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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 BERNARD CLAVEL

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epistophélès

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Lun 17 Juil - 22:23

18


JAMAIS les gardes suisses affectés au péage n'avaient vu si grand nombre de guenilleux qu'il en passe cet après-midi. Mais les gardes suisses ne sont pas là pour se poser des questions. Ils sont là seulement pour encaisser. Ils encaissent.
Que Pataro ait fait un aller et retour de plus que les autres jours n'est pas non plus pour les inquiéter.
Alors, les gueux défilent. Boitant, béquillant, traînant leurs membres tordus ou amputés, les uns avec une oreille arrachée, le visage balafré, un oeil crevé, les autres avec, à chaque mouvement, un gémissement de douleur. Tout le monde a trouvé de quoi payer la taxe.
Ils passent le pont puis, une fois sur la rive droite, ils grimpent au flanc de la colline du Labeur, descendent vers le bas-sport, gagnent les ateliers de sciage, de ferronnerie, de poerie, de taille de pierre. Ils se répartissent sur les chantiers de construction, sous les hangars où l'on monte les coques des bateaux.
Tout ce qui, dans cette ville et les terres qui l'entourent, verse sa sueur pour quelques liards la journée va recevoir leur visite.
- Demain matin, huit heures, sur place au sommet de la colline du Labeur.
Si on les questionne, ils n'en savent pas plus. Rien à ajouter qu'un tout petit soupir :
- Deux sous... Deux sous... Paraît que ce sera beaucoup plus que ça !
A mesure que les heures passent et que les visites se multiplient, tous ces traîne-misère éprouvent le sentiment d'être les messagers du bonheur. Ceux qu'ils vont voir doivent le penser aussi. Infiniment pauvres, presque tous trouvent une pièce à leur glisser.
Dans cette ville qui porte encore les traces de l'incroyable orage qui l'a frappée, où le souvenir des pendus demeure dans les consciences comme une blessure, quelque chose se passe aujourd'hui qui remue les tréfonds.
Pataro, après avoir lancé ce vaste mouvement, a regagné la place où Ratanne est restée avec les bêtes. Lui n'a pas à courir. Il se borne à informer ceux qui viennent jusqu'à lui. Les portefaix surtout, quelques saut-ruisseau. Et il n'en dit pas plus que les autres.
On croirait que quelque chose le tourmente. Il ne tient guère en place. Il s'énerve.
Ratanne l'observe, étonnée mais discrète.
Le soleil est déjà bas lorsque l'estropié annonce sèchement :
- Faut que j'aille.
Et il part en patalant entre les chars et les piétons.
Ruelles, traboules, placettes, escaliers, il arrive devant la maison du juge Combras. Il s'arrête sous le porche sombre d'où il peut observer la porte de la cuisine et la fenêtre voisine défendue par six énorme barreaux. La lueur du feu se devine à travers les vitres. Une ombre passe plusieurs fois. Pataro soupire. Son regard monte vers les autres fenêtres. Un pas sonne dans la traboule qui conduit directement à la rue. L'infirme se retire dans l'ombre. Une petite femme au visage chafouin paraît. Elle heurte la porte d'honneur qui s'ouvre aussitôt. Elle entre. Lourdement, la porte se referme.
Pataro soupire encore, puis il s'en va.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Lun 17 Juil - 22:59

19


PATARO a traversé plus tôt que d'habitude. Au retour, il a laissé Ratanne à la sortie du pont. Adossée à la margelle, la petite a sa sébile devant elle, mais ce n'est pas tellement pour mendier. Les rouliers, les voyageurs à cheval ou en voiture ne vont pas mettre pied à terre pour lui donner une pièce. Quant aux voyageurs à pied, ils n'ont guère le temps de délier leur bourse. La sébile est là pour la forme. La petite guette le retour des gens que Pataro a chargés des messages. Chaque fois qu'il en passe, elle ordonne :
- Faut voir Pataro.
Et presque tous one une réponse brève :
- Salaud !
- J'm'en doutais !
- Ah ! La vache !
Et pourtant, tous prennent la ruelle crasseuse qui conduit à la cave de l'infirme. Ils n'ont même pas à descendre. Pataro s'est installé à l'entrée. En haut de la rampe.
- Alors ?
- C'est fait.
- Qui tu as vu ?
- J'ai vu untel et untel.
- Combien t'as touché ?
Tous ont le même grognement. Certains mâchonnent des insultes :
- Ordure, voleur.
Le déglingué les laisse maugréer. Tendant une bourse, il se borne à dire :
- Bave si tu veux, mais crache tout de même.
A une femme qui fait demi-tour sans même un mot, il lance une pierre. Touchée entre les omoplates, elle se retourne, des larmes de rage dans les yeux. Maigre et ridée, encore belle. Avant qu'elle ait le temps de souffler mot, Pataro dit calmement :
- Quand t'auras faim, tu viendras.
Elle approche et laisse tomber trois pièces dans la bourse déjà lourde. Puis elle s'en va très vite, les dents serrées sur un sanglot.
Dès que le dernier est rentré, Pataro s'enfonce dans l'ombre de son trou. Il barre solidement sa porte.
Son oeil pétille à la lueur du bout de chandelle qu'il a allumé. Les pièces s'empilent sur sa planche. Quand il a fini, il les contemple un bon moment avant de les remettre dans les bourses qu'il cache sous sa couche.
Ses deux grosses chattes grises assises côte à côte n'ont cessé de l'observer, suivant chacun de ses gestes. Comptant avec lui. Dès qu'il se couche, elles viennent se blottir dans le creux que forme son corps recroquevillé sur le bois où il a étendu de la paille.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Mar 18 Juil - 22:06

20


DES avant huit heures, ils étaient là, des milliers. Une foule grise et brune avec ça et là quelques taches de bleu. Les couleurs du travail. De la peine. Pas du tout le gris perle des vêtements que portent souvent les hommes de loi ou les marchands en déplacement. Pas du tout le brun chaud à reflets de feu dont se vêtent les riches changeurs. Pas non plus le bleu nuit festonné d'or et d'argent que sont si fiers d'arborer les gens de la haute. Uniquement des couleurs ternes, délavées, passées par le soleil, la pluie, la sueur qui laisse en séchant ces auréoles de sel, marque des grandes fatigues.
Ils sont venus très tôt, seuls ou par petits groupes, en se méfiant. Ils ont rasé les murs et emprunté les traboules que les gardes, presque tous étrangers, ne peuvent connaître. Et c'est seulement en se rejoignant, en approchant de la place, en constatant leur nombre qu'ils ont osé se montrer vraiment.
A présent, le coude-à-coude les rassure. Les premiers arrivés ont commencé par se compter. Il n'en est plus question. Ils sont une masse compacte qui chasse la peur vers les rues vides.
Peu de femmes. Certains hommes regrettent de les avoir laissées au logis.
- Elles feraient nombre.
- Elle risqueraient pas plus ici que toutes seules chez nous.
- Où c'est qu'on les mettrait ?
C'est vrai : la place est pleine. Elle regorge. Le monde se presse dans l'estuaire de toutes les rues adjacentes dont chaucne est un affluent. La crue fait refluer les eaux.
Sur le flanc ouest de ce vaste rectangle, se dresse une maison de trois étages où sont les plus anciens ateliers de tissage. Sans que nulle indication ait été donnée, c'est vers cette façade baignée de soleil que se portent tous les regards. On murmure que Charrier s'y trouve déjà.
Au deuxième étage, de temps en temps, un rideau s'écarte à peine. La rumeur, à chaque fois, monte et déferle :
- Il est là !
- Y va parler.
- Je l'ai vu.


On le connaît sans bien savoir qui il est. Il a beaucoup parcouru l'Europe pour le compte de plusieurs marchands de soieries. On dit qu'il est allé à Paris, à Berlin, à Rome. Qu'il a participé à des soulèvements ouvriers, à des révoltes. Il sait mieux que personne ce qui'l faut dire et entreprendre pour obtenir ce que l'on vous refuse. Il a fondé une société secrète. Nul ne sait rien de cette compagnie, et c'est bien normal puisqu'elle est secrète. Mais on la sait toute-puissante. Riche d'idées nouvelles et peut-être même d'argent, ce qui n'est pas mal pour faire avancer les idées.
Aussi les canuts ne sont-ils pas les seuls sur cette place. Depuis les cultivateurs des oliveraies et des vergers de mûriers jusqu'aux hommes d'écriture en passant par tous les corps de métier du bâtiment, des transports, de la navigation, de la pêcherie, de l'alimentation comme du tissage, ils sont là.
Ceux qui se trouvent en lisière de la place se haussent sur le rebord des fenêtres pour avoir une vision d'ensemble.
- On est sacrément en nombre !
On les sent émus d'admiration.
Pataro est venu lui aussi. Parce qu'il a des amis partout, on lui a réservé une des meilleures places. Dans l'un des immeubles qui forme le côté ouest de l'esplanade, au troisième étage, dans un atelier où sont quatre gros métiers luisants, inertes et silencieux. Une bonne trentaine de personnes se pressent aux trois fenêtres. A celle du centre, installé sur une table, Pataro est comme le prince dans sa loge de l'opéra. Les canuts qui l'entourent, debout derrière lui ou assis sur la table à sa droite et à sa gauche, ne se privent pas de le remarquer.
La joie monte. Elle monte même de la foule longtemps tendue. A présent, on ose parler et rire.
Et puis, d'un coup, c'est une vague plus forte aussitôt suivie d'un silence qui fait presque peur. A peine un froissement de semelles, quelques toux. Loin de là, des chiens aboient que l'on voudrait pouvoir faire taire. Quelques corbeaux passent en laissant tomber trois croassements qui sont comme un signe.
Une tenture s'est ouverte.
Charrier s'avance et pose ses mains sur l'huisserie de la fenêtre. En retrait, se tiennent des hommes dont les visages ne sont que des taches claires dans l'ombre épaisse. Au-dessus d'eux luisent les bois d'un métier à tisser.
Charrier demeure une bonne minute immobile et silencieux. Pataro est trop éloigné pour suivre son regard, mais le devine en perpétuel mouvement.
La main droite se soulève. La bouche s'ouvre et la voix de métal siffle sur ces milliers de tête comme une lame de faux au ras des épis.
- Mes amis, vous réclamez deux sous... Et moi, je vous dis que vous êtes fous !
Il marque un temps. Laisse s'éteindre un murmure avant de reprendre :
- Vos deux sous, si par miracle on vous les donne et que vous les acceptez, je quitterai cette ville pour n'y plus jamais remettre les pieds... Je me refuse à respirer le même air qu'un peuple de miséreux. Vous êtes des gens de travail, de noblesse... La noblesse des métiers. Des tâches bien faites. Ce n'est pas deux sous; ni quatre, ni huit ou dix que vous devez exiger, c'est le juste partage des bénéfices que les exploiteurs récoltent sur votre dos... Fabricants ? Qu'on me laisse rigoler. Qui fabrique ? Allons, je vous le demande !
Le petit homme lève ses deux bras courts dans un geste qui emporte la clameur.
- C'est nous ! C'est nous !
Des milliers de gosiers hurlent. Le cri monte, emplit la place, se répercute d'une façade à l'autre, déborde et court dans les ruelles, dévale les escaliers et les traboules pour atteindre le bas de la ville où l'inquiétude habite les maisons et les rues.
Dès qu'il s'apaise, Charrier reprend son discours. A mesure qui'l avance, son débit devient plus nerveux. Sa voix charrie à la fois de la rocaille, des casseroles vides et de la vaisselle fêlée. Sa gesticulation emplit le cadre de la fenêtre. Toujours petit, il a l'air immense. On croit que ses bras vont projeter ses mains rondes jusque sur la foule.
Son propos s'est éloigné des deux sous réclamés par les canuts pour s'élargir au monde ouvrier.
- Vous devez vous débarrasser des parasites !
"La vermine vous suce le sang. Votre avenir est dans l'extermination de tous les aristocrates, modérés, égoïstes, agioteurs, accapareurs, usuriers, banquiers, boursicoteurs, ainsi que de la caste sacerdotale fanatique et puante.
Il s'arrête soudain, le geste en suspens. Il demeure figé, comme statufié.
Puis, pareils à une mécanique qu'un déclic remettrait en mouvement, son cors et ses bras reprennent leur danse. A peine plus rauque, sa voix emplit l'espace :
- Vous n'avez rien vu ? Mais vous êtes donc aveugles, travailleurs de cette ville, vous qui savez accomplir tant et tant de prouesses ! Vous n'avez pas perçu ce signe du ciel qui vous lançait l'ordre du soulèvement ?
Un grondement sourd habite la foule que remue un instant une houle.
- Le ciel a parlé. Il vous a ciré que si Dieu existe vraiment, il a changé de camp. Dieu n'est plus avec ceux qui vous exploitent depuis des siècles. Il est avec vous ! C'est lui qui armera votre bras justicier. C'est lui qui vous donnera la force d'abattre la tyrannie.
Laissant le mot s'en aller d'écho en écho, il s'empresse de reprendre :
- Dieu ne saurait être avec ceux qui refusent à vos enfants un morceau de pain. Je vous le dis, mes amis que la faim tourment, cette ville est malade Elle ne peut être sauvée que par purgation, vomitif, lavement. Il faut purger. Là est le secret !
On se demande comment il peut tant parler sans jamais s'accorder le temps de reprendre son souffle. Il semble qu'un liquide acide soit en pleine ébullition au fond de lui.
- Il ne faut pas que les pendus du pont de pierre soient morts en vain. Nous exécuterons les exploiteurs. Nous jetterons leurs cadavres au fleuve qui charriera ces dépouilles immondes vers les mers épouvantées.
Une halte pour laisser le temps qu'on l'acclame et qu'on l'applaudisse. Et la foule ne s'en prive pas.
Lorsque retombent les échos de tant d'enthousiasme, plus cinglant, le geste plus violent, la voix aigre au bord de la cassure, Charrier hurle :
- Aux armes ! Gens du travail, désarmons la garde. Et commençons par le pire de tous. Le tyran. Le prince repu en son château.
Là, les cris sont moins nombreux. Il se fait dans la multitude un mouvement où naissent des courants contraires.
Derrière Pataro, une voix sombre dit :
- Il va fort... Il va fort.
Et une autre murmure :
- Tout de même... le prince... c'est autre chose !
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Mar 18 Juil - 22:27

