler au pouvoir au lendemain de la prise de la Bastille. En cet hiver 1789-1790, encore "simple" évêque d'Autun, Talleyrand rêvait d'un portefeuille ministériel, et de celui des Finances en particulier. Pour convaincre le père, il courtisa la fille. Malgré des yeux magnifiques, Germaine n'était pas belle. Epaisse, le teint brun, habillée de façon ridicule, elle était aussi insupportablement pédante. Aiguillonnée par l'ambition, Talleyrand passa outre et en fit sa maîtresse. Séduite, elle s'activa en sa faveur... en vain, puisque Necker ne voulut pas de lui à cause de sa réputation déplorable d'ecclésiastique intrigant, libertin et joueur.
Durant cette époque tumultueuse, elle demeura attachée à son amant. "Dans ce coeur trop grand, trop gros, trop fort, fleurissait un exquis myosotis. Elle (...) resta l'amie incomparable pendant les sombes années." (Jean Orieux, Talleyrand ou le Sphinx incompris.)
Ils s'éloignèrent de Paris après la chute de la monarchie et Germaine manqua se faire écharper en quittant l'ambassade de Suède en grand équipage. Quant à Talleyrand, il partit pour Londres, mais de façon beaucoup plus discrète. Ses ennemis l'y poursuivirent et finirant par convaincre le gouvernement britannique de l'expulser. Acculé, il dut s'exiler aux Etats-Unis et en informa sa maîtresse.
Datée du 1er mars 1794, sa missive était pleine de tristesse : "Voici la dernière lettre que j'écrirai de Londres, demain je serai sur mon bâtiment. En partant, ma chère amie, je vous demande de penser que le seul plaisir que je puisse avoir est de recevoir vos lettres." Il la suppliait de lui trouver un asile auprès d'elle, à Coppet, et finissait par ces mots pressants : "Mais faites, ma chère amie, que nous ne soyons pas séparés plus d'un an. Adieu, je vous aime de toute mon âme."
Elle n'oublia pas l'ex-évêque d'Autun et, sitôt regagné Paris, s'employa à le faire rappeler grâce à ses puissantes relations. Elle demanda ainsi au conventionnel Marie-Joseph Chénier, frère du poète guillotiné, d'intervenir en sa faveur.
Cependant, comme il faisait la sourde oreille, elle mit dans son jeu l'une de ses amies, qu'il courtisait. L'amie en question avait une voix charmante : il fut donc convenu qu'elle chanterait La Ballade du proscrit, air alors en vogue, chaque fois que Chénier viendrait chez Germaine. Cette dernière redoubla d'efforts, tant et si bien que le député monta à la tribune et prononça un vibrant discours pour exiger le rappel de Talleyrand, qui fut effectivement amnistié (4 septembre 1795). Après un détour par Hambourg, il arriva enfin à Paris, où Mme de Staël l'attendait avec impatience.
Talleyrand nourrissait les plus grandes ambitions, mais chaque camp le méprisait : les royalistes voyaient en lui le prêtre défroqué qui avait spolié les biens de l'Eglise, tandis que les républicains le considéraient comme un émigré corrompu. Il convainquit Mme de Staël de l'aider en employant les grands moyens, c'est-à-dire le chantage au suicide. Un soir de l'été 1797, qu'il entrait chez elle, il jeta une bourse sur une table, lui déclarant : "Ma chère enfant, je n'ai plus que vingt-cinq louis, il n'y a pas de quoi aller un mois ; vous savez que je ne marche pas (rappelons, s'il était besoin, que Talleyrand boitait depuis l'enfance et que son pied-bot fut paradoxalement pour beaucoup dans son charme) et qu'il me faut une voiture. Si vous ne me trouvez pas un moyen de me créer une position convenable, je me brûlerai la cervelle. Arrangez-vous là-dessus. Si vous aimez, voyez ce que vous avez à faire." Bouleversée, la romantique Germaine se jura de le tirer d'affaire.
Elle s'adressa donc à Barras pour plaider la cause de son protégé, qu'elle voyait déjà entrer au gouvernement. "Il faut faire de lui un ministre, un ministre des Relations extérieures tout au moins, d'après ce que je vous ai fait sentir de ses convenances et de son aptitude pour une pareille place", dit-elle à l'homme fort du Directoire, qui accueillit froidement cette proposition. Quelques jours plus tard, il lui confirma l'hostilité de ses collèges à une candidature de Talleyrand qui, selon lui, réunissait "la répugnance et la mésestime presque unanimes des membres du Directoire".
Germaine revint néanmoins impétueusement à la charge et lui affirma que son amant était prêt à se jeter du haut d'un pont. Selon Barras, qui a décrit la scène dans ses Mémoires, elle était hors d'elle, prête à tout, peut-être même à s'offrir sur le sofa. Hypocritement, il jure de ne pas avoir abusé de son avantage et lui avoir répondu : "Engagez votre ami à ne pas se noyer, car alors il ne serait plus possible de rien faire pour lui. (...) Nous nous occuperons d'utiliser ses talents pour la République et sa bonne volonté pour nous."
Encouragée, elle aborda de nouveau le sujet dès le lendemain. Barras mit prudemment fin à la conversation mais ne ferma pas complètement sa porte à Talleyrand, qu'il invita chez lui, à Suresnes. La suite est curieuse, et les deux protagonistes l'ont décrite dans leurs Mémoires respectifs. Alors que l'ex-évêque séjournait chez Barras, on aurait annoncé à ce dernier qu'un de ses amis venait de se noyer. Talleyrand aurait alors consolé son hôte fou de douleur. Touché, le Directeur se serait enfin décidé à faire quelque chose pour le protégé de Germaine de Staël. "Le destin avait décidé qu'en cette affaire il fallait qu'il y eût un noyé dans la Seine. Ce ne fut pas Talleyrand, comme Germaine le craignait et voulait le faire croire. Le sort tomba sur un innocent jeune homme, à seule fin que Talleyrand en dorlotant Barras obtînt du Directeur (le poste de ministre.)

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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Jeu 31 Aoû - 23:13

On ne sut jamais ce qu'il y eut d'exact dans cette histoire... Sans doute Barras éprouva-t-il le besoin d'avoir un homme qui lui devrait tout au sein du Directoire. Le 17 juillet 1797, il proposa donc la candidature de l'ex-évêque à ses collègues qui, contre toute attente, l'acceptèrent, peut-être stipendiés.
Le lendemain, on annonça la bonne nouvelle à Talleyrand, dont la réaction est restée célèbre : "Nous tenons la place, il faut y faire une fortune immense, une immense fortune..."
Mme de Staël avait donc réussi, mais elle ne tarda pas à s'en repentir. Désabusée, elle écrivit bien des années plus tard : "Je suis comptable et non coupable envers Dieu et les hommes d'avoir contribué à introduire dans les affaires Talleyrand. C'était un crime, un crime affreux." Désormais, elle ne le surnomma plus que "le curé".
Elle fatigua vite. Un jour qu'elle lui demandait, si Mme Récamier et elle tombaient à l'eau, laquelle il sauverait, il répondit tranquillement : "Je suis sûr, Madame, que vous savez nager comme un ange !" Il y avait de quoi la refroidir...
Il la trompa. Passe encore qu'il ait épousé une belle veuve, Mme Grand, réputée pour sa bêtise, mais il séduisit en outre la ravissante Mme Delacroix, femme de son prédécesseur aux Relations extérieures. Pour faciliter les choses, il envoya le mari comme ambassadeur chez les Bataves et s'occupa de consoler la femme pendant son absence. Delacroix était affligé d'une énorme tumeur aux testicules, qui lui donnait l'allure d'une 'vieille femme enceinte" (Mme de Staël dixit).
En septembre 1797, le malheureux ministre fut opéré avec succès, et sept mois plus tard son épouse donna le jour à un fils, que l'on prénomma Eugène. Certains ont affirmé sans preuves que l'illustre peintre avait en réalité pour père l'ex-évêque d'Autun...
Germaine de Staël avait toutefois un motif frivole d'en vouloir à Talleyrand, qui ne la soutint pas dans sa brouille avec Bonaparte. En janvier 1798, c'est pourtant lui qui l'avait présentée à ce général, plein d'avenir, mais leur entrevue se passa mal, Bonaparte se montrant presque grossier. Comprenant qu'il avait à faire au futur maître de la France qu'il appelait de ses voeux, Talleyrand abandonna donc froidement sa maîtresse.
Le coupe d'Etat de Brumaire acheva de dissiper les dernières illusions de Mme de Staël, et elle en vint à craindre pour sa sécurité. Comme elle évoquait le général devant Benjamin Constant et Talleyrand, elle ajouta : "Si (Bonaparte) me faisait arrêter, il me faudrait recourir non à ceux que j'ai obligés mais à ceux qui m'ont déjà servie. Il faut compter sur le souvenir des services rendus et non sur celui des services reçus. Vous irez donc chez Chénier, à qui nous avons obligation du retour de M. de Talleyrand en France."
Ses menaces ne troublèrent pas son ex-amant et, cinq ans plus tard, il ne leva pas le petit doigt pour la soutenir lorsqu'elle fut exilée.
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Ven 1 Sep - 18:45

