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 BERNARD CLAVEL

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epistophélès

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Mar 25 Juil - 21:36

CINQUIEME PARTIE


La colère du fleuve



40


LORSQU'ILS ont vu Pataro et Damarin s'en aller en direction du pont, à peu près tous les dépenaillés du quartier de la prison les ont suivis.
L'énorme lanterne qui pend à la clé de voûte de la poterne se balance au vent. Sa clarté va et vient sur ce cortège. Ils sont bien une centaine à s'étirer : manchots, aveugles guidés par des boîteux, borgnes, défigurés, membres tordus, tous portent des haillons couverts de cette boue grise à traînées jaunâtres qui a envahi les ruelles et même certaines cabanes depuis que la pluie a transformé le quartier en cloaque.
Il n'y a plus de gardes. A la poterne de la rive droite, seuls sont encore là quelques ouvriers âgés qui ont donné leurs armes à des prisonniers évadés. Assis sur les bancs de granit où tant de suisses affectés à la perception du péage ont usé leurs culottes, ils contemplent ce défilé sans souffler mot, avec seulement, de loin en loin, un soupir ou un hochement de tête.
Lorsque le cortège précédé par Pataro, Damarin et deux ou trois autres atteint le quai, la ville a cessé de pétiller depuis un bon moment. Les rues qui mènent à la place de l'Hôtel-de-Ville sont très animées. Des gens marchent, courent, se bousculent, s'interpellent. On entend des rires et des bribes de chansons. Dans une ruelle, roulent des tambours.
Le feu qu'ils ont vu de l'autre rive était l'incendie d'une maison. On a réussi à le maîtriser, mais, des décombres, s'élève toujours une fumée âcre. Quelques mauvais remous du vent la plaquent parfois sur les rues où bien des gens se mettent à tousser.
Pataro a du mal à progresser sans se faire piétiner. Les arrivants questionnent à droite à gauche :
- Qu'est-ce qu'y se passe ?
- Où on en est ?
Certains répondent sans avoir rien vu.
- Ils ont tué Charrier et tout son conseil.
- Le prince a levé une armée. Il marche sur la ville.
- Vuillardier est un vendu au prince.
- Les pendus ont été vite oubliés !
Damarin, Ratanne et Carré-d'as restent autour de Pataro. Damarin dit :
- Tu crains rien, on se tient autour pour que tu sois pas écrasé :
- Si vous aviez touché votre pognon, je pourrais bien être réduite en penouillon, ça vous ferait ni chaud ni froid.
En se collant aux façades et en jouant des coudes, ils arrivent à se frayer un chemin jusqu'à l'entrée de l'hôtel de ville où se tient ce qui intrigue la foule. Pataro, qui agit à la manière des chiens et à même hauteur, a moins de peine que les autres à se faufiler. Même, une fois rendu sur le grand escalier où les gens sont bloqués, il parvient encore à se glisser entre les jambes. Il n'y a là que très peu de robes et de jupons.
Surtout des hommes sont parvenus jusque-là parce qu'ils étaient les premiers. L'infirme patauge dans les flaques gluantes qui ont l'air d'être du sang.
Il atteint la salle du conseil aux lambris dorés et au plafond à caissons à l'instant où l'on agite violemment une sonnette. Le brouhaha des voix et de la bousculade s'intensifie pour diminuer bientôt. Pataro n'est pas loin d'une croisée, mais il ne voit rine. Des gens s'écartent pour le laisser gagner cette fenêtre et d'autres le soulèvent pour le poser sur le large rebord où deux canuts sont déjà assis. L'un d'eux lui souffle :
- C'est la meilleure loge.
Au fond de la vaste salle, sur l'estrade de planches qui fait penser à une scène de théâtre, des hommes sont assis derrière une longue table, face au public. Au centre, le président Gorron, à ses côtés les juges Combras et Marlet. Maître Vuillardier se tient à l'extrême gauche. De l'autre bout, Charrier est debout entre deux canuts armés. Devant lui, assis à la table, aussi blême que lui, un avoué très connu, maître Bourgeon. A voix basse, Pataro dit à son voisin :
- Ca n'a pas traîné.
- Ils étaient ici, en train de juger. Les gardes ont compris tout de suite en entendant la fusillade, ils ont tourné leurs armes contre eux. Le tribunal avait plus qu'à changer les places.
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epistophélès