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LE prince n'a rien d'un foudre de guerre. Dès les premiers échos de la sédition, il a fait atteler à six chevaux son plus rapide carrosse et ceux de sa suite;
L'or et les objets précieux ont eu le temps de filer avec lui. Comme il sait que les routes sont encore moins sûres que son propre domaine, il n'a laissé, pour garder son château, qu'une poignée de suisses trop vieux ou trop lourdauds pour se tenir à cheval.
Quelques fabriquants, quelques hommes de loi, de gros marchands, une bonne douzaine de prélats ont également fait atteler pour tenter de suivre leur monarque. Maiss deux chevaux vont moins vite que six quand ils doivent tirer une lourde charge.
Et puis, bon nombre de valets d'écurie et de cochers se sont joints à la foule pour écouter Charrier. Eux aussi sont payés, comme ils disent, avec une fourche à une dent. Alors, il reste aux possédants, pour préserver leurs biens, la milice bourgeoise.
Les canuts la connaissent bien. C'est un agréable divertissement, le dimanche matin, que d'aller la voir donner parade sur la place de l'Hôtel-de-Ville, au son de quelques cuivres poussifs.
Le beau monde détale. Empesé de bonnes manières, distingué jusqu'au bout des ongles, engoncé dans une éducation aussi onéreuse que confite en religion, il n'en est plus à se contempler dans un miroir. En voiture, à cheval et même à pied pour les plus accrochés à leurs biens. Ceux-là ont tellement bourré leurs voitures qu'ils ne peuvent plus y prendre place. Les hommes mènent les chevaux par la bride, les femmes suivent comme elles peuvent en retroussant leurs jupons. Certains se sont chargés de fardeaux qu'ils ne pourront pas porter longtemps. Ils les abandonneront au creux des fossés, les cacheront sous des branchages, mais forceront leurs domestiques à poursuivre sans se soulager de rien.
Jamais les routes partant de la cité des Soies n'avaient été arrosées d'autant de sueur. Et quelle sueur !
Pas assez cependant pour empêcher un long nuage de poussière de monter dans le ciel pour noyer bientôt toute la plaine d'une pénombre plâtreuse.
Les cortèges s'étirent. Les gens vont devant eux sans même se demander où les conduit leur frousse.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Mer 19 Juil - 0:35

22


LE discours de Charrier à peine terminé, le cri part en même temps des quatre coins de la place.
- Aux armes !
- Aux armes !
On ne sait quel messager ailé a déjà annoncé le départ u prince et de sa garde, et tout le monde pense aux armes de la milic bourgeoise qui se trouvent à l'hôtel de ville, dans une petite pièce dont la porte ouvre sur le derrière, tout contre la colline du Labeur.
- Aux armes !
- Aux armes !
C'est la ruée. Comme si la place était un lac dont on avait soudain fait sauter les digues, le flot se déverse par toutes les issues. Les rues, les escaliers, les traboules, les passages. On en voit même qui traversent les immeubles en entrant par une fenêtre pour ressortir par une autre. Jamais ne s'est vue pareille cavalcade.
Plus agiles, les enfants ont vite fait de distancer les adultes. Les vieux parmi lesquels sont de nombreux sages essaient vainement de freiner le mouvement. Vouloir s'y opposer serait courir le risque d'être balayé. On n'arrête pas un torrent furieux en plantant quelques piquets.
Les premiers qui atteignent la rue du Puits-Noir s'y trouvent nez à nez avec une poignée de bourgeois à bout de souffle.
Ceux-là ne sont pas partis. Ils sont venus ici par instinct.
On ne sait s'ils sont davantage habités par le courage ou par la peur ; ce qui paraît évident, c'est leur embarras. On leur a assez répété que ces armes leur étaient confiées pour le maintien de l'ordre, la défense de leurs familles et de leurs biens.
Aucun d'eux n'a la clef de la salle. Pas le moindre outil pour forcer la porte ni sans doute de véritable envie de le faire.
Face à ces hommes qu'ils connaissent pour leur avoir souvent livré des pièces de soierie, les enfants ont un moment d'hésitation. Ils se sont arrêtés à deux pas de la porte close. Les autres avancent lentement, gravement. Certains ont eu le temps de revêtir leur uniforme de milicien. Trois d'entre eux ont même le sabre au côté.
Le doyen, Nestor Beauvoisin, l'un des plus riches marchands, fournisseur de la cour, homme grand et mince, visage blême, l'oeil dur, lance d'une voix de métal :
- Retournez à vos métiers. Vous n'avez rien à faire ici, bande de gones effronté !
Les apprentis hésitent, mais à peine le marchand a-t-il parlé que surviennent des adultes. Les premiers, trois Piémontais, aussitôt sortent leurs coutelas. Tout de suite derrière eux débouche le flot qui les pousse. Une détonation claque. Terrible entre ces murs qui se renvoient l'écho. Un des enfants porte les mains à son ventre et se casse en deux avant de bouler sur les pavés.
C'est le signal de la ruée. Nul n'a pu voir quel bourgeois a sorti un pistolet, mais la bataille s'engage tout de suite. A part quelques couteaux et quelques triques, les ouvriers n'ont pas d'armes. Mais ils ont le nombre. La rage. Une violence longtemps contenue et qui explose d'un coup. Elle leur donne une force terrible.
En quelques minutes, la rue du Puits-Noir est à eux. Quatre bourgeois assommés gisent à terre. Quinze autres sont prisonniers. Mains rapidement attachées derrière le dos, ils sont entourés, insultés, couverts de crachats.
Quelques maître d'atelier qui ont réussi à se frayer un passage dans la cohue interviennent :
- Pas de brutalités !
- Laissez-les tranquilles !
La porte cloutée vient de céder sous une pression telle que les énormes ferrures ont été arrachées du bois. Il y a là deux cents fusils, autant de sabres et d'épées, de la poudre, des balles. C'est une violente bousculade pour s'en emparer. On s'arrache les gibernes. Quelques coups commencent à pleuvoir ; peut-être la vrai bataille finirait-elle par se livrer ici, mais, soudain, dans la rue, un sileence se fait qui étonne et qui gagne pourtant l'intérieur.
La masse d'hommes s'ouvre. Charrier s'avance. Presque tous le dominent d'au moins une tête, mais il est bien plus grand qu'eux tous réunis. Cinq hommes le suivent. Comme lui, vêtus de noir, portant lavallière de soie blanche. La sueur ruisselle sur le crâne de Charrier luisant et blême comme un galet du fleuve.
Il va jusqu'au centre de la pièce, se retourne :
- La ville est à nous. La République est proclamée !
Une ovation qui fait trembler les murs lui coupe la parole. Il laisse aller. Sa bouche aux lèvres inexistantes est toujours en croissant de tristesse, pointes vers le bas.
Une minute, et il lève la main. Le silence part de lui en cercles concentriques, gagne très vite vers l'extérieur où s'écrasent ceux qui n'ont pu entrer.
- - Qu'on commence par apporter ici le cadavre de l'enfant.
Plusieurs voix lancent ;
- Pas mort.
- Juste une égratignure.
- Sa mère l'a emporté.
Charrier grimace et ceux qui sont proches de lui l'entendent grogner :
- Dommage !
Mais, se reprenant très vite, il crie :
- L'ordre doit être rétabli si vous voulez que vive notre cité. Je nomme Colon-Grosbois général en chef responsable militaire. C'est lui qui va former la troupe.
Colont-Grosbois, énorme gaillard dans la trentaine, connu ici comme le loup blanc (baryton en titre de l'opéra) n'a jamais tenu d'autre arme que des épées de théâtre, mais sa voix et sa stature en imposent. C'est bien assez pour qu'on lui fasse un triomphe. La foule restée à l'extérieur ignore tout de ce qui se passe dans cette énorme bâtisse. De confiance, elle joint ses acclamations aux hurlements qui jaillissent par toutes les ouvertures.
- Mon ministre du Trésor sera Félicien-Josque.
Les cris reprennent, bien différents.
Aux inévitables acclamations se mêlent bon nombre de termes peu flatteurs. On ne se gêne pas pour rappeler que le sieur Josque est considéré par beaucoup comme une crapule d'assez belle envergure. Teneur de comptes, puis changeur, puis banquier sans banque, il a toujours plus ou moins vécu d'expédients. On le dit malin, mais inintelligent. Cependant, l'heure n'est pas à contester les décisions de celui qui s'annonce comme l'ami du peuple et, peut-être, son sauveur. On s'accorde à plaisanter en disant :
- S'il a filouté pour son compte, il saura le faire pour le nôtre ! Dans un monde pareil, seules les crapules s'en sortent !
Déjà deux mouvements s'amorcent. La politique et le militaire.
Suivi de ceux qu'il a choisis pour le seconder, Charrier s'empare de l'hôtel de ville. Il s'installe dans le bureau du maire. Il lance des ordres qu'on se hâte d'exécuter.
De son côté, le général Colon-Grosbois qui n'a pas encore déniché uniforme à sa taille entraîne ses troupes sur la place. Il fait aligner son monde par compagnies et nomme des capitaines qui désignent leurs lieutenants, lesquels trouvent sergents et caporaux.
Il ne faut pas longtemps pour former une armée !
Cette armée va se lancer à la conquête d'une ville que nul ne défend plus !
Portes barrées et volets clos, les bourgeois qui n'ont pu prendre la fuite se terrent. Ceux qui le peuvent enterrent leur magot. Si la foule ne menait pareil tapage, elle entendrait les coups sourds venus du fond des caves où l'on enfouit de l'or.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Mer 19 Juil - 1:19

23


PATARO n' a pas suivi le mouvement de la foule vers la ville riche.
Descendant par le flanc de la colline du Labeur qui verse vers le fleuve, il s'est hâté de regagner la rive gauche.
Personne au péage. Le pont est libre.
- Libre pour tous.
Les gardes suisses ont déguerpi avec le prince et sa suite.
Carré-d'as qui guettait le retour de son maître se précipite à sa rencontre. Son visage rayonne de joie. Chaque ride est un sourire. Et pourtant, elle l'aborde avec un reproche :
- Faut tout de même que tu sois mal détrancané pour aller te foutre dans un pareil charassement !
Et puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle questionne :
- Alors ? Ils en ont tué beaucoup ?
Pataro semble inquiet. Son front est plissé et ses sourcils minces font la corne. Carré-d'as ajoute :
- J'ai vu s'dégrober l'prince avec toute sa bande, t'aurais dû voir, si ça cavalait ! Mon vieux, le diable au cul, qu'ils avaient.
Ils sont arrivés près de la première baraque. Pataro éponge d'un revers de bras la sueur qui perle sur son crâne puis, se tournant face à la ville d'où monte une rumeur qui ne ressemble en rien à l'habituel bruit des chantiers et des charrois, il avoue :
- J' pensais pas qu'ça prendrait cette tournure. J'suis pas certain que ce soit bien fameux pour nous.

Carré-d'as semble interloquée. L'infirme laisse tomber :
- C'que t'es conne, tout de même. Qui c'est qui nous fait vivre, nous ?
Trois coups de feu claquent sur l'autre rive. On a l'impression que les détonations n'en finissent plus de grimper au flanc des collines et de traverser le fleuve. D'ici, on ne peut savoir au juste ce qui se passe. On voit des gens courir sur le quai, puis disparaître dans les rues noyées d'ombre. De la fumée monte d'un immeuble.
D'autres coupos de fusil partent du parc du château. Deux ou trois, puis un feu plus nourri crépite.
Pataro qui vient de parcourir du regard la colline des Prières toute ruisselante de soleil, observe :
- Chez les curés, ça bouge pas.
- Tu parles, y se sont terrés. Là aussi, y a des sous amassés.
- Seulement eux, y savent que le bon Dieu garde leurs magots bien mieux qu'une armée de suisses !


Deux heures passent sans qu'il soit possible de suivre vraiment les événements.
Le pont qui, longtemps, est resté vide, s'anime peu à peu. Des gens à pied s'y engagent.
- Y en a qui se sauvent.
- Faudrait pas qu'il en vienne trop par ici.
Mais ceux qui traversent ne semblent guère se soucier du quartier de la prison, ils suivent la route en direction des plaines de l'est. Presque tous portent des baluchons ficelés à la hâte.
Soudain, c'est un autre bruit. Au triple galop, quatre chevaux attelés à un chariot à ridelles débouche de la rue de l'Opéra et traverse la quai en trombe pour s'engager sur le pont. Les piétons s'écartent en hâte. Le cocher, debout, fait claquer son fouet. Cramponnés aux longerons, six hommes armés. Il faut attendre que l'attelage ait amorcé la descente pour découvrir des gens assis ou couchés sur le plancher. Tout cela bringuebale et tressaute.
Bientôt arrive une deuxième voiture que deux gros boulonnais pommelés attelés en flèche tirent au pas. Elle est chargée de caisses, de sacs, de paille et suivie par une bonne trentaine de civils armés.
- Moi, fait Pataro, j'me rentre. Si jamais ça tourne mal par ici, je veux pouvoir libérer mes bêtes avant de m'ensauver.
- T'as raison, je m'en vas rejoindre les gones.
Ils s'enfoncent tous deux entre les masures.
D'autres miséreux font comme eux. Plus nombreux sont ceux qui montent vers la route conduisant à la grande entrée de la prison. Avant de quitter Carré-d'as, Pataro se borne à lui conseiller :
- Fais comme les curés, va te cacher. Y a jamais rien de bon à recevoir quand les gens se foutent la torgnole.
Arrivé à l'entrée de sa cave, Pataro s'installe, le dos à la pierre. La ruelle est déserte. D'ici, il ne voit ni la prison, ni la route qui y conduit, ni même le fleuve. Alors il écoute. De l'autre rive dont il n'aperçoit que le haut des collines claquant de lumière sur un ciel d'émail, lui parviennent encore quelques coups de feu et une rumeur où se mêlent des cris et des roulements de bandages ferrés sur les pavés.
De la prison, rien. Ce qui peut s'y passer est étouffé par l'épaisseur des énormes murailles
Des voitures continuent de rouler. Au bruit qu'elles font, Pataro sait qu'elles passent le pont.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Mer 19 Juil - 21:58

