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 Ravaillac le régicide

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epistophélès



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MessageSujet: Ravaillac le régicide   Ven 6 Jan - 23:20

Ce vendredi 14 mai 1610, l'ambiance est plutôt morose au palais du Louvre, où le roi Henri IV semble de fort mauvaise humeur. En fait, il est plutôt inquiet, tendu. Il a mal dormi et a encore fait l'un de ces rêves dans lesquels il se voit assassiné ! Plus qu'un rêve, c'est un cauchemar !
Cela fait déjà quelques années qui'l échappe aux attaques de ses opposants. Plusieurs tentatives d'attentat ont échoué et le roi est persuadé que ses adversaires ne vont pas baisser les bras. Il est même intimement persuédé, en ce vendredi matin, que les choses peuvent aller tès vite.
La veille, le jeudi 13 mai, s'est déroulée une importante cérémonie :son épouse, la reine Marie de Médicis a été sacrée. Le bon roi Henri se demande si justement le moment n'est pas propice pour ses ennemis de l'ombre et si un bras vengeur ne va pas réussir à commettre l'irréparable.
Il s'en est confié quelques jours plus tôt à son ministre Sully : "Ah ! mon ami, que ce sacre me déplaît ! Ah ! Maudit sacre, tu seras cause de ma mort ! Je mourrait dans cette ville, et ,'en sortirai jamais ! Ils me tueront ; car je vois bien qu'ils n'ont autre remède en leur danger que ma mort !"
Cette inquiétude redouble en ce vendredi matin.
Henri IV le dit à qui veut l'entendre, il est persuadé d'être en danger. Croisant au Louvre quelques grands seigneurs, il leur confie : "Vous ne me connaissez pas maintenant, vous autre, mais je mourrai, un de ces jours, et, quand vous m'aurez perdu, vous connaîtrez lors ce que je valais, et la différence qu'il y a de moi aux autres hommes."
Décidément il semble bien avoir l'âme triste, notre bon roi et il n'a pas complètement tort. Lorsqu'il lance ces quelques mots, Henri IV le ressent peut-être, mais il ignore encore qu'il va faire une rencontre improbable, impensable et pourtant dramatique...

Henri de Navarre, le calviniste  

Avant de poursuivre, revenons l'espace d'un instant cinquante-sept ans en arrière. Nous sommes le 14 décembre 1553 et le futur HenriIV, fils d'antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret vient de voir le jour dans la bonne ville de Pau.
Quelques minutes après sa naissance, son grand-père lui frotte les lèvres avec une tête d'ail et lui fait boire quelques gouttes de vin de Jurançon, avec grande modération bien sûr ! Avec un tel régime, cet enfant, cet homme, ce Béarnais ne pouvait devenir qu'un grand roi.

Henri de Navarre est élevé dans la religion calviniste par sa mère. Après avoir été présenté à l'armée des protestants rassemblés à La Rochelle en 1569, il devient, sous la tutelle de Coligny, le chef du parti huguenot. Il fait ses premières armes au cours de la troisème guerre de Religion et notamment lors de la bataille d'Arnay-le-Duc en Bourgogne, en 1570. Cette même année, après la paix de SaintèGermain, en signe de réconciliation entre catholiques et huguenots, il épouse Marguerite de Valois - plus connue sous le nom de reine Margot -, la fille d'Henri II et de Catherine de Médicis, la soeur des rois de France François II, Charles IX et Henri III. Le mariage de Marguerite et d'Henri est célébré en 1572, une semaine avant le terrible massacre de la Saint-Barthélemy.

Retenu pendant trois ans prisonnier à la cour de France, Henri de Navarre le calviniste abjure le protestantisme. Puis, réussissant, en 1576, à déjouer la surveillance dont il fait l'objet, il s'échappe, renonce cette fois au catholiscisme et reprend la tête de l'armée protestante.
Il guerroie pendant de longues années. La mort du duc d'Alençon, dernier frère du roi Henri III, fait de lui l'héritier du trône de France dans la mesure où Henri III n'a pas de descendant.  

Cette situation est bien sûr tout à fait insupportable pour les catholiques de la Ligue, qui déclenchent la terrible guerre des Trois Henri. Ces trois hommes ne sont autres que le roi Henri III, Henri de Guise, chef de la Ligue, donc des catholiques, et Henri de Navarre, le chef des protestants. Après l'assassinat des Guises, Henri III et Henri de Navarre se réconcilient et installent ensemble le siège de Paris.
Henri III désigne enfin Henri de Navarre comme successeur. Ce dernier monte sur le trône de France en 1589, aprs l'assassinat d'Henri III.
Tiens, un autre Henri assassiné ? Décidément, il ne fait pas bon s'appeler "Henri". Souvenons-nous de l'histoire de France : mis à part Henri Ier du nom, petit-fils d'Hugues Capet mort de maladie en 1060, tous les autres Henri ont connu une fin tragique : Henri II est mortellement blessé lors d'un tournoi, tandis qu'Henri III succombe à un coup de couteau... Il y a de quoi parler de la "malédiction des rois Henri" !


3]]Henri III tué d'un coup de couteau[/b]  

Revenons sur le règne et la fin tragique d'Henri III. A Henri II succède son fils François II, roi de 1559 à 1560, puis son frère Charles IX. A la mort de ce dernier, en 1574, c'est le troisième frère. C'est-à-dire le troisième fils d'Henri II qui devient roi à son tour sous le nom d'Henri III.

Ce jeune homme de 23 ans, né au château de Fontainebleau au mois de septembre 1551, s'est longtemps cru trop loin dans l'ordre de succession au trône. Ne pensant pas un jour prétendre à la couronne de France, il accepte, sans gaieté de coeur, le trône de Pologne, auquel il vient d'être élu et arrive à Cracovie en février 1574. L'accueil de la population est chaleureux, maisle gouvernement du pays est beaucoup plus pénible. Quand il apprend, trois mois et demi plus tard, la mort de son frère Charles IX, sa joie l'emporte sur son chagrin car ce décès fait de lui le nouveau roi de France. Henri quitte donc rapidement la Pologne et rejoint les bords de Seine.

Durant son règne, l'unité du royaume est mise à mal pour des raisons tant religieuses que politiques. Les guerres de religion continuent de diviser les princes et, à leur suite, le peuple de France, divisé selon la religion du prince qui gouverne : la religion n'est pas une affaire plus politique que personnelle ; on est catholique quand sa province est catholique ou protestant quand sa cité est protestante. Voyant son autorité de plus en plus bafouée, Henri III veut en finir avec le duc de Guise, chef de la Ligue.E n 1588, il convoque les états généraux. Une nouvelle fois, le désaccord entre Henri de Guise et Henri III est criant. Le roi prend une décision irrévocable : faire assassiner le duc de Guise. Le 23 décembre  1588, il le fait venir dans ses appartements du château de Blois. Le duc de Guise s'y rend seul. Passant par un étroit couloir, il est tout à coup assailli par ceux que l'on surnomme les "Quarante-cinq", véritable garde prétorienne du roi. Le duc de Guise est sauvagement assassiné dans ce guet-apens. Le lendemain son frère, le cardinal de Guise, est à son tour assassiné, toujours à Blois.
Cette fois, le rapprochament entre Henri III et Henri de Navarre peut s'effectuer. Mais quelques mois après cet odieux règlement de compte, Henri III va lui aussi tomber sur son assassin.


Au matin du 1er août 1589, Henri III se trouve à Saint-Cloud, non loin de Paris, prêt à mener, avec l'aide d'Henri de Navarre, l'assaut contre sa capitale rebelle. Un moine dominicain âgé de vingt-deux ans, originaire de Sens, Jacques Clément, demande à le voir. C'est un illuminé, endoctriné par les sermons des prédicateurs de la Ligue, et qi se croit investi d'une mission de justicier. Il prétend avoir des informations importantes à confier au roi, notamment une bonne nouvelle concernant la prise de l'une des portes de Paris par les royalistes. Comme il détient une lettre de recommandation du président de Harlay, la garde rapprochée du roi le laisse entrer. Henri III accepte de l'entendre et fait éloigner son grand-écuyer Bellegarde et le procureur-général La Guesle. Le frère Jacques Clément s'approche du roi et, au moment de lui confier ses informations, sort un couteau de la manche de sa robe de bure et le plante dans le bas-ventre du souverain. Henri III hurle de douleur et s'écrie : "Ah ! le méchant moine, il m'a tué, qu'on le tue !"
La Guesle se jette sur le moine, le renverse d'un coup d'épée et les "Qaurante-cinq", accourus aux cris du roi, le trucident.
Henri III est allongé et soigné : à cet instant précis, ses proches pensent qu'il n'est que blessé. Il reçoit Henri de Navarre qu'il déclare successeur et fait jurer aux seigneurs qui l'entourent de rester fidèles à son beau-frère, le mari de Marguerite. Les voix s'élèvent pour prêter serment, Henri de Navarre peut quitter la chambre et part diriger ses troupes. Les deux hommes ne se reverront plus.
Henri III meurt la nuit suivante, entre deux et trois heures dumatin, le 2 août 1589. Il a 38 ans.
C'est donc un deuxième Henri qui passe de vie à trépas dans des circonstances plutôt étranges et dramatiques... Sa fin marque un tournant dans notre histoire puisque la dynastie des Valois disapraît avec lui, cédant la place aux Bourbons.

Henri de Navarre devient Henri IV                                                                                                                                                    
Ce crime épouvantable, ce régicide qui répond dans le sang aux meurtres des deux frères Guise, permet à Henri de Navarre de ceindre la couronne de France dans des circonstances décidément pénibles.
Henri de Navarre le calviniste jure alors :"... de vivre et mourir en la religion catholique..."

Le sacre d'Henri IV a lieu à Chartres - Reims étant encore aux mains de la Ligue - le 27 février 1594 et Paris lui ouvre ses portes un mois plus tard, le 22 mars 1594.
La volonté d'Henri IV d'en finir avec ces guerres entre catholiques et protestants est indéniable. En 1598 il signe le fameux édit de Nantes dont le premier but est la pacification du royaume. Les huguenots, inquiétés par son abjuration du protestantisme qui lui a permis de monter sur le trône, sont ainsi rassurés.
Cet édit de Nantes leur offre l'amnistie pleine et entière pour les actes de guerre passés et, pour l'avenir, l'ouverture de temples et le libre exercice de leur culte sur tout le territoire, sauf à Paris et dans un rayon de cinq lieues alentour, ainsi que dans les camps militaires. Toutes les charges et dignités sont à nouveau accessibles aux huguenots qui bénéficient aussi de privilèges politiques et judiciaires, destinés à les protéger à l'avenir. Les protestants obtiennenet ainsi la maîtrise d'une centaine de "places de sûreté", places fortes comme Saumur ou Montpellier. Le roi leur accorde aussi le droit de rénir des assemblées périodiques, comparables aux états généraux. Malgré tous ces efforts, les plaies retent ouvertes, béantes... et bien souvent elles ne cicatrisent pas.

Du côté de sa vie privée, Henri IV est tout aussi tourmenté. D'abord marié à Marguerite de Valois, la fameuse reine Margot, il fait annuler ce premier mariage en 1599. N'ayant alors aucun héritier, il choisit de se tourner vers la famille florentine des Médicis, espérant que la France retrouvera ainsi un peu d'influence en Italie.
"L'affaire" est rondement menée.Marie de Médicis, fille du grand-duc François de Toscane et de l'archiduchesse Jeanne d'Autriche, quitte donc le palais Pitti en octobre 1600, débarque à Marseilel en novembre et épouse Henri IV à Lyon en décembre. La reine n'est pas d'une famille aussi illustre que la maison de France, elle n'est pas non plus très belle et certains l'appellent "la grosse banquière". Sa dot est en effet son principal atout : elle apporte six cent mille écus au roi, sans compter l'emprunt de deux millions qu'Henri a souscrit auprès de la banque Médicis quelques années auparavant, et qui sera plus facilement oublié après son mariage.
Le bon roi Henri et sa nouvelle épouse entrent dans Paris sous les acclamations, en février 1601.
Le roi a 47 ans et la reine en a 27.
Le couple royal va avoir six enfants, le dauphin Louis, futur Louis XIII, Gaston d'Orléans, Nicolas, qui meurt très jeune, et puis trois filles, Elisabeth, qui épousera Philippe IV, roi d'Espagne, Christine qui épousera Victor-Amédée, duc de Savoie, et Henriette, future femme de Charles 1er, roi d'Angleterre.
En ce tout début de XVIIe siècle, la popularité du bon roi va grandissant. Contrairement à ses prédécesseurs, il semble s'occuper des affaires de son royaume et engage de véritables réformes politiques, bien sûr, mais aussi énonomiques. Notamment grâce au soutien et au travail de son fidèle minsitre Sully.

Un certain François Ravaillac  

A cet instant de notre récit, il est temps de faire connaissance avec le sombre "héros" de ce drame, celui par qui le mal est arrivé, celui qui va commettre le geste irréparable, ce François Ravaillac qui demeure, aujourd'hui encore, l'assassin le plus célèbre de l'histoire de France.
La vie de François Ravaillac débute en 1578, à Angoulême. Il est le fils d'un solliciteur de procès, une profession qu'il reprendra plus tard. En attendant, il est élevé notamment par deux de ses oncles, tous deux chanoines de la cathédrale, qui lui inculquent à la fois les bases de la religion catholique et lahaine des huguenots. Hélas, rien de plus normal en cette période si terrible des guerres de religion.
Quand Henri  III est assassiné par Jacques Clément et qu'Henri IV lui succède, François Ravaillac écoute de nombreux  catholiques vilipender ce nouveau roi devenu catholique uniquement pour arriver à ses fins, c'est-à-dire pour monter sur le trône.
Quand il entend cela, Ravaillac a 12 ans et le roi Henri IV en a 36.
Ravaillac, très jeune, devient valet d'un conseiller au Parlement, puis clerc. Mystique, il est attiré par la religion et souhaite devenir moine feuillant.
Ce terme de feuillant vient du nom d'une abbaye cistercienne située à proximité de Toulouse, fondée au XIIe siècle. Dans cette abbaye a été instaurée en 1577 une réforme cistercienne si rigoureuse que cette congrégation n'a jamais reconnu l'autorité du chapitre général de Cîteaux.
L'observance y est austère, très austère. Ses moines, appelés les feuillants, ne portent pas de chaussures, dorment sur une planche avec une pierre pour oreiller, mangent sur le plancher et suivent un régime alimentaire très dur, ne consommant ni poisson, ni oeufs, ni beurre, ni sel, ni assaisonnement.
Malgré ce rythme très difficile, la congrégation rayonne considérablement au cours du XVIIe siècle.
Elle essaime à la fois en Italie avec quarante et une maisons, et en France qui compte alors pas moins de trente et un monastères. La Révolution de 1789 marquera la disparition définitive de la congrégation des Feuillants...


Revenons à notre bonhomme et retrouvons-le en cet hiver glacial de la fin du XVIe siècle. François Ravaillac est debout, devant le père abbé des feuillants et écoute, terrorisé, les mots sévères prononcés par ce moine qui a décidé de ne pas donner suite à ses projets. François Ravaillac ne deviendra pas, pour sa vie entière, un moine feuillant comme il le souhaite si ardemment. Il est rejeté, exclu car il est décidément trop exalté ! C'est un visionnaire, plus qu'un mystique, et ses propos illuminés et incohérents font peur à ses frères en religion ! Sa hiérarchie décide donc de se séparer de cette brebis si différente.
Cette réponse définitive, sans appel, le plonge dans un drame intérieur inimaginable.


Pourtant la vie continue. François Ravaillac, qui doit subvenir aux besoins de ses parents séparés et ruinés, donne des cours de lecture et d'écriture à quelque quatre-vingts garnements. Et puis il reprend la profession paternelle de solliciteur de procès. Mais les affaires sont difficiles, son salaire est plus que modeste. Il est obligé d'emprunter et ne peut rembourser. Il se retrouve rapidement en prison pour dettes.
A Angoulême, il commence à se faire connaître, ce grand gaillard de François Ravaillac, ce costaud aux cheveux roux, dont le large visage carré semble illuminé par un regard de braise... un regard qui inquiète parlois ses interlocuteurs. Derrière ce regard, dans ce crâne, il semble bien que les éléments se déchaînent, que les pensées se fracassent les unes contre les autres, que de mauvaises idées surgissent... C'est à cette époque-là que des maux de tête commencent à le faire souffrir, surtout le matin au réveil, après une nuit agitée aux cours de laquelle il a des visions religieuses.
Un beau jour, ce personnage torturé est réclamé par le gouverneur d'Angoulême. Or, cet homme puissant n'est autre que le duc d'Epernon. Lui qui a été l'un des mignons d'Henri III, qui est devenu duc et pair de France, amiral de France et gouverneur de bien des territoires, souhaite recevoir François Ravaillac pour lui confier une mission. Le duc d'Epernon le charge de partir pour Paris afin de solliciter dans l'un de ses nombreux procès.
La machine est en marche, Ravaillac quitte Antoulême pour Paris, son destin et celui du roi Henri vont se croiser...

Les pièces se mettent en place

Une fois à Paris, François Ravaillac remplit son office et en profite pour se promener, découvrir la capitale et écouter ce qui se dit. Il est décidément troublé par les discours qui accusent le roi de France de ne soutenir ni le pape, ni les catholiques. En pollitique étrangère, Henri IV vient en aide à la Hollande protestante face à l'Espagne catholique et c'est intolérable !
Ce qui est intolérable pour les gens de la rue, l'est surotut pour certains hauts personnages. La reine Marie de Médicis, qui favorise en permanence le parti espagnol et qui veut marier ses enfants aux infants et infantes d'Espagne, est perpétuellement en désaccord avec son royal époux.
Tous ces tiraillements, tous ces désaccords hantent l'esprit de François Ravaillac. Ses maux de tête continuent de le tourmenter, ses visions religieuses ne le quittent pas et, petit à petit, dans son esprit se forge une idée terrible ! En finir avec la personne du roi !

