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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Henri Troyat

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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Ven 30 Nov - 20:35

DEUXIEME PARTIE


I

Ce départ soulagea Mme Chasseglin au point qu'elle se repentit de l'avoir tellement retardé. Car, malgré le mépris qu'elle affichait volontiers pour l'opinion des subalternes, l'espionnage mielleux de sa dame de compagnie l'avait amenée à surveiller de trop près sa conduite. Oui, cette Mlle Pastif avait su créer autour d'elle une ambiance de réserve, de froide contrainte, de repliement sur soi-même, où les timides paroles amicales qu'elle adressait à Philippe paraissent autant d'incongruité. Et la bonne dame avait souffert de ce refoulement imposé à sa tendresse.
Mais, à présent, une ère de libre plaisir s'ouvrait à elle. Dans cette villa isolée, ignorée, elle tenait jalousement l'objet de son affection. Elle pouvait le regarder vivre auprès d'elle, gracieux, rieur, et réchauffant toutes choses et elle-même à sa rayonnante jeunesse. Elle pouvait le complimenter à loisir et le combler de prévenances pour épier son enfantine confusion. Elle pouvait l'admirer sans témoins. Les premiers temps, Philippe répondit à l'adulation dont elle l'entourait par une adulation plus étonnante encore. La journée se passait en escarmouches de flatteries sensibles, en assauts de complaisances ingénieuses, où chacun essayait de confondre l'autre par la générosité de son attachement. La bonne dame en arrivait même à susciter des prétextes à ces concours de dévouement. Ainsi, comme elle avait remarqué que Philippe partageait son goût pour les oeufs à la coque, elle en faisait préparer trois pour le dîner. Lorsque chacun des convives en avait mangé un, elle avançait le dernier vers Philippe :
- Celui-ci est pour vous...
Et elle se délectait de l'afflux de sang rose qui montait à la douce figure.
- Pourquoi ? Vous les aimez autant que moi...
- Je les aime beaucoup, mais certainement moins que vous...
- Non, c'est moi qui les aime moins que vous...
L'amicale dispute s'achevait sur l'ordre donné à Maria de faire cuire un quatrième oeuf à la coque.
Mais assez rapidement, Mme Chasseglin remarqua qu'une assurance paisible et quelque peu insolente combattait chez Philippe l'empressement des premiers jours. Et, désormais, son plaisir fut mêlé d'une tendre angoisse. La joliesse de Philippe l'exalta et l'effraya à la fois. Elle eut l'impression qu'elle ne méritait pas ce compagnon merveilleux, mais qu'elle en jouissait en fraude, en contrebande, tandis qu'une justice immanente se détournait d'elle pour un instant. Elle craignit qui'l ne s'ennuyât dans cette solitude pluvieuse et qu'il ne la quittât. Dans un frisson glacé, elle entrevoyait la maison vide et elle-même rôdant de chambre en chambre, désoeuvrée, délaissée, sans personne pour l'écouter que cette souillon à demi folle et dépravée. Elle se souvenait de certaines paroles de Mlle Pastif : "Il faut être moi pour pouvoir vous supporter... pas lui, moi, moi..."
Bien sûr, Mlle Pastif avait crié cela dans un moment de folie. Philippe était un honnête jeune homme et non ce monstre de duplicité que la vieille fille lui avait dépeint. Tout de même, elle reconnaissait bien qu'elle était à la merci d'une querelle, d'une lassitude du favori. Et, inquiète, affairée, elle s'employait à lui rendre attrayants les tête-à-tête continuels où elle-même se complaisait. Elle n'étalait ses patiences qu'avec la crainte d'apercevoir sur le visage de Philippe cette petite moue renfrognée qu'elle redoutait. Alors, elle brouillait les cartes :
- J'en ai par-dessus la tête de cette "Madame d'Arches"...
Et elle mentait moins qu'elle ne le croyait. Les patiences ne l'intéressaient à présent qu'autant qu'elles intéressaient Philippe. Elle ne voyait plus en elles un problème de stratégie à résoudre, mais un moyen d'amener sur le cher visage qui se penchait près d'elle une expression de joie ou simplement d'intérêts. Même, elle consentit à jouer avec lui des patiences pour deux personnes, bien qu'elle les considérât encore comme des hérésies dangereuses ou absurdes, mais parce qu'il paraissait y prendre plaisir. Les menus sacrifices qu'elle s'imposait ainsi l'emplissaient d'ailleurs d'une satisfaction singulière. Elle trouvait doux de se priver, de s'humilier pour lui qui la récompensait de sa présence instable. Pourtant, si elle acceptait aisément de renoncer à certaines de ses prérogatives, elle se révoltait à l'idée que Philippe continuât ses visites nocturnes à Maria. Elle en était malheureuse, dégoûtée. Elle en était jalouse. Elle avait songé à le prier de rompre cette liaison, à renvoyer la souillon idiote. Mais elle craignait qu'il ne lui en voulût de le contrarier pour cette vétille. Et, comme elle préférait souffrir mais le conserver auprès d'elle, elle se taisait.
Vers cette époque, Mlle Pastif lui écrivit à plusieurs reprises pour la prier de la reprendre à son service. Mais Mme Chasseglin ne jugea pas utile de répondre à une femme qui avait été et demeurait sans doute, malgré les apparences, aussi bassement hostile au petit.
Philippe devinait bien l'avantage qui'l avait a acquis sur sa protectrice. Et il en retirait une confiance paisible qui fortifiait son bonheur. Car il n'était pas de ceux pour qui la crainte de perdre ce qu'ils possèdent exaspère l'agrément qu'ils ont à le posséder. Chez lui, il n'y avait pas de véritable contentement sans une sécurité solidement établie, pas de véritable plaisir sans promesse de lendemain. Le départ de Mlle Pastif avait stabilisé les satisfactions jadis provisoires que lui offrait cette honnête et chaude maison. Il les appréciait maintenant sans combat, sans risque, à satiété : le réveil tardif sous les couvertures étouffantes qi sentaient la levure acide et les jeunes fruits ; la lente et rude caresse du rasoir sur la joue écumante de savon figé ; les repas prolongés jusqu'à l'oppression et suivis de cette petite heure de somnolence qu'il s'accordait à présent, affalé sur sa chaise et la tête renversée, pendant que Mme Chasseglin étalait ses patiences ou lui contait des souvenirs qu'il n'écoutait pas ; la lecture de quelques journaux que Maria lui rapportait de la ville, un échange de vérité météorologiques ou culinaires, une mutuelle et souriante contemplation qui était la joie de la vieille dame, et comme l'heure avançait, l'attente recueillie du repas suivant ; enfin, après le dîner, la dose de plaisir dans la mansarde obscure, contre cette forte fille suante et bredouillante, le retour alangui vers sa chambre, et, au moment de rouler dans le sommeil, la conscience que le lendemain ramènerait la même existence douillette, et le surlendemain aussi, et tous les autres jours; que tout cela était placide, accompli, permanent ! Que tout cela était mesuré à sa taille !
Il fut aussi désespéré que Mme Chasseglin lorsqu'un télégramme leur annonça l'arrivée de Nicole. Assise à la table de jeu, la vieille dame retournait le papier dans ses doigts en répétant d'une voix dolente :
- Elle ne restera pas plus de quinze jours, vous savez... Et puis elle ne nous dérangera pas beaucoup... Elle quitte la maison dès le matin pour se promener en auto... Et souvent elle ne rentre pas pour dormir... Non, elle ne nous dérangera pas beaucoup...
Mais elle sentait bien qu'une présence étrangère, si discrète fût-elle, allait rompre le charme où ils étaient enfermés. Philippe lança brusquement :
- Vous serez sûrement contente de voir votre fille...


P'tite pause Exclamation
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Ven 30 Nov - 21:05

Et son regard hargneux sous le front contracté et les coins affaissés de ses lèvres révélaient un dépit qui enchanta Mme Chasseglin. Il aimait leur solitude puisqu'il regrettait qu'elle dût leur être ravie. La tristesse de la bonne dame céda : Philippe partageait cette tristesse. Il en résulta un sentiment d'allégresse inquiète, de victoire peureuse, d'espoir pitoyable qui lui tirailla le visage. Elle sourit faiblement. Philippe remarqua le sourire et en fut irrité. Cette nouvelle venue n'allait-elle pas défendre contre elle sa quiétude si chèrement acquise ? Sans doute. Et sans doute aussi céderait-il, car il ne se sentait plus le courage d'aucune action. Il demanda :
- Quand arrive-t-elle ?
- Demain, dans la matinée.
Il fourra les mains dans ses poches. Il grinça :
- Charmant !
Sans savoir que ce mot soulevait une houle de joie dans le coeur de sa vieille amie. Et, comme sa rage avait besoin d'une victime, il ajouta :
- Je vais me coucher.
- Il n'est que neuf heures !
- Eh bien ?
Mais il réfléchit aussitôt que Maria n'aurait pas encore fini de laver la vaisselle. Il s'approcha de la fenêtre pour surprendre la nuit. Les volets étaient clos. Il se détourna avec humeur :
- Une "Marée basse", peut-être ? offrait Mme Chasseglin.
Il s'assit. Elle soupira.
- Ces patiences à deux sont quelquefois bien amusantes, vous ne trouvez pas ?


FIN DU I.......... Very Happy
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Ven 30 Nov - 23:06

II

- Voici le garçon dont je te parlais : le neveu de cette écervelée de Mlle Pastif qui nous a quittés pour aller voire je ne dais plus qui, je ne sais plus où, à cause de je ne sais plus quoi !... Mais c'était, paraît-il très urgent !... Philippe, mon enfant, vous vous êtes levés si tard que je ne pense pas qu'il reste de ces rôties que vous aimez...
Une jeune femme était assise à côté de Mme Chasseglin.
- Ma fille, Nicole.
Elle avait un mince visage dont la peau bistre collait de près à l'os. Les cheveux noirs rejetés en arrière découvraient un front haut, barré d'une veine verticale, et dont l'ombre enfonçait les yeux gris de nickel dans les orbites. Le nez fin se courbait sur une grasse bouche fardée à vif et le menton était relevé et pointu. Elle posa la tasse pour tendre à Philippe sa main un peu grande et sèche. Il voulut baiser le bout des doigts, se pencha, mais se ravisa et se redressa, pourpre, comme la jeune femme, devinant son intention, haussait légèrement le poignet. Elle sourit imperceptiblement. Et cette fausse manoeuvre exaspéra encore la gêne qu'il éprouvait depuis son entrée. Oui, devant cette inconnue, il comprenait mieux que jamais l'absurdité de sa situation. Qu'avait-elle pensé en apprenant que sa mère, retirée depuis vingt ans dans une villa isolée, avait recueilli un jeune homme et renvoyé sa dame de compagnie ? Comment Mme Chasseglin s'était-elle justifiée ? Comment l'avait-elle justifié ? Bien mal, s'il en fallait juger par le regard de belle eau glacée que Nicole fixait sur lui. Il attira la tasse que Mme Chasseglin venait de remplir et remua le sucre avec une laborieuse désinvolture. Mme Chasseglin aussi troublée que lui, songea qu'il importait de dégeler l'atmosphère. Elle se tourna vers Nicole. Elle dit :
- Tu n'as jamais voulu que je t'apprenne à faire des patiences et tu as eu tort !... Demande à Philippe ce qu'il en pense !... Il est arrivé ici ne sachant rien, mais rien !... Il a travaillé avec moi... et maintenant il est de première force !... Si, si, Philippe ! je dis bien de première force !... Vous ne possédez peut-être pas très bien "Madame d'Arches", mais dans toutes les autres, et surtout dans la "Grande et la Petite France", vous êtes... vous êtes inimitable !...
- Ah oui ? dit Nicole avec une petite voix nulle dont l'insolence bouleversa Philippe.
Mais Mme Chasseglin n'imaginait pas qu'elle pût ennuyer personne en parlant de ses patiences et de son protégé. Bien au contraire, à traiter ces sujets de choix, elle retrouvait une assurance heureuse. Elle poursuivit :
- Sais-tu que Philippe est arrivé à me faire aimer les patiences pour deux personnes !... Tu te rappelles combien je les détestais ; mais à présent je les aime !... Non, c'est trop dire "je les aimes"... je les admets !... Regarde comme Philippe roule de gros yeux parce que je dis que les "admets" seulement !...
Philippe sentait croître sa confusion jusqu'au malaise. Il désirait qu'on oubliât sa présence et Mme Chasseglin s'ingéniait à centrer sur lui la conversation. Et ce qu'elle disait le révélait sous un jour tellement ridicule que son panégyrique était plus cruel qu'une franche moquerie. Il lui décocha des regards d'une éloquence désespérée qu'elle ne comprit pas. Elle s'était jetée dans le récit de sa dernière patience et rien d'humain ne pouvait plus l'arrêter. Alors, Philippe essaya d'une autre tactique. Il voulut signifier à Nicole qu'il n'appréciait pas ces distractions puériles mais les supportait pour complaire à la vieille dame. Il hasarda des haussements d'épaules méprisants, des sourires pitoyables, des clins d'yeux fatigués. Mais la jeune femme ne voyait pas cette mimique par quoi il espérait gagner son approbation. Elle avait allumé une cigarette et aspirait goulûment la fumée, les yeux mi-clos, les narines béates. Rien de ce qui se passait autour d'elle ne pouvait, semblait-il, la ravir à son indifférence.
Echauffée par son propre récit, Mme Chasseglin s'était rapprochée d'elle et lui avait pris la main. Philippe adressa une pensée de haine à ce visage mafflu, couperosé, luisant, dont les gros yeux lui filaient des oeillades.
- Mais tu ne connais pas encore toutes les nouveautés !
Elle était décidée à faire jouer les grandes eaux :
- Tu n'as rien remarqué dans le salon ?
Elle dut répéter :
- Tu n'as rien remarquer dans le salon ?
Du haut de son ennui, Nicole laissa tomber :
- Non.
Mme Chasseglin agita en l'air ses dix doigts boudinés :
- Tu n'as pas vu qui'l n'y avait plus de billets de patiences au mur ?... Où as-tu la tête ?... Figure-toi que Philippe m'a demandé, il y a quelques semaines, l'autorisation de les rassembler en volume !... Philippe, allez donc chercher le cahier : il est sur la table de jeu.
Philippe rageait sourdement. Il dit :
- C'est bien inutile !
- J'en étais sûre ! Clama Mme Chasseglin. Mais vous êtes d'une timidité insupportable, mon enfant ! Il ne faut pas être timide comme ça !... Allez chercher le cahier !... Dis-lui d'aller chercher le cahier, Nicole !...
Nicole eut un sourire las :
- Mais oui, certainement...
Il se leva, rouge et suant d'exaspération. Il apporta le cahier. Mme Chasseglin l'ouvrit sous le nez de Nicole. Puis, elle souleva la page de garde entre le pouce et l'index et la tourna sensationnellement :
- Tu vois, c'est la préface !... "Que le lecteur ne cherche pas dans le présent ouvrage une étude théorique des règles fondamentales des patiences, mais bien plutôt..."
- Oui... oui, disait Nicole, la cigarette collée au coin des lèvres et le regard absent.
Ensuite, Mme Chasseglin feuilleta le livre avec d'amples gestes de prêtresse, en citant au passage :
- Etude sur "le Zodiaque"... Etude sur "la Frégate"... C'est Philippe qui a tout écrit de sa main ! ... Etude sur "la Galerie des tableaux"...
Et Nicole marmonnait toujours, avec la voix faussement intéressée d'une grande personne à qui un bambin présente ses gribouillages:
- Oui... Oui... Très bien ...
C'était grotesque ! Philippe bouillait de honte et de colère. Il se retenait de quitter la pièce en jurant. Enfin, Nicole soupira :
- J'ai mal à la tête. Je voudrais prendre l'air. Je vais aller en auto jusqu'à Maillé-les-Bois. As-tu quelque choses à acheter ?...
De la fenêtre du salon, ils virent la minuscule voiture, crottée jusqu'au pare-brise, qui s'éloignait à grands cahots par le sentier détrempé.
- Vous voyez, disait Mme Chasseglin, ça n'a rien de terrible... Elle ne reviendra sans doute que pour le dîner... Peut-être même tard dans la nuit...