24


PATARO reste prudent. Il passe le plus clair de ses journées sur le bas-port de la rive gauche, à l'ombre de la vorgine touffue d'où il peut observer la ville.
C'est seulement après cinq jours qu'il se décide à traverser. Sur le pont, plus de péage. Des ouvriers en armes ont remplacé aux poternes les gardes suisses. Tous connaissent l'infirme. Un vieux canut lui lance :
- La faim fait sortir le blaireau de son trou.
Pataro s'arrête. Un autre homme demande :
- Veux-tu manger ?
- C'est pas de refus.
On l'invite à entrer dans la petite pièce qui sert de corps de garde et qui se trouve en surplomb côté amont du pont.
- T'es jamais venu là ? demande le vieux tisseur.
- Non.
- Les suisses, c'est pas des partageux.
- A présent, dit un autre, c'est la République, Pataro. Tout est à tout le monde. T'auras plus besoin d'faire la manche, tu vas être au même plan que les autres.
Ils lui ont donné du pain, du cervelas et du gros vin voir épais. Un gamin d'à peine dix ans qui traîne un fusil deux fois plus long que lui vient d'arriver.
- Est-ce que t'es déjà entré au château ?
- Es-tu braque, le gone ?
- Faut que tu voies ça, Pataro ! Y a plus de grilles. Tout un chacun peut s'payer la visite.
Ils y sont tous allés et se mettent à parler. A les entendre, ce n'est pas un château que l'on peut voir, mais autant de bâtisses que d'hommes y sont entrés. Ils ne sont pas deux à l'avoir examiné avec le même regard.
Pataro achève son repas et file, heureux de ne pas s'être encombré de sa caisse à roulettes. C'est bien ce qu'il avait prévu : il est évident qu'une journée près de la fontaine avec ses bêtes ne payerait même pas la peine de traîner sa ménagerie jusqu'ici. En revanche, bien des gens qu'il croise lui offrent de vider un pot et de casser une croût avec eux. L'estropié remercie, se hâtant vers la demeure des princes.
La ville n'a vraiment pas son visage habituel. Très peu de voitures, des chevaux montés par des gens dont on voit au premier coup d'oeil qu'ils ont quelque mal à se tenir en selle. Et des piétons par milliers qui vont et viennent, se croisent et se saluent, s'interpellent et rigolent à plein gosier.
D'habitude, on voit deux ou trois personnes debout, accoudées de biais au comptoir des "pieds-humides", qui boivent en devisant. Aujourd'hui, on s'y presse, on s'y bouscule, et les plus malins tenanciers de ces petites constructions de planches dressés à l'angle des rues ont déjà trouvé tables et chaises qu'ils ont installées sur la chaussée. Jamais personne n'aurait osé imaginer pareille chose ; des gens assis dans les rues, le verre en main, trinquant à la mort des tyrans et à la santé de la Réplublique.
Plusieurs canuts appellent Pataro.
- Viens vider un verre, beau gone !


L'infirme ne s'offusque pas. Il a l'habitude que certains le nomment ainsi. C'est un signe à la fois d'amitié et de bonne humeur.
Il s'approche d'une table à pieds tournés et sculptés peints en gris et or. Le plateau est un marbre rose. Un homme quitte une large bergère rembourrée.
- On va t'aider à grimper.
Plusieurs mains hissent Pataro puis poussent le siège contre la table. Jamais le déglingué ne s'est trouvé à pareille fête. On lui verse du vin et on pose devant lui une coupe contenant des grattons bien grillés. Un tisserand nommé Garneret que l'infirme connaît bien s'adresse tout de suite à lui :
- Et toi, qu'est-ce que t'en penses, de cette guillotine ?
- Je viens d'entendre parler d'ça. J'sais pas ce que c'est.
Il y a quelques rires puis un jeune portefaix explique :
- C'est comme un métier à tisser, avec une lame et ça coupe le cou.
Ils sont dix à parler en même temps. A la fin, Garneret, plus gravement, dit :
- Charrier ! il a pas déniché un maître charpentier, pas un compagnon pour la fabriquer.
- Un compagnon qui se respecte refuse toujours de toucher aux bois de justice.
- Le bourreau s'en chargera.
- Il est parti avec le prince, le bourreau.
- Paraît que Charrier en a embauché un autre.
Un grand canut tout noir de peau et maigre comme une échelle lance avec un regard mauvais :
- Un ? Vous rigolez. C'est pas un, qu'il a trouvé, c'est au moins dix. Peut-être plus. Ca se bousculait à la porte.
Il y a une longue discussion un peu confuse où chacun donne son sentiment sur le métier de bourreau. Personne ne voudrait de la place. Un très vieil homme dit :
- Mon père était boulanger. Le bourreau se servait chez lui. Il y avait toujours une miche à l'envers, sur l'étal. C'était le pain du bourreau. Pour être certain qu'il en touche pas un autre.
- N'empêche que c'est toujours noir de monde aux exécutions.
Ils se regardent un bon moment en silence. Autour d'eux, passent en se bousculant ceux qui ont fini de boire et ceux qui arrivent. Après un long moment, le plus âgé se décide :
- Monter une potence, c'est à la portée du premier salopard venu. Une guillotine, c'est sûrment une autre affaire... Et puis, vous accepteriez une besogne pareille, vous ?
Son petit oeil dur perdu entre les rides fait le tour de la table. Sa question reste sans réponse. Elle est comme répétée par bien des regards interrogateurs.
Un ouvrier teinturier finit par dire en levant ses grosses mains brunes :
- Tout de même, ce serait pour supprimer des gens qui nous exploitent depuis bien du temps.
Tandis que tous les regard se portent vers lui, le vieux canut demande :
-Tu la ferais, toi ?
- J'suis pas charpentier.
- Admettons que tu le sois.
- Ma foi...
- C'est pas une réponse.
Le teinturier hausse les épaules et souffle :
- J'crois pas.
Pataro demeure un bon moment à cette table, puis il reprend son chemin en direction du château. Sur sa gauche, il découvre bientôt le chantier qu'il a entrevu depuis l'autre rive : la démolition du palais de justice.
Des centaines de pioches, de pelles et de brouettes sont à l'oeuvre. Bien des badauds sont là, par petits groupes, à regarder ces amas de pierres de grand appareil d'où monte la poussière. L'infirme louvoie entre eux. Il ramasse au passage quelques réflexions :
- C'était tout de même une belle bâtisse !
- Du solide.
- C'est peut-être un peu dommage.
On dirait que les gens redoutent qu'on les entende.
- Tout ça parce que ce Charrier avait été condamné pour dettes.
- Va-t-y faire démolir aussi la prison ?
- Que non, il en a trop besoin ! Paraît qu'on y refuse du monde.
Ceux qui parlent ainsi sont des vieux, ni riches ni vraiment pauvres. Des artisans ou de petits marchands.

Les grilles du parc sont grandes ouvertes. Un monde fou circule. Il n'y a plus ni allées, ni massifs de fleurs, ni herbe verte. Tout est damé, dur comme dalles. De nombreux enfants jouent. Certains grimpent aux arbres. Des bancs ont été brisés. Sur d'autres, des gens mangent. Tous ne sont pas de la ville. On dirait qu'une grande kermesse se tient là qui attire bien des visiteurs.
Parmi les curieux, des hommes en armes. Aucun ne porte d'uniforme, mais presque tous sont coiffés d'un bonnet de toile ou de laine rouge.
Pataro reconnaît ici plusieurs mendiants de son quartier. Ceux qu'il interroge se plaignent. Les gens n'ont guère d'argent à distribuer.
Jamais l'infirme n'avait vu le château d'aussi près. L'étrange construction plaque une ombre lourde sur cette foule bigarrée et bruyante. Pataro réussit à atteindre le pied de l'immense escalier, mais il renonce à monter. La presse est telle qu'il serait piétiné à coup sûr. Il reste encore un moment dans le parc, mais il ne récolte que quelques maigres pièces. Même les étrangers se désintéressent de lui. Ce qui attirait hier encore la compassion semble ne plus surprendre personne. Un de ses voisins plus âgé que lui à qui il manque un bras lui déclare :
- Moi, j'en ai ma claque, de ce fourbi. J'm'en retourne. Des gens qui pensent qu'à voir couper des têtes, qu'est-ce que ça peut leur foutre qu'on nous ait coupé des pattes !
- E toi, demande Pataro, t'iras les voir couper, les têtes ?
- C'est sûr, que j'y serai. Et je peux te promettre que ce jour-là la monnaie va pleuvoir. Y seront tellement contents...
Et il s'éloigne avec un air de gourmandise.

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Jeu 20 Juil - 23:12

25


DANS la cité des Soies comme partout ailleurs, en ce temps-là comme toujours, bien des gens ne pensaient qu'à voir tomber des têtes. On en avait assez des potences et des gibets, des roues, des billots, des chevalets, des carcans et des cordes. La soif de progrès gagnait.
Le sieur Charrier n'était pas seul à rêver de justice expéditive et d'exécutions propres. Dans tous les pays de civilisation avancée, il s'agissait d'humaniser la peine capitale.
C'est ainsi qu'apparut une machine extrêmement perfectionnée. Pur produit du génie humain, la guillotine faisait fureur. Ceux qui la fabriquaient arrondissaient assez vite leur fortune. Les commandes pleuvaient de partout.
Celle que Charrier avait commandée arriva par la route, sur un long chariot bâché attelé de quatre grands chevaux noirs. Le cocher était un homme dans la force de l'âge qui allait haut de la gueule en faisant claquer un fouet terrible.
A ses côtés, un officier, mercenaire illettré, sanguinaire et borné que Charrier avait rencontré au cours de ses voyages et qu'il s'était attaché en promettant de le nommer capitaine.
Cet être-là veillait sur les bois, le couteau et le grand panier d'osier couchés à l'ombre de la bâche brune, comme un évêque sur le saint sacrment.
Tout au long du trajet, lui qui avait plus de cent fois mérité la corde ne cessait d'entretenir le conducteur de justice et de peine capitale.
La mort violente était sa seule religion et il ne se sentait plus de joie à l'idée de voir à l'oeuvre ce moyen moderne de la donner.
Devant ce sombre équipage, trottaient six cavaliers eux aussi bien armés. Six autres suivaient la voiture à dix pas. Ceux-là étaient des gardes suisses qui n'avaient pu fuir avec l'armée du prince.
Habitués à servir qui les payait, ils s'étaient mis sans hésiter au service de Charrier.
Ainsi allait l'étrange attelage à travers terres et villages. Les paysans à l'approche des cavaliers se cachaient pour regarder, par le fente d'une porte de grange, passer ce chariot dont quelque chose de mystérieux les avertissait qui'l emportait la terreur sous sa bâche aux courroies serrées. Et les plus vieux qui avaient vu déferler des guerres murmuraient :
- Ca ne dit rien de bon. Ou bien c'est de l'or, ou bien c'est la mort qu'il emporte sous sa toile.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Jeu 20 Juil - 23:30

26


LA nouvelle atteint le quartier de la prison vers le milieu de la matinée. Qui l'a lancée ? Nul ne le saura jamais. Mais personne n'en doute un instant et elle court de cahute en baraque :
- La guillotine est sur la place !
Les plus vicieux le crient très fort, sous les hautes murailles, pour que les prisonniers l'entendent.
Très vite, c'est la ruée en direction du pont.
Pataro n'est pas le dernier. Il patale des bras et des jambes et seuls ceux qui peuvent vraiment courir vont plus vite que lui. Quelqu'un crie :
- Tu as perdu ta ménagerie ?
Il ne se donne pas la peine de répondre. Que pourraient bien faire ses bêtes dans la cohue ?
Dès l'arrivée sur la rive droite, on sent que la foule sera énorme. Chaque maison, chaque allée, chaque traboule apporte sa goutte au fleuve qui déferle. Les gens ont vraiment l'air de se rendre à la fête. Lorsque l'infirme y parvient, la place est déjà bien garnie. Et c'est après avoir essuyé bon nombre de coups de pied qu'il arrive devant une sorte d'estrade en planches montée en face de l'hôtel de ville, pour soutenir la guillotine. Tout autour, un double cordon de gens en armes s'efforce de repousser les curieux. Tous voudraient grimper sur l'estrade et toucher les bois de justice.
- Tu parles d'une machine !
- Si c'est juste ça !
- C'est déjà pas si mal.
- Poussez pas.
- Laissez place aux autres.
- Qui c'est qui l'a fabriquée ?
- Charrier l'a fait venir. On sait pas d'où. Elle est arrivée dans la nuit.
- C'est l'bourreau qui l'a montée avec ses aides.
- Veux-tu voir aussi, Pataro ?
Deux portefaix solides l'empoignent et le soulèvent. Ainsi se trouve-t-il au même niveau que les nombreux enfants perchés sur les épaules des pères.
Deux énormes poutres sont dressées. En haut, une autre déborde un peu de chaque côté. Une corde passe par-dessus et retient une masse de métal terne sous laquelle luit un triangle d'acier. En bas, une planche. A côté, un grand panier d'osier où trois hommes au moins pourraient s'allonger.
Pataro regarde tout ça, puis fixe de nouveau le couperet luisant. On dirait que le soleil de cette journée éclatante darde sur ce triangle. Le condamné sera en bas, sur la planche. On détachera la corde et le couteau tombera. Une voix d'homme lance :
- Qui c'est qui veut l'essayer ?
Pendant un moment, les plaisanteries fusent de partout.
De nouveau à terre, Pataro s'éloigne lentement, louvoyant entre les jambes, tirant ici le bas d'une robe, secouant là le pan d'une blouse. Et, comme les soirs où il se rend devant l'opéra, il ramasse pas mal de pièces. Croisant Carré-d'as, il demande :
- J'espère que les gones sont au travail ?
La femme hausse les épaules et grimace en lançant :
- Avec toi, vieille ordure, ce sera jamais la République !
Mais l'infirme se soucie peu de ses insultes. Avant de la laisser aller, il conseille :
- Tâche qu'ils aient fait leur journée, sinon ça va faire mal.
Et sa patte aussi dure que du bois sec cogne un bon coup contre le tibia de la femme.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Ven 21 Juil - 1:49