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Mar 25 Juil - 23:09

D'une voix de tonnerre, le président Gorron, homme court au visage lourd et sanguin, se met à parler. Il reproche à Charrier d'avoir incité des gens à la révolte, d'avoir fait fusiller des innocents sans jugement, d'en avoir fait emprisonner d'autre, fait piller des maisons et démolir le palais de justice.
Là, il marque une pause durant laquelle son regard se déplace comme s'il interrogeait le public. Et la force de cet oeil sombre est telle que partout où il balaie, le monde se fige dans un silence glacé.
On dirait que la lumière qui tombe des trois énormes lustres portant chacun au moins cent bougies entre des multitudes de cristaux étincelants, on dirait que cette lumière est attisée comme un feu par la bise.
Revenant à Charrier dont le crâne blanc étincelle de sueur, le président lui lance :
- Charier, qu'avez-vous à répondre à ces chefs d'accusation ?
D'une voix frêle qui n'est plus qu'un grêle filet à côté de ce qu'elle était lorsqu'elle emplissait l'espace de la place sur la colline du Labeur, Charrier crie :
- Je suis pur, je suis intègre, je suis incorruptible. Je n'ai fait que commencer à purger cette ville du mal qui la ronge. Après moi, d'autres continueront. Purger, c'est rejeter loin du corps qu'ils empoisonnent les miasmes...
Le président agite sa clochette. Charrier, parti pour un discours et dont le timbre se raffermit au fil des mots, essaie de poursuivre, mais la forte voix de Gorron couvre la sienne :
- Taisez-vous, Charrier, ne plaidez pas à la place de votre défenseur. Il saura le faire mieux que vous, le moment venu.
Le défenseur est plus blême que son client. On voit ses mains trembler sur la table. Il n'a pas choisi cette tâche. Conseiller de Charrier dans le gouvernement que celui-ci avait formé, on l'a désigné pour le défendre. Il sait qu'il risque fort d'être jugé lui aussi.
- Pour l'heure, lance le président, la parole est à l'accusation.
Maître Vuillardier, qui porte toujours la chemise blanche et le pourpoint bleu clair qu'il avait en prison, se lève lentement. Il déploie sa haute taille et enfle sa poitrine épaisse comme s'il s'apprêtait à écraser du même geste Charrier et son défenseur.
Et il parle.
Lentement, posément, sans une ombre de colère. Il brosse de l'accusé un terrible portrait. Celui d'un être uniquement habité par la haine, la jalousie, l'ambition, le besoin de dominer et la soif de meurtre. Chacun des faits qu'il relate, des noms qu'il prononce, des propos qu'il rapporte semble non pas une flèche qui s'en irait transpercer Charrier, mais un énorme pavé tombant du ciel sur son crâne dénudé où la sueur perle de plus en plus.
La salle est subjuguée par cette voix. Les mêmes que Charrier a galvanisés en leur parlant de leur propre misère boivent les paroles qui l'accusent. Ils le regardent avec une horreur égale à l'admiration qu'ils lui ont portée quand il leur prêchait la révolte.
L'accusateur ne parle pas longtemps. Il termine son propos en rappelant les pleurs, le sang versé, et il ajoute :
- Charrier a voulu un tribunal révolutionnaire, il s'y trouve aujourd'hui à la place qu'il mérite. Charrier a voulu dresser devant cet hôtel de ville une guillotine, je demande qu'il en soit la première victime. Et que le suivent sous le couperet d'acier tous ceux qui l'ont soutenu dans son oeuvre criminelle.
Comme la salle frémit et murmure, l'avocat se tourne vers elle :
- Je ne parle pas des humbles qu'il a abusés et qui ont compris leur erreur, je parle des crapules de son espèce dont il avait osé faire des ministres.
Un soupir court. Puis les applaudissements éclatent, dominés par des hurlements :
- A mort Charrier !
- La guillotine !
La clameur gagne l'extérieur, reprise par des milliers de femmes et d'hommes qui ne savent rien de ce qui se passe dans la salle. Elle monte comme un terrible incendie au flanc des deux collines. Elle galope de rue en rue et c'est bientôt toute la ville qui hurle pour réclamer la tête de Charrier.
Elle est si ample, si forte, avec des aigus si tranchants qu'elle atteint bientôt le ventre invisible des nuées.
Et les nuées contrariées par ce souffle énorme venu de la terre se déchirent entre elles en voulant modifier la direction de leur cours? Sur cette ville à présent éclairée de milliers de fenêtres et d'un nombre plus grand encore de lanternes, le ciel troublé, blessé jusque dans ses entrailles noires, déverse soudain des trombes d'eau. La foudre lacère l'obscurité et roule entre les façades illuminées. Sa lueur fait pâlir celle des lustres. Le tonnerre gronde dans la salle tandis que Charrier se lève en hurlant à se briser la voix :
- Craignez le doigt de Dieu ! Je ne crains point votre justice. C'est vous qui aurez à redouter la colère du ciel !