Elle revint tard dans la nuit. Comme Philippe quittait maria, il entendit claquer la porte d'entrée et le martèlement des hauts talons sur les dalles du vestibule. Les combles communiquaient avec le premier étage par une échelle, dont les montants passaient dans une lucarne ouverte à même le plancher de la mansarde. Philippe espéra regagner sa chambre avant que Nicole ne découvrit les bougies et les allumettes qui se trouvaient dans un vase à côté du coffre de bois. Il passa le corps dans la trappe, empoigna les montants de l'échelle et se laissa glisser, jambes écartées, sans même effleurer du pied les échelons. Il atterrit mollement et se dirigeait déjà vers sa porte, lorsqu'une lumière vacillante éclaira l'escalier.
- Tiens, c'est vous ?
Il reconnut la voix de Nicole. Il ne pouvait plus fuir. Il s'avança :
- J'étais sorti à votre rencontre parce que craignais que vous ne trouviez pas les bougies...
- Ce n'était pas la peine, dit-elle, j'avais mon briquet.
Elle arrivait aux dernières marches, maintenant. Son visage doucement éclairé par la flamme paraissait de grès rouge, avec les profondes taches obscures de la bouche et des yeux. Il entendait le souffle un peu haletant. Elle fut sur le palier devant lui. Elle dégrafa son long manteau de voyage, dénoua l'écharpe qui lui chauffait le cou, retira son feutre raidi de pluie. Elle s'adossa au mur, la tête un peu renversée. Il respira un violent parfum d'oeillet blanc que la course en plein air avait glacé. Elle murmura :
- Je suis éreintée... Vous êtes resté toute la journée ici ?...
- Oui...
Un petit rire sec comme une toux :
- Je vous plains !...
Et aussitôt :
- Il est vrai que les réussites vous passionnent !...
Le visage de lumière souriait, les lèvres à peine desserrées. Il dit, dans un grand élan :
- Moi ? Comment pouvez-vous imaginer !...
Elle l'interrompit brutalement :
- Alors, pourquoi restez-vous ici si vous ne vous y plaisez pas ?...
Elle lui fut odieuse soudain pour ces paroles. Il chercha une réponse cinglante. Et, selon son habitude, il ne découvrit aucune injure, mais une espèce de faux-fuyant. Il fixa sur elle de douces prunelles d'épagneul :
- Si vous croyez qu'on peut toujours n'en faire qu'à sa tête !...
Elle riposta :
- Du moins faut-il toujours le tenter !...
La lueur du briquet baissait rapidement. Philippe sortit une bougie de sa poche et l'alluma à la petite flamme mourante. Avec un grand calme, elle prononça :
- En somme, que faites-vous ici ?
Il fut encore surpris par cette franchise arrogante.
- Mme Chasseglin ne vous a pas mise au courant ?... Il y a deux mois, je suis tombé malade à Paris, où j'habitais seul, dans une petite chambre d'hôtel. Votre mère, sur les instances de Mlle Pastif , a consenti à me recueillir ici, à me soigner...
Elle le doucha d'un regard princier :
Et maintenant ?
- Maintenant, je suis remis...
- Alors ?
Il employa le temps d'un long soupir à préparer les mensonges qui le justifieraient :
- Je comptais regagner Paris avant-hier, lorsque j'ai appris qu'on ne m'avait pas conservé ma place aux "Biscuits Houdon". Comme c'était là mon seul gagne-pain... Oh ! rassurez-vous, j'ai aussitôt écrit à diverses entreprises alimentaires pour demander du travail dans cette spécialité... J'attends les réponses... Mais je suis sûr que je ne trouverai rien... Ce n'est pas le moment... Et puis, je n'ai jamais eu de chance...
Il parlait d'une tranquille voix chagrine et les yeux bas. Il répéta :
- Non, je ne trouverai rien...
Il attendit une réponse amicale.Mais Nicole se détacha de la muraille et lui tendit la main :
- Vous m'excuserez, je tombe de sommeil...
Il fut stupéfait de cette insolence, comme s'il eût été vraiment le garçon travailleur qu'une grave maladie avait privé de sa place, qui se rongeait dans l'inaction et qui méritait que 'l'on s'apitoyât sur lui. Il se sentit incompris, repoussé. Il se plaignit. Tout de même, il voulut répliquer à l'insulte par une courtoise. Il dit :
- Prenez cette bougie, mademoiselle, j'en ai une autre chez moi.


Le III, demain........... Sleep



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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Sam 1 Déc - 18:39

III

Le lendemain, comme il sortait de sa chambre, il l'aperçut, du haut de l'escalier qui enfilait son manteau. Il dit :
- Vous sortez déjà ?
Elle leva la tête :
- Oui.
Il descendit les marches, pendant qu'elle coiffait son feutre, bouclait la ceinture au dernier cran sur ses reins maigres. Lorsqu'il fut près d'elle, elle demanda d'une voix neutre :
- Voulez-vous venir ?
Il tressaillit d'orgueil. Il voulut accepter d'emblée. Mais le souvenir de Mme Chasseglin le retint. Il murmura :
- Je vous remercie, mais...
- Mais vous préférez les patiences...
Il regarda ce long visage aux lèvres avancées de mépris :
- Certainement pas... J'ai peur que votre mère n'ait besoin de moi simplement...
Elle eut ce même petit rire de la veille, saccadé comme une toux :
- Ce n'est que ça ?... Restez ici, je reviens tout de suite...
Elle le quitta, longea le couloir, s'arrêta devant la porte de sa mère, frappa durement. La basse enchifrenée de Mme Chasseglin gémit derrière le battant :
- Qui est-ce ? Nicole ? Ecoute, mon enfant, la prochaine fois que tu auras quelque chose à me demander, tu seras gentille de l'écrire sur le carnet qui est pendu au bouton : j'ai horreur qu'on me dérange quand je m'habille !... De quoi s'agit-il ?
- Je voulais te prévenir que je pars me promener en auto avec Philippe. Il ne faut pas compter sur nous pour le déjeuner.
Il y eut un cri étranglé :
- Comment ?
Mais Nicole s'éloignait déjà à longues enjambées. Philippe attendait dans le vestibule.
- Partons, dit-elle, c'est arrangé.


L'auto filait entre les champs plats, noyés de brume, piqués d'arbres tordus tels des tresses de fer et de vieilles bicoques en plaches. Des vols d'oiseaux noirs tombaient sur la terre nue à grands cris et s'envolaient soudain, comme des lambeaux de paperasses calcinées. Le vent glacé de la course sentait la fumée et le brouillard d'eau. Nicole entrouvrait la bouche pour avaler avidement cette coulée d'air gelé et âcre. En même temps, elle plissait les yeux. Et son profil se tendait ainsi dans une expression rapace, cruelle, qui gênait Philippe. D'ailleurs, cette promenade, qu'il avait acceptée d'enthousiasme, le décevait maintenant. Il avait suivi Nicole dans l'espoir qu'elle reprendrait sa conversation de la veille et qu'il saurait enfin la convaincre de sa détresse et de sa dignité.M ais elle paraissait ignorer sa présence. Rien n'existait pour elle que cette ruée dans l'espace, cet émouvant vacarme de vent, cette fuite bousculée de maisons et de plaines. Murette, raidie, elle inclinait toujours son visage de bois, crispait sur le volant ses longues mains ficelées de veines, aux ongles carrés et rouges. La courbe de la chaussée fondit sur eux à l'emporte-pièce, avec son grillage soudain d'arbustes décharnés. Un coup de frein coucha Philippe sur l'épaule de sa voisine. Les pneus bloqués patinèrent. Et déjà la route repartait, toute droite, pour embrocher au loin la masse lépreuse d'un village. Philippe avait eu très peur :
- Je crois bien que deux roues ont tourné dans le vide, dit-il, avec une négligence affectée.
Elle ne répondit rien. Il fut vexé. Il regretta d'avoir délaissé la prévenante Mme Chasseglin pour cette fille orgueilleuse et brutale. Etait-elle jolie seulement ? Ce profil d'empereur romain desséché par les jeûnes, ces doigts de moribonde, cet accoutrement masculin, tout cela ne pouvait que l'éloigner d'elle ! N'était l'obligation où il se trouvait de défendre sa place dans la villa, il l'aurait ouvertement méprisée. Mais il se devait d'amadouer cette ennemie possible, de lui soutirer une promesse, sinon d'alliance, du moins de neutralité. La nécessité et non le plaisir le poussait à rechercher sa compagnie. Et, d'avoir découvert une explication plausible à cet empressement qu'il ressentait de la voir et de lui parler, il la considéra avec moins de malveillance. ..... Twisted Evil
Ils descendirent dans un cabaret, masure affaissée, enfumée, prise entre deux potagers déserts et cernés de fils de barbelés. Il y avait deux tables de fer disposées au bord de la route. A l'une d'elles, des charretiers buvaient, en surveillant leurs bêtes attelées trois par trois à des charrettes vides. Ils s'assirent à l'autre. Nicole arracha son feutre, secoua ses cheveux en arrière. Le patron s'empressa. Elle commanda un porto. Philippe, qui n'avait pas déjeuné, demanda un café crème et du pain beurré. Elle fumait, maintenant, à grosses bouffées, longtemps retenues dans les bronches. Allait-elle se taire jusqu'au retour ? Philippe se défendit de lui adresser la parole. Il se détourna et observa la route avec une insolent curiosité.
- Vous ne regrettez pas vos patiences ?
Elle avait parlé ! Il rougit d'un bonheur démesuré. Il chercha une réponse. Il dit :
- Non.
Les coudes à la table, le menton appuyé sur les poings, elle le regardait avec un tressaillement narquois au coin des lèvres. Il y eut une pause interminable qui'l ne sut combler d'aucun mot, d'aucun geste. Puis elle prononça sourdement, comme se parlant à elle-même :
- Pour moi, c'est ça, le repos !... Filer n'importe où mais loin, vite, le plus loin, le plus vite possible... Oublier les sales gueules de la ville, les sales combines...
Elle s'interrompit fâchée d'en avoir tant dit, grimaça un petit sourire mécontent et fatigué. Il affirma vivement qu'elle ne pouvait pas s'imaginer comme il la comprenait. Et, après quelques instants de réflexion, il ajouta, le visage péniblement crispé dans une expression barbare :
- C'est merveilleux, le vent sur la figure... ce sifflement dans les oreilles... D'ailleurs... (il eut un accent détaché de connaisseur) d'ailleurs elle tient fort bien la route, votre mécanique...
Et, avec une audace définitive :
- Merveilleusement bien...
Elle buvait son porto à lentes gorgées. Philippe voyait de tout près le visage maigre que la course avait démaquillé aux lèvres et aux joues. Comme si elle obéissait à ce regard, elle ouvrit son sac, en retira un bâton de rouge dont elle se farda la bouche lourdement, une houppette dont elle se poudra la face. Puis elle cueillit avec son mouchoir le vermillon qui débordait aux commissures. Il huma un parfum sucré de pommade qui le troubla un instant. Elle demanda :
- Et votre cafard ?
L'intonation était encore moqueuse, mais cette question, posée à brûle-pourpoint, l'enchanta. Il éprouvait une agréable stupeur à la pensée qu'elle pouvait s'intéresser à lui, une tendre reconnaissance à la pensée qu'elle pouvait le lui dire. Il balbutia :
- Mon cafard ? mon cafard demeure et demeurera longtemps ; aussi longtemps qui'l me faudra vivre au crochet des autres... Razz Razz
Elle haussa doucement les épaules.
- Oh ! je ne me berce pas d'illusions, allez... Je sais très bien que je ne ferai jamais rien de bien fameux dans la vie... Si j'avais continué mes études, peut-être, mais j'ai l'étoffe d'un raté...
Chaque fois qui'l lui parlait il se sentait débile, ineffablement pur et promis à toutes les malchances. Une fringale de compassion le soulevait :
- Un raté !... Un raté !... gémissait-il, grisé de sa propre faiblesse et de l'espoir qu'elle le consolât.
Nicole regardait cette figure de gamin pleurard, écoutait cette voix chevrotante, et ne retrouvait plus en elle la rigueur brusque de la veille. Elle était partagée entre l'agacement d'entendre ces complaintes ressassées et l'agrément de savoir qu'elle pouvait le réconforter. Oui, il lui plaisait de le sentir abandonné, offert et déjà réfugié auprès d'elle. Cette détresse dévoilée flattait son goût de la domination, prenait la signification précieuse d'un hommage, appelait la récompense d'un sourire, d'un mot. Elle sourit, elle dit :
- Quelle bêtise !
Un instant, il s'interrompit, l'interrogea d'un regard humecté de désenchantement et reprit :
- Non, non... ce n'est pas une bêtise... Allez ! je me connais ! J'ai beau désirer réussir n'importe où... n'importe comment... je n'ai pas la force... Je sais, je n'en suis qu'à mes premiers pas... Mais il y a des gens qui sont des ratés dès leurs premier pas...
Déjà, il ne savait plus qu'inventer et répétait les mêmes phrases. Pourtant elle ne l'arrêtait pas. Même, elle désirait secrètement qu'il lui demanda une aide, ou tout au moins un conseil. Mais il n'osait mendier son intervention. Il n'était pas encore assuré de lui plaire. Il n'éprouvait pas au coeur ce battement solennel, annonciateur des grands succès. Et elle dut lui dire :
- Philippe (il sursauta de l'entendre prononcer son nom), vous parlez comme un enfant.. Vous ignorez encore vos forces, et déjà vous doutez de vous...
Elle fut mécontente de ces paroles, à cause de leur bêtise évidente et parce qu'il lui déplaisait d'avoir montré trop de sollicitude envers ce garçon qu'elle connaissait à peine. Elle voulut battre en retraite :
- D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi que vous vous montez le coup...
Mais Philippe goûtait encore la tendresse de l'autre phrase, de la phrase sincère, échappée, et murmurait, fondu de gratitude :
- Vous êtes bonne de me dire ça...
Elle avala le reste du porto d'un sec bascule de tête :
- Partons !


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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Sam 1 Déc - 19:58

