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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 BERNARD CLAVEL

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Jeu 13 Juil - 21:58

La Révolte à deux sous

"A la mémoire de Joseph Palenicek en témoignage d'admiration pour l'homme et pour le musicien, en toute fraternité.
B. C."


"... Les têtes et les âmes s'inclinent devant les commandements de l Religion et de l'Argent. "

Jean Reverzy



PROLOGUE


"Au plein midi des journées brûlantes, la cité des Soies était un amoncellement de noir et de blanc.
Univers sans arbres, entassement de pierres : la colline du Labeur attirait tout de suite le regard. Sur son flanc le plus exposé au soleil s'empilaient les hautes demeures des tisseurs. Les stores de couleurs claires des larges fenêtres étaient baissés.
Monde aveugle.
Les angles de lumière et d'ombres des façades s'imbriquaient les uns dans les autre. Leurs reflets vibrants déchiraient les remous du fleuve.
Sous l'averse éblouissante, même les tuiles romaines recouvrant les toitures presque plates, déjà méridionales, se décoloraient. La clarté était telle qu'elle guérissait la lèpre des murs qui reparaîtrait avec le soir, lorsque les rayons frisants viendraient souligner chaque ride, chaque trace d'humidité, toutes les craquelures et les griffures du temps.
Partant du pied de cette colline, il fallait traverser le coeur doré de la ville, sa partie riche, pour découvrir les premiers arbres : platanes, chênes, mûriers, ormes et tilleuls énormes du parc fermé de grilles qui entourait le rocher où s'élevait la demeure princière.
A pareille heure, tout semblait mort, si l'on exceptait la rumeur des métiers à tisser qui ruisselait des hauteurs. Elle était à tel point continue et monotone qu'on l'oubliait assez vite. Elle s'étalait sur la cité comme une eau épaisse.
Quelques livreurs, des domestiques, des cochers et des gardes suisses somnolents étaient seuls à se déplacer le long des avenues parallèles au fleuve ou dans les rues étroites qui partaient de la rive droite pour ouvrir des tranchées d'ombre en direction de l'ouest.
Lorsqu'elles avaient traversé le centre dans la plus parfaite rectitude horizontale, ces voies se mettaient à serpenter pour s'élever lentement au flanc d'une pente regardant le levant, plus douce et mois construite que la colline du Labeur.
Les ruelles montaient ainsi vers le ciel et ce qui l'habite, en prêtant l'oreille au murmure des prières et aux envolées des cantiques qui débordaient jour et nuit les hautes murailles emprisonnant les cous ombragées des couvents.
Les sentes devenaient plus étroites à mesure qu'elles prenaient de la hauteur. Sans doute les chemins du ciel sont-ils de moins en moins encombrés d'étage en étage. Des placettes marquaient des haltes où des porches s'ouvraient, invitant à la fraîcheur embaumée des chapelles, tandis que demeuraient closes les grilles et les lourdes portes cloutées des monastères.
Ce coteau exclusivement voué à la contrition, aux dévotions et à la charité était, avec le parc princier, le seul lieu de la ville où il y eût des arbres. Mais ceux qui n'avaient pas accès aux demeures des religieux et des moines n'en pouvaient contempler que la cime débordant les hauts murs pour la plupart hérissés de tessons de bouteilles.
Depuis les placettes, on dominait à peu près toute la Principauté.
Vers le levant, la vue s'étendait bien au-delà des remparts inachevés, sur des espaces marécageux où, en dehors des périodes de grand sécheresse, miroitait l'acier des lônes. C'était la plaine des Brotteaux que prolongeaient des plantations de mûriers.
Vue de puis cette colline, la lame du fleuve qui séparait le centre du quartier de la prison n'était échancrée que par la masse hérissée du château.
Surprenante construction que cette demeure familiale des princes !
Du très ancien donjon central, jusqu'à la dernière salle d'apparat à peine terminée dont les hautes fenêtres surplombaient les eaux noueuses du fleuve, vingt générations au moins avaient voulu laisser leur empreinte. Vingt styles différents se confondaient en voulant se dominer l'un l'autre.
Les plus orgueilleux avaient fait surélever des tours, les plus belliqueux ériger d'épaisses murailles flanquées de bastions ; aux plus délicats on devait des appartements ornés, décorés, regorgeant de meubles précieux ; les plus modestes n'avaient ajouté qu'une échauguette ou une pauvre bretèche que tenaient dans leur ombre les parties massives aux créneaux garnis de canons à gueule noire.
Les historiens affirment que, bien avant Gontran Ier se dressait une forteresse romaine dont les pierres auraient servi à édifier la base du donjon. Ce qui permettait aux princes de se croire les descendants directs de César.
Le problème capital toujours posé aux architectes de la cour était la dimension du rocher qui, largement recouvert, n'autorisait plus aucune extension sans piliers de soutènement. Ces innombrables colonnes cylindriques ou à pans coupés donnaient à l'ensemble crénelé et surmonté de flèches l'aspect d'un monstrueux insecte déformé par on ne sait quelle arthrite, posant quelques pattes dans l'eau et hésitant à s'y engager davantage.
Deux siècles plus tôt, un architecte s'était permis de suggérer au prince d'abandonner cette bâtisse au seul souvenir de ses ancêtres. On ferait d'elle un musée. Le château des temps futurs se dresserait en haut de la colline du Labeur. Les habitations des tisserands seraient rasées. La population laborieuse irait s'installer hors les murs, laissant aux monarques la position dominante.
Sans prendre la peine de consulter ses ministres, le prince avait fait prendre cet olibrius dérangé au sommet du donjon. Les vents avaient balancé longtemps sa dépouille qui continuait d'habiter les mémoires. Son souvenir ne devait nullement décourager les jeunes gens attirés par l'art de bâtir. Il les avait simplement poussés à étudier de près la science du pilastre, de l'encorbellement, de la jambe de force et du pied-droit. Dans les manuels publiés après cet incident, tout un chapitre rappelait qu'il ne saurait être question de construire en faisant table rase des traditions. L'auteur ajoutait qu'à un prince régnant on ne saurait sans l'outrager proposer d'aller vivre en un lieu depuis des éternités souillé par la plèbe.
On peut chasser la vermine, rien jamais ne saurait effacer son souvenir.
Ainsi, du donjon en permanence couronné d'un vol de choucas, jusqu'à la semelle des piliers, pouvait se lire l'histoire des princes.
Aux pieds du château (et l'on doit ici prendre l'expression à la lettre) commençait la ville riche. Une grande avenue orientée nord-sud, la fendait en deux. Pavés de larges dalles de granit gris, elle partait de l'entrée principale du parc des Princes pour filer jusqu'à la Grand-Place, presque à la base de la colline du Labeur (que l'on nommait également colline des Douleurs).
Sur la rive gauche du fleuve, là où les remparts jamais terminés s'ouvraient sur les plaines de l'est, s'élevait la prison. Presque noire, carrée, hideuse, elle émergeait d'un empilement de masures croulantes dont les plus hautes semblaient ne tenir debout que soutenues par cette masse énorme à laquelle elles s'adossaient.
Quels que fussent le temps, l'heure du jour ou de la nuit, la prison restait sombre. Ecrasante comme une menace d'orage.
Telle était la cité des Soies avant les événements qui vont nous être contés."

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Ven 14 Juil - 0:23

Je vais découvrir, en même temps que vous, ce roman. ........ Very Happy

PREMIERE PARTIE


Pataro



PATARO s'engage sur le pont de pierre qui traverse le fleuve en douze enjambées. Douze arches en plein cintre et de belle maçonnerie lancées sur des piles dont le granit a été taillé pour faire front aux fureurs des eaux. En cet été torride, la moitié posent à sec leurs enrochements gris de limon poussiéreux et d'algues mortes sur de larges bases de galets. Les eaux maigres ont ramassé toute leur force dans un chenal à peine large de trois arches qui écume à l'extérieur de la courbe, pas loin de la rive gauche. Le fleuve pousse ses remous contre les pierres du quai, entre les troncs d'arbres oubliés par la dernière crue, au flanc des barges dont les équipages doivent chaque jour allonger l'amarrage.
Quand Pataro traverse, c'est encore l'heure fraîche. L'absence de vent laisse une brume rose et mauve s'effilocher le long des berges, accrochée ça et là aux buissons maigres qui s'étiolent. Le ciel farineux annonce déjà des heures accablantes.
A chaque extrémité du pont en dos d'âne se dresse une porte massive flanquée de lourdes tours jumelées. Là se tiennent les gardes et le personnel préposé au péage. Plus récentes que le pont, les tours sont moins sombres. Quelques vieux se souviennent encore de les avoir vu édifier.
- Nos pères avaient payé pour construire le pont, nous avons payé pour monter les tours, à présent il faut encore payer pour traverser le fleuve.
Ils grognent, mais ils allongent leur argent.
Pataro, lui, ne donne rien. Tirant derrière lui une caisse percée de trous et montée sur quatre petites roues de bois, il est sans doute le seul si l'on excepte le prince, la cour, les soldats, les membres du Parlement et le clergé, le seul à pouvoir passer sans acquitter la moindre taxe.

Mais sans doute les hommes sont-ils encore moins nombreux qui franchissent le fleuve sans pouvoir le regarder.
Dès qui'l a atteint la poterne, Pataro ne voit plus que les gros pavés ronds à tête de chat arracher des étincelles aux fers des chevaux qui le frôlent. Il va sans redouter ni ces énormes sabots ni les bandages de métal des roues de chars qui grincent et vibrent dans un vacarme d'enfer, d'autant plus terrible pour lui que ses oreilles se trouvent à hauteur de celles d'un gros chien. S'il se dévisse la tête sur le côté, il peut lorgner le haut de ce parapet lustré par le flanc des passants qui s'y appuient quand la bousculade les y contraint. Les remous qu'ici l'on nomme des meuilles et qui tordent ensemble les reflets des maisons, du ciel, des bateaux, des pêcheurs, des lavandières et des oiseaux blancs, Pataro n'arrive à les apercevoir que des rives du fleuve. Il est vrai qu'il n'a nul besoin de lire le temps du lendemain à la surface des eaux. Il est le premier de la ville à le connaître.
L'annonce se fait dans ses membres déformés et dans tout son corps squelettique.
Pataro ne ressemble vraiment à aucun animal connu. Sans âge ni forme, il est le chef-d'oeuvre de Schlaktasse, le plus grand modeleur d'enfants que la ville ai tenu en ses mains.
Alors qu'aujourd'hui on ne peut plus guère que couper un pied ou une main, crever les yeux ou décrocher la mâchoire, cet artiste d'autrefois savait admirablement tordre, nouer, déplacer, briser et souder les os et les articulations des nouveau-nés. Il parvenait à des résultats qui témoignaient d'une imagination sans bornes.
Démantibulé et recollé, Pataro se traîne sur les genoux, les coudes et une hanche. Il ne lui manque pas une phalange, pas un millimètre d'oreille, il n'est ni sourd ni aveugle, mais, pour progresser, il doit lever très haut ses bras et ses jambes en forme d'équerre et les lancer en avant sans jamais pouvoir ni les plier ni les déplier. Vu d'une certaine distance, il fait penser à un chevalet d' scieur poussé par la colère d'un vent sorcier. Partout où des os ont été brisés et soudés, se sont formées d'énormes protubérances pareilles à la loupe des grands ormeaux. Ce sont ces excroissances calleuses qui permettent à Pataro d'annoncer le temps sans jamais se tromper.

La première chose que sa mère lui ait enseignée, c'est à tirer parti de son existence menée au ras du sol. Quand on l'interroge, il tourne la tête sur le côté pour regarder en l'air et scruter son client. Sa réponse est fonction de ce qu'on lui donne. Sa réputation est telle qu'il peut se permettre d'annoncer le soleil à un pingre pour le plaisir de savoir que l'avare se fera rincer l'échine.
Pataro ne voit rien comme les gens qui se déplacent sur leurs pieds, se tiennent droit, peuvent s'asseoir sur un siège et s'accouder à une table. Il n'a jamais regretté de ne point couler ses journées devant un fourneau de cuisine, un métier à tisser, un four de boulanger ou un quelconque établi. Il a son travail. Il a sa vie. Il ne changerait pas sa place contre celle du prince. Lorsqu'un étranger s'avise de le prendre en pitié, Pataro se met à grincer de sa voix qui semble toujours briser des écuelles :
- Venez traverser la rue et nous verrons pour qui s'arrêtent les voitures !
Avec son rire énorme dont on se demande comment il peut prendre telle ampleur dans un corps si filiforme, il lui arrive de crier à l'adresse d'un riche passant :
- Aurais-tu perdu trois sous pour te trimballer avec une pareille face de carême ?
Pataro progresse à la vitesse d'un solide marcheur.
Le pont est en dos d'âne mais ni la monté ni la descente n'ont d'influence sur son allure. Au péage, un garde-suisse nouvellement recruté a le culot de lui demander ce qu'il traîne dans sa caisse.
- Des bêtes moins bêtes que toi !
Les autres gardes s'esclaffent.


Une fois sur la rive droite, Pataro traverse le quai. Un cocher qui voudrait passer avant lui fait claquer son fouet au ras de son crâne chauve plus luisant que les pavés. D'une voix qui semble rouler de la futaille vide au fond d'une caverne, Pataro gueule :
- Si en enfer expédie Pataro, le suivra bientôt !
L'homme qui a une splendide trogne de poivrot lui adresse un sourire et un salut amical.
Toute la principauté connaît Pataro. Personne ne le regarde avec étonnement, mais certains éprouvent une sorte de crainte, ce sentiment trouble qu'inspirent les créatures hors du commun.
Bien des gens se détournent de leur chemin pour éviter une rencontre. Il arrive que des femmes à la veille d'accoucher s'enfuient très vite, aiguillonnées par son rire qu'il sait faire grincer comme grincent dans les dévers les roulettes de sa caisse.
Hiver comme été, pluie, neige, gel ou canicule, il va le crâne, les mai,s et les pieds nus, vêtu de son éternelle camisole en toile de sac, sans jambes ni manches pour éviter l'usure au frottement du sol. A peu près où devrait se trouver la taille, le tissu lustré de crasse est serré par une large lanière de cuir usé à laquelle est attachée la corde qui lui permet de tirer sa caisse.

Cette remorque trépide sur les pavés inégaux et s'incline lorsqu'une roue suit la rigole centrale. Elle est toute pleine de grognements, de chocs sourds et de petits cris aigus.
Pataro atteint assez vite l'entrelacs de rues étroites du quartier des marchands. Il connaît le moindre mouvement du sol, les rigoles, les flaques puantes, les tas d'immondices à éviter, les creux et les bosses où sa caisse risque de sauter trop haut, imprimant à la corde une tension brutale qui lui scie la taille. Il sait qui le salue à la voix et répond sans lever la tête en appelant chacun par son nom.
Au deux tiers de la rue des Gindres se trouve une boulangerie. Avant de l'atteindre, Pataro siffle d'une manière très particulière. Il est à peine devant l'étal qu'un mitron sort avec un sac de toile grise qu'il accroche à un clou à l'avant de la caisse.
- Merci pour mes enfants !
La même scène se déroule devant une boucherie mais avec un sac brun.

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Ven 14 Juil - 19:48

Arrivé place de l'Hôtel-de-Ville, Pataro s'engage sur le sol de larges dalles polies et tire droit vers le centre où se dresse la fontaine. Rien ne ruisselle plus, seul un suintement que l'on devine à peine humidifie les cascades de mousses accrochées au tufeau.
L'infirme s'arrête à l'ouest de la fontaine pour se trouver dans l'ombre quand le soleil débordera les toits. Il dénoue sa corde, va décrocher les deux sacs puis ouvre une porte ménagée à l'avant de sa caisse. Aussitôt, des oiseaux s'envolent tandis que bondissent deux chats et cinq rats énormes. Les rats passent entre les pattes des félins. Le couple de pigeons et les sept moineaux se sont perchés au sommet de la fontaine pour boire entre les bris de mousse. Leur arrivée ne semble pas avoir dérangé d'autres moineaux, des pigeons et quelques corbeaux déjà installés.
A peine les bêtes dehors que, de la caisse, sort plus lentement une jambe maigre, puis une autre. Un corps d'enfants se déplie et s'étire : Ratanne.
Elle n'avait que quelques jours quand des rats lui ont dévoré le visage. L'oreille droite à disparu, une partie du nez, la pommette gauche où l'os est à nu. Quand Pataro l'a vue, il a déclaré :
- Son pain est assuré. C'est de la ratanne ou je m'y connais pas.
Dès que Ratanne est assise par terre, le dos contre la margelle de la fontaine, Pataro siffle. Aussitôt, pigeons, moineaux, chats et rats se rassemblent. Les volatiles se posent sur les épaules et la tête de leur maître et de l'enfant, les chats se blottissent sur les jambes croisées de la petite tandis que les rats s'accrochent à sa camisole, grimpent et disputent aux oiseaux l'étroit espace de ses épaules.
- Tranquille ! dit une voix douce qui contraste avec le visage repoussant.
Pataro a ouvert le sac que lui a remis le boucher. Il en sort des déchets de viande et des os qu'il éparpille sur les dalles. Chats et rats se précipitent pour manger en se chamaillant. Deux moineaux y viennent aussi tandis que leur maître sort de l'autre sac des croûtons de pain très secs. Cognant de sa main déformée qui semble aussi dure qu'un maillet de tonnelier, il écrase le pain. Moineaux et pigeons arrivent et se mettent à picorer. D'autres volatiles quittent le sommet de la fontaine et les toits du voisinage pour venir manger. L'estropié les chasse en gesticulant :
- Foutez le camp, tas de feignants ! Mendiants ! Vermines !
Quelques passants s'arrêtent. Une femme donne de la viande aux bêtes, d'autres laissent tomber une pièce de bronze dans l'écuelle de fer que Ratanne a posée devant elle. Chaque fois, Pataro et l'enfant lancent avec un ensemble parfait :
- Merci bonnes gens !