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epistophélès

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Mar 25 Juil - 23:53

41


I L n' pas fallu plus de dix minutes de délibérations aux trois magistrats pour condamner Charrier à avoir la tête tranchée. Ce verdict a soulevé une deuxième clameur, mais, cette fois, le ciel ne s'est pas mis en colère. Au contraire, la foudre s'est éloignée. L'orage a basculé d'un coup par-dessus la colline du Labeur et le vent l'a empoigné pour le pousser vers le nord.
Ceux qui se trouvaient dehors l'ont très bien vu disparaître. Ils ont entendu ses charrois sonores s'éloigner au grand galop sur les plateaux qui prolongent la colline. Il a mené le branle longtemps en remontant le cours du fleuve, et sa rage a éveillé les échos profonds de la vallée encaissée entre des falaises.
A présent, la pluie s'est de nouveau installée. Elle occupe toute la nuit. Elle noie la place et les rues ; elle fait courir des reflets sur les pavés où la foule piétine. Les gens se bousculent pour trouver refuge sous les arcades du théâtre, dans toutes les traboules et sous tous les porches, mais bon nombre de personnes ne peuvent y pénétrer. Résignés, les gens attendent sous l'averse. Personne ne veut risquer de manque le spectacle.
Dès que le verdict a été prononcé, l'un des canuts qui se trouvait à côté de Pataro a déclaré très satisfait :
- On n'a pas à bouger. Première loge côté face pour le procès, première loge côté pile pour l'exécution.
Ils ont fait demi-tour. Le nez collé aux vitres où l'eau ruisselle en charriant des reflets, ils ont une vue directe sur la machine dont le couperet luit dans l'ombre comme une flamme presque immobile.
Les juges ont disparu. L'accusé et ses gardes également. Une partie de la foule se presse contre les huit grandes fenêtres, mais le reste s'écoule vers l'extérieur. Un long moment passe, habité seulement de la rumeur à laquelle se mêlent le piétinement multiple et les bruits de l'averse.
Quelques éclairs lointains plaquent encore de rapides lueurs sur les façades d'en face, mais le roulement ne vient plus jusque-là.
Soudain, sur la droite, un remous se dessine dans la masse serrée des têtes. D'où il se trouve, Pataro voit des hommes fendre la foule, mais il ne parvient à distinguer vraiment que le canon des fusils et quelques bonnets rouges.
Un crucifix semble marcher seul au-dessus des têtes.
C'est lui que l'infirme suit des yeux jusqu'au pied de l'estrade. Le crucifix s'arrête. Il disparaît un instant comme s'il plongeait entre les curieux. La pluie fume sur l'estrade de planches et fait des vagues de brouillard au-dessus des bonnets et des bouts de bâche. Il y a des mouvements de bousculade.
La guillotine bouge comme si elle allait s'abattre sur la foule.
Un homme gravit le petit escalier. Vêtu d'une sorte de casaque rouge qui lui couvre la tête et les épaules, il va se planter à droite de la machine et reste collé à son montant. Deux hommes montent à présent, qui tiennent Charrier dont le crâne chauve ruisselle.
Pataro voit mal ce qui se passe mais il devine une lutte entre ces trois hommes. Charrier à présent est à plat ventre sur une planche où les deux aides l'attachent avec des cordes. Ils poussent la planche vers le bâti.
Le silence se fait. Il n'y a plus que le roulement de la pluie contre les vitres que domine bientôt celui des tambours dont la peau détrempée rend un son mat.
Pataro sursaute. La lame d'acier vient de descendre. mais lentement. Le condamné remue sur sa planche. En dépit des liens, il parvient à lever une jambe. Les deux aides se précipitent. Une rumeur court sur les masses habitées de houle.
Dans la salle, plusieurs voix disent :
- Ils l'ont manqué.
- Le bois mouillé a gonflé.
- Y recommence !
Le couteau monte tandis que le bourreau tire sur une corde. Une deuxième fois la lourde lame descend, toujours aussi lentement. Cette fois, les gens hurlent. Dans la salle, on commente :
- C'est dégueulasse.
- Une saloperie, cette machine.
- Bon Dieu, regardez, il le finit au couteau !
Tandis que les deux aides maintiennent le corps du supplicié, le bourreau a tiré de son étui un long couteau de chasse. Penché sur le cou, son corps est secoué par les efforts qu'il fait pour trancher les muscles.
Ce travail dure une éternité.
Il se redresse enfin. Il a posé son couteau. Comme Charrier n'a pas de cheveux, il tient sa tête par les oreilles et tourne sur place pour la montrer aux quatre vents.
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epistophélès