Pour la dixième fois, Mme Chasseglin dénombra les cartes qu'elle venait d'étaler sur la table. Elle commençait le compte de la rangée avec la ferme décision de ne réfléchir qu'à sa patience, mais s'embrouillait rapidement, l'esprit saisi d'une autre pensée et s'arrêtait. Ce jeu qui l'avait consolée de tous ses déboires passés s'avérait impuissant à la distraire de son chagrin actuel. Elle avait beau s'affirmer que cette escapade était bien excusable de la part d'un garçon qui avait vécu des semaines cloîtré dans sa villa, et dont l'organisme vigoureux réclamait le grand air et le mouvement ; elle avait beau se prêcher l'indifférence ; elle ait l'impression qu'une grande injustice avait été commise envers elle... Elle se sentait trompée, frustrée. Elle avait triomphé de la maladie de Philippe. Elle avait doublement mérité la présence de ce jeune homme. Et voilà qu'au moment où elle se promettait d'n jouir en paix, une autre survenait qui récoltait insolemment le bénéfice de ses victoires ! De quel droit Nicole accaparait-elle le petit dès le lendemain de son arrivée ? En récompense de quels services prétendait-elle qu'il l'accompagnât dans ses promenades ? N'était-il pas odieux que cette gamine profitât de la compagnie de Philippe, sans avoir rien fait pour la gagner, alors qu'elle-même, qui l'avait payée de tant de sacrifices, se voyait réduite à l'isolement et à l'oubli ? Si, cela était odieux ! Cela était mesquin ! Elle reconnaissait bien là la main de sa fille ! Lui, le pauvre enfant, il était bien loin de soupçonner les tourments qu'il déchaînait dans l'âme de sa bienfaitrice ! S'il avait pu prévoir les conséquences de son acte il aurait de tout coeur renoncé à cette sortie en auto ! Mais, par contre, Nicole savait très bien ce qu'elle faisait ! Elle avait continué cette fugue avec son égoïsme habituel. Elle connaissait Philippe de la veille. Elle n'avait donc pas eu le temps de l'apprécier à sa juste valeur. Si elle l'avait emmené avec elle, c'était pour sentir un être vivant à côté d'elle dans la voiture, pour échanger des banalités au cours de la route, ou pour qu'il l'aidât en cas de panne, simplement. Et, enfin de satisfaire un aussi futile caprice, elle n'avait pas hésité à priver sa mère de son unique distraction ! Et le lendemain elle n'hésiterait pas à l'en priver encore ! Il finirait par la voir tous les jours. E, à force de la voir, il se plierait à sa détestable influence. Il adopterait les idées d'indépendance et de fierté de Nicole. Il se reprocherait son inaction. Il se chercherait du travail. Il la quitterait.
Sa gorge se nouait. Une buée de larmes noyait les dessins des cartes étalées. Les mains abandonnées sur son ventre, elle se laissait envahir par l'idée terrible d'une séparation :
- Tout plutôt que cela !
Un lointain coup de klaxon l'arracha à ses rêveries. Elle se précipita vers la fenêtre. Elle vit l'auto qui s'engageait sur le sentier glacé de flaques. L'eau jaillissait en brèves gerbes sous les roues. Nicole était sans chapeau. Philippe avait relevé son col. Il n'était que quatre heures. Sans doute était-ce sur les instances du jeune homme qu'elle avait écourté sa promenade. Elle se rassit, disposa une patience. Il ne fallait pas qu'on pût soupçonner ses transes. Elle attendit.
Philippe poussa la porte. Il se sentait quelque peu fautif et désirait se faire pardonner cette équipée, dont il se doutait bien que la vieille dame avait souffert. Mais, au lieu de la face torturée qu'il appréhendait de trouver, il vit un visage impassible, hermétique, aux bajoues soufflées, aux mentons bourrelés, aux gros yeux ronds et troubles sous des paupières fanées. Le visage de tous les jours. Elle paraissait étrangement préoccupée par la dernière carte de la première ligne. Elle la tapotait d'un doigt nerveux, rectifiait sa position dans la file, la soulevait par un angle et la faisait ployer sur elle-même comme un arc. Puis, elle la déplaça d'un air fâché. Elle marmonna :
- Faute de grives...
Enfin, elle le regarda :
- Bonne promenade ?
Il jugea plus habile de feindre le mécontentement :
- Oh ! dit-il, il faisait un peu frais et la campagne n'est guère riante en cette saison !
- Et Nicole ?
- Elle est montée se changer.
Et aussitôt, il s'efforça de détourner la conversation :
- C'est le "Divorce de saint Hubert" que vous faites ? Je n'ai jamais su le réussir ! Ce n'est pas qu'il soit techniquement plus difficile que les autres, mais il laisse plus de place au hasard. Je peux voir ? Je ne vous gênerai pas si je m'assieds à côté de vous ?...
Il attira une chaise. Mme Chasseglin se détendait dans le ravissement. Il lui était revenu ! Il lui tenait les discours familiers ! Enfin, il se montrait plus aimable qu'à l'ordinaire ! Triomphale, attendrie, elle surveillait du coin de l'oeil le cher visage dont sa fille l'avait dépossédée pour quelques heures. Le nez était rose de froid et les yeux larmoyaient un peu. Mais loin de déparer l'harmonie de la figure, ce léger désordre ajoutait à sa grâce. "Un gosse, un vrai gosse !" se répétait-elle avec enivrement.
- Le dix sur le neuf, je pense...
Elle sursauta. Elle était si loin de cette patience.
- Mais oui, vous avez raison !...
Il se balançait sur sa chaise :
- Vous savez que j'ai fait un voeu...
- C'est stupide de faire des voeux sur le "Divorce de saint Hubert" ; il ne réussit jamais...
- Oui, mais justement je me suis dit que mon voeu se réalisera si vous ne le réussissez pas...
Elle rit. Que cette minute était merveilleuse de confiance, d'intimité, de quiétude retrouvées ! Elle la savourait béatement. Elle aurait voulu qu'elle fût éternelle, que Nicole qui était montée dans sa chambre n'en redescendit jamais ! Mais déjà se rapprochait le pas abhorré de sa fille. Elle entra :
- Vous faites une patience avec Philippe ?
Philippe dit rapidement :
- Non, non, c'est Mme Chasseglin qui fait la patience... Moi, je regarde simplement...
Nicole s'installa devant la fenêtre, ouvrit un livre sur ses genoux. Philippe se promena de long en large. Puis, il sortit un journal de sa poche et se mit à le lire, adossé au mur, en sifflotant. Mme Chasseglin voulut rétablir l'atmosphère cordiale que l'arrivée de Nicole avait dissipée. Elle essaya de piquer la curiosité de Philippe pour le tirer de sa lecture et bénéficier de toute son attention. Elle dit de cette lente voix amortie qu'empruntent les mauvais acteurs, lorsqu'ils sont seuls sur scène et doivent "réfléchir tout haut" :
- Pa-ta-tras...


'tite pause thé-menthe et miel
Exclamation
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MessageSujet: Henri Troyat   Sam 1 Déc - 21:19

Bon, la "'tite pause..." s'est prolongée ; car Diego m'a contactée en vidéo-conférence à 21 heures. Il est dans le désert, Huacachina, oasis du désert, la seule d'Amérique du Sud. Il m'a fait "visiter" le site. ... bounce bounce
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MessageSujet: Henri Troyat   Sam 1 Déc - 22:06

Et, après un long temps destiné à exaspérer la curiosité du jeune homme, elle compléta son exclamation par des phrases vagues, dont elle espérait bien qu'il ne se contenterait pas :
- Voilà qui est sans précédent !... On en apprend tous les jours !... C'est ce qui s'appelle crever de faim sur un tas de blé !...
Puis elle lorgna à la dérobée. Mais il n'avait pas détaché les yeux de son journal. Une ride soucieuse barrait son front. Elle songea qui'l avait mal entendu, peut-être. Elle décida de l'apostropher directement :
- Vous prétendiez qu'à condition de se ménager une rue on pouvait très bien terminer "le Divorce de saint Hubert" sans passer par la carte auxiliaire libre... Eh bien ! J'ai devant moi la preuve du contraire ! Une rue ne suffit pas !...
Il bougonna sans lever le nez :
- Oh ! moi... vous savez... pour ce que j'y connais dans la "saint Hubert " !
Elle crut à un accès de modestie :
- Philippe, vous savez combien j'estime votre talent...
Il secoua les épaules :
- Oui, oui...
Elle insistait, maladroite :
- Je ne l'aurais pas dit à Nicole si ce n'était pas vrai !...
- C'est bon...
Ce ton bourru la chagrina un peu. Mais elle se ressaisit vite et dit avec une gaieté forcée :
- En tout cas, soyez assuré : votre voeu se réalisera...
Il rougit d'un coup. Il bredouilla :
- Hein ?... Quel voeu ?...
- Vous m'avez dit que vous aviez fait un voeu sur "le Divorce"...
Nicole avait refermé son livre et les écoutait en souriant.
- Là... alors je n'y suis plus... Un voeu ? Ah ! oui... peut-être... oui, oui... Oh ! c'était tellement peu important que je l'ai déjà oublié !...
Elle ressentit profondément l'injure. Elle continuait de lui parler, pourtant. Mais il répondait à contrecoeur, du bout des lèvres, les yeux détournés. Elle ne pouvait plus douter, maintenant. Au Philippe joyeux et affable qu'elle avait toujours connus s'était substitué, dès l'entrée de sa fille, un Philippe grognon, distant, étranger. Un Philippe qui affectait de se moquer des patiences ! Un Philippe qui singeait les attitudes hautaines de l'intruse ! Ah ses craintes ne s'affirmaient que trop justifiées ! En quelques heures Nicole avait avancé son oeuvre de corruption. Elle avait semé le mécontentement, la méfiance, la crainte du ridicule dans l'âme candide du pauvre garçon. Elle avait tenté de le dresser contre sa vieille amie. Il fallait intervenir au plus tôt. De tout le dîner Mme Chasseglin ne prononça pas une parole, trop occupée à classer les idées de vengeance qui lui venaient à l'esprit. Au dessert, Nicole se leva de table :
- Je suis un peu fatiguée. Je monte me coucher.
Elle sortit. Philippe grignota quelques biscuits, bâilla, parla de migraine, souhaita le bonsoir à Mme Chasseglin, prit une lampe sur le buffet et, à son tour, se dirigea vers la porte. Comme il posait la main sur le bouton, la vieille dame se hissa hors de son fauteuil :
- Je crois que je vais suivre votre exemple, dit-elle. Je suis toute rompue. Eclairez-moi jusqu'à ma chambre, voulez-vous.
Il sortirent ensemble. Il l'accompagna à travers l'interminable couloir. Elle marchait lourdement, les épaules rondes, la tête penchée, comme une femme malade. Elle ne parlait pas. Arrivée devant l'oeil-de-boeuf, elle dit :
- Merci, vous pouvez me laisser...
Il revint sur ses pas. Elle le regarda qui s'éloignait, rapide, silencieux, traînant autour de lui un rond de flottante clarté jaune. Le tournant du corridor happa cette silhouette de jeune diable noir et la lumière qu'il emportait. Mme Chasseglin demeura longtemps immobile dans l'ombre. Puis, à pas feutrés, elle se dirigea vers le vestibule. Une faible lueur, passant le judas de la porte d'entrée, effleurait le poli des premières marches, un anneau de la rampe, la vitre bombée du cartel. Elle s'appuya au mur, entre les manteaux pendus qui sentaient la vieille pluie. Elle écouta. Elle n'entendit d'abord qu'un bruit de vaisselle heurtée dans la cuisine et le battement régulier de l'horloge au-dessus d'elle. Ensuite, un chuchotement lointain se détacha du silence. Elle reconnut la voix traînante de Philippe. Mais il lui semblait que le martèlement du sang dans ses tempes, le froissement de sa robe et cette rumeur ménagère suffisaient à couvrir le murmure défaillant. Elle s'irritait de ne rien comprendre. Elle tendait le cou, les yeux pleins, comme une bête tirant sur un licol, suspendait son haleine, collait ses mains en cornet sur son oreille. Soudain, Nicole prononça distinctement :
- Eh bien, demain, sept heures et demie...
Et de nouveau, il n'y eut plus quel e susurrement monotone de Philippe. Elle ne se trompait pas ! Ils projetaient encore une promenade ! Cette fille était un démon ! Elle ne connaissait pas de répit ! D'heur en heure il devenait plus difficile d'arracher Philippe à son emprise ! Mais on pouvait encore le tenter. Seulement, il fallait lui interdire cette randonnée, le retenir, coûte que coûte, à la maison. Un travail urgent,par exemple. Le quel ? Les idées déferlaient dans sa tête impétueusement. Elle ne pouvait les arrêter. Elle ne pouvait réfléchir. Elle s'affolait de perdre un temps aussi mesuré. Les voix s'étaient tues. Les complices avaient regagné leurs chambres. Elle était seule. Un moment encore, elle épia le silence nocturne. Puis, elle poussa la porte du salon. Elle s'avança dans les ténèbres, les mains tendues, comme une aveugle. Mais elle connaissait trop bien la topographie de la pièce pour risquer d'en heurter un seul meuble. Elle contourna le fauteuil, parvint jusqu'à l 'étagère. Elle alluma une petite lampe. La mèche était mal imbibée. Un pauvre lueur battit derrière l'abat-jour de papier huilé, et des ailes d'ombre s'ouvrirent au-dessus des longues malles alignées contre le mur comme des cercueils. Elle s'approcha de la table de jeu. Avec d'infinies précautions, elle la renversa sur le flanc. Elle plaça l'un des pieds de bois grêle en travers de sa cuisse et pesa des deux paumes de part et d'autre de ce point d'appui. Mais elle était sans force, les doigts laineux. Ses oreilles bourdonnaient. Sa tête tournait doucement. Elle ferma les paupières.
- Qu'est-ce que j'ai ?... Qu'est-ce que j'ai ?...
Le bruit de sa respiration lui paraissait s'enfler dans une rumeur de marée. La pluie tapait les carreaux par rafales. La flamme de la lampe baissait. Elle regarda le réservoir de verre où la mèche descendait flasque, affaissée en plis sur le fond. Il n'y avait presque plus de pétrole. Il fallait se hâter. Elle porta tout son poids sur ses bras gourds, raidis. Ses ongles craquaient le vernis. Une barre de feu lui écrasait la cuisse. Elle haletait :
- Une... Deux...
De longs gémissements montaient des fibres forcées. Elle s'inclina plus bas son gros corps lourd, épuisé. Elle serra les mâchoires. Et, soudain le pied de la table cassa net dans un grand craquement. Emportée par l'élan, Mme Chasseglin fit deux pas vers la porte. Elle s'arrêta, les yeux pleins de sang, ruisselante de sueur, son bout de bois à la main. Elle s'affala dans un fauteuil. Elle resta là près d'un quart d'heure à souffler rauquement. Puis, elle se releva, revint à la table, plaça le second pied sur sa cuisse, et, la tête rentrée dans les épaules, les prunelles hagardes, elle appuya furieusement.


LE IV, tout à l'heure ou demain.......... Laughing .......... geek
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MessageSujet: Re: Henri Troyat   Sam 1 Déc - 22:27

CA existe vraiment toutes ces patiences ?  Shocked
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MessageSujet: Henri Troyat   Sam 1 Déc - 23:09

Apparemment, oui, MarcO. Mais je n'ai pas l'intention de me plonger dans les différents maniements. Je ne connais que "le Solitaire" et "Freecell". Et ça me suffit largement Exclamation .......... Very Happy
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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 2 Déc - 1:57

IV

A sept heures, Mme Chasseglin quitta sa chambre, vêtue d'un peignoir de soie mauve, les cheveux défaits, son pliant sous un bras, deux cannes sous l'autre, et s'avança jusqu'au tournant du couloir. Là, masquée par le coude de la muraille, elle s'assit sur le pliant. Elle attendit. Lorsque le pas de Philippe craqua dans l'escalier, elle se leva et, s'aidant des deux cannes, geignarde, haletante, se béquilla vers lui :
- Philippe, savez-vous ce qui m'est arrivé cette nuit ?... J'étais allée chercher mes lunettes que j'avais oubliées au salon. Il faisait sombre... j'ai buté contre la table de jeu... je suis tombée... j'ai cassé les pieds de la table... et je me suis fait tellement mal que je ne peux plus marcher !... Mais cela passera... Seulement, il faut absolument que vous me répariez la table aujourd'hui même ! Sans cela je ne pourrais pas faire de patiences de la journée... Vous savez que j'ai horreur de les faire sur celle de la salle à manger !... Maria vous donnera tous les instruments. Vous pouvez commencer tout de suite, si vous voulez...
Philippe s'était arrêté, un pied sur le sol, l'autre sur la dernière marche. Il balbutia :
- Mais c'est que... je devais... nous devions... aller nous promener...
- Eh bien, vous irez une autre fois ! Coûte que coûte, il vous faudra réparer cette table ! Aujourd'hui, demain... Autant vaut pour vous en être débarrassé le plus vite possible !... Sans compter que je ne peux guère attendre !...
Elle avait dit cela d'une grosse voix sévère. Elle regretta cette semonce imméritée. Elle ajouta, par pure gentillesse :
- C'est vrai...
Il ne répondit rien. Il mesurait avec désespoir l'étendue de sa nouvelle malchance. Réparer des pieds de table au lieu de raconter à Nicole son infortune et son découragement lui paraissait tellement dérisoire qu'il en souffrait comme d'une insulte. Nicole apparut sur le palier du premier étage.Mme Chasselgin se tourna vers elle :
- Tu n'as rien contre moi si je garde Philippe pour me réparer ma table de jeu ?...
Elle n'eut pas une seconde d'hésitation. Elle dit :
- Certainement non.
Le ton uni de ces paroles révolta Philippe. Peut-être, aurait-il suffi que Nicole insistât auprès de Mme Chasseglin, pour obtenir qu'il fût dispensé de cette corvée ? Mais elle n'avait pas eu un mot de protestation ou de surprise. Elle se moquait bien qu'il l'accompagnât ou demeurât auprès de la vieille ! Elle ne méritait pas qu'il lui accordât la moindre attention. Il grogna une injure.Mme Chasseglin l'entendit et s'émerveilla d'une victoire aussi facile. Elle s'agitait souriante, bavarde et gauche à souhait :
- Attache bien ton foulard, Nicole !... Ne sois pas imprudente !... Quelle idée de toujours faire de la vitesse !... Ne te presse pas !... Tu peux rentrer à n'importe quelle heure, tu sais !... Je te ferai spécialement préparer de la viande froide... Même si nous sommes déjà couchés, tout sera disposé sur la table... Au revoir !... Au revoir !...
La porte refermée, une joie définitive l'envahit. Elle ne regrettait plus les bleus qui lui meurtrissaient la jambe et les écorchures de ses doigts. Elle se sentait soulevée, portée, après une formidable exaltation. Elle dit :
- Il vaut mieux commencer votre travail après le petit déjeuner, je pense.