Tandis que la fille de Necker était obligée de sillonner l'Europe, poursuivie par la vindicte de l'empereur, Talleyrand poursuivait la brillante carrière que l'on sait, à la fois ministre, vice grand-électeur, prince de Bénévent et grand-aigle de l'Empire. Maître des Relations extérieures, il idolâtrait Napoléon qui, de son côté, ne pouvait se passer de lui. Leur correspondance est celle de deux amants. "Je ne suis pas complet lorsque je suis loin de vous", écrivit un jour le descendant des Talleyrand-Périgord au petit Corse.
Après Tilsitt, néanmoins, jugeant que Napoléon courait à sa perte, il le trahit et offrit ses services au tsar Alexandre Ier, à qui il fit aussi des propositions matrimoniales. A l'automne 1808, à Erfurt, il demanda pour son neveu Edmond la main de la princesse Dorothée Biron, fille du dernier duc de Courlande. Âgée de quatorze ans, elle avait perdu son père et ne s'entendait pas avec sa mère, qui était encore fort belle et défrayait la chronique en collectionnant les amants. On chuchotait d'ailleurs que la gamine était en réalité la fille d'un Polonais.
Au contraire de ses trois soeurs aînées qui étaient grandes et blondes, Dorothée était petite et brune, avec le teint basané et des yeux violets magnifiques. Très hostile à la France, elle détestait l'idée de ce mariage, mais dut se plier aux ordres de sa mère et du tsar. Dans une lettre à la duchesse de Courlande, ce dernier s'était en effet montré très clair : "M. de Périgord est un jeune homme charmant rempli d'excellentes qualités et bien fait pour faire le bonheur d'une femme. Je désire beaucoup que Votre Altesse et la jeune princesse le jugiez de même et que cette union tant désirée puisse réussir."
Dorothée fit la connaissance de son fiancé, le trouva beau mais insipide et lui dit franchement qu'elle l'épousait contrainte et forcée. La réponse d'Edmond de Talleyrand fut sans ambiquïté : "Moi aussi je me marie que parce que mon oncle le veut, car à mon âge on aime mieux la vie de garçon." Les noces eurent lieu à Francfort, le 22 avril 1809.
Ravi de la conclusion de cette bonne affaire, Talleyrand écrivit à la duchesse de Courlande qu'il espérait que Dorothée recevrait "avec quelque plaisir les marques de l'affection qu'(il désirait) lui donner, les attentions soutenues dont (il tâcherait) qu'elle soit entourée". Et il s'adressa servilement au tsar Alexandre : "Tout a réussi, Sire, comme on devait le croire lorsque deux aussi grandes puissances que la vôtre et celle de l'amour prennent la peine d'y influer." Plus sérieusement, il fit valoir au souverain russe que la duchesse et sa fille pourraient servir d'intermédiaires discrets entre eux deux.
Cependant, Talleyrand n'était pas seul à se servir d'espionnes. En effet, Napoléon, pas dupe de sa trahison, avait placé auprès de lui un charmant agent secret. Il s'agissait de la comtesse de Kilmannesgge, épouse séparée d'un officier prussien et amie de la duchesse de Courlande. Francophile comme celle-ci, elle était toute disposée à travailler pour l'empereur, qui la chargea de surveiller Talleyrand. Dans ses Mémoires, elle a laissé la description de sa première rencontre avec lui : "Lorsqu'il vint au-devant de moi, de son pas lourd et chancelant, les yeux brillants dans une tête à mâchoire de reptile, avec aux lèvres un sourire d'hypnotiseur, et que de ce corps s'échappèrent les flatteries les plus outrées, je me dis en moi-même : "La nature semble t'avoir donné le choix entre le tigre et le serpent. Tu as opté pour l'anaconda." Et cette impression m'est toujours restée. (...) Il avait disait-il lui-même, "besoin du vice pour pratiquer la vertu".
Malgré la beauté del a comtesse, Talleyrand se méfiait d'elle et s'efforça de la tenir à l'écart. Elle s'incrusta toutefois dans son entourage, le flattant sans cesse et entourant de ses soins les dames de Courlande, mère et fille. Un jour, croyant l'embarrasser, il lui demanda ce que la postérité penserait de lui "Que vous avez voulu être un homme autour duquel les opinions seront toujours disputées", lui dit-elle habilement. Etonné d'être aussi finement pénétré, il répondit : "Oui, c'est bien cela. Je veux que pendant des siècles on continue à discuter sur ce que j'ai été, ce que j'ai pensé, ce que j'ai voulu."
La comtesse de Kilmannsegge n'était pas la seule à l'avoir percé à jour. Depuis son arrivée en France, l'altière Dorothée de Courlande avait aussi appris à le connaître. D'abord dépaysée, mal à l'aise à la cour, flanquée d'une mère qui eut peut-être une aventure avec l'oncle de son époux, la froide Allemande finit par tant apprécier Talleyrand qu'il devint son amant.... Elle se sépara de son mari et alla vivre officiellement dans la demeure de son oncle. Celle que l'Histoire a retenue sous le nom de duchesse de Dino (Dino est une île au large de la Calabre. Tallelyrand obtint de Ferdinand Ier des Deux-Siciles ce titre ducal napolitain pour son neveu et sa femme. Par commodité, on désigne d'ores et déjà Dorothée, qui n'était à l'époque encore "que" comtesse de Périgord, sous ce nom de "duchesse de Dino") a reconnu dans ses Mémoires qu'"il y avait sous la noblesse de ses traits, la lenteur de ses mouvements et le sybaritisme de ses habitudes un fond de témérité audacieuse qui étincelait par moments, révélait un ordre nouveau de facultés et le rendait par le contraste même une des plus originales et des plus attachantes créatures".

Après la chute de Napoléon, Talleyrand, devenu l'homme de la situation, partit pour le congrès de Vienne défendre les intérêts de la France (septembre 1814). Indifférent aux ragots, il emmena sa nièce : "Il est nécessaire de rendre agréable l'ambassade de France", déclara-t-il avec son cynisme habituel. En partant pour Vienne, Dorothée lui sacrifia certes son honneur, mais elle fut sa principale collaboratrice et une parfaite maîtresse de maison au palais Kaunitz, où ils reçurent tout Vienne.
En effet, tout le monde s'amusait follement et l'on assista au retour de la diplomatie de boudoir, même s'il convient de nuancer les choses : "Les femmes faisaient l'ornement des fêtes, mais leur influence en politique fut à peu près nulle."
Talleyrand remarqua qu'au congrès "la cuisine se faisait dans les alcôves", et l'on connaît l'expression fameuse : "Le congrès ne marche pas, il danse."