Ce roi s'est converti par pur intérêt politique, c'est inadmissible !
L'idée devient de plus en plus pressante, ses maux de tête le torturent, il n'en peut plus... il doit agir. Déterminé à tuer le roi, il vient à Paris tout exprès à la Noël 1609. Quelques jours plus tard, il reprend le chemin de Paris, plus décidé que jamais...
Pendant ce temps, le roi est occupé par des préparatifs militaires qui lui permettront d'intervenir dans les affaires de la succesion des duchés de Clèves et Juliers. L'affaire est complexe, le duc étant mort sans descendant en 1604, et elle ne concerne la France que de loin. Il s'agit plutôt d'un prétexte. Les Habsbourg d'Autriche sont en position de force dans cette succession, ce qui risque d'ouvrir la route des Pays-Bas à leurs alliés, les Habsbourg d'Espagne. Pour Henri IV et Sully, ce combat s'inscrit donc dans les luttes séculaires que mène la France pour réduire la puissance des Habsbourg et éviter que leurs possessions n'encerclent le royaume. Henri IV signe en février un pacte d'alliance avec plusieurs princes allemands, parmi lesquels le prince d'Anhalt, le duc de Wurtemberg, l'Electeur Palatin et celui de Brandebourg. Simultanément, les princes catholiques signent leur propre traité. Au printemps 1610, le roi fait faire mouvement à ses troupes, tout est prêt pour une guerre qui doit éclater en mai. (Souvenez-vous que dans "Histoires d'amour de l'Histoire de France, Henri IV voulait faire la guerre pour mettre dans son lit une jeune fille dont il s'était épris et qui s'était enfuie aux Pays-Bas).


Marie de Médicis, qui soutient au contraire le parti espagnol, très actif et organisé à Paris, demande à être sacrée et couronnée car elel estime que le roi Henri est en danger. Depuis plusieurs années, les attentats se sont multipliés, elle a peur pour sa vie, pour la survie du royaume et pour la succession de leurs fils, le jeune dauphin Louis.
Voulant absolument, en cas de drame, exercer le pouvoir comme régente, elle réclame ce sacre que le roi Henri IV ne cesse de retarder. Il accepte enfin car il souhaite lui confier le gouvernement du royaume pendant qu'il dirigera les opérations militaires à l'est. La date retenue est celle du 13 mai 1610. La cérémonie se déroule à Saint-Denis sous la houlette du cardinal de Joyeuse. Le roi est heureux, son épouse est enfin exaucée et il doit quitter sa capitale pour partir à la tête de ses troupes, le 19 mai. En attendant, le couple royal rejoint sa résidence des bords de Seine, le palais du Louvre.

Voilà sans doute l'un des ensembles architecturaux les plus beaux et les plus riches de Paris. Le Louvre ou plus exactement le château du Louvre n'est pas né d'hier. Le premier à avoir voulu faire construire un château sur cet emplacement est le roi Philippe Auguste, en 1190, lors de son départ pour la croisade afin d'offrir, au coeur de Paris, une enceinte de sécurité contre toutes les invasions possibles.
C'est ainsi qu'est né un véritable château fot au centre duquel trône une tour de plus de trente mètres de haut. Aujourd'hui, on peut en voir les fondations dans le sous-sol du musée du Louvre.
Ce nom même de "Louvre" n'est pas définitivement expliqué : certains pensent que cet endroit était infesté de loups, mais ce n'est qu'une explication parmi d'autres...
Après Philippe Auguste, de nombreux rois vont apporter des transformations et d'importants changements. Charles V est le premier à venir y habiter et en faire une résidence royale. Puis François Ier décide de s'y installer pour s'attirer les faveurs des Parisiens. Il fait abattre le donjon de Philippe Auguste pour bâtir un palais. Quelques années plus tard, la reine Catherine de Médicis décide de faire construire le château des Tuileries, à 500 mètres du Louvre, et Henri IV fait achever une immense galerie permettant d'aller d'un endroit à l'autre à l'abri des intempéries.

C'est dans ce cadre majestueux que se trouve le roi au matin du vendredi 14 mai 1610. Sa nuit a été agitée, il a fait des cauchemars qui ressemblent fort aux mauvais présages ressentis par la reine et prédits par ses astrologues.
Cette journée néfaste va devenir un jour noir.

Une rencontre improbable

Décidément, rien ne va plus ! D'une humeur épouvantable, le roi Henri IV tourne en rond et ne sait quoi faire.
Comme aucune obligation ne le retient, il émet le souhait de se rendre au chevet de son ministre Sully, qui a dû garder la chambre dans sa résidence de l'Arsenal. Il hésite, il sait qu'une sortie menace sa sécurité, mais lenvie est plus forte que la raison.
Il est environ 15 heures 30 ce 14 mai 1610 quandl a voiture se met en place dans la cour du Louvre. Henri IV arrive, suivi de plusieurs seigneurs, s'installe avec eux dans le carrosse. Dans la suite du roi se trouvent le duc d'Epernon, celui-là même qui a envoyé François Ravaillac à Paris pour traiter l'une de ses affaires, le maréchal de Lavardin et le maréchal de Roquelaure, messieurs de Liancourt et de Mirebeau, sans oublier le duc de Montbazon et La Force. Pour accompagner cet équipage, le baron de Vitry, capitaine des gardes, rassemble une escorte, mais le roi la refuse. Il souhaite sortir dans Paris discrètement. Seuls le suivent quelques valets à pied. Enfin la lourde voiture commence à rouler sur les pavés de la cour, franchit les deux grosses tours féodales de la porte et s'enfonce dans Paris.

Personne ne voit, sous la voûte, ce grand gaillard aux cheveux roux qui attend dans l'ombre un moment propice. Cet homme, c'est François Ravaillac. Il y a quelques semaines déjà, suivant les déplacements du souverain, il s'est retrouvé à quelques pas de lui et l'a interpellé : "Au nom de Notre Seigneur et de la Très Sainte Vierge, Sire que je parle à vous !"...
Il n'a pas eu le temps de poursuivre, les gardes l'ont repoussé et éloigné avec vigueur...


Mais cette fois, le carrosse est peu protégé, Ravaillac va peut-être pouvoir tenter sa chance. Il suit la voiture royale en courant.
Le roi assez content de changer d'air, demande à ce que les mantelets en cuir qui obstruent les fenêtres soient relevés. Le temps est beau et chaud, la ville se décore et se fait belle pour fêter l'entrée officielle de la reine nouvellement sacrée. Une entrée solennelle prévue pour le surlendemain, dimanche 16 mai.
Le trajet emprunté par le carrosse passe par la rue Saint-Honoré puis par la Croix-du-Trahoir, laissant sur la gauche le cimetière des Saints-Innocents avant de s'engager dans la rue de la Ferronnerie. Et le voilà bloqué, au niveau de l'actuel numéro 11, par deux charrettes qui ne peuvent se croiser. Une charrette de foin et une charrette de vin qui bouchent entièrment la rue.
Ah ! la joie des embarras de Paris, plusieurs siècles avant nos embouteillages familiers ! Il faut donc dégager rapidement la rue : tandis qu'une partie des valets à pied chosiit de couper en traversant le cimetière pour retrouver la voiture rue Saint-Denis, deux autres valets s'activent. L'un tente de faire ranger les charrettes et, pendant que l'autre rattache sa jarretière, un homme s'élance et grimpe sur la roue du carrosse arrêté entre l'étude du notaire Poutrain et une auberge à l'enseigne prémonitoire : "Au ceour couronné percé d'une flèche". Il ne faut que quelques instants à cet homme pour commettre son crime.
Vous l'avez deviné, celui qui vient de grimper sur la roue n'est autre que François Ravaillac. En un éclair, il sort son large couteau et frappe le roi à la poitrine. Tandis qu'Henri IV s'écrie : "Je suis blessé !" , Ravaillac le frappe encore. Ce second coup qui lui tranche l'aorte lui est fatal.
L'affolement est total. La Force soutient le roi qi crache son sang tandis que Ravaillac, resté comme hébété, est immédiatement arrêté. Le duc d'Epernon demande avec véhémence à ce qui'l ne soit pas tué à son tour, ni même lynché par le peuple. Le carrosse repart au grand galop vers le Louvre, mais il est trop tard, le roi est mort !
Le bruit court rapidement à travers les rues jusqu'au Palais, le brouhaha s'intensifie quand la voiture entre dans la cour à vive allure. Les bruits de pas, les mots chuchotés à haute voix, les premiers émois, tout cela attire l'attention de la reine Maris de Médicis, retirée dans ses appartements pour se reposer d'une migriane qui la torture.
Entandant tout ce remue-ménage, elle envoie Madame de Montpensier voir ce qui se passe.
Quelques secondes lui suffisent pour comprendre.
Quand celle-ci revient, le visage défait, la reine songe à un grand malheur et s'écrie : "Mon fils !"  tout en se levant et en se précipitant vers la porte.
Marie de Médicis apprend alors que c'est son mari qui vient d'être assassiné. Le jeune dauphin Louis, âgé de 8 ans, est prévenu dans les minutes qui suivent. Il essuie quelques larmes et lance dans un geste vengeur : "Ha ! Si j'y eusse été avec mon épée, je l'eusse tué !"

Le sacre de Marie de Médicis, qui s'est déroulé la veille, va lui permettre de devenir la régente du royaume, même si pour l'heure, encore sous le choc, elle ne cesse d'affirmer : "Hélas ! le roi est mort ! Hélas ! le roi est mort !"  ce à quoi le chancelier de Sillery répond : "Votre Majesté m'excusera. Les rois ne meurent point en France, voilà le roi vivant, madame",  en montrant le future Louis XIII.
Pendant ce temps, Ravaillac est emprisonné.

"Qui t'a poussé à le faire ?"

L'assassin du roi est rapidement emmené et enfermé en l'hôtel de Retz, situé en face du Louvre. Assis dans les cuisines, il est interrogé avec cette question lancinante qui revient sans cesse :
"Qui t'a poussé à le faire ?"

Mais les réponses ne viennent pas.L e lendemain de son crime, le samedi 15 mai, François Ravaillac est transféré à la Conciergerie. Son procès est instruit par une commission placée sous la présidence d'Achille de Harlay, le premier président du Parlement de Paris. A partir de son arrestation, pendant treize jours d'interrogatoires et de tortures, les enquêteurs tentent de savoir si Ravaillac a agi seul ou si un véritable complot a été organisé contre le roi. A chaque fois, inlassablement, il répond avoir agi seul.


Un soupçon pèse alors sur les pères de la Compagnie de Jésus, les Jésuites, récemment revenus dans la capitale. Ces soupçons reposent sur de très faibles arguments. Le père Coton, confesseur d'Henri IV, a rendu visite à Ravaillac à l'hôtel de Retz, et lui aurait dit, entre autres choses, "qu'il regardât bien à ne pas mettre en peine les gens de bien". +++++
Cette démarche parut suspecte, d'autant plus que l'on apprit que le criminel s'était, peu de temps auparavant, confessé au père d'Aubigny, autre jésuite. Le président du Parlement interrogea d'Aubigny, mais celui-ci se déroba aux questions, se réfugiant derrière le secret. Lorsqu'on le confronta à Ravaillac, il déclara ne jamais l'avoir rencontré. L'enquête, en ce qui concerne cette piste, s'arrêta là, mais l'opinion parisienne propagea longtemps l'idée, vraiment peu fondée, que les jésuites étaient les instigateurs du crime.


Enfin, le 27 mai, le régicide est convoqué pour la dernière fois devant ses juges.On lui inflige la torture des brodequins, qui lui broyent les chevilles et les genoux. François Ravaillac demande alors pardon aux juges, au jeune roi et à la reine, mais affirme encore une fois n'avoir eu aucun complice. Le verdict tombe : Ravaillac est, sans surprise, condamné à mort...
Ce jeudi 27 mai 1610, vers 15 heures, Ravaillac quitte la prison de la Conciergerie et grimpe dans un tombereau à ordures pour être transporté jusqu'au lieu de son supplice, la place de Grève, l'actuelle place de l'Hôtel-de-Ville de Paris.
Au Moyen-Âge, la place de Grève est une véritable plage de sable et de graviers, longue d'environ mille pas, qui descend en pente douce jusqu'à la Seine. C'est alors la seule véritable place d'un Paris très resserré. Devant un lieu aussi facile d'accès tant par le fleuve pour les bateliers que par la terre pour les habitants, s'est très vite installé un véritable port commercial. En ce port de Grève se trouvent non seulement des marchandises, mais aussi des places, des emplois. Artisans et commerçants y cherchent un porteur ou un maçon tandis que compagnons et valets attendent un maître.
Pendant des dizaines d'années, pour les Parisiens, "aller en Grève" signifie chercher un emploi...
Depuis une époque récente, " faire la grèce" s'attache plutôt à la sauvegarde de son emploi...

Toujours est-il que, ce 27 mai 1610, les très nombreux Parisisens qui se rendent en place de Grève, viennent assister au supplice de Ravaillac.
Car plus qu'une exécution, il s'agit bien d'un supplice ! Il est tenaillé aux bras, aux cuisses et aux jambes, c'est-à-dire que le bourreau lui arrache la peau avec des tenailles rougies au feu. Sur ces multiples plaies, il fait couler du plomb fondu, de la cire et du soufre. La foule est particulièrement nerveuse et vibre d'une haine immense contre Ravaillac. L'exécution se passe sous ses hurlements et Ravaillac murmure : "On m'a bien trompé quand on m'a persuadé que le coups que je ferais serait bien reçu du peuple."  Encore une parole qui soulève bien des questions...

La main droite de Ravaillac, celle qui a porté l'arme du crime, est brûlée au soufre. Puis il est écartelé par quatre chevaux qui ne parviennent à démembrer définitivement son corps meurtri qu'à la troisième tentative. Ravaillac expire.
La foule en délire hurle sa haine pendant toute la durée de cette affreuse exécution et, au moment où les chevaux parviennent enfin à arracher les membres, elle se précipite pour emporter des morceaux de chair du régicide supplicié et les brûler.
Au-delà de la dispariton physique, d'autres condamnations sont attachées à un tel crime. Sa maison natale doit être détruite, ses parents bannis, et ses frères, soeurs, oncles et autres parents ne pourront plus porter le nom de Ravaillac.

Il reste tout de même plusieurs questions d'importance, qui font de ce crime une véritable énigme. François Ravaillac a-t-il réellement agi seul, a-t-il eu des complicités, a-t-il été poussé par une main étrangère ou même française ?
Car les réponses obtenues sous la torture n'ont satisfait ni les contemporains ni les historiens. Les coïncidences et les contradicitons sont multiples autour de cet événement. Il pourvait s'agir d'un ultime règlement de comptes de la Ligue, d'intrigues du parti espagnol, ou encore d'intrigues féminines... La personnalité de Ravaillac apparaît faible et manipulable. Cet illuminé un peu fou a pu être endoctriné par le duc d'Epernon ou son entourage, ou bien par Concini, Italien proche à la fois de la reine et du parti espagnol.

A la fois pendant et après l'enquête, des langues se sont déliées pour rapporter certains événements étranges, certaines disparitions soudaines. Ainsi, les magistrats ignoreront des éléments troublants.
Par exemple, le duc d'Epernon, alors assis à côté du roi, aaurait empêché un gentilhomme de tirer son épée pour protéger le roi. Il est étrange également qu'on n'ai pas cherché de nouveaux témoins. Plus curieuse encore reste la fameuse histoire du prévoôt de Pluviers. Cet homem honorable aurait annoncé la mort du roi à son entourage, à Pluviers, au moment même où Ravaillac commettait son forfait. Ses dires sont rapportés aux enquêteurs. Le prévoôt est arrêté et conduit à Paris. Curieusement, il est retrouvé pendu dans sa cellule. Il était au service de la famille d'Entragues, notamment de la marquise de Verneuil, la remuante maîtresse du roi... Une autre proche de la marquise de Verneuil, Jacqueline d'Escoman, surnommée la Coman, connut une fin obscure. Cette femme, qui a hébergé Ravaillac lors de son premier voyage à Paris, quand il était venu participer à un procès pour le duc d'Epernon, a vu des personnes ou des choses, entendu des conversations. Avant même l'assassinat, elle tente de rencontrer la reine Marie de Médicis, en vain. Après la mort du roi, elle continue à vouloir raconter ce qu'elle sait. Personne ne l'écoute, puis, soudain, elle est arrêtée et condamnée à la prison à perpétuité. Enfermée dans un couvent, elle y meurt peu après.

D'autres soupçons se sont également portés sur la personne de la reine... Mais n'est-ce pas aller trop vite en besogne ? Sitôt sacrée à Saint-Denis, l'épouse jalouse aurait-elle souhaité devenir régente et armé le bras de Ravaillac pour poursuivre sa politique de rapprochement entre la France et les Etats catholiques ?
Tous ces soupçons sont impossible à étayer solidement. Peut-être Ravaillac a-t-il été seulement influencé de manière indirecte, par des discours ou des lectures ? Il n'existe en tout cas aucune preuve irréfutable d'un complicité quelconque avec Ravaillac, aucune trace de ses incitateurs.

Alors, avec cet assassinat dramatique d'Henri IV, peut-on effectivement parler d'une malédiction des rois Henri ? Sans doute pas, mais avouez qu'il est troublant de remarquer que plus aucun souverain n'a porté ce prénom !        
 