Lui sur le ton le plus grave de sa voix qui peut trouver tant de variantes, elle, avec la limpidité d'une source.
Lorsqu'il a replié ses sacs, Pataro les range soigneusement dans la caisse qu'il referme, puis il se place à la droite de l'enfant. La vieille chatte grise qui a terminé son repas vient sur lui. Dès qu'il n'y a plus de miettes, les moineaux et les pigeons se perchent sur son crâne, ses épaules et ses membres comme sur une vieille souche aux tronçons de branches et de racines usés par les eaux.
Les premiers passants sont des habitués qui ne s'attardent pas à un spectacle connu. Puis viennent ceux des autres quartiers et des campagnes d'alentour. Et aussi des étrangers. Les voyageurs dont c'est le premier séjour dans la Principauté ont entendu parler de Pataro par des amis ou par le personnel des auberges, les serveuses de cabarets, cochers de fiacre ou postillons de diligence. Tous savent que l'infirme connaît l'histoire de la ville mieux que personne.
En tout cas, il la raconte avec davantage de verve que le plus érudit des professeurs. Ses récits s'allongent ou se raccourcissent, s'enjolivent de fioritures ou s'appauvrissent selon son public.
Son angle de vue doit être fort révélateur, car quelques instants lui suffisent pour découvrir si l'homme est un savant, un docteur, un noble, un riche marchand, un juif ou un chrétien, un généreux ou un rapiat. S'il conserve le moindre doute, deux ou trois questions adroites le renseignent.
Ceux qui observent son manège depuis des années sont arrivés à la conviction qu'à scruter les êtres de bas en haut et à les renifler à hauteur de genoux, le charmeur de rats a fini par développer un sens pareil à celui des chiens que leur instinct ne trompe jamais.
Pour raconter, Pataro change de position. Son dos se colle contre les dalles de la margelle, sa cuisse et son avant-bras droits se plaquent au sol. Ainsi calé sur la double équerre de son genou et de son coude, il lui est moins pénible de lever son visage maigre vers ses auditeurs. Même les gens que la vue de son corps et de ses membres effraie demeurent là, prisonniers de son regard limpide et de cette voix qui peut aller longtemps comme huilée de miel pour s'enfler soudain, bondir et sombrer dans des profondeurs habitées d'échos sinistres. Ses auditeurs ne parviennent généralement à se libérer de son emprise que pour un bref coup d'oeil au visage rongé de Ratanne qui, figée à côté de lui, boit ses paroles comme si elle les entendait pour la première fois.
Pataro évoque les temps de la Préhistoire, les nautes (personnel navigant sur les fleuves et rivières de Gaulle) qui ont fondé la ville, les Romains qui l'ont métamorphosée. Il parle des princes régnant là depuis des siècles. Il sent parfaitement si ceux qui l'écoutent sont favorables aux princes et, là encore, son récit peut varier.
Son morceau de bravoure, c'est la construction, voici trois cents ans, de la fontaine. L'énorme masse de pierre recouverte de mousse lui permet d'être à l'ombre ou au soleil, à l'abri des vents selon la saison. Il suffit qu'il se déplace à mesure que défile le temps. Ainsi peut-il annoncer l'heure. Si, par exemple, au lever du jour il fait face au théâtre, à midi il regarde l'hôtel de ville, quatre heures plus tard il se tiendra face à l'immense avenue fermée en son extrémité par le palais des princes ; puis, le soir venu, il pense à Dieu en contemplant le déclin du soleil derrière la majestueuse basilique couronnant la colline des Prières.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Ven 14 Juil - 21:19

Ce matin d'août, Pataro n'est pas sur la place depuis plus d'une heure que la chaleur est déjà suffocante. On en voit les ondes monter des pierres et troubler la vision. Les façades semblent se déformer.
- De l'eau !
Ratanne se lève, prend une sorte de large plat creux en terre épaisse vernissée de brun et va puiser par-dessus la margelle. Elle revient poser le récipient devant Pataro qui crie :
- Au bain !
Déjà les chats sont en train de boire quand les rats et les moineaux arrivent. Les premiers escaladent les bords, les autres piquent en plein vol, le battement de leurs ailes éclabousse. Ils se hérissent et soulèvent leur duvet à coups de bec. Plus lents, les pigeons viennent se pencher sur le bord. Ceux-là se contentent de se désaltérer.
- Allez, c'est fini !
Les animaux s'éloignent sauf le plus gros des rats qui continue de barboter.
- Alors, tu as compris ?
Comme le rat ne semble pas décidé à sortir, la voix du dresseur se fait plus dure :
- Tu veux pas obéir ? En prison !
Le rat ventru s'en va lentement et grimpe dans la caisse dont la porte est restée ouverte. Tout le monde s'esclaffe et les pièces tombent dans l'écuelle.
Il en va chaque jour de la même manière.
Un étranger s'est approché de la caisse à roulettes et l'examine avec un grand intérêt.
- C'est moi qui l'ai fabriquée, dit Pataro.
- Très bien, fait l'homme, je suis maître charpentier, je m'y connais.
Puis, montrant en haut une petite porte latérale restée close, il s'informe :
- Et là, que mets-tu ?
- Cache secrète. C'est pour les lettres de mes amoureuses.
Les gens échangent des regards apitoyés et laissent tomber d'autres pièces de bronze dans la sébile où le charpentier pose un écu d'argent.


La matinée coule. A midi, lorsque les rues se vident et que la place devient un désert grillé de soleil, Pataro et Ratanne poussent la caisse à l'ombre de la fontaine. De la petite case du haut, l'enfant sort un sac de toile d'où elle tire du pain et un poisson cuit qu'ils se partagent. Ils mangent sans échanger un mot.
Ils ontpresque terminé quand s'en vient une vieille femme toute ronde, qui trottine en se déhanchant curieusement sur des jambes courtes aux chevilles enflées. Elle tend à Pataro une enveloppe cachetée de rouge et de deux pièces d'argent.
- Crois-tu qu'il souffre de la chaleur, là-bas ?
- T'inquiète pas pour lui. Il a sûrement moins chaud que nous.
La vieille s'éloigne lentement dans la clarté aveuglante et disparaît bientôt à l'entrée de la rue Noire.
Une moiteur immobile, assoiffante comme de la poussière de carrière, écrase la ville.
Depuis que la rumeur des rues s'est apaisée, on entend un grondement sourd qui déferle des pentes de la colline du Labeur. Derrière le théâtre, les maisons aux façades roses et ocre, aux larges baies closes de rideaux blancs semblent tellement serrées, coincées, qu'elles donnent à ce quartier de la ville un aspect d'éboulement. On sent qu'elles se sont amoncelées de la sorte pour chercher la lumière et qu'en ce jour torride elles exhalent leur plainte comme un regret d'être là.
Muraille sans ombre, cet assemblage trop dense ferme toute la face nord de la place. De chaque côté du théâtre et entre les demeures bourgeoises qui l'encadrent, s'ouvrent des ruelles étroites. Il semble que par ces meurtrières, seuls puissent se faufiler quelques insectes soucieux de pénétrer sous la colline même, là où dorment des caves humides et fraîches. De temps en temps, il en sort un portefaix, l'échine courbée sous une énorme balle de soieries. Par ces journées sans menace de pluie, les tissus ne sont pas enveloppés et le soleil fait éclater les couleurs vives et les fils d'or. Les portefaix ont tous la même démarche à la fois souple et pénible, le même dos voûté, les mêmes mains énormes et crochues, habituées à retenir la charge et dont les doigts semblent ne plus pouvoir s'allonger. Tous vêtus d'une blouse grise très courte et coiffés d'une sorte de petite toque de même étoffe.
L'un d'eux s'avance en direction du repose-charge en fer forgé qui se trouve à quelques pas de la fontaine. De petite taille, il doit donner un coup de reins et tendre ses jambes pour basculer son fardeau sur la grille placée à hauteur d'épaules d'un homme assez grand. Il enlève sa coiffure et s'éponge le front avec sa large patte velue qu'il secoue pour l'égoutter.
S'approchant de Pataro, il lance un rapide regard circulaire un peu inquiet, et sort de sa poche une feuille de papier pliée en quatre.
- C'est pour Gonon, l'imprimeur. Tu lui portes ça sans te faire voir.
- Pas sorcier, les traboules. Le vieux Gonon est tout près du quai, je pars par l'autre côté, comme si j'voulais monter chez les soeurs.
- Comme tu veux, mais méfie-toi.
L'homme laisse tomber une pièce d'argent dans la sébile, se baisse pour caresser un chat, en profite pour glisser le papier contre la poitrine osseuse de l'infirme. S'étant redressé, il va reprendre sa charge et s'éloigne vers le quartier du fleuve où sont établis les marchands.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Ven 14 Juil - 23:20

2

La place n'a pas encore retrouvé sa pleine activité. De rares passants la traversent, d'autres rasent les bâtiments pour profiter de l'ombre. Il y a un peu plus de monde sous les arcades du théâtre où sont installées quelques échoppes.
Devant l'hôtel de ville, les fiacres stationnent. Les chevaux somnolent sans cesser de balancer la queue et de remuer leurs colliers à clochettes et à grelots pour tenter de chasser les mouches. Les cochers assis par terre, le dos au mur pour profiter de la fraîcheur des pierres, ont à peine la force de tenir quelques propos fatigués. Certains se sont allongés et dorment, le bras passé sur la manche de leur fouet qu'ils semblent étreindre avec tendresse.
Pataro attend quelques minutes après le départ du portefaix puis, sortant le papier, il se tourne vers la margelle pour le déplier dans l'ombre de son corps recroquevillé. Son oeil s'illumine  à la lecture.
- Tu restes là avec les bêtes, Ratanne. Je vais revenir. Si on te demande où j'suis, tu dis que j'ai dû retourner chez nous. J'en ai pas pour longtemps.
La petite hoche la tête. Pataro s'éloigne. La grosse chatte le suit. Puis deux moineaux. En vain Ratanne les appelle. Leur maître doit s'arrêter pour crier :
- Au travail ! Je reviens !
Pour ne pas avoir l'air d'obtempérer aussi vite que les oiseaux, Grisette s'assied sur place et se lèche la patte en observant du coin de l'oeil le départ de son maître. C'est seulement lorsqu'il disparaît dans l'ombre de la rue des Carmes qu'elle décide de rejoindre lentement Ratanne qui se met à la caresser.

Hé, les cop's.................. j'ai un coup de barre. Vais dodo.
Vous bisoute. ...........
Sleep
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MessageSujet: : BERNARD CLAVEL   Sam 15 Juil - 15:07

Pataro ne va guère plus vite que lorsqu'il a sa caisse à traîner. Lançant alternativement les équerres de ses bras et celles de ses jambes, il progresse comme une roue à quatre rayons qui aurait perdu son cercle. Personne ne cherche à lui donner une pièce. Quand il marche sans ses bêtes, Pataro n'a pas de sébile. Il suit l'étroite rue des Carmes où s'ouvrent des boutiques de drapiers dans le fond desquelles on devine parfois un lumignon. Les immeubles très hauts dont les balcons avancent les uns vers les autres entretiennent ici une pénombre constante. Des relents de cave ruissellent des porches et des soupiraux.
Pataro sait où il se trouve sans que son regard ait à quitter les pavés. La cave du laitier n'a pas la même haleine que celle de l'épicier ou l'atelier du tapissier.
Pataro va à peu près à mi-distance entre la place de l'Hôtel-de-Ville et le pied de la colline des Prières. Là, il tourne à gauche et entre dans un étroit couloir au sol en V. Dans la rigole du milieu, coule une eau puante qui charrie des ordures. Pataro en remonte le cours jusqu'à un renflement où le jour arrive à peine, venant de très haut comme au fond d'une crevasse. Il gravit trois marches de granit luisant et froid puis, sur un étroit palier, prend à droite un autre passage, guère plus large, qui conduit à la rue des Changeurs.
Les échoppes de changeurs et les banques ouvrent leurs volets.
Collé contre un mur, Pataro reste un moment à épier alentour avant de pénétrer dans une traboule qui débouche sur une large cour intérieure moins crasseuse que les autres. Personne. De sa main dure comme bois, l'infirme va cogner à une porte cloutée qui s'ouvre presque aussitôt. Le regard d'une vieille femme maigre au visage chiffonné tombe sur lui.
- Ah, c'est toi ! Que veux-tu ?
- Voir M. le juge.
- Monsieur n'est pas là !
- J'ai un message important.
La femme hésite quelques instants puis fait entrer l'infirme dans une cuisine toute plaine de la chaleur d'un feu et des odeurs mêlées de fricthi et de vaisselle.
- Attends là, je vais voir.

Elle s'éloigne. Dès qu'elle a disparu dans le couloir, Pataro s'accroche d'une main au rebord de la table, et, poussant sur ses jambes, parvient à hisser ses yeux au niveau du plateau. Des prunes sont là que la vieille devait être en train de dénoyauter. Un chaudron de cuivre se trouve un peu plus loin. Dans un deuxième effort, l'infirme réussit à se tordre. Sa pince gauche va accrocher des fruits qu'il tire et fait tomber très adroitement dans la large poche ventrale de son vêtement.
Des pas sonnent dans le couloir dallé. Un homme dans la cinquantaine paraît, large et épais, front dégagé devant une chevelure poivre et sel ondulée, vêtement d'intérieur en soie bleu nuit damassée à large ceinture brodée.
- Alors ?
Pataro tire le papier que sa patte lève à hauteur du ventre de l'homme. Une main potelée et très propre s'en saisit.
- Faut me le rendre, monsieur le juge !
Le juge Combras chausse son lorgnon qui pend à une chaîne d'or et lit très vite. Son front se fronce, puis son visage se détend.
- A qui dois-tu le porter ?
- Cognon , l'imprimeur.
- Très bien, très bien. Tu le portes à présent ?
- Oui, monsieur le juge.
- Qu'on ne te repère pas quand tu sortiras d'ici.
- Ca ne risque rien.
Le visage large aux pommettes couperosées exprime une grande félicité. Le juge est comme s'il venait de jouer un bon tour à un ami. Sa main plonge dans la poche de sa veste et en tire quatre pièces d'argent qu'il montre sur sa paume ouverte.
- Est-ce que ça va ?
Pataro fait oui de la tête.
- Tu en auras une en or quand je saurai qui vient chercher les affiches.
- Et si c'est moi qui les livre ?
L'oeil du gros homme pétille soudain.
- Sais-tu à qui ?
- Pas encore.
Déjà Pataro ébauche un mouvement vers la porte que le juge s'empresse d'ouvrir et de refermer derrière lui.
De traboules en cours intérieures, de couloirs en ruelles, alors qu'il a quitté la place de l'Hôtel-de-Ville par sa face ouest, Pataro atteint bientôt la rue des Lieurs-de-Livres qu pue la colle d'os. Il la suit jusqu'à un étroit passage voûté où il s'enfile après avoir scruté tout autour.
Le passage bas et sombre fait un coude et aboutit à une cour pas plus large qu'un tablier de sapeur. Au fond est ouverte une double porte encadrée de deux fenêtres basses. Trois quinquets éclairent un long marbre. Deux hommes travaillent, penchés sur des galées où ils alignent des lettres de bois. Celui qui tourne le dos à l'entrée pivote sur son tabouret.
- Tiens, Pataro !
Petit maigre dans la soixantaine, visage encadré d'une barbiche taillée court, l'oeil vif. Il se laisse glisser de son haut siège. Sans attendre, Pataro lui tend le papier plié. L'homme s'approche de la cour pour lire à la lumière du jour.
- Ah, ce n'est pas bon signe.
- Ca risque de barder, approuve l'infirme.
- Qui viendra les chercher ?
- C'est moi qui les porterai.
- Chez qui ?
- Je le saurai ce soir.
- Tu es certain que personne ne t'a suivi ?
Le crâne luisant va de gauche à droite trois fois.
Gonon va chercher une pièce d'argent dans le tiroir d'une petite console toute noire. Mais l'infirme proteste :
- ils m'ont payé.
- Ca ne fait rien, c'est un petit cadeau de l'imprimeur.
Le ton baisse et la voix se fait plus sourde :
- Tu sais ce que nous risquons tous, si on était pris !
Sa main se porte à son cou tandis que l'estropié réplique :
- Pas moi... pas moi, maître Gonon, le bourreau ne saurait pas par quel bout me pendre.
Et Pataro s'en va en égrenant derrière lui quelques anneaux d'un rire grinçant qui donne froid dans le dos.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Sam 15 Juil - 16:54

3


PATARO regagne son lieu de travail par la Grande Avenue. Il s'arrête un moment à l'ombre d'une porte cochère pour contempler le château et la verdure reposante du parc. Les suisses qui s'y trouvent en faction depuis des siècles sous leurs casques de fer et leurs pèlerines écarlates sont mieux que ceux dont on voit étinceler les hallebardes en plein ciel, derrière les créneaux du donjon.
Après quelques minutes de repos, l'estropié reprend sa marche. Les rues se sont animées. Chacune déverse dans l'avenue son petit flot de vie. Le soleil a tourné, il descend en direction de la basilique. Déjà l'ombre habille de violet la colline des Prières. Une poussière d'or mont des bas quartiers. La lumière aborde de flanc la colline du Labeur. Des ombres épaisses comme de l'encre grasse se creusent entre les façades.

