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 Henri Troyat

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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 6 Déc - 1:21

D'ailleurs rien ne lui garantissait la constance de Nicole. Elle pouvait fort bien se lasser de lui dès son arrivée à Paris, le priver de l'unique plaisir encore susceptible de racheter ses soucis. Mieux, elle pouvait, après une dispute un peu vive, le renvoyer de la place qu'elle lui avait procurée. Il se trouverait sur le pavé, sans argent, sans emploi, sans gîte. Et il ne faudrait plus songer à retourner chez Mme Chasseglin où Mlle Pastif aurait déjà, sans doute, recouvré ses fonctions. Seul, misérable, oublié de tous, il rôderait par les rues, ouvrirait les portières des taxis, vendrait des cartes postales ou des lacets de chaussures dans les couloirs du métro, ferait la queue aux soupes populaires, dormirait dans quelque asile de nuit, puant et pouilleux !... Non ! Ce n'était pas possible ! Il noircissait à l'envi le tableau de sa détresse future. Elle serait autre, moins laide, moins petite sûrement... Elle serait supportable... Mais il importait peu qu'elle le fût ou non !
Ce qui était terrible c'était de penser que par sa bêtise il allait quitter le calme pour l'inconfort, la certitude, pour le risque. Une existence paisible l'attendait jusqu'à la fin de ses jours, et il l'abandonnait pour courir l'aventure aux côtés d'une fille qui'l connaissait à peine ! Est-ce qu'il se trouvait mal dans cette villa isolée, auprès de cette vieille femme qui le choyait tendrement ? Est-ce q'uil aimait Nicole à ne pouvoir l'oublier ? Il s'arrêta tout à coup, saisi par une pensée étrange. Qu'avait-il à se désoler ? Rien n'était perdu puisqu'il n'avait pas quitté la maison. Il n'aurait qu'à ne pas se rendre au croisement à six heures. Nicole comprendrait, partirait sans lui. A moins que, surprise de son retard, il ne lui vînt l'envie de venir le chercher à domicile : mais alors il prierait Mme Chasseglin de lui signifier le revirement qui s'était opéré en lui. Cette dérobade à un destin qui'l jugeait redoutable l'effrayait elle-même, pourtant. Les choses avaient été poussées trop avant pour qui'l lui fût possible de reculer. Il savait assez comme il est délicat de prendre une décision pour ne pas la respecter une fois prise.
Il se leva, les tempes en feu. Cette situation ne pouvait se prolonger. Il allait devenir fou d'incertitude, d'impuissance, s'il demeurait un instant de plus sans choisir. Mais comment choisir sans condamner aussitôt son choix ? Comment accepter une vie sans préférer aussitôt son choix ? Comment accepter une vie sans préférer aussitôt celle qu'il venait de laisser ? Qu'il haïssait cette liberté soudain retrouvée ! Qu'il eût aimé se voir asservi au hasard, à une personne, à un Dieu, dont l'intransigeance sût être telle qu'elle exclût chez lui l'idée même de la volonté !
Dans son angoisse, il fit plusieurs fois le tour de la chambre et s'arrêta devant la fenêtre fermée. Quelle heure pouvait-il être ? S'il se trouvait tout à coup qu'il fût six heures, plus de six heures ! Il n'aurait plus à décider. Le sort aurait décidé pour lui, l'aurait délivré doucement de son inquiétude. Mais il n'était que quatre heures à sa montre. Il avait le temps. Que faire ? Il ne s'engagerait à rein en achevant de boucler ses valises. Et, peut-être, ce travail le détournerait-il de son embarras. Il s'approcha de son lit et se mit à tirer le linge qu'il y avait déposé. Mais ses yeux se fixaient tantôt sur cette porte, qui menait au domaine de la vieille, tantôt sur cette fenêtre, derrière quoi commençait le domaine de la fille. Et entre ces deux femmes qui se le disputaient, il se sentait débile, hésitant et malheureux de n'aimer que soi.