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Mer 26 Juil - 21:41

42


DE la fenêtre où il se trouve, Pataro voit les aides jeter le corps de Charrier et sa tête dans une grande malle d'osier qu'ils descendent avec l'aide des hommes en armes et emportent vers la droite.
Tandis que la foule houleuse s'écoule dans toutes les directions, la pluie redouble de violence.
- Tu veux qu'on t'aide ?
L'infirme sursaute, comme si on le tirait d'un mauvais sommeil. Les hommes qui l'ont hissé sur le rebord de la fenêtre l'empoignent et le déposent sur le parquet boueux. A peine parvient-il à la porte que Damarin le rejoint.
- Je t'attendais. T'as vu ça, comment ils l'ont charcuté... T'étais à l'intérieur, toi, tu l'as pas entendu gueuler. Pareil qu'un cochon qu'on égorge.
- On dirait que ça t'a fait plaisir.
- Moi, j'm'en balance. Y a pas mal de gens qui disaient : C'est pas plus mal, ça lui laisse le temps de penser à ceux qu'il voulait faire guillotiner.
Ils descendent l'escalier où l'averse crépite. Sur la place, de véritables torrents se sont formés.
- On va aller se faire payer, à présent, dit Damarin.
- T'es fou, pas en pleine nuit.
- Y vont rentrer chez eux. On est certains d'pas les manquer.
- Y risquent de pas rentrer tout de suite.
- On attendra.
Demain s'accroche à son idée.
Il répète au moins pour la dixième fois depuis le matin :
- Tant que j'tiens pas mes sous, j'y crois pas.
Ils traversent la place où bon nombre de gens passent encore dans tous les sens. La plupart courent sous les rafales. Des enfants pleurent. Une jeune femme tombe de tout son long devant eux. L'eau gicle autour d'elle. Il y a des cris. Elle se relève dégoulinante en annonçant :
- Pas plus trempée qu'avant !
Ils atteignent assez vite la maison de l'avocat dont le portail est entrebâillé. Damarin pousse le lourd vantail qui grince sur un ton grave. Le métal des gonds tressaute. Un chien s'engouffre derrière eux et file vers la cour intérieure où un peu de lumière miroite.
- Y sont là.
- Pas sûr.
Pataro avance vers la cour. L'eau qui cascade des toitures forme un rideau qu'il faut traverser deux fois pour atteindre la porte proche de la fenêtre éclairée.
- George, dit Damarin qui se colle contre le bois mouillé.
- Y a une sonnette, tire dessus, c'est trop haut pour moi.
La main de Damarin tâtonne et finit par trouver le pied-de-biche pendu à une chaîne. Une cloche tinte juste au-dessus d'eux. Quelques instants, puis un pas rapide et menu.
- C'est la femme, souffle Damarin.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Pour voir maître Vuillardier.
- Il est pas là.
- Alors, sa dame.
- Elle est avec lui. Qu'est-ce que vous voulez ?
- J'suis Pataro. J'veux entrer.
- A pareille heure ?
- C'est important.
- Faut attendre.
- Pas dehors.
La porte s'ouvre.
- Mais tu n'es pas seul !
Apeuré, la femme essaie de repousser la prote mais l'infirme a déjà engagé son bras gauche.
- C'est juste Damarin. Faut aussi qu'y voie maître Vuillardier.
La porte achève de s'ouvrir lentement. La femme qui tient la poignée à deux mains est toute menue. Un visage de souris au museau pointu. Elle peut avoir trente ans aussi bien que cinquante. Elle appelle :
- Honorine ! Honorine !
Une porte s'ouvre au fond du vestibule où Pataro remarque qu'on a déjà remis des meubles et des tableaux en place. Les tentures sont accrochées. Une femme plus volumineuse que la première arrive.
- Seigneur, y sortent du fleuve, ces deux-là ! Venez vous sécher.