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Martine



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MessageSujet: Re: Ravaillac le régicide   Sam 7 Jan - 8:07

Beurk le récit de l'exécution ... Sad
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MARCO



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MessageSujet: Re: Ravaillac le régicide   Sam 7 Jan - 14:46

C'est ca la prose coquine que tu avais commandé ?  Shocked
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Jean2



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MessageSujet: Re: Ravaillac le régicide   Sam 7 Jan - 15:32

Marcoooooooooooooooooo ; EPisto a commandé les bouquins de c... euhh la littérature grivoise . 
Un peu de patience voyons !
ahhhhh ces gamins  Rolling Eyes





Tu les reçois quand dis ????????  pirat
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epistophélès



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MessageSujet: Une histoire érotique de la diplomatie   Sam 7 Jan - 17:05

Bon, chaussez vos nunettes Exclamation Exclamation Exclamation



Au service de Sa Majesté

Les amazones du Grand Siècle


Les traités de Westphalie de 1648, en abaissant l'Empire et la papauté, donnèrent la primauté à la France. Pour la première fois, celle-ci atteignit le Rhin, mais il fallut attendre encore dix ans pour que la paix soit enfin signée avec l'Espagne. Madrid savait en effet que la principale condition à la fin des hostilités serait le mariage du roi de France avec l'infante Marie-Thérèse, fille aînée de Philippe IV. Or, ce dernier n'avait plus de fils (l'infant Balthazar-Carlos, qu'avait naguère peint Vélasquez, était mort en 1646, et il faudrait attendre 1657 et la naissance du petit Philippe-Prosper, également portraituré par Vélasquez, pour que la couronne espagnole ait enfin un héritier mâle) et il lui semblait inconcevable que son empire, "sur lequel le soleil ne se couchait jamais", tombe aux mains des Bourbons.
Fille et soeur de monarques espagnols, Anne d'Autriche souhaitait passionnément ce mariage qui ramènerait la paix entre les deux grandes puissances catholiques. Cependant, un événement inouï se produisit quand le jeune Louis XIV s'éprit de Marie Mancini, l'une des nièces du cardinal Mazarin. Tout allait-il être compromis par la faute d'une amourette ? L'Europe retint son souffle : le long règne du Roi-Soleil s'annonçait tumultueux Exclamation


Louis était un beau jeune homme à la sensualité impérieuse. Enfant, il appréciait déjà la compagnie des dames d'honneur de sa mère. Celle-ci le fit déniaiser par une de ses femmes de chambre, Mme de Beauvais, qui était borgne mais possédait en ce domaine une solide expérience. Il faut croire qu'elle était douée puisque le roi lui fit don d'un très bel hôtel particulier et lui conserva toujours son amitié.
Constatant sa précocité, son entourage pensa très tôt à le marier. Comme la guerre contre l'Espagne s'éternisait, il fut un temps question de lui faire épouser sa cousine, Mlle de Montpensier, la fille aînée de Gaston d'Orléans, richissime mais pas très belle, celle qu'on appelait la "Grande Mademoiselle" rejoignit la Fronde et ordonna de tirer au canon sur les troupes royales, sabordant du même coup son mariage avec Louis (juillet 1652).
Quelques mois plus tard, au début de l'année 1653, Mazarin, qui avait été contraint de s'exiler, revint au pouvoir et appela auprès de lui ses nièces, filles de sa soeur Mancini. La cour les surnomma "Mazarinettes". Un horoscope avait prédit que l'une d'elles, prénommée Marie, bouleverserait le monde. Sur le moment, elle ne retint pourtant guère l'attention : brune avec le teint basané, elle passait pour laide, contrairement à sa soeur aînée, Olympe. Belle et habile, celle-ci eut une brève aventure avec le roi. Pensant faire sa cour au cardinal, l'ex-reine Christine de Suède s'exclama publiquement qu'Olympe ferait une excellente souveraine. Prudent, Mazarin ne donna pas suite à cette idée extravagante bien digne de Christine, qui passait pour folle.
D'ailleurs, la Suédoise ayant osé faire assassiner son amant Monaldeschi à Fontainebleau en novembre 1657, le cardinal la pria de bien vouloir quitter la France.

Lucide quant à son peu de chance de devenir reine, Olympe rabattit ses ambitions en épousant un prince de Carignan, que l'on titra comte de Soissons. C'est à cette époque que sa soeur Marie suscita l'amour du roi. En juillet 1658, lorsqu'il tomba gravement malade à Calais et que les courtisans le tinrent pour perdu, elle fut la seule à manifester une émotion sincère. Contre toute attente, il survécut et n'oublia pas les attentions qu'elle lui avait manifestées. Il gagna Compiègne, puis Fontainebleau à l'automne, et y traita la jeune fille avec les plus grands honneurs. Il l'appelait "Ma Reine" et leur passion divisait la cour. Anne d'Autriche menaça même le cardinal de se mettre à la tête de troupes et de marcher contre lui s'il soutenait les folles ambitions de sa nièce. Ce qui, dans la bouche de l'altière souveraine, n'était pas un vain mot.
Dans les faits, Anne et Mazarin avaient eu très peur ; la maladie du roi était apparue à beaucoup comme le signe du courroux divin contre une guerre qui désolait la chrétienté. Très émue, la reine mère pressa son ministre de conclure la paix au plus vite. Pour brusquer les choses, l'astucieux Italien fit courir le bruit que Louis XIV s'apprêtait à épouser sa cousine, Marguerite-Yolande de Savoie.
Afin de donner plus de crédit à la chose, toute la cour gagna Lyon, où le roi fit la connaissance de la princesse (novembre 1658). Celle-ci était venue avec sa mère, la duchesse douarière Christine de France, ravie à la perspective de cette union. En revanche, le frère de Marguerite-Yolande, le duc Charles-Emmanuel II, flaira la manoeuvre et se montra circonspect. Pourtant, Louis XIV trouva la Savoyarde à son goût. Certes, elle était petite avec le teint brun, mais elle avait des yeux admirables.
Le plan de Mazarin réussit. Apprenant le projet savoyard, Philippe IV déclara que c'était chose impossible : "Esto no puede ser y no serà - Cela ne peut être et ne sera pas -" s'exclama-t-il. Il en était venu à considérer le mariage de sa fille avec Louis XIV comme une fatalité. Quant à l'infante, elle devait plus tard avouer qu'à cette époque elle avait "dans le coeur un pressentiment qui l'avertissait que le roi devait être son mari et qu'elle seule était entièrement digne de lui" par la grandeur de sa naissance. Un portrait de Louis fut envoyé à Madrid et elle s'inclinait en rougissant chaque fois qu'elle passait devant lui. Philippe IV dépêcha à Lyon un émissaire secret, Antonio Pimentel, cousin du Principal ministre, Don Luis de Haro, chargé d'offrir à Mazarin "le mariage et la paix".

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MessageSujet: Au service de Sa Majesté   Sam 7 Jan - 19:53

Fort gênée, Anne d'Autriche avoua la supercherie à sa belle-soeur Christine. La duchesse poussa les hauts cris mais se calma un peu quand Mazarin lui promit que Louis épouserait sa fille s'il survenait un empêchement au mariage avec l'infante. Le cardinal offrit aussi à Marguerite-Yolande de beaux bijoux et la jeune princesse donna l'impression d'oublier l'outrage. De toute façon, sa candidature semblait déjà compromise. En effet, le bruit qu'elle était bossue était parvenu aux oreilles du roi, qui exigea alors de la voir en chemise de nuit. Le résultat ne dut pas être probant puisque les courtisans notèrent qu'il se montra désormais beaucoup plus froid avec elle. Faute d'être reine de France, elle allait devenir duchesse de Parme et s'éteindre bientôt.

En janvier 1659, la cour revint à Paris, où Mazarin poursuivit les négociations avec Pimentel. Les choses traînèrent en longueur car Madrid exigeait la renonciation de l'infante à son héritage (la soi salique ne s'appliquait pas en Espagne : Charles-Quint tint sa couronne de sa mère, Jeanne la Folle.)
Mazarin et son conseiller, Hugues de Lionne, y consentirent moyennant le versement d'une dot énorme de 500 000 écus d'or - dot que Madrid était bien en paine de fournir. Les préliminaires de la paix des Pyrénées furent signés en juin.
Le cardinal aurait eu toutes les raisons de s'estimer satisfait s'il n'y avait pas eu l'idylle entre son encombrante nièce et le roi. Informés de la passion de Louis XIV, les Espagnols parlèrent de rompre les négociations. Anne d'Autriche fit à nouveau des scènes à son ministre. Acculé, ce dernier décida de mettre fin au scandale. Il menaça le roi de démissionner et éloigna Marie à La Rochelle, ville dont il était gouverneur.
La mort dans l'âme, les deux jeunes gens se soumirent. Avant de quitter sa Mazarinette, le monarque lui offrit un splendide rang de perles qui aurait dû être un cadeau de fiançailles.
Le 22 juin 1659, il lui dit adieu. Ravalant ses larmes et son dépit, Marie aurait lancé : "Vous êtes le roi, vous pleurez et je pars !" Phrase célèbre dont Racine se souvent plus tard lorsqu'il écrivit sa Bérénice ("Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez" - Acte IV, scène 5).
Invitus invitam dimisit "Malgré lui et malgré elle", ils se séparèrent... mais continuèrent à correspondre avec l'autorisation de la reine mère, décidément bien inconséquente.
Partant pour Bordeaux, Louis fit un détour par Brouage et revit Marie. Les retrouvailles furent brûlantes et le bruit courut qu'ils avaient couché ensemble. Une nouvelle fois, Mazarin tonna et le roi se remit en route. Comprenant qu'il ne l'épouserait jamais, Marie fit savoir à son oncle qu'elle renonçait à écrire à son royal soupirant. D'ailleurs, celui-ci donna vite l'impression de l'oublier, en renouant avec Olympe. Cette nouvelle désespéra Marie, qui commença à envisager favorablement son mariage avec le fils du connétable Colonna, à Rome. Ainsi Mazarin faisait-il coup double ; il lui procurait un somptueux établissement tout en l'éloignant définitivement de France.

Tandis que Marie Mancini se résignait à son sort, les pourparlers diplomatiques se poursuivaient encore cinq mois, Don Luis de Haro tâchant d'arracher le maximum de concessions à Mazarin. La paix fut signée le 7 novembre 1659 et, le 4 juin 1660, les deux cours se rencontrèrent dans l'île des Faisans, sur la Bidassoa. Philippe IV salua cérémonieusement sa soeur Anne, qu'il n'avait pas vue depuis plus de quarante ans. Comme elle regrettait la guerre qui les avait séparés pendant un quart de siècle, il répondit que ce conflit avait été l'oeuvre du diable. Peut-être faisait-il allusion à Richelieu, qui avait naguère déclenché les hostilités entre la France et l'Espagne ?
L'étiquette interdisant encore à Louis de rencontrer officiellement celle qui allait devenir sa femme, il avait auparavant galopé incognito à sa rencontre pour voir à quoi elle ressemblait. Elle le reconnut, tout comme son père, qui l'accompagnait. Philippe admira l'allure du roi de France et laissa tomber : "Le gendre est beau garçon".
Ses adieux à sa fille furent déchirants : il la bénit, avant de s'en retourner à Madrid. Le 9 juin, les noces eurent lieu à Saint-Jean-de-Luz.
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MessageSujet: Au service de Sa Majesté   Sam 7 Jan - 21:20

Désormais marié à l'infante, Louis XIV ne devait plus jamais perdre de vue son possible héritage. Au point que l'historien Mignet a pu dire, dans une formule célèbre, que la Succession d'Espagne fut le pivot de tout son règne.
Cependant, pour mettre la main sur tout ou partie de l'Empire castillan, il lui fallait impérativement obtenir la neutralité de l'Angleterre. Cela s'annonçait plus aisé qu'il n'y paraissait de prime abord.
La mort de Cromwell, en septembre 1658, avait grandement facilité les choses. En effet, le redoutable Lord Protecteur avait toujours favorisé la guerre entre les deux grandes puissances catholiques du continent. L'effacement de l'Angleterre, consécutif à son décès, fut donc l'un des facteurs qui permirent la réconciliation entre la France et l'Espagne.
Le régime que Cromwell avait fondé s'effondra rapidement ; il devint évident que la république était condamnée et qu'une restauration des Stuart devenait possible, ce qui se réalisa en mai 1660 avec le retour de Charles II dans son royaume.

Le nouveau roi avait vécu naguère en exil en France, où s'étaient installées sa mère, soeur de Louis XIII et veuve de Charles Ier, ainsi qu'Henriette, fille de celle-ci. Il chercha d'abord à épouser la Grande Mademoiselle, mais elle avait parfaitement compris qu'il était surtout intéressé par sa fortune, et elle déclina sa proposition. L'impécunieux Charles jeta alors les yeux sur Hortense Mancini, la soeur cadette de Marie et d'Olympe. Elle était la plus jolie et la préférée des nièces de Mazarin, au point que certains la surnommaient "la Perle du cardinal". Elle se serait bien vue régner à Londres, mais, par avarice, son oncle refusa de fournir la dot qu'exigeait Charles II.
Louis XIV s'appliqua à obtenir l'alliance de son cousin restauré. Dans les Mémoires qu'il fit rédiger plus tard à l'usage du Dauphin, il note que "l'Angleterre respirait à peine de ses maux passés et ne cherchait qu'à affermir le gouvernement sous un roi nouvellement rétabli, porté d'ailleurs d'inclination pour la France". Il négocia le mariage de son frère Philippe, duc d'Orléans, dit "Monsieur", avec Henriette d'Angleterre, la jeune soeur de Charles II, qui la chérissait et la surnommait "Minette". Jusqu'alors, Louis n'avait guère regardé la future "Madame", car il disait ne pas être intéressé par les petites filles. De surcroît, il la trouvait affreusement maigre, au point de déclarer à son frère que celui-ci devait s'apprêter à épouser "tous les os des Saints Innocents" (allusion au cimetière des Innocents, véritable charnier en plein centre de Paris).
Le roi de France changea d'avis quand il se rendit compte qu'Henriette était une créature de quinze ans délicieuse et pleine d'esprit. Au grand désespoir d'Olympe de Soissons, toujours disposée à jouer les bouche-trous, il se mit à fréquenter assidûment le cercle de sa nouvelle belle-soeur au Palais-Royal. Bien vite on murmura qu'il couchait avec elle, puis on se rendit compte qu'en fait il était tombé sous le charme d'une de ses suivantes, la jeune et jolie La Vallière. Informée, Henriette s'indigna et se plaignit à la reine mère et à Marie-Thérèse. On vit alors celles-ci sermonner le roi et lui reprocher de faire des infidélités à Madame.
La pauvre Henriette avait bien besoin d'être consolée, son mariage étant un terrible échec : Monsieur préférait les garçons et lui imposait la présence de ses gitons insolents, le chevalier de Lorraine en tête. Comme elle se rebiffait et s'entourait de galants, il l'humilia en lui faisant huit enfants en neuf ans (seules survécurent deux filles, promises à un triste destin).

Henriette était en correspondance secrète avec son frère et commit la maladresse de confier ses lettres au comte de Guiche et au marquis de Vardes, qui la courtisaient. Ils la trahirent pourtant, avec l'aide de la comtesse de Soissons, toujours désireuse de reconquérir le coeur du roi, et l'accusèrent de vouloir livrer Dunkerque aux Anglais. Elle parvint à se disculper auprès du souverain, qui exila Olympe et ses complices en province.
Louis XIV avait cependant compris qu'Henriette, intelligente comme elle l'était, pouvait le servir auprès de Charles II. Le règne de ce dernier s'était grandement compliqué et il avait besoin de l'aide française. "Ce dilettante avait l'ambition d'être un vrai roi" mais il cachait prudemment son inclination naturelle pour l'absolutisme et le catholicisme. Afin de réaliser ses ambitions, il n'hésita pas à se vendre à Louis XIV en tolérant ses empiétements aux Pays-Bas, contrairement aux voeux du Parlement, qui voulait qu'il s'allie à la Hollande et à la Suède. Le roi de France lui envoya Henriette comme messagère, sous couvert d'une inncente réunion de famille. Le 1er juin 1670, aidée par l'ambassadeur Colbert de Croissy, Madame obtint de son frère qu'il signe le traité secret de Douvres. En échange de sa conversion au catholicisme, qu'il s'engageait à rendre publique le moment voulu, Charles obtiendrait de la France troupes et subsides pour établir l'absolutisme en Angleterre.
Bien que ce traité fût irréalisable, il consacrait le triomphe d'Henriette. En récompense de ses bons offices, Louis XIV lui accorda l'exil du chevalier de Lorraine, au grand dam de Monsieur. Celui-ci avait été tenu à l'écart des tractations avec le roi d'Angleterre, ce qui'l supporta mal.
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MessageSujet: Au service de Sa Majesté   Sam 7 Jan - 22:44

Mais Henriette ne savoura pas longtemps sa revanche ; à peine rentrée à Saint-Cloud, elle fut prise d'atroces douleurs et mourut, le 30 juin. On chuchota qu'elle avait été empoisonnée avec un verre d'eau de chicorée, sur ordre du chevalier de Lorraine et avec le consentement implicite de son indigne époux. Peut-être succomba-t-elle à une péritonite, ce que sembla confirmer son autopsie. On l'inhuma à Saint-Denis et Bossuet prononça la plus célèbre de ses oraisons funèbres :"Madame se meurt Exclamation Madame est morte Exclamation "
Le décès de sa soeur affligea Charles II, mais pas au point de le brouiller avec son cousin, qu'il voulut soutenir militairement en 1672, lors de l'invasion française en Hollande. Toutefois, le parlement de Londres refusa de financer une participation anglaise à cette guerre impopulaire. En conséquence, dès 1674, Charles II dut négocier avec les Hollandais.
Comble de maladresse, il tenta d'imposer une Déclaration d'indulgence en faveur des catholiques et des dissidents puritains. Dans une ambiance survoltée, le Parlement et une partie de ses ministres lui en dénièrent le droit.