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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Ven 1 Sep - 19:03

Mme de Dino en garda un souvenir ébloui : "Vienne ! Toute ma destinée est dans ce mot." Elle retrouva dans la capitale autrichienne ses soeurs aînées, qui défrayaient la chronique. La première, la duchesse d'Acerenza, en fit tant voir à Gentz, le bras droit de Metternich, qu'il finit par ne plus l'appeler que "la putain de Courlande" ! Quant à la deuxième, la duchesse de Sagan, elle en était à son troisième mari, après avoir répudié les deux premiers à qui elle devait assurer de confortables pensions. "Je me ruine en maris", avait-elle coutume de dire. Elle était à la fois la maîtresse du tsar et de Metternich, qui faillirent se battre pour ses beaux yeux. Ravi, Talleyrand la courtisa afin de lui tirer les vers du nez. Leurs échanges étaient savoureux, le prince se vantant de changer d'avis plusieurs fois par jour, tandis que Mme de Sagan évoquait ses innombrables passades.
Il eut moins de succès avec la princesse Catherine Bagration. Veuve d'un général russe mortellement blessé lors de la bataille de la Moskova, tout à la fois maîtresse et espionne du tsar, on l'avait surnommée "le bel ange nu du congrès" en raison de ses décolletés vertigineux. Aux dires d'un témoin ébloui, "c'était un des astres les plus brillants de cette foule de constellations que le congrès avait réunies. (Elle) était alors dans tout l'éclat de sa beauté. Qu'on se figure un jeune visage, blanc comme l'albâtre, légèrement coloré de rose, des traits mignons, une physionomie douce (...) dans toute sa personne une mollesse orientale unie à la grâce andalouse".
Alliant débauche et politique, selon les termes mêmes de la police secrète autrichienne, la Bagration essaya de subjuguer Talleyrand mais n'y parvint pas. Rancunière, elle s'étala alors complaisamment sur ses faiblesses au lit. Ce n'était pas nouveau : il était un mauvais amant notoire, malgré son charme. Mais la princesse Bagration en rajouta, parlant de "ses yeux de poisson mort et de ses lourdes paupières qu'il tient baissées comme des auvents devant une devanture".
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Ven 1 Sep - 19:35

Informé, il rétorqua qu'elle avait "une manière d'écouter les secrets par-dessous la jambe qui ne devait pas être commode tous les jours".
La licence générale gagna même la duchesse de Dino, qui finit par prendre des amants. Elle coucha avec le grand écuyer de l'empereur d'Autriche, puis l'abandonna pour le comte de Clam-Martinitz, dont elle s'amouracha au grand désappointement de son oncle, qui devait gérer avec les puissances alliées le retour de Napoléon de l'île d'Elbe. Tandis que Talleyrand partait pour Gand, où il devait rendre compte de sa mission à Louis XVIII chassé des Tuileries, elle choisit quant à elle de partir pour l'Allemagne avec son amant.
Mais elle revint vite à Paris avec Clam-Martinitz et y rejoignit Talleyrand devenu chef du gouvernement de Louis XVIII, rentré en France après Waterloo. L'irruption de Mme de Dino et de son amant autrichien sema la zizanie rue Saint-Florentin. Le prince supporta mal la situation, la mère de Dorothée aussi, et même le mari s'en mêla, provoquant Clam-Martinitz en duel.

Pour Talleyrand, l'heure était sombre. Aux prises avec la terreur blanche des Ultras, il devait gérer l'occupation de la France par des Alliés beaucoup moins bien disposés que lors du congrès de Vienne. Pourtant, il était davantage préoccupé par sa nièce que par ces graves problèmes. Ses contemporains crurent qu'il devenait gâteux. Le chancelier Pasquier a ainsi écrit dans ses Mémoires qu'"à soixante ans passés (il) avait choisi (ce moment) pour se livrer à un sentiment dont l'ardeur l'avait absorbé au point de ne lui laisser aucune liberté d'esprit", Bref, il était jaloux à en perdre la tête et négligeait la conduite des affaires !
Dégoûté, il remit sa démission au roi, qui le fit grand chambellan. Comble d'infortune, Dorothée choisit précisément ce moment pour partir en Italie puis en Autriche avec son amant. Déprimé, il eut recours aux bons offices de Gentz pour la supplier de revenir. Sa démarche tomba à pic puisqu'elle était en train de rompre avec Clam-Martinitz. Témoin amusé de leurs scènes de ménage, Gentz nota qu'elle avait été pour lui un "objet d'étude" par "la subtilité de son esprit et la dépravation de son coeur". Elle revint donc prendre sa place aux côtés de son oncle, qui lui écrivit benoîtement : "Convenez que nous aurions grand tort de nous passer l'un de l'autre, car je perdrais mon mouvement et vous votre repos."
Ils vécurent alors une partie de l'année au château de Valençay en compagnie de la duchesse de Courlande.
Talleyrand avait bien fait les choses, écrivant à la mère de sa nièce bien-aimée : "Je vais m'occuper de votre chambre, faire ôter le tapis, nettoyer toutes choses pour que (...) vous soyez passablement bien. (...) Nous passerons, chère amie, notre vie dans les mêmes lieux, dans les mêmes occupations, dans toute la même manière de vivre. Je ne sais rien de comparable au bonheur de passer ces jours avec vous..."
Mme de Dino fit place nette autour de son oncle en réglant les modalités de sa séparation d'avec sa femme légitime. Il fut convenu que la "princesse de Talleyrand", ex-Mme Grand, irait vivre à Londres, nantie d'une confortable rente. C'est l'époque où Châteaubriand dut au contraire reprendre la vie conjugale. Les rieurs s'amusèrent de la coïncidence :

Au diable soient les moeurs ! dit Chateaubriand.
Il faut auprès de moi que ma femme revienne.
Je rends grâce aux moeurs, réplique Talleyrand.
Je puis enfin répudier la mienne !


Le prince et sa nièce vécurent désormais maritalement. Continuèrent-ils à être amants ? Probablement non : vieilli et malade, Talleyrand avait définitivement renoncé aux aventures amoureuses. En revanche, Mme de Dino collectionna discrètement les amants, parmi lesquels... Thiers, qui débutait alors en politique. A diverses reprises, elle accoucha clandestinement de bâtards.
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Ven 1 Sep - 23:11

La haute société jasait, mais s'accommodait fort bien de cette situation scabreuse. Dans le grand monde, on recevait l'oncle et la nièce comme un couple légitime. Lui, claudiquant, impassible, blafard et poudré, ressemblait à un spectre fascinant. C'est à cette époque qu'on le surnomma "le diable boiteux". Elle, suscitait la haine de ses rivales exaspérées par son orgueil. La duchesse de Broglie, fille de Mme de Staël, dont elle avait hérité les rancoeurs, ne pouvait la supporter.
En revanche, tous deux continuèrent à se livrer ensemble aux plaisirs de la politique. Naguère, Talleyrand avait dit à Louis XVIII qu'il portait malheur au régime qui le négligeait. Ni le roi podagre ni son frère, Charles X, ne tinrent compte de l'avertissement. Aussi travailla-t-il sourdement à la chute de la branche aînée des Bourbons au profit du duc d'Orléans. Rien dans la politique étrangère de la Restauration ne trouvait grâce à ses yeux : ni l'expédition d'Espagne en 1823, ni la bataille navale de Navarin en Grèce, en 1827, ni la prise d'Alger en 1830. Toujours dévouée, Mme de Dino recevait les membres de l'opposition dans son salon, à deux pas des appartements de son oncle qui, officiellement, n'était au courant de rien.
Les Trois Glorieuses furent un triomphe pour Talleyrand, que Louis-Philippe d'Orléans désigna comme ambassadeur à Londres. Sa nièce fut ravie : "Dorothée vit dans l'ambassade de Londres le moyen d'échapper à l'envoûtement étouffant de la rue de Saint-Florentin et de Valençay. (...) Le prince, dont elle s'était faite la secrétaire, la confidente et la conseillère, serait à sa merci. (...) Elle serait l'âme de l'ambassade de Londres."
A la veille d'être présenté au roi George IV, alors qu'on le frisait et qu'on le poudrait, il réfléchit au petit discours qu'il allait faire au souverain britannique. Mme de Dino entra alors et il lui dit : "Voyons, Madame, mettez-vous là et trouvez-moi deux ou trois phrases que vous écrirez de votre plus grosse écriture." Elle s'exécuta et il n'eut que quelques modifications à faire : ainsi fonctionnait le tandem formé par l'oncle et la nièce.
Outre-Manche, Talleyrand se heurta à l'épouse de l'ambassadeur de Russie, l'orgueilleuse Mme de Lieven, qui ne cessait de déplorer devant lui la chute des Bourbons et l'usurpation de Louis-Philippe. Agacé, il lui rafraîchit la mémoire en lui rappelant que feu Alexandre Ier avait le premier envisagé cette combinaison. Anglophile depuis toujours, il négocia avec la Grande-Bretagne l'indépendance des Belges, qui s'étaient révoltés contre le roi de Hollande. Pour apaiser les craintes de Londres, la France renonça à la candidature du duc de Nemours, fils de Louis-Philippe, au trône de Belgique. En échange, l'Angleterre se portait garante de la neutralité du nouvel Etat.
Après ce succès, complété par la signature d'un traité entre la France et l'Angleterre à propos de la péninsule Ibérique, Talleyrand présenta sa démission (1834). Louis-Philippe aurait voulu lui faire accepter l'ambassade de Vienne, où il aurait retrouvé son vieux compère Metternich, mais il se sentait trop faible et Mme de Dino le pressait de se retirer.
Lorsque le "diable boiteux" mourut quatre ans plus tard, entré de son vivant dans la légende, elle était à ses côtés.