Ils la suivent dans la cuisine où un grand feu flambe dans une cheminée large et haute comme un portail. Sur la gauche un potager de briques noircies où fument plusieurs poêlons.
- Approchez. Faut vous sécher. M'en vas vous donner de la soupe, ça vous fera un coup de chaud à l'intérieur.
Elle parle beaucoup en s'affairant. L'autre les contemple d'un oeil étonné. La grosse pomme rouge leur tend des écuelles fumantes. Pataro pose la sienne par terre, Damarin va s'asseoir de biais à une longue table qui tient le centre de la pièce.
- Madame et monsieur ne vont pas tarder. Ils seront contents de vous voir.
Après la soupe, elle leur donne un morceau de boeuf cuit à l'étouffée avec des carottes, des oignons et de fines tranches de lard. Ils dévorent.
- Ca vous plaît ?
Ils grognent d'aise tous les deux tandis que la cuisinière explique que ses maîtres ne seront pas seuls. Elle leur verse un vin très capiteux.
- Vous en avez jamais bu du pareil, ça vient de Bordeaux. Bigrement loin. Heureusement qu'il était dans la troisième cave, sinon ces voyous l'auraient trouvé comme le reste.
Un long moment passe. Pataro et Damarin mangent encore un gâteau aux amandes. Ils ont terminé depuis longtemps et se laissent envahir par une merveilleuse torpeur lorsque la cloche les fait sursauter. Le trottinement de la souris sur les dalles de l'entrée, un bruit de portes puis des voix. Très vite, maître Vuillardier entre dans la cuisine. Il s'avance en disant :
- Ca pouvait attendre à demain, mais vous êtes là, je vais vous payer.
S'adressant à la cuisinière, il demande :
- Leur avez-vous donné une soupe ?
- Bien sûr, monsieur. Et ils se sont séchés.
Au moment où l'avocat va pour sortir, sa femme entre. Elle porte une robe noire dont la pluie a collé le tissu à son corps. Dès qu'il la voit, Pataro sent son visage devenir brûlant.
- Ma bonne Norine, dit-elle, il vous faut redescendre à la cave, nous somme cinq de plus, il faut monter du vin.
Norine décroche un panier et sort en se dandinant tandis que la femme de l'avocat se précipite vers la cheminée.
- Brave Pataro, on va vous payer.
Elle se tourne vers Damarin, quels drôles de noms !
Maître Vuillardier revient. Il fait sauter dans sa main une bourse de soie bleue qui paraît lourde.
- Ma chère, allez vite, ne laissez pas nos invités seuls. Et faites activer les feux, tout le monde est trempé.
Tandis qu'elle se hâte de sortir, l'avocat rejoint les deux hommes et tend au déglingué la bourse dont il vient de dénouer les lacets. Par l'ouverture, l'infirme voit briller de grosse pièces d'argent.
- Est-ce que ça va ?
Pataro hoche la tête et bredouille :
- Merci, vous êtes bon...
- D'autres personne tiennent à vous récompenser aussi. Demain, on pourra...
Il est interrompu par l'arrivée de la cuisinière à bout de souffle et qui bégaie :
- L'eau... la crue... dans la cave.
La bougie qu'elle tient tremble dans sa main.
- Bon Dieu, ce n'est pas possible !
L'avocat sort derrière elle.
- Viens, dit Pataro, viens vite.
L'infirme n'a jamais patalé aussi vite. Des hommes sont dans le vestibule. Tous parlent de crue. Il passe entre les jambes et file vers la cour pareille à un lac. Le temps de la traverser, sa casaque est de nouveau trempée. La rue est déserte. Son centre est un torrent dont Pataro suit le cours en direction du quai.
Déjà, vers l'est, une vague lueur glauque se dessine. Elle arrive en rampant, comme écrasée sur l'eau des rues par l'eau qui descend des nuages invisibles.
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Jeu 27 Juil - 18:31