La vie privée du roi d'Angleterre irritait désormais ses sujets, après les avoir amusés. Passe encore qu'il ait eu un nombre incalculable de maîtresses, comme l'insupportable lady Castelmaine, titrée duchesse de Cleveland ou la truculente Nell Gwyn (une vendeuse d'oranges devenue comédienne), mais quand il s'avisa d'introniser la charmante Louise de Querouailles, ses sujets grincèrent des dents. Cette Bretonne de petite noblesse avait été dame d'honneur de Madame, qu'elle avait accompagnée à Douvres. Elle espionnait maintenant pour Louis XIV. Charles passa outre et la titra duchesse de Portsmouth. Le peuple la surnommait ironiquement "Mrs Carewell" (jeu de mots sur care well - faire du bien - et "Querouailles" le nom s'orthographie également "Queroual"° et marmonnait : "Le roi a déjà une putain, qu'a-t-il besoin de prendre une putain française Question "

Ses grands airs amusaient Nell Gwynn, qui se déchaîna : "Cette duchesse fait la personne de qualité (...) Eh bien Exclamation (...) Pourquoi s'est-elle faite putain Question Elle devrait périr de honte Exclamation Chaque fois qu'un grand nom mourait en France, Louise prenait ostensiblement le deuil. Nell Gwynn se moqua d'elle en se promenant toute vêtue de noir. Comme on lui demandai de qui elle déplorait la perte, elle répondit en souriant : "Mais de la duchesse de Portsmouth... On dit qu'elle s'est noyée en prenant les eaux à Bath." Une autre fois, alors que la foule la prenait pour la Française et injurait son carrosse, elle se mit à la portière et cria : "Arrêtez, bonnes gens, je suis la putain protestante Exclamation " Et le peuple ravi, l'acclama.

En 1675, la position de Mme de Portsmouth fut menacée par l'arrivée inipinée d'Hortense Mancini. Séparée de son mari, le duc de Mazarin (Mazarin légua sa fotune et la main d'Hortense à un neveu de Richelieu, le marquis de La Meilleraye, à condition que celui-ci relève son nom et ses armes), elle s'était établie en Savoie, où elle avait séduit Charles-Emmanuel II. A la mort de ce dernier, la veuve mit Hortense à la porte. L a belle Mazarinette s'installa alors à Londres, où Charles II lui accorda une pension. Courtin, l'ambassadeur de France, informa Louis XIV qu'il fallait ménager Hortense, en passe de devenir la favorite officielle. Mme de Mazarin s'allia aux ennemis politiques de la duchesse de Portsmouth, et, si elle avait eu la tête politique, peut-être eût-elle remporté la partie. Mais elle commit l'erreur de s'amouracher du prince de Monaco.

Jaloux, Charles II lui supprima sa pension, avant de la rétablir sur les conseils de Mme de Portsmouth, qui se montra magnanime. Bien mieux, encouragée par l'ambassadeur de France, qui avait tout intérêt à ce que règne la concorde entre elles, Louise se réconcilia avec Hortense et... coucha avec elle. L'histoire enchanta Charles II, "car rien ne titill(ait) plus l'imagination de ce libertin que des histoires salées de dames".
En 1677, le Parlement l'obligea à consentir au mariage de sa nièce avec le stathouder Guillaume III, grand adversaire du roi-Soleil. Ce dernier en éprouva un vif dépit et n'eut aucun scrupule à financer l'opposition à son cher cousin. Il entretenait ainsi habilement la confusion en Angleterre. Charles II parvint néanmoins à conserver sa couronne au milieu des passions : "Ainsi ce roi qui avait, avec tant de charme, trahi l'Angleterre, deux Eglises, sa femme et toutes ses maîtresses, put maintenir jusqu'à la mort son voluptueux, son périlleux équilibre."
En février 1685, lors d'une grande fête donnée à Whitehall, ses courtisans purent le voir entouré de ses trois duchesses : Mmes de Cleveland, de Porstmouth et de Mazarin. Même s'il donnait l'apparence de beaucoup s'amuser, il avait mauvaise mine, ce que notèrent certains observateurs. Le lendemain, à son réveil, il s'évanouit. Les médecins et sa famille investirent sa chambre, forçant Louise de Querouailles à se retirer dans ses appartements. L'austère Macaulay, dans sa célèbre Histoire d'Angleterre, a raconté la suite : "C'est au milieu de cette splendeur, achetée au prix de sa faute et de sa honte, que la malheureuse femme se laissa aller à l'excès d'une douleur qui (...) n'était pas complètement égoïste. (...) Au milieu de la frivolité et des vices de son existence, (elle) n'avait perdu ni tout sentiment religieux ni cette sensibilité qui fait la gloire de son sexe." Louise appela donc auprès d'elle l'ambassadeur de France, M. de Barillon, et lui demanda d'intervenir auprès du duc d'York, le frère du roi, afin que Charles puisse mourir dans la foi catholique.
Ce qui arriva discrètement dans les heures qui suivirent.

Charles II avait prédit que son frère perdrait vite la couronne à cause de son zèle catholique et absolutiste. C'est ce qui se produisit : en moins de quatre ans, Jacques II réussit à se mettre à dos ses sujets. Il négligea orgueilleusement les conseils de modération que lui prodiguait Louis XIV. "Mon bon allié le prend bien haut, remarqua le roi de France, et pourtant il est aussi friand de mes pistoles que l'était son frère." En intervenant sur le Rhin (rupture de la trêve de Ratisbonne en début de la guerre de la ligue d'Augsbourg - 1688-1697)., Louis commit l'erreur de laisser Guillaume III, son ennemi mortel, s'embarquer pour l'Angleterre. Terrifié et craignant de subir le sort de Charles Ier, son père, Jacques II ne songea plus qu'à mettre en sécurité en France son fils et son épouse, Marie de Modène. Comme nul Anglais n'osait assumer ce qui équivalait à une trahison, il eut recours au duc de Lauzun.
Ce sémillant personnage avait joui naguère de la faveur de Louis XIV mais s'était perdu en prétendant épouser la Grande Mademoiselle, qui désespérait de rester célibataire.
Après avoir donné son consentement, le roi avait reculé devant l'indignation de sa famille et fait emprisonner Lauzun à Pignerol. Au bout de dix années, libéré à la demande de Mlle de Montpensier, Lauzun se brouilla pourtant avec elle et s'installa à Londres, où la haute société l'accueillit avec bienveillance. " Sous tous les rapports, il était l'homme qui convenait. Plein de courage et accoutumé aux aventures excentriques, il joignait à l'esprit pénétrant et à l'amabilité railleuse d'un homme du monde un penchant prononcé pour le rôle de chevalier errant (...) Comme protecteur de la reine d'Angleterre et du prince de Galles, il rentrerait avec honneur dans sa patrie."
Lauzun parvint à conduire Marie de Modène et son fils en France, où Jacques II les rejoignit. Louis XIV leur accorda une hospitalité royale et permit à la petite cour en exil de s'installer à Saint-Germain. Il exprima en outre sa satisfaction à Lauzun et lui rendit sa faveur. Toutefois, ses erreurs stratégiques et l'entêtement de Jacques eurent un résultat catastrophique : pour la première fois depuis trente ans, l'Angleterre redevenait hostile à la France, et ce au moment où la Succession d'Espagne se précisait. (Le traité de Ryswick - 1697 - mit fin à la décevant guerre d'Augsbourg. Malgré de brillantes victoires après des années d'une épuisante guerre, Louis XIV dut renoncer à ses ambitions sur le Rhin et reconnaître Guillaume III roi d'Angleterre).


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MessageSujet: Au service de Sa Majesté   Sam 7 Jan - 23:35

De tous les enfants d'Henriette d'Angleterre et de Monsieur n'avaient survécu que deux filles : Marie-Louise et Anne-Marie. Deux pions sur l'échiquier de leur royal oncle, qui les maria sans leur demander leur avis. La cadette, Anne-Marie, fut donnée au duc de Savoie, Victor-Amédée II, un nabot d'une laideur repoussante. A sa nièce qui fondait en larmes, Louis XIV rappela, pour la consoler, que la cour de Turin parlait un excellent français et qu'elle ne serait donc pas dépaysée Exclamation
Quant à l'aînée, Marie-Louise, elle connut un sort pire encore. Elle avait espéré épouser son cousin le Grand Dauphin, parce que, ainsi, elle serait restée à Versailles.
Mais Louis XIV la destinait au roi d'Espagne, Charles II, demi-frère de la reine de France. Il convoqua sa nièce et lui dit que, puisqu'il n'avait pas eu de fille, c'était à elle que revenait l'"honneur" de régner à Madrid. Tout à sa joie de voir sa fille devenir reine d'Espagne, Monsieur laissa faire.
Désespérée et en pleurs, Marie-Louise se jeta aux pieds de Louis XIV, qui se rendait à la chapelle. "Il serait étonnant de voir la reine catholique faire attendre le Roi Très Chrétien", lui répondit-il moqueur.
La mort dans l'âme, elle se soumit et le mariage par procuration eut lieu à Fontainebleau le 31 août 1679. Elle partit pour sa nouvelle patrie et épousa officiellement Charles II à Burgos. C'était la Belle et la Bête : entre l'exquise brunette au nez aquilin et son mari, il n'y avait rien de commun.
A dix-neuf ans, le roi d'Espagne n'avait de beau que ses cheveux blonds, qui lui venaient de sa mère, la redoutable Marie-Anne d'Autriche, à la fois nièce et seconde épouse de Philippe IV. Un pareil mariage, venant après des siècles d'unions consanguines, avait produit un dégénéré. Laid, bavant, méchant, Charles II détestait tout ce qui venait de France, mais il s'éprit étonnamment de sa nouvelle femme.
Alors commença le calvaire de Marie-Louise d'Orléans, qui inspira Victor Hugo dans Ruy Blas. Séparée de sa suite française, comme le voulait l'usage, elle souffrit des brimades d'une cour étouffante, et particulièrement de sa camarera mayor, la sinistre duchesse d'Albuquerque, qui étrangla un jour sa perruche sous prétexte que ses bruits l'indisposaient.
Elle supporta aussi les hommages de son mari, qui s'échinait à la déflorer. On le voyait pénétrer dans ses appartements le soir en robe de chambre et bonnet de nuit, une lanterne à la main, une épée dans l'autre et une bouteille d'eau sous le bras.
Mais rien n'y faisait et elle demeurait stérile. L'ambassadeur de France, le comte de Rebenac, soudoya des valets pour examiner les caleçons de Charles II. "Débilité naturelle du roi", conclut-il. L'enjeu était pourtant de taille : si Marie-Louise était stérile, c'était, selon la faction autrichienne à laquelle appartenait la reine mère, la faute du gouvernement français. Les ennemis de la jeune reine firent courir ce bruit, suscitant machiavéliquement l'indignation du peuple de Madrid, qui lui cria un jour :" Si pares, pares para Espana Exclamation Si no pares, a Paris Exclamation " - Si tu fais un enfant, fais-le pour l'Espagne Exclamation Si tu n'en as pas, retourne à Paris Exclamation "
Sur les injonctions de Louis XIV, Marie-Louise tenta maladroitement d'influencer la politique espagnole, dans un sens évidemment favorable à la France. Elle commit de surcroît l'erreur de fréquenter des dames perdues de réputation. Il s'agissait ni plus ni moins d'Olympe et Marie Mancini Exclamation
Après bien des tribulations, les deux soeurs avaient échoué à Madrid. Séparée de l'oppressant connétable Colonna, Marie avait pris des amants. Quant à Olympe, accusée d'avoir empoisonné son époux, elle avait dû quitter la France sur ordre de Louis XIV.

Le danger se rapprochait de la reine. Un moine proposa à Charles II de pratiquer un exorcisme qui lui permettrait d'avoir un héritier. Il frotterait des reliques sur les corps nus des époux couchés. Bien entendu, si un charme avait été jeté sur Marie-Louise avant sa venue en Espagne, l'exorcisme ne pourrait agir. Conclusion logique de la coterie autrichienne : son mariage serait alors nul et non avenu, et il faudrait la répudier. Informé de cette manoeuvre abjecte, l'ambassadeur de France la conjura de ne pas se prêter à cette mascarade.
Elle résista donc, déchaînant le courroux de son mari, mais elle parvint à le convaincre de son innocence au terme d'une scène dramatique.
Se sentant menacée, elle écrivit à Versailles pour qu'on lui envoie un contrepoison. Trop tard. Le 12 février 1689, au terme d'une brève agonie, elle rendit l'âme en demandant de n'accuser personne de sa mort. Officiellement, elle avait été victime du choléra. Curieuse épidémie de choléra qui n'avait frappé qu'lle Exclamation Annonçant cette disparition à Louis XIV, l'ambassadeur de France parla d'un poison répandu soit dans des huîtres, soit dans une tourte aux anguilles ou un verre de lait à la glace. Ses soupçons se portaient tantôt sur le compte d'Oropesa, le Principal ministre, tantôt sur la camarera mayor ou sur le comte Mansfeld, l'ambassadeur d'Autriche... Pour sa part, Saint-Simon incrimina Olympe de Soissons, qu'il accusa d'avoir servi à la reine le fameux verre de lait à la glace. On ne prête qu'aux riches...


Deux mois après la mort de la malheureuse, la guerre éclata entre la France et l'Espagne. Le parti autrichien triompha en remariant Charles II à la Marie-Anne de Neubourg, belle-soeur de l'empereur Léopold. Pas plus que sa devancière, elle ne parvient à donner un héritier à son mari, lequel ne l'aimait pas, tout en la craignant. "Le roi tremble devant la reine jusqu'aux os", assura un témoin.
Avide et coléreuse, manipulée par une femme de chambre cupide appelée la Berlepsch, elle fit amèrement regretter Marie-Louise.
A l'automne 1696, après une violente maladie, le roi d'Espagne testa en faveur du prince électoral Joseph-Ferdinand de Bavière, son petit-neveu par sa soeur Marguerite-Thérèse, l'infante des Ménines de Vélasquez, première épouse de l'empereur Léopold Ier et morte depuis longtemps (Marguerite-Thérèse avait eu une fille, Marie-Antoinette, pauvre enfant rachitique mariée à l'électeur de Bavière Max-Emmanuel, Marie-Antoinette décéda à son tour, léguant ses droits à son fils, le petit Joseph-Ferdinand. Cependant, l'empereur Léopold Ier, à la fois oncle et cousin de Charles II, rejetait la combinaison bavaroise : certes, Joseph-Ferdinand était son petit-fils, mais il avait fait naguère pression sur sa fille Marie-Antoinette pour qu'elle renonce à ses droits. Ni la cour de France ni celle d'Espagne ne reconnurent néanmoins la validité de cette renonciation). Cette solution bavaroise avait les faveurs de l'Angleterre et de la Hollande, puisqu'elle évitait un partage de la monarchie espagnole et donc un agrandissement de la France. Ainsi les puissances protestantes devenaient-elles paradoxalement les garantes de l'intégrité de la monarchie catholique.
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MessageSujet: Au service de Sa Majesté   Sam 7 Jan - 23:37

Bon, vais dodo.

Bisou à mémé. .... geek ........
No
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MessageSujet: Au service de Sa Majesté   Dim 8 Jan - 16:17

Cependant, selon l'empereur Léopold, la totalité de la succession devait revenir à son fils cadet, l'archiduc Charles, issu de son troisième mariage ! Tenace et s'appuyant sur un traité secret qui datait de mai 1689, Léopold envoya alors à Madrid un ambassadeur intrigant, le comte de Harrach, qui recourut à la reine et à sa camarilla. Pendant une maladie du roi, Marie-Anne de Neubourg tenta un coup de force en faisant entrer dans Madrid un régiment allemand commandé par son cousin, le prince de Hesse-Darmstadt. Charles II se rétablit, mais la tentative autrichienne n'eut d'autre effet que "d'aigrir les esprits et leur faire craindre d'autant plus la domination allemande". Le roi d'Espagne refusa donc de faire à Léopold Ier la moindre nouvelle promesse relative à l'héritage.
De son côté, Louis XIV manda à Madrid un habile ambassadeur, le marquis d'Harcourt, qui avait pour mission d'acheter les Grands et de contrecarrer les menées autrichiennes. Au contraire d'Harrach, Harcourt se fit apprécier : il fréquenta les courses de taureaux et proposa aux Espagnols l'aide de la France pour débloquer la ville de Ceuta, assiégée par les Maures. Le parti français se renforça avec l'adhésion du cardinal Portocarrero, archevêque de Tolède. Le Roi-Soleil accepta la solution bavaroise et fit des offres précises à l'Angleterre : l'essentiel de la succession espagnole reviendrait au petit prince électoral en échange d'un dédommagement pour le Grand Dauphin en Navarre et à Naples.