Sur le moment, la politique de Talleyrand fut mal comprise, et on voulut se souvenir que de ses vices. Mécontente de ne pas annexer la Wallonie lors du soulèvement belge, l'opinion française s'était déchaînée :

Que font-ils, dites-vous, à Londres ? Ce qu'ils font ?
Pour le savoir, voyez quel homme on associe
Aux travaux clandestins de leur diplomatie :
Le mensonge incarné, le parjure vivant,
Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent.


En fait, la sécurité de la frontière nord de la France engageait désormais l'Angleterre. C'était d'une importance capitale, et on le vérifierait quatre-vingts ans plus tard, en août 1914...
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Sam 9 Sep - 20:57

Le feu et la glace

Guizot et la princesse de Lieven


Je suis seule de mon espèce.
Mme de Lieven à propos d'elle-même.

Désormais, vous n'êtes plus seule.
GUIZOT à Mme de LIEVEN.


L'isolement diplomatique de la France sur le continent après la révolution de 1830 rendit nécessaire un rapprochement entre la monarchie de Juillet et l'Angleterre. Un homme politique le comprit plus que tout autre : François Guizot, ambassadeur de France à Londres en 1840, avant de devenir ministre des Affaires étrangères pour les sept années suivantes. Le hasard voulut qu'il soit encouragé dans son oeuvre par sa maîtresse, femme d'une trempe extraordinaire et célèbre dans l'Europe entière : Dorothée de Benckendorff, princesse de Lieven.

Née en 1785 dans une grande famille d'origine balte - donc allemande, mais sujette du tsar de Russie -, celle-ci n'était pas belle : "l'abondance de sa chevelure soyeuse, l'éclat de ses yeux noirs ne rachetaient pas un nez pointu, un cou trop long, un menton trop court, une bouche déplaisante et surtout la maigreur désespérante de sa silhouette, (...) Mais surtout elle en imposait par sa dignité (c'est Talleyrand qui le certifie), par sa grâce hautaine et par la distinction suprême de ses manières". (Constantin de Grunwald, La Vie de Metternich)
Sur le plan moral, elle était pétrie de contradictions. Excellente pianiste et parlant plusieurs langues, ce n'était pas un bas-bleu. Intelligente, parfois aimable, elle exprimait cependant des réflexions mordantes qui la rendaient souvent odieuse. Bavarde, elle possédait à un degré suprême l'art de la conversation, tout en sachant écouter.
Elle épousa, toute jeune encore et par amour, l'ambassadeur comte de Lieven. Cet homme d'une élégance et d'une platitude rares avait presque deux fois son âge, mais ils formèrent, du moins au début, un ménage uni. Après avoir été nommé en Prusse, il deveint ambassadeur de Russie en Angleterre, de 1812 à 1834.
A Londres, Mme de Lieven révéla des talents qui firent d'elle une véritable "femme d'Etat". Passionnée de politique, elle devint le véritable maître de l'ambassade. Liée aux Whigs comme aux Tories, elle informait personnellement le tsar 'Alexandre Ier puis son frère Nicolas Ier) de la marche des affaires anglaises et recevait directement ses ordres. Pour la récompenser, le souverain russe titra son mari prince, avec - faveur insigne - le prédicat d'altesse sérénissime.
Mme de Lieven n'hésitait pas à payer de sa personne. En Angleterre, elle devint la maîtresse du prince-régent (Régent depuis 1811, le prince de Galles monta sur le trône en 1820 sous le nom de George IV), avant de conquérir le coeur de Metternich au congrès d'Aix-la-Chapelle, en 1818. Elle le revit quatre ans plus tard au congrès de Vérone, dont elle fut la vedette, et toute l'Europe jasa. Toutefois, entre le chancelier autrichien et elle, ce ne fut qu'une passade, une" courte liaison mondaine, une chaîne facile et fleurie où ces deux être de rang et d'éducation égale se rencontrèrent". (Constantin de Grunwald, La Vie de Metternich).
Ingénument, cette snob avoua n'aimer vraiment que la société des rois et des Premiers ministres. Admiratrice de l'autocratie, elle méprisait la monarchie constitutionnelle, mais s'accommodait des jeux parlementaires qui lui permettaient de se livrer à des intrigues brouillonnes et jouissives.
Longtemps, ses bourdes n'eurent pas de conséquences sérieuses, jusqu'à ce que, ayant irrité le tsar Nicolas Ier, celui-ci la rappelle à Saint-Pétersbourg. Le sort s'acharna alors contre elle : tombée gravement malade, elle apprit la mort de ses deux derniers fils. Ses nerfs d'acier lui permirent de surmonter son accablement, et elle quitta la Russie en septembre 1835 pour s'installer à Paris, où la haute société accueillit avec curiosité cette amie de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Granville, de Talleyrand et de sa nièce, la duchesse de Dino.
Chateaubriand, en revanche, qui la connaissait bien, ne pouvait lui pardonner d'avoir dédaigné ses avances du temps où il était ambassadeur de France à Londres. Pour se venger, il laissa d'elle dans ses Mémoires d'outre-tombe un portrait au vitriol :
"On lui croyait de l'esprit, parce qu'on supposait que son mari n'en avait pas. (...) Mme de Lieven, au visage aigu et mésavenant, est une femme commune, fatigante, aride, qui n'a qu'un seul genre de conversation, la politique vulgaire ; du reste, elle ne sait rien, et elle cache la disette de ses idées sous l'abondance de ses paroles.'...) Elle revêt sa nullité d'en air supérieur d'ennui. (...) Tombée par l'effort du temps, et ne pouvant s'empêcher de se mêler de quelque chose, la douairière des congrès et venue donner à Paris (...) une représentation des puérilités diplomatiques d'autrefois."
Mme de Lieven ouvrit un salon qu'on appela vite "l'observatoire de l'Europe". "Jouant merveilleusement de son don d'attirer les personnes les plus intéressantes", elle reçut bientôt tout le personnel politique de la monarchie de Juillet.
A l'étonnement général, elle tomba sous le charme de Guizot, pourtant réputé le plus froid des hommes. Au premier abord, il n'y avait, semble-t-il pas grand-chose de commun entre l'impétueuse aristocrate et l'austère Nîmois, déjà deux fois veuf. Mais en fait beaucoup de choses les rassemblaient. Sexagénaires, protestants, âmes exigeantes et orgueilleuses, timides et intègres, ils étaient tous deux passionnés par la politique. Pour elle, ce fut un coup de foudre, tant la personnalité du ministre la fascinait. "Je (le) respecte parce qu'il le mérite, écrivit-elle à son frère. Je le placerais dans le Moyen Âge si le Moyen Âge avait été éclairé. Il a une droiture, une moralité et une fermeté dignes de ces temps-là, enfin une élévation d'esprit et de façon bien rares au temps présents."
Guizot, lui, se montra d'abord réservé, effrayé par la personnalité envahissante de la princesse, avant qu'une tragédie familiale les rapproche définitivement lorsqu'il perdit son fils aîné, en février 1837. Touchée par ce malheur qui lui rappelait la perte cruelle qu'elle avait subie deux ans plus tôt, Mme de Lieven lui écrivit une lettre qui le toucha. Réunis par leur commune douleur, ils se revirent. Quatre mois plus tard, le 15 juin, à la fin d'un dîner chez la duchesse de Broglie, il lui dit d'une voix pénétrée au moment de prendre congé : "Désormais, vous n'êtes plus seule."
Cette date marqua le début d'une histoire qui dura vingt ans. Le 24 juin, Guizot et la princesse se retrouvèrent chez Mme de Boigne, puis rentrèrent ensemble. Ils se mirent alors à échanger des lettre brûlantes dans lesquelles ils se promettaient des sentiments éternels. Les choses se précipitèrent et, le 30 août, leur relation cérébrale, presque mystique, céda la place à une véritable liaison amoureuse. Certains ont prétendu que tout était resté platonique entre ces deux protestants émaciés, en apparence froids comme de icebergs, mais leur correspondance est celle d'amants passionnés.
Qu'on en juge : "Je m'effraie de l'empire que je prends sur vous, le besoin que j'ai de vous, le bonheur que j'ai de vous. (...) Quels huit jours ! (...) C'est là le plus beau moment, m'avez-vous dit une fois. (...) On ne mesure pas ce qui est infini", écrivait Guizot, éperdu, à la princesse. Celle-ci n'était pas en reste : "Ah, comme j'ai vécu ! (...) Comme j'en suis fière !". Elle s'oublia même jusqu'à le tutoyer, chose inimaginable pour l'orgueilleuse descendante de tant de barons baltes ! Elle évoquait le souvenir béni du jour où ils s'étaient "donnés bien solennellement l'un à l'autre, pour cette vie, pour l'éternité". Et de conclure : "Adieu, mon bien-aimé chéri."
Mais Guizot se rendait compte des inconvénients de cette passion : "J'ai des devoirs de tout genre, des devoirs publics, des devoirs privés, mes enfants, ma mère, un renom à soutenir, des curieux qui m'observent, des rivaux qui m'épient, confiait-il à sa bien-aimée. Tout cela est difficile, laborieux. '...) Aidez-moi à ne rien oublier, à ne rien négliger ce que je dois aux autres, à moi-même, à vous."