Dès que Pataro aborde à la place, les moineaux et les pigeons quittent Ratanne pour venir se poser sur lui. Quand il atteint la fontaine, il a l'air d'un étrange perchoir à oiseaux. Des rats grimpent après son vêtement, les chats se frottent contre lui en miaulant. Les badauds ont vite fait de former un cercle d'où les pièces tombent.
- Alors petite ?
- Quatre lettres dans la caisse. Et ça pour toi.
Elle lui glisse un billet qu'il lit puis met en boule avant de le porter à sa bouche. Il le mâche et l'avale.
Ayant fait entrer les bêtes dans la caisse, ils reprennent la direction du pont.
- Ce soir, c'est le grand Sauvit qui est au péage. Tu peux passer.
Avant de s'engager sur le pont, Pataro lance un regard en direction du fleuve. L'eau qui bouillonne mêle les reflets du ciel à ceux plus lumineux des masures et de la prison.
A la poterne, le chef de poste s'approche. Fort gaillard à longues moustaches. Il salue Pataro et tend la main à la petite qui fait comme si elle lui donnait une pièce.
- Merci petite, dit le garde d'une grosse voix sonnante.
La circulation n'est pas très intense et ils vont jusqu'à la rive sans avoir à s'arrêter. Là, ils se séparent.
Ratanne s'engage dans une ruelle alors que Pataro et sa caisse s'enfoncent dans une autre.

Ici, plus de riches demeures de marchands ni de hautes maisons de tisserands. Grimpant à l'assaut de la prison, ce sont des bicoques de bois, de pierres rondes, de treillis en paille. Tout ce que le fleuve en décrue dépose de solide sur la rive gauche sert soit à bâtir, soit à faire du feu.
Le sol inégal de l'étroite venelle où l'infirme s'est engagé est jonché de détritus. Des enfants nus se traînent le long des murs ou pataugent dans les rigoles.
La lueur d'un feu où bout une marmite éclaire un corps d'homme couvert de mouches et de boutons, allongé à même le seuil de terre d'une porte basse. Une voix rocailleuse lance :
- Salut, Pataro !
- Salut, Pustule !
- J'ai faim.
- Mange ta main !
Le déformé s'en va sans écouter l'autre qui l'insulte calmement.

La fumée stagne, mêlée à d'aigres relents. Des femmes et des hommes vont et viennent. Tous saluent d'un mot Pataro qui répond de même. Des chiens faméliques couverts de gale flairent la caisse.
Pataro oblique à droite par une sente qui pique vers la rive entre deux espèces de talus crêtés de ronciers poussés sur des ruines de baraques plus anciennes. Tout au bout, un carré de fleuve ramasse les clartés du couchant qu'il mêle aux ombres de la colline et aux scintillements du quartier des marchands.
En bas, Pataro s'arrête. Laissant sa caisse, il s'enfonce entre deux touffes de hautes herbes et arrive bientôt devant une sorte de cahute faite de branches, de bouts de poutres et de terre glaise. Il pousse la porte. Au centre de la pièce se consument quelques débris. Une femme sans âge, voûtée, poitrine creuse et jambes repliées sous sa robe ample souffle sur les braises. Elle se redresse en grognant.
- Ce temps écrase même le feu.
- As-tu du courrier ?
- Juste pour le huit.
- Donne.
La femme se lève en grimaçant. Guère plus haute que l'infirme. Elle va remuer des objets de métal dans un recoin obscur et revient avec un petit rouleau de papier portant un cachet de cire sur son ruban.
- T'as un écu ? demande Pataro en prenant le rouleau.
- Paraît qu'y ta payé pour deux la dernière fois.
- Y t'a rien donné ?
- Rien !
- Menteuse !
- Voleur ! Tu vas pas l'emporter au paradis, ton magot !
- En enfer ! T'inquiète pas : je te paierai à boire le jou où j'arriverai. Parce que tu y seras rendue bien avant moi. T'auras le temps de faire du boniment au diable pour qu'il me réserve une place à l'ombre.
- Saloperie vivante. Exploiteur. Sale maquereau !
Pataro sort en maugréant :
- Si je travaille pour les riches sans me faire payer, j'suis foutu.
Il fait presque nuit. Sa caisse grince entre les pierre. Au bas de la venelle, Pataro tourne à gauche et suit un sentier sinueux qui marque la limite entre le bas-port et les ruines. Il tire sa caisse dans un renfoncement, se dételle et entre dans un trou obscur d'où montent des miaulements.
- Oui, mon Fluet, tu vas manger. Oui, mon petit. Viens vite.
A tâtons, il ouvre une cage d'où saute un chat.
- Viens, mon petit.
Il regagne le sentier du bas-port.
La nuit est éclairée par les dernières clartés que garde le fleuve et par un croissant de lune qui se lève. Le chat jaune trottine autour de l'homme, la queue dressée, l'oeil en éveil.
Ils longent à présent des masures qui semblent vouloir escalader les murailles de la prison dont l'ombre noie tout le quartier. C'est seulement du côté du fleuve que cette forteresse demeure nue. Seuls de lourds contreforts où s'accrochent des touffes d'herbe et de mousse la consolident sans monter jusqu'à la ligne d'étroites fenêtres quadrillées de barreaux qui s'ouvrent à quelques pouces au-dessus d'une corniche pas plus large que la main.
Pataro progresse sans faire plus de bruit que son chat. Arrivé à l'angle de la prison, il s'en écarte pour se dissimuler sous un buisson de saules nains. Il attend quelques instants en épiant la nuit, puis lance un ululement bref. Presque aussitôt, à chaque fenêtre, s'agite une main ou un mouchoir. Pataro place au cou de Fluet un collier de cuir muni d'une boucle de son invention qui permet de passer une pointe à travers les lettres. Le métal se referme par la pointe. Quand il a fixé la première enveloppe, Pataro, beaucoup plus bas, ulule trois fois. Une main s'agite à la troisième ouverture.
- Va, mon Fluet. Va vite, tu vas manger.
Le chat file vers les bâtisses collées à la prison et disparaît dans l'obscurité. Il reparaît bientôt sur le toit le plus bas. Il grimpe, bondit par-dessus la ruelle d'ombre et continue son ascension de toiture en toiture jusqu'à atteindre la corniche qu'il suit. A l'angle, il marque un bref arrêt comme s'il redoutait de se montrer sur la façade éclairée. Pataro le suit des yeux. Fluet avance la tête, hésite encore et file vers la main qui s'agite. La main se retire, le chat disparaît. Quelques minutes passent.
On entend assez nettement la rumeur de la colline où les métiers continuent de battre et le bruit du pont où piétons, cavaliers et charrois circulent encore.
Le chat reparaît, suit la corniche et, pour le retour, prend au plus court par le contrefort qu'il déboule comme une pierre.
Il fait ainsi autant de voyages qu'il y a de plis à porter ou à prendre. Chaque prisonnier prélève sur son repas de quoi payer celui que l'on appelle le messager jaune. Tout se passe sans que les gardes suisses qui font les cent pas tout en haut, derrière les créneaux, puissent deviner quoi que ce soit.
Le travail terminé, Pataro reprend le sentier. Le chat qui file devant s'arrête soudain et revient vers lui. S'immobilisant, l'infirme tend l'oreille. Un pas très lourd descend une ruelle. Pataro s'installe le dos à une roche, attire Fluet contre lui et se met à contempler le fleuve. L'homme s'approche :
- Bonsoir, chef !
Le marcheur s'arrête.
- C'est toi, Pataro ?
- Pour te servir, chef.
- Que fais-tu là ?
- Et toi, chef ?
- Moi, je cherche le frais. Je crois bien que la journée a été la plus chaude de l'été.
- L'été est pas fini.
- Toi aussi, Pataro, tu cherches la fraîcheur ?
- Non. Moi, je cherche la purification.
Le gardien de prison s'assied sur une roche en disant :
- Qu'est-ce que tu me chantes là ?
- Tu comprendrais si tu passais tes journées dans le centre de la ville. Tu es dans la prison. Loin de la crasse. Loin du vice. De la puanteur, de la corruption... Loin de l'avarice.
- Tu ne vas pas te plaindre de l'avarice des gens, tu vis de ce qu'ils te donnent.
- Tu n'es pas d'ici, toi. Tu les connais pas. Ce sont surtout les pauvres qui donnent. Mais les grands bourgeois, c'est pas de la radinerie, c'est de la rapiasserie. Ca m'écoeure... Tu peux me croire, chef : le pire ne se trouve pas derrière les portes des cellules !
- Toi, tu as toujours de ces trouvailles ! Venir chercher la purification près de la prison, ça ferait rire bien du monde.
- Tout le monde rira moins quand les pauvres se révolteront.
- C'est pas pour demain.
- Qui sait ?
Un silence passe. Puis Pataro ajoute :
- Regarde le fleuve, il lave même la nuit.
L'ombre et l'or se mêlent. Les reflets vibrent.
Toute la ville a ouvert ses fenêtres éclairées. Au-dessus du quartier des marchands, la colline des Prières enfonce dans la clarté du ciel les aiguilles de ses clochers. Moins nombreuses que celles de la cité, les lampes des couvents tremblotent. Sur la droite, celles de la colline du Labeur veillent encore et la rumeur des métiers, très assourdie, arrive par vagues avec la fraîcheur qui monte des eaux.
A l'opposé, c'est la masse du château dont les fenêtres aussi sont illuminées.
Au bout d'un moment, le gros suisse soupire avec son accent épais :
- Tu as peur-être raison, Pataro... Peut-être.
Puis il se lève et s'éloigne pesamment en traînant ses bottes sur les pavés à tête de chat du bas-port.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Sam 15 Juil - 18:16

4


De retour chez lui, Pataro allume une petite lampe à huile dont la flamme fait vaciller son ombre sur les murs de grosse pierre. Il habite l'ancienne cave d'une maison écroulée depuis plus d'un siècle, qui devait être celle d'un notable au temps où la partie riche de la ville s'étendait jusque sur cette rive du fleuve. De cette époque, ne reste debout qu'un ancien château fort devenu prison, et c'est souvent avec les matériaux tirés des demeures abandonnées que les pauvres se sont bâti leurs taudis.
Pataro n'a pas eu à construire. Il a seulement déblayé au niveau du bas-port, dégagé une voûte basse et étroite puis un escalier qu'il a transformé en une rampe par laquelle il peut, sans trop de peine, descendre et monter sa caisse à roulettes. Il a même traîné dans son antre - ou fait traîner par d'autres - de belles pierres sculptées qui proviennent d'une ancienne église. Son lit est une porte d'armoire de sacristie en noyer avec de lourdes ferrures, il s'y recroqueville sur de la paille et se couvre de vieux vêtements dont une chasuble à fils d'or. Ses oiseaux et ses rats passent la nuit dans leur caisse. Seuls sont en liberté les chats qui viennent coucher avec lui quand ils ne sortent pas pour vagabonder.
Pataro n'est pas chez lui depuis cinq minutes que Ratanne arrive portant un bidon fumant. Derrière elle, vient un garçon d'une quinzaine d'années, trapu, noir de regard et de tignasse. Il serre contre sa poitrine la moitié d'une miche sur laquelle est posé un morceau. C'est Paluche, le frère aîné de Ratanne. A lui, on a seulement coupé la main gauche.
- Alors ? demande Pataro.
Le garçon sort de sa poche une vessie de porc où tintent des pièces. Pataro la prend, la regarde et la soupèse.
- C'est maigre. Quel quartier tu as fait ?
- Les tisserands vers le haut.
- Je t'avais dit : du côté du fleuve.
L'adolescent hausse les épaules :
- J'sais pas ce qu'ils ont dans la peau, y sont pas comme d'habitude.
- Ce qui'ls ont dans la peau, c'est sûrement pas bon pour nous, mais faut voir comment ça va tourner. En tout cas, demain, j'aurai besoin de toi dans l'après-midi. (Il leur lance un regard sans amitié Smile Tirez-vous. Et dites à votre mère que je veux la voir.

Pataro prend une cuillère sur une pierre d'évier où sont empilés des ustensiles de métal et de terre cuite. Il se hisse sur la planche qui lui sert de couchette, se cale l'épaule gauche contre le mur en se penchant loin vers l'avant, et, prenant la cuillère de sa pince droite, le menton au ras de la gamelle, il se met à laper à grand bruit. Il déchire des morceaux de pain et de lard qu'il mange en même temps que sa soupe où nagent quelques feuilles de chou.
Il achève de vider sa gamelle lorsqu'un bruit de sabots traînés au sol vient de l'entrée. Une femme avance presque à quatre pattes sous la voûte basse. Arrivée dans la cave, elle se redresse. Un corps solide, des seins lourds dans une robe brune en grosse toile. Le visage marqué à dû être beau. Les cheveux noirs semés de blanc sont huilés. Ils tombent en ondulant sur la nuque et les épaules. Le cou maigre où les tendons roulent sous la peau striée de mille rides minuscules est étonnamment long.
- Salut, Pataro.
- Ca va, Carré-d'as ?
- Ca va. Qu'est-ce que tu me veux ?
Une voix douce, avec des graves étouffés et des aigus légèrement enroués. Pataro s'arrête de manger pour demander :
- Y a longtemps que t'as pas vu ton Brisset du Torron ?
- Trois quatre jours.
- Demain tu y vas. Tu lui dis que si y veut savoir ce qui se passe chez les canuts, c'est trois écus.
La femme a un sourire plein d'ironie.
- Cet homme-là, il sûrement mieux renseigné que toi. Tu parles qu'y va te donner trois écus...
L'estropié lui lance un regard dur. Son oeil si clair s'est soudain chargé de feu. Sa voix s'enfle :
- Fais ce que je te dis. Et boucle ta gueule !
La femme ébauche un mouvement en direction du tunnel de sortie.
- Emporte ta galtouse, j'ai fini.
Pataro continue de mastiquer son pain et de racler de ses longues incisives jaune ce qui reste de gras à la couenne du lard. Ses trois chats assis à côté de lui le regardent.
- Tant que t'es là, enferme Fluet.
La femme empoigne le chat jaune et va le porter dans la cage par terre, au pied du lit.
- Celui-là, grogne-t-elle, il a pas la belle vie.
- Tu l'dis tous les jours.
- Un chat, c'est pas un lapin.
- T'inquiète pas. Tant que tu seras aussi bien nourrie que lui....
Elle se retourne et se baisse pour se couler sous la voûte lorsque Pataro lance :
- Tu parles à personne de ce que je t'ai dit, hein ! Sinon, ça fait mal.
Sans se retourner, déjà à demi engagée sous les pierres luisantes de salpêtre, elle bougonne :
- Qu'est-ce que tu veux que je raconte, tu m'as rien dit.
Resté seul, Pataro coupe en deux sa couenne de lard qu'il donne aux chats demeurés près de lui. Il les regarde manger un moment, puis, dans une sorte de mouvement de reptation, il allonge son cou et souffle la flamme. Un point rouge meurt lentement. L'obscurité est épaisse, seule une très vague lueur entre par un soupirail où ne passerait pas la tête d'un enfant.
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MessageSujet: Re: BERNARD CLAVEL   Sam 15 Juil - 19:03

Merci Episto, je m'y mets ! 
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Sam 15 Juil - 20:52

5


Ce matin, aussitôt arrivé sur la place, Pataro a donné le repas à ses bêtes, puis, les laissant sous la surveillance de Ratanne, il est parti seul par des ruelles et des traboules qui l'ont conduit chez Gornon.
L'imprimeur est au travail avec son aide et Charvet, son colporteur, grand vieillard sec et bougon, long visage osseux et grosses moustaches blanches toutes raides. Voilà quarante ans au moins qu'il parcourt, une boîte sur le dos, les provinces voisines pour vendre L'Almanach du laboureur. Il ne rencontre jamais Pataro sans lui glisser une pièce.
Dès qu'il le voit arriver, sa grosse voix tremble :
- Pataro, tu ne vas pas porter ces affiches. C'est trop de risques. Dis-moi à qui les livrer. Je vais y aller.
- Vous risquez plus que moi, père Charvet.
- Personne ne m'a jamais fait ouvrir ma boîte ni ma besace.
- Et moi, alors, croyez-vous qu'on vient mettre le nez dans ma casaque ? Je ne connais pas un garde qui s'y risquerait. Ces suisses sont trop délicats.
Maître Gonon s'est approché.
- Pataro a raison, personne ne se méfie de lui. Si vous montez chez les canuts, on se demandera ce que vous allez y faire...
Le vieux coureur de chemins l'interrompt :
- Moi ? Mais qui m'empêche de quitter la ville par là ? J'ai toujours pris le chemin que j'avais envie de prendre, et il ferait beau voir qu'on veuille m'en empêcher.
Le vieillard a haussé le ton. Son honneur d'homme libre est en jeu. Pataro le tire par le pan de sa longue veste de toile grise tachée d'encre.
- Ecoutez-moi, père Charvet. J'ai rêvé de corde. Et dans mon rêve, il y avait un colporteur d'almanachs. Prenez votre fourbi, et foutez le camp le plus loin possible de la ville.
- Voilà un fameux conseil, approuve le maître imprimeur.
Puis, avec un rire qui ne sonne pas très naturel, il demande :
- Est-ce qu'il y avait un vieil imprimeur, dans ton rêve, Pataro ?
Maître Gonon s'en va au fond de son atelier et revient avec un paquet qu'il aide Pataro à enfouir dans la poche pratiquée sur le devant de son vêtement.
- Là-dedans, on pourrait cacher une voiture de foin, remarque-t-il.
- C'est ça, lance l'infirme, et il se trouverait bien un rigolo pour y foutre le feu... Aïe, ma mère. Pauvre Pataro !
Il s'éloigne en direction de la cour que baigne un jour encore fade.
- Dis-moi au moins à qui tu les portes !
Sans s'arrêter, l'infirme répond :
- Secret absolu. C'est moi qui vous apporterai l'argent...
- Rien du tout. Tu leur diras que c'est un cadeau... Tu leur dis bien que je ne veux pas un liard.
Du couloir humide où il s'engage déjà, Pataro lance :
- Voilà un geste qui vous portera bonheur, maître Gonon !