QUATRIEME PARTIE


Une tête à couper


27


SUR la grande avenue, le monde est presque aussi nombreux que sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Ici, il y a deux courants contraires : ceux qui vont voir le spectacle et ceux qui en reviennent. Avec des interrogations, des réponses brèves, des plaisanteries et d'énormes rigolades.
Pataro comprend vite qu'il y a moins à attendre de ceux qui se hâtent d'aller comme s'ils redoutaient d'être en retard que de ceux qui musardent en revenant. Longeant les façades sur le rivage est de l'avenue, il s'arrête de temps en temps et tend la poche ouverte de sa casaque.
Il vient d'atteindre l'angle de la petite rue des Changeurs lorsqu'il entend son nom venu de l'entrebâillement d'un porche charretier.
Il a reconnu la voix. Il s'arrête. Tout de suite méfiant, il jette un coup d'oeil autour de lui. Les gens sont trop à la fête pour s'intéresser à ce qui'l fait. Il approche du lourd battant ferré qui s'ouvre un peu plus. La femme qui le tient se retire le temps qui'l entre et se hâte de refermer.
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MessageSujet: Re: BERNARD CLAVEL   Ven 21 Juil - 7:59

J'ai de la lecture pour ce week-end ! 
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MessageSujet: Re: BERNARD CLAVEL   Ven 21 Juil - 10:53

Je m'y mets !
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Ven 21 Juil - 20:57

- Ca fait deux jours que je te guette, Pataro. J'suis allée dix fois sur la place. Tu fais plus rien ?
La vieille servante du juge Combras se tient raide contre le mur. A l'autre bout du porche, une cour assez vaste est inondée de lumière. En son centre, une vasque dans un large massif très fleuri.
- J'ai pas traversé, explique l'infirme. Y a rien à gagner pour moi dans les batailles.
- Tu te trompes, Pataro.
Elle marque un temps. Cette femme n'a guère l'habitude des discours. Elle cherche ses mots et semble un peu à court. Et puis, d'un coup, son visage de vieille nèfle se détend. Elle lance :
- Monsieur le juge, tu l'aimes toujours, cet homme-là ?
Sans hésiter, Pataro répond :
- Y m'a souvent aidé. Pour moi, c'est pas un mauvais homme.
- Sais-tu où il est ?
- Il fait non de la tête.
- Pas loin de chez toi.
- Ah !
Il y a un long silence. Pataro hoche la tête pensivement, comme s'il avait du mal à imaginer pareil homme en pareille demeure.
- Est-ce que tu peux lui faire parvenir un message ?
Le cerveau de Pataro travaille très vite. Il demeure silencieux à peine quelques instants avant de lancer :
- Si on met le prix, j'dois même pouvoir l'aider à sortir.
La servante paraît désarçonnée. Son visage et ses mains se sont mis à trembler.
- Tu... tu crois que... tu...
- C'est à voir.
- Attends une minute.
Elle file en trottinant comme un rat. Dès qu'elle a tourné l'angle du porche, Pataro s'avance vers cette cour où il n'est jamais entré. Cette maison énorme est celle de maître Vuillardier, l'avocat le plus célèbre de la ville. Sur la gauche, s'ouvrent des écuries vides. De la paille et du fumier débordent sur le pavage. L'estropié n'a pas le temps de pousser plus avant son inventaire. La vieille revient et lui fait signe d'avancer.
Il la suit vers une porte qui donne accès à un large vestibule d'entrée au sol de tomettes d'un beau rouge sombre luisant. Les murs gris portent des traces de meubles et de tableaux. La pièce est vide. Quatre femmes se tiennent debout. Deux au milieu de cet espace trop nu, les deux autres devant une porte ouverte qui doit donner accès à un salon. Derrière elles, Pataro voit remuer d'autres personnes.
- Tu me reconnais, mon brave, je suis la femme du juge Combras.
- Oui, madame.
- Tu sais ce qui est arrivé à mon pauvre époux qui t'aime tant et qui t'a toujours protégé ?
L'infirme fait oui de la tête.
- Il faut nous aider, Pataro...
La voix s'étrangle. Elle porte à son visage ses grosses mains qui tiennent chacune un mouchoir blanc brodé. L'autre femme est plus jeune. Mince et très belle. Doucement, mais avec fermeté, elle pousse la femme du juge vers les autres.
- Laissez-nous, mon amie. Laissez-nous.
Elle revient au centre de la pièce.
- Venez !
Pataro la suit vers la porte qui fait face à celle par laquelle vient d'entrer Mme Combras. Comme la vieille sevante ébauche un mouvement, d'une voix douce, Mme Vuillardier ordonne :
- Allez vous occuper de votre maîtresse.
Elle laisse entrer Pataro et referme derrière lui. Ils sont dans une petite pièce où il ne reste qu'une commode et une étagère. Des tentures ont été arrachées dont les tringles pendent encore. Trois vitres sont cassées à une fenêtre qui semble donner sur une petite cour.
- Pataro, vous voyez où nous en sommes. Maisons vidées. Bien des gens pendus ou fusillés. D'autres comme le juge et mon mari arrêtés et qui seront exécutés.
Elle se tait un instant. Elle se trouve entre Pataro et la fenêtre. A contre-jour, à travers le tissu léger, on devine son corps. Le regard de Pataro lèche les formes. Un peu de salive coule à la commissure de ses lèvres.
- Nous voulions vous demander de passer un message, mais il semble que vous puissiez faire mieux ?
L'infirme respire profondément. La femme se déplace. Elle n'est plus à contre-jour. Son visage s'est fermé. Son petit front se plisse sous sa chevelure noire.
- Alors ?
- Je peux essayer. C'est un gros risque pour moi... Je...
Elle s'interrompt :
- Combien ?
- Me faudra payer des complices.
- Combien ?
- Vous n'avez plus rien.
D'une voix tranchante, elle réplique :
- Je vous demande combien vous voulez !
Pataro réfléchit quelques instants.
- Pour l'heure, cinquante livres suffiront. Quand ils seront sortis, je... je vous fais confiance. Ils estimeront combien ils peuvent me donner.
- Attendez une minute.
Pour sortir, elle passe devant la fenêtre. Pataro dévore des yeux ce corps si bien fait.
- Madame !
Elle s'arrête et se retourne. Elle n'est plus éclairée de la même manière. Son oeil noir interroge. Elle demande :
- Quoi ?
L'infirme baisse la tête.
- Non, rien, madame. Rien.
Dès que la porte est refermée, Pataro se déplace. Il va partout où elle vient de marcher et flaire le sol comme un chien. Il ferme les yeux. Son visage est comme ravagé par une atroce douleur. Ses pinces grattent le parquet où l'on voit la trace de tapis disparus. De la salive ruisselle sur son menton qui tremble.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Ven 21 Juil - 21:26

28


DES qu'il sort de la maison de maître Vuillardier, Pataro prend la direction du fleuve. Une fois sur le quai, il descend vers l'aval. Ici, c'est le désert. A part quelques charrois, personne. Des coches lui crient :
- T'es perdu, Pataro !
- Va donc la voir, cette machine !
- T'as peur pour ta tête ?
L'infirme ne répond rien. Très préoccupé, il va un moment, puis s'arrête et se place le dos contre une façade. D'ici, il voit fort bien la prison que le soleil à son déclin éclaire en plein. Il en fixe la haute muraille un long moment, semble se décider pour rebrousser chemin en direction du pont, puis, soudain, il s'engage dans la rue aux Clefs.
Il y a là de nombreux ateliers de serrurerie et trois forges. Les quatre premières portes sont closes. Dans la cinquième échoppe, un vieil homme barbu est à l'étau, en train de percer une feuille de métal.
- Alors, père Reniard, on a débauché ?
Le vieux se tourne et baisse la tête pour regarder l'infirme par-dessus ses lunettes.
- Tu n'es donc pas au spectacle ?
- Oh, moi, vous savez !
- Je me demande ce qu'on va se mettre sous la dent d'ici huit jours, plus personne ne fait rien.
L'homme reprend sa besogne tandis que l'estropié se déplace lentement entre les tas de ferraille, les grilles commencées et et les caisses d'outillage. Son oeil vif se lève souvent en direction du serrurier. Sa pince plonge dans une caisse à outils et en retire une forte lime qui'l enfouit dans sa grande poche ventrale. Près d'une autre caisse, il procède de la même manière pour une lime plus petite.
- Travaillez bien, père Reniard. Trouvez l'moyen de vous accommoder de la République. On risque de l'avoir pour une paie !
Pataro sort et prend la direction du quai. Il va lentement. Une fois à l'angle, il tourne à droite mais reste le long des façades.
Depuis la révolte, plus personne n'est en faction près des ruines de l'ancien pont. Le quai n'est toujours parcours que par quelques voitures, mais l'infirme semble se méfier du ciel comme du fleuve ou des pavés eux-mêmes.
Il attend sans bouger que le crépuscule avance, adossé à la murette du quai, comme s'il s'était endormi, à bout de fatigue.
Enfin, quand l'ombre envahit le bas-port, il y descend lentement. Une fois là, il progresse à l'abri de la vorgine. En face, la prison est encore légèrement frottée de rouge par les dernières lueurs du couchant. Sa haute façade colore le fleuve où la nuit qui semble monter des profondeurs déchire les reflets.
Arrivé dans son trou, l'infirme reste un moment à contempler son trésor. Il y ajoute ce qu'il a gagné et ne garde sur lui que trois livres d'argent. Lorsqu'il a remis son chaudron en place et éteint son bout de cierge, il regagne le bas-port qu'il longe jusqu'à la rampe la plus proche du pont de pierre.
Du centre de la ville lui parviennent des bruits qui témoignent de la vie nouvelle qu'on y mène.
Echos d'orchestres, roulements de tambours, quelques cris. Trois ou quatre coups de feu aussi. La colline du Labeur est à peu près muette. Pas un seul bistanclaque n'a repris le travail.
Une fois en haut de la rampe, l'estropié reste un moment immobile, à écouter, puis, avant de prendre la direction du pont, il soupire :
- C'est pas de la petite bière !
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Ven 21 Juil - 22:29

29


AUSSITÔT de retour chez lui, Pataro se hâte de nourrir ses bêtes, sauf Fluet qu'il laisse miauler dans sa cage. Puis il sort et gagne le sud du quartier, de l'autre côté de la prison. Il n'y a pas de lune. La nuit est voilée et seule la lueur de quelques étoiles coule de l'est.
Non loin de la berge, Pataro cogne à une porte basse. Il cogne plus fort jusqu'à ce qu'une voix rauque grogne :
- Qu'est-ce que c'est ?
- Pataro ! Ouvre !
Une barre bascule derrière la porte qui s'ouvre sur une obscurité épaisse.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Te faire gagner trois livres d'argent.
- Déconne pas.
- Veux-tu les voir ?
- J'aimerais assez.
- Donne de la lumière.
- Bouge pas.
Bruit de pas. De fer remué. Des étincelles jaillissent puis une flamme qu'une main fait entrer dans une grosse lanterne de fiacre. La lueur grandit, éclaire le visage émacié d'un petit homme dont la tignasse blanche couvre le front. Son oeil sombre se tourne vers Pataro qui avance lentement.
- Montre.
La patte de l'infirme fouille dans sa poche pour en tirer les trois pièces d'argent. Le regard de l'autre pétille.
- Où que t'as piqué ça ?
Les pièces disparaissent.
- Va lourder.
Le petit homme qui marche en se dandinant curieusement se hâte vers la porte qu'il pousse et barre solidement.
Le sous-sol est tellement encombré qu'on ne peut y circuler que par quelques étroites allées qui sinuent entre caisses, tonneaux, corbeilles, hottes, outils de toutes sortes, meubles démontés, sièges déformés, roues de voitures, vases de métal, de terre, de verre, vaisselle. Sous la voûte, sont accrochées des échelles de bois où pendent des lanternes, deux fusils, des pioches et cent autres choses. Le petit homme revient et répète :
- Où que t'as piqué ça ?
- Ecoute-moi, Damarin, j'ai rien piqué. On m'a donné. Tu sauras d'où ça sort si tu marches avec moi. Et je peux te garantir qu'il en tombera pas mal d'autres aussi belles que celles-là.
Comme Damarin semble ébahi, Pataro insiste :
- J'gagne ma vie honnêtement, moi !
Piqué au vif, le petit homme se redresse.
- Qu'est-ce que tu m'chantes, j'suis pas un voleur.
L'estropié émet un curieux sifflement. Du regard et du geste, il désigne l'incroyable amoncellement de matériel qui les entoure.
- Tu sais bien qu'j'ai rien volé de tout ça !
Tout du matériel que j'ai trouvé. Les gens ont pas d'ordre. Y laissent tout traîner. J' peux pas voir le désordre, moi, ça me rend malade.
- On va pas se battre là-dessus. Est-ce que tu veux gagner gros ?
- Qu'est-ce que t'attends de ton serviteur ?
Sans hésiter, Pataro énumère :
- Une longue ficelle. Une longue corde. J'ai deux limes, mais en faudra d'autres. Un presson. Et puis des grands couteaux.
- Pas compliqué !
- Puis faut que tu m'aides.
- A quoi faire ?
- J't'expliquerai en route. Y a gros à encaisser. C'est tout... C'est oui ou non ?
L'autre fait la moue. Son visage déjà mince semble s'allonger. Sa lèvre supérieure monte et son menton pointu suit le mouvement comme s'il voulait rejoindre le nez crochu.
- Et le risque ?
- Tu m'connais, si c'était gros risqué, j'm'embarquerais pas.
Ils se séparent. Pataro sort et laisse Damarin préparer son matériel.
La nuit est à peine plus claire. La brume de chaleur que la journée a fait monter du fleuve s'est accrochée à la ville. Pataro ne peut s'empêcher de murmurer :
- J'crois bien que le ciel est pour nous.
Passant sous la façade de la prison, l'infirme marque un temps d'arrêt. Tout en haut, derrière les créneaux, il entend rire et discuter. Ceux qui assurent la garde sont toujours beaucoup plus nombreux que ne l'étaient les suisses. Il n'est pas rare qu'ils montent là-haut de quoi boire et manger. On dit même que des femmes les rejoignent et qu'il s'y passe pas mal de choses que les officiers de l'ancienne garde n'auraient pas tolérées.
Pataro s'arrête, comme soudain frappé d'une idée. Il fait demi-tour et rejoint Damarin qu'il trouve en train de rouler une corde.
- As-tu du papier et une plume ?
- Oui, j'ai ça.
- Alors, toi qui peux écrire, tu vas marquer sur une feuille : "Faut chanter des cantiques. Faut tous chanter, le plus fort que vous pouvez."
Le petit homme semble incrédule et Pataro sort en ajoutant :
- Fais ce que je te dis. Et apporte le papier.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Sam 22 Juil - 0:04