Deux pieds étaient brisés, les plaquettes de métal qui bordaient le dessus de la table arrachées et tordues. Philippe, assis à croupetons, une pincée de clous dans la bouche, essayait d'assembler les bouts de bois épars. Mme Chasseglin se tenait penchée sur lui, le buste lâché dans le flottant du peignoir, les mains sur les hanches, l'arrière-train important. Elle regardait cette mince nuque où les cheveux un peu longs descendaient en point blonde. Elle respirait cette fraîche odeur de vêtements parfumés à l'eau de Cologne, de jeune peau lavée. Et elle évitait de bouger, de parler, par crainte de dissiper le trouble délicieux qui lui coulait dans le coeur. Tout de même, elle se redressa bientôt. Le temps pressait. Sa fille pouvait revenir sous quelque mauvais prétexte. Elle risquait de perdre à jamais cette occasion de dévoiler au jeune homme les innombrables défauts de Nicole qui la rendaient indigne de son amitié. Mais il fallait agir avec souplesse. Elle s'éloigna de quelques pas. Elle dit :
- Je suis contente que vous vous entendiez si bien avec Nicole. J'avais peur... je peux vous le dire maintenant... que vous ne supportiez pas son caractère de vieille fille aigris, égoïste, orgueilleuse, dont j'ai tellement souffert les années précédentes... Mais devant les étrangers elle se surveille... Elle essaye de plaire... Et c'est tant mieux !...
Une grêle de coups de marteau lui coupa la parole. Elle attendit que la rafale dût passée et reprit :
- D'ailleurs, elle a embelli singulièrement depuis l'année dernière... Peut-être un peu maigre... Mais elle a une si jolie nuance de peau !... Mlle Pastif prétendait toujours que si on enlevait lla crème, le fond de teint, la poudre, il ne resterait rien qu'in visage olivâtre de malade... Et moi je réponds que cela m'est bien égal...et qu'en tout cas elle a parfaitement su choisir le ton qui lui sied... et... et qu'il y a bien des femmes qui ne sauraient en faire autant !... La même chose pour ses cheveux !... Je trouve stupide qu'elle se les teigne en noir de jais, lorsqu'ils sont naturellement d'un châtain cendré sans éclat !... Mais, tout de même je reconnais qu'elle s'en tire admirablement bien et que quelqu'un qui n'a pas l'oeil exercé s'y tromperait !... Non, il faut lui rendre justice, elle sait très bien... Comment disait Mlle Pastif ?... Ah, oui ! "elle sait très bien se camoufler"... On ne croirait jamais qu'elle a trente-cinq ans !... Mais aussi, si vous aviez vu sa table de toilette !... Une trousse de chirurgien !... Des ciseaux, des pincettes... Ah ! à propos de pincettes !... J'oubliais ! Vous avez remarqué les sourcils ?
Elle s'approcha de lui et lui souffla dans un ricanement :
- Elle n'en a plus !... C'est dessiné au crayon à la place !... Si vous frottiez avec le doigt tout partirait !... Il resterait de la peau chauve !... D'ailleurs je la comprends : elle n'a jamais eu de jolis sourcils !... Elle tenait ça de son père qui avait de grosses touffes au-dessus des yeux, simplement...
Elle s'enivrait à dépouiller sa fille de toute la sotte poésie, de toute l'artificielle beauté dont elle brillait aux yeux de Philippe. En quelques traits habiles, elle avait déjà sérieusement endommagé l'intruse.Mais ce n'était rien encore. Sa grosse face cramoisie, aux yeux pommés, aux lourdes lèvres luisantes, s'abaissait jusqu'à toucher l'oreille du garçon. Elle poursuivait :
- Et ses dents !... ses dents !... Passées au vernis blanc !... La dernière trouvaille !...
Elle l'imaginait anéanti par ces renseignements privés dont elle le bombardait sans relâche. Même elle s'étonnait qu'il ne protestât pas. Peut-être tenait-il à sa fille moins qu'elle ne le craignait ?
- Tout..; tous, c'est de la frime !...
Elle ne soupçonnait pas que ses paroles fielleuses ravissaient celui qu'elles eussent dû accabler. La pensée qu'une femme aussi mystérieusement soignée de sa personne causait et sortait avec lui, lui était douce comme le plus subtil compliment. Les menus travaux dont, aux dires de Mme Chasseglin, le visage de Nicole tirait sa seule grâce, lui conféraient un attrait d'oeuvre d'art fragile et précieuse. Il se figurait toute une délicate chirurgie féminine, de souples massages, des bains de parfums ou de lait, des préparatifs intimes, pervers, voluptueux, dont la vision lui chauffait la tête. Plus que jadis, il se désolait qu'elle ne l'aimât point.Car elle ne l'aimait point, puisqu'elle l'avait quitté ce matin sans un regard, sans une parole de pitié. Mais peut-être affichait-elle cette froideur dans l'espoir d'endormir les soupçons vétilleux de sa mère. Peut-être allait-elle rentrer plus tôt que de coutume, très tôt, tout de suite... Il se dépêcha de recoller le dernier pied de la table. Puis, il la remit debout. Et, pendant que Mme Chasseglin s'extasiait sur la finesse et la solidité du travail, il s'approcha de la fenêtre. La route était déserte, noire, luisante, comme un lacet de réglisse. Une pluie oblique griffait le paysage gris derrière la vitre. Il se détourna. Elle aperçut la moue dolente de sa bouche et crut qu'il déplorait ses illusions perdues. Elle se reprocha de l'avoir aussi brutalement détrompé. Une désintoxication sérieuse ne s'obtient pas en privant le malade du poison qu'il a coutume d'absorber, mais en le déshabituant progressivement d'en prendre. Aussi décida-t-elle de borner à ces quelques vérités foudroyantes sa première journée de révélations. D'ailleurs, il était l'heure de déjeuner et, pendant les repas, elle n'aimait parler que de cuisine et de patiences. Après le déjeuner, elle s'assit à la table réparée et proposa une partie à deux. Il déclara qu'il voulait achever la lecture d'un roman policier. Et, le journal déployé, il retrouva la pente de sa rêverie. Il se sentait las, indécis. Cette journée interminable l'excédait et il n'osait rien souhaiter des journées futures. Le bonheur dont il avait jadis poursuivi la conquête était bien peu de chose auprès de celui qu'il désirait à présent. Il ne s'agissait plus d'une vieille femme crédule à berner, mais de cette Nicole hautaine dont il désespérait de jamais gagner le coeur. Car il ne méritait pas une fille aussi élégante, fardée et parfumée. A d'autres étaient promis ce corps, ce visage mystérieux. Il ne pouvait rechercher que des félicités à sa taille, des filles de cuisine : Maria.

- Philippe, mon enfant, vous vous morfondez dans votre coin...
- Mais non...
- En tout cas, s'il vous prend l'envie de faire un "Télégraphe", ne vous gênez pas, vous avez : je suis à votre disposition.
- Merci, pas pour l'instant...
Il regarda sa montre : quatre heures. Elle ne rentrerait pas avant la nuit. Il se leva. Il fit quelques pas, sans but, dans envie, retomba sur sa chaise, ouvrit un autre journal, le froissa, le jeta par terre. Un ennui tenace le dominait. Il ne trouvait plus de goût à cette inaction torpide qu'il avait chérie autrefois. Il fallait faire quelque chose : écrire au bureau, à sa mère... Il tira un stylo de sa poche. Mais le bloc de papier était sur l'étagère. Au moment d'aller le chercher une paresse écoeurée le retint. Il ne voulait plus bouger. Il ne voulait plus s'occuper de rien. Renversé sur sa chaise, il regarda bêtement l'ombre pluvieuse descendre des coins les plus reculés du plafond pour envahir la chambre. Toute la clarté se concentrait sur Mme Chasseglin qui trônait dans ce faux jour comme un motif central : visage aux pesantes peaux grises, avec, au beau milieu, le miroitement glacé des lunettes. Il l'entendait respirer avec un petit sifflement nasal, comme les personnes endormies. Ses pieds remués doucement sous la table faisaient craquer les joncs de la corbeille où ils étaient glissés. Il y avait aussi le gargouillement de l'eau dans une gouttière crevée, voisine de la fenêtre, le pas de Maria qui dressait la table.
- Une, deux, trois, quatre...
Mme Chasseglin comptait ses cartes à mi-voix. Elle s'arrêta. Et de nouveau le silence s'établit traversé de rumeurs secondaires. Dans une heure, Mme Chasseglin commanderait à Maria d'allumer les lampes. Dans deux heures ce serait le dîner. Que tout cela était vide, connu ! Comme il étouffait soudain dans ce réseau d'habitudes !
A table, son irritation l'inquiéta lui-même. La nappe, où il reconnaissait la pâle tache de vin qu'il avait faite la veille, les couverts avec leurs dessins, leurs défauts familiers, la soupière obèse, les menus cristaux, tous ces objets de chaque jour lui étaient odieux, parce qu'ils lui rappelaient son existence insipide, nivelée, enterrée, qu'il ne pouvait plus supporter et d'où nul ne l'aiderait à fuir.
- C'est du potage aux lentilles... Je crois que vous l'aimez...
Le son posé de cette voix comme la nullité de ce propos paraissaient une insulte à la détresse qui le bouleversait. Il ne répondit rien dans l'espoir qu'elle serait froissée et se tairait enfin. Et elle se tut. Elle se mit à manger. Mais à présent, ses moindres gestes lui soulevaient le coeur. Elle aspirait la soupe dans ses lèvres graissées, la passait d'une bajoue à l'autre, l'avalait dans un haussement de tête. Il évitait de la regarder. Alors, il entendait le machouillement humide de ses mandibules. Et il frémissait, agacé jusqu'au malaise. Elle remarqua son expression crispée :
- Je suis sûre que vous avez la fièvre...
- Non... laissez-moi...
Mais elle le sentait malheureux pour renoncer à lui venir en aide. Elle murmura :
- C'est à cause de Nicole ? Allez ! Elle ne vaut pas la peine qu'on se fasse du mauvais sang pour elle !...
Il pensa lui crier à la face n'importe quoi d'injurieux. Mais il se retint dans un frisson de rage blanche. Il avala un grand verre de vin. Elle lui posa sa main chaude et moite sur le poignet :
- Encore une assiette de potage ?... Moi, j'en reprends... Et après, il y aura du veau froid avec de la gelée... Et après... après une surprise...
Il voyait près de lui cette figure bouffie, abêtis. Il sentait cette aigre haleine de vieille femme. Il tremblait d'une haine convulsive. Il était à bout de nerfs. Il abattit son poing sur la table. Il gronda :
- Assez !
Et, aussitôt, de brusques larmes lui jaillirent des yeux. Mme Chasseglin se dressa pesamment. Elle était blême, elle anhélait comme une bête. Philippe balbutia effrayé :
- Excusez-moi...
Mais déjà elle était sur lui, lui enveloppant les épaules de son bras, lui attirant la tête sur sa poitrine. Elle bredouillait :
- Mon petit, mon petit... Mais oui, je vous excuse !... C'est moi qui suis fautive ! ... Je n'aurais pas dû vous dire ça d'un coup !... Vieille folle !... Allons, allons, prenez un peu d'eau ça passera tout de suite !...
Elle lui remplit un verre. Puis, elle s'assit auprès de lui et le regarda boire en lui caressant les cheveux. Il se laissait faire, grelottant, écrasé de tristesse. Une obscure soif de consolation le rapprochait de cette femme égarée. Il revenait à elle parce qu'il n'y avait pas d'autre refuge pour lui. Et Mme Chasseglin divaguait de bonheur à le sentir terré contre elle, si malheureux, si faible par sa faute. Toutes les ombres étaient balayées soudain. Elle ne craignait plus rien, ni personne. Elle était forte, confiante, à en crier de plaisir. Elle marmonna d'une voix berçante :
- Là... là... c'est fini...
Elle lui essuya les yeux avec son fin mouchoir. Et, en même temps, elle le couvait d'un regard éperdu, elle le flairait avidement. Elle s'enhardit :
- Allez vous coucher... Je vous borderai...
Il sourit :
- Il et un peu tôt...
Ils passèrent au salon. Il accepta de faire une patience. Mais il était si distrait que Mme Chasseglin dut lui indiquer la plupart des coups et finit même par tenir les deux jeux. Pourtant, cette patience achevée, il consentit à en faire une seconde, puis une troisième. Au point où il en était, il lui paraissait égal d'étaler des cartes ou de dormir. Tout de même, comme dix heures sonnaient, il prit congé de la vieille dame. Il gravit l'escalier en hâte. Arrivé au palier, il remarqua que la trappe de la mansarde était éclairée. Un instant, il espéra trouver l'oubli, ou du moins une diversion, dans les bras de la fille. Il s'engagea sur l'échelle.
Maria se tenait assise sur le lit et délaçait ses chaussures. Dès qu'elle le vit, elle se dressa. Elle était vêtue d'une jupe de tricot à raies rouges et grises et sa chemise bâillait sur ses seins. Il avança jusqu'à discerner ses traits dans la lumière de la veilleuse. Les yeux en boules, les lèvres flasquement remuées, elle grognait de plaisir. Elle écarta les bras sur une odeur d'oignon qui lui venait des aisselles. Elle recula vers le lit. Philippe se rappela Nicole fine, fardée, inaccessible. Le sentiment d'une cruelle dérision, d'une sale déchéance, le saisit. Il se détourna. Il revint à la trappe. Il se laissa glisser le long des montants crissants. Comme il touchait le parquet, il leva la tête. Dans le carré de lumière, une ronde face ébouriffée se penchait à contre-jour, deux mains noires s'agitaient. Il eut pitié de la malheureuse. Il voulut lui parler doucement. Il commença :
- Maria...
Mais il s'arrêta tout à coup; transfiguré : un bruit de moteur se rapprochait dans la nuit murmurante de pluie.
Du salon où elle étalait ses patiences, Mme Chasseglin entendit une galopade sonore dans l'escalier, le battement de la porte d'entrée, et la voix de Philippe, cassée par la joie, qui criait :
- Vous êtes trempée !... Pourquoi n'avoir pas relevé la capote ?... Vous n'avez pas faim ?...
- Merci, j'ai dîné...
Elle crut qu'ils allaient entrer. Mais les pas s'écartèrent des marches gémissantes. Le rire de Philippe éclata soudain. Puis, tout se tut. Elle songea que cette allégresse du jeune homme ne répondait pas aux confidences qu'elle lui avait faites. Pourtant, elle n'en fut pas surprise. Une transformation comme celle qu'elle désirait opérer en lui ne s'obtenait pas en un jour. Il y avait des revirements d'humeur, des sursauts d'admiration inévitables, imprévisibles. Elle soupira. Elle les imagina dressés face à face sur le carré du premier étage. Sûrement, ils combinaient une nouvelle randonnée pour le lendemain. Mais elle déjouerait leurs ruses. Elle empêcherait Philippe de partir. Elle poursuivrait cette guérison moral si heureusement commencée. Elle se leva. Elle entrebâilla la porte du salon. Le vestibule était vide, sombre, muet,. Elle étendit le bras, décrocha le manteau de Philippe. Puis, serrant le paquet sur son ventre, furtive, hilare, elle s'éloigna vivement.


Le V, pour ce soir Exclamation

Bibizzzzzzzzzz...........
Sleep
-
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Jean2

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MessageSujet: Re: Henri Troyat   Dim 2 Déc - 14:52

oh oh .. la vilaine jalouse
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 3 Déc - 0:19