Il s'en va par un entrelacs de ruelles et de traboules souvent coupées d'escaliers ou de raidillons qu'il gravit assez vite. Des gens vont et viennent qui ne se soucient guère de lui. On échange des saluts, on se frôle en se croisant dans d'étroits passages. Plus la ville monte, plus les maisons sont hautes et serrées les unes contre les autres.
Les portefaix ont parfois tout juste la place de glisser leurs balles de soieries entre les murs qui montrent mille blessures. Dans les rues les plus larges, celles que Pataro évite de suivre mais qu'il doit traverser souvent, les chars tirés par des chevaux ont peine à se croiser. Le battement des métiers à tisser, qu'on nomme ici des bistanclaques, est partout. L'air vibre. Les murs paraissent habités jusque dans leurs fondations par ce grondement du travail.
Pataro atteind bientôt le début du plateau qui s'ouvre au faîte de la colline. Il longe une place où se tiennent quelques marchandes de quatre-saisons, enfile une rue légèrement pentue où il va un moment jusqu'à pénétrer dans un étroit couloir. Au fond, part une montée d'escalier qu'il emprunte jusqu'au deuxième étage. Ici, le bruit est plus assourdissant encore. Devant une porte, Pataro doit se hausser en s'agrippant à la poignée pour atteindre un anneau qu'il tire de tout son poids. Le tintement d'une cloche domine le bruit des bistanclaques. Aussitôt, ce boucan baisse d'un ton. Un des métiers vient de s'arrêter et une voix lance !
- Entrez !
Pataro actionne le loquet. La grosse porte grince et il entre dans une vaste pièce très haute de plafond occupée par trois métiers à tisser.
On dirait que trois édifices de charpente ont été montés pour soutenir le plafond de solives et de planches jointées. Des madriers, des poutres, des chevrons, les uns horizontaux, les autre verticaux et d'autres encore qui se balancent en claquant. Les fils luisants vibrent comme si le bruit se répercutait en eux.
Le bruit des autres ateliers vient jusqu'ici, assourdi par l'épaisseur des murs et des rideaux.
Sur des tables en bois tout aussi lustré que celui des métiers, des canettes, des bobines, des écheveaux multicolores.
De l'or et de l'argent comme s'il en pleuvait de la toiture, comme s'il en ruisselait des larges rideaux blancs obstruant les fenêtres. Des bobines aux multiples couleurs débordant de panières posées à même le sol de carreaux gris.
Ici, c'est le pactole. La richesse. La fortune. On peut plonger les bras jusqu'aux coudes dans la soie infiniment précieuse et douce au toucher.

Seule note moins chatoyante : ce que portent les hommes. Chemises de toile grise ouvertes sur la poitrine. Pantalons de même couleur. Ils sont deux. Plantés devant Pataro comme des chiens en arrêt en présence d'un gibier. L'un est la parfait réplique de l'autre à quelques années près. Un troisième qui était perché au sommet de son métier descend par une échelle dont les barreaux couinent.
Vêtu de la même manière que les autres. Plus grand et plus épais, il est également beaucoup plus vieux. La masse grise de ses cheveux bouclés tombe sur ses épaules un peu voûtées et luit comme les soies qui pendent du métier qu'il était en train de monter.
- Alors, tu les as ?
La pince droite de l'estropié soulève le rabat qui ferme son immense poche.
- Prends !
Le canut se baisse et plonge sa main pour tirer le paquet ficelé qu'il s'en va poser sur une table ronde où les autres s'empressent de faire de la place en repoussant des écuelles et des casseroles.
L'odeur, ici, est particulière. Les ateliers, qu'on évite d'aérer pour préserver les soieries des variations de température et d'humidité, puent un mélange d'huile mécanique, de cire, de teinture, de soie, de cuisine pauvre et de sueur.
Deux lits bas sont dans un recoin sombre. A côté, un broc, deux pots de chambre et une large cuvette émaillée posée sur une chaise paillée. Dessous, un chat somnole. L'oeil mi-clos, les pattes repliées sous la poitrine. Pataro observe :
- Y fait l'curé. Preuve qu'il est à l'aise.
- Sans lui, dit le plus jeune des canuts, les rats nous rongeraient tout.
Le maître tisseur dénoue rapidement la ficelle. Ses mains courtes sont habiles. Elles tremblent un peu lorsqu'il prend la première affiche et la lève. A voix haute, il lit lentement :
- Quand on ne considérerait les ouvriers en soie que comme des instruments ou comme des animaux domestiques, toujours faudrait-il leur accorder la subsistance qu'on est forcé de fournir à ceux-ci, si l'on ne veut pas s'exposer à se voir frustrer du fruit de leurs travaux.
L'homme se donne le temps de regarder ses deux compagnons puis l'infirme.
Une femme est descendue sans bruit d'une soupente. Elle s'avance d'un pas mesuré. Petite et maigre, avec un visage pâle où brillent des yeux brus qui semblent apeurés.
- Tu as entendu, Mélie ?
Mélie fait oui de la tête, avant de dire :
- C'est dur, tout de même !
- C'est ce qui'l faut, dit l'homme dont le regard tombe vers Pataro qu'il interroge : Et toi, qu'en penses-tu ?
- Oh, moi, personne viendra me demander mon avis !
- Moi, j'te le demande. J' sais que t'as de la jugeote plus que bien d'autres.
Pataro s'accorde quelques secondes puis :
- Que voulez-vous obtenir ?
- Tu n'as donc pas lu ?
- Bien sûr que non.
- Tu sais pourtant lire ?
- Aussi bien qu'un ministre, maître Mathelon, mais je lis jamais les messages qu'on me confie... C'est un principe que je tiens de ma mère.
Le tisseur reprend sa lecture :
- Les tisserands demandent une augmentation de deux sous sur la façon. Ils cessent le travail et ne le reprendront qu'après satisfaction. Ils se réuniront sur la plaine des Brotteaux dès huit heures pour en délibérer.
Mathelon laisse passer quelques instants. Le silence entre eux est si épais qu'on dirait presque que les autres ateliers ont déjà cessé leur besogne. Après une longue respiration, d'une voix plus sourde, le canut ajoute :
- Voilà !
Et c'est comme si ce mot les écrasait encore davantage.
Le grondement des métiers dans les immeubles voisins revient, mais pareil à une menace.
Tous sont tournés vers Amédée Mathelon, maître tisseur, adossé aux bois luisants de son métier.
La sueur perle sur son front. Une goutte couleur de clarté coule le long de son nez. Il tient toujours l'affiche entre ses mains, cependant son regard s'en est détaché pour se diriger vers la fenêtre ouvrant au nord, la seule où il n'y ait pas de tenture.
Un autre immeuble moins haut lui fait face, éclairé d'une belle lumière frisante qui dessine chaque aspérité et marque la ride d'une longue lézarde tortueuse. Pataro, lui, ne voit qu'un rectangle de ciel clair écorné par une toiture. Comme s'il y pensait, Mathelon demande :
- Toi qui vois les riches à ta manière, crois-tu qu'ils vont nous les donner, nos deux sous ?
- Maître Mathelon, tu sais aussi bien que moi que les riches n'attachent jamais leurs chiens avec des andouillettes. Surtout dans cette ville où elles sont meilleures et plus chères qu'ailleurs.
Cette réponse détend un peu l'atmosphère lourde de l'atelier. Un tchitement vient de dessous la soupente. La femme se précipite. On l'entend remuer une casserole et des cercles de fourneau. L'odeur de soupe est un moment plus présente.
- Alors, comme ça, dit l'aîné des ouvriers, tu ne parierais pas cher sur notre augmentation ?
- Non, fait Pataro, pas même deux sous !
Les autres hochent la tête en se regardant comme s'ils venaient d'entendre un infaillible augure. Le plus jeune soupire :
- Tout de même, dix-huit sols par jour, ça paie tout juste l'pain.
- Sûr qu'on met pas lourd de graisse dans la soupe, fait la femme.
Le maître tisseur demande :
- L'imprimeur t'a sonné sa note ?
Pataro émet un surprenant petit rire avant de répondre :
- Y doit pas parier lourd non plus sur votre augmentation, y vous fait cadeau de son travail.
- Et le papier ?
- L'papier tout pareil !
Ayant dit, Pataro se tord sur place et prend la direction de la porte.
- Hé, attends un peu que j'te paie...
- Non, non, la livraison est gratuite aussi. Je suis comme l'imprimeur, mois, je mange pas l'pain des pauvres !
La femme propose :
- Veux-tu une écuelle de soupe avec nous ?
Sans se retourner, l'infirme qui pose déjà sa pince sur le loguet lui lance :
- Pas plus la soupe que l'pain. Mon travail m'attend.
Il est déjà en train de refermer la porte lorsque le tisseur lui crie :
- Merci, Pataro. T'es un brave !
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Sam 15 Juil - 22:41

6


Pour regagner la place de l'Hôtel-de-Ville, Pataro n'a pas emprunté le chemin le plus court. Il est descendu de la colline du Labeur par le flanc est qui domine le fleuve. Un fois en bas, il a hésité, peu décidé à continuer. Il allait comme si une charge plus lourde que les affiches ou sa caisse à roulettes lui eût pesé sur les épaules. Il a fini par traverser le quai pour dévaler vers le bas-port.
Il vient rarement à pareille heure sur cette berge d'où l'on voit la sienne, avec la masse compacte et lourde de la prison flanquée de chaque côté par l'incroyable empilement des masures et des ruines d'où jaillissent çà et là quelques maigres mûriers.
L'infirme avance lentement, regardant les bateaux-lavoirs et les barges des poissonniers amarrés tout le long. Le battoir des lavandières va aussi vite que les langues.
Comme le soleil est chaud, arrivé sous le pont, Pataro s'arrête. Trois ivrognes sont là qui lui demandent s'il n' pas une petite pièce pour eux. Il leur lance :
- Faites comme moi, fainéants. Travaillez !
Les autres rient et crachent dans sa direction en l'insultant. Ce sont d'épais gaillards barbus et plus couverts de crasse que de haillons.
Le déglingué reprend sa route. Il va jusqu'à une rampe assez raide qui donne accès au quai. Il laisse passer un tombereau attelé de deux énormes chevaux qui monte en arrosant les pavés. Le cocher, assis sur son chargement de sable mouillé, crie et fait claquer son fouet.
Une fois en haut, Pataro hésite encore. Il semble fournir un grand effort de réflexion. Son regard va de la sortie du pont où passe le flot de la circulation, à l'entrée d'une rue marchande débouchant sur le quai, juste en face de lui. S'il se dirige vers l'avenue du Pont, il atteindra très vite son lieu de travail. Pourtant, il finit par traverser le quai entre les voitures et s'engage dans la rue Marchande.
Il n'hésite plus. Il va même assez vite. A plusieurs reprises, il bifurque et emprunte des traboules pour atteindre bientôt la demeure du juge Combras.
Dès qui'l entre dans la cuisine toute pleine d'odeurs chaudes, un valet se hâte. Pataro n'a guère à attendre. Le juge qui porte un vêtement de ville bleu roi sur une chemise de soie arrive.
- Alors ?
Le ton impératif est presque angoissé.
- Eh bien, monsieur le juge, rien d'facile, dans cette histoire.
- As-tu des noms ?
- Eh, justement, y sont méfiants comme des couleuvres, ces canuts.
- Les affiches sont faites ?
- Oui, oui, j'viens d'les livrer.
La face écarlate s'élargit sur un sourire qui découvre des dents très jaunes.
- Chez qui ?
- Chez personne, monsieur le juge.
Le gros homme devient tout de suite rugueux. Son visage se fronce. Sa voix plus grumeleuse lance :
- Est-ce que tu te moques dem oi ?
- Oh, que non, m'sieurl'juge. Vous savez bien la vénération que j'vous porte... Je vous dois tant et tant...
Il s'interrompt.
- Pas de discours. Que sais-tu ?
- Eh ben, voilà. J'suis allé prendre les affiches chez Gonon, mais c'est pas lui qui les a imprimées... Il était pas là.
- Qui est-ce ?
- Vous l'connaissez. C'est l'colporteur d'almanachs. L'vieux Charvet.
- Ca ne m'étonne pas. C'est une vieille fripouille. Et qui se pique de politique. Quand il se balancera au bout d'une corde...
- Celui-là, monsieur l'juge, vous l'aurez pas. Il a déjà bouclé sa caisse. Il a repris la route.
Les gros yeux un peu globuleux du magistrat s'assombrissent pour se remettre à étinceler aussitôt d'un éclat tranchant.
- Nous l'aurons tôt ou tard... Et alors, ces affiches ?
- Y sont mains. J'ai beaucoup peiné pour ...
- Tu seras bien payé, va !
- Le vieux m'a dit : tu les portes sur le plateau. Une fois passé les dernières maisons par la route des Dombes, tu verras un mur écroulé. Tu le longeras. Tu vois un trou avec une vieille grille, tu laisses le paquet derrière la grille.
- Et alors ?
- J'l'ai fait.
- Et ils sont venus ?
- Une femme est venue. Je m'étais caché sous des buissons. Plus de deux heures, j'ai guetté là. Pendant c'temps, j'travaillais pas.
- Alors, qui est-ce ?
Pataro s'est adossé au pied de la table pour pouvoir plus aisément lever le regard vers l'homme qui est resté débout. Il soupire, hoche la tête, ébauche un geste du bras droit et dit :
- Alors, monsieur l'juge, vous me croirez si vous voulez, mais moi qui pensait connaître tout le monde sur la colline, eh ben j'connais pas cette femme.
Le gros homme claque du poing l'intérieur de sa main.
- Bon Dieu, rage-t-il, quand ils t'ont parlé de cette cachette, tu aurais dû venir m'avertir. J'aurais envoyé des hommes pour mettre la main sur cette vipère.
Les deux pognes dures de Pataro frappent comme des marteaux sur les dalles luisantes de la cuisine. D'une petite voix chargée de tous les remords du monde, il se lamente :
- Seigneur Dieu ! Vous qui êtes si bon pour moi, monsieur l'juge, et moi qui fais que des bourdes. Faut-il que je sois bête ! Plus bête que mes bêtes.
La voix du magistrat est bourrue :
- Allons, allons, mon pauvre Pataro, tu as fait ce que tu as pu. C'est bien. La police fera le reste. Tiens, tu as bien travaillé pour notre prince.
Il vient de tirer sa bourse d'où ses doigts boudinés extraient trois pièces d'argent. Pataro fait non de la tête.
- J'ai rien mérité.
Le juge Combras se penche et lui glisse les pièces dans sa poche.
- Brave Pataro. Tu es le meilleur. Va !... Et que personne ne sache d'où tu viens.
L'infirme s'éloigne en s'accusant encore d'être un incapable.

Aussitôt dehors, il file comme un rat en rasant les murs et en pédalant des bras et des jambes d'une ruelle à l'autre. Dès qu'il doit traverser une rue un peu large, il lance des regards à droite et à gauche.
Une fois sur la place, il siffe un coup. Ses moineaux et ses pigeons arrivent d'un grand vol qui fait rire les badauds. Bientôt le rejoignent chats et rats. Toute cette ménagerie pépie, roucoule, miaule et couine de bonheur.
- Me voilà, les gones, dit Pataro. Me voilà bien. C'est moi. C'est votre ami !
Il ramasse au passage les pièces qu'on lui tend, remercie d'une voix essoufflée et se dépêche en direction de la fontaine où les deux adolescents l'attendent. Sans même se soucier de la recette de cette matinée, il pousse Paluche vers le recoin que forment la caisse à roulettes et la margelle de pierre.
- Tu connais l'vieux Charvet, le colporteur d'almanachs ?
- Oui, celui qui fait la route pour maître Gonon.
- C'est ça. File à l'imprimerie. Tu entres par la traboule de derrière et tu tâches d'aguincher qu'on t'ait pas surveillé. Si Charvet est encore là, tu lui dis : "La route. Tout de suite." Répète.
Le manchot un peu étonné répète :
- La route. Tout de suite !
- Fonce. Et oublie pas.
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
Le regard de Pataro devient épée :
- Fonce et boucle-là !
Le garçon disparaît très vite dans la foule des promeneurs et des chalands. Alors seulement, Pataro s'approche du sac de cuir pendu au flanc de la caisse. Il le soupèse.
- J'ai versé trois fois, dit Ratanne.
- C'est bon.
- Y a quatre lettres.
- C'est bon.
- Et mon frère, où tu l'as envoyé ?
La patte de Pataro montre le haut de la colline des Prières.
- Là-haut, chez les soeurs de l'hospice, pour qu'il apprenne le latin. C'est te dire qu'il est pas encore de retour !
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Dim 16 Juil - 0:22