43


DES qu'il atteint le quai, Pataro que Damarin n'a pas attendu s'avance jusqu'au bord. Il n'a pas besoin de regarder vers l'aval encore baigné de nuit pour savoir que les ruines où se trouve son trésor sont déjà presque recouvertes. Le fleuve clapote et, en certains endroits, déborde sur la chaussée.
- Mille dieux ! mes bêtes !
Pataro fonce en direction du pont. Il croise des gens qui courent en tous sens. De la colline du Labeur, les canuts qui ont posé leurs armes descendent. Des hommes et des femmes sortent des maisons du quartier riche en appelant. D'autres crient depuis les fenêtres :
- A l'aide !
- On arrive !
Des ouvriers passent en pataugeant dans les flaques. Ils se dirigent vers les rues les plus basses où sont les échoppes des marchands. L'un d'eux lance à Pataro :
- Si on a nos deux sous, on les aura pas volés !
Ils sont trempés.
Sur le pont, il n'y a pratiquement personne. On perçoit d'ici le grondement du fleuve et les chocs sourds des troncs d'arbres énormes qu'il charrie et qui donnent de terribles coups de bélier dans les piles de pierre. La pluie est moins violente. Les premières lueurs déchirent le ciel au-dessus des Brotteaux.
Quand il débouche sur la rive gauche, Pataro voit des gens de son quartier qui fuient les ruelles et les bicoques en emportant quelques baluchons ficelés à la hâte. Il force l'allure tant qu'il peut. Il ne parle pas vraiment mais le souffle précipité qui sort de ses lèvres semble répéter au rythme saccadé de ses mouvements :
- Mes bêtes... mes bêtes.
- Va pas là, Pataro ! Ca monte vite !
Il n'écoute pas. Dévale la pente presque aussi rapidement que l'eau qui court vers le fleuve boueux. Des arbres énormes tournoient dans les remous en dressant leurs branches dégoulinantes vers le ciel.

C'est fait : l'autre rive est noyée. L'eau submerge le quai. Elle doit envahir toutes les rues du centre, toutes les caves, les boutiques, les pièces du bas des maisons. Le fleuve emporte déjà des caisses et des meubles. Toutes les barges à quai ont été balayées, leurs cordes d'amarrage arrachées.
Le fleuve est maître de la ville basse. Seules la colline des Prières et la colline du Labeur sont encore à dominer.
Sur la rive gauche, les vorgines sont recouvertes. Cà et là, une toison de saule ou un roncier émergeant de temps en temps lâche au vent une volée de gouttes pour replonger aussitôt, écrasé par la force du courant. De larges remous se dessinent.
Tout ce qu'ils peuvent empoigner tournoie longtemps avant d'atteindre le coeur qui entraîne les plus volumineuses épaves vers les profondeurs. Des tonneaux, des caisses, des meubles, une brouette d'osier, un lit à baldaquin encore entier passent. Tout cela s'engouffre sous les arches du pont et file vers l'aval pour repartir de plus belle avec des mouvements de valse à n'en plus finir.
Pataro embrasse tout d'un regard sans rien voir vraiment. Son souffle lui brûle la gorge et la poitrine. Ses genoux et ses avant-bras sont en sang. Son crâne fume autant de sueur que de pluie.
Le râle qui fait vibrer ses lèvres est toujours le même :
- Mes bêtes... mes bêtes...
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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Jeu 27 Juil - 19:57