V

Une porte s'ouvrit au premier étage. Mme Chasseglin posa les cartes. Un peu courbée en avant, les mains mollement appuyées aux cuisses, elle écouta les premières rumeurs de la maison. Bientôt, Philippe descendrait en tremble, s'arrêterait dans le vestibule, s'exclamerait, entrerait au salon pour lui demander si elle n'avait pas vu son manteau. Elle répondrait que dans l'ignorance où on l'avait tenue de ce projet d'excursion elle n'avait pas cru mal faire en confiant à Maria le soin de changer la doublure de l'imperméable. Il parlerait de le reprendre. Elle expliquerait qu'il n'y fallait pas songer, parce que, depuis une heure que la fille détenait le vêtement, elle devait l'avoir entièrement décousu. Il serait contraint de rester. Et pour le lendemain elle inventerait un nouvel empêchement. Et pour le surlendemain aussi. Et ainsi jusqu'au jour où Philippe, définitivement éclairé, la prierait d'excuser ses erreurs passées et d'éloigner de la villa une Nicole semeuse de discordes. Un moment, elle se laissa porter au fil de ces images aimables. Une expression folâtre enfonça les coins de ses lèvres dans ses bajoues et lui rapetissa les yeux. Mais déjà elle entendait le pas de Philippe dans l'escalier. Le sourire se contracta aussitôt en une grimace d'attention palpitante. Les prunelles assombries se fixèrent sur le bouton de cuivre de la porte. Elle perçut bientôt un bruit d'étoffes secouées derrière la cloison, des jurons, la voix de Nicole encore lointaine :
- Qu'est-ce qui'l y a ?
- Je ne trouve pas mon manteau !
Il écarta une chaise à coups de pied, ouvrit et referma à grand tapage le coffre de bois du vestibule, marcha d'un mur à l'autre en grognant. Et ce juvénile remue-ménage amusait tendrement la vieille dame.
- Il n'est pas dans votre chambre ?
- Mais non...
- Alors, demandez à ma mère : elle sait peut-être...
Le bouton de cuivre tourna lentement. Minute décisive ! Mme Chasseglin frémit d'une joie peureuse. Elle prit une carte entre le pouce et l'index. Elle se pencha sur la table, le front plissé, le regard intérieur. Mais le battant ne s'était pas décollé du chambranle, que Philippe lançait :
- Ce n'est pas la peine... D'ailleurs elle ne doit pas être levée, encore...
- Comme vous voulez...
Le bouton revint à sa position première. Il y eut un bref conciliabule dont elle ne saisit pas le sens. Et soudain, la porte d'entrée, lancée à grand élan, claqua. Comme sous un coup de massue, Mme Chasseglin demeura un instant le souffle perdu, la tête vide, et s'accrochant des mains au rebord de la table pour ne pas tomber. Puis, elle se rua vers la fenêtre. A travers les vitres embuées, elle vit Philippe qui refermait sur lui la portière de l'auto. Elle voulut tourner l'espagnolette. Mais la tige faussée jouait mal. Elle pétrissait de ses vieux doigts frémissants le pommeau de bois. Elle le tirait à elle; elle le secouait ; elle le frappait. Lorsqu'elle parvint à ouvrir la croisée, l'auto démarrait déjà. Elle hurla !
- Philippe !
Le bruit du moteur couvrit sa voix. Elle se précipita hors de la pièce, traversa l'antichambre, descendit lourdement les marches du perron, courut, soufflante, criante, par le sentier noyé. Mais la voiture s'éloignait à grandes embardées. Mme Chasseglin s'arrêta, échevelée, les jupes flottantes dans le vent. Une douleur aiguë lui coupait le flanc. Ses genoux tremblaient sous le poids de son énorme corps. Pourtant elle ne voulait pas rentrer. Elle regardait éperdument la courte tache noire qu'un bouquet d'arbres allait lui dérober bientôt. Et, comme si ce point filant l'avait protégée contre la souffrance, lorsqu'elle ne vit plus rien que la route déserte entre les champs déserts, elle sentit brusquement le froid qui lui saisissait les épaules, l'eau qui montait dans ses chaussures, et une fatigue stupide la poussa vers la maison à longs pas chancelants.
Elle s'écroula dans son fauteuil, le visage tordu par le chagrin et par la haine. IL était parti sans manteau ! Et parce qu'elle n'avait pas prévu cette alternative inouïe, le stratagème qu'elle avait monté s'était retourné contre elle impitoyablement. Par sa faute, cet enfant débile, frileux, affrontait le vent glacé de la course dans un petit veston d'étoffe mince et peut-être même sans foulard. Elle imaginait dans un éclair la pauvre face bleuie de froid, trempée de pluie, aux yeux chavirés, aux lèvres blanches. On le lui ramènerait claquant des dents, secoué de toux déchirante. Il aurait une rechute. Il souffrirait. Il mourrait, peut-être... Et elle qui vivait de sa présence elle serait responsable de sa mort. Au désespoir écrasant de l'avoir perdu, se mêlerait le remords plus écrasant encore d'avoir causé sa perte. Elle deviendrait folle ! Elle était folle déjà ! Elle s'accusait avec furie ! Elle se méprisait avec emportement ! Mais quelle épouvantable tranquillité figeait cette chambre ! Elle ne pouvait supporter qu'une pareille indifférence des choses répondit aux tourments qui la bouleversaient ! Elle avait envie de crier jusqu'à s'en écorcher le gosier, jusqu'à en perdre la tête ! Elle avait envie de se frapper ! Elle s'enfonçait les ongles dans ses paumes avec une joie secrète :
- Tiens, tiens... pour Philippe !...
Un coup de vent s'engouffrant par la fenêtre ouverte éparpilla les cartes sur le sol. Elle referma la fenêtre machinalement et se baissa pour ramasser les cartes. Mais, aussitôt, elle entrevit l'insultante futilité de ce geste. Elle se releva. Pourtant, elle ne pouvait demeurer inactive. Il y avait quelque chose à entreprendre peut-être, un moyen de le sauver... Faire préparer un grog, envoyer Maria acheter des médicaments... Non, elle avait tout ce qu'il lui fallait sous la main. Il ne restait plus qu'à attendre. Mais comment se résigner à cette oisiveté, lorsque loin d'elle, à cause d'elle, Philippe endurait les premières atteintes du mal? Comment accepter une impuissance dont il serait la première victime ? Comment patienter jusqu'à son retour ? A chaque minute qu'elle perdait en réflexions stériles, le malheureux jeune homme sentait croître en lui une indisposition qui'l avait d'abord jugée bénigne, mais qui l'inquiétait déjà ! Il relevait le col de son veston, "se rencognait grelottant, baissait la tête. Il la maudissait intérieurement. Il l'exécrait en silence. Elle n'avait pas mérité cela ! A Philippe seul il fallait imputer le désastre ! Il savait bien qui'l commettait une imprudence en sortant sans manteau ! Alors pourquoi l'avait-il fait ? Pour le plaisir de suivre Nicole ? A sa santé il avait préféré la compagnie de cette fille qui était à peine jolie ! Fallait-il qu'il l'aimât pour se sacrifier de la sorte ! (Sa figure brûlait, des gouttes de sueur tremblaient à la pointe de ses cils.) Oui, il l'aimait ! Il avait privé sa bienfaitrice d'une affection qu'elle seule méritait pour la reporter sur la nouvelle venue. Il avait oublié les soins qu'elle lui avait prodigués pour s'éprendre d'une personne à qui il ne devait rien. Mais Nicole se moquait bien de cette passionnette. Elle n'avait que faire d'un aussi jeune soupirant. Elle s'irritait de le deviner toujours à ses trousses. Un jour, elle lui dirait de la laisser en paix. Pourtant, si elle n'éprouvait pour lui qu'une indifférence hautaine, pourquoi le priait-elle toujours de l'accompagner ? Qu'il lui parlât en route, ou qu'il lui réparât ses pneus ne suffisait plus à justifier l'attitude de la jeune femme. Elle l'aimait ! Elle l'aimait ! Cela crevait les yeux !
Mme Chasseglin se rassit accablée. Maintenant qu'elle était prête à contempler la vérité en face, elle comprenait leur gêne, leur cachotteries, leurs escapades. Ils partaient en auto, s'arrêtaient en plein bois, en plein champs. Ils s'embrassaient. Ils échangeaient des serments imbéciles. Il se gaussaient d'elle peut-être... Elle voyait leurs rires rapprochés, confondus dans un baiser profond, leurs regards ivres lorsqu'ils se détachaient l'un de l'autre. Elle fermait les paupières, comme pour chasser de son cerveau cette image soudaine. Mais l'image demeurait, précise, obsédante, intolérable... Elle ne pouvait plus fuir la certitude. Elle ne pouvait plus se chercher d'illusions. Elle était abandonnée, déchue. C'était fini !
La tête pendante, les yeux aveuglés de larmes, elle se soûlait de sa douleur. Elle contemplait avec une espèce de sombre joie cette dernière injure du sort. Elle désirait même que quelque coups nouveau vînt parfaire l'infortune où elle se débattait ! Ah ! qu'on emmenât n'importe où ce Philippe, quo'n le rendît à sa vie de petit employé, ou qu'on le casât malade dans un hôpital, cela vaudrait mieux pour elle que de le revoir ici ! Elle rappellerait Mlle Pastif. Elle retrouverait auprès de la vieille fille la vie plane, déprise de tout dont elle avait besoin. Elle s'enfoncerait toute vive dans la tombe. Elle l'oublierait... Mais déjà une vague de tendresse refluant en elle ; non, elle ne l'oublierait pas ! Pouvait-on l'oublier, si jeune, si frais, si aimable, que cette ennuyeuse existence en avait paru pour quelques mois fleurie ! Voici qu'elle s'enchantait du passé à peine entrevu ! Voici qu'elle éprouvait l 'ivresse amère du renoncement ! Qu'il lui revînt, c'était tout ce qu'elle demandait ! Elle accepterait de partager l'affection du bien-aimé avec une autre ! Elle se contenterait de le voir, de l'écouter, de lui parler de temps en temps ! Elle se ferait si humble, si discrète, qui'l s'apercevrait à peine de sa présence ! Mais s'il tombait malade, s'il mourrait ,... Une anxiété funèbre la saisit de nouveau. Elle porta les mains à sa poitrine où le coeur battait follement. Elle aspira l'air chaud de la pièce entre ses lèvres salées de sueur. Elle murmura :
- Attendre... il n'y a qu'à attendre... on ne peut rien prévoir....
Le cartel qui sonnait dans le vestibule la fit sursauter : une heure ! Elle ne voulait rien manger. Elle sortit sur le perron pour sentir si le vent n'avait pas tiédi. Un souffle glacé l'enveloppa, dès le seuil. Elle rentra désespérée. Elle s'assit près de la fenêtre. Elle essuya la buée des vitres. Dans un cercle limpide apparut la route déserte, interminable. Mais bientôt la buée se reforma, diluant le paysage dans une pâleur laiteuse. Du plat de la main, elle essuya encore. Puis, elle appliqua les paumes mouillées et fraîches sur son front brûlant, sur sa bouche. Combien de temps lui faudrait-il guetter ce retour qu'elle désirait et redoutait à la fois ? N'allait-elle pas s'abêtir d'inquiétude, de jalousie, de colère, à regarder cette bande noire entre ces champs gris ? Et pourquoi, mon Dieu ? Est-ce que quelqu'un se tourmentait pour elle comme elle se tourmentait pour lui ? Personne. Elle n'intéressait personne ! Elle pouvait mourir que personne ne s'en soucierait !
Les larmes coulaient lentes, suivies...Elle gloussait à petits hoquets ridicules comme une poule. De ses deux poings elle se frottait la robe au long des cuisses. Ses cheveux pendaient. Dans son gros visage ballonné, les yeux fixes paraissent avoir fini de vivre...
La nuit la surprit à la même place immobile, le nez collé aux carreaux obscurs. Elle interdit à Maria d'allumer les lampes, car elle éprouvait une douceur pathétique à souffrir ainsi dans les ténèbres.
Ils ne rentrèrent qu'à dix heures. Lorsqu'elle aperçut au loin les points brillants des phares, une joie fulgurante la traversa. Elle allait le revoir ! Malae, peut-être ; mais tout ne valait-il pas mieux que l'incertitude cruelle où elle se consumait ! Elle se dressa contre la fenêtre, frémissante, tendue vers la petite clarté qui filait au long du chemin. Il n'y avait plus que ce glissement lumineux dans toutes sa tête. Le reste ne comptait pas, n'existait pas... Mais que cette auto était lente, et longue cette route !... Ils ralentissaient au virage... Ils suivaient le sentier, maintenant... Les taches jaunes s'avançaient, s'écartaient cahotées... Des flaques phosphorescentes clignaient parmi les herbes blanches et disparaissaient entre les blocs sombres des roues...
Plus vite ! Plus vite !... Elle ne pouvait plus tenir !... Elle allait courir à leur rencontre !... Non !... Il ne fallait pas qu'ils sachent !...
L'auto stoppa. Philippe se leva dans la voiture. Emmailloté dans un plaid aux longues franges, il se débattait en riant pour le dérouler. Il était sain et sauf !...
Mme Chasseglin recula dans l'ombre. Les jambes fauchées, la tête sonnante, elle alla s'appuyer au mur. Ainsi ses craintes, ses remords, se révélaient illusoires ! Philippe n'avait couru aucun danger, elle ne méritait aucun des reproches dont elle s'était férocement accablée ! De cette extravagante histoire il ne restait rien maintenant ! Une faiblesse infinie coulait en elle. Un poids infini l'écrasait. Elle bredouilla d'une vois ensommeillée :
- C'est bien comme ça... c'est très bien...
Mais elle se savait quelle déception se mêlait à son allégresse.


Le VI.......... demain..........


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MessageSujet: Re: Henri Troyat   Lun 3 Déc - 16:48

study
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 3 Déc - 19:05

VI

Ils étaient partis de nouveau. Et elle n'avait rien tenté pour les retenir. Elle était seule, en face de cette même fenêtre où dormait ce même paysage dévasté qu'elle abhorrait à présent. Mais elle n'acceptait plus cette solitude. Il lui avait suffit de revoir Philippe pour com!prendre aussitôt qu'elle ne pouvait le céder à une autre. Elle le voulait à elle, entièrement à elle. Mais elle ne songeait plus à le conserver par la force. Simplement, il fallait lui redonner le goût de cette vie casanière, lui proposer à domicile l'amour qu'il recherchait au loin. Maria ? Certes, elle avait moins souffert de la liaison du jeune homme avec la muette qu'elle ne souffrait de ces promenades en auto ! Car, si sa dignité lui interdisait de jalouser Philippe auprès d'une femme aussi grossière que Maria, sa fille, par contre, s'avérait une dangereuse rivale. Oui, Nicole lui arrachait l'affection de ce garçon dont l'autre ne l'avait jamais privée ! Elle lui dérobait à longueur de journée cette chère présence dont l'autre se contentait de ne jouir que la nuit ! Ah ! s'il avait pu renoncer à Nicole pour revenir à Maria ! Avec quel soulagement n'eût-elle pas accueilli une situation qui jadis lui avait paru odieuse ! Avec quelle reconnaissance n'eût-elle pas protégé cette union que jadis elle n'avait aspiré qu'à rompre ! Mais à quoi bon se bercer d'illusions ?
Si disgracieuse que fût Nicole, jamais Maria ne saurait lui ravir le petit. La souillon était trop bornée, trop eu soigneuse de sa personne et de ses vêtements pour risquer de reconquérir un garçon que l'élégance de Nicole avait rendu difficile. Une brusque haine l'enflamma contre cette idiote qui n'avait pas su lui garder son Philippe et qui ne tentait rien pour le retrouver. Elle sentit que, pour mille raisons obscures, Maria était seule responsable du détestable état des choses qui s'était établi.
A ce moment, la fille ouvrit la porte de la salle à manger où la nappe était mise. Elle arrondit les yeux et leva trois doigts.
- Non, un couvert, dit Mme Chasseglin.
Et comme l'autre voulait se retirer, elle cria :
- Reste ici !
Elle la regardait, décoiffée, luisante, son grand corps plein ficelé dans un tablier graisseux. Certes, ainsi nippée la malheureuse n'inspirait que le dégoût. Mais une réelle beauté se cachait sous cet aspect gauche et sale. Il s'agissait simplement de la mettre en valeur. Et, bien vêtus, habilement fardée, rien ne prouvait qu'elle n'éclipserait pas sa rivale. La bonne dame ne put réprimer un sourire de machiavélisme modeste. Elle resta silencieuse un long moment, comme si elle déduisait les suites probables de ses décisions et les acceptait par avance. Puis, elle dit d'une voix reposée :
- J'ai à te parler très sérieusement, Maria. Tu sais que ma fille fréquente la plus haute société de Paris... Les maisons où on l'invite sont d'un luxe et d'une propreté incomparables... Les domestiques notamment y ont une mise très soignée. Il me déplaît qu'en arrivant chez sa mère elle ne trouve pas cette netteté qu'elle est habituée à rencontrer partout ailleurs... Je ne parle pas de la villa que tu entretiens parfaitement, mais de toi-même. Tu ne te surveilles pas !... Ni poudre, ni rouge, échevelée, mal nippée !... Passe encore quand nous sommes seuls !... Mais une Parisienne ne peut qu'être choquée d'un pareil laisser-aller ! J'exige donc que tu t'arranges mieux que ça dorénavant !
Tu m'as comprise ?...
La fille approuvait de la tête. Mme Chasseglin poursuivit, faussement enjouée :
- Et puis, que diable !... à ton âge, et belle comme tu es on a toujours envie de plaire !... Tu as bien un amoureux quelque part !... Ca ne te dirait rien d'aller le retrouver habillée en grande dame, maquillée, parfumée ?... Non ?... Voici ce que j'ai décidé : je vais te donner une de mes vieilles robes. Comme ça tu paraîtras à ton avantage, et ma fille ne dira pas que des étrangers la reçoivent mieux que sa propre mère !...
Un instant, la souillon demeura les yeux vides, la bouche ouverte. Puis, elle se mit à rioter doucement en secourant ses puissantes épaules. Mme Chasseglin lui flatta les hanches de la main :
- Ah ! ça ne te déplaît pas !... Et bien, suis-moi, je vais t'attifer à mon goût...
Elle l'amena dans sa chambre, ouvrit une grande armoire à panneaux sculptés. Une rangée de robes sévères, pailletées de jais, frangées de dentelles pendaient à longs plis sur des cintres qui leur faisait des épaules de fillette. Mme Chasseglin se planta devant cette redoutable panoplie. Les mentons ramassés dans la paume, les paupières artistement clignées, elle se prit à supputer les qualités aphrodisiaques de chaque vêtement. De temps en temps, elle étendait la main d'un geste rêveur, décrochait une toilette, la faisait danser à bout de bras dans la lumière, l'appliquait sur le giron de Maria, grimaçait une moue mécontente :
- Non elle ne convient pas à ton teint... Cherchons autre chose...
Et elle se replongea dans la réflexion. Elle finit par se décider pour une robe de satin puce à longues manches et au corsage garni de noeuds noirs et de boutons blancs alternés. Elle l'étala sur le lit, la jupe en éventail. Maria se tenait à distance respectueuse de cette merveille et roulait des regards de convoitise en se mangeant les ongles nerveusement. Mme Chasseglin la tête penchée sur l'épaule, un sourire satisfait aux lèvres, caressait l'étoffe, à petites claques qui la faisaient siffler :
- Ca c'est du satin !... On n'en fait plus de cette qualité !... On pourrait le porter des siècles qu'il ne s'userait pas !... Allons, déshabille-toi que je te l'essaie...