Il n'avait pas tort de s'inquiéter : la rumeur sur leur liaison se répandait rapidement, car ils ne se cachaient guère. Lui-même apparaissait deux fois par jour chez la princesse, au 2, rue Saint-Florentin, dans ce qui avait été la résidence de Talleyrand. Elle congédiait alors ses invités... pour tout raconter plus tard à ses indiscrètes amies. La presse s'empara de l'affaire, et, le 18 septembre 1837, Le Temps publia une chronique satirique intitulée "Un doctrinaire amoureux".

Pourtant, leur relation ne s'interrompit pas, facilitée par la mort du prince de Lieven en janvier 1839. Désormais veuve et âgée, la princesse pouvait faire ce qu'elle voulait aux yeux du monde. L'étoile politique de son amant ne cessait de grandir et il obtint un beau succès en se faisant nommer ambassadeur à Londres, le 5 février 1840. Trois semaines plus tard, il prit possession de son poste. La princesse ne ménagea pas ses efforts pour lui faciliter son installation, mettant à sa disposition son carnet d'adresses. Elle lui prodiguait ses conseils enflammés, tandis qu'il lui écrivait quotidiennement pour la tenir au courant de tout. Elle comptait bien traverser la Manche pour jouir à ses côtés de son succès. Les amis de Guizot appréhendaient sa venue, connaissant son côté ingérable... mais le moyen de faire autrement ?


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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Sam 9 Sep - 21:27

Elle arriva donc le 22 juin à Londres et y séjourna jusqu'au 6 septembre. Inconscient des commérages qu'il suscitait, Guizot se rendait tous les jours chez elle, dans l'hôtel particulier qu'il lui avait loué, en attendant qu'elle s'installe chez sa meilleure amie, la duchesse de Sutherland. Le rituel était toujours le même : "Au moment où . Guizot paraît, la porte se ferme, on ne laisse plus entrer personne et ceux qui sont chez elle s'en vont.(...) Sa position est follement ridicule et déplacée." Lui ne voyait absolument pas les choses de cette façon et se réjouissait de leur proximité. Il lui écrivit : "Rien n'est si charmant que cette entière, continuelle, minutieuse communauté de tout ce qu'on pense. (...) cette complète abolition de toute solitude, de toute réticence, de tout silence, de toute gêne ; la parfait liberté, la parfaite union ! (...) La journée n'a pas un moment qui ne soit précieux. (...) Les plus petites choses ont l'importance des grandes. (...) Tout aboutit à un plaisir."
Le réseau de Mme de Lieven fonctionna pour ouvrir les portes au nouvel ambassadeur de France. La duchesse de Sutherland s'activa particulièrement. Grande-maîtresse de la garde-robe de la jeune reine Victoria, mais aussi et surtout égérie du parti whig, elle présenta ses amis à Guizot, qui put ainis nouer de précieux contacts politiques. Toutefois, ce n'était pas encore assez pour Dorothée, très exigeante quant aux fréquentations de son amant pour qui elle désirait le meilleur. Insupportable snob, elle lui reprocha un jour de rencontrer des hommes politique irlandais compromettants et une autre fois de se rendre au derby d'Epsom où il n'y avait, selon elle, que "des oisifs et des fous".
Guzot était pourtant loin d'être absorbé par les mondanités. Il était préoccupé par la question d'Orient, "jardin des délices des diplomates" mais brandon qui menaçait de mettre le feu à l'Europe. (Depuis une dizaine d'années, le sultan ottoman se heurtait au pacha d'Egypte, Méhémet Ali, soutenu par la France, ce dernier avait mis la main sur la Palestine et la Syrie. En revanche, Constantinople pouvait compter sue le soutien de la Grande-Bretagne et de la Russie, appuyées par l'Autriche et la Prusse.) La crise éclata le 17 juillet 1840 et il fut informé par le ministre des Affaires étrangères anglais, l'impétueux Palmerston, que le pacha d'Egypte Méhémet Ali devait désormais se contenter de sa vice-royauté et cesser de menacer le sultan ottoman. C'était la faillite des ambitions françaises en Orien, et particulièrement celles du président du Conseil, l'ambitieux Thiers, principal adversaire de Guizot. Après quelques mois d'une vivre tension, Paris dut s'incliner et l'opinion publique ressentit vivement cet échec diplomatique.
De façon injuste, la réputation de Guizot en souffrit. On le fit passer pour un incapable. Mme de Dino raconta qui'l était un dandy ridicule : "Il demande l'adresse des tailleurs. Il veut que ses pantalons collent, parie aux courses, se croit connaisseur de chevaux. Il ne songe qu'à ses équipages, sa table se frivolise à plaisir. Il fait le fanfaron (...) et cherche à inspirer de la jalousie à Mme de Lieven qui, dit-on, n'en serait pas absolument exempte." Choses plus grave, on raconta que son extrême prudence dans l'affaire d'Orient lui avait été dictée par sa maîtresse, soupçonnée d'être en correspondance suivie avec le tsar ! On s'imaginait l'ambassadeur de France esclave de son amour pour l'intrigante Balte, comme Hercule aux pieds d'Omphale.
Inquiet, un ami de Guizot lui écrivit durant la crise pour le prévenir : "On vous a endormi par un accueil glorieux et des fêtes. Mme de Lieven a fait le reste." Le bruit courut que la princesse aurait fait l'éloge de Palmerston dans une lettre et se serait réjouie du rapprochement ganglo-russe. Thiers aurait eu connaissance de cette missive et se serait moqué de Guizot, prétendant que ce dernier ne pouvait coucher qu'avec des femmes plus vieilles que lui. C'était bien le genre de Thiers d'oublier que lui-même était l'amant de sa belle-mère, quand il n'organisait pas des orgies avec de petites filles !
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Sam 9 Sep - 22:06