Mme Chasseglin replaça l'abat-jour sur le manchon de verre de la lampe et s'avança en suivant lem ur jusqu'à la porte du salon. Le vestibule surgit, encombré de ténèbres dansantes et l'escalier, bordé à gauche d'une rampe en cordon, à droite d'une rampe d'ombre, diluée par le haut dans l'obscurité du palier. Pour la cinquième fois, elle songeait à gravir ces degrés qui menaient vers le bien-aimé. Il lui semblait qu'elle ne lui avait pas expliqué ce qu'il fallait, qu'elle pouvait encore se corriger, le convaincre. Mais, de nouveau, elle s'arrêta, le pied sur la première marche. Que dirait-elle d'autre une fois entrée dans a chambre ? Saurait-elle même répéter ce qu'elle avait dit sans fondre en larmes et le serrer dans ses bras ? Et puis, où trouverait-elle l'énergie de recommencer cette montée épuisante, dont elle avait tant de mal à triompher quelques heures plus tôt ? Elle était tellement lasse que, lorsqu'elle fermait les paupières, elle croyait tomber dans un abîme sans fond. Et, même quand elle gardait les yeux ouverts, sa vue se brouillait, chavirait par secousses. Elle retourna au salon, posa la lampe sur la table de jeu et s'écroula dans le fauteuil. Par la porte qu'elle avait laissé entrouverte elle découvrait un coin de l'antichambre. Il passerait pr là, furtif, sa valise à la main, heureux de la quitter, pressé de retrouver l'autre. Seigneur ! elle eût voulu qui'l fût six heures, six heures et demie, qu'il fût parti déjà, qu'elle fût certaine de son abandon ! Mais cinq heures venaient de sonner. Il fallait traverser ces soixante minutes qui la séparaient encore de son départ. Et chaque minute se traînait interminablement, cérémonieuse, idiote... N'avait-on pas marché ? Mais non... Le vent balançait un volet qui criait comme le parquet sous un pas rapide. Un coup sec, vibrant : le quart. Elle brûlait. Ses habits collaient à sa peau suante. Il y avait un vacarme de roues dans sa tête qui la berçait. Elle tendit le cou, remua ses lèvres sur un air chaud. La lampe allongeait des plages de clarté blonde à droite, à gauche, et l'ombre les recouvrait à demi et les découvrait, telle une vague, au gré des sautillements de la flamme. Ce mouvement ténébreux, ce rampement sombre, qui s'approchait d'elle comme pour l'engloutir et s'éloignait tout à coup, l'effrayait. Il fallait allumer d'autres lampes, chasser cette obscurité. Elle étendit la main vers l'étagère. Mais sa fatigue la détourna d'achever ce geste.
Elle entendait battre son coeur à grands coups qui se répondaient, comme s'il y avait eu deux coeurs. Autour, c'était le silence bruissant de la nuit sur des lieues de solitude et d'immobilité. La demie ! Il partirait avant six heures, dans doute. Le croisement était à dix ou quinze minutes de la maison. Et il lui avait promis de venir prendre congé d'elle. Encore dix minutes. En tout vingt-cinq minutes. Trente, en chiffres ronds. S'il voulait être à six heures à son rendez-vous il fallait qu'il sortît tout de suite. Ce n'était plus qu'une question de secondes. Il enfilait son manteau... prenait la valise... jetait un cernier coup d'oeil à la chambre... ouvrait la porte... Non !... Non !... Elle s'était trop pressée. Elle devait recommencer. C'était maintenant seulement qu'il enfilait son manteau... prenait sa valise... Mais peut-être, ne passerait-il pas la voir ?... Ainsi, il économiserait dix minutes. Il pourrait ne partir qu'à moins vingt... Oui, il en passerait pas la voir. D'ailleurs, elle préférait cela ! Moins vingt ?... Mais il devait être moins vingt, déjà !... Son pas ?... Non, rien... Elle avait mal calculé. Mais comment calculer, comment réfléchir avec cette tête fiévreuse ?... Le cartel ne sonnait que les quarts, les demies, les heures... Et elle n'avait pas de montre sur elle. Peut-être en se penchant un peu, parviendrait-elle à apercevoir le cadran dans l'antichambre ?... Un effort... Mais oui, cette tache ronde et pâle dans l'ombre... Seulement les aiguilles étaient fondues aux chiffres. Elle ne pouvait lire l'heure. Il fallait se lever, s'approcher de la porte... Mais elle n'en aurait jamais la force... Trois coups... Moins le quart... L'aiguille des minutes devait être horizontalement endue sur la gauche. La chercher sur la flaque blême dont les contours semblaient palpiter dans la nuit. Cette traînée plus sombre... Elle la voyait, maintenant. Elle saurait la suivre dans a route... La barre obscure avait-elle bougé ?... Ses yeux fatigués la trahissaient. Quelle lenteur !... Et si l'horloge s'était arrêtée !... Absurde !... Au reste, voici que l'aiguille se hissait d'une division. Moins dix... Il allait être en retard... Il allait manquer son rendez-vous... Pourquoi ?... Il descendrait l'escalier en bolide, courrait dans la nuit avec ses longues jambes de gosse... Moins cinq... Moins trois... Rêvait-elle que les deux aiguilles étaient dans le prolongement l'une de l'autre, le cadran nettement coupé par le milieu ?... Six heures... Eh bien, qu'avait-elle à s'affoler ?... Il se pouvait fort bien que la montre de Philippe retardât... Elle croyait se souvenir qu'elle retardait... Et même s''il partait à l'instant, Nicole l'aurait attendu... Pourtant Nicole n'aimait pas attendre... L'aiguille s'inclinait timidement vers la droite... Elle avait mal aux yeux de fixer sans repos ce cercle blême, stupide comme un regard mort... Mais que se passait-il ?... Voici qu'elle ne le voyait plus !... Voici q'une tache lumineuse , sanglante, le masquait !... L'épuisement... Elle était aveuglée... Fermer les paupières, attendre... Et s'il profitait de ce qu'elle avait les yeux clos pour fuir !... Il importait de surmonter cette faiblesse... Il importait... Le rayonnement rouge avait disparu. Mais le cartel s'était renfoncé plus loin, et tremblait drôlement, brouillant les chiffres. Pourtant, cette raie noire qui se penchait... L'aiguille des minutes... A angle obtus avec l'aiguille des heures !... Il devait être six heures cinq... dix... ET il n'était pas encore parti !... Peut-être ne partirait-il pas ?... Elle ne voulait pas le croire !... Elle ne voulait pas y penser !... Elle avait l'impression qu'en y réfléchissant elle rompait un charme, appelait le désastre qu'elle désirait éviter !... Le quart... C'était impossible !... Encore dix, quinze minutes et elle pourrait être heureuse !... Mais elle mourrait d'angoisse avant !... Ce coeur qui cognait, qui galopait sourdement... Cette tête brûlante, sonnante, qui roulait d'une épaule à l'autre... Ces membres lourds, douloureux, broyés comme par un combat formidable... Et l'air qui s'arrêtait au bord de sa bouche, refusait de couler dans sa gorge, et qu'elle devait happer et conduire laborieusement, profondément, jusqu'à ses bronches... Un petit déclic du cartel... Vingt-cinq... plus que cinq... plus que quatre... plus que trois minutes !... Et soudain les deux aiguilles rapprochées, collées presque l'une contre l 'autre !...La demie !... Dieu ! Elle ne pouvait plus douter !... Il l'avait préférée à l'autre !... Elle le retrouvait !... Elle le gardait !... La vie miraculeuse allait reprendre !... Comme d'une écluse ouverte, un flot d'allégresse bondit, roula, monta en elle, balayant tout, submergeant tout sur son passage !... Elle était trop heureuse !... Elle avait mal à force d'être heureuse !... Son vieux coeur allait éclater !... Elle perdait le souffle,l'esprit !... Elle pleurait !...