Cette solution raisonnable, qui aurait évité le sanglant conflit qui allait suivre, fut remise en question le 6 février 1699 par la mort du prince électoral, peut-être empoisonné sur ordre de l'Autriche. On en revint donc aux projets de partage. Louis XIV fit preuve de modération, mais l'empereur Léopold refusa malheureusement le moindre accommodement. Tout au plus accepta-t-il de laisser le Pérou au Dauphin Exclamation Passant outre son opposition, la France, l'Angleterre et la Hollande conclurent en mars 1700 un traité de partage définitif.
Lorsque son contenu fut connu à Madrid, il y déclencha une explosion de colère, non contre Versailles, mais contre l'Angleterre et la Hollande, jugées seules responsables. Le parti français fit valoir à Charles II qu'il devait tester en faveur de l'un des petits-fils de Louis XIV, le duc d'Anjou ou le duc de Berry. Si l'empereur déclenchait une guerre, seul le Roi-Soleil serait alors en mesure de défendre militairement l'unité de la Succession. Irrésolu, Charles II demanda son avis au pape, qui lui conseilla également la solution française.
De plus en plus démoralisé, le roi d'Espagne fit ouvrir le cercueil de Marie-Louise dans la crypte de l'Escurial. Le corps était intact, ce qui confirmait la thèse de son empoisonnement, l'arsenic ayant pour propriété de conserver un cadavre en l'état... Charles se jeta sur la dépouille en pleurant. "Vous aurez beau faire, je serai bientôt au ciel avec elle", dit-il à ceux qui tentaient de l'arracher à la défunte.
Agonisant, il appela à son chevet le cardinal Portocarrero et lui déclara qu'il lui confiait son âme, son royaume et son honneur. Il mourut le jour de la Toussaint 1700. Portocarrero dévoila le contenu de son testament : Charles avait légué ses royaumes au duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV. A défaut, le duc de Berry en hériterait. Ensuite seulement venaient, en cas de refus français, l'archiduc Charles et enfin le duc de Savoie. Et c'est "avec une grande joie que les Espagnols prirent congé de la Maison d'Autriche".


Le roi de France apprit la nouvelle le 9 novembre. Fallait-il accepter ou non le testament Question Le risque était grand de devoir faire la guerre à l'Europe entière, mais la majorité des ministres, dont le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Torcy, et le Grand Dauphin opinèrent en faveur de l'agrément. En revanche, Mme de Maintenon se montra très réservée. Le 16 novembre, le roi convoqua l'ambassadeur d'Espagne et, lui montrant son petit-fils, lui dit : "Vous pouvez le saluer comme votre roi." L'ambassadeur se jeta à genoux, baisa la main de son nouveau souverain et lui débita un long compliment en castillan. "Il n'entend pas encore l'espagnol, dit Louis XIV. C'est à moi de répondre pour lui." Il fit ensuite ouvrir à deux battants la porte de son cabinet, qui donnait dans la Grande Galerie, et, présentant le duc d'Anjou à la cour, déclara : "Messieurs, voilà le roi d'Espagne ; la naissance l'appelait à cette couronne. (...) C'était l'ordre du ciel." Puis, se tournant vers son petit-fils, il ajouta : "Soyez bon Espagnol, c'est présentement votre premier devoir, mais souvenez-vous que vous êtes né français pour entretenir l'union entre les deux nations ; c'est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix à l'Europe." L'ambassadeur d'Espagne s'exclama alors qu'il n'y avait plus de Pyrénées.
Le duc d'Anjou, désormais Philippe V, partit le 1er décembre.
Le 22 janvier 1701, il franchissait la frontière, le 18 février il entrait dans Madrid. L'accueil de ses nouveaux sujets fut triomphal. On le connaissait pourtant mal : âgé de dix-sept ans, réservé, il avait été "élevé en cadet", c'est-à-dire qu'il ne connaissait presque rien et que ses précepteurs lui avaient surtout appris l'obéissance. Madame Palatine, seconde épouse de Monsieur, le trouvait gentil mais un peu bête.
Prétendant le guider, son grand-père s'immisça dans tout, et particulièrement dans le choix de sa femme. Comme il fallait absolument maintenir le duc de Savoie dans le camp franco-espagnol, on décida que sa fille Marie-Louise-Gabrielle épouserait Philippe V. Âgée de douze ans, soeur cadette de la duchesse de Bourgogne, elle avait été très bien élevée par sa grand-mère et par sa mère, qui n'était autre qu'Anne-Marie d'Orléans, la soeur de feu Marie-Louise d'Orléans. Ainsi, douze ans après, la nièce occupait la place de sa tante Exclamation
Le mariage par procuration eut lieu à Turin et la nouvelle reine d'Espagne gagna Nice, où l'attendait une flotte franco-espagnole pour la conduire à Barcelone. Elle était accompagnée de sa camarera mayor, la célèbre princesse des Ursins. Encore belle malgré son âge (elle allait sur ses soixante ans), celle-ci dissimulait derrière des manières parfaites et un épais maquillage une ambition effrénée. Marie-Anne de La Trémoille avait eu une vie de roman. Fille du marquis de Noirmoutier, elle avait d'abord épousé le prince de Chalais, qui avait dû s'exiler pour s'être battu en duel. Elle l'avait suivi à l'étranger, mais après le décès du mari, survenu à Venise, avait refusé d'obéir à sa famille et de rentrer en France. Elle s'était installée à Rome, où elle avait séduit le duc de Bracciano, chef de la Maison Orsini, rivale des Colonna. Le vieil homme l'avait épousée et en avait fait sa légataire universelle. Veuve pour la seconde fois, elle avait vendu son duché et pris len om de princesse des Ursins, forme francisée d'Orsini.
Mme des Ursins savait à merveille se créer des obligés. Tout Rome avait fréquenté son salon et le Sacré Collège avait défilé chez elle. Le cardinal Portocarrero avait ainsi été l'un de ses soupirants. Versailles l'appréciait également, car elle avait su convaincre son mari, pourtant Grand d'Espagne, d'adhérer à la faction française. Mme des Ursins capta la faveur de Mme de Maintenon et celle de la duchesse de Savoie. Cette dernière suggéra son nom quand il fallut trouver une camarera mayor qui ne fût ni française ni espagnole, mais qui eût l'usage des cours. Marie-Anne des Ursins présentait à cet égard tous les avantages : d'origine française et Grande d'Espagne, elle était cependant devenue Romaine par son mariage
Exclamation
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MessageSujet: Au service de Sa Majesté   Dim 8 Jan - 17:46

La vieille princesse fit la connaissance de Marie-Louise-Gabrielle de Savoie. Elle la trouva "trop petite, mais avec cette beauté que donne l'esprit", et s'employa à lui plaire. Sa carrière en dépendait Exclamation Tout le monde embarqua sur la splendide galère royale espagnole, mais comme la Petite Reine avait le mal de mer, Mme des Ursins ordonna de débarquer à Marseille et de gagner la frontière espagnole par petites étapes. Impatient de connaître sa femme, Philippe V vint à leur rencontre et les deux cortèges se rejoignirent à Figueras.
Le mariage fut à nouveau célébré et le roi se déclara stisfait de son épouse. En revanche, celle-ci, déjà chagrinée par le départ de son escorte piémontaise, s'effraya de la morgue espagnole. Après une première nuit calamiteuse, Mme des Ursins parvint habilement à la calmer. Bientôt elle régenta le couple royal, qui ne put plus se passer d'elle.


La guerre éclata au printemps 1702, et très vite les désastres se succédèrent, en Allemagne comme en Italie, où on avait envoyé Philippe V faire de la représentation. Il fit pire en se brouillant avec son beau-père, l'ondoyant Victor-Amédée II, qui lui demandaitl 'honneur d'un fauteuil en sa présence. Un duc de Savoie traité à l'égal d'un roi Question Philippe refusa, sans songer que cela donnait une bonne excuse au fourbe Piémontais pour passer dans le camp autrichien, qui menaçait Milan. Louis XIV écrivit à son petit-fils que, s'il lui donnait protocolairement raison, il l'engageait à être plus diplomate à l'avenir.
Le roi de France et Mme de Maintenon se montrèrent d'abord fort satisfaits des services de la princesse des Ursins, maisl a faveur qu'ils lui témoignaient excita la jalousie, non seulement des Espagnols, mais de certains Français. Le nouvel ambassadeur de France à Madrid, l'abbé d'Estrées, était de ceux-là. Il envoya à Versailles un courrier où il disait pis que pendre de la princesse, allant même jusqu'à affirmer qu'elle avait contracté un mariage secret. Mme des Ursins ouvrit la lettre et nota en guise de commentaire : "Pour mairée : non Exclamation " Puis elle recacheta la missive et l'expédia à Versailles, où Louis XIV prit fort mal son insolente apostille.
Furieux, il ordonna à Philippe V de la chasser. Elle obéit ; mais comme Marie-Louise-Gabrielle réclamait son retour et que Mme de Maintenon intervenait en sa faveur, Louis XIV pardonna. Prudente, elle se rendit à Versailles, et l'accueil qu'il lui fit témoigna de sa faveur retrouvée. Il lui demanda de renter bien vite à Madrid pour y défendre tout à la fois les intérêts de la France et ceux de son petit-fils. Elle s'offrit le luxe de refuser et il fallut accepter ses exigences ; outre les classiques dignités et pensions qu'elle réclamait pour sa famille, elle obtint la nomination d'un nouvel ambassadeur de France, plus réceptif à ses desiderata. Elle demanda surtout de pouvoir correspondre à l'avenir avec Mme de Maintenon, qui transmettrait directement ses rapports au roi. Accordé Exclamation
On avait besoin d'elle en Espagne, où la situation s'aggravait. A la fin de 1705, l'archiduc Charles débarqua à Barcelone. Galvanisé par sa femme et la princesse, Philippe V se porta à sa rencontre, mais le siège de lacité catalane tourna au désastre. Il lui fallut fuir en France, tandis que la reine et Mme des Ursins quittaient Madrid pour Burgos. Elles n'y restèrent pas longtemps et regagnèrent vite la capitale, les Espagnols s'étant soulevés contre l'invasion étrangère.
Les bonnes nouvelles semblèrent s'enchaîner. En 1707, Marie-Louise-Gabrielle accoucha d'un fils, bien sûr prénommé Louis en l'honneur de son aïeul. On titra le bébé prince des Asturies. Cela faisait presque un demi-siècle qu'on n'avait vu pareille bénédiction à la cour d'Espagne, et les Madrilènes laissèrent exploser leur joie. La Savoyana devint leur idole et Mme des Ursins rapporta à Mme de Maintenon qu'ils aimaient la jeune reine plus que Dieu lui-même.
La vie de cette dernière n'était pourtant pas de tout repos ; Philippe V était à la fois bigot, dépressif et obsédé sexuel. Il passait son temps à l'honorer, tout en songeant à abdiquer au moindre désastre militaire. A plusieurs reprises, Versailles fut sur le point de l'abandonner, mais Mme des Ursins, qui s'était identifiée à la cause espagnole, le convainquit chaque fois de faire front. Malgré la perte des Pays-Bas et de l'Italie, malgré l'invasion de l'Espagne, elle ne cessa jamais de lui relever le moral.

Elle se brouilla avec Philippe d'Orléans, le futur Régent, que son oncle Louis XIV avait envoyé avec des troupes au secours de Philippe V. Il avait remporté la bataille de Lerida mais s'était ensuite compromis dans d'obscures intrigues avec les Anglais, qui lui faisaient miroiter le trône d'Espagne.
Exaspéré par l'omnipotence de la camarera mayor, qui lui avait refusé une grâce pour l'une de ses maîtresses, il porta un jour un toast devant ses officiers au "con capitaine" (c'est-à-dire la Maintenon) et au "con lieutenant" (la des Ursins). La princesse se fit un plaisir de rapporter ces propos à Mme de Maintenon. Mieux, elle fit croire au Grand Dauphin que le duc d'Orléans souhaitait la mort de Philippe V pour régner à sa place et convoler avec l'ancienne reine, Marie-Anne de Neubourg, après avoir empoisonné sa femme Exclamation
Que voulait exactement Louis XIV Question D'un côté, il cherchait désespérément à mettre fin à la guerre par tousl es moyens ; de l'autre, il écrivait à son petit-fils de résister et de garder Mme des Ursins à ses côtés. Celle-ci s'était mise en tête d'obtenir une principauté souveraine aux Pays-Bas, une manière d'assurer sa retraite. Pour hâter la fin des hostilités, Louis XIV pressa Philippe V de faire des concessions. Le roi d'Espagne regimba et Versailles en voulut égoïstement à Mme des Ursins d' s'être montré solidaire de son jeune souverain. Le 10 décembre 1710, la bataille victorieuse de Villaviciosa trancha enfin la question : Philippe garderait son trône.

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MessageSujet: Au service de Sa Majesté   Dim 8 Jan - 18:53

Quant à la paix générale, elle fut enfin acquise aux congrès d'Utrecht et de Rastatt (1713-1714). Epuisée, la France échappa au pire, mais l'Espagne perdit Gibraltar, Minorque et ses dernières possessions aux Pays-Bas et en Italie (Victor-Amédée II, le beau-père de Philippe V, acquit à cette occasion la Sicile, qu'il devait échanger contre la Sardaigne, et avec elle la dignité royale, qu'il convoitait depuis si longtemps. Il était bien vengé de l'affaire du fauteuil Exclamation ).
Marie-Louise-Gabrielle soutint les revendications de sa chère princesse aux Pays-Bas. Mme des Ursins crut habile de mettre la reine d'Angleterre dans son jeu, ce qui exaspéra les diplomates français ainsi que le représentant de l'Autriche, le célèbre prince Eugène. Cependant, la reine d'Espagne se mourait. Atteinte d'affreux bubons au cou qu'elle s'efforçait de dissimuler sous une fraise, elle dut tolérer jusqu'à la fin les assauts de son mari. Elle mourut à Madrid en février 1714, suscitant l'affliction générale. Philippe V était à la chasse, dans les environs de l'Escurial, quand il vit passer son convoi funèbre. Habitué à dissimuler ses sentiments, il ne marqua aucune émotion.
Pour Mme des Ursins, l'heure était grave : elle devait trouver d'urgence une remplaçante, le roi ne pouvant se passer d'épouse. Mais il fallait que la prétendante fût suffisamment docile. On raconta que pour faire patienter Philippe V la vieille princesse se serait livrée à lui. Ce n'est pas absolument certain, mais Versailles le crut. De toute façon il fallait une reine et l'impérieuse camarera mayor commit l'erreur d'écouter l'insinuant abbé Alberoni, sorte d'ambassadeur officieux du duc de Parme. Elle le connaissait depuis longtemps et il la régalait de petits plats italiens qu'il lui mitonnait avec gourmandise. Il l'amusait aussi par son esprit.
Un jour, qu'elle se plaignait de l'outrage des ans qui la forcerait bientôt à la retraite, il lui répondit galamment que :

La nature prudente et sage
Force le temps à respecter
Les charmes de ce beau visage
Qu'elle n'aurait pu répéter.


Devant une pareille flagornerie, Mme des Ursins daigna sourire. Plus sérieusement, elle prêta l'oreille à ses propositions matrimoniales. Elisabeth, la niècre du dernier Farnèse, végétait à Parme, maltraitée par sa mère, qui l'avait reléguée sous les combles du palais ducal. Elle était cultivée et pleine de prestance, mais Alberoni se garda de préciser que la variole l'avait quelque peu défigurée. Cendrillon royale elle serait, disait-il, éternellement reconnaissante à Mme des Ursins de l'avoir choisie pour régner à Madrid.
La vieille princesse aurait pourtant dû se méfier ! En effet, Elisabeth était la nièce de Marie-Anne de Neubourg, l'ex-reine d'Espagne, mise sur la touche depuis quinze ans et qu'on avait exilée à Bayonne. Rendant la princesse des Ursins responsable de sa déchéance, la veuve de Charles II brûlait de se venger. Mais l'essentiel n'était pas là : Orgueilleuse, Elisabeth était tout simplement décidée à gouverner seule son faible mari.

Mme des Ursins mordit pourtant à l'hameçon. Sur ses conseils, Philippe V choisit la Parmesane, au grand désapointement de Louis XIV, qui aurait rêvé mieux pour lui. Le vieux roi fit connaître son déplaisir à la princesse, qui n'en eut cure. A la veille de Noël 1714, la camarera mayor tomba pourtant de haut lorsqu'elle rencontra l'Italienne à Quadraque. En plein hiver, Elisabeth Farnèse la fit arrêter et chasser comme une soubrette indélicate. Philippe V ne leva pas le petit doigt pour celle qui avait sauvé son trône. Il lui adressa une brève lettre dans laquelle il se disait fâché d'apprendre sa chute. Il ne pouvait, affirmait-il s'opposer à la volonté de la nouvelle reine, mais conservait ses pensions à Mme des Ursins.
L'ex-maîtresse toute puissante de l'Espagne franchit la frontière à Saint-Jean-de-Luz le 14 janvier 1715, après un épuisant voyage. Ironie de l'Histoire : c'était précisément dans cette ville que Louis XIV avait épousé l'infante Marie-Thérèse cinquante-quatre ans plus tôt, renonçant de ce fait à Marie Mancini, peut-être son seul véritable amour.
La princesse se plaignit de son sort à Louis XIV et à Mme de Maintenon, qui l'écoutèrent poliment et ne firent rien. Elle comprit alors que son rôle était erminé et qu'elle était désormais indésirable en France. Elle demanda donc ses passeports et prit le chemin de Rome.
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MessageSujet: Au service de Sa Majesté   Dim 8 Jan - 19:21

Sa déconfiture marqua la fin des amazones du Grand siècle, qui préfigura la disparition de Louis XIV, survenue à Versailles le 1er septembre 1715. Certains remarquèrent que le Grand Roi n'avait pas survécu longtemps à son amour de jeunesse : en effet, Marie Mancini était décédée le 8 mai précédent. Elle séjournait alors à Pise, traînant de voyage en voyage l'amertume d'une existence ratée. Hortense et Olympe, ses remuantes soeurs, étaient déjà mortes depuis quelques années, chacune en exil.