Qu'y avait-il de vrai dans cette histoire de correspondance ? Palmerston et Me de Lieven se détestaient : le premier chercha peut-être à causer du tort à la seconde. Mais Mme de Dino semble avoir eu connaissance de la lettre de Dorothée : "Cette princesse moscovite s'est montrée dans la joie, ravie d'avoir des émotions dignes d'elle. Comment arrange-t-elle cela avec M. Guizot ? C'est elle qui, sans le savoir, a aidé à sa mystification.
Guizot était au courant de ces ragots, qu'il qualifia de "bavardage menteur et hostile". Sûr de lui, il considérait Mme de Lieven comme une amie sûre, une informatrice, une "gorge profonde" dont les relations mondaines étaient précieuses. Il estimait que leur relation intime n'avait pas à intéresser le public. Dans l'affaire d'Orient, il n'avait pas été le jouet de sa maîtresse. Tout au plus pouvait-on lui reprocher d'être novice en diplomatie. C'était d'ailleurs l'avis de Palmerston, qui déclara à Thiers, bien des années plus tard : "On a accusé M. Guizot de vous avoir trahi pendant son ambassade. Non, il ne vous a pas trahi, mais il a été d'une grande inexpérience."
Dans l'immédiat, la débâcle diplomatique française retomba sur Thiers, qui avait été d'une folle imprudence. Louis-Philippe était furieux. Guizot sollicita un congé pour revenir à Paris afin d'assister à l'ouverture de session parlementaire. Il tint Mme de Lieven informée de ses projets : "Arriver trop tôt serait d'un étourdi, arriver trop tard d'un poltron", lui écrivit-il. Dans une autre lettre, il lui déclara se sentir député avant d'être ambassadeur et vouloir regagner la France au plus vite. Informée de son départ prochain, la reine Victoria lui dit combien elle avait à coeur de voir les affaires s'arranger entre la France et l'Angleterre. Elle espérait qu'il ferait tout pour y parvenir. "Je ne vais à Paris que pour cela", lui répondit-il. Le 25 octobre 1840, il quitta Londres. Le lendemain il était en France et quatre jours plus tard Louis-Philippe le nommait aux Affaires étrangères.

Il fut en réalité l'âme du ministère et, pendant sept ans, mena une politique raisonnable, fondée sur l'entente avec la Grande-Bretagne. Même accablé de travail, il ne cessa point sa liaison avec Mme de Lieven, continuant à aller la voir deux fois par jour, à midi et à cinq heures. Entretemps, il lui envoyait des billets pleins de tendresse : "Nous avons l'un et l'autre, traversé un long espace de vie, et beaucoup souffert dans la traversée. Ne vous semble-t-il pas que nous somme au port, que nous y sommes entrés ensemble,, et pour n'en plus sortir ?" Ou encore : "Encore cinq heures avant que j'aille vous dire tout, jamais tout. J'ai à peine commencé. Il y a bientôt quatre ans. Qu'est-ce quatre ans ? J'ai de quoi remplir l'éternité."
Dorothée se montrait jalouse, particulièrement lorsqu'il passait l'été dans sa résidence du Val-Richer avec sa vieille mère, domaine auquel elle n'avait pas accès. Leurs retrouvailles étaient d'autant plus torrides : "Toutes les fois que nous nous retrouvons, il me semble que nous fassions des découvertes. Rien n'est si inépuisable que de s'aimer. Et toujours si nouveau. Je t'aime, je t'aime !" lui écrivait-il. Et elle de répondre : "Et moi aussi, je t'aime, je t'aime ! C'est si charmant de nous aimer."
Comme le note Mme de Dino, cette liaison avec l'homme le plus puissant de France rajeunissait Mme de Lieven. Pendant cinq ans, elle loua une petite maison à Auteuil, où il venait la rejoindre. Ils se promenaient dans les environs sans se cacher. Quant au salon de la rue Saint-Florentin, il était désormais le plus courut de Paris.
Allèrent-ils plus loin ? Nombre de contemporains crurent qu'ils avaient contracté un mariage secret. Certains le faisaient remonter à août 1840. La cérémonie aurait été célébrée dans la chapelle de l'ambassade de France à Londres. Ce n'était là qu'un ragot, mais il est exact qu'ils y pensèrent tous les deux. Une fois Dorothée proposa sa main à Guizot. Il lui demanda si elle voulait que cette union demeure secrète ou non. Et comme l'altière descendante des barons baltes n'était pas prête à perdre son titre pour paraître dans le monde comme "Mme Guizot", les choses en restèrent là.
D'autres cancans circulèrent. Les ennemis de Guizot racontèrent que Mme de Lieven régentait le corps diplomatique, décidant de telle ou telle nommation à telle ou telle ambassade. Sans aller jusque-là, il est exact qu'ils discutaient de tout. L'amant sollicitait les conseils de sa maîtresse : "Vos idées, vos avis, me sont nécessaires". Pour reprendre l'expression d'un biographe du politicien, Dorothée était devenue pour lui "un collègue, un adjoint, une collaboratrice au zèle infini".
Sous des pseudonymes transparents, les journaux attaquaient Guizot, lui reprochant de trahir les intérêts de la France. Les amis du ministre s'en alarmèrent souvent, craignant même qu'il ne soit interpellé à la Chambre. Le chancelier Pasquier écrivait à sa tendre amie, Mme de Boigne, que "le Guizot" se ridiculisait avec "sa princesse et sa maison". On raconta qu'une domestique l'avait surpris nu, en plein après-midi, dans le lit de sa maîtresse. Mirecourt, un pamphlétaire, imagina un dialogue entre Louis-Philippe et son ministre à propos de Mme de Lieven :
"Que ne l'épousez-vous ? faisait-il dire au roi.
Ah ! Sire, vous n'y songez pas, répondait le pseudo-Guizot. On la soupçonne d'être en correspondance avec le tsar.
- Raison de plus ! répondait le roi. Nous dicterons ses lettres."
Mirecourt n'était pas loin de la vérité ! Louis-Philippe n'ignorait rien de la liaison de Guizot, mais il se contentait de la blâmer discrètement. Il déclara un jour à Duchâtel, son ministre de l'Intérieur : "(Que Guizot) prenne garde à ces femmes du Nord. Il ne s'y connaît pas en femmes du Nord. Quand une femme du Nord est vieille et a affaire à un homme plus jeune, elle le suce jusqu'à la moelle."
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Dim 10 Sep - 22:44