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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 3 Déc - 19:43

Maria se balançait d'une jambe sur l'autre, cramoisie, les prunelles trébuchantes.
- Tu n'as pas compris ? Si ? Eh bien, dépêche-toi, alors...
De ses mains noueuses la muette déboutonna son corsage. Puis elle dégrafa sa jupe derrière son dos et la fit glisser sur ses flancs épais. Elle se trouva en chemise, les jambes, les bras nus. Bafouillante, tremblante, les doigts croisés au bas du ventre, elle louchait tantôt sur sa maîtresse, tantôt sur les habits qu'on lui destinait.Mme Chasseglin contemplait cette forte fille d'un air de maquignon roublard. Elle grogna :
- Ca sera parfait... parfait...
Elle roula la robe en couronne et l'éleva au-dessus de Maria :
- Passe les bras d'abord... Maintenant la tête...
Le visage de Maria émergea suant, brouillé de cheveux, dans la bouée d'étoffes froissées. Aussitôt, la vieille dame tira sur le bas de la jupe qui s'était arrêtée aux aisselles, et le vêtement tomba, enveloppant le robuste corps d'un flottement informe. Mme Chasseglin recula de quelques pas pour embrasser son ouvrage dans l'ensemble :
- Il faudra quelques plis dans le dos pour que ça colle bien sur les seins sur les hanches... Je t'aurais crue plus forte !... Elle t'est un peu courte aussi... Mais quand on est jeune comme toi, on peut se permettre un habillement plus osé !...
Maria, engourdie de plaisir, souriait bêtement, craignait de bouger.
- Promène-toi par la pièce, que je voie un peu ce que ça donne quand tu marches...
Docile, elle s'aventura d'un pas pesant jusqu'à la porte.
- Très bien... Maintenant, va mer chercher la crème, la poudre, le rouge, tout ce que tu trouveras sur la toilette de Mlle Nicole...
Lorsque la fille revint, Mme Chasseglin l'assit face à la fenêtre et lui noua un linge autour du cou. Puis, elle plongea trois doigts dans le petit pot de crème et lui barbouilla le visage. Elle frottait des deux mains, à longs testes de repasseuse, et la peau de Maria voyageait rudement sous ses paumes.
- Il faut que ça rentre bien dans les pores, expliquait la vieille dame haletante.
Lorsqu'elle écarta ses mains, une face de cire, impassible, sans bouche, aux cils englués, lui apparut. Elle ouvrit une minuscule boîte de laque, en sortit une houppette qu'elle secoua un peu en se détournant et poudra le front, les joues de la souillon à grands coups appuyés. Ensuite, elle dévissa un bâton de rouge et déclara, saisissant la mâchoire de l'autre entre le pouce et l'index :
- C'est le plus difficile, maintenant...
Penchée sur sa victime, le souffle rauque, les yeux dardés, elle s'efforçait de tracer un arc hardi sur la grasse lippe plâtrée à blanc qui se tendait vers elle. Mais ses doigts tremblaient. Le fard, maladroitement guidé, déborda la ligne de la bouche. Elle effaça le maquillage avec le linge et recommença. Cette fois, le vermillon accumulé aux coins des lèvres y dessina comme deux gros points de suture. Elle effaça encore. Lorsqu'elle parvint au résultat désiré, une tendre tache rose de pommade mal essuyée enflammait la peau des narines jusqu'au menton. Mais Mme Chasseglin affirma sèchement qu'aux lumières personne ne le remarquerait.
Les sourcils maintenant !...


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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 3 Déc - 21:34

Comme Mme Chasseglin ne ovulait pas remettre au lendemain le plaisir de savourer sa revanche, ele interdit à Maria de se coucher avant l'arrivée des coupables. La muette passa toute la journée dans la cuisine, n'osant s'asseoir, n'osant marcher, par crainte d'abîmer sa robe. De temps en temps, Mme Chasseglin entrait en coup de vent, la saisissait par les poignets, l'inspectait des pieds à la tête avec un regard sévère, relevait une mèche de cheveux, corrigeait le dessin d'un pli et se retirait sans mot dire. Et, à mesure que l'heure avançait, les visites de la vieille dame devenaient plus fréquentes. Car elle se prenait à douter de l'excellence de son travail, et seuls les multiples examens qu'elle infligeait à la fille étaient à même de la rassurer. Elle finit par s'établir dans la cuisine sous prétexte de vérifier les comptes de Maria. Là, assise, le carnet d'achats sur les genoux, le crayon à la main, elle ne quittait plus des yeux la souillon à demi morte de peur qui se tenait droite et les bras ballants au centre de la pièce. Elle s'efforçait d'évoquer l'image de Nicole pour comparer le maquillage, l'habillement des deux jeunes femmes. Et rapidement. Maria li apparaissait plus belle, plus désirable que l'autre. Mais aussitôt, elle s'inquiétait de n'avoir pas arbitré ce concours avec toute l'impartialité nécessaire. Elle bataillait avec elle-même pour calmer le ressentiment qui l'empêchait d'apprécier sa fille. Elle s'affirmait qu'elle n'en voulait pas à Nicole de ses promenades en auto et qu'elle se moquait bien de savoir laquelle des deux rivales l'emporterait sur l'autre. Puis, le coeur battant, elle confrontait de nouveau les deux silhouettes. Et de nouveau, après avoir accordé la victoire à son élève, elle se reprochait son injustice et redoutait la décision de Philippe. Ces alternatives d'espoir et d'accablement l'échauffaient comme une lutte. Ses nerfs tendus la faisaient souffrir. Tout son être voulait bondir au-delà des heures qui se traînaient interminablement. Elle dîna tard, l'oreille aux aguets, la gorge serrée par l'angoisse. Comme elle se levait de table, elle entendit le roulement familier. Tremblante mais résolue, inquiète mais soutenue par une joie convulsive, elle s'avança vers la porte d'entrée et l'ouvrit toute grande sur la nuit. Nicol entra, suivie de Philippe qui soufflait dans ses mains :
- Tiens, vous n'êtes pas couchée ? dit Nicole.
- Non, je ovulais terminer une patience un peu longue.
Philippe, les yeux brillants, la face incendiée, parlait fort et gesticulait hors besoin.
- Nous avons dépassé Maillé-les-Bois... Un pays sinistre, splendide... des étangs, des forêts. Par exemple, quel froid de canard !
Mais Mme Chasseglin ne l'écoutait pas. Elle dévisageait Nicole avec une sorte d'avidité méchante, recherchant dans les traits de la jeune femme ces défauts, ce vieillissement dont elle l'avait chargé en mémoire. Non, non ! elle n'était pas jolie ainsi démaquillée, échevelée par le vent ! Et Maria n'aurait qu'à paraître pour accuser encore cette médiocrité ! Un regain d'énergie lui venait à sentir le combat aussi proche et tant de chances massées de son côté. Un moment encore, elle laissa la conversation bourdonner autour d'elle. Puis, elle dit :
- Vous n'avez pas faim ?
- Si, dit Philippe. Nous avons dîné, mais je mangerais bien encore quelques tartines...
- Maria !
Elle s'étonna d'avoir pu crier ce mot d'une voix tellement assurée, alors qu'une brusque défaillance la contraignait à s'appuyer au mur. Elle entendit comme du fond d'un rêve la porte de la cuisine s'ouvrir et des pas résonner dans le corridor. Ses mains glacées se crispèrent l'une sur l'autre. De toutes ses forces elle désira soudain que Maria se fût démaquillée et changée.Mais déjà la fille était devant elle. Dans son visage enfariné, la bouche énorme, rouge, se tordait mollement. Ses paupières mal fardées étaient comme meurtries de coups. La robe de satin puce, gauchement ajustée, modelait les seins et le derrière, mais pendait en plis flous sur le ventre. Elle se tenait, jambes écartées, poings aux hanches et regardait ses pieds qui sciaient les brides trop courtes des chaussures à talons hauts. Et le voisinage de la mince Nicole la faisait paraître plus hommasse, plus mal équarrie encore dans son accoutrement d'un autre âge et sous son barbouillage de pitre.Mme Chasseglin entrevit sa défaite et frissonna. Déjà Nicole et Philippe éclataient d'un rire imbécile, pendant que la pauvre fille larmoyante, grommelante, les regardait avec stupeur :
- Qu'est-ce que c'est que cette mascarade ?..
Une détresse folle saisit la vieille dame et lui interdit de faire un geste. De tous ses membres le sang refluait, semblait-il, à son coeur. Comme elle était lasse soudain de disputer ce Philippe à celle qui voulait le ravir !.Comme elle désirait que tout cela prît fin, n'importe comment, mais au plus tôt, mais pour toujours. Elle prononça dans un immense effort :
- Rien... rien... Voulez-vous passer dans la salle à manger ? Maria vous servira... Je vous rejoins tout de suite...
Elle avait besoin d'être seule. Elle s'éloigna. Quelque chose l'empêchait de respirer au fond de la poitrine, comme une envie de pleurer qui ne crèverait pas. Ses jambes la soutenaient à peine. Elle tira la porte de sa chambre et s'affala sur le lit. La face dans les coussins, elle attendit que se calmât cette oppression, que se tût ce grondement de sang dans ses oreilles. Lentement elle revenait à elle. Elle se raisonnait. Pourquoi ce désespoir subit ? Cette manoeuvre manquée prouvait simplement qu'il était malaisé de détacher Philippe de Nicole. Mais, avait-elle tenté de détacher Nicole de Philippe ? Jamais. Et pourtant, les sentiments que le garçon nourrissait envers sa fille étaient plus vivaces à coup sûr, que les sentiments de la jeune femme envers lui. Elle l'abandonnerait sans regrets ; et au plaisir de conserver le petit s'ajouterait pour sa bienfaitrice le plaisir de le consoler de cette rupture. Allons ! Un bel espoir lui demeurait encore ! Elle n'avait pas le droit de se plaindre ! Elle n'avait pas le droit de rester aplatie sur ce lit, pleurnichante et sans forces, alors qu'elle pouvait encore lutter contre l'intruse et la vaincre !
Elle se hissa péniblement sur les coudes. Elle respirait mieux maintenant. Un air plus léger coulait dans ses poumons. Une sorte d'apaisement l'inondait dans ce silence et dans cette ombre. Elle étendit la main vers un flacon d'eau bouille qui était sur la table de nuit et s'en versa un verre à tâtons. Elle but à longs traits. Puis, elle alluma la lampe et se dressa sur ses jambes molles. Elle marcha vers la table de toilette, en calculant chaque pas. Son visage surgit dans la glace labouré de rides, graissé de sueur. Elle l'essuya doucement, se recoiffa, vaporisa du parfum sur ses paumes. Enfin, elle sortit. Elle arriva dans la salle à manger comme les jeunes gens achevaient de souper :
- Nicole, tu viendras chez moi quand tu auras fini : j'ai quelques mots à te dire en particulier.
Elle admira le ton tranchant don telle avait lancé cette phrase. Elle espéra lire une stupéfaction soudaine sur ces deux figures dont la lumière jaune révélait les moindres mouvements. Mais toutes deux restèrent impassibles. Seulement, Philippe se leva :
- Restez ici, je monte me coucher, dit-il.
Lorsqu'il eut refermé la porte, Mme Chasseglin colla son oreille au battant et le suivit jusqu'à sa chambre aux craquements des marches et du palier. Puis elle revint à la table et s'assit en face de sa fille qui n'avait pas bougé. Elle commença d'une voix suave :
- Nicole, mon enfant, je voudrais te prier de ne plus te moquer de Maria comme tu l'as fait tout à l'heure... C'est une pauvre paysanne qui mérite toutes les indulgences... Ce matin, elle est venue me demander une vieille robe et des fards, parce qu'elle tenait à paraître à son avantage devant Philippe... Je n'ai pas su les lui refuser... Il faut te dire qui'l y a une petite intrigue entre etlle et Philippe... Tu dois d'ailleurs t'en être aperçue...
Nicole secoua la cendre de sa cigarette dans la tasse. Elle dit :
- Non...
Elle se remit à fumer. Mme Chasseglin rapprocha son visage de celui de la jeune femme. Mais, dans les longs yeux gris, aucune angoisse, aucune surprise, ne passait.
- Non, répéta Nicole. D'ailleurs, pour ce que ça m'intéresse !...
Fine mouche ! Mme Chasseglin lui couvrit les épaules d'un bras tendre, mais dont elle eût aimé pouvoir resserrer mortellement l'étreinte. Elle murmura :
- Je ne devrais pas te dire cela... Mais une mère peut tout confier à sa fille... Seulement, promets-moi de garder le secret.
- A qui veux-tu...
Ces paroles marquaient bien que la jeune femme désirait entendre la confidence, tout en se défendant d'y attacher la moindre attention. Dans sa lutte contre elle, Mme Chasseglin s'accorda un point. Elle poursuivit :
- Eh bien ! Maria est depuis longtemps la maîtresse de Philippe... Il sont fous l'un de l'autre ! ...
Ainsi, le soir, après vos promenades, il va la retrouver dans sa mansarde... Tiens ! Quand il nous a quittées, il y a un instant, où croyais-tu qui'l allait ?... D'ailleurs, je trouve ça assez touchant !...
Surtout quand on voit le mal qu'ils se donnent pour plaire l'un à l'autre !... Philippe porte à la maison des chemises à col ouvert, parce que Maria le lui demande... Maria s'ingénie à transformer les hardes que je lui donne en toilettes pimpantes... Il ne faut pas s'en moquer !... Tu me diras qu'aujourd'hui Philippe a ri comme toi de la malheureuse... Mais c'est parce qu'il est semblable à tous les jeunes gens de son âge : il craint qu'on ne le soupçonne d'être amoureux ; comme si l'amour était une faiblesse... une... maladie honteuse !... Et, au fond, tes railleries l'ont blessé plus cruellement peut-être qu'elles n'ont blessé Maria !... C'est curieux, n'est-ce pas ?...
Là, elle se reposa un moment, pour juger à son aise des ravages qu'elle avait produits ( Razz ). Mais la belle figure brune, étroite, calée dans le berceau des deux paumes unies, ne voulait rien exprimer. Un instant, Mme Chasseglin douta d'elle-même. "Si elle ne me demande pas de poursuivre, je ne lui dis plus rien!" pensa-t-elle rageusement. Et elle s'écarta de la jeune femme, pour lui mieux signifier que cet entretien capital était sur le point de se rompre. Nicole éteignit sa cigarette dans la goutte de café noir qui maculait le fond de sa tasse. Lorsque le grésillement se fut apaisé, elle dit :
- Et alors ?
Le coeur de la bonne dame battit presque douloureusement au seuil de la victoire. Elle broya ses genoux dans ses mains, comme pour compenser par cette souffrance l'excès de joie qui la possédait et qu'elle redoutait de laisser paraître. Elle reprit, d'une voix légèrement tremblante :
- Il y a quelques jours, j'ai causé avec Maria... Tu sais qu'il est difficile de comprendre ce qu'elle veut dire par ses grimaces... Tout de même, j'ai cru deviner qu'elle espère bien que Philippe l'épousera... Cette idée m'a débord paru saugrenue... mais, maintenant, je commence à m'y habituer.. Que veux-tu ? Ils sont faits l'un pour l 'autre, ces enfants !... Certes, Maria n'est pas très intelligente et n'a aucune éducation... En revanche, c'est une belle fille... Elle a un caractère d'or... Elle sera une excellente ménagère... Et, d'autre par, Philippe est loin d'être un aigle... J'ai beaucoup d'affection pour lui, mais je ne peux m'empêcher de remarquer ses défauts !... Une certaine fraîcheur enfantine lui tient lieu de beauté,mais qu'en restera-t-i dans quelques années ?... Il est insignifiant, assez bête, incorrigiblement paresseux, sans instruction, sans avenir...Crois-moi, Maria est l'épouse qu'il lui faut, la seule qui'l mérite !... Une femme de chambre, un petit employé, n'est-ce pas un couple parfaitement assorti, courant, normal ?...
Elle posa la main sur les cheveux de Nicole, qui tressaillit :
- Promets-moi de ne plus te moquer de cet amour qui est une chance pour les deux enfants qu'il rapproche... Tu as assez de finesse et de bonté pour me comprendre... Et surtout, pas un mot à Philippe !... Il m'en voudrait de t'avoir mise au courant de leurs petites affaires sentimentales !... Il est si renfermé !...