30


QUAND ils se retrouvent, un moment plus tard, Pataro tient contre lui Fluet qui se frotte en ronronnant, Damarin a traîné son matériel au pied de la haute muraille.
- Cache ça sous les broussailles.
Ils se devinent à peine, tant la nuit est épaisse. On entend toujours brailler au sommet de la forteresse. En contrebas, le froissement des eaux n'est perceptible que pour une oreille qui connaît. A la surface du fleuve, frissonnent quelques reflets des fenêtres de l'autre rive et glissent des bribes de musique.
- Donne déjà la ficelle.
A tâtons, Pataro prend le peloton que Damarin lui tend :
- C'est de la soie ?
- Oui. C'est plus solide.
- Tant mieux.
- Faut espérer qu'ils comprendront.
- Avec les autres d'avant, j'avais un signal. Ceux-là, y savent pas.
Tout en parlant, l'infirme a fixé la pelote au collier du chat qu'il pose par terre en disant :
- Va... va, mon Fluet, tu vas manger.
Le chat part mais la nuit est trop noire pour qu'il soit possible de le suivre des yeux.
Les deux hommes demeurent immobiles sous les premiers buissons. Ils retiennent leur souffle, l'oreille tendue.
Pas un frôlement.
Puis un tout petit bruit se fait entendre contre les pierres. C'est la bobine qui se dévide en descendant. Damarin s'avance et, la repérant au bruit, il l'empoigne et revient avec en observant :
- Y avait deux fois ce qu'il faut.
- Coupe.
- C'est dommage.
- Coupe, j'te dis.
Un temps passe. Les regards s'habituent, les deux hommes commencent à se deviner l'un l'autre. Ils voient également la haute muraille. Pataro dit :
- C'est la première cellule.
- La plus grande.
- Doivent être au moins trente, là-dedans.
- Au moins.
- Attache le bout de la corde... Est-ce que tu crois pouvoir y attacher la lime et ton papier en même temps ?
- Bien sûr que oui. Je te jure que c'est du costaud, ce fil-là !
Un moment passe, interminable.
- Dépêche-toi, ça peut se découvrir. On y voit déjà un peu plus clair.
Damarin étouffe un petit rire.
- Tu parles ! En haut, sont déjà tous saouls... Allez, c'est bon.
- Secoue la ficelle.
Damarin agite la ficelle pour lui donner un mouvement de fouet. La houle qui la soulève doit monter comme un reptile le long du mur. Après le troisième appel, la corde et la lime s'élèvent lentement.
- Ils ont pigé.
- A présent, faut laisser le reste des affaires caché là. On va du côté de chez moi. Si jamais y a du grabuge, on se terre et on n'a rien vu.
Ils se retirent sur le sentier, un peu plus loin que le contrefort. Ils y sont à peine que Fluet vient se frotter contre Pataro dont la pince se met à courir sur le poil.
- Ils ont compris tout de même, t'as le ventre bien rond, mon Fluet... Reste-là, tu'auras sans doute à remonter.
Un long moment s'écoule encore. Damarin remarque :
- Si ces gens-là ont point de lumière y peuvent pas lire mon papier.
Comme une réponse à un ordre lancé, avant même que Pataro réagisse, des voix d'hommes entonnent le Salve Regina.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Sam 22 Juil - 0:50

31


LE chant s'est amplifié. Il a vite gagné toutes les cellules. Du sommet du bâtiment sont venus les échos d'une dispute entre gardes. Damarin a chuchoté :
- Sûr que certains voudraient les faire taire. Doit y en avoir qui sont pas d'accord, à cause que c'est des cantiques. Des mécréants qu'ont peur du bon Dieu !
Pataro et Damarin ont attendu. De loin en loin, l'infirme grogne :
- J'sais pas ce qu'y foutent, bon Dieu de merde !
- T'énerve pas. Du fer, ça se coupe pas comme du boudin.
Enfin, dans cette lueur de la nuit voilée qui semble suinter davantage de la haute muraille que du ciel, apparaît, au niveau de la corniche, une forme claire.
- En v'là un qu'est sorti.
La forme très courte descend rapidement.
- Viens.

Pataro se dirige vers la corde. Damarin hésite un peu avant de se décider à le suivre.
Le prisonnier doit être très leste. Il ne se laisse pas glisser, il descend à longues brassées en se tenant à distance du mur. Sa chemise blanche donne l'impression curieuse qu'il n'a pas de jambes. Dès qu'il touche terre, à peine essoufflé :
- C'est toi, Pataro. On s'en doutait, à cause du chat. Tu me reconnais ?

- Ben oui : le fils à maître Portal, l'huissier de justice.
Le jeune homme s'est accroupi pour se trouver à hauteur de l'estropié. Il désigne du regard Damarin resté légèrment en retrait :
- Qui c'est ?
- Un ami. Tout le fourbi est à lui. La corde et tout.
- Vous n'obligez pas des ingrats... Je suis descendu le premier parce que je suis capable de remonter.
- Remonter ! Vous êtes fou !
- Comment veux-tu quo'n fasse sortir tout notre monde ? Faut bien que quelqu'un donne les instructions. Y en a qui arriveront jamais à prendre la corde.
- S'il y a besoin de parler aux autres cellules, mon chat peut porter des messages.
- En voilà un autre, annonce Damarin.
Portal se relève. L'homme est moins agile que lui. Ses jambes croisées serrent la corde et, quand il déplace ses mains, on voit qu'il redoute de lâcher. Son dos et ses épaules frottent contre les pierres.
- Maître Vuillardier.
L'avocat est grand et fort. Il touche terre et souffle :
- Bonsoir que c'est haut !
Il regarde Pataro et Damarin, se fait expliquer comment l'évasion a été organisée avant de murmurer, très ému :
- Mon épouse... Mon épouse...
Un troisième prisonnier descend, puis un autre. Des marchands de soieries.
Le deuxième, plus âgé et plus lourd, s'est laissé glisser en s'agrippant et s'est brûlé les mains. Comme il gémit, maître Vuillardier le houspille :
- Pensez à la guillotine.
Le gros marchand a un geste machinal pour porter sa main à son cou.
- Qu'est-ce qu'ils attendent ? s'inquiète Portal.
- J'crois que plus personne n'ose se risquer.
- J'ai bien une grande échelle, dit Damarin. Seulement, elle fait pas le quart de cette hauteur.
- Ca leur ferait moins long. Malgré tout, y en a qui voudront pas tenter le coup.
- Pourtant, dit maître Vuillardier, le juge était le plus acharné à partir.
- Il a bien essayé de sortir, explique l'un des marchands. Seulement, la peur du vide, ça se commande pas.
- Faut se laisser basculer pour empoigner la corde. Il a renoncé.
Ils parlent un moment. Chacun a son idée mais aucune ne paraît satisfaisante.
- Traînez pas, répète plusieurs fois Damarin, on va tous y passer.
- Si on s'occupat de ceux des autres cellules ?
- Je fais revenir mon chat.
Pataro s'éloigne du groupe en appelant doucement Fluet.
En haut, les chants sont moins soutenus. Aussi bien derrière les créneaux que dans les cellules, il semble qu'une certaine lassitude commence à peser.
Le ciel reste voilé, mais, par endroits, on devine que la vapeur s'éclaircit. Vers le centre de la ville, seules restent éclairées quelques rares maisons. On a allumé un feu dans le parc du château. Son reflet danse sur les eaux noueuses. Quand Pataro revient avec Fluet, les autres sont en train de regarder aussi vers l'aval.
L'avocat serre les poings.
- Ils doivent brûler la bibliothèque et les archives. Quelle honte !
L'infirme recommence à attacher la bobine de soie au collier de Fluet qui ne se fait pas prier pour grimper par son chamin habituel.
- J'espère que dans la cellule deux, ils comprendront.
- Bien sûr, affirme Vuillardier. Ils savent déjà.
Il faut peu de temps pour que la bobine se dévide et que Damarin attache une deuxième corde et des limes. Puis il propose :
- J'en ai une autre chez moi. J'vais y aller. Mais j'aimerais bien vous montrer quelque chose, maître Vuillardier. Quelque chose qui peut vous servir.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Dim 23 Juil - 19:05

32


ILS sont là, dans cette cave où Damarin vient d'allumer une lanterne de voiture. L'avocat examine le bric-à-brac sans mot dire, mais avec des hochements de tête et des regards vers Damarin. Désignant les fusils pendus sous la voûte :
- C'est ça, que tu veux me montrer ?
Pataro intervient :
- Non. C'est mieux que ça... Parce que moi, j'peux pas m'empêcher de penser dans ma tête.
Son compagnon s'empresse :
- J'y ai pensé aussi.
L'avocat s'énerve :
- Ne perdons pas de temps.
Damarin empoigne sa lanterne et se dirige vers le fond de sa cave.
- Venez.
Les autres suivent. Le sol monte légèrement si bien que maître Vuillardier doit bientôt courber l'échine pour progresser. Il faut aussi se faufiler entre des tonneaux, des chevalets, un diable, des brouettes et bon nombre d'outils de terrassement et de jardinage.
- Seigneur, quel capharnaüm !
Au fond, la cave est fermée par la roche. Au centre de cette muraille naturelle, une armoire sans portes dont les rayonnages sont surchargés de tout un tas d'objets qui vont de la pince à feu au sucrier en porcelaine en passant par des pièces d'armes anciennes et quelques belles pendulettes.
- Faut m'aider. Juste ces rayons-là.
Se passant les objets, Damarin et l'avocat se mettent à dégager le bas du meuble puis le premier rayon qu'ils enlèvent. Entré à croupetons dans l'armoire, Damarin se met alors à cogner du poing sur un panneau du fond qui sort de ses rainures. De ses deux mains à plat, il le pousse vers la gauche où il disparaît derrière l'autre moitié du meuble.
- Donnez la lumière.
Reprenant sa lanterne, il s'enfonce en disant :
- Venez.
Seul l'avocat le suit. Pataro reste accoudé au rebord de l'armoire et regarde les deux silhouettes.
- Bon Dieu, souffle maître Vuillardier. Mais c'est immense !
- On pourrait y loger une armée.
- Ca alors ! Et où ça donne ?
- Nulle part. On est sous la prison. Dans les anciens temps, y avait un escalier et en haut ça communiquait. On devait y foutre du monde, là--bas y a encore des ossements.
Il marque un temps avant d'ajouter :
- Moi, j'y ai mis du précieux. Mais vous risquez pas d'le trouver.
L'avocat revient, redresse sa haute taille et se passe les mains sur les reins en disant :
- Mais si ça va nulle part...
Pataro se hâte d'intervenir :
- Vous voulez sortir de la ville ?
- Naturellement.
- Par où ?
- Toute la plaine des Brotteaux ne peut pas être gardée.
- C'est sûr, mais vous savez pas où sont les postes.
- Certains d'entre nous seront repris. Beaucoup passeront. C'est une chance à courir.
- Possible, mais le jour sera pas loin. Des cavaliers auront tôt fait de...
L'avocat l'interrompt :
- J'ai vu comment ces gens-là montent à cheval. Et puis, nous perdons notre temps.
Comme il se retourne pour s'en aller, Pataro dit :
- Dommage, par le fleuve ce serait plus sûr.
Maître Vuillardier fait volte-face. La lueur de la lanterne à réflecteur le fait cligner des yeux. Son lourd visage est crispé. Ses gros sourcils bruns se froncent et son front haut se plisse.
- Quoi ? Le fleuve ?
Pataro prend son temps. Très calme, il commence :
- Damarin connaît les bateliers...
Le visage de l'avocat est de plus en plus tendu. Quelques instants de réflexion, puis il dit :
- Même avec ce ciel couvert, on risque de nous voir depuis en face. Ou depuis là-haut.
Il a un geste vers la voûte.
- Pas demain, fait Pataro.
- Quoi, demain ?
- Mes jambes et mes bras m'élancent très fort. Demain, il pleuvra. Et la nuit prochaine aussi.
D'un coup, le visage s'éclaire.
- Oui, oui. Je saisis. Très malin, Pataro. Très malin. On sort cette nuit. Ils nous croient partis par les Brotteaux... Formidable, Pataro. Formidable.
Et il se retourne pour foncer vers la sortie, éclairé par Damarin qui le suit en levant sa lanterne.