7


Dans les rues, on commence d'allumer les lampes. Les boutiques sont obscures. Presque toutes closes par des grilles ou d'épais volets de bois cloutés et renforcés de fer. Les fenêtres des étages sont éclairées. Dans la lueur qu'elles laissent filtrer vers l'extérieur, dansent des myriades de phalènes et de moustiques. Les ailes poudrées font des nuées d'or pétries de vent. Pourtant, le soir est calme, lourd et moite.
Pataro a reconduit Ratanne et laissé chez lui sa ménagerie. Avec Fluet, il a livré le courrier des prisonniers. Il a repassé le pnt que seuls empruntent encore quelques fiacres et de rares piétons. Il se dirige droit vers la place de l'Hôtel-de-Ville.
Devant le théâtre, la foule est dense. L'infirme s'approche et se glisse entre les groupes. Il navigue en tirant un coup sec sur le pan d'une jaquette ou le bas d'une robe. Les pièces tombent. Sa main, dont la vue effraie certaines dames, les enfouit d'un geste rapide dans sa poche de poitrine.
Entre les chaussures qui luisent à la lueur des lampes éclairant les arcades, l'infirme monte le large escalier. Il s'engage sur le sol de marbre du vaste péristyle où la foule est plus serrée encore. Des femmes s'écartent lorsqu'elles s'aperçoivent que c'est lui leur frôle les jambes. Certaines poussent de petits cris indignés. Des hommes le rabrouent. Quelques coups de botte ou de canne mais jamais très appuyés.
Un capitaine de cavalerie le frappe du fourreau de son sabre. Il y a des rires, puis une altercation entre le militaire et deux marchands.
Pataro n'émet aucune plainte. Pas un mot, pas un geste de révolte ; tordant le cou, il se borne à dévisager les gens. S'il est certain que personne ne l'observe, il a une manière bien à lui d'expédier un jet rapide de salive sur le bas d'une robe, sur une culotte ou entre les plis d'une cape de soie. Comme il s'est offert ce soir une énorme chique, ses cadeaux sont d'un beau brun qui tache bien et pénètre le tissu.
Lorsque sonne la cloche annonçant le début du spectacle, Pataro s'éloigne. A partir de ce moment-là, personne ne donne plus rien. Il remonte comme il peut le flot qui s'écoule lentement vers les trois entrées, encaisse encore quelques coups, puis s'engage sur la place à peu près déserte.
Le déglingué prend ensuite la rue de la Comédie dont le sol est si mal pavé que les cochers de fiacre s'efforcent toujours de l'éviter. Par là, il est tranquille jusqu'au quai qu'il n'y a guère de danger à traverser à pareille heure. Il dévale le talus de remblai embroussaillé de vorgine qui domine le bas-port en amont des ruines de l'ancien pont.
La lune à son premier quartier est déjà haute dans un ciel constellé. Un sentier d'argent vibre sur les meuilles qui tournent en aval des piles du pont. Les rochers et les bancs de gravier s'étirent, ourlés de noir. Trois moulins à bateaux et deux plates de pêcherie sont amarrés non loin de ce qui, avec des eaux à bon niveau, marque le milieu du fleuve. Aux fenêtres des moulins, de maigres lueurs tremblotent.
Le bas-port est absolument désert, pourtant Pataro progresse en prenant soin de rester toujours sous les broussailles, à l'abri des regards. Ainsi, sans se montrer, il atteint bientôt l'amas d'énormes pierres de taille appuyé contre la culée de l'ancien pont.
Là, il se trouve légèrement au sud de la prison dont la masse noire festonnée de lune est accroupie sur l'autre rive.
La crue mémorable qui a, voici plus de trente années, emporté le pont, a laissé les piles écroulées sur leurs enrochements. En ce moment, on profite de la sécheresse pour sortir des tombereaux de belle pierre.
La culée de cette rive droite restera. Personne n'a le droit d'y toucher car elle est imbriquée dans le soubassement du quai, juste au-dessous du palais de justice. Le guet y veille. De l'ombre des buissons, Pataro observe un moment les deux suisses en faction derrière le parapet du quai. Il a un ricanement et grogne :
- J'suis aussi bien gardé que la banque du prince !

De la protection du feuillage, il passe directement à celle des blocs de granit noir d'où émergent, dressés vers le ciel, quatre piliers de bois gros comme des chênes centenaires. Au pied du plus proche, s'amorce une voûte basse et étroite. Avec l'agilité un peu gauche d'une araignée, il escalade puis, s'allongeant, s'enfile dans ce trou qui sinue, à moitié barré par des quartiers de roche.
Bientôt dans une obscurité totale, Pataro s'arrête. Sa main fouille une crevasse d'où il extirpe un bout de cierge et un briquet. La semelle de corne de son poignet fait tourner la molette. La flamme du cierge vacille et éclaire cette voûte qui semble menacée d'écroulement. Au font de ce trou guère plus volumineux que Pataro, s'ouvre une brèche où il parvient à se faufiler en s'aidant des coudes, des pinces et des genoux. Il accède ainsi à une sorte d'excavation un peu plus haute où il se fiche son bout de bouge entre deux pierres déjà couvertes de cire.
Pataro déplace une roche qu'il fait rouler à côté de lui, et plonge son bras droit dans un trou d'où il retire une marmite en fonte. Il soulève le couvercle. Le récipient noir est aux trois quarts plein de pièces d'or et d'argent. L'infirme les contemple quelques instants, puis , tirant de sa grande poche son sac de cuir, il en dénoue le lacet pour le vider dans la marmite. La flamme du cierge fait étinceler les pièces et luire le regard de Pataro qui pétille d'une joie intense. Il sourit et hoche la tête. Son crâne qui se balance miroite comme un galet huilé.
Ayant tout remis en place. Pataro sort et se coule sous les buissons où il demeure un moment à contempler le ciel étoilé entre les branches de saules nains que soulève à peine la fraîcheur montant des eaux.
Quand Pataro qui est remonté sur le qui approche de l'entrée du pont, il peut entendre deux orchestres qui se répondent.. Sur sa gauche, dans la ville basse où s'amassent les fortunes, c'est celui du théâtre qui joue pour le prince et les siens, pour la cour, pour les officiers, pour les riches marchands.
De la colline du Labeur où les quinquets font vivre chaque fenêtre, ruisselle la musique du travail : le martèlement des métiers à tisser. Dans chaque atelier, des hommes, des femmes, des enfants de sept ans et des vieillards au dos cassé par l'effort peinent de bien avant l'aube jusqu'au milieu de la nuit pour un salaire de misère.
A l'instant où cessera le roulement de leur tâche, quand ils iront s'étendre pour quelques heures dans des soupentes étouffantes, l'autre musique aussi s'éteindra. Des loges de pourpre et d'or du théâtre sortiront des gens qui s'en iront dîner de volailles et de cochonnailles.
Pataro écoute un moment ce duo de la cité, puis il s'engage sur le pont désert sous lequel le fleuve tisse la soie noire et l'argent de la nuit.

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MessageSujet: Re: BERNARD CLAVEL   Dim 16 Juil - 8:24

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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: BERNARD CLAVEL   Dim 16 Juil - 16:45

Merci pour le boulot la belle !
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Dim 16 Juil - 18:00

8


La ville dort. Presque toute la ville. Pataro dans sa cave avec les deux chattes grises collées contre lui. Fluet dans sa cage. Les miséreux qui vivent sur la rive gauche ne sont pas tous couchés dans leurs taudis, certains préfèrent les ruelles. Ils y traînent des herbes sèches, parfois une toile ou même un matelas venu d'on ne sait quel héritage fabuleux.
Dans la prison, les détenus du haut sont sur des lits de sangle. Les plus aisés ont leur propre mobilier qu'ils ont fait apporter le jour de leur incarcération. D'autres n'ont que la paille s'ils peuvent donner dix sols par semaine pour qu'elle soit changée. D'autres enfin n'ont que la planche.
Ceux des cachots du bas ont les dalles humides. Ils savent qu'ils ne sortiront jamais de ces caves étroites, sans soupirail, conçues pour les habituer à la nuit froide de la tombe.
Sur l'autre rive, dans le palais, le prince qui est un gros homme un peu mou a du mal à dormir. La chaleur l'incommode. Cette nuit, en rentrant de dîner, il a ordonné qu'on porte son lit sous les arbres du parc. Un voile jeté sur l'armature du baldaquin et pendant jusqu'à terre le protège des moustiques.
Les marchands sont chez eux, dans ces maisons profondes dont les volets sont restés clos tout le jour. Les domestiques occupent des recoins sous les montées d'escalier ou dans le fond des cuisines stridulantes de grillons.
Gardes, policiers et soldats reposent dans les casernes.
Sur la colline des Prières, religieux et nonnes somnolent entre deux appels de cloches.
Sur la colline du Labeur, écrasés de chaleur et de fatigue, les canuts sont couchés près des métiers inertes dont le bois fatigué craque parfois comme s'il voulait tout seul se remettre au travail. L'odeur d'huile mécanique a lentement chassé toutes les autres pour envahir les ateliers au repos.
Aux grilles du palais, aux portes des édifices publics, sur le pont, au sommet de la prison veillent des gardes suisses. D'autres patrouillent dans les rues du quartier riche où seuls les gens qui y logent ont le droit de circuler la nuit.
Et pourtant, cette nuit, des gens circulent.
Alors que les gardes s'avancent en toute majesté, précédés de fort loin par le bruit de leurs bottes et le ferraillement des armes, quelques jeune canuts agiles, pieds nus, silencieux comme des ombres de chat, collent des affiches contre les volets ferrés des boutiques appartenant aux plus riches fabricants.
Des audacieux sont même allés en placer sur les portes de quelques demeures de magistrats, d'échevins et de nobles. On en découvrira jusque sous les arcades du théâtre et à deux pas de l'hôtel de ville pourtant solidement gardé.

Une autre vie nocturne va son petit train habituel. Celle des pirates du fleuve. Ceux-là, les gardes les aperçoivent parfois, mais, amateurs de poisson frais, ils s'arrangent avec eux. Ces braconniers se dissimulent à peine pour langer les carrés et tendre leurs tramails en aval des ruines de l'ancien pont, à peu près à hauteur du château princier.
C'est là que le poisson se tient le plus volontiers. Cuisiniers et femmes de charge viennent déverser dans les eaux bouillonnantes tout ce que le prince et la centaine de personnes qui vivent dans son ombre n'ont pas voulu manger.
La ville dort. Repue ou affamée, ivre de vin ou de fatigue, elle s'est laissée prendre par la nuit.

Le fleuve poursuit son chemin d'ombres constellées. Ses eaux ont encore de la vigueur. Descendues très vite des hauts glaciers, elles gardent une fraîcheur plaine de bonnes odeurs. Mais la vapeur ténue qui s'en dégage atteint à peine les pavés du bas-port usés par le frottement des cordes d'amarrage.
Sur la cité, demeure la chaleur qui sourd des pierres et des tuiles, des dallages et des interminables escaliers. La nuit la diffuse. La pousse jusqu'au fond des traboules humides et imprégnés de crasse. Même les caves en reçoivent leur part que laissent passer lentement d'étroits soupiraux.
Dans cette ombre épaisse, une guerre permanente se livre entre des milliers de rats ventrus, souvent couverts de croûtes purulentes et des chats que la faim rend téméraires. Les rats sont en si grand nombre que ce sont parfois les chats qui sont dévorés.
La ville dort, et la lune ronde, énorme dans un ciel clouté d'or, la contemple du même regard glacé qu'elle pose sur le reste du monde.

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Dim 16 Juil - 18:52

DEUXIEME PARTIE


Les pendus de l'orage



9


PATARO a nourri ses bêtes de quelques déchets. Il les a laissées dans leur cage pour venir se mettre en observation sur la berge à peu près à mi-chemin entre la prison et le débouché du pont.
Par-delà le fleuve qui noue et dénoue ses remous lustrés de lumière naissante, la ville s'éveille dans un grand étonnement. Ce que l'infirme ne peut distinguer nettement d'où il est, il le devine. Au long du quai, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, dans les rues des quartiers riches et marchands, les gens tendent l'oreille vers les hauteurs et s'interrogent. Le silence lourd, insolite, enveloppe la colline du Labeur. Pas un seul métier ne s'est mis en marche.
Bourgeois, fabricants, échevins, hommes d'armes, officiers de police, gardes suisses, prêtres, religieux, cochers et domestiques sortent sur le pas des portes pour tendre l'oreille. L'épaisseur de ce silence les pousse à baisser le ton. C'est à mi-voix qu'ils questionnent. Dès qu'approche un attelage bruyant, ils froncent les sourcils. Dès que son roulement s'éloigne sur les pavés ronds qui secouent les lourds bandages de fer, on prête de nouveau l'oreille comme si on espérait encore.
Non : la colline du Labeur reste muette. Endormie. Pas un seul bistanclaque ne se décide à battre.
On ne se remet à parler qu'après avoir découvert les affiches, devant lesquelles de petits groupes se forment, qui grossissent très vite.

De la rive où il s'est installé, le dos à un contrefort de granit, Pataro voit parfaitement l'entassement de hautes façades des demeures de tisserands. Les feux du levant illuminent les fenêtres dont un grand nombre sont closes.
Carré-d'as arrive, s'accroupit à côté de l'infirme.
- Alors ?
- Pas une navette qui court, pas une bobine qui tourne ? Ca fait drôle, tout de même !
- Et qu'est-ce que ça va donner ? Demande la femme dont le visage est plissé d'inquiétude.
- As-tu interrogé tes cartes ?
Elle a un haussement d'épaules.
- Les cartes ne savent rien de ça.
- Dommage, soupire Pataro, j'en connais qui donneraient gros si on pouvait leur dire ce qui va se passer.
- Y se passera rien. Les fabricants sont les plus forts. La preuve : ce sont les canuts qui fabriquent, ce sont les marchands qu'on appelle fabricants. Les pauvres n'ont même pas le droit d'être ce qu'ils sont !

Le soleil monte. Il fait vibrer sur le fleuve le reflet vert sombre du pont.
En aval, contre les piles en ruine, l'écume étincelle. Le niveau a encore baissé. Sur cette rive où le fond caillouteux est en pente assez douce, trois lourdes barges vides sont échouées. On devine déjà le miroitement de l'eau entre les planches des bordages que le soleil a desséchées. Vers l'amont, par-dessous la première arche, on voit s'amorcer la vaste plaine des Brotteaux semée de lônes et piquée de buissons rabougris. Un voile de brume lumineux y stagne encore d'où émergent quelques îlots de peupliers-trembles.
Sur l'autre rive , les plates à lessive ont commencé de fumer. Cependant, le battoir des lavandières comme leur langue restent en suspens. Elles aussi écoutent la colline qui ne se décide pas à travailler.
Des mariniers à la décize semblent surpris. Mais le courant les oblige à s'intéresser seulement à la navigation. Aussitôt passé les meuilles du pont, ils doivent manoeuvrer juste pour déjouer les pièges des anciennes piles écroulées qui forment une amorce de barrage. On voit les longues embarcations piquer du nez dans les remous tandis que les cadoles de toile verte paraissent soudain habitées d'un vent furieux.Le prouvier force sur sa longue harpie de mélèze et l'homme de barre s'arc-boute, le dos cassé et les bras vibrants. L'arrière frôle les enrochements écumants mais passe sans heurt.
Le soleil monte et les cloches des églises, avec un peu d'écart, piquent toutes huit heures. D'habitude, c'est le moment où les tisseurs cessent leur besogne le temps de manger la soupe du matin. Sans doute, au coeur de la ville, certains espèrent-ils encore que le travail va commencer après ce repas, mais il n'y a pas de soupe. Aucune cheminée ne laisse aller le moindre filet de fumée. Pataro l'a remarqué :
- Y vont pas tarder à descendre.

Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, comme dans les rues alentour, les gens dans l'expectative ont un instant d'émotion. Mais non, ce n'est qu'une fausse joie. Le grondement qui ruisselle soudain des traboules, des ruelles, des multiples escaliers dévalant la colline n'est pas celui des métiers à tisser. Plus sourd, il grandit lentement. Il approche sans hâte tout au long des rues, des couloirs sombres pour progresser en direction du théâtre, de l'hôtel de ville et du quai.
Bientôt, les premiers groupes débouchent. Ils sont peu nombreux. Leur tête hésite un instant comme éblouie et au sortir de l'ombre, mais, très vite poussée par la multitude dont on perçoit jusque sur la rive gauche le piétinement et le bourdon des voix, elle avance.
Cette fois, la colline entière se vide. Par familles, par maisons, par ateliers, par corporations, les hommes, les femmes et les enfants marchent en direction du pont où ils s'engagent bientôt. Un engorgement se produit au poste de péage.
- Va y avoir de la bisbille, dit Carré-d'as.
- Du moment qu'ils paient, personne peut les empêcher d'passer. C'est la loi.
Les remous du fleuve nouent et dénouent le reflet multicolore de cette troupe serrée et le mêlent à la lumière. Il y a de la fête et de la joie dans l'air.
La tête de leur cortège atteint déjà la rive gauche que les ruelles de la colline continuent de s'épurer vers le fleuve. Pataro ordonne :
- Va dire à tes gones d'aller sur la plaine des Brotteaux. Pas besoin des bêtes. Ce sera une bonne journée. J'y vais. Qu'ils me cherchent pas, y aura trop de monde.
Docile, la femme s'éloigne en direction des masures de la prison tandis que l'infirme, pédalant de ses quatre membres maigres dont on ne sait plus distinguer les jambes des bras, s'en va vers le cortège. Comme lui, des miséreux s'y rendent qui viennent de quitter leurs cabanes. Des enfants nus courent devant.
- C'est cent fois dimanche, dit un vieillard cassé en deux qui avance avec des cannes où ses mains sont crispées à hauteur de sa tête.
- C'est mieux que ça, fait Pataro.
- Ils ont les musettes bien pleines.
- Et des paniers.
- Et sûrement pas mal de dames-jeannes.
Chaque malheureux a son mot d'espoir. Ils savent que les canuts en joie ont le coeur sur la main, beaucoup plus que les bourgeois et les nobles.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Dim 16 Juil - 19:48