44


ALORS qu'il est encore à mi-chemin de la descente, Pataro vient de reconnaître Ratanne et Carré-d'as qui s'enfuient sur la route de la prison.
- Il crie de toutes ses forces, mais sa voix est écrasée par la fatigue. Son souffle est trop court. Il se met à tousser et son regard s'embue. Il reprend sa course.
Le fleuve vient à sa rencontre, il coupe déjà en plusieurs points le sentier qui conduit à la ruelle où donne son entrée. Il patauge, de l'eau à mi-corps. Il aurait pu gagner la route et passer par le haut, mais c'était perdre des minutes précieuses.
Jamais il n'a vu le fleuve monter aussi vite.
Il atteint pourtant sa ruelle et se hâte vers l'entrée de sa cave. La rampe qui y descend est couverte de limon et très glissante. En bas, il y a déjà de l'eau plus haut que la planche qui lui sert de lit. Les bêtes folles miaulent, couinent, battent des ailes. Ils précipite pour ouvrir sa caisse qui baigne déjà bien plus haut que les roulettes, enlève la cheville de métal qui sert de serrure et tire sur la porte. Mais l'eau a fait gonfler le bois et la porte résiste.
- Coincée. Saloperie.
Pataro cherche à tâtons quelque chose qui lui permette de forcer. il ne trouve rien. Les bêtes prisonnières mènent un tapage d'enfer en santant monter l'eau.
Ne parvenant toujours pas à ouvrir, Pataro décide de monter sa caisse. Il passe la bretelle sur son épaule et tire, mais le fleuve doit à présent atteindre le haut de la rampe. L'eau arrive par vagues. Il glisse. Tombe et s'asomme à moitié quand son menton porte sur une pierre. La caisse qui lui échappe redescend et va cogner contre le mur du fond. L'infirme se précipite. Il saigne de la bouche et des bras. Le choc a presque libéré la porte en cognant encore de l'autre bout, il devrait pouvoir l'ouvrir. Il n'a aucun outil. Alors, insensible à la douleur, il frappe avec ses mains mutilées.
Il frappe, frappe de toutes ses forces et le sang qui jaillit marque les planches d'un beau rouge.
Enfin, la porte cède. Elle s'ouvre. Pataro recule. Les moineaux et les pigeons sortent d'un coup et trouvent tout de suite le chemin du soupirail par où ils s'envolent dans la lumière.
Les deux grosses chattes se perchent sur la caisse. Les rats grimpent sur les épaules de Pataro :
- Allez, dehors ! Dehors !
L'infirme pousse tout son petit monde vers le soupirail. Les chattes sautent. Les rats filent aussi.
- Vous, je me fais pas de souci pour vous.
Dans la cage solitaire, Fluet continue de miauler. Lui aussi commence à être mouillé, mais Pataro n'a aucun mal à le libérer. Il file d'un long saut très souple. Tout le monde est dehors. L'infirme se retourne. De l'eau à la poitrine, il progresse tant bien que mal vers la rampe où il s'engage. Il s'accroche aux pierres comme il peut, mais, à présent, c'est à gros bouillons que l'eau arrive. Le fleuve a trouvé l'entrée, il s'y rue de toute sa violence. Dix fois Pataro essaie de monter, dix fois il est repoussé. Il hurle :
- A l'aide ! Au secours ! Me laissez pas crever !
Sa voix porte à peine jusqu'à la ruelle.
De l'eau au cou, il va se réfugier sur sa planche où il n'en a plus que jusqu'à la taille. Il regarde vers le soupirail. Un miaulement lui parvient. La grosse grise passe la tête et le fixe de son regard d'émeraude.
- Va-t-en ! Va-t'en, ma belle !
Sa voix s'étrangle. Il murmure encore :
- Mes bêtes... mes bêtes.
L'eau monte de plus en plus vite et, bientôt, elle se met à entrer aussi par le soupirail. Pataro tente encore de se hausser. Ses pinces s'accrochent aux saillies des pierres. Elle ne sont plus que deux plaies sanglantes.
- Au secours !
Sa voix ne va pas plus loin que ses lèvres. Dans un souffle, il dit encore :
- J'vais crever pas là, tout de même !
Le fleuve n'a pas fini sa crue. Envahissant tout le quartier, il se coule partout où il peut trouver passage et sa grande force musculeuse commence à soulever les masures qu'il détruit. Du fond de sa cave, l'infirme perçoit des bruits d'écroulement.
A présent, de l'eau au menton, il essaie de nager mais son corps n'est pas fait pour ça. Il flotte, veut reprendre pied mais ne trouve plus l'appui de sa planche. Il barbote des deux bras. Pousse un dernier gémissement que le flot étouffe, et son crâne luisant disparaît au moment où le niveau va atteindre le soupirail.
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epistophélès