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Dim 23 Juil - 20:17

33


LES mutilations de Pataro et ses articulations étrangement soudées ne l'ont pas trompé. L'averse est arrivée avant l'aube, juste comme les prisonniers de la quatrième cellule finissaient de descendre.
A la pique du jour, la pluie bien installée, régulière et serrée, sous un ciel invisible d'où ne ruisselait qu'une clarté glauque.
Les lampes de l'autre rive se devinaient à peine.
Jamais encore la pluie qui est si fréquent sur la ville n'avait à ce point réjoui certains de ses habitants. Les évadés sont trente-quatre, enfermés dans cette cave grande comme une cathédrale, qui prolonge l'antre de Damarin. Ils ont laissé les cordes aux barreaux sciés des deux dernières cellules. Seuls les prisonniers qui ne se sont pas évadés auraient pu les détacher, mais c'était se déclarer complices. Ils sont dix-huit à être restés dans les quatre pièces. Certains ont redouté la chute, d'autres craignaient d'être repris et exécutés sans jugement. Tous ont décidé de dire qu'ils ont refusé l'évasion parce qu'ils accordent leur confiance aux tribunaux mis en place par le nouveau pouvoir.
Pour que ni Pataro ni Damarin ne soient inquiétés, les captifs ont juré de déclarer que cordes et limes avaient été introduites dans la prison avec des complicités dont ils ignorent tout. Apprenant cela, Portal a annoncé :
- Ca va foutre le bordel chez les gardes.
Et maître Vuillardier a répliqué :
- Méfions-nous. Il y a bien des moyens de faire parler des hommes, même résolus.
Damarin n'a pas bronché tant qu'il n'a pas eu fini de refermer et de tout remettre en place. Pataro était avec lui. Une fois le travail terminé, le petit homme a été pris de peur.
- J'reste pas là. Si y savent que les cordes viennent de chez moi, j'suis bon pour leur machine à découper.
- Comment qu'ils le sauraient ?
- Joue pas au plus malin avec ça Pataro. Si ça se trouve, dans ceux qui sont devenus gardes, y en a qu'étaient en tôle y a trois jours. Ton chat, ils l'ont vu fouailler.
- Mon chat, y penseront jamais qu'il a pu porter une corde et des outils.
- Tiens, mon oeil. L'idée que t'as eue, tu te figures que personne d'autre peut l'avoir !
- Tu m'emmerdes !
- M'en cogne. J'préfère m'esbigner. J'ai jamais été homme à prendre des risques.
- Où que tu veux aller ?

- J'saispas. Pour la journée, j'vais me planquer dans les ruines du vieux pont. A la nuit, si ça se passe bien, j'medébine avec eux en bateau.
- Et ton fourbi ?
Damarin a laissé son regard suivre le faisceau de sa lanterne qui balayait lentement l'intérieur de sa cave. Il s'est attardé sur plusieurs objets. A la fin, il a soupiré :
- J'aurais pas dû t'écouter.
- Y se passera rien... Tu toucheras gros.
Damarin a décroché un des fusils et un sac bourré de cartouches. Dans un autre, il a mis une miche de pain et du lard salé. Pis il a dit :
- Ma foi, à la grâce de Dieu... toi, tu risques rien. Tu t'en fous. Personne oserait jamais te toucher.
- Savoir !
- Si tu veux venir avec moi.
Sans hésiter, l'infirme a répondu :
- Pas question, j'ai mes bêtes.
Alors Damarin s'est enfoncé dans cette nuit liquide où il a disparu très vite. L'autre a écouté s'éloigner son pas avant de regagner sa propre demeure.

Depuis que le jour est là, Pataro tend l'oreille. Il guette le bruit que les gardes ne manqueront pas de faire en découvrant l'évasion. Il s'est assis sur une grosse pierre qui se trouve juste à l'entrée de son logis, à la limite du sec et du mouillé. Le rideau gris des gouttes souffle vers lui un air froid et humide. Il a libéré ses bêtes et leur a donné à manger, mais toutes sont là, près de lui, à contempler ce jour ruisselant. On dirait qu'elles attendent, comme lui, l'arrivée d'un événement qui secouera cette torpeur humide et son bruit régulier de rivière tranquille.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Dim 23 Juil - 21:52

34


IL y a plus d'une heure que le jour est levé lorsque Pataro perçoit des cris, des appels, bientôt suivis d'une sonnerie de cloches pui, peu après, d'un roulement de tambour. Il ne peut s'empêcher de dire à ses bêtes :
- C'est fait !
Son visage se crispe. Son corps est secoué d'un frisson. Il se soulève à demi comme s'il voulait se déplacer, il retombe, hésite encore et il finit par reprendre la même position. Il y a un moment de silence, puis de nouveau des cris et des ordres lancés. Des chevaux galopent sur les pavés. Leur bruit s'éloigne puis reparaît pour prendre bientôt une autre tonalité.
- Y passent le pont.
Il y a quelques minutes de calme, puis des voix plus présentes et des bruits de pas. Les oiseaux se rapprochent de Pataro et trois moineaux se perchent sur ses épaules. Les rats se blottissent sous le tissu de sa camisole et les chattes rentrent au plus obscur de la cave.
Les pas approchent.
- Son pas fous. Se seraient cachés là.
Un voisin demande :
- Qu'est-ce que vous cherchez ?
- T'as vu passer personne ?
- Avec ce temps, y a pas foule.
Des pas tout près. Pataro réprime un frisson. Une ombre devant l'entrée.
- Salut.
- Tiens ! C'est Pataro.
- Qui voulez-vous que ce soit ? C'est chez moi, ici !
- T'es pas sur la place ?
- Avec la pluie.
- T'as vu personne ?
- Non, mais j'ai entendu.
- Quoi donc ?
- Des gens qui couraient sur le bas-port. J'ai cru que c'étaient des gars de chez vous en patrouille.
Trois hommes se sont approchés de celui qui questionne. Les quatre sont armés de fusils et coiffés de bonnets rouges. L'eau ruisselle sur les visages. Pataro les connaît. Deux sont des canuts, un autre est un garçon boucher et le plus vieux casseur de pierres. C'est lui qui explique :
- Ya des prisonniers qui se sont évadés. T'as rien vu ?
- D'ici, vous savez...
Et Pataro montre la ruelle étroite sur laquelle donne sa porte.
- Si jamais t'en voyais, gueule !
Les hommes s'éloignent en direction du fleuve et l'un des canuts dit :
- Certain qu'ils ont filé. Par les Brotteaux c'est pas sorcier, surtout avec un temps pareil, les sentinelles devaient s'être rentrées.
- Ca va faire du vilain.
Pataro n'a pas identifié cette voix, mais il reconnaît bien celle du plus âgé des canuts qui répond :
- On ne sait pas, c'est peut-être pas plus mal.
Il y a une discussion plus vive, les hommes ont dû tourner l'angle de la ruelle et prendre le sentier du bas-port, il n'est plus possible de comprendre ce qu'ils disent.
Quelques minutes plus tard, passe une autre patrouille qui ne s'arrête pas.
- Où allez-vous, par ce temps ? leur crie le déglingué.
Le dernier qui est un jeune apprenti teinturier fait demi-tour.
- J't'avais pas vu, Pataro.
- J'metiens à l'abri.
- T'as de la chance. Nous autres, y vont nous poster tout le long du fleuve. Va y avoir une garde jour et nuit. Ordre de tirer sur tout ce qui se montre aux fenêtres de la prison.
Il a l'air tout réjoui et se hâte pour rattraper les autres. Son long fusil lui bondit sur le dos tandis qu'il retient de sa main gauche un sabre où il risquerait de s'entourerPataro se retire un peu plus dans l'ombre et reste un long moment à réfléchir. A plusieurs reprises, il grogne comme s'il s'adressait à ses rats qui se promènent sur ses épaules :
- Faut qu'y me payent, bon Dieu ! Si y sont raccourcis, y payeront pas.
Il y a encore de nombreuses allées et venues, et aussi des passages de voitures sur le pont. Pataro sort pour mieux entendre.
- Ca vient à la prison.
Il se décide à rentrer ses bêtes dans la caisse à roulettes, Fluet dans sa cage.
- Après tout, j'ai bien l'droit de me promener. Même sous la pluie. Si j'aime ça, moi, ça gêne personne.
Il parle à ses animaux et paraît attendre de leur part une approbation.
Il sort. Toujours dans la même tenue. A peine est-il au bout de la ruelle que son crâne nu ruisselle. Son corps osseux semble vouloir percer sa casaque trempée qui lui colle à la peau.
La ruelle est un ruisseau dont il remonte le cours en se tenant le plus loin possible de la rigole centrale où l'eau plus profonde charrie des immondices. Le ciel est bas. Ses grisailles reposent sur les créneaux de la prison.
Lorsque l'infirme débouche sur le chemin boueux qui conduit de la route des Brotteaux à l'entrée de la prison, les chariots ont cessé de circuler. Une des sentinelles en faction devant le porche crie :
- Tu vas fondre, Pataro !
L'infirme prend cette direction et, dès qu'il approche des deux hommes en armes :
- Vous avez le beau temps pour prendre le frais.
- Et toi, tu bats les agottiaux !
- Moi, ça fait deux jours que j'ai plus rien à croûter. Pas plus pour moi qu'pour mes bêtes.
- Entre au corps de garde.
Les deux hommes se tiennent le dos rond chacun sous un bout de bâche grise où la pluie crépite. Ils sont chaussés de sabots à brides. L'infirme s'engage sous le large porche. Le portail est ouvert à deux battants. Les chevaux sont bien venus ici tout à l'heure, il y a encore du crottin fumant.
La cour intérieure est déserte. Une lampe est allumée derrière la petite fenêtre qui ouvre à droite, sous le porche. Pataro s'en approche et se hausse pour regarder par la vitre du bas. Des hommes sont assis sur des bancs, le dos contre le mur. D'autres sont sur des tabourets autour d'une table, à jouer aux cartes. Au fond, le feu flambe dans une haute cheminée dont le linteau de granit rose porte, en son centre, une cassur fraîche qui fait tache. Les armoiries du prince ont été brisées au marteau ici comme au château et sur tous les édifices de la ville où elles avaient été sculptées.
Pataro va jusqu'à la porte et se hausse pour atteindre le ticket. Il pousse le battant et entre. L'un des hommes assis sur le banc lance tout de suite :
- Aux armes, v'là l'général qui passe.
Quelques hommes se lèvent d'un réflexe, puis tous se mettent à rire et à apostropher l'infirme. Les joueurs reprennent leur partie. Pataro s'approche du banc et demande :
- Y aurait pas un quignon qui traîne par là ?
- T'es donc pas au travail ?
- Paraît que t'es riche, beau gone. Tu devrais être en prison !
- T'as pas bouffé tes rats ?
L'infirme les laisse aller puis, quand ils ont tous lancé leur mot, il dit :
- J'ai rien mangé d'puis deux jours.
Un carrier qu'il connaît pour l'avoir vu décharger des blocs de pierre à tailler sur le port tend sa grosse patte carrée vers une petite porte basse.
- Va voir là-bas, y doit rester des gaudes.
Pataro se hâte vers cette porte tandis qu'on lui crie :
- Attention à ta tête, baisse-toi !
Et l'avertissement fait déferler d'autres rires.
Cette porte donne accès à une pièce en longueur au fond de laquelle flambe une autre cheminée. Tout près du feu, un homme est assis que l'estropié reconnaît tout de suite à sa longue barbe grise et à son éternel bonnet de drap noir qui couvre tout son crâne et descend en queue sur sa nuque. C'est l'Aristide Vergeron, un très vieux canut qui s'est toujours montré généreux avec les pauvres. Les yeux mi-clos, il tire de petites bouffées d'une longue pipe en terre. Sans lever davantage les paupières ni ébaucher le moindre mouvement, il remarque :
- Te voilà bien gauné, mon Pataro. On dirait quasiment que tu sors de gassouiller dan une lône.
- Y a autant d'eau dans les chemins que dans le fleuve, père Aristide.
- Viens te sécher la pelure et te réchauffer l'intérieur.
Posant sa pipe sur la pierre de l'âtre, il lève le couvercle d'une marmite de fonte. Il remue avec un pochon et, prenant une écuelle de terre, il l'emplit aux trois quarts de cette bouillie de farine de maïs grillée d'où monte une odeur chaude qui fait saliver.
- Les gaudes, Pataro, paraît que ça fait le ventre jaune ! Voilà bien soixante-six ans que j'en mange, j'ai pas vu ma peau changer de couleur.
L'estropié s'installe devant le feu et se met à manger. La bouillie est épaisse. Déjà une légère peau se forme à sa surface fumante.
Aristide Vergeron demande :
- Alors, qu'en dis-tu ?
- C'est bigrement bon...
- Je ne te parle pas des gaudes. Je pense aux événements.
- ...
- T'as bien ta petite idée ?
Pataro avale trois cuillerées avant de tourner la tête pour regarder le visage du vieux que la lueur dansante éclaire par-dessous. L'ombre de la barbe très fournie joue dans les yeux avec le reflet du feu.
- Moi, fait Pataro, j'suis pas tellement pour qu'on se batte. Quand les gens se battent, j'gagne pas gros.
- Ben moi, j'gagne plus rien. Et j'suis pas l'seul.
En disant cela, le vieux tisseur a lancé un regard en direction de la porte que Pataro n'a pas refermée. Il se lève, rallume sa pipe et va pousser le lourd battant de chêne. De retour près du feu, il demande :
- En veux-tu encore ?
Pataro tend son écuelle. Dès qu'il a fini de la remplir, au lieu de reprendre sa place, le barbu s'assied de biais sur la pierre de l'âtre, le dos contre le jambage de la cheminée. Il se met à raconter que des prisonniers ont réussi à s'évader et conclut :

- Veux-tu que j'te dise ? Ben, quand j'l'ai appris, ça m'a fait plutôt plaisir. Y avait dans le tas des crapules, mais aussi des marchands avec qui j'me suis toujours pas trop mal accordé. Le malheur, c'est que Charrier en a fait arrêter d'autres. Il les fera raccourcir sans se gêner. Et ils en arrêteront encore.
Il hésite. Lorgne vers la porte et se décide à ajouter :
- On demandait deux sous de plus sur les façons, mais on n'a jamais demandé la mort de personne.
L'infirme approuve et le vieux dit encore :
- Je le pense vraiment, mon petit. Et je crois bien que j'suis pas tout seul.