10


La plaine des Brotteaux commence tout de suite en amont du pont. Les seuls constructions sont quatre guinguettes et une dizaine de cahutes où vivent des pêcheurs. Le reste est une terre que la sécheresse et les piétinements ont dénudée. Seuls subsistent les buissons qui entourent les lônes à présent à sec et quelques groupes d'arbres assoiffés, peupliers, trembles et saules-têtards au feuillage déjà recroquevillé par une mauvaise rouille jaunâtre.
Pataro arrive avec les premiers. Il se hâte vers la guinguette la plus proche pour éviter de se trouver au gros de la poussière que ces milliers de pieds vont soulever. Il monte deux marches pour accéder au plancher où sont tables et bancs, s'adosse au mur de brique pour ne pas se trouver dans le passage.
D'ici, il regarde venir le monde. C'est tout l'univers de la soie qui s'en vient. Les femmes, les enfants, les hommes qui font tourner les bobines ou les ourdissoirs, courir les navettes et battre les métiers. Les lanceurs, les appondeurs en gros et en fin, les tireurs, les tordeurs et les dessinandiers. Pataro n'est pas étonné que des chapeliers-approprieurs et des taffetatiers aient eux aussi répondu à l'appel des affiches qu'il a lui-même portées chez maître Mathelon. Il reconnaît des portefaix et même quelques vieux manouvriers qui n'ont guère de liens avec le monde de la soie.
Des groupes s'éparpillent alors que d'autres se forment. Des gens tournent et se cherchent, d'autres qui se sont trouvés s'immobilisent. Les compagnons entre eux, les maîtres avec les maîtres, les ourdisseuses entre elles, les apprentis avec les apprentis.
Déjà des familles unies à d'autres s'en vont prendre les meilleures places à l'ombre sous les arbres et ouvrent les paniers. Le pain en sort avec les caillettes, les grattons, les paquets de couenne et même, chez les plus fortunés, ceux qui ont trois sous vaillants au lieu d'en devoir deux, du fromage de tête qu'il faut se hâter de manger avant que la chaleur ne fasse fondre la belle gelée vert de persil haché.
Les enfants courent d'un groupe à l'autre, tout à la joie de ce dimanche inespéré pour eux qui sont à lancer la navette, à porter les cartes ou à tirer les fils dès l'âge de huit ans.
Pataro demeure sur le plancher de la guinguette. Non plus pour éviter d'être asphyxié par la poussière ; à présent, la poussière est partout et même les plus grands en respirent un bon bol. Il reste ici parce que des maîtres tisserands s'y sont réunis. Ils sont généreux et, surtout, ils parlent. L'infirme est tout aussi attentif à leurs propos qu'aux quelques pièces qu'il reçoit.
Il n'apprend pourtant rien de bien nouveau.
Ces gens s'entretiennent du mal qu'ils ont à vivre, des bénéfices énormes que les fabricants tirent de leur sueur.
- Il faut fixer un tarif.
- Le fixer, ils le fixeront, mais le moyen de le faire respecter, tu l'connais, toi ?
- Faut l'trouver, pardi !
Chacun y va de sa proposition, mais rien ne semble raisonnable. Rien n'a une chance d'être accepté.
Cependant, ça et là, un homme monte sur une souche de saule ou un rocher et se met à hurler :
- Deux sous ! Nous ne réclamons que deux sous d'augmentation sur les façons. C'est tout de même pas la fortune à Crésus !
Et tout le monde se prend à répéter :
- On veut nos deux sous, on les aura !
- Deux sous par aune sur les étoffes unies, ça veut ruiner aucun riche.
Les tenanciers des guinguettes versent à boire, mais, bientôt, ils laissent ce soin à leurs épouses et aux serveuses pour se réunir eux aussi avec quelques cabaretiers venus de la ville. Pataro a de la chance, ils prennent place à une table dont il peut aisément s'approcher. On lui tend à boire et on lui glisse la pièce. Un gros cafetier de la rue des Changeurs le prend même à témoin :
- Toi, Pataro, tu les connais mieux que personne, les riches. J'sais qu'y t'arrive d'aller manger avec leurs chiens.
- Ca m'arrive, j'suis juste à la bonne hauteur.
Il y a quelques rires, puis le gros homme qui se nomme Hugonnier reprend son discours :
- Nous autres aussi, nous avons à réclamer. C'est l'bon moment. Le droit de banvin était tombé en désuétude. On l'croyait aboli. Va te faire foutre...
Une voix l'interrompt :
- T'as déjà vu abolir un impôt ?
- Non, mais on pouvait le croire. Et voilà qu'ça recommence. Une dîme de trois livres par ânée de vin débité au pot ou à la chopine, c'est pas acceptable.
- C'est pas supportable !
- Mieux vaut fermer boutique !
- T'as raison, hurle un grand gaillard tenancier de guinguette et braconnier. On devrait fermer tout de suite.
On se répète le mot de table en table et les tisserands protestent.
- Pas aujourd'hui !
- On va crever de soif !
- Avec une chaleur pareille, faut boire.
- Vous pouvez pas nous trahir !

Hugonnier monte sur un banc et lève ses bras de grosse femme pour obtenir le silence. On se calme pour l'écouter.
- Pas aujourd'hui. Mais si votre mouvement se prolonge demain, nous fermons. Pour les riches qui viennent sauter leurs maîtresses chez nous : bouclé aussi !
On l'acclame. Même ceux qui n'ont pas compris un mot se mettent à crier.
Il faut un bon moment pour que la nouvelle se propage sur toute la plaine.
Quand elle a atteint les confins, elle revient comme une vague. Plus de dix mille voix se mettent à hurler :
- Les cabaretiers avec nous ! Avec nous ! Avec nous !
Et le pisse-dru à six deniers le pot se met à couler plus abondant.
Les compagnons qui gagnent pourtant moins de vingt sols à la journée et ont du mal à payer leur pain qui vaut huit sous la livre trouvent, en raclant le fond de leurs poches, de quoi offrir à boire aux apprentis bien plus pauvres qu'eux.
Avec la chaleur, le vin monte vite à la tête de ces hommes et de ces enfants dont beaucoup n'ont jamais autant bu.
D'un mot à un autre, on en vient vite à trouver que donner des sous pour passer le pont lorsqu'on vient, le dimanche, se détendre un moment sur les Brotteaux , c'est un scandale. Ceux qui se trouvent près de Pataro se mettent à plaisanter.
- Toi, le prince, tu t'en balances, tu passes à l'oeil !
- Paraîtrait même qu'y touche sur le passage des autres.
- T'as tout d'un garde suisse, Pataro !
L'infirme se contente de sourire.
Soudain, venue d'on ne sait quel groupe, une autre clameur déferle :
- On rentre sans payer !
- On force le péage !
Maître Mathelon, qui n'a encore rien dit à très haute voix ce matin, monte à son tour sur un banc et réclame à grands gestes le silence. Il a du mal à l'obtenir sur un périmètre restreint.
- Ne faites pas de folies ! crie-t-il. Pas de bataille avec le guet. Vous risqueriez de tout compromettre.
On l'écoute à moitié. Les autres maître tisseurs qui sont avec lui décident de se répartir pour tenter de calmer les esprits.
- Il faut apaiser les Piémontais. Y sont enragés.
On les entend crier dans leur langue. Et la femme de Hugonnier qui les comprend puisqu'elle est née au Piémont explique :
- Ils disent qu'ils n'ont pas quitté la misère chez eux et fait tant de chemin pour retrouver la même ici.
A mesure que le soleil monte, la fièvre augmente, et cette nuée de poussière d'or semble couver un orage noir.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Dim 16 Juil - 21:02

11


ILS doivent bien, à présent, être plus de vingt mille sur la plaine grillée.
Vingt mille gosiers desséchés par la chaleur et la poussière de plus en plus dense que les bourgeois du centre, les nonnes et les prêtres de la colline des Prières regardent s'élever avec inquiétude.
Vingt mille qui ne savent plus que répéter sur tous les tons qu'il faudra bien qu'on finisse par leur accorder leurs deux sous.
Ils savent que de leurs métiers à tisser cascadent vers les magasins et les entrepôts des fabricants fortunés les velours, les teffetas, les indiennes, le satin, la lustrine, les passementeries sans compter ces chefs-d'oeuvre étincelants destinés aux grandes cours d'Europe, aux châteaux et aux garde-robes de toute la classe richissime de ce bas monde, aux géants de la finance, à la noblesse, aux grands de l'Eglise. Ils savent qu'ils besognent de bien avant l'aube à bien après le crépuscule pour décorer et tapisser les murs de demeures où nul canut, jamais, ne sera autorisé à poser un regard.
Ils ont bu pas mal, mais c'est surtout de paroles qu'ils se saoulent. Ils ne cessent de répéter qu'ils se crèvent à tisser le mieux possible une soie qui sort à flots chatoyants des métiers, alors qu'en échange l'argent n'arrive chez eux que goutte à goutte.
Il y a parmi eux des gens qui parlent haut avec des jurons tous les trois mots, mais il y en a aussi qui parlent juste, même s'ils sont portés par une grande colère. Ainsi Ferdinand Monneret qui, avant d'être tisserand, a étudié. C'est un grand gaillard blond de trente-cinq ans avec un visage qui fait rêver les filles. Tête nue en plein soleil, debout sur une table qu'on a sortie d'une guinguette, il est très entouré.
- Savez-vous, mes amis, ce qui provoque en nous le désespoir ? C'est la pingrerie honteuse, c'est la cupidité des marchands de cette ville dont les caves regorgent d'or. C'est à nous qu'ils doivent leur richesse. A nous et à nos morts. Nous devons rester calmes et désigner des délégués qui iront trouver les juges-consuls.
Des voix s'élèvent :
- Ils sont tous marchands !
- Ceux qui ne le sont pas sont vendus !
Monneret laisse déferler quelques vagues de colère, puis lorsqu'elles s'apaisent d'elles-mêmes, il rétorque :
- Il leur faudra bien nous écouter si nous tenons fermement notre arme. Et notre arme, vous le savez, c'est la grève. Sans notre travail, ils ne sont rien. Le travail que nous exécutons, ils ne trouveront personne pour le mener à bien. Pas d'argent pour eux tant que durera la grève.
Nul n'a encore parlé de grève. Ils sont en grève depuis l'aube sans se l'avouer. A présent qu'il est lancé, le mot se met à voler comme une mouche qui se multiplie en tourbillonnant. C'est très vite un essaim énorme qui bourdonne.
Alors qu'il semble avoir gagné toute la plaine, comme la vague heurtant la falaise, il revient vers le lieu d'où il est parti, métamorphosé. On crie :
- Grève du péage. Aux barges ! Aux barges !
Personne ne se soucie de savoir qui, le premier, a lancé cette idée. Personne non plus n'écoute les quelques sages qui conseillent d'attendre. C'est la ruée vers le rivage. Les uns foncent droit au pont pour passer sous les arches à sec, les autres vont en direction des masures du quartier des prisons. Tous se retrouvent sur la rive, à l'endroit où sont échouées trois longues barges vides qui servaient au transport des pierres. Des centaines de mains s'accrochent au bois noir. Des bras se tendent, les dos se gonflent de force puisée dans la rage.
Quand Pataro arrive à l'entrée du pont d'où il domine le fleuve, la première embarcation est déjà à flot. Vingt hommes au moins sont à bord. Ils ont arraché des planches de bordage qui leur servent de rames, de harpies, de gouvernails. Ils ne sont pas bateliers, mais ils ont tant vu travailler les mariniers du fleuve que la manoeuvre n'a plus aucun secret pour eux.
La barge se tourne en travers du courant qui va la plaquer contre les deux premières piles de l'ancien pont. Une ample clameur monte. C'est comme si ce bateau à fond plat avait été conçu exactement pour aller d'une pile à l'autre. Il ferme aussi bien qu'une porte.
Et déjà les deux autres ont pris le large. Avec autant de précision, elles s'en vont se placer exactement où elles doivent aller.
- C'est notre pont ! hurlent mille voix.
- Un pont sans péage !
Le niveau de l'eau ainsi retenue monte déjà, mais il suffira de se mouiller les pieds pour attendire la première barge et de recommencer en sautant de la troisième sur les galets de l'autre rive.
Les gardes du péage sont sortis de leur tour. Ceux de la rive gauche se tiennent à côté de Pataro et d'autres miséreux.
- Qu'est-ce qu'on peut faire ? demande un jeune suisse qui a un épouvantable accent.
- Rien, dit un autre, c'est pas nos affaires. On est pour ce pont, pas plus.
En face, personne ne semble vouloir s'opposer à ce que les tisserands prennent pied sur la berge. Au contraire, dès que les premiers arrivés commencent à gravir le remblai menant au quai, les curieux qui s'étaient massés refluent. Des fenêtres et même des volets se ferment.
Pataro s'engage sur le pont de pierre. C'est la première fois de sa vie qu'il se trouve seul entre ces deux parapets qui limitent sa vue aux pavés et au ciel. Il force l'allure. Il veut voir.
A l'autre poterne, personne ne prête la moindre attention à lui. Tous les gardes sont alignés côté aval et observent ce passage du fleuve qui les libère de leur tâche.
Dès qu'il atteint la fin du parapet, Pataro s'arrête, un peu essoufflé.
Sur les barges, la longue file continue de s'étirer. Entre les barges, des hommes aident les femmes à enjamber et se passent les enfants comme les paniers et les sacs qui ont servi au transport des victuailles. Rive droite, c'est la même chose, on aide les femmes à descendre. Les enfants pataugent et se jettent à l'eau.
Certains s'y roulent. C'est la fête. Et sur cela un soleil encore très haut. Tout se passe dans un éclaboussement lumineux.
Deux fabricants que Pataro connaît fort bien s'approchent de lui.
- Alors, tu y était aussi ?
- J'suis toujours où les sous tombent bien.
- Tu as entendu ce qui s'est dit ?
- J<'suis pas sourd. Ils ont passé la journée à répéter la même chose !
L'homme cherche dans son gousset d'où il sort une pièce d'argent qu'il fait sauter dans sa main.
- En as-tu ramassé beaucoup de cette taille ?
- Les tisserands n'en voient jamais, vous l'savez bien.
- La voudrais-tu ?
La pièce saute et tournoie.
- Alors, qu'est-ce qui s'est dit ?
- Que les fabricants sont des fripouilles et que...
L'autre homme lève sa canne. Pataro le regarde.
- On m'demande ce qui s'est dit...
- Laisse-le parler, mon ami.
Pataro fait non de la tête et reprend la direction du pont en grognant :
- J'en ai assez vu et assez entendu pour aujourd'hui. Gardez votre pièce et vos coups de trique. J'vais m'coucher.
L'homme à la pièce essaie de le rappeler, mais l'homme à la canne lui lance :
- Fripouille ! Tu seras pendu avec toute la racaille.
Pataro qui vient d'arriver à hauteur des gardes crie :
- Et mon cul, y sera pendu ?
Les suisses se mettent à rire. Pataro continue sa route.
La rumeur est toujours présente, mais, déjà, on sent que la venue du soir fait peser sur la cité une grande fatigue.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Dim 16 Juil - 22:22

12


LE ciel où s'endorment de longs stratus violets est encore rouge derrière la colline des Prières hérissée de clochers noirs. La terre est baignée de nuit.
Les barges ont fait monter le niveau du fleuve. Leur barrage a surtout métamorphosé la surface des eaux où de lents remous ont remplacé les muscles noueux du courant. Les reflets du couchant s'y mêlent à ceux des quinquets de la ville qui retrouve son calme. Les lanternes des fiacres et de quelques charrois attardés tremblotent sur la rive droite et sur le pont. Des fenêtres commencent à s'éclairer au flanc de la colline du Labeur où les tisserands exténués regagnent leurs maisons.
Quand Pataro arrive à l'entrée du quartier de la prison, Carré-d'as est là, qui l'attend, adossée à l'ange d'une masure. Elle geint :
- Le fleuve charrie du sang ; c'est mauvais signe.
- Possible, mais la journée n'a pas été mauvaise.
Ils vont jusqu'à la baraque où la tireuse de cartes demeure avec Ratanne et Paluche. Une lueur rousse pénètre encore par la porte ouverte et la fenêtre étroite. Elle s'ajoute à celle d'un reste de feu allumé dans l'angle opposé à la fenêtre, sous un trou de la toiture.
- Ta soupe est chaude, dit la femme.
Elle va près du feu. Sur une pierre carrée elle prend une petite gamelle de fonte noire, soulève le couvercle qu'elle pose sur une dalle où se trouvent d'autres ustensiles.
- Où sont les gosses ? demande l'infirme.
- Au poisson. A cause des barges, ça va remuer l'eau. Ca devrait donner dur pendant un jour ou deux.
- Les barges resteront pas deux jours. Tu parles, tout le monde qui marche à pied passerait par là. Le prince va sûrement laisser comme ça le fromage lui tomber de la gueule, on peut y compter, tiens ! Et les bateliers, faut qu'ils naviguent !
- On verra.
Elle apporte une sorte de grand bol en fer et une cuillère. Pataro se met à manger. Après la première bouchée, il constate :
- Ta soupe est épaisse. Meilleure que les autres jours.
- Les pauvres pleurent la fain, j'te jure qu'avec ce qu'ils ont laissé sur les Brotteaux...
- J'espère que tu as ramassé.
- Pas mal. J'avais deux paniers. Mais les chiens sont vite arrivés. Et puis, avec cette chaleur, c'est pas la peine de vouloir garder autre choses que du pain.
- Tu me donneras pour les bêtes.
Il mange en silence puis, dès qu'il a posé le bol et la cuillère, il demande :
- T'as les sous ?
La femme se lève et va prendre sur la planche où sont des couvertures deux petits sacs de toie qu'elle apporte. Elle s'accroupit et en donne un à Pataro.
- J'ai fait le compte.
- Fais voir !
Il soupèse les deux sacs et gronde :
- Tu te moques de moi.
- Tu peux compter, si tu trouves un sou de plus dans le mien...
Il l'interrompt. Sa voix cingle :
- De quoi, part à deux ? Non mais... c'est nouveau, ça !
- Aujourd'hui, tes bêtes ont pas travaillé. Et encore, faut les nourrir.
- La règle est la règle ! hurle Pataro. Recompte.
Carré-d'as a un soupir profond qui gonfle sa poitrine. Elle lance à l'infirme un regard de haine. Son visage est tout ridé, ses poings sont crispés comme si elle était vraiment décidée à le frapper. D'une voix presque douce, elle dit :
- T'es une ordure, Pataro.
- Recompte. Tu m'insulteras quand t'auras payé.
Elle verse les deux sacs sur la planche où s'est installé l'infirme. Elle commence à faire trois tas de pièces puis, après un moment de silence, elle soupire :
- Et toi, t'as donc rien ramassé, aujourd'hui ?
- Moi, tu sais très bien que je partage toujours. Et j'ai fait plus que vous trois. Et même beaucoup plus.
Il tire de sa poche son sac de peau bien gonflé et le lance sur la planche.
- Verse avec le reste.
La femme ajoute les pièces aux autres. A la vue des écus d'argent, son regard s'allume.
- Alors ? lance Pataro triomphant.
Elle hoche plusieurs fois la tête avant de murmurer :
- T'es le plus fort, Pataro. Y a pas à dire, t'es le plus fort !
- Tu vas me faire plaisir ?
- J'irai chez toi. Ici, les enfants risquent d'arriver.
Comme la lumière a beaucoup baissé au-dehors et que le feu s'éteint, la femme va chercher un bout de cierge qu'elle allume avec une brindille enflammée par les braises du foyer. Elle vient le poser sur la planche où elle le colle avec quelques gouttes de cire, puis, à genoux devant le tas de pièces, elle se remet à compter tandis que Pataro l'observe. Après un moment, elle demande :
- Crois-tu qu'ils auront leurs deux sous ?
- Non, fait-il l'air serein. Les fabricants sont pas fous.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Lun 17 Juil - 0:18