Les autres actrices diplomatiques du règne quittèrent la scène successivement : Marie de Modène, l'ex-reine d'Angleterre, mourut en 1718 ; Mme de Maintenon, "ex-reine de France", l'année suivante.
Comme de juste, Marie-Anne des Ursins s'éclipsa la dernière. Elle éprouva auparavant l'amère satisfaction d'assister à la chute d'Alberoni. L'intrigant abbé, fait entretemps cardinal, était devenu le Principal ministre de Philippe V. Tout dévoué à Elisabeth Farnèse, il chercha à rallumer la guerre en Italie. La France et l'Angleterre ayant demandé son renvoi, l'ingrate reine d'Espagne ne s'y opposa pas (1719). Ainsi vengée, la princesse des ursins finit sa vie à Rome, honorée par le Sacré Collège et maîtresse (platonique Question ) d'un cardinal.
Encore dévorée par la passion de l'intrigue, elle rêvait de faire régner en Angleterre le fils de Jacques II et de Marie de Modène. "Jacques III", prétendant légitime à la couronne, s'était en effet retiré à Rome, où il avait épousé Clémentine Sobieska, dont la grand-mère, ex-reine de Pologne, avait jadis côtoyé Mme des Ursins. La vieille princesse allait-elle rejouer auprès des Stuarts le rôle qu'elle avait tenu aux côtés de Philippe V et de Marie-Louise-Gabrielle Question Les chancelleries s'en émurent mais furent bientôt rassurées par la médiocrité du prétendant. En cela, il ressemblait effectivement à Philippe V.
La mort seule put mettre fin aux ambitions insatiables de Mme des Ursins : elle s'éteignit à Rome le 5 décembre 1722, à l'âge de quatre-vingts ans.


FIN
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MessageSujet: Le gay d'Orsay   Lun 9 Jan - 15:45

Les mésaventures de Roger Peyrfitte

Je vivais intensément dans un monde disparu, celui de l'Antiquité, et dans un monde pédérastique, découvert à la source même de la pédérastie.

Roger Peyrefitte, Propos secrets.

Nous n'avons pas parlé jusqu'ici de manière spécifique des homosexuels au Quai d'Orsay, bien qu'ils soient réputés le peupler. Nombre de diplomates ne surnomment-ils pas leur ministère la "Banquise" sous prétexte qu'il n'y aurait que des phoques ? Parmi ces diplomates invertis, Roger Peyrefitte fut sans doute le plus célèbre, sa brève carrière, parsemée de scandales, coïncidant avec une des périodes les plus troublées de notre histoire.

Né en 1907 dans la bonne bourgeoisie de Castres, il n'était pas prédisposé à entrer dans la Carrière, mais sa rencontre fortuite avec Jules Cambon décida de son avenir. En effet, frappé par la culture du garçon, l'illustre ambassadeur lui dit qu'il ferait un bon diplomate, et son élogieuse remarque ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd. Pour l'adolescent, homo latent de seize ans à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession, entrer au ministère des Affaires étrangères signifiait échapper au carcan provincial, sortir du placard et sucer enfin autre chose que les bonbons à l'anis des vieilles amies de ses parents.

En 1927, malgré les réserves de son père, il s'inscrivit à l'Ecole libre de sciences politiques, aujourd'hui Sciences Po.
A cette époque, comme "tout n'était que titres et particules rue Saint-Guillaume", il ne dérogea pas à la règle en fréquentant de jeunes aristocrates, et alla encore plus loin en nouant de tendres liens avec un membre de la famille de Faucigny-Lucinge.
Il logeait rue de Ponthieu, près du Select, une boîte gay réputée, et passa sa première année à batifoler. Il lui arrivait même de michetonner pour s'acheter des livres érotiques rares. Il eut aussi des petites amies, mais, comme il persistait à vouloir les honorer par-derrière, elles partirent l'une après l'autre. Comprenant cependant qu'il lui fallait bûcher un minimum et qu'il devait s'astreindre à la discrétion s'il voulait devenir ambassadeur un jour, il consentit à travailler et obtint brillamment son diplôme.
En juillet 1931, il tenta le "grand concours" (l'équivalent du concours externe actuel) d'entrée au Quai et brilla à l'écrit, éclipsant Armand Bérard, futur ambassadeur à Rome et délégué aux Nations Unies.
Toutefois, déjà téméraire - d'aucuns diraient suicidaire -, il risqua un bon mot lors d'un oral devant le directeur des stages, l'austère protestant Paul Bargeton, qui le sacqua.
Sorti premier de Sciences Po, il entrait dernier au Quai, la queue basse...
Nommé à la Sous-direction des unions internationales, sous les ordres de l'ambassadeur Campana (dont la fille, Marcelle Campana, devint la première femme ambassadeur de France en étant nommée au Panamà en 1972), il se lia avec Jean-Paul Garnier et Guillaume Georges-Picot. Ces deux hétérosexuels s'étaient tripotés lors d'une beuverie, mais n'étaient pas allés plus loin. Ils l'accueillirent cordialement. Peyrefitte ne pouvait se douter que Garnier ferait plus tard, à la libération, partie de ceux qui l'"exécuteraient".

Le jeune Roger intégra le ministère des Affaires étrangères au moment où la situation internationale de la France commençait à se détériorer, sous les coups de la Grande Dépression. Un politique plus réaliste envers l'Allemagne fut esquissée. En septembre 1931, Laval et Briand se rendirent à Berlin, où ils furent accueillis avec sympathie, mais il était déjà trop tard pour sauver la république de Weimar.
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MessageSujet: Le gay d'Orsay   Lun 9 Jan - 17:07

Symbole de ce tournant, Briand quitta les Affaires étrangères en janvier 1932 et mourut deux mois plus tard. Roger demanda et, à sa grande surprise, obtint l'honneur de le veiller. A part lui, peu de monde s'était bousculé pour rendre hommage à la dépouille du "pèlerin de la paix". Quant à Philippe Berthelot, malade, il n'allait pas tarder non plus à abandonner le Secrétariat général.
"Sous l'apparence prétentieuse" de ses collègues, Roger découvrit des turpitudes étonnantes. Si l'adultère était fréquent au ministère, les moeurs y étaient strictement orthodoxes : officiellement, le Quai refusait d'être gay.
On se gardait bien de rappeler le passé bisexuel de Philippe Berthelot, qui avait pourtant fricoté au collège avec un cardinal, puis avec Lyautey quand il faisait son service militaire, et enfin avec le duc de Luynes quand il était entré dans le monde. Plus récemment, un baron avait certes été pincé en un lieu public "dans une position équivoque" (c'est-à-dire qu'elle ne l'était pas du tout), mais on s'était contenté de le mettre en disponibilité.
Finalement, le seul homosexuel affiché était "de petite espèce" puisqu'il s'agissait d'un commis de chancellerie des Unions, ancien sous-officier. L'ambassadeur Campana le trouva un jour à quatre pattes avec un balayeur, dans un recoin obscur de son bureau. Que faites-vous là ? demanda Campana interloqué. "Nous ramassons des allumettes", répondit le commis qui, pas démonté, ramassa son pantalon et s'en alla avec son acolyte.

Au début de juillet 1933, à vingt-six ans, Roger fut nommé consul suppléant à Athènes, chargé des fonctions de troisième secrétaire. C'était une faveur du directeur du personnel, le comte Louis de Robien. Un poste appréciable, puisque le grade de consul suppléant équivalait à celui d'attaché d'ambassade.
La Grèce sombrait alors dans la tourmente et la république vivait ses derniers mois. Le rétablissement de la monarchie, en décembre 1935, fut suivi du coup d'Etat du général Metaxas. Les libertés furent suspendues et l'opposition persécutée. En matière de politique étrangère, si Metaxas était un admirateur de l'Allemagne nazie, le roi Georges II tenait quant à lui à conserver l'amitié britannique.
Qu'allait faire la France ? Traditionnellement protectrice des républicains vénizélistes, elle pouvait craindre l'hostilité du roi, mais il n'en fut heureusement rien car son ambassadeur, Adrien Thierry, avait été naguère conseiller d'ambassade à Londres, à l'époque où Georges II y vivait en exil, et ils avaient sympathisé.
Thierry était un homme fastueux, ce qui tranchait agréablement avec son prédécesseur, un "médiocre" radin.
Athènes était son premier poste en tant que ministre de France (il n'y avait alors que quinze ambassades de France dans le monde. Les autres représentations n'étant que des légations). Marié à une Rothschild, élégant et mondain, il avait pour seul défaut de souffrir de la goutte. Comme il avait peur de rester paralysé en grimpant sur l'Acropole, il n'y alla jamais, se contentant d'admirer le monument à la jumelle, tandis que Peyrefitte se chargeait de lui expliquer le détail de tel ou tel temple !
L'ambassadrice s'était convertie au catholicisme. Comme son mari était libre-penseur et le premier secrétaire protestant, c'était à Peyrefitte que revenait l'honneur de l'escorter à la messe. Très belle et très chic, Mme Thierry allumait ses cigarettes à la lueur des cierges, dans la cathédrale d'Athènes, au grand scandale du métropolite, Mgr Chrysostomos.
Ce n'était là qu'une peccadille : si le couple Thierry n'était suspect d'aucun dévergondage, il n'en allait pas de même de leurs subordonnés. A l'ambassade, il y avait en effet deux vrais obsédés. Le premier, chargé d'affaires et conseiller d'ambassade, avait quatre maîtresses qu'il honorait avec exactitude. Jusque-là, rien à dire... Mais, en outre, il lisait quotidiennement le Kama Sutra. Quand on entrait dans son bureau, on le trouvait le nez dans son ouvrage favori et la main plongée dans sa braguette.

Quant au second, c'était le commis du chiffre. Il ne cessait de dessiner des bites sur le moindre papier, apportant à l'ambassadeur des télégrammes déchiffrés, mais ornés de phallus éjaculatoires. On fermait néanmoins les yeux, car il était mutilé de guerre.
Les débordements touchaient également les invités de l'ambassade. Un ami des Thierry, "vieille tante baronisante" titrée baron Albert de La Suchette, gagna le surnom de "la Sucette" en se faisant connaître comme un professionnel de la pipe au parc du Zappéion, haut lieu de drague homosexuelle à Athènes.
Dans le même genre burlesque, une vieille princesse arriva un jour flanquée de son gigolo. Ils voulurent visiter seuls l'Acropole. Les gardiens feignirent d'y consentir et se cachèrent pour mieux espionner. Ils ne furent pas déçus, car les tourtereaux, se croyant tranquilles, se déshabillèrent et se prirent en photo sous toutes les coutures. Les Grecs se rincèrent l'oeil et attendirent qu'ils aient fini pour les appréhender.
Le consul de France accourut ensuite pour étouffer le scandale et obtenir la discrète expulsion de la vieille lubrique et de son chevalier servant ! Les photos furent remises à l'ambassade, où on les développa. Celles du jeune homme étaient floues : maladroite ou nerveuse, la princesse avait bougé. En revanche, celles prises par le gigolo étaient cruelles de netteté. Lui n'offensait que la morale, tandis que sa maîtresse offensait l'esthétique.

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MessageSujet: Le gay d'Orsay   Lun 9 Jan - 18:27

On voit que le travail n'était pas trop prenant ! Roger corrigeait en cachette les dépêches jugées trop pesantes du premier secrétaire, Amédée Outrey. Il menait grand train, traversait Athènes dans sa 40 CV Packard à fanion et donnait de grands dîners dans un bel appartement, sur les pentes du Lycabette - dîners dont même Le Temps se faisait l'écho, comme il se plaira à le rappeler dans ses Propos secrets.
Il fréquentait des altesses sérénissimes, comme les princes Ypsilanti et Demidoff, ou encore l'ambassadeur d'Italie, le prince Borghèse, personnage haut en couleur.
Pour ce jeune gay arriviste qui se décrivait comme "sodomiste" ou "culomane" plutôt que comme "pédéraste", il y avait de quoi perdre la tête... et il la perdit, en effet, progressivement. Au début, il était pourtant resté discret et fréquenta une élégante maison close en compagnie de l'attaché de l'Air et de l'attaché commercial, tous deux célibataires. De (très) jeunes filles y satisfaisaient leurs désirs et Roger pouvait se livrer sans risque à son goût pour la sodomie.
Au fil du temps, il se montra imprudent. Il osa culbuter un jeune Grec venu lui livrer des chemises dans son bureau. Quant à ses rencontres nocturnes dans le parc du Zappéion, elles pouvaient être parfois risquées, même s'il restait sur ses gardes. Au pire, il pouvait dénoncer ses agresseurs comme communistes à l'impitoyable police de Metaxas.


Bien entendu, on le repéra et on se mit à jaser. L'attaché militaire le mit en garde et se prit à vitupérer ce qu'il appelait la "folie érotique des diplomates". Dans les Ambassades, Roger Peyrefitte lui fera déclarer : "Dernièrement, on m'a montré un phallus incrusté dans le sinciput d'une petite tête de bronze, trouvée à Délos. (...) C'est un diplomate m'écriai-je.(...) C'est ce qui nous vaut ces diplomates alanguis, précieux, mijaurés, "refoulés" ou bien, au contraire, brusques et taciturnes, qui mourront toute leur vie du désir de se promener la nuit dans l'allée de la Longue-Queue au Bois de Boulogne."
Le plus souvent, les jeunes amants qu'il ramenait chez lui étaient inoffensifs et d'humble origine, mais un jour son domicile fut cambriolé. Il porta plainte et le coupable fut jeté en prison. Le service protocolaire du ministère grec des Affaires étrangères en référa discrètement au successeur de Thierry, André Bruère, qui n'osa sévir. En effet, l'ambassadeur Thierry avait quitté Athènes pour Bucarest, où la légation avait été élevée en son honneur au rang d'ambassade, et il avait proposé à Roger de le suivre comme conseiller.
Peyrefitte commit cependant l'erreur de refuser cette offre, et les médisances de la haute société redoublèrent quand il tomba imprudemment fou amoureux d'un très beau secrétaire de l'ambassade d'Allemagne, Herbert Blankenhorn. Les Grecs daubèrent sur ce "rapprochement" franco-allemand inattendu.
Bruère étant parti d'Athènes et son successeur n'ayant pas encore pris ses fonctions, Roger n'en devint pas moins chef de poste par intérim. Peut-être enhardi par ses "succès", il passa les bornes en giflant publiquement un groom qui était le petit ami de l'amiral Mavromikalis. Pour employer l'expression de Peyrefitte, "l'affaire du groom fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase grec".


Le nouvel ambassadeur, Henry Cosme (il prétendait descendre de Cosme de Médicis), arriva enfin, Roger devait le présenter au roi : ç'aurait dû être son jour de gloire, mais l'on sait qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. Cosme lui signifia en effet son rappel à Paris.
Officiellement, c'est Peyrefitte qui dut le solliciter par courrier au ministre Yvon Delbos, "pour raison de famille".
La réponse laconique lui arriva par télégramme le lendemain : "Départ accordé." Geoffroy Chodron de Courcel, futur grand gaulliste et secrétaire général du Quai d'Orsay, lui succéda à son poste grec.
Les apparences étaient sauves, mais l'affaire s'ébruita au ministère. Le sous-directeur du département Europe dit tout de go à Roger : "Votre carrière ne souffrira pas de ce qui est arrivé. N'y pensez plus et ne recommencez plus !" Roger ne comprit pas sur le coup qu'en réalité il était grillé ; jamais il ne serait ambassadeur. Comme inverti notoire, il était destiné à finir au placard, au Quai d'Orsay... où l'on continuait à bien s'amuser.
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MessageSujet: Le gay d'Orsay   Lun 9 Jan - 20:48

Il y avait partout des secrétaires suceuses, et "ça suçait de la cave au grenier". Chaque étage possédait sa secrétaire experte : il y avait la suceuse de l'Afrique, celle de l'Europe et même celle de l'étage ministériel. Un conseiller d'ambassade se faisait particulièrement remarquer : on ne pouvait rentrer sans frapper dans son bureau sans le trouver occupé à dépouiller son courrier tandis que sa secrétaire, agenouillée sous son bureau, dépouillait autre chose. Surpis à plusieurs reprises, il finitp ar fermer sa porte à clef, dont le bruit dans la serrure annonçait à tous le début de ses ébats.
Peyrefitte en savait quelque chose : il occupait le bureau d'en face. Il avait en effet obtenu un bureau particulier pour lire en toute quiétude, car "à cette époque-là (il) ne foutai(t) rien au Quai d'Orsay" et passait ses après-midi à courir les pissotières avec Montherlant. Il était couvert par Jean Mars, directeur du Service des oeuvres, que cette "proximité intellectuelle" aveuglait au point de détourner son regard de certains incidents. Par deux fois, Peyrefitte fut arrêté en compagnie de mineurs, par deux fois la préfecture de police et Jean Marx voulurent bien passer l'éponge.
Roger découvrit un jour le directeur d'Europe occupé à lorgner les dames aux toilettes, par-dessus les cloisons. Un autre directeur, précédemment mis en cause pour pédophilie avec des petites filles à Saint-Domingue, était également un grand voyeur. Une femme se plaignit et l'on dut installer des grillages.
Cette pisse-froid n'était autre que Suzanne (dite Suzie, alias Crapote) Borel, la Némésis de Peyrefitte et la première femme à avoir intégré le ministère.
Le petit chuintement de Crapote cachait une langue de vipère : dans ses Mémoires, elle pointe ironiquement la fatuité de son collègue qui, quoi qu'il en dise, ne le lui pardonna pas. Loui, de son côté, la trouvait également prétentieuse.
A la commission du Tourisme et à celle de la Censure cinématographique, Crapote et Peyrefitte siégeaient côte à côte. Au service des Oeuvres, Peyrefitte partagea aussi son bureau avec elle avant de parvenir à s'en débarrasser.
Trop tard ! Ce crampon lisait son courrier et en avait appris de belles ! "Comme espionne du Quai d'Orsay, je lui donnai le premier prix. (...) Cela montre quelles erreurs certaines femmes, qui devraient pourtant s'y connaître, peuvent faire sur le monde de l'homosexualité masculine. Songez qu'elle a été jusqu'à dire que je couchais avec Montherlant !"