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Lun 24 Juil - 0:49

35


- VEUX-TU gagner un écu d'argent ?
Pataro vient d'entrer chez Carré-d'as. La femme est accroupie à côté d'un feu qui charbonne entre deux pavés dans l'angle du mur. L'eau ruisselle contre les pierres noircies. Ratanne qui se tient de l'autre côté du feu répond plus vite que sa mère :
- Moi, j'veux !
Pataro semble réfléchir. Avant qu'il ait le temps de réagir, la femme lance :
- D'accord.
- Au fond, la gosse, ce serait pas plus mal.
Se tournant vers Ratanne, il demande :
- Dans les ruines de la pile, tu vois où se trouve le trou où Damarin allait chasser les couleuvres ?
- C'est sûr. Il y va toujours.
- Non, il a tout bouffé. Y en a plus une seule. Tu vas y aller. Tu lui dis que je l'attends chez lui. Puis tu y viens avec lui.
L'enfant paraît vraiment étonnée.
- Pour ça, j'vais gagner un écu d'argent ?
- Non. Après, t'auras autre chose à faire.
- Quoi ?
- Tu l'sauras quand Damarin sera là.
Comme il se dirige vers la porte, Carré-d'as vient se planter sur son chemin.
- Tu vas pas la faire risquer. J'aime mieux y aller, moi je ...
Elle n'achève pas. Un coup violent sur la jambe lui arrache un cri.
- Laisse passer !
- Salaud !
- Gueule toujours.
L'enfant lance un regard infiniment triste à sa mère, mais suit Pataro qui ne se retourne même pas pour s'assurer de sa présence.
La pluie n'a pas diminué d'intensité et ils vont dans un bourbier sillonné de ruissellements. Dès qu'ils débouchent sur le bas-port, ils devinent dans la grisaille que commencent à travailler quelques souffles venus de l'ouest les silhouettes des gardes postés de cent pas en cent pas sur la rive du fleuve.
- Vont pas me tirer dessus ?
- Sont pas là pour toi. Si y te demandent où tu vas, tu dis : chercher du pain.
- Du pain ?
- Oui, il en a, Damarin.
La petite s'éloigne en marchant le plus loin possible des hommes de faction.

Pataro n'a pas attendu bien longtemps. Il s'est tenu dans la cave à Damarin, légèrement en retrait de la porte qu'il a laissée grande ouverte. Le petit homme ruisselant entre suivi de l'enfant. Il paraît hors de lui, mais sa peur des gens en armes l'oblige tout de même à s'exprimer à voix basse.
- T'es pas fou ! me faire sortir...
- Tais-toi !
Le regard de l'estropié beaucoup plus que son ordre impose silence à l'autre qui se borne à grogner :
- J'ai été obligé d'laisser mon fusil et mes munitions...
- T'as bien fait... Toi, Ratanne, tu restes à la porte. Si n'importe qui approche, tu tousses.
Elle approuve de la tête et s'adosse au chambranle tandis que les deux hommes gagnent le fond e la pièce. Ils n'ont pas pris de lanterne et c'est à tâtons que Damarin déblaie le fourbi et déplace les planches. La cave où sont les captifs évadés est plongée dans l'obscurité la plus totale.
- C'est nous, dit Pataro. Vous avez plus de bougies ?
- Si, mais on a éteint en entendant du bruit. C'est l'heure ?
- Non. Est-ce que maître Vuillardier peut venir ?
Un homme dont on devine à peine le déplacement s'écarte et laisse passer l'avocat très gêné par sa haute taille et son embonpoint.
Avant même de de se redresser, il demande :
- Quelle heure ?
- A peu près dix heures, fait Pataro.
-
- Il me semblait bien. Que se passe-t-il ?
Très rapidement, l'infirme raconte ce qui'l a appris. Il ignore le nombre de personnes emprisonnées, mais sait que les arrestations se poursuivent et qu'on ne tardera pas à faire fonctionner la guillotine. Il parle aussi des factionnaires qui resteront sur place jour et nuit.
On y voit à peine dans ce fond d'ombre, mais assez pour que Pataro remarque les traits de l'avocat qui se sont contractés. Tandis que sa lèvre inférieure monte mordre la lèvre supérieure, son poing droit frappe l'intérieur de sa main gauche. Rageur, il lance entre ses dents :
- Reste plus qu'à se battre.
Les autres demeurent bouche cousue et il ajoute :
- A la nuit, on sort, on rampe, on tue les sentinelles pour avoir des fusils...
Pataro le laisse d'abord expliquer ce qu'il espère faire pour délivrer les autres prisonniers, puis :
- J'pense qu'y a sûrement autre chose.
- Quoi ?
L'infirme raconte sa visite à la prison et répète les paroles du vieux canut. Qaund il achève, un silence lourd s'installe. Maître Vuillardier réfléchit un bon moment avant de risquer :
- Crois-tu que ce vieux viendrait ici ?
- Pourquoi pas ?
- Tu peux le faire prévenir ?
- Je peux.
- Et tu es sûr de lui ?
- Y viendra me voir... c'est tout.
L'avocat reste perplexe. Sa grosse tête qui semble soudain peser davantage tombe en avant. Son menton se gonfle. Il ferme les yeux quelques instants puis les ouvre et relève la tête.
- Va !
Pataro file dans le dédale noyé de pénombre. Arrivé à la porte, il jette un coup d'oeil au-dehors, puis, très vite, il explique à Ratanne ce qu'elle doit faire. Et il répète trois fois :
- Tu y vas parce que je t'ai dit qu'y reste des gaudes. T'as bien compris. Faut que tu te démerdes pour parler au barbu sans qu'on puisse t'entendre. Tu lui dis seulement que je veux le voir. C'est tout. Et tu l'amèneras ici..
Courbant l'échine, l'enfant part en trottant sous l'averse. Ses pieds nus font gicler la boue sur ses jambes maigres.


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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Lun 24 Juil - 18:43

36


ARISTIDE VERGERON arrive très vite. Il porte un fusil dont il paraît bien embarrassé. Sa main gauche tient fermé devant sa poitrine un carré de bâche qui a dû être vert. Sa barbe ruisselle. Il entre en s'ébrouant, très étonné par l'aspect des lieux.
- Ca alors ! souffle-t-il. Ca alors !
Pataro qui était seul près de l'entrée le laisse revenir de sa surprise, puis :
- Père Aristide, j'vous connais assez pour vous faire confiance, mais j'suis pas tout seul en cause. Faut me jurer que vous direz rien à personne.
Le vieux qui vient de poser son fusil contre une vieille crédence et de suspendre sa bâche à un chevalet de peinture a un geste pour désigner le fourbi entassé.
- Je me doute bien que c'est tout du matériel volé.
- S'agit pas d'ça. J'vais vous faire rencontrer des hommes, faudra pas...
Une forme remue dans l'ombre et s'avance lentement. C'est un homme court sur pattes qui boitille. Maître Vuillardier le suit. Le barbu dévisage le gros homme dont les traits se précisent à mesure qu'il approche de la porte restée ouverte.
- Monsieur Rigoux... si je m'attendais !
Le gros homme se met à rire.
- Eh bien oui, vous voyez, je suis arrivé à descendre, et je n'ai fait que me fouler une cheville.
Le canut bégaie :
- J'avais vu votre nom, sur la liste... Je... Je savais... J'suis bien aise de vous savoir dehors.
L'avocat intervient :
- Nous ne sommes plus en prison, mais ça ne vaut guère mieux. Et il y a, paraît-il, pas mal de braves gens à notre place.
Le barbu ferme les yeux et hoche la tête.
- M'en parlez pas... Ils finiront par arrêter toute la ville...
M. Rigoux l'interrompt.
- Peut-être même des gens comme vous. La soif de meurtre de ce Charrier...
- C'est un fou. Fou à lier !
- Et vous, vous êtes assez déraisonnables pour vous laisser mener par un fou !
Le gros homme vient d'élever le ton. L'avocat se faufile pour passer devant lui.
- Du calme, monsieur Rigoux. Nous sommes entre gens de raison, nous devons pouvoir nous entendre. N'est-ce pas, Vergeron ?
Le vieux qui n'arrive pas à revenir de son étonnement fait signe de la tête.
- Je suppose, poursuite l'avocat, que vous n'êtes pas le seul à penser de la sorte ?
- Nous autres, on réclamait deux sous sur les façons, on voulait la mort de personne. Seulement, y a eu les pendus.
- Les pendus sont le fait du prince, dit l'avocat, nous n'y sommes pour rien.
- Faudra leur expliquer.
- Je m'en charge, ne perdons pas notre temps.
Combien êtes-vous pour garder la prison ?
- On est trente-cinq sans compter les vingt hommes qu'ils ont fait venir ce matin pour surveiller la rive du fleuve.
- Tous canuts ?
- Que non. Il s'en faut !
Maître Vuillardier s'accorde le temps de réfléchir. Personne n'ose souffler mot. On perçoit le bruit de l'eau sur le toit bas et le glouglou d'une gouttière qui pelure dans un bassin. L'avocat lève la main et ouvre la bouche pour parler lorsque Ratanne, demeurée sur le seuil, tousse très fort.
- Allez vous cacher au fond, ordonne Pataro.
- Mais si on m'a vu entrer ? s'inquiète le vieux canut.
- Pas vous. Restez ici avec nous.
Pataro les pousse vers l'entrée où ils s'immobilisent : le vieux canut, Damarin qui tremble comme une feuille et l'enfant qui continue de regarder tomber la pluie. Un bruit de voix approche et des pas dans le bourbier. Pataro rejoint Ratanne et la pousse vers l'intérieur. Le canut prend son fusil et le tient contre lui, comme s'il redoutait qu'on veuille le lui voler.
Les hommes qui arrivent sont trois, dans la trentaine. Ils parlent haut. Ce sont des chapeliers. Ceux qu'on nomme approprieurs. Ils prennnent les peaux de castor quand elles arrivent du Canada, les lavent à grande eau, les pétrissent et les brossent jusqu'à les rendre aussi souples que du velours. Besogne très dure.
Eux aussi ont demandé l'augmentation de leurs façons. Voyant Aristide Vergeron, le premier s'étonne :
- Qu'est-ce que vous foutez ici ?
- J'suis avec des amis. On s'est mis à couvert. Et vous ?
- On attend la relève.
- Ici ?
- On est trempés.
Le vieux hésite un peu avant de dire :
- C'est tout de même moins pénible que de gratter des peaux !
Ils se regardent tous les trois et l'un d'eux répond :
- Ma foi, on se demande bien ce qu'on fout là.
- Si la relève vous trouve pas à votre poste...
- La relève, c'est Pertusard qui la commande, avec lui, un pot de pisse-dru peut tout arranger.
Ils sont entrés pour ne plus être sous l'averse et observent, médusés, tout ce qui s'entasse ici. Le plus grand dit :
- Bordel ! Ca semble pas, mais y en a pour des sous, dans ce local !
Il parlent un moment avec Pataro, le canut et Damarin, puis ils sortent en annonçant :
- On va tout de même y retourner, des fois qu'avec Pertusard y aurait un mouchard.
Ils s'en vont et les autres les regardent patauger. Les trois dos courbés fument sous l'averse.
Dès qu'il les a entendus s'éloigner, maître Vuillardier s'est approché. Il s'adresse au vieux canut :
- Des mouchards, y en a beaucoup parmi vous ?
- Chez nous, sûrement pas, chez eux, doit pas y en avoir des masses. Mais suffit d'un seul.
Il marque un temps avant d'ajouter :
- Je m'en vais tout de même remonter, faut pas provoquer le sort.
- Attendez !
Maître Vuillardier a lancé cet ordre d'une voix tendue à l'extrême. Son visage exprime une grande inquiétude. Il fixe le gros Rigoux et c'est à lui seul qu'il semble s'adresser :
- Je vais monter avec lui.
- Non, fait le soyeux qui a peine à respirer. Si quelqu'un doit monter, c'est moi. Ces hommes et moi, nous sommes liés par le travail. Je suis certain que pas un n'a quoi que ce soit à me reprocher.
- Vous ne saurez pas leur parler.
- Aussi bien que vous ! Les avocats n'ont pas l'exclusivité du discours !
Le ton monte et le vieux canut intervient.
- Si des mabouls vous voient en route, y sont foutus de vous allonger dans vous laisser le temps de dire un mot. J'vais monter. Je vous en envoie quatre ou cinq. Les plus influents. La petite va m'accompagner pour les conduire.
Le vieil homme lance sa bâche sur ses épaules et, prenant l'enfant par la main, il la serre contre lui pour l'abriter. Ils s'en vont ainsi. Le fusil qui soulève le lourd tissu trempé les fait ressembler à un animal étrange avançant dans un marécage.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Lun 24 Juil - 20:46