13


PATARO est rentré chez lui avec son sac de pièces et un panier où Carré-d'as a mis des déchets pour ses bêtes. La première cage qu'il est allé ouvrir est celle où Fluet se trouve seul. Le chat s'est tout de suite précipité sur le panier, mais Pataro l'a empoigné et mis dehors en disant :
- T'as pas de courrier, va faire un tour. Cherche les rats.
Le chat jaune est dehors, contre la porte refermée qu'il flaire en miaulant. Il bondit sur le rebord du soupirail.
A travers l'étroite vitre enfumée, il voit Pataro qui donne des déchets de viande. Tout le monde mange. Même les moineaux et les pigeons qui semblent à moitié endormis. Fluet gratte de la patte et miaule, plus rageur, puis, voyant que Pataro ne regarde même pas dans sa direction, il saute dans la ruelle qu'il suit jusqu'au quai. Là, par habitude, il grimpe sur le premier toit et monte en direction de la prison. Il demeure un bon moment sur la corniche, à l'angle où il s'est assis comme pour contempler le fleuve et la cité illuminée.
Le ciel porte encore, derrière les clochers crêtant la colline, une vague lueur violette, mais les eaux ne reflètent plus guère que les lumières de la ville.
Fluet s'accorde le temps de lécher sa patte avant droite et de la passer plusieurs fois derrière son oreille. Ensuite, il bâille puis, lentement, il suit la corniche sur la façade qui domine le bas-port. A la première fenêtre, il entre. La cellule est dans l'obscurité. Une voix sourde murmure :
- J'ai pas entendu le signal.
Le prisonnier s'approche et caresse le chat qui fait le gros dos et se met à ronronner.
- Mais t'as pas ton collier. Tu l'as perdu ? T'as pas de lettre ?
Le chat se frotte contre l'épaule de l'homme qui vient de le prendre pour tenter de regarder vers le bas.
- Est-ce que t'as perdu ma lettre ?
Le chat miaule un petit coup.
- T'as faim ? J'ai rien, moi. J'ai rien à te donner. J'attendais pas de courrier, j'ai rien gardé pour toi.
Comme s'il avait compris, Fluet sort sur la corniche où il hésite un moment entre la droite et la gauche. Finalement, il prend à gauche et va jusqu'à la fenêtre voisine. Se frottant au passage contre le barreau, il entre en miaulant un petit coup. Aussitôt, un homme vient à lui qui se met à palper son cou puis son corps. Une voix rauque grogne :
- Bon Dieu, qu'as-tu fait, chat de malheur ? Tu as tout perdu, ton collier et mon message. Allez, allez, fous-moi le camp. Va chercher... va vite chercher.
Le chat jaune a visité trois cellules avant d'arriver chez un prisonnier qui le reçoit en riant :
- Toi, tu as du toupet. Tu n'as rien pour moi et tu viens tout de même voir si j'ai à manger. A moins que tu ne viennes par amitié... tiens mon petit. Tiens. Régale-toi. Je n'ai que ça, tu m'excuseras.
Affamé, le messager jaune croque les croûtes de pain sec que l'homme vient de lui donner. Une main très douce le caresse tandis qu'il mange, puis l'accompagne jusqu'à l'instant où il sort.
Cette fois, Fluet n'hésite pas. Prenant à droite, il file d'un trait jusqu'à l'extrémité de la corniche et saute pour débouler le contrefort. Sur le bas-port, il court entre les roches et les buissons jusqu'à la rive où des bruits qu'il connaît lui ont signalé la présence de gens très intéressants.
Une fille et trois garçons pataugent à quelques enjambées de la rive où ils ont laissé deux bassines dans lesquelles on entend des claquements de vie. Fluet s'approche de la première, il lance un regard rapide vers le fleuve puis, se dressant sur ses pattes de derrière, il pose celles de devant sur le rebord de métal qui vibre. Il sort ses griffes et sa patte droite se détend d'un coup, rapide et sûr. Il la retire avec une truite qui s'en va battre les pavés. Le chat est sur elle d'un bond, ses dents bien pointues se plantent dans le dos froid et lisse. Du jus odorant mouille sa langue.
Sa prise en travers de la gueule, un peu gêné dans sa marche, il va se blottir sous le buisson le plus proche. Et là, épiant le rivage entre les feuillages immobiles, il mort à pleines dents cette bonne chair palpitant de vie.
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MessageSujet: Re: BERNARD CLAVEL   Lun 17 Juil - 13:24

study
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Lun 17 Juil - 18:17

14


L'AUBE est encore loin lorsqu'on cogne à la porte. Pataro se dresse sur un coude. Il hésite mais on frappe de nouveau et le ticlet se soulève.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Mataron, le charretier.
- Qu'est-ce que tu m'veux ?
- Te causer.
- De quoi ?
- Ouvre. C'est important. Ce sera bien payé. J'peux pas t'gueuler ça au travers de ta porte.
L'infirme glisse de sa planche et va retirer le pieu qu'il place chaque soir pour barrer sa porte. Tandis que le charretier s'avance dans l'obscurité en traînant son odeur de foin, de fumier et de sueur, l'infirme allume une chandelle.
- Ferme !
L'autre repousse la porte.
- Bloque avec le piquet. On sait pas.
L'homme s'exécute. C'est un petit brun très sec, à visage anguleux et à forte moustache qui lui couvre entièrement la bouche. Pataro pose son lumignon :
- Alors ?
L'autre s'assied sur un billot et sort de sa poche une jolie gourde en métal dont il dévisse le bouchon avant de la tendree à l'infirme.
- Tiens, ça éclaire la comprenette.
Pataro boit une bonne lampée et souffle fort en remerciant. Le charretier boit à son tour pui, ayant refermé la gourde qu'il glisse dans la poche de sa culotte de peau, il dit :
- C'est l'compagnon à Gonon qu'est venu me trouver. Y m'a dit : Mataron, toi tu vas chercher d'la paille dans les fermes. Tu peux passer. J'ai dit : Tout le monde peut passer. Y me dit : Pas tout le monde à première heure sans se faire remarquer. Ca, c'est vrai, que j'y ai dit...
- Et alors ? lance Pataro que ces lenteurs exaspèrent.
- Alors, ben c'est que la garde en a arrêté cinq. Et qui sont à la prison.
- Qui ça ?
- Justement, j'les connais tous. Et pis toi de même.
- Qui ?
Le charretier hoche la tête et soupire :
- T'énerve pas. C'est Gonon, l'maître imprimeur qu'aurait fait des affiches séditieuses, qu'ils disent. C'est le colporteur Charvet qui serait je sais pas comment ils appellent ça... d'la sédition. Après, y a maître Mathelon le tisserand, Ferdinand Monneret, et pis l'autre, je sais pas si tu vois qui c'est, c'est un Piémontais, le grand Darnito.
- Je vois. Ils les ont pris quand ?
- Charvet, ils l'ont cueilli l'premier à la sortie de ville en direction de Bourg. Gonon, y sont allés chez lui. Les trois autres, ils les ont pris en pleine nuit. Y a pas bien du temps.
Un silence passe. La flamme du bout de chandelle se couche chaque fois que le charretier souffle. Dans la caisse à roulettes, les rats et les chats remuent.
- Comment tu le sais déjà ?
Le charretier prend un air effrayé. Baissant le ton :
- Ben, mon pauvre vieux, ça bouge rudement de l'autre côté. Ca va faire du vilain, tu peux m'en croire. Quand y m'ont demandé ça, j'ai dit : C'est sûr que j'vas passer le pont. Et même que j'suis pas certain de revenir ce soir.
- T'as la trouille ?
- Y a rien d'bon à ramasser dans un fourbi comme ça. Ma foi, j'te préviens. C'est déjà un gros risque d'avoir laissé mes chevaux pour venir jusque-là. Si on te questionne : j'avais du vieux pain pour tes bêtes.
- Et qu'est-ce que tu veux que je fasse ?
- Moi, rien.
Il soulève son chapeau de toile brune pour gratter son crâne blanc où serpentent quelques mèches grises collées par la sueur. Il cherche ses mots et baisse encore le ton pour ajouter :
- Faudrait que tu passes. Toi, tu risques rien. Le compagnon à l'imprimeur te donnerait des messages pour les prisonniers.
Sans hésiter, Pataro promet :
- J'passerai. Mais à mon heure. Comme d'habitude. Moi non plus, j'veux pas prendre de risques... J'suis pour rien dans tout ça, tu comprends !
Pataro a élevé le ton. Assis sur son billot, l'autre ne sait plus très bien quoi faire de ses grosses mains. Il se tasse. Se voûte un peu. Il finit par sortir de sa poche une vessie de porc et une pipe.
- Veux-tu prendre une chique ?
Pataro puise avec sa pince dans la blague que l'autre lui tend. Se couchant à demi sur le côté, il renverse la tête en arrière et ouvre grand la bouche pour y laisser tomber le tabac. Le charretier bourre une courte pipe qu'il allume avec un copeau ramassé par terre et enflamme à la chandelle. Il tire trois bouffées.
- Moi, j'sais pas lire. Seulement, leur affiche, Boulardon me l'a lue. Ben je peux t'dire que c'était pas rien.
- Je sais. J'la connais.
Gravement, avec un hochement de tête qui n'en finit plus, Mataron gémit :
- C'était la guerre. Ni plus ni moins. Boulardon, tu sais, c'est le fils du notaire. J'lui livre du foin. C'est un instruit. Y m''a dit : Jamais des ouvriers ont parlé sur ce ton. Jamais !... Et j'crois bien que c'est la vérité.
Il se tourne vers le vasistas dont la vitre sale commence à annoncer le jour.
- V'là que ça pointe, mon gone. M'en vas aller. Si on voit mes chevaux, on peut se demander ce que je trafique si longtemps.
- Tu diras que t'as posé culotte.
Le charretier ouvre la porte en riant. Puis, soudain sombre, il se retourne pour lancer, d'une voix qui étonne :
- Les laisse pas tomber, Pataro. C'est des bonne gens... Et puis...
Il fait un pas, s'arrête et se retourne encore. Il parle comme si ce qu'il avait à dire était terrible :
- Tu sais, ces gens-là, c'est pas des ingrats. Y sauront de l'dire.
Et il sort très vite en tirant la porte.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Lun 17 Juil - 19:26

15


- FAUT que je traverse, j'te dis.
- Va donc, j'te retiens pas.
Carré-d'as parle durement à Pataro étonné qu'elle ose ainsi hausser le ton.
Ils sont dehors, près de la demeure de l'infirme qui a déjà sorti sa caisse à roulettes. Le ciel pétrit des nuées de plomb et de cuivre dans cette aube surprenante. Pas un brin de vent. Le remuement de l'air se fait seulement dans les hauteurs. Tout se déchire comme si les rafales changeaient sans cesse de direction. L'infirme regarde vers la ville avant de lancer :
- Tu vois bien qu'y se passe rien. Faut que j'traverse. Que ce soit comme d'habitude. Va chercher Ratanne.
En parlant, il a saisi de sa pince gauche le bas de la robe, de la droite il frappe le tibia de la femme qui s'écarte en hurlant :
- Salaud ! Tu risquerais la peau de mafille pour trois sous.
Elle a réussi à le faire lâcher prise et court trois ou quatre enjambées pour se mettre hors de portée avant de se retourner. Pataro a eu le temps de ramasser une pierre qu'elle reçoit sur le bras.
- Tu paieras cher, vipère !
Elle s'enfuit sans répondre. Dès qu'elle a disparu à l'angle de la ruelle, la colère de Pataro fond d'un coup. Il a seulement un mouvement qui doit être un haussement d'épaules. Lançant un long jet tiré de sa chique, il s'en va en direction du pont où la circulation semble à peu près normale.
- Tout ce qu'on risque, c'est d'se faire rincer.
Pataro a parcouru à peu près la moitié du chemin qui conduit à la chaussée, lorsque la circulation s'arrête. Les charrois venus du centre comme ceux qui y vont libèrent le pont où plus rien ne s'engage. Sont restés, au milieu, trois chariots à planchers chargés seulement de quelques poutres. Les chevaux ont été dételés et viennent d'atteindre la rive droite. A côté des chariots, se tiennent une dizaine d'hommes vêtus de noir et, à gauche comme à droite, une bonne poignée de gardes suisses armés les uns de hallebardes d'apparat, les autres de fusils. Pataro embrasse tout ça d'un regard.
- Pas possible !... Pas possible !
Sur l'autre rive, un grand mouvement s'amorce. Les gens de la colline du Labeur descendent et se rassemblent sur le quai. D'abord à l'entrée du pont où une troupe de gardes suisses et de soldats les empêchent d'avancer, puis leur masse grossit très vite. Elle couvre le quai et le bas-port en amont et en aval du pont.
Pataro est bientôt rejoint par le peuple des mendiants et des pauvres qui habitent le quartier de la prison. Certains parlent :
- J'ai entendu arriver les juges.
- Moi aussi. Le jour était pas encore là.
- Alors, on juge dans les prisons, à présent. Pas la peine d'avoir un palais pareil !
- Qui te dit qu'ils sont jugés ?
- Et ce qu'on monte, c'est pour faire du guignol, peut-être ?
Tous les regards se portent à présent vers le dos-d'âne du pont. Sur chacun des trois chariots, les hommes en noir sont en train de monter deux potences. C'est une coutume vieille comme la ville que les exécutions aient lieu sur le pont pour que le peuple tout entier puisse aisément jouir du spectacle. Mais habituellement, on monte la potence au cours de la nuit, et les bourreaux officient dès la petite aube. De toute manière, les gens que l'on exécute ont toujours été jugés la veille, pour que le prince ait le temps d'exercer son droit de grâce.
Autour de Pataro, on continue de s'interroger :
- Peuvent pas les pendre comme ça ?
- C'est peut-être pas pour eux.
- Pour qui, alors ?
- Les juges sont même pas sortis de la prison.
- Si, y sont partis. Ca fait plus d'une heure.
- Y voulaient pas les traîner en ville. Le peuple leur fait peur.
Tout le monde parle. Seul Pataro reste silencieux. Il ne parvient pas à détacher son regard de ces six équerres de bois qui se dressent à présent sur ciel où continuent de se déchirer les nuées de soufre et de suie.
Pataro ne cesse de se répéter : "Mataron m'a dit qu'ils en ont arrêté cinq. J'vois six potences. C'est pas possible. C'est pas pour eux. Y a des bandits dans la prison."
Sur l'autre rive, ce n'est pas du tout le public habituel des exécutions capitales. C'est une foule beaucoup plus importante, sans cesse en mouvement, d'où partent des cris repris par la multitude.
Et puis, d'un coup, presque le silence. Un attelage vient de déboucher du chemin qui passe derrière les baraques des pauvres pour aller de la prison à la grand-route. Quatre chevaux noirs tirent au petit trot un long chariot.
Aux ridelles à claire-voie sont attachés, mains liées au dos, six hommes en pantalon et chemise, tête nue. On reconnaît tout de suite la haute taille du colporteur d'almanachs et sa crinière blanche qui flotte au vent de la course. Il est le premier à gauche. Pataro le voit de dos.
- J'lui avais dit d's'en aller.
Les voix se sont tues. Pataro à à peine murmuré et, pourtant, ses voisins l'ont entendu. L'un d'eux souffle :
- Qu'est-ce que tu dis ?
- Rien.
Face au vieux Charvet, c'est le gros cabaretier. Dès que l'infirme le reconnaît, il souffle :
- Hugonnier. C'est Hugonnier.L'gros Hugonnier.
Puis, côté gauche, Gonon, Mathelon, et en face d'eux Monneret et Darnito le Piémontais. Le cocher et quatre gardes : deux à l'avant, deux à l'arrière.
Sur l'autre rive, le silence s'est fait également. Le roulement des bandages sur les pavés et le trot des chevaux sont énormes dans ce matin lourd et immobile, écrasé par un ciel de plus en plus fiévreux.
Devant le chariot trottent une douzaine de garde à cheval et autant derrière. Mais c'est seulement après un moment qu'on s'en avise tant cet attelage et son chargement retiennent l'attention.
Les prisonniers sont secoués et, on voit bien que, sans les liens, ils tomberaient. Il semble que le cafetier ait grand-peine à se tenir debout. Sa bedaine qui tressaute le tire en avant comme si elle voulait se jeter contre le colporteur aussi raide qu'un manche de hallebarde.
Le bruit se modifie au moment où le cortège passe la poterne, puis change encore quand il reparaît sur la deuxième arche du pont. L'allule se ralentit. Les bêtes prennent le pas et vont s'arrêter à hauteur du dernier chariot porte-potences.
Au moment précis où les hommes en noir s'avancent et commencent à gravir les marches de l'escalier qu'on vient d'appuyer à l'arrière, un long éclair perce les nuées juste au-dessus de la basilique. C'est comme si la foudre s'était plantée au sommet de la colline des Prières. Le tonnerre déferle sur la cité et emplit le lit du fleuve que la lueur vient d'embraser. Comme en écho à ce grondement, une rumeur sourde monte de la foule. Le centre de la ville et les deux collines grognent.
Mais les exécuteurs n'ont pas pour autant interrompu leur besogne. Ils ont détaché les prisonniers. Deux pour chaque homme ; ils les font descendre. Le vieux colporteur en tête, toujours droit. D'ici, on ne peut distinguer ses traits, mais sa démarche dit assez quelle dignité doit se lire sur son visage. Gonon et Mathelon viennent après. Moins raides, le pas assuré.
C'est ensuite le tour des hommes qui se trouvent contre la ridelle de droite, le cafetier en tête.
A l'instant où ceux qui le tiennent sont au bord du plateau pour l'obliger à descendre la première marche, de toute la puissance de son buste, il se livre à une sorte de contorsion. Sa tête frappe derrière l'épaule le bourreau de droite qui tombe du chariot mais parvient à se recevoir sur ses pieds. L'autre s'accroche à sa proie, seulement il n'est pas de taille. Hugonnier le déséquilibre à son tour et part avec lui, sur lui, comme s'il voulait l'écraser. On perçoit d'ici le bruit mou de la chute et une femme lance :
- Ce salaud a sûrement des os brisés !
Les spectateurs sont trop haletants pour crier. Le silence semble au contraire s'épaissir pour laisser entendre les jurons des gardes et les rugissements du cabaretier qui, entravé, fait des efforts énormes pour se relever.
Plusieurs gardes suisses se sont précipités pour aider les hommes en noir, et c'est ce geste contraire aux usages qui déclenche une réaction de la foule. Des deux rives partent des insultes.
Deux coups de foudre se chevauchent juste au-dessus de la cité. Ils roulent à n'en plus finir vers la plaine, ils éveillent l'écho des collines. Toutes les vitres ont pétillé de reflets. Et la lutte continue entre le taureau et les gardes.
Quand on relève le cafetier, son visage est en sang. Il se débat encore et sa rage est telle que deux grands suisses vont valdinguer, l'un contre le parapet, l'autre contre la roue du chariot.
Un coup derrière la nuque fait vacille cette masse de chair et d'os. A demi assommé, se tordant encore dans les liens qui lui scient la poitrine et entrent dans ses énormes bras, il est hissé sur le premier plateau où se tient déjà le colporteur. Un bourreau lui passe la corde au cou et quatre gaillards solides le maintiennent face au vide, face au bouillonnement du fleuve qu'il ne voit certainement plus.
Les autres prisonniers n'opposent aucune résistance. Alors que le ciel s'éclaire de nouveau à plusieurs reprises et que commencent à tomber des gouttes larges comme des pièces de dix écus, on les conduit à leur place. A peine le dernier, Monneret, se trouve-t-il sous sa potence qu'un roulement de tambour très sourd vient de la poterne. Le premier à être poussé est le cafetier. Puis les autres à peu près en même temps. Comme Darnito gigote au bout de sa corde, un homme en noir pose son pied sur les liens de ses poignets, se tenant à la corde d'une main et au bas de potence de l'autre, il pèse de toute sa force. Les autres remuent à peine. Le poids de Hugonnier est tel que le montant de la potence plie.
Les pendus se balancent encore lorsque le vent, d'une extrême violence, tombe du ciel avec un déluge de grêle lardé d'éclairs.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Lun 17 Juil - 20:31