Ces ragots dissimulaient mal une divergence de fond sur des questions cruciales. Comme Alexis Léger, le secrétaire général, passé à la postérité sous le pseudonyme de Saint-John Perse, Suzanne Borel était favorable à une politique de fermeté à l'égard de l'Allemagne nazie. En revanche, Peyrefitte et Robien prônaient l'apaisement. Selon eux, Léger était un dangereux belliciste, et il aurait poussé, jusqu'au dernier moment, Daladier à ne pas signer les accords de Munich.
Plus tard, dans La Fin des ambassades, Roger se vengera de Crapote en rappelant l'épisode de son godemiché. Lorsque, en mai 1940, le petit groupe dont il faisait partie quitta Paris en catastrophe avec les archives du ministère, celles-ci furent dispersées en plusieurs châteaux du Val-de-Loire. Peyrefitte trouva refuge à Saint-Etienne-de- Chigny, tandis que Robien s'installait au château de Rochecotte.
Roger faisait la navette à bicyclette entre les deux châteaux et trouva un jour Robien en train d'agiter un superbe godemiché qu'on avait découvert, échappé d'une valise, parmi les bagages entassés en désordre avec les archives. Or on savait que ceux de Mlle Borel étaient dans le lot : "C'est le godemiché de Suzy !" crièrent ces messieurs en choeur.
Ils organisèrent une procession derrière l'objet en chantant un hymne funèbre et enterrèrent l'objet en grande pompe sous un cèdre.
Si le godemiché de Suzie Borel échappa aux Allemands, ceux-ci mirent la main sur l'exemplaire du traité de Versailles qu'ils convoitaient, celui paraphé par Clemenceau. Pendant qu'ils s'amusaient avec le jouet de Crapote, Peyrefitte et ses amis avaient commis l'erreur de mettre à l'abri aux Antilles l'exemplaire signé par Poincaré !

Sans être à l'origine de ses nouveaux déboires, Crapote eut néanmoins rapidement sa revanche sur Roger : dès l'automne, en effet, il tombait pour une "grave affaire de moeurs". Le 12 ocobre 1940, il fut arrêté à Vichy dans une pâtisserie en compagnie d'un jeune garçon. Une telle affaire tombaitm al sous un régime qui prônait la rupture avec les moeurs décadentes de la Troisième République, même si des ambassadrices se faisent remarquer à Vichy par leur "activité diplomatique désordonnée", selon l'expression d'Alfred Fabre-Luce ! Le secrétaire général des Affaires étrangères, François Charles-Roux, lui laissa le choix entre la démission et la révocation. Par peur du scandale et pensant à ses parents, Peyrefitte choisit la première solution, mais il fut réintégré dès août 1943. Etait-ce "à la demande des Allemands", comme l'écrivit plus tard Suzie ? En réalité, Robien souhaitait la réintégration de Roger, dont une maie, la baronne de Barante, s'entremit auprès de Laval.
Il réintégra les Affaires étrangères au plus mauvais moment et au plus mauvais endroit, secondant dans Paris occupé Fernand de Brinon, ambassadeur de France auprès des autorités allemandes. Jusqu'en avril 1944, il eut un bureau à la délégation, place Beauvau, à côté de la rue des Saussaies. Il dira cependant être inervenu en faveur de Juifs, et croisa Maurice Couve de Murville, qui n'avait pas encore rejoint le camp de la Résistance à Alger avec Giraud. Coucha-t-il avec des Allemands ? Le crime de collaboration horizontale vaudrait bientôt la tonte à certaines imprudentes... Il s'en défendra toujours mais rappellera malicieusement que certains homos français avaient discrètement franchi le pas, fascinés par la virilité de l'occupant.
Quoiqu'il en soit, Crapote le mit en garde : elle était entrée dans la Résistance, écoutant Radio Londres les fenêtres ouvertes. A la demande des Allemands, Robien dut radier les diplomates soupçonnés de gaullisme. Pour Suzy, il attendit le 25 août 1944, cependant elle ne le lui pardonna pas.
La Libération fut son heure de gloire : elle avait connu dans la clandestinité Georges Bidault, chef du Conseil national de la Résistance, où il avait succédé à Jean Moulin, et qui était chargé de coordonner les différents mouvements de la Résistance intérieure. Elle put ainsi se venger de ses ennemis en organisant l'épuration du ministère. Elle y gagna le surnom de "hyène du Quai d'Orsay". Robien fut destitué et remplacé au service du personnel par Jean-Paul Garnier, qui demanda aux diplomates compromis avec Vichy de se justifier.
Roger n'avait jamais voulu participer aux "réunions de Résistance" organisées par Garnier dans les murs du ministère, et il eut la maladresse de lui dire qu'il estimait ne pas avoir collaboré. Selon lui, il n'avait pas voulu trahir un régime qui venait de le réintégrer. Il espérait encore naïvement que Crapote lui sauverait la mise : ne déjeunaient-ils pas ensemble un mois plus tôt ? Convoqué dans son anti-chambre, il attendait quand la porte s'ouvrit : "Je n'ai plus de relations avec les amis de M. de Brinon !" lui jeta la Borel, devenue Mme Bidault. A nouveau, il sortait la queue basse.
Mais si Crapote pensait s'être débarrassée de lui, elle se trompait lourdement. En effet, il la poursuivit de sa haine pendant quarante ans, son talent de plume lui permettant de la harceler. En ce croyant l'instrument de la vengeance immanente, Suzie Borel n'avait fait que lui rendre service.
En le faisant révoquer, elle lui avait permis de devenir ce qu'au fond il avait toujours voulu être : un homme de lettres.


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MessageSujet: Le gay d'Orsay   Lun 9 Jan - 21:14

Dès 1944, Les Amitiés particulières lui valurent la célébrité et le Renaudot un an plus tard. Son succès se confirma en 1951 quand il publia Les Ambassades, roman dans lequel il narrait avec drôlerie ses cinq années passées en Grèce. Les Bidault suscitèrent un communiqué de protestation de l'association des agents du Quai d'Orsay. Parlant de l'ouvrage, Crapote le qualifia avec mépris de "Bella du pauvre". Fine référence à Giraudoux.
La suite parut en 1953 sous le titre : "La Fin des ambassades". Décrivant la débâcle et l'Occupation, Peyrefite ne ménageait pas Crapote. Cette fois, les Bidault publièrent un communiqué rappelant le passé de l'auteur, mais cette maladresse contribua à susciter la curiosité du public à propos d'un livre "scandaleux".
Peyrefitte affirma qu'ils tentèrent de déclencher une nouvelle affaire de moeurs pour le discréditer. Crapote serait même allée jusqu'à parler de ballets bleux. Pour rire, il lui envoya des fleurs qu'elle jeta dans la rue. Plus tard, les malheurs des Bidault, compromis avec l'OAS, les lui rendirent plus sympathiques, mais il n'y eut jamais de réconciliation. A maintes reprises, Suzy eut l'occasion de s'exprimer sur Roger Peyrefitte dans ses Mémoires : "(Il) ne serait jamais entré dans la Résistance car il a trop peur de la douleur physique".


Il lui répondit, dans ses Propos secrets, fielleusement que "sa seule torture à elle (avait été) sa nuit de noces avec Bidault". Et de rappeler l'alcoolisme, la vulgarité et la saleté de son mari : "En vieux français, Bidault désigne la queue et le con... En somme, Crapote eut les deux".
En revanche, il eut la joie de revoir Herbert Blankenhorn, son ami de coeur allemand jadis en poste à Athènes. Nommé à Washington à la fin des années 1930, il n'avait dû son salut qu'à son éloignement. Rentré en Allemagne après la guerre, il était devenu un proche d'Adenauer. Herbert et Roger se retrouvèrent avec émotion à un dîner chez... Mme de Brinon, la veuve de Fernand Brinon, fusillé à la Libération.
La révocation de Peyrefitte fut annulée en 1960 par le tribunal administratif, arrêt confirmé en 1962 par le Conseil d'Etat, mais la décision ne fut pas suivie d'effet, le Quai ayant fait appel. Voulant aider son cousin, Alain Peyrefitte intervint auprès du ministre des Affaires étrangères, Couve de Murville, lequel lui répondit quel 'affaire était "du ressort du service du personnel."
Sentant chaque jour davantage le soufre, croyant voir des Juifs et des homosexuels partout, Roger Peyrefitte connut ensuite un long déclin avant de mourir en 2000, cinq ans après sa vieille ennemie.

En écrivant ses Propos secrets, sortes de Mémoires en deux tomes qui donnent les clefs de ses Ambassades, il eut l'honnêteté de reconnaître qu'il s'était fourvoyé en entrant dans la Carrière. Son père avait raison dès le début : il était fait pour vivre libre et non pour obéir. Les temps n'étaient pas encore mûrs pour que les diplomates vivent au grand jour leur homosexualité.
En voulant assumer avec éclat ses moeurs, il s'était lui-même condamné. En vieillissant, il en fut réduit à pratiquer avec hargne l'outing, dénonçant la sexualité honteuse de certains de ses ex-collègues et des grands de ce monde - dont les papes Pie XII, Jean XXIII et Paul VI ! Il versa même parfois dans l'antisémitisme et la plus crasse vulgarité, ce qui lui valut le mépris, voire la haine, d'un certain nombre, et le condamna en définitive à l'oubli.


FIN
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MessageSujet: Re: Ravaillac le régicide   Mar 10 Jan - 11:15

cheers je m'y mets ce soir !
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MessageSujet: Ravaillac le régicide   Mer 11 Jan - 21:06

Morny soit qui mal y pense !

Une ambassade en Russie vraiment extraordinaire

Instruit pour un mondain, ayant le goût de la paresse et la faculté du travail, une foi absolue en lui-même, de l'audace, de l'intrépidité, du sang-froid... Amoureux du plaisir...

Edmond D'ALTON-SHEE (à propos de Morny)



Près de quatre ans après la chute de la monarchie de Juillet, le coup d'Etat du 2 décembre 1851 mit fin à la République. L'Empire resstauré, Napoléon III manifesta sa volonté de mener une politique étrangère de grand style.
Tout en conservant l'alliance anglaise, il s'agissait pour lui de rompre la coalition des trois grandes puissances continentales - Autriche, Prusse, Russie -, qui datait de 1815.
Fallait-il se choisir une alliée parmi ces trois-là ? Et si oui, se pouvait-il que ce fût l'Empire russe, que l'on venait de vaincre en Crimée ?
L'empereur eut alors recours à un personnage inattendu en envoyant comme ambassadeur extraordinaire à Saint-Pétersbourg son demi-frère, Charles Auguste de Morny. Ce dernier s'y révéla beaucoup plus doué que sa réputation d'homme frivole et voluptueux ne le laissait présager.


"Très correct dans son habit noir et sa culotte courte, il s'avançait en souriant, (...) regardant les invités, les yeux vagues et voilés, comme s'il n'eût reconnu personne. Alors, à mesure qu'on le salua, il inclina la tête, avec une grande amabilité. (...) Bientôt, il devint le centre. (...) Sa figure pâle, fine et méchante, dominait les épaules qui moutonnaient autour de lui" Ainsi Emile Zola décrit-il Morny, devenu "M. de Marsy" dans Son Excellence Eugène Rougon" (à la parution du roman (1876), Morny était mort depuis plus de dix ans).
Cependant, le flegme apparent du personnage cachait mal une sensualité débordante.
Avoir vingt ans sous Louis-Philippe : tel fut le cas de celui qui ne s'appelait encore qu'Auguste Demorny. Ami des princes d'Orléans, il allait courage, dépenses inconsidérées, débauche et sens du tragique, comme beaucoup de fashionables. Dandy mais officier courageux en Algérie, membre du Jockey Club et du Cercle de l'Union, il fréquentait déjà les milieux diplomatiques.
Ce cavalier émérite était aussi un cavaleur effréné. Jeune cerf en rut, il courait les "biches", comme on appelait alors les jeunes prostituées. Il avait des sens exigeants et multipliait les aventures, goûtant particulièrement les lesbiennes, comme les soeurs Bernard (l'une d'elles fut la mère de Sarah Bernhardt, dont le père était peut-être Morny), la tragédienne Rachel, Alice Ozy et plus tard Cora Pearl. Partageant les préjugés des hommes de son temps, il estimait en effet que le saphisme faisait inévitablement partie de l'apprentissage sexuel féminin : "La femme polissait la femme comme le diamant polit le diamant" (cité dans Agnès d'Angio-Barros, Morny. Le théâtre du pouvoir).

A la veille de sa mort, devant des proches, il devait encore faire l'éloge de la tribaderie. Il ne pouvait savoir qu'il lèguerait son goût du saphisme à sa fille Mathilde, dite "Missy", future lesbienne fameuse et maîtresse, entre autres, de Colette.
Cependant, mener grand train et organiser de coquines séances de tribaderie coûtait cher. Le pygmalion de ce jeune étalon en quête de saillies fut une femme qu'il rencontra ves 1832 : Françoise Mosselman, dite "Fanny". De trois ans son aînée, elle était l'épouse du comte Le Hon, ambassadeur de Belgique à Paris. Fanny Le Hon - l'ambassadrice aux cheveux d'or", comme l'appelait Balzac - était belle, riche et spirituelle. Morny devint son amant et le resta pendant un quart de siècle, malgré les ans et les infidélités mutuelles.
Elle lui donna une fille, fut sa banquière et lui avança les fonds nécessaires pour se lancer dans les affaires et en politique. Elle finança la construction de son hôtel particulier aux Champs-Elysées, plus tard surnommé "la Niche à Fidèle".
Mais ce furent les conséquences de la révolution de février 1848 qui imprimèrent une impulsion décisive à la carrière de Morny, car Louis-Napoléon Bonaparte, élu en décembre à la présidence de la République, était son demi-frère... par la main gauche.

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MessageSujet: Ravaillac le régicide   Mer 11 Jan - 21:59

Au départ, peu de gens savaient que tout était faux dans Morny, y compris et surtout son nom. Son histoire était digne des romans d'Alexandre Dumas, dont se délectaient ses contemporains. Né clandestinement en Suisse, le 17 septembre 1811, Morny était le fils illégitime de la reine Hortense et de Charles de Flahaut, qui se trouvait quant à lui être le fils bâtard de Talleyrand et de Mme de Flahaut, dont la propre mère avait jadis reçu les faveurs de Louis XV ! Moyennant finances, un certain Demorny avait accepté d'endosser la paternité de l'enfant, avant de mourir rapidement, laissant le petit Auguste aux bons soins de sa grand-mère paternelle. Bien entendu, cette histoire finit par se savoir... Plus tard, sous le Second Empire, l'opposition s'en empara. Une célèbre caricature du journal Punch représenta Morny songeur, dans un fauteuil, avec cette légende : "Mon grand-père c'est Talleyrand, la reine Hortense c'est ma mère, Napoléon III c'est mon frère, la princesse Poniatowski c'est ma fille.... Tout ceci est naturel..."
La révolution de 1830 servit les intérêts de cette famille d'un genre particulier. Bien vus de la monarchie de Juillet, Talleyrand et Flahaut favorisèrent les débuts de leur petit-fils et fils respectif, qui commença par transformer le "Demorny" en "de Morny".
Longtemps indifférent à la cause de son demi-frère, Louis-Napoléon (fils légitime d'Hortense et de louis Bonaparte), il s'en rapprocha après 1848 et fut le grand ordonnateur du coup d'Etat du 2 décembre 1851. Devenu ministre de l'Intérieur, puis président du Corps législatif, "Monsieur, frère de l'empereur", comme le surnommaient certains, entendait bien cependant poursuivre sa vie voluptueuse. Au Palais-Bourbon, il organisait des fêtes somptueuses, mais les bals masqués de l'hôtel de Lassay donnaient souvent lieu à des débordements. Une invitée déclara un jour qu'il n'était pas prudent de s'y rendre sans crinoline, car les hommes se faisaient volontiers trop pressants et "vous communiquaient leurs impressions". Pornographe, Morny montra un jour, lors d'un bal aux Tuileries, une lanterne magique qui déroulait des images licencieuses. Offusquées, les dames prirent la fuite tandis que les messieurs se mirent à rire.