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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 3 Déc - 23:06

Philippe était revenu sur ses pas pour surprendre la conversation des deux femmes.Maintenant, adossé au chambranle de la porte, les yeux révulsés de haine, les poings écrasés sur la poitrine, il écoutait le bruit de voix qui traversait le battant. Vingt fois il avait failli se ruer dans la pièce pour se justifier ! Mais une certaine lâcheté le retenait encore. Il préférait attendre d'être seul avec Nicole. Alors il s'expliquerait sans craindre d'être contredit. Mais saurait-il retrouver son estime ? Chaque mot de Mme Chasseglin était calculé pour désenchanter la jeune femme. Et ils portaient tous, sûrement ! Nicole surprise, dégoûtée, révoltée, ne voudrait plus le revoir ! Elle partirait ! Il resterai avec cette vieille odieuse qui lui aurait gâché sa vie pour le plaisir de le conserver ! La vision de cette solitude l'épouvanta. Il ne pourrait s'y résoudre ! Il se tuerait ! Il la tuerait ! Mais c'était tout e suite qu'il fallait la tuer ! Se précipiter sur elle, étrangler ses calomnies dans sa gorge, fuir avec sa fille !... Une fureur le prit de crier, de détruire, d'assouvir par des actes forcenés la colère affreuse qu'il étouffait. Il lui suffisait de tourner le bouton de cette porte, et pour le reste, il agirait comme en songe, résolu et stupéfait, sans chercher à comprendre, sana pouvoir s'arrêter... Il étendit la main. Un bruit de chaises repoussées lui parvint. Il se rejeta en arrière, regagna le vestibule à souples enjambées, gravit l'escalier. Il entendit la porte s'ouvrir, des paroles, les pas de Mme Chassegrlin qui s'éloignaient, et ceux de Nicole qui se rapprochaient vivement. Il se pencha sur la balustrade qui bordait le palier. Dans l'antichambre s'avançait déjà le reflet de la lampe que Nicole portait à la main. Puis, la jeune femme parut. Elle montait les marches une à une, tête basse. Il ne put attendre qu'elle levât d'elle-même les yeux. Il appela :
- Nicole...
Elle s'arrêta, haussa la lampe jusqu'à découvrir ce visage bouleversé au-dessus d'elle, et murmura :
- Qu'avez-vous ?
Il gémit :
- J'ai tout entendu ! Ces horreurs qu'elle vous a racontées sur moi !... C'est faux !... C'est faux !... Je vous le jure !... Je n'ai jamais eu de liaison avec Maria !... Elle ment !... Et pour cette histoire de mariage, elle ment aussi !...
Elle était à deux pas de lui. Elle voyait ses yeux noyés de larmes, effrayés, suppliants, ses lèvres pâles qui crachaient les mots comme des injures. Le spectacle de ce désarroi la flattait secrètement. Aussi, bien qu'elle n'eût pas été dupe de l'ultime manoeuvre de sa mère, préféra-t-elle ne rien laisser paraître de sa clairvoyance, feindre la froideur, l'ennui.
- Rien n'est vrai de ce qu'elle a dit !... Rien n'est vrai !... grommelait-il.
Elle l'interrompit :
- Et même si c'était vrai, quelle importance voulez-vous que j'y attache ?
- Comment ? Mais si c'était vrai, cela signifierait que... derrière votre dos... en cachette... je vais retrouver cette souillon !...
- Eh bien ?
- Vous ne comprenez pas ce que ça aurait de monstrueux ?...
- Ma foi, non... Vous avez bien le droit de coucher avec Maria si ça vous fait plaisir ! D'ailleurs, elle est belle fille...
- Ne dites pas ça !... Je ne veux pas que vous le disiez... que vous le pensiez... pas vous !... surtout pas vous !...
- Pourquoi, mon Dieu ?
Que cette impatience et cette colère de gamin lui étaient agréables ! Qu'il était doux de conserver son calme en face d'un être aussi profondément remué ! Qu'elle se trouvait belle, puissante, radieuse, devant ce malheureux qu'elle pouvait à sa guise combler de joie, ou désespérer d'un seul mot ! Elle répéta :- Pourquoi ?
Il secoua la tête. On eût dit que sa figure venait de s'enflammer au-dedans. Des gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux. Des larmes ciraient ses paupières grands ouvertes sur l'éclat fou des yeux. Il saisit les mains de la jeune femme :
- Pourquoi ? Mais vous ne sentez donc pas que depuis que vous êtes ici votre opinion est tout ce qui' m'importe, votre estime tout ce que je recherche ?... Vous ne voyez donc pas que je suis près de vous à mendier, sans répit, une parole amicale, un regard approbateur, une attention... et que si vous vous montrez un peu aimable avec moi, j'en ai pour la journée à être heureux ?...
Votre mère l'a remarqué, elle... et elle a eu peur !... Elle a vite inventé quelques saletés pour vous amener à me mépriser de nouveau... Et vous les avez crues !... Et vous me méprisez !... Mais vous n'avez pas le droit de me mépriser après le bouleversement que vous avez opéré en moi !... Vous n'avez pas le droit !... Je m'enlisais dans cette vie de paresse, d'ennui !... Le courage me manquait de fuir !... Maintenant... Nicole, dites-moi que vous n'avez rien retenu de ce qu'elle a dit !... Dites-moi que rien n'est changé !... que nous irons nous promener demain !... Comme hier !... Comme les autres jours !...
Il s'était rapproché d'elle à la toucher presque de ses vêtements. Elle sentait l'haleine du garçon sur son visage et ses doigts serrés dans les paumes tièdes qui les tenaient. Et, par les mains nouées, une égale chaleur coulait, semblait-il, dans leur corps. Elle voulut perler. Mais cette frénésie de troubles désirs, d'humiliation sensuelle qu'elle découvrait chez lui l'enveloppait, la retenait enchantée. Elle ne trouvait plus les mots raisonnables qu'elle avait préparés. Elle ne les cherchait plus. Seulement, comme la face ardente s'abaissait au point qu'elle distinguait l'étoilement merveilleux des prunelles entre les cils lustrés de larmes, elle se détourna. Il souffla encore :
- Demain ?...
- Oui, oui, dit-elle.


Suite demain, avé le VII Exclamation
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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 3 Déc - 23:09

Bon, il ne reste plus que deux chapitres. Le dernier étant le plus long. ....... Wink
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MessageSujet: Henri Troyat   Mar 4 Déc - 20:03

VII

La salle d'auberge était longue, aux murs nus, passés à la chaux, eu plafond barré de grosses poutres brunes. Le comptoir énorme, encombré de vaisselle sale, de vieilles bouteilles, se prolongeait par un jeu de paravents en bois jusqu'à la porte de la cuisine. La plupart des tables étaient vides. Ils avaient choisi celle du fond, accotée à la fenêtre pleine de nuit. Nicole dévorait en silence une aile de poulet froid. Philippe buvait tristement le verre de vin blanc qu'il s'était versé. Depuis leur départ, la jeune femme s'était obstinément refusée à toute conversation suivie. Les allusions qui'l avait risquées aux événements de la veille n'avaient reçu d'autre réponse qu'une silencieuse manoeuvre des vitesses, ou qu'un égrènement de propos futiles sur la température et les paysages traversés. Et ce muet recul devant les souvenirs qui'l évoquait pour elle prouvait assez, pensait-il, qu'elle ne les goûtait pas. Aussi regrettait-il les paroles franches qu'il lui avait adressées l'autre soir et désespérait-il de réparer leurs déplorables conséquences. L'idée qu'il avait pu par quelques phrases maladroites détourner de lui une affection qui'l s'était si longtemps appliqué à gagner, le dissuadait de lui rien dire d'autre. Il se taisait. Il la contemplait peureusement. Des remous de lumière bleue creusaient ses cheveux dépeignés par le vent ; des méplats de lumière dorée collaient à son front, à ses pommettes hautes ; ses paupières grises de fard et d'ombre étaient comme tirées sur les yeux par le poids des lourds cils allongés en pinceaux. Il lui paraissait qu'une distance infinie le séparait d'elle à nouveau, qui'l ne retrouverait plus jamais le rapprochement qu'hier encore il avait espéré durable, que c'était le dernier soir peut-être qu'il la voyait !
Soudain, elle reposa son couteau, sa fourchette, et dit simplement :
- J'avais faim. Maintenant, nous allons pouvoir parler sérieusement.
Et, comme il n'éprouvait aucune surprise à l'entendre lui adresser la parole, il comprit qu'il n'avait pas cru vraiment à la possibilité d'une aussi terrible rupture.
Les coudes posés de part de et d'autre de l'assiette, ses longues mains ocrées appliquées aux tempes. Nicole poursuivit :
- J'ai réfléchi à ce que vous m'avez raconté de votre séjour chez ma mère... Si j'ai bien compris, seule la crainte de ne pas retrouver votre place aux "Biscuits Houdon" vous retient auprès d'elle ? Zg bien, je vous ai découvert un autre travail, qui vous conviendra mieux et vous rapportera davantage. j'ai l'intention dès mon retour à Paris, d'ouvrir un cabinet d'assurances. Les fonds que ma mère a refusé de m'avancer, je les ai trouvés autre part. Tout est réglé !... Alors, voici... Vous m'aiderez... vous... enfin je vous trouverai un emploi dans l'entreprise... Vous aurez un fixe que je ne peux encore vous indiquer et un pourcentage sur les clients que vous me procurerez...
Elle s'efforçait à parler de la voix sèche qu'elle employait toujours dans les discussions d'affaires. Par cet accent sévère elle espérait corriger l'amabilité excessive, jugeait-elle, de sa proposition.
- Cela vous convient-il ?
Philippe, saisi de joie, marmonna :
- Mais oui... certainement...
Elle inclina la tête :
- Bon...
Et, après une brève hésitation :
- Je pars demain. Vous viendrez avec moi...
Cette fois, une expression tellement stupide disloqua le joli visage, qu'elle ne put s'empêcher de rire :
- Eh bien, quoi ? Vous ne voulez pas ?...
- Si, si...
- Alors ?
Rouge, le souffle pressé, il fixait sur elle un beau regard un peu ivre et se caressait le front de la main :
- Et madame Chasseglin ?
- Ne craignez rien : je la préviendrai moi-même.
De nouveau, cette faiblesse simplement avouée la troubla. Jamais elle ne l'avait senti aussi extraordinairement passif, livré, extasié, accueillant dans une confusion suave tout ce qu'elle décidait pour lui. Elle dit plus doucement :
- Vous comprenez... Je veux vous aider à sortir de cette impasse... Ca sera peut-être dur dans les débuts... Mais vous travaillerez... Je vous forcerai à travailler... Vous reprendrez confiance... Laissez-moi faire, seulement...
- Je vous remercie...
Elle haussa une épaule et la laissa retomber :
- Attendez d'avoir connu l'existence que je vous propose avant de me remercier. Peut-être regretterez-vous.
- Regretter ?... Avec vous, regretter ?...
Son émotion était telle que les mots la trahissaient, lui semblait-il, au lieu de l'exprimer, Nicole murmura un "qui sait" parfaitement inutile et se tut, gagnée elle-même par l'espèce de gêne voluptueuse qui'l éprouvait. Elle ne pouvait plus échapper à cette lente dérivation de toutes ses forces qui la poussait vers lui. Elle voulait ce garçon tendre, indolent et veule. Il lui fallait qu'il se libérât de sa vieille adoratrice, qu'il lui remit le souci de sa destinée, qu'il la laissât disposer de son esprit et de son corps en toute soumission. Elle dit :
- Il est trop tard pour rentrer, maintenant... Nous coucherons ici... Ils auront bien deux chambres libres... Non ?...

Leurs chambres communiquaient par une porte intérieure. Philippe, à peine entré, vérifia que le verrou était poussé du côté de Nicole. Puis il s'avança vers la fenêtre et s'accouda à la barre d'appui. Une allégresse délirante le possédait. Il n'était plus cet être dérisoire étouffé de douces habitudes, de prévenances vieillottes. Il mesurait avec dégoût la profondeur de sa déchéance passée. Il admirait sans réserves la splendeur de son redressement. Une merveilleuse force circulait en lui, le soulevait, le poussait hors de lui-même, il ne savait où. Il avait besoin de voir du monde, de parler, d'agir. Il avait besoin d'affronter des difficultés et de les vaincre. Même, il regrettait de n'en avoir pas à surmonter sur-le-champ, pour mieux prouver à Nicole de quelles prouesses son amour le rendait capable ! (Comment eût-il pu soupçonner que la jeune femme goûtait sa nonchalance plus que ses sursauts d'énergie ?).Le vent s'était levé, secouant des branches d'arbres craquantes au fond du jardin noyé de nuit. Dans le ciel sombre coulaient de lents nuages aux ventres pâles. Et cette fuite miraculeuse, ces rumeurs épuisantes, le haussaient à un sentiment plus aigu, plus inquiétant que le bonheur. Son amour empruntait au décor une grandeur surnaturelle qui l'effrayait. Il recula. Dormir ? Il n'y fallait pas songer. Mais la revoir. Mais lui parler. Il appliqua l'oreille au mur qui le séparait d'elle. Il entendit son pas dans la chambre voisine, un tintement de flacons remués. Il l'imagina nue devant la glace de l'armoire, le dos arqué, les mains posées sur les seins, coudes en anses, ou étalée par terre, les jambes ouvertes, l'éclair d'un louche regard filtrant entre ses paupières bleues. Une frénésie stupide le retenait collé à la cloison, tremblant de désir, la tête doucement divagante. A un moment, il voulut appeler. Mais la crainte de l'irriter l'en détourna. Il se contenta de répéter son nom à voix basse, pour lui-même, inlassablement. Et ces seules syllabes déchaînaient en lui un flot d'effusions passionnées. Soudain le bois d'un lit grinça modestement derrière le mur. Il en reçut un choc au coeur. Elle s'était couchée. Elle l'attendait, peut-être. Il posa la main sur la poignée. Et, dans un saisissement terrible, il sentit que la porte s'ouvrait.


Le VIII arrive Exclamation

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MessageSujet: Henri Troyat   Mar 4 Déc - 22:16