16


DE mémoire d'homme on 'a vu pareille chose. Près d'une heure durant, sans que cesse la foudre qui semble habiter le ciel d'un bord à l'autre, des grêlons gros comme des oeufs tombent si serrés que les lueurs des éclairs semblent des étincelles dans un froissement de tulle gris. Le vent vient de partout à la fois. Du ciel, du sol, des arches du pont, des quatre points de l'horizon.
La terre est blanche. Le fleuve bout comme une lessive.
La foule a fui. Les gens par parquets se sont engouffrés partout où une entrée s'ouvrait. Des portes closes ont volé en éclats.
Sur la rive gauche, mendiants, écornifleurs, détrousseurs et vagabonds se sont éparpillés, les uns gagant les baraques, les autres se réfugiant sous les deux premières arches du pont. Pataro y est arrivé le dernier, traînant sa caisse à roulettes sur les pavés inégaux. Les rafales poussent jusque sur eux des brassée se grêlons qui les obligent à courber l'échine et à se protéger la tête comme ils peuvent. Des femmes et les enfants braillent. Bon nombre de ces gens de misère, de sac et de corde maudissent le prince, les riches, les juges, les gardes suisses et les bourreaux.
- Le ciel se venge.
- L'orage va leur casser leurs vitres et leurs tuiles.
- Les nôtres aussi.
- Nous, on n'a rien qui risque.
- Le ciel, il arrive trop tard.
- La ville sera maudite pour les siècles des siècles !
Une grande colère s'est levée, même chez ceux qui n'ont jamais rien réclamé.
Pataro ne parle toujours pas. Collé contre sa caisse où la grêle bat la carge, il est parmi les mieux abrités.
L'orage dure depuis un bon moment lorsque cent voix s'élèvent :
- Regardez !
- C'en est un !
- C'est le gros !
En dépit de l'averse qui ne ralentit pas, tout le monde veut voir. C'est la bousculade. Pataro pédale lui aussi pour apercevoir, malmené par les remous, un bout de potence se dresser puis se coucher sur l'eau. Une masse de tissu clair tournoie puis disparaît. Quelques instants et c'est fini. Le rideau serré de la grêle efface tout, même les barges noires vers lesquelles se dirigeait le corps.
De retour sous le pont, les gens se mettent à commenter l'événement, la violence du vent, le poids de ce pendu, la chute. Et, comme pour se rassurer, on conclut :
- De toute façon, il était mort.
- Mort ou pas, ficelé comme il était...
- Sûrement mort. Sûrement.
Et puis, aussi soudain qu'il a éclaté, l'orage s'arrête. La grêle ne tombe plus. Le vent s'appuie encore une fois sur la terre couverte de glace et sur les eaux fiévreuses, puis il se hausse et va balayer les restes de nuées. Un large pan de ciel s'ouvre. Grandit. Gagne en luminosité.
Déjà la terre, les eaux, les toitures fument comme un immense incendie. La ville miroite. Les berges ruissellent et on constate que le niveau du fleuve a légèrement monté.
Tous les regards se portent vers le pont de barges comme si chacun espérait que le gros cafetier sorte de l'eau fumante en riant à plaine gorge. Il n'y a rien que le flot qui a soulevé de quelques pouces les lourdes embarcations noires et continue de bouillonner contre cet obstacle qu'il contourne sur les deux rives.
Puis tout le monde s'écarte du pont pour en regarder le sommet.
Cinq pendus immobiles, vêtements collés au corps, dégoulinent de lumière.
La potence du cafetier s'est brisée à sa base. Déjà des gardes ont quitté les poternes et les tours où ils s'étaient réfugiés. Les casques et les armes brillent au soleil. Les bannières trempées et déchiquetées pendent en serpillières.
C'est seulement lorsqu'il a bien contemplé le pont et surtout les pendus que Pataro se tourne vers la ville. La foule est moins dense sur le quai. Elle n'est plus immobile. Sans doute les tisseurs qui n'avaient pu remonter chez eux au moment où l'orage a éclaté sont-ils en train de gravir la colline. Chacun veut constater les dégâts. Sur le quai et dans les rues du centre, ce sont les bourgeois, les fabricants, les marchands et les fonctionnaires qui examinent les fenêtres sans vitres, les cheminées brisées, les tuiles par milliers jonchant la chaussée.
Mis à part ses croisées, le château du prince ne semble pas avoir trop souffert. Derrière les créneaux, les sentinelles ont déjà repris leur va-et-vient au pied du drapeau qui n'est plus qu'un piteux lambeau d'étoffe blanche.
Sur la colline des Prières, les clochers ne se sont pas effondrés, on peut les dénombrer tous, mais plusieurs ont l'air d'être l'oeuvre de dentellières un peu folles. Leur aspect amuse les gens de la rive gauche.
- Si c'est un coup du bon Dieu, non seulement il était en retard, mais il a mal visé.
- Moi, j'crois plutôt qu'il a puni les curés qui sont toujours dans l'coup avec les riches.
Pataro reprend sa caisse à roulettes où ses bêtes s'impatientent, et, sur les pavés que le reste de grêle rend glissants, il se met à tirer en direction de sa demeure.
Arricé là, il constate qu'il y a peu d'eau chez lui. Il donne la liberté à ses animaux, va ouvrir également à Fluet :
- Allez vous balader. C'est campos pour tout le monde. Après, on verra.
Puis il regagne le bas-port où il se colle contre une dalle, le regard rivé aux pendus.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Lun 17 Juil - 21:43

TROISIEME PARTIE

La République



17


- LE ciel a vengé les pendus.
Sous l'espèce d'ivresse que semble provoquer la nécessité de réparer les dégâts, on sent percer de la rage. A mots voilés, on laisse entendre que tout n'a pas été dit.

Pour Pataro, pour Ratanne, pour les bêtes comme pour tous les guenilleux du quartier des prisons, le repos a duré quatre jours. Quatre longues journées sans traverser. A rapetasser tant bien que mal les bicoques ravagées par la grêle.
Sur la rive riche, les trois mondes semblent rentrés chacun dans sa coquille. Celui de la Prière sur sa colline, celui du tissage sur l'autre, et, en bas, l'univers des fortunes. Partout, c'est la même musique. Elle qui tient autant de place sous le ciel que l'habituelle rengaine des bistanclaques, marteaux, rabots, varlopes, truelles et autres pics et pelles attelés au déblaiement de la casse et à la réparation des toitures.
Les plus heureux sont les couvreurs et les vitriers. Certains ont embauché un peu partout pour les seconder. Les charretiers aussi sont à leur affaire pour déblayer les gravats puis aller chercher des matériaux jusque dans les carrières de sable en aval, dans les tuileries de la Dombe, dans les scieries de Savoie et du Jura.
On manque de tout. Il faut trouver. Les débrouillards se font marchands. Les courageux entreprennent n'importe quel chantier.

Le quatrième jour, les travaux sont loin d'être terminés, mais Pataro décide tout de même de passer le pont avec Ratanne et sa ménagerie.
- On s'demande d'où viennent les sous, mais y en a. Tout l'monde en trouve. Doit y avoir des bas de laine qui crachent dur.
Des ouvriers sont au travail sur toutes les toitures. Des échelles sont dressées contre toutes les façades. Des équipes de manoeuvres en sont encore à charger des tombereaux de débris.
Pataro observe. Il a eu raison de venir. Même si la ville remue autrement que d'habitude, elle remue. Et les gens qui vont et viennent en traversant la place sont aussi généreux que par le passé. Il y a une sorte de fièvre, presque de jubilation chez certains.
Pataro observe, et il écoute. Et, à maintes reprises, il entend répéter :
- Vite enterrés, moins vite oubliés, les condamnés !

Vers le milieu de la journée, une longue maritorne à nez de corbeau qui n'a jamais donné un demi-liard à qui que ce soit vient jusque près de la fontaine. On ne la connaît pas autrement que sous le nom de femme Piot. Elle se penche comme pour laisser tomber une pièce dans la sébile de l'estropié.
- Si tu veux gagner gros, t'as juste à me suivre.
- Avec toi ? Gagner des coups de trique, oui.
- Pas avec moi, avec mon maître.
Elle redresse sa carcasse osseuse et s'éloigne sans se retourner.
- Si on m'cherche, fait Pataro à Ratanne, j'suis chez les soeurs du Bon Pasteur.
Et le voilà parti sur la trace de cette perche à la démarche saccadée. Paquet d'os qu'on s'attend toujours à voir se déglinguer et qu'un vent qu'elle est seule à recevoir redresse miraculeusement à chaque pas mais pousse un peu trop fort, pour qu'un souffle opposé s'en joue à son tour. Pataro finit par dire :
- Drôle de corps !
La femme Piot ne s'engage pas dans la rue de la Maréchalerie où elle demeure avec son maître. Elle prend par une traboule étroite que Pataro connaît bien. On monte des marches, on en descend d'autres, on traverse trois ruelles et deux cours avant de s'engager dans un passage couvert qui s'élance en pente comme pour gravir la colline des Prières, mais s'arrête à l'ancienne maison du tambour.
Dès le petit escalier, l'infirme est presque pris à la gorge par une forte odeur qui ruisselle comme une eau épaisse sur les marches de pierre usées en cuvette. La grand bringue ouvre une lourde porte de bois clouté dont la serrure fonctionne avec un jeu de trois clés.
- Entre !
Pataro se glisse par l'entrabâillement dans une pénombre qui sent plus fort encore. La femme referme, toujouts avec ses trois clés.
- Avance !
L'éclopé se dirige vers la seule source de clarté et débouche dans une salle basse voûtée en plein cintre, éclairée seulement par sept cierges alignés sur une longue table qui va d'un pilier à l'autre. Sept chaises à haut dossier de bois sculpté. Par terre, à droite et à gauche, des vases de fonte ajourés d'où sort cette fumée à l'odeur entêtante. Derrière une porte basse ouvrant sur la droite, un murmure de voix.
- Ce sera pas long.
La femme Piot se dirige vers cette porte basse contre laquelle son poing maigre cogne trois fois. Bruit de clés. La porte s'ouvre et paraît Fidel Charrier que Pataro connaît pour l'avoir souvent croisé dans les rues.
L'homme est petit, assez large d'épaules, un peu voûté, avec des bras courts. Aussi chauve que Pataro, il a un front immense, très incliné, une pente qui semble prolonger celle d'un nez pointu et mince, aux narines pincées. Sa bouche sans lèvres est un croissant sombre dessiné à même sa peau bilieuse, les pointes tristement tournées vers le bas. Des yeux très noirs, extrêmement mobiles dont le regard semble ne jamais pouvoir se fixer nulle part. On croirait son corps habité d'une multitude de ressorts.
Les bras emmanchés de mains épaisses, très blanches, sont déjà en mouvement. La voix tranche l'air comme un outil de métal pas tout à fait aiguisé.
- Pataro, on ne va pas finasser. Il y a pour toi un bon paquet à gagner.
L'infirme s'est adossé à un pilier. Charrier laisse passer le temps d'une réponse qui ne vient pas, puis, se mettant à marcher d'un pas presque convulsif, en long et en large devant la table, il reprend, comme s'il quittait cette terre pour des nuées :
- Tu connais bien du monde. Personne ne se défie de toi ni de ceux qui vivent dans ton coin. Tu as vu ce qui se passe. Une grande occasion s'offre de libérer la cité de la férule du prince. Vous allez nous aider... Je te le répète, vous serez largement payés.
Il s'arrête soudain. La flamme des cierges que ses déplacements avaient remués se stabilise. Le regard fou se plante une ou deux secondes dans l'oeil de Pataro.
- Es-tu disposé à nous épauler ?
- Je peux essayer.
Les bras qui s'étaient croisés se décroisent. Une main triture nerveusement la large lavallière blanche nouée autour d'un cou très court, elle plonge dans une poche d'où elle tire une grosse bourse de cuir rouge à lacet noir. La bourse se balance trois fois, puis les doigts s'ouvrent et elle vient glisser sur les dalles devant l'infirme.
- Soupèse !
Pataro s'exécute et hoche la tête tandis que sa pince fait disparaître la bourse dans sa grande poche ventrale.
- Pour l'heure, Pataro, je te demande une seule chose : du monde. Beaucoup de monde !
Un tremblement le secoue tandis qu'il reprend, exactement comme s'il s'adressait au peuple assemblé :
- Tu connais la Grand-Place, au sommet de la colline du Labeur. Je la veux noire de monde, Pataro. Tu m'entends : noire de monde. Demain. A huit heures du matin... Il faut les prévenir tous...
Tous ceux qui se tuent pour engraisser les riches.
Tous les canuts, les ouvriers, les manoeuvres, les maçons, les commis de toutes sortes. Nous mettrons fin à leur misère...
Il s'interrompt soudain et semble revenir d'une autre planète. Son regard tombe sur Pataro. Il reflète un grand éntonnement. Sa voix qui avait atteint d'étranges sonorités aiguës retombe. Presque sourdement, il dit en se dirigeant vers le couloir où s'est retirée la femme Piot :
- Pataro, tu m'entends : noire de monde !
Il fait demi-tour. Tandis que la femme Piot sort ses trois clés pour ouvrir la porte, Pataro entend le pas nerveux de Fidel Charrier s'éloigner en claquant sec sur les dalles.
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