Se consacrant aux Affaires étrangères, Guizot ne prêta pas assez attention à la montée du mécontentement intérieur. Pis, en 1846 l'affaire "des mariages espagnols" (bien oubliée aujourd'hui, l'"affaire des mariages espagnols" eut à l'époque une importance capitale. Il s'agissait de trouver un époux à la jeune rien Isabelle II et à sa soeur, l'infante Ferdinande. Londres et Paris s'opposèrent quant au choix. Finalement, Guizot et l'ambassadeur de France à Madrid, le comte Bresson, réussirent à unir la reine à son cousin, le duc de Cadix, pourtant homosexuel notoire, et l'infante au duc de Montpensier, dernier fils du roi des Français. Ce succès de Louis-Philippe et de Guizot rendit furieux Palmerston.) déboucha sur la rupture de la première entente cordiale avec l'Angleterre. Certes, tous les torts n'étaient pas du côté du ministre français, mais celui-ci fut obligé de se rapprocher de Metternich. Après l'avoir stigmatisé comme "Lord Guizot" ou l'l'Anglais du Val-Richer", ses ennemis dénoncèrent sa politique "autrichienne partout, et française nulle part", selon l'expression de Lamartine.
Inconscient du péril, quoique devenu Président du Conseil en septembre 1847, Guizot marcha à la catastrophe. Il était chez Mme de Lieven quand les premiers attroupements révolutionnaires se produisirent, le 20 février 1848. Comme on en parlait devant la princesse, elle appela son amant qui chercha à la rassurer et même se moqua gentiment d'elle. Le 23, abandonné par le roi, il dut pourtant annoncer sa démission à la Chambre. Obligé de se cacher, il gagna Bruxelles le Ier mars, puis Londres, où Mme de Lieven l'avait précédé.
Dès le 23 février, en effet, elle s'était réfugiée à l'ambassade d'Autriche avec ses bijoux, avant de gagner l'Angleterre.
Elle reprit sa vie mondaine et tenta d'y associer Guizot ; mais, pour ce dernier, le coeur n'y était plus. Déprimé et ruiné, il était obligé de vivre quotidiennement avec sa famille, qui l'avait rejoint en exil, ce qui l'empêchait de voir trop souvent sa maîtresse. Brisée par les récents événements, sa vieille mère s'éteignit le 31 mars. Quant à Mme de Lieven impatiente de rentrer en France, de retrouver son salon, et comprenant que son amant était désormais définitivement écarté du pouvoir, elle finit par se rallier à Louis-Napoléon Bonaparte. Guizot jugea sévèrement son attitude et leur relation connut un refroidissement passager.
Ignorant le mécontentement du ministre déchu, elle approuva sans réserve le coup d'Etat du 2 décembre, allant même jusqu'à dire qu'elle allait enfin pouvoir faire le ménage parmi les familiers du salon. Elle se lia avec le comte de Morny, demi-frère du nouveau maître de la France, à qui elle fut présentée. Morny lui fit également rencontrer celle qui n'était encore que Mlle de Montijo. Quand ils virent l'orgueilleuse princesse balte se tenir respectueusement devant Eugénie, ses proches comprirent immédiatement que cette dernière était la future impératrice des Français. Dans ces conditions, Guizot n'avait plus qu'à se montrer discret, et la suite lui donna raison.
En effet, toujours impétueuse, la vieille princesse se mit en tête de régenter les relations franco-russes. Mais elle n'était plus qu'un portrait tombé de son cadre. Vêtue et chapeautée de noir, brandissant un gigantesque éventail, elle vaticinait. La guerre de Crimée l'obligea à plus de discrétion. Son influence évanouie, elle dut quitter la France pour Bruxelles et s'y ennuya à mourir. Exaspérée, elle regagna vite Paris, où la police impériale choisit de l'ignorer. Elle tomba malade, pour mourir le 27 janvier 1857. Refusant que Guizot assiste à ses derniers instants, elle chargea son fils de lui remettre une lettre.
Avec noblesse, elle prenait congé de lui : "Je vous remercie de vingt ans d'affection et de bonheur. Ne m'oubliez pas. Adieu, adieu..." Le sachant sans fortune - "Cela ne me déplaît pas", lui avait-elle dit un jour -, elle lui légua huit mille francs de rente et sa voiture. "Ne refusez pas ma voiture, le soir", concluait-elle.
Sa mort terrassa Guizot, qui écrivit à une de ses amies une lettre désespérée : "C'est impossible. J'ai perdu cette nuit Mme de Lieven. Elle faisait, depuis vingt ans, le charme de ma vie intime et l'agrément de ma vie mondaine. (...) Aussi grande âme que son esprit était charmant." Il utilisa, pour annoncer la mort de sa maîtresse, à leurs amis, un papier à lettres de veuf à larges bords noirs, ce qui fit dire à Mme de Dino, toujours à l'affût d'histoires croustillantes, qu'ils étaient effectivement mariés. Ce fut à cette occasion qu'il apprit qu'elle avait trois ans de plus que lui. Coquettement, elle avait toujours omis de lui révéler ce petit détail...

Il surmonta sa peine et reparu dans le monde. Certains s'en étonnèrent, jugeant que sa sécheresse de coeur valait bien celle de la défunte. Le plus beau est qu'il se lança, à soixante-dix ans, dans une nouvelle aventure... avec la duchesse de Dino ! Jalouse de Mme de Lieven, celle-ci le convoitait depuis vingt ans et l'avait enfin pour elle. Cette liaison platonique mécontenta pourtant leur famille réciproques. Elle mourut à l'automne 1862 et Guizot se retrouva de nouveau seul.
Sa longue vieillesse lui permit d'assister aux succès, puis aux revers diplomatiques du Second  Empire, dont la politique aventureuse l'inquiétait au plus haut point. Il ne se trompait pas : alors que lui-même avait su conserver adroitement la paix sur le continent avec l'appui de la Grand-Bretagne, le bellicisme bonaprtiste débouchait sur une impasse. La catastrophe de Sedan justifia, hélas, ses pries craintes. Il s'éteignit quatre ans plus tard.
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Dim 10 Sep - 22:53

Morny soit qui mal y pense !

Une ambassade en Russie vraiment extraordinaire


Instruit pour un mondain, ayant le goût de la paresse et la faculté du travail, une foi absolue en lui-même, de l'audace, de l'intrépidité, du sang-froid... Amoureux du plaisir...

Edmond D'ALTON-SHEE
à propos de Morny.



Près de quatre ans après la chute de la monarchie de Juillet, le coup d'Etat du 2 décembre 1851 mit fin à la République. L'Empire restauré, Napoléon III manifesta sa volonté de mener une politique étrangère de grand style.
Tout en conservant l'alliance anglaise, il s'agissait pour lui de rompre la coalition des trois grandes puissances continentales - Autriche, Prusse, Russie -, qui datait de 1815. Fallait-il se choisir une alliée parmi ces trois-là ? Et si oui, se pouvait-il que ce fût l'Empire russe, que l'on venait de vaincre en Crimée ?
L'empereur eut alors recours à un personnage inattendu en envoyant comme ambassadeur extraordinaire à Saint-Pétersbourg son demi-frère, Charles Auguste de Morny. Ce dernier s'y révéla beaucoup plus doué que sa réputation d'homme frivole et voluptueux ne le laissait présager.
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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Lun 11 Sep - 22:01