En juillet 1853, Morny rencontra à Plombières une jeune Américaine, Annie Hutton, qu'il courtisa platoniquement. A cette époque, sa santé commençait déjà à se ressentir de sa vie de débauche : il était syphilitique et souffrait d'une pancréatite hémorragique qui finirait par l'emporter. Durant l'été 1854, il tomba gravement malade et consulta le docteur Oliffe, officier de santé d'origine islandaise, qui lui conseilla d'aller prendre les eaux, tout en lui fournissant des pilules censées soutenir son activité sexuelle.
Alphonse Daudet, attaché de cabinet de Morny quand ce dernier fut président du Corps législatif, en a brossé un portrait saisissant dans son roman Le Nabab où un certain docteur Jenkins distribue généreusement au "duc de Mora" ses pilules aphrodisiaques. Les "perles Jenkins" sont recherchées dans tout Paris par les débauchés, "des épuisés, des exténués, brûlés par une vie absurde, qu'ils s'acharnaient à prolonger".
A la longue, toutefois les aphrodisiaques du bon docteur Oliffe se révélèrent très dangereux : ils contenaient de l'arsenic, utilisé pour soigner la syphilis. Morny se mit à vivre dans des pièces surchauffées, même en été, car ses douloureux problèmes gastriques lui donnaient tout le temps la sensation de grelotter.
Oliffe lui recommanda une nouvelle cure à Ems. Mais Morny avait un autre motif pour aller prendre les eaux en Allemagne ; revoir Annie Hutton, sa "petite Américaine".
Son séjour fut bref, et il rentra à Paris, afin de recevoir la reine Victoria, venue pour l'Exposition universelle.
Dans sa correspondance avec Annie, il se montrait galant : "Vous savez comme je désire augmenter votre maitié et votre confiance, et je ferai tout pour le mériter." Elle, de son côté, était tenue par les règles de la bienséance : "Cher Monsieur le comte, (...)Je me demande souvent pour quelles raisons j'ai la chance d'avoir conquis votre amitié alors que j'en suis si peu digne." Il lui répondit qu'il espérait la voir à Paris. Elle y vint avec sa mère et sa soeur, et il leur rendit visite au Grand Hôtel. Bien entendu, Fanny Le Hon le sut et se vexa. " Vous jouez les fiancés, à présent ? Lui dit-elle. C'est très touchant !" Et d'exhaler toute sa rancoeur. La vieille maîtresse devenait encombrante.
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MessageSujet: Ravaillac le régicide   Mer 11 Jan - 23:21

Morny avait toutefois des affaires plus importantes à traiter que le courroux de Mme Le Hon. En effet, la mort soudaine de Nicolas Ier, l'avènement de son fils, Alexandre II, et la prise de Sébastopol annonçaient la fin prochaine de la guerre de Crimée. Désormais, il était impératif de se réconcilier avec la Russie. A la fin de 1855, avec l'approbation de Napoléon III, Morny contacta donc secrètement le prince Gortchakov, ambassadeur de Russie à Vinne, et fut aidé en cela par le baron Sina, un banquier viennois dont les liens avec le Crédit immobilier des deux frères Pereire - proches de Morny - étaient étroits. Gortchakov avait naguère été un intime de la reine Hortense et conservait pieusement un talisman qu'elle lui avait donné.
Sina servit de boîte aux lettres pour cette correspondance, bien évidemment secrète, dans laquelle les deux interlocuteurs usèrent de pseudonymes. Gortchako était "M. Dupuis". Morny lui expliqua qu'il serait suicidaire de poursuivre la guerre entre leurs deux pays ; il n'y avait qu'à regarder une carte pour s'en convaincre. Il suffisait que "les amis de M. Dupuis", c'est-à-dire les ministres russes, consentent à quelques concessions nullement incompatibles avec leur honneur pour qu'on parvienne à un accord qui satisferait tout le monde.


Les voeux de Morny furent exaucés avec l'arrivés des envoyés du tsar, le comte Orlov et le baron Brunnow, venus participer au congrès qui devait définir le règlement de la paix. Morny les rencontra chez Mme de Lieven, où ils eurent un entretien de quatre heures. Il chercha à les convaincre que le maintien de l'alliance anglaise n'empêchait pas la France de se rapprocher de Saint-Pétersbourg. C'était la Triple Entente avant l'heure !
Le 25 février 1856, le comte Walewski, fils naturel de Napoléon Ier et ministre des Affaires étrangères, ouvrit le congrès, qu'il présida jusqu'à la signature du traité de paix, le 30 mars suivant. L'ambiance fut aussi brillante et frivole que lors du congrès de Vienne, quarante ans plus tôt : "Ce n'est que plaisirs", écrivait la marquise de Contades, qui coucha avec Napoléon III afin d'obtenir l'ambassade de Constantinople pour son mari - "le mettre à la porte" comme dirent les plaisantins. Morny participa à ce tourbillon et reçut à plusieurs reprises les délégués, auxquels il offrit de fastueux souper à l'hôtel de Lassay.
Pour ne pas froisser Walewski, il ne participa pas officiellement aux travaux du congrès, mais profita de cette liberté pour travailler en coulisse à apaiser les susceptibilités russes.
Au bout du compte, la mer Noire devint neutre et les Détroits restèrent sous contrôle ottoman. Mais la Russie n'eut à signer aucune clause humiliante.
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MessageSujet: Ravaillac le régicide   Jeu 12 Jan - 17:51

La décision de Napoléon III de nommer son demi-frère ambassadeur extraordinaire en Russie, à l'occasion du sacre du tsar Alexandre II, vint fort à propos. Partir pour Moscou offrait l'avantage de s'éloigner de Fanny, qui devenait de plus en plus "empoisonnante". Selon la propre expression de Morny, leurs disputes ressemblaient à des règlements de comptes entre deux associés prêts à rompre. En outre, Napoléon III voulait le voir cesser ses scandaleux trafics financiers. "(L'empereur) me fit venir chez lui un matin, écrira-t-il, m'annonça cette intention en ajoutant qu'il désirait me donner une grande situation politique, un titre de duc, un hôtel à Paris et une dotation de 200 000 livres de rentes, mais qu'il désirait que je quittasse les affaires."
En plus de le récompenser pour ses bons offices durant les négociations ayant précédé la signature du traité de Paris, Napoléon III voulait sceller par cette nomination la réconciliation avec la Russie. Morny se montra d'abord réservé : il pensait qu'il était inutile de tenter de s'assurer l'alliance russe si le gouvernement français n'avait rien à offrir au tsar.
Cependant, après réflexion, il décida d'accepter l'offre de son impérial demi-frère, car il éprouvait de sérieux embarras financiers dont la presse se faisait fâcheusement l'écho.
Il eut alors la satisfaction de voir de hauts représentants de l'aristocratie, qui d'habitude snobait l'Empire, demander à faire partie de sa suite. On rapporta que les premiers noms de France sollicitaient l'honneur d'accompagner à la cour de Russie ce "grand personnage" qui avait du mérite d'être resté, au milieu de tant de flatteries, ce qu'on pouvait appeler "un bon enfant".


Il se constitua donc une ambassade fastueuse, dessina pour ses collaborateurs des uniformes somptueux et pour son personnel une livrée blanche et écarlate. Trois généraux l'accompagneraient, dont Leboeuf et Frossart, qui avaient servi en Crimée. Il y aurait aussi le marquis de Gallifet, à l'époque sous-lieutenant, et le comte Joachim Murat, petit-fils de Murat et de Caroline Bonaparte. Parmi les diplomates, on comptait Félix de La Valette et le marquis de Piennes. Morny emmènerait en outre avec lui Gauché, ancien chef cuisinier du compte de La Ferronaie (ambassadeur de France en Russie sous la Restauration), et le joaillier Lemonnier, pour ne pas avoir à lui régler une facture de 60 000 francs. Il donnait ainsi la possibilité à Lemonnier de faire passer des bijoux par la valise diplomatique et de les vendre très cher à SaintPétersbourg.
De grands noms russes lui préparèrent le terrain. Ainsi la princesse Radziwill le mit-elle en relation avec Lise Troubetzkoï, dont le salon était célèbre dans toute l'Europe.
Elle lui donna également de précieuses lettres de recommandation. Morny comptait rappeler que, jadis, le tsar Alexandre Ier avait traité avec bienveillance l'impératrice Joséphine, la reine Hortense et ses enfants. Comme il voulait souligner à la cour de Russie sa haute ascendance, il fit peindre des armes parlantes sur le carrosse qu'il devait emprunter pour le sacre : un hortensia, accompagné de la devise Tace sed memento ("Tais-toi, mais souviens-toi").

Le journal Le Sport ayant annoncé qu'il allait bientôt convoler avec Miss Hutton, Fanny Le Hon exigea de lui un démenti public, ce qu'il refusa, arguant du ridicule que cela entraînerait.E lle s'emporta, et il ne put la calmer qu'en lui promettant de régler définitivement cette affaire. En réalité, il lui mentait effrontément car il s'était engagé bien au-delà de ce qu'il voulait avouer. Il avait tenu à Annie des propos imprudents que la famille Hutton avait pris pour une promesse de mariage. Il avait même écrit à Mme Hutton que, s'il n'éprouvait pas encore d'amour pour sa fille, les qualités de celle-ci lui faisaient espérer "le bonheur intérieur" ; que bien des obstacles s'opposaient encore à leur union et qu'il ne pourrait les vaincre qu'à la condition d'un secret absolu, mais qu'avant d'aller plus loin il désirait au moins savoir si sa demande serait favorablement reçue par les parents de la jeune femme.
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MessageSujet: Ravaillac le régicide   Jeu 12 Jan - 20:03

Ravie, Mme Hutton lui répondit en l'assurant de son consentement et de celui de son mari... mais il était bien entendu que tous leurs arrangements ne pouvaient être définitifs que si, comme il l'avait promis, il rompait des liens qui pouvaient encore l'attacher à "Mme Le H". Celle-ci eut du moins la satisfaction de le voir constituer une dot de 1 million pour leur fille Louise, qui s'apprêtait à épouser en juin le prince Stanislas Poniatowski
Morny offrit à sa fille naturelle douze robes de chez Worth, le célèbre couturier, pour un total de 3 600 francs. Il laissa également à Louise son hôtel des Champs-Elysées, ce qui était clairement signifier à Fanny qui'l en avait assez d'elle : "Je le quitte, je la quitte et je m'acquitte", dit-il à l'un de ses amis.
Son départ pour Saint-Pétersbourg l'obligeait aussi à prendre ses distances avec Miss Hutton. A Wiesbaden, où il dut s'arrêter, ne se sentant pas bien, il eut la désagréable surprise d'apprendre par son père, le comte de Flahaut, que Mme Hutton se répandait sur le prochain mariage de sa fille avec lui. Il saisit cette occasion pour envoyer à la petite Américaine une lettre sèche qui faisait pressentir leur rupture. Effondrée, Annie protesta noblement de son amour dans une missive qu'il ne reçut qu'à Saint-Pétersbourg.


Le trajet fut fatigant et mouvementé, Morny voyageant vite pour arriver avant l'ambassadeur d'Angleterre, lord Granville, et l'ambassadeur d'Autriche, le comte Esterhazy.
L'accueil chaleureux qui lui réservèrent les Russes l'aida à oublier son épuisement. Au palais de Peterhof, il présenta ses lettres de créances au tsar, qui lui souhaita aimablement la bienvenue. Dès le lendemain, il assista à la messe célébrée pour l'anniversaire de la tsarine. Sa nonchalante élégance impressionna favorablement la cour.
Puis, avec le reste du corps diplomatique, il gagna Moscou où devait se dérouler le couronnement. Il loua dans la capitale deux palais, où il s'empressa de donner des fêtes somptueuses. Son cuisinier fit merveille : comme le dit Alexandre II, l'argenterie de l'ambassadeur d'Angleterre était magnifique, mais il était dommage que l'on n'y trouvât point ce qu'il y avait dans les assiettes du comte de Morny !
Celui-ci donna en l'honneur des souverains russes un bal qui resta dans les mémoires et qu'il ouvrit au bras de l'impératrice. Il avait conçu lui-même la décoration de la salle et réglé tous les détails.
Après les célébrations de Moscou, la cour et le corps diplomatique regagnèrent Saint-Pétersbourg. Morny eut de longues conversations avec Alexandre II, qui lui confia la sympathie naturelle qu'il éprouvait pour la France. Imitant Talleyrand, le nouvel ambassadeur de France se prit à rêver à un Tilsit pacifique (le traité de Tilsit, entre la France et la Russie, fut signé le 7 juillet 1807. Dans l'immédiat, il marqua l'apogée de la diplomatie française, mais l'alliance franco-russe fit long feu) et adressa une lettre à son demi-frère, le mettant en garde contre les manoeuvres du cabinet britannique, "égoïste et turbulent", et contre le danger de négliger les avances russes. Cela équivalait, selon lui, à risquer d'être isolé, ce qui ferait l'affaire de la Prusse, qui "nous (détestait) du fond du coeur".
A Paris, Napoléon III n'était pas prêt à entendre ce langage. Pour favoriser le regroupement des nationalités, en Italie et en Allemagne, il avait besoin de la neutralité anglaise. Morny écrivit de nouveau, cette fois à Walewski, son ministre de tutelle : "les Anglais ? (...) N'ont-ils pas combattu la politique de l'empereur partout ? Je redoute les Anglais comme le feu (...) S'il s'agit de vexer et d'entraver l'Autriche, la Russie nous secondera, (...) mais elle n'ira pas jusqu'à compromettre le système monarchique, surtout au profit de révolutions nationales qui, partant d'Italie, retentiraient nécessairement en Pologne." C'était faire preuve de la plus grande prescience.
En outre, Morny s'irritait des attaques de la presse britannique, qui l'accusait de profiter secrètement de son ambassade pour se livrer à des tripotages financiers. Ce n'était pas faux, et il s'était bien gardé d'en avertir Walewski, qui prit fort mal la chose et lui demanda des explications.
Effrontément, Morny protesta de son innocence. Walwski lui répondit sèchement et l'aurait volontiers sanctionné si Napoléon III n'était intervenu en faveur de son demi-frère, qui put continuer à vaquer à ses "occupations".


En mars 1856, la naissance du prince impérial accrut en Morny le désir de fonder une famille. Il avait depuis longtemps le projet de se marier en Russie. Déjà, à la fin de 1852, après la mort du duc de Leuchtenberg (le duc de Leuchtenberg était le fils d'Eugène de Beauharnais, donc le neveu de la reine Hortense et le cousin germain de Morny), il avait songé à demander la main de sa veuve, la grande-duchesse Maria, fille du tsar Nicolas Ier. Maintenant qu'il était quasiment débarrassé de Fanny et d'Annie, l'idée d'un mariage russe pouvait se concrétiser. Le bruit de son projet matrimonial se répandit et il vit venir à lui unemultitude de beaux partis. Il tomba sous le charme de celle qu'il surnomma la "fée des neiges", en l'occurrence la princesse Sophie Troubetzkoï.
Bien que portant l'un des plus grands noms de Russie, elle n'avait pas de fortune, mais le bruit courait que son père était en réalité feu le tsar Nicolas et qu'elle était donc la demi-soeur d'Alexandre II.

Morny l'avait aperçue pour la première fois lors du sacre de Moscou et avait eu le coup de foudre : "Je ne voyais qu'un de ses profils, mais ce que j'en découvrais suffisait à me donner une furieuse envie de voir l'autre !" Elle avait vingt-sept ans de moins que lui, et il la décrit de façon dithyrambique : "Quelle merveille ! Si blanche, si blonde, avec des yeux noirs étonnés et curieux ; elle était frêle, mignonne, avec des mains fluettes et le pied de Cendrillon." Il constata vite qu'elle était intelligente aussi. Alors qu'il lui faisait la cour, elle lui répondit, fine mouche : "Mon printemps vous amuse, monsieur l'ambassadeur, mais j'ai déjà deviné que vous étiez un homme des quatre saisons. 3piqué au vif, il protesta de la réalité de son amour et lui proposa le mariage, ce qu'elle accepta.

A Paris, la nouvelle ne souleva pas l'enthousiasme de Napoléon III, qui mit en garde son demi-frère contre un emballement qu'il pourrait regretter par la suite. Morny écrivit à Annie Hutton pour lui annoncer qu'il "ajournait" leur bonheur. La petite Américaine fut désespérée et sa mère lui somma de s'expliquer. Assez lâchement, il tenta de se justifier en invoquant son état de santé.
Peut-être pour lui forcer la main, Mme Hutton multiplia les indiscrétions. Elles finirent par arriver aux oreilles de Sophie, qui se montra cinglante : "Ainsi, mon cher comte, non seulement vous avez une vieille maîtresse, mais encore vous êtes en possession d'une fiancée ! Décidément, vous êtes un homme conblé ! Trop comblé pour avoir besoin de ma modeste personne !" Ainsi mis en demeure, Morny promit de faire le ménage dans sa vie et se résigna à écrire à la malheureuse Annie une lettre de rupture définitive et dégoulinante d'hypocrisie.
Il annonça également son mariage à Fanny : "Je me marie. L'empereur le veut, la France le désire. Pendant que j'étais au pouvoir, les rapports de police me disaient toujours : "Mariez-vous... Mariez-vous". Et il osa ajouter : "J'espère que ma femme n'aura pas de meilleure amie que vous."

Le 19 janvier 1857, il épousa donc Sophie ; mais s'il pensait que Fanny accepterait sa défaite avec dignité, il se trompait. Ridiculisée, elle se vengea avecl 'aide de Roher (farouche conservateur, Eugène Rouher se fit surtout connaître comme ministre d'Etat, chargé de défendre la politique impériale devant les Chambres. Son influence fut telle qu'on le surnomma le "vice-empereur". C'était le grand ennemi de Morny), son nouvel amant, en prétendant que Morny lui devait 6 millions. En réalité, il lui avait déjà remboursé tous ses prêts et elle était même devenue sa débitrice.
Comme Napoléon III redoutait qu'elle n'aille devant les tribunaux et ne présente des pièces compromettantes, Morny devait donc rester en Russie tant que le scandale n'était pas étouffé, et certaines mauvaises langues prédirent qu'il pourrait bien être forcé d'y demeurer en exilé. Finalement, l'empereur informa son demi-frère que Fanny réclamait 4,4 millions de francs. Elle était prête, sinon, à révéler l'usage des fonds qu'elle avait avancés à Morny comme lors du coup d'Etat du 2 décembre. Aussi se vit-elle accorder la somme de 3,5 millions de francs. Son ex-amant se déclara "injustement dépouillé" et se retrouva brouillé avec Walewski, que l'empereur avait cru bon de mêler à l'affaire. Fanny eut le mot de la fin : "Je l'ai eu sous-lieutenant, je le quitte ambassadeur !" Elle n'avait pas tort, mais Morny était désormais libre de tourner la page.
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