37


ILS sont huit que Ratanne amène jusqu'ici. Deux jeunes. Les autres ont passé la quarantaine. Cinq canuts, un chapelier, un menuisier-charpentier spécialisé dans la réparation des métiers à tisser et un dessinandier. C'est l'avocat qui parle. Pour les travaux, c'est le gros Rigoux. On les sent tendus, habités de craintes. Quand leur tour vient de répondre, le dessinandier prend la parole :
- Nous, on n'est pas pour se battre. On veut travailler et manger. Ce Charrier, on l'connaît pas plus que ça.
Les autres approuvent. Maître Vuillardier assez satisfait interroge :
- Et que comptez-vous faire ? Assiter au massacre de la moitié de la ville sans intervenir ?
- Qu'est-ce qu'on peut faire ? demande le chapelier.
- Vous avez des armes, retournez-les contre ceux qui vous ont engagés dans la voie de la folie. Nous sommes avec vous.
L'un des canuts a un petit rire.
- Vous êtes deux, avec nous ça fait dix.
- Nous sommes plus que ça et je suis certain que si je peux parler à vos camarades, ils marcheront.
Les hommes se regardent entre eux. Les yeux questionnent. Le dessinandier finit par remarquer :
- C'est tout de même un foutu risque.
- Je suis prêt à le prendre, lance l'avocat d'une voix qui sonne comme un cuivre.
- Moi aussi, fait le marchand d'un ton beaucoup moins limpide.
Il y a un moment d'hésitation, puis l'un des canuts demande :
- Où sont les autres ?
- Ils se montreront quand il le faudra.
Le dessinandier a un geste de lassitude. Son bras retombe. Il interroge encore ses compagnons du regard puis, se tournant vers l'avocat et le marchant, il dit :
- Ma foi, c'est vous qui risquez le plus. Si vous voulez venir...
Ils y vont. Pataro décide de les accompagner avec Ratanne qui connaît à fond le dédale des ruelles et peut, en cas de besoin, venir prévenir Damarin qui reste là. Il a décroché son deuxième fusil mais on sent bien qu'il préférerait la fuite à n'importe quel combat.
Suivant l'infirme, ils montent par ces venelles où l'eau continue de dévaler. Ils sont à peu près à mi-chemin lorsqu'ils entendent des chevaux et un roulement de charrois venus du pont. Ils s'arrêtent.
- Ratanne, cours vite jusqu'en haut, tu diras ce qu'y passe.
L'enfant part dans des gerbes d'eau. Pour l'attendre, les autres se mettent à l'abri dans des cabanes où sont des gens du quartier. Les feux maigres de bouts de planches mouillées dégagent davantage de fumée que de chaleur. Sur toutes ces demeures de misère pèse un nuage qui pue la suie. Les enfants à demi nus et des adultes pour la plupart estropiés et squelettiques se mettent à réclamer à manger.
- On n'a rien, font les hommes.
Le dessinandier suggère :
- Faudrait essayer de leur faire au moins distribuer du pain. Y peuvent même plus aller mendier en ville.
Un des canuts lance :
- Eux, y risquent pas la guillotine.
La phrase est suivie d'un silence durant lequel les bruits d'eau emplissent l'espace. Vient aussi le premier des attelages qui ont quitté la grand-route pour s'engager sur le chemin de la prison.
- C'est sûrement encore des gens arrêtés.
- Oon va plus savoir où les foutre.
Un long moment s'écoule, puis la course de Ratanne fait gicler la boue tout près. L'enfant est très essoufflée. L'eau luit sur son visage dont les cicatrices sont autant de grimaces.
- Alors ?
Elle montre quatre doigts.
- Quatre voitures... Doit bien y avoir trente prisonniers par voiture... Puis après, un chariot bâché. Quand y m'a passé devant, ça sentait bon le pain chaud.
- Et les gardes ?
- Une dizaine pour les quatre voitures.
Le chapelier intervient :
- Faut attendre un moment. On sait comment ça se passe. Dès que les prisonniers sont dans les cellules, les voitures repartent et les gardes d'escorte aussi. On les entendra.
Ils les entendent bientôt, en effet, et dès que le piétinement commence à s'éloigner, ils sortent et reprennent leur route. Le jour a entamé son déclin. La lumière est plus triste encore, mais la pluie diminue d'intensité et le vent semble vouloir se lever.
De chaque cahute, des miséreux s'avancent pour tendre la main et réclamer du pain. Certains lancent des rires grinçants.
- Pataro enrôlé, on aura tout vu !
L'infirme va sans se retourner. Sa casaque n'est plus qu'un paquet de boue.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Mar 25 Juil - 18:51

38


IL devait y avoir une grande lassitude chez ces gens privés de leur travail et, pour beaucoup, déjà écoeurés par ce qu'ils avaient vu de gâchis, de brutalités et d'injustice. L'avocat et le marchand de soieries n'ont pas eu grand talent à déployer pour les décider. Tous reconnaissaient :
- On n'a pas voulu ça. On n'a pas fait la grève pour autre chose que deux sous.
Et le marchand leur répondait :
- Vous les aurez vos deux sous, et largement, je m'en porte garant devant vous tous. Maître Vuillardier pourra en témoigner.

Le crépuscule commence à peine de couler ses rougeurs au flanc de la colline des Prières que tous les prisonniers sont libérés. Les gardes postés au bord du fleuve ont abandonné leur faction et regagné la prison. Les évadés réfugiés dans l'antre de Damarin sont arrivés aussi. La pluie a cessé mais le ciel demeure lourd de menaces.
L'avocat demande qui commande la garde. Un grand gaillard maigre et voûté se présente. Pataro le connaît pour l'avoir souvent croisé en ville. Il fait partie des gens qui ne mettent jamais la main à leur bourse. Il se présente :
- Poissard Eugène, j'ai été nommé parce que j'ai fait du service au château à l'époque où les gardes n'étaient pas tous suisses.
- Et tu connaissais Charrier ?
- Pas plus que vous. C'est un de ses ministres, le gros Lunand, qui est mon voisin.
- Il t'a donné quel grade ?
- Adjudant.
- Peux-tu rassembler tes chefs d'escouade ?
- Pas difficile.
Il lève son long bras et allonge ses immenses jambes maigres pour traverser la cour en diagonale.
- Chefs d'escouade ! hurle-t-il d'une curieuse voix de fausset.
Il a bientôt six hommes près de lui. Tout autour, le monde afflue, prisonniers et gardes mêlés. Les prisonniers dix fois plus nombreux que les geôliers et plusieurs ont déjà trouvé des fusils, des sabres, des épées ou des piques. L'avocat demande aux chefs de section s'ils sont d'accord pour que Poissard commande leur troupe. Il y a des oui. Des voix suggèrent :
- Faut élire un chef.
L'avocat lève les bras pour réclamer le silence. De plusieurs points de la cour et de quelques fenêtres partent des :
- Maître Vuillardier ! Vuillardier !
Le cri s'amplifie. Presque tout le monde le reprend. Quand, à force de gesticulations, l'avocat obtient le silence, de sa voix de plaidoirie que réverbèrent les quatre façades, il lance :
- Je vous remercie, mais je ne suis pas militaire.
- On s'en fout.
- C'est égal !
- Nous non plus !
Il fait encore des gestes d'apaisement.
- Si vous voulez que nous ayons une chance de reprendre la ville, ne braillez pas comme ça. On va vous entendre de l'autre rive et nous aurons du monde sur le dos. Je veux bien être responsable, à condition que l'adjudant Poissard soit mon bras droit. Mon conseiller militaire. Il y a, parmi les prisonniers, des hommes qui ont eu un grade dans la milice bourgeoise. Nous allons nous rendre dans la salle d'armes, qu'ils nous y rejoignent.
Pataro s'est tenu à l'écart. Il dit à Ratanne qui vient d'aller chercher Damarin :
- Tu peux rentrer, j'aurai plus besoin de toi.
- Et ma pièce ?
- Tu penses bien que je l'ai pas sur moi. Tu l'auras demain.
- Tu m'as promis, hein ?
- Promis.
L'enfant fait deux pas puis se retourne :
- Et du pain, j'peux en avoir ?
Pataro avise dans la foule un canut à qui il va tirer le bas de culotte.
- Dis donc, Magulier, tu sais où il y a du pain ?
- Aux cuisines, pardi !
- Va aux cuisines avec la petite, tu lui donnes de quoi manger pour trois et aussi pour mes bêtes. Ratanne, t'iras leur donner, et les laisse pas foutre le camp.
Le canut se met à rire.
- Sacré Pataro, tu commandes comme un général. C'est toi qu'on aurait dû élire.
L'homme s'éloigne avec l'enfant au visage rongé, tandis que Pataro, longeant le mur, essaie de gagner la salle d'armes. Damarin le suit un moment avant d'annoncer :
- M'en vas retourner aux ruines du pont. J'y ai laissé mon meilleur fusil et mes cartouches.
- Tu vas revenir, hein ?
- Tu parles, j'tiens à être payé. Tu crois pas que j'vas te faire cadeau de ce que tu me dois !T'as promis : t'as promis.
- Tu peux y compter, Damarin. J'me dédis jamais, moi ! Et je paie toujours ce que je dois. C'est pour ça que j'suis si pauvre.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Mar 25 Juil - 19:54

39


PATARO a observé ce qui se passait dans la salle à travers les vitres crasseuses de la fenêtre où il a eu du mal à se hisser. Il n'a rien compris de ce qui se disait, mais la réunion n'a pas duré longtemps.
Quand les hommes sortent, la nuit est presque venue. Pataro s'approche de Vergeron :
- Alors, qu'est-ce que vous faites ?
Le vieux canut qui ne l'a pas vu se penche vers lui. Il sourit dans sa barbe et son oeil pétille.
- J'crois qu'on va se débarrasser du fou. Pour l'heure, faut commencer par le pont.

L'infirme aimerait en savoir davantage, mais le vieux file en appelant des noms. Tous ceux qui ont assisté à la réunion font comme lui. Et un grand mouvement se dessine dans la cour où des groupes commencent à se former. Maître Vuillardier est resté devant la porte et s'entretient avec les deux Portal, Rigoux,, le juge Combras et Nestor Beauvoisin. Pataro s'avance et touche la jambe de l'avocat qui se retourne et s'incline.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Faut m'excuser, m'sieur l'avocat, mais votre femme m'a promis... J'ai fait travailler du monde pour vous sortir de là, faut que je paie.
Maître Vuillardier semble un instant tombé de la lune, puis, se reprenant très vite, il s'accroupit pour se trouver à la hauteur du déglingué.
- Je n'oublie pas, mon ami. Vous serez tous payés largement. Seulement, tu sais d'où nous sortons puisque c'est toi qui nous en a tiré. Et tu penses bien que nous y étions sans un centime. Dès que nous aurons traversé, tu seras payé.
Le juge Combras qui s'est baissé se hâte de dire :
- T'ai-je jamais fait travailler pour rien, Pataro ?
- Que non, m'sieur le juge. Moi j'demande rien, c'est mes amis qui réclament.
- Eh bien, va vite leur expliquer la situation. Ca ne sera pas long, va !
Pataro s'éloigne et, cherchant son chemin entre les sections en formation, évitant assez adroitement tous ces pieds qui font gicler la boue; il gagne le porche.
Il lui faut peu de temps pour atteindre le bas-port. Le ciel au couchant est une longue plaie qui saigne jusqu'à la surface du fleuve dont le niveau a monté. La nuit sort de la terre détrempée. Elle a déjà envahi les berges et noyé tous les recoins. Pataro ne fait que descendre chez lui pour s'assurer que Ratanne a bien nourri ses bêtes et refermé les cages. Il vérifie tout à tâtons sans se donner la peine d'allumer une chandelle. Aux miaulements des chats et aux roucoulements déjà ensommeillés des pigeons, il comprend que tout son monde a le ventre plein. Il se hâte de remonter sa rampe que la pluie a rendue glissante. L'eau et la boue ont coulé jusque dans sa demeure.
Une fois sur le bas-port, il suit le sentier qui passe sous le haut mur de la prison et file droit vers l'antre de Damarin. La porte est close, mais un filet irrégulier de lumière en marque le contour ébréché et les fentes. Pataro pousse. Le battant résiste. Il tape et crie :
- Ouvre, bon Dieu ! Quand t'es rentré, y a plus de volelurs dehors.
Le pas approche et la porte s'ouvre.
- Qu'est-ce que tu veux ! Tu viens avec des sous ?
Pataro rapporte les propos de l'avocat.
- Reste à espérer qu'il se fera pas descendre.
- Y aura toujours sa femme. Et puis d'autres payeront, t'en fais pas.
Le bric-à-brac est éclairé par une grosse lanterne à réflecteur.
- Qu'est-ce que tu bricoles ? demande l'infirme.
- J'ai récupéré mon tromblon. Tout trempé qu'il est. Je le nettoie avant que la rouille le bouffe.
- Brandusse pas, mon vieux, y t'attendent pour attaquer le pont !
- Mon cul ! J'en ai assez fait.
- Je l'savais, t'as la trouille.
- Qu'est-ce que t'attends pour y aller, toi l'courageux ?
- Si je pouvais tenir une arme, je serais le premier.
Damarin part d'un rire qui grince autant que sa porte.
- En tout cas, déclare Pataro, j'veux au moins voir ça !
Et il se dirige vers la porte. Damarin passe sur une épaule la courroie de sa musette et, sur l'autre, la bretelle de son fusil. Il souffle sa lanterne et sort derrière l'infirme.
- Moi aussi, j'veux voir. Et dès qu'on pourra traverser, j'irai avec toi pour qu'on touche notre dû. Les révolutions, faut bien que ça rapporte à quelqu'un.
La nuit s'est encore épaissie. En face, les maisons ont éclairé quelques fenêtres. Très peu du côté de la colline du Labeur toujours silencieuse. Pataro et Damarin vont se placer sur des pierres pour éviter la boue. La vorgine trempée commence à s'ébrouer au vent qui souffle du sud.
Ils ne sont pas là depuis plus de cinq minutes lorsque, à la porte du pont la plus proche, se produit un mouvement de lanternes. Des éclats de voix leur parviennent sans qu'ils puissent rien comprendre. Puis un piétinement nombreux.
- Je crois bien que ça a marché, fait Damarin. On peut peut-être s'approcher.
- Attends un peu. De c'côté, c'était des hommes du même corps qu'à la prison. L'autre poterne, c'est pas pareil.
Des lueurs commencent à avancer sur les-d'âne du pont tandis que d'autres sortent de la poterne d'en face. Il y a quelques cris, une course rapide puis trois coups de feu. Trois grosses étincelles rouges au pied des tours qu'on devine à peine dans l'obsucrité.
- J'm'en doutais, dit Pataro.
Des détonations claquent qui montrent que les assaillants tirent aussi.
- Y s'débinent !
Il y a en effet un mouvement rapide du côté de la rive droite. Bientôt, des fenêtres s'éteignent, d'autres s'éclairent. On remue beaucoup dans les immeubles qui bordent le quai. La fusillade crépite de part et d'autre, mais les lueurs montrent que les assaillants continuent leur progression.
- J'vois ce qu'ils veulent faire, dit Pataro.
- T'es malin toi.
- Y veulent encercler l'hôtel de ville.
C'est bien du côté de la place et dans les rues qui y conduisent que la bataille semble se dérouler.
Quelque chose brûle. Des flammes montent, poussant un lourd nuage de fumée. Les lueures jouent sur son ventre travaillé de vent.
- Vont foutre le feu à la ville.
- Putain, pourvu qu'y fassent pas flamber la maison de l'avocat, on serait jamais payés ! Merde, avoir tant bossé pour rien, j'l'aurais sec !
Damarin est furieux. Pataro émet un ricanement :
- Si t'as peur pour eux, prends ton tromblon et va leur filer la pogne.
L'autre se contente de grogner.
En face, il semble que la fusillade s'apaise. Les flammes sont moins hautes mais la fumée très épaisse enveloppe à présent toute la colline du Labeur. Le vent qui la malmène finit par en rabattre une partie jusque sur le fleuve, en amont de la ville.
Sur la rive gauche, tous les miséreux et les éclopés ont fini par gagner le bas-port d'où ils assistent au spectacle.
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