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Jeu 27 Juil - 21:34

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LA pluie a cessé. Le soleil perce les nuées qui se festonnent d'or fin. Un pan de ciel bleu grandit assez vite.
La lumière qui cherche la ville découvre déjà l'immense plaine de l'est. Seuls sortent de l'eau les peupliers et quelques saules-têtards où des lapins et des lièvres ont trouvé refuge. Elle progresse vers l'ouest et éclaire d'abord l'énorme masse de la prison, seule à marquer encore l'emplacement de la rive gauche.
Des chats et des rats sont sur la terrasse du haut, entre les créneaux.
Où s'élevaient les masures que le fleuve a détruites, flottent des poutres et des planches retenues là par d'amples tourbillons. Des pigeons et des moineaux s'obstinent à voler sur place comme s'ils cherchaient quelque chose. De temps en temps, l'un d'eux va ser percher sur une épave. D'autres vont rejoindre les chats et les rats au sommet de la prison.
La lumière traverse le fleuve et aborde la ville. Elle découvre les rues où des gens en barque circulent d'une maison à l'autre. Des hommes pataugent dans des cours et montent des meubles vers les étages. D'autres placent entre des maisons des tréteaux qu'ils lestent de grosses pierres avant d'y poser des planches.
Sur la colline des Prières, tous les prêtres chantent des cantiques pour implorer la clémence du ciel.
Sur la colline du Labeur, des femmes de canuts s'affairent devant leurs petits fourneaux où cuisent des soupes et des platées de pommes de terre qu'elles serviront aux femmes et aux enfants de riches marchands réfugiés chez elles. Il a fallu la colère du fleuve pour que les gens du bas montent jusqu'ici et entrent dans ces maisons qui sentent la sueur, la peine et la pauvreté.
Les miséreux qui ont fui la rive gauche ont aussi leur place chez les tisserands.
Les eaux ont envahi le parc du château et leur rage s'est exercée surtout contre ces étranges constructions montée très haut sur pattes. L'une d'elles s'est écroulée, entraînant dans sa chute une bonne partie des autres. Seule la tour la plus ancienne, vieille bâtisse de pierre sombre, demeure ferme sur sa base de roche. Le courant se brise en grognant sur son étrave, il écume, mais sa fureur reste vaine. Il s'en va, emportant vers l'aval sa moisson de paille et de bois.
Bien des arbres du parc ont été arrachés. Les grilles se sont couchées. Elles n'émergent plus que de loin en loin comme pour rappeler qu'ici a vécu la toute-puissance des princes.
La grande avenue qui conduit à la place de l'Hôtel-de-Ville est une rivière parallèle au fleuve. Elle a emporté un grand panier d'osier où se trouvent un corps et une tête d'homme.
Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, la fontaine est toujours debout. Un vol de choucas tourne autour. D'autres oiseaux noirs sont perchés sur une traverse de bois soutenue par deux fortes poutres. C'est tout ce qui se dresse encore de la guillotine. Le couteau triangulaire coincé en bas entre les deux montants a été lavé de son sang. Il est caché par le flot couleur de terre.
Sur cette ville qui n'est que miroitement, un grand soleil darde. Il commence à sécher les toitures et les hautes façades. Un peu de vapeur bleu stagne dans les recoins d'ombre. Le vent est presque tombé. C'est tout juste s'il parvient encore à brouiller les reflets.
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epistophélès

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MessageSujet: BERNARD CLAVEL   Jeu 27 Juil - 21:58

EPILOGUE


LES jours ont passé. Le fleuve a regagné son lit. Les semaines ont passé. La ville riche nettoyée a repris sa vie.
De retour dans ce qui reste de son château, le prince a fait venir des architectes des plus grandes capitales. Tous lui ont soumis des plans qu'il examine. Il les montre à ses ministres.
Sur la colline des Prières, les offices religieux sont de nouveau célébré selon leur cours normal. On dit seulement, chaque dimanche, des messes pour le repos de l'âme des victimes de la révolte. On prie également pour que le fleuve se tienne tranquille. Bien des prêtres en profitent pour enseigner aux enfants que la mauvaise humeur des hommes provoque souvent celle du ciel.
Sur la colline du Labeur, les métiers à tisser se sont remis à claquer. Tard dans les nuits, on entend leur triste musique dévaler les escaliers des ruelles et des traboules jusque sous les arcades du théâtre dont l'orchestre joue pour les riches.
En aval et en amont de la prison, les miséreux ont reconstruit des cabanes avec ce que le fleuve a laissé sur la rive en se retirant. Dans sa colère, il a emporté ce qui restait des piles de l'ancien pont. En aval, il arrive qu'un pêcheur ramène dans ses filets quelques pièces de monnaie.
Parce que les événements puis la crue du fleuve ont coûté très cher aux habitants du quartier riche, on a fait comprendre aux canuts qu'il faudrait attendre avant de réclamer une augmentation sur le prix des façons.
Et les canuts taciturnes se sont résignés.

A présent, des années ont passé. Les vieux sont morts. Les jeunes ont pris leur place. Les uns à la cour, les autres dans les boutiques et les bureaux des marchands, d'autres encore devant les bistanclaques.
Sur ceux-là, la fatigue pèse. Les nuits et les dimanches sont bien courts. Et c'est à peine si, de temps à autre, au cours d'un repas, il arrive que quelqu'un soupire encore :
- Tout de même, les vieux ne demandaient pas la lune. Deux sous. Deux sous de plus sur les façons. Non, c'était pas la lune, mais on les verra sans doute jamais.
Disant ces mots, les tisseurs regardent la soie rutilante, chamarré d'or, qui coule des métiers.
Pour certaines pièces au dessin particulièrement compliqué, on sait qu'il ne faut pas compter tisser plus de trois pouces par jour. Et encore, en commençant bien avant l'aube et en poussant les journées fort tard au coeur des nuits.


Ausedonia, mai 88 - Eygalières, 90 -
Tramonet, décembre 91
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: BERNARD CLAVEL   Lun 31 Juil - 8:18

Merci ma belle !
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