"Très correct dans son habit noir et sa culotte courte, il s'avançait en souriant, (...) regardant les invités, les yeux vagues et voilés, comme s'il n'eût reconnu personne. Alors, à mesure qu'on le salua, il inclina la tête, avec une grande amabilité. (...) Bientôt, il devint le centre. (...) Sa figure ppale, fine et méchante, dominait les épaules qui moutonnaient autour de lui." Ainsi Emile Zola décrit-il Morny, devenu "M. de Marsy" dans Son Excellence Eugène Rougon (à la parution du roman (1876), Morny était mort depuis plus de dix ans.)
Cependant, le flegme apparent du personnage cachait mal une sensualité débordante.
Avoir vingt ans sous Louis-Philippe : tel fut le cas de celui qui ne s'appelait encore qu'Auguste Demorny. Ami des princes d'orléans, il allait courage, dépenses inconsidérées, débauche et sens du tragique, comme beaucoup de fashionables. Dandy mais officier courageux en Algérie, membre du Jockey Club et du Cercle de l'Union, il fréquentait déjà les milieux diplomatiques.
Ce cavalier émérite était aussi un cavaleur effréné. Jeune cerf en rut, il courait les "biches", comme on appelait alors les jeunes prostituées. Il avait des sens exigeants et multipliait les aventures goûtant particulièrement les lesbiennes, comme les soeurs Bernard, (l'une d'elles fut la mère de Sarah Bernhardt, dont le père était peut-être Morny), la tragédienne Rachel, Alice Ozy et plus tard Cora Pearl. Partageant les préjugés des hommes de son temps, il estimait en effet que le saphisme faisait inévitablement partie de l'apprentissage sexuel féminin : "La femme polissait la femme comme le diamant polit le diamant."
A la veille de sa mort, devant des proches, il devait encore faire l'éloge du saphisme à sa fille Mathilde, dite "Missy", future lesbienne fameuse et maîtresse, entre autres, de Colette.
Cependant, mener grand train et organiser de coquines séances de tribaderie coûtait cher. Le pygmalion de ce jeune étalon en quête de saillies fut une femme qu'il rencontra vers 1832 : Françoise Mosselman, dite "Fanny". De trois ans son aînée, elle était l'épouse du comte Le Hon, ambassadeur de Belgique à Paris. Fanny Le Hon - l'"ambassadrice aux cheveux d'or", comme l'appelait Balzac - était belle, riche et spirituelle. Morny devint son amant et le resta pendant un quart de siècle, malgré les ans et les infidélités mutuelles. Elle lui donna une fille, fut sa banquière et lui avança les fonds nécessaires pour se lancer dans les affaires et en politique. Elle finança la construction de non hôtel particulier aux Champs-Elysées, plus tard surnommé "la Niche à Fidèle".
Mais ce furent les conséquences de la révolution de février 1848 qui imprimèrent une impulsion décisive à la carrière de Morny, car Louis-Napoléon Bonaparte, élu ten décembre à la présidence de la République, était son demi-frère... par la main gauche.
Au départ, peu de gens savaient que tout était faux dans Morny, y compris et surtout son nom. Son histoire était digne des romans d'Alexandre Dumas, dont se délectaient ses contemporains. Né clandestinement en Suisse, le 17 septembre 1811, Morny était le fils illégitime de la reine Hortense et de Charles de Flahaut, qui se trouvait quant à lui être le fils bâtard de Talleyrand et de Mme de Flahaut, dont la propre mère avait jadis reçu les faveurs de Louis XV ! Moyennant finances, un certain Demorny avait accepté d'endosser la paternité de l'enfant, avant de mourir rapidement, laissant le petit Auguste aux bons soins de sa grand-mère paternelle. Bien entendu, cette histoire finit par se savoir... Plus tard, sous le Second Empire, l'opposition s'en empara. Une célèbre acaricature du journal Punch représenta Morny songeur, dans un fauteuil, avec cette légende : "Mon grand-père c'est Talleyrand, la reine Hortense c'est ma mère, Napoléon III c'est mon frère, la princesse Poniatowski c'est ma fille... Tout ceci est naturel..."

La révolution de 1830 servit les intérêts de cette famille d'un genre particulier. Bien vus de la monarchie de Juillet, Talleyrand et Flahaut favorisèrent les débuts de leur petit-fils et fils respectif, qui commença par transformer le "Demorny" en "de Morny".
Longtemps indifférent à la cause de son demi-frère, Louis-Napoléon (fils légitime d'Hortense et de Louis Bonaparte), il s'en rapprocha après 1848 et fut le grand ordonnateur du coup d'Etat du 2 septembre 1851. Devenu ministre de l'Intérieur puis président du Corps législatif. "Monsieur, frère de l'Empereur", comme le surnommaient certains, entendait bien cependant poursuivre sa vie voluptueuse. Au Palais-Bourbon, il organisait des fêtes somptueuses, mais les bals masqués de l'hôtel de Lassay donnaient souvent lieu à des débordements. Une invitée déclara un jour qu'il n'était pas prudent de s'y rendre sans crinoline, car les hommes se faisaient volontiers trop pressants et "vous communiquaient leurs impressions". Pornographe, Morny montra un jour, lors d'un bal aux Tuileries, une lanterne magique qui déroulait des images licencieuses. Offusquées, les dames prirent la fuite tandis que les messieurs se mirent à rire.

En juillet 1853, Morny rencontra à Plombières une jeune Américaine, Annie Hutton, qui'l courtisa platoniquement. A cette époque, sa santé commençait déjà à se ressentir de sa vie de débauche : il était syphilitique et souffrait d'une pancréatite hémorragique qui finirait par l'emporter. Durant l'été 1854, il tomba gravement malade et consulta le docteur Oliffe, officier de santé d'origine irlandaise, qui lui conseilla d'aller prendre les eaux, tout en lui fournissant des pilules censées soutenir son activité sexuelle.
Alphonse Daudet, attaché de cabinet de Morny quand ce dernier fut président du Corps législatif, en a brossé un portrait saisissant dans son roman Le Nabab où un certain docteur Jenkins distribue généreusement au "duc de Mora" ses pilules aphrodisiaques. Les "perles de Jenkins" sont recherchées dans tout Paris par les débauchés, "des épuisés, des exténués, brûlés par une vie absurde, qu'ils s'acharnaient à prolonger".
A la longue, toutefois, les aphrodisiaques du bon docteur Oliffe se révélèrent très dangereux : Ils contenaient de l'arsenic, utilisé pour soigner la syphilis. Morny se mit à vivre dans des pièces surchauffées, même en été, car ses douloureux problèmes gastriques lui donnaient tout le temps la sensation de grelotter.

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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Lun 11 Sep - 22:21

Oliffe lui recommanda une nouvelle coure à Ems. Mais Morny avait un autre motif pour aller prendre les eaux en Allemagne : revoir Annie Hutton, sa "petite Américaine".
Son séjour fut bref, et il rentra à Paris, afin de recevoir la reine Victoria, venue pour l'Exposition universelle.
Dans sa correspondance avec Annie, il se montrait galant : "Vous savez comme je désire augmenter votre amitié et votre confiance, et je ferai tout pour le mériter." Elle, de son côté, était tenue par les règles de la bienséances : "Cher Monsieur le comte, (...) de quel intérêt peuvent être les lettres d'une insignifiante jeune fille pour l'homme important que vous êtes ? (...) Je me demande souvent pour quelles raisons j'ai la chance d'avoir conquis votre amitié alors que j'en suis si peu digne." Il lui répondit qu'il espérait la voir à Paris. Elle y vint avec sa mère et sa soeur, et il leur rendit visite au Grand Hôtel. Bien entendu, Fanny Le Hon le sut et se vexa. "Vous jouez les fiancés, à présent ? Lui dit-elle. C'est très touchant !" Et d'exhaler toute sa rancoeur. La vieille maîtresse devenait encombrante.
Morny avait toutefois des affaires plus importantes à traiter que le courroux de Mme Le Hon. En effet, la mort soudaine de Nicolas Ier, l'avènement de son fils, Alexandre II, et la prise de Sébastopol annonçaient la fin prochaine de la guerre de Crimée. Désormais, il était impératif de se réconcilier avec la Russie. A la fin de 1855, avec l'approbation de Napoléon III, Morny contacta donc secrètement le rpince Gortchkov, ambassadeur de Russie à Vienne, et fut aidé en cela par le baron Sina, un banquier viennois dont les liens avec le Crédit immobilier des frères Pereire - proches de Morny - étaient étroits. Gortchakov avait naguère été un intime de la reine Hortense et conservait pieusement un talisman qu'elle lui avait donné.
Sina servit de boîte aux lettres pour cette correspondance, bien évidemment secrète, dans laquelle les deux interlocuteurs usèrent de pseudonymes. Gortchakov était "M. Dupuis". Morny lui expliqua qu'il serait suicidaire de poursuivre la guerre entre leurs deux pays : il n'y avait qu'à regarder une carte pour s'en convaincre. Il suffisait que "les amis de M. Dupuis", c'est-à-dire les ministres russes, consentent à quelques concession nullement incompatibles avec leur honneur pour qu'on parvienne à un accord qui satisferait tout le monde.
Les voeux de Morny furent exaucés avec l'arrivée des envoyés du tsar, le comte Orlov et le baron Brunnow, venus participer au congrès qui devait définir le règlement de la paix. Morny les rencontra chez Mme de Lieven, où ils eurent un entretien de quatre heures. Il chercha à les convaincre que le maintien de l'alliance anglaise n'empêchait pas la France de se rapprocher de Saint-Pétersbourg. C'était la Triple Entente avant l'heure !
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