La pluie s'égouttait légère, musicale derrière les vitres. La lueur de la lampe baissait doucement dans le col de verre enfumé. De lourdes ombres se resserraient autour du fauteuil et de la table de jeu, verte, fraîche, éclatante, comme un carré de gazon. Et, dans cet îlot de clarté, Mme Chasseglin, écrasée de bonheur et de fatigue, tendait vers le plafond son gros visage aux chairs pendantes, trempé de larmes et que la joie ne pacifiait pas encore.


FIN
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MARCO

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MessageSujet: Re: Henri Troyat   Jeu 6 Déc - 17:06

Merci! 
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 6 Déc - 17:21

Wink
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JEAN

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MessageSujet: Re: Henri Troyat   Jeu 6 Déc - 18:18

study
J'ai bien apprécié. Merci
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 6 Déc - 18:48

bounce bounce
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Henri Troyat   Ven 7 Déc - 16:29

Pour Episto hiphipip
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Ven 7 Déc - 16:33

...Hourra !!!!!!!!!!!!!!!! ... geek
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Jean2

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MessageSujet: Re: Henri Troyat   Lun 10 Déc - 9:38

cheers
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JeanneMarie

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MessageSujet: Re: Henri Troyat   Ven 14 Déc - 20:43

Merci!
de la part de papa  Surprised
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MessageSujet: Re: Henri Troyat   

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