VIII

Un petit jour sale baignait la chambre. Nicole, debout devant le lit, achevait d'enfiler sa combinaison saccagée. Il la voyait de dos. L'étoffe transparente modelait des omoplates anguleuses et le ruissellement régulier de la colonne vertébrale. Sur la nuque sèche, les cheveux pendaient en mèches écourtées. Elle se tourna vers lui. Aussitôt, il feignit de dormir. Mais, entre ses paupières mi-closes, il observait ce visage aux sourcils effacés par les baisers de la nuit, sans lèvres, et marbré de taches roses par un fond de teint que la poudre ne liait plus. Elle bâilla, étira un bras profondément vacciné, appela :
- Philippe, tu sais que nous partons dans une heure !
Et comme il ne répondait pas, elle se pencha vers lui et l'embrassa commodément sur la bouche. Il grogna un "bonjour" empâté. Elle rit, et ses dents parurent jaunes soudain dans la face blafarde. Puis elle se dirigea vers la table de toilette. Philippe se sentait gagné par une gêne étrange. A la satisfaction d'avoir triomphé de Nicole se mêlait le désenchantement de n'en avoir tiré qu'un plaisir aussi ordinaire. Dans son attente fiévreuse, il avait espéré d'elle une révélation que nulle autre ne lui avait jamais apportée. Mais elle s'était avérée tristement semblable à ses précédentes maîtresses. Et il lui en voulait à présent des sentiments exaltés et ridicules qu'il avait nourris à son égard. Il se jugeait vaguement trompé, frustré.
Déjà, elle retournait vers lui, le visage éclatant d'un fard glorieux, les cheveux huilés de lumière et devancée par un parfum poivré d'oeillet blanc. Il ne s'attendait pas à une transfiguration aussi rapide. Une ardeur tendre lui revint. Il tendit les mais, saisit les épaules dures, l'attira, la ploya sous lui. Elle murmura :
- Non... Sois raisonnable... Je suis coiffée, arrangée... Ou alors du bout des lèvres seulement...
Leurs bouches ne s'étaient pas effleurées, qu'elle se détachait de lui :
- Je descends commander le café. Tu me rejoindras en bas.
Elle sortit.
Il fut surpris de n'éprouver aucun trouble insatisfait, aucune soif voluptueuse à la pensée de cette caresse qu'elle ne l'avait pas laissé achever. Il se leva, s'approcha du lavabo. La toile cirée qui recouvrait la table était généreusement éclaboussée. Des marques de pommade rouge souillaient les linges. Dans le seau de toilette nageaient des cheveux enroulés sur eux-mêmes et de gros crachats de savon. Il se lava, s'habilla, descendit dans la grande salle de l'auberge où elle l'attendait. Ils avalèrent rapidement un café crème à l'âcre goût de fumée et mangèrent deux tartines de pain rassis. Philippe n'aimait pas les repas bousculés et marmonnait que "ce qui les attendait à la maison était assez désagréable pour qu'on ne se hâtât pas de rentrer". Nicole s'étonna qu'il ne fût pas plus pressé de renoncer à une hospitalité aussi méprisable. Il répliqua qui'l détestait les scandales et qu'il eût certes préféré ne pas fuir avec la jeune femme, mais la rejoindre à Paris, après avoir graduellement préparé Mme Chasseglin à son départ. Mais elle lui expliqua avec humeur qu'elle connaissait parfaitement le caractère de sa mère et qu'au surplus elle n'avait pas conseils à recevoir de lui.
Il fut outré de cette insolence, et le baiser de réconciliation qu'elle vint aussitôt quêter sur ses lèvres ne le réconforta qu'à demi.
Durant tout le trajet, il afficha une lassitude, qui'l éprouvait d'ailleurs. La tête renversée sur les capitons de la voiture, il regardait filer en sens inverse de la course un lourd, un trouble ciel d'orage. Bientôt, l'immense étendue grise fut coincée d'un choc entre les cimes noires des arbres qui bordaient le chemin. Il abaissa les yeux. Des talus aux pentes cendreuses, semés de fougères rouillées, de champignons jaunâtres, de flaques grelottantes, et, au-dessus, les troncs luisants, aux bases gainées de mousse, qui montaient côte à côte vers la petite bande livide, prise entre les dernières branches, comme entre des serres crispées. Ils n'étaient plus loin, maintenant. La route allait s'élargir, tourner, ramener aux regards une plaine pelée dont le cube minuscule de la villa était le centre vivant. A mesure qu'ils se rapprochaient, une inquiétude obscure s'affirmait en lui. Il redoutait l'accueil de sa protectrice, après cette première nuit passée hors de la maison. Elle avait dû veiller de longues heures, rongée de craintes, de dépit. Elle allait à grandes phrases lui reprocher son inconséquence. Et que serait-ce quand elle apprendrait qu'il désirait partir ?... Il préférait ne pas imaginer la scène. Cyclone de hurlements et de gestes !... Que cette agitation, ce bruit lui répugnaient ! Qu'il lui fallait payer chèrement une vie future dont il ignorait tout encore ! N'eût-il pas mieux valu... Comme il se sentait faiblir, il regarda la jeune femme assise auprès de lui. Les cheveux au vent, la bouche serrée, le regard sec, elle paraissait tellement sûre d'elle-même qui'l en fut un instant soulagé. Il demanda :
- Alors, c'est entendu ?... Je ne m'occupe de rien... C'est toi... c'est toi qui lui parles...
- Mais oui...
Il avait besoin de se l'entendre répéter pour le croire :
- Tu llui parles... et pendant ce temps, je fais mes valises... Puis, tu pars pour Maillé-les-Bois... De là, tu télégraphies au bureau. Enfin, tu fais réparer la voiture... changer les pneus... et à six heures...
- ... Et à six heures je vais t'attendre au croisement... N'était-ce pas convenu ?...
- Si... Si...
Déchargé du soin de rompre avec sa bienfaitrice et de guider sa vie ultérieure, il se laissait aller à une sécurité bienheureuse. Il piqua un baiser reconnaissant sur l'étroite main bronzée qui tenait le volant. Il dit encore :

- Six heures, au croisement...

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MessageSujet: Henri Troyat   Mer 5 Déc - 0:17

L'auto ralentit, quitta la route pour s'engager sur le sentier cahoteux. La maison apparut, bien en face, trapue, écrasée sous un toit robuste, et les fenêtres pleines d'éclats de nuages. Il y avait une sorte de réprobation muette, de menace retenue dans ce carré de pierres décrépites, isolé, oublié, dans ces vitres chargées des fureurs d'un ciel tumultueux. Comme si la vieille demeure faisait cause commune avec celle qui l'habitait contre celui qui méditait de la fuir.
La voiture se rangea devant le perron. Ils descendirent. A ce moment, il parut à Philippe qu'une silhouette se détachait de la croisée. Repris par la crainte, il ouvrit furtivement la porte d'entrée et s'élança dans l'escalier. Nicole attendit qu'il se fût enfermé dans sa chambre, puis elle commença de déboutonner son manteau. Mais elle se ravisa. Etait-ce la peine de l'ôter pour le remettre presque aussitôt et repartir sous les imprécations de sa mère. Elle s'approcha de la porte du salon et frappa. Ensuite, comme elle ne recevait pas de réponse, elle poussa le battant résolument.
Elle faillit reculer, saisie, devant cette femme terrible qui se dressait devant elle. Au sommet de l'énorme corps, s'inclinait une face couleur de terre, aux yeux blancs. Nicole embrassa sa mère sur la temps sans qu'elle frissonnât. Elle murmura :
- Nous avons eu une panne... Nous avons dû coucher dans une auberge. Tu ne t'es pas trop inquiété, j'espère...
Mme Chasseglin, sans mot dire, revint à son fauteuil et s'y laissa descendre avec une lenteur solennelle. Nicole, vaguement rassurée poursuivit :
- Tu sais que je pars aujourd'hui...
Dans les prunelles de la vieille une joie criminelle alluma deux points scintillants.
- Tu pars ?
- Je pars... mais Philippe vient avec moi...
Mme Chasseglin ne bougea pas, massive, inébranlable. (Elle l'attendait depuis si longtemps, cette phrase !) Seulement, elle porta toute sa haine, tout son chagrin tout son mépris, dans un regard accablant. Nicole se sentait diminuée par cette douleur tragique, dépouillée de gestes et de cris, ce qu'elle n'avait pas su prévoir. Oubliant la ferme résolution qu'elle avait prise d'agir au plus vite et sans rien expliquer, elle s'approcha de sa mère et dit avec une douceur à peine brusquée :
- Tu sais que Philippe se plaignait d'avoir perdu sa place... Eh bien, je lui en ai trouvé une... chez moi... Oui... il me sera très utile comme démarcheur... Il gagnera bien... C'est ce qui l'a décidé... Nous comptons partir ensemble... Je l'attendrai au croisement à six heures... Nous seront à Paris...
Mme Chasseglin l'interrompit d'une voix rauque :
- J'ai besoin de lui... Des réparations à faire... Je ne peux pas le laisser partir...
Devant cette résistance, la jeune femme sentit renaître une humeur batailleuse, que l'accueil résigné de sa mère avait d'abord endormie :
- Pour quelques réparations dont un menuisier se tirerait mieux que lui, tu ne vas pas lui faire manquer une place qu'il ne retrouvera plus jamais ?...
L'autre lança avec force :
- Il ne partira pas, je te dis !...
- Comment veux-tu le retenir ?...
La vieille abattit son poing sur la table. Elle balança de droite à gauche sa lourde tête. Elle gronda :
- J'ai trop fait pour lui !... Il ne partira pas !... Il ne me laissera pas !...
- Puisqu'il a décidé...
Un rire épouvantable secoua Mme Chasseglin :
- Il a décidé !... Philippe a décidé !... Comme s'il pouvait décider quelque chose !... C'est toi... toi seule... qui as décidé pour lui !...
Eh bien, du moment que tu ne me criospas, va donc lui demander s'il préfère rester ou me suivre...
Il y eut un silence. Nicole, en manière de défi, alluma une cigarette et en tira quelques bouffées avec un calme étudié. Elle avait hâte que cette scène prît fin et pensait en précipiter le dénouement par son attitude insolente. Mais, soudain, le masque menaçant de sa mère se dénoua dans une grimace amène et la basse râpeuse modula :
- Nicole... Tu avais besoin d'argent pour ton cabinet d'assurances... Je peux t'avancer la somme que tu me demandais... mais à une condition... Philippe... Philippe ne me quittera pas... Philippe...
La jeune femme eut un sourire écoeuré :
- Tu me proposes un marché ? Mais tu penses bien que j'ai déjà l'argent qu'il me faut ! Sinon je te l'aurais réclamé dès le lendemain de mon arrivée !...
Pourtant, la vieille avançait toujours son horrible moue de clown, mi-pleurarde, mi-doucereuse :
- Tu as l'argent !... Qu'est-ce que ça veut dire ça ?... Si je t'en donne aussi, tu en auras plus, voilà tout !... Une affaire comme celle que tu veux lancer en demande beaucoup !... Non ?... Tu es de mon avis !... Alors ?... Tu ne veux pas augmenter ton capital ?... Hein ?...
- Pas à cette condition !
Mme Chasseglin essuya la sueur qui lui coulait du visage et sourit pauvrement :
- Bon... Mais, tout de même... il n'a rien à voir là-bas, Philippe, en ce moment... Tu n'as qu'à partir... Il te rejoindra quand tu auras tout mis au point... Qu'est-ce que ça peut te faire qu'il reste encore un peu ?...
- Qu'est-ce que çà peut te faire qu'il parte tout de suite ?...
- Je t'ai déjà dit que j'avais besoin de lui.
- Moi aussi, j'ai besoin de lui.
- Tu mens ! Tu n'as aucun travail à lui donner !...
- Et toi, tu ne mens pas ?
La mère se dressa. Ses yeux sanglants, enragés, brûlaient dans sa face grise. Elle tentait de crier. Mais sa voix n'était plus qu'un grondement au fond de sa gorge étranglée :
- Tu oses !... Tu oses !... Mais je me demande comment tu as le front de revenir dans cette maison ?... Comment j'ai la faiblesse de t'écouter encore ?... Comment j'ai la faiblesse de t'écouter encore ?... Une hystérique !... Tu ne peux pas voir un homme sans le supplier de coucher avec toi !... Car c'est uniquement ça !... C'est pour ça que tu le prends à Paris !... Tu crois que je n'ai pas compris ?... La place que tu lui proposes, mais c'est une place dans ton lit !...
Un flot de sang monta au visage de la jeune femme. Elle proféra durement :
- Et toi ?... Pourquoi tiens-tu à le garder ?... Tu crois que je n'ai pas compris, moi aussi ?... Et vieille et laide !... C'est répugnant !... C'est comique !... Mais à ta place ...
Brusquement, elle se tut terrifiée par le visage inconnue que sa mère tendait vers elle. Une contraction subite avait bouleversé les traits, vitrifié les prunelles. La mâchoire s'était décrochée sur la cavité noire de la bouche d'où filait un souffle torturé, rude, coupé de sifflements. Le corps, affaissé sur lui-même, se dandinait, grotesque, comme près de crouler. Nicole murmura machinalement :
- Ecoute... Ce n'est pas vrai... Je ne le pense pas...
Mais l'autre ne répondit rien. Seulement, comme la jeune femme lui prenait la main, elle se dégagea horrifiée. Elle s'appuya des deux poings à la table.
Et dans un effort déchirant, elle râla :
- Dehors... Va-t-en... Va-t-en... Tout de suite...


Re-re-re-pause Exclamation

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MessageSujet: Henri Troyat   Mer 5 Déc - 0:57

Désolée, mais je pensais finir le dernier chapitre ce soir. Suis en train de m'endormir. Vous promets que vous aurez la suite et la fin demain soir Exclamation ......... Laughing ........... Sleep
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MessageSujet: Henri Troyat   Mer 5 Déc - 20:02

Philippe guettait la jeune femme au sommet de l'escalier. Il était pâle. Il dit :
- J'ai... J'ai entendu... C'est terrible !...
- Il fallait s'y attendre...
Nicole éprouvait une fatigue, un dégoût profond que la présence du garçon ne parvenait pas à calmer. Il lui semblait qu'elle avait manqué d'habileté dans cette entrevue avec sa mère et se le reprochait, moins par pitié pour la vieille dame que par amour des discussion proprement menées. Elle se passa la main sur les yeux comme une personne lasse de dire à la lampe :
- Et ma valise ?
- Elle est prête... Mais je n'ai pas encore commencé la mienne...
- Pas d'importance. Tu as bien le temps jusqu'à six heures... Autre chose : si Mme Chasseglin vient te voir...
- Je n'ouvre pas...
- Quelle idée ! Mais si, ouvre !... Parle-lui poliment... Dis-lui que tu as décidé... que tu ne chanteras plus d'avis... Tu comprends ?... D'ailleurs je ne sais pas si elle montera jusqu'ici... Elle a l'air épuisée et je crois lui avoir ôté le goût du scandale !... Au revoir...
Philippe eut peur soudain de rester seul aux prises avec une Mme Chasseglin déchaînée. Il dit :
- Et si je ne lui ouvrais pas tout de même ?... Ce serait plus prudent, peut-être !...
Nicole eut un petit sourire nerveux qui'l ne lui connaissait pas :
- Tu feras comme tu voudras.
Elle ignorait qu'il eût préféré un ordre à la liberté qu'elle lui laissait de choisir sa ligne de conduite. Il dit encore :
- Oh ! moi... je ne sais pas... ça m'est égal... décide toi-même...
Elle lui posa les mains sur les épaules :
- Tu me fais perdre mon temps, chéri... Va ranger tes affaires... Va... au revoir...

Affalée, tassée dans le fauteuil, les mains sur la figure, Mme Chasseglin s'efforçait de réfléchir avec lucidité. Mais le sang bourdonnait trop sourdement dans ses oreilles, le coeur lui battait trop durement, pour qu'elle pût espérer se distraire de ce tumulte. Elle se rappelait les paroles odieuses de sa fille. Comment Nicole avait-elle pu imaginer que sa mère fût éprise d'un gamin de vingt ans ? Comment avait-elle pu confondre une affection aussi pure que la sienne avec les mouvements louches de la passion ? Mais peut-être ne croyait-elle pas cet attachement monstrueux ? Peut-être ne l'en avait-elle accusée que pour mieux l'irriter ? Non ! Ce regard, cette voix ! Elle paraissait trop convaincue pour ne m'être pas vraiment. Elle avait pensé cela ! C'était donc que cela se pouvait admettre ?... C'était donc...
Mme Chasseglin s'arrêta, suffoquée. Elle ne voulait plus s'occuper de cette histoire absurde. Qu'importait après tout la nature des sentiments qu'elle éprouvait envers Philippe, puisqu'il allait partir, puisqu'elle allait le perdre - amante ou amie - pour toujours !... Mais elle ne pourrait plus vivre sans lui ! La maison déserte, silencieuse ! L'avenir à jamais privé de toute tendresse, de tout souci ! A quoi bon ? Ah ! c'était maintenant qu'elle touchait le fond de son désespoir ! C'était maintenant qu'elle ne craignait plus de mourir, qu'elle désirait mourir ! D'ailleurs, elle souffrait tellement qui'l lui suffirait, semble-t-il, de rester ainsi les paumes sur le visage, la gorge serrée, pour sentir la force couler hors d'elle avec la conscience. Déjà, elle ne savait plus ce qu'elle voulait, ce qu'elle craignait... Une vie brouillée commençait pour elle, chevauchant sur le rêve et la veille. Tout sombrerait bientôt !...
Le cartel du vestibule sonna midi. Elle tressaillit. Où était-elle ? A quoi songeait-elle ? Six heures au croisement !... Elle avait six heures devant elle, et elle ne tentait pas de dissuader Philippe de on projet ! Il fallait monter dans sa chambre, le voir, lui parler... Mais que lui dire qu'elle ne lui ait dit déjà ? Implorer sa pitié ? Elle ne le déciderait pas en invoquant une détresse qu'il avait certainement devinée et dont il se moquait. Lui représenter les avantages de la vie auprès d'elle et les inconvénients de la vie à Paris ? Mais comment paraître raisonnable, alors qu'elle ne pouvait plus assembler deux pensées, impassible, alors qu'elle ne se sentait plus de courage que pour tomber à ses pieds, embrasser ses genoux et le supplier à grandes clameurs de demeurer encore ? Et comment aussi surmonter ce harassement qui la liait au fauteuil, trouver la force de gravir ces marches, d'ouvrir cette porte, de se tenir debout, droite, froide, devant lui ? Pourquoi fallait-il que ce fût à l'heure où elle en avait le plus impérieusement besoin que son énergie habituelle la trahît ? Par quelle injustice du sort se trouvait-il qu'elle dût livrer la dernière bataille après cette nuit d'insomnie qui lui avait vidé la tête de toute pensée et les membres de toute vigueur ? Qu'avait-il fait pour que la Providence s'acharnât ainsi contre elle ? Dans quel dessein le Ciel lui avait-il octroyé ce garçon puisqu'il songeait à le lui retirer déjà ? Elle ne l'avait pas demandé ! Elle avait vécu tranquille, confiante, avant son arrivée ! Mais il était venu. Elle s'était attachée à cet être jeune, gracieux ; et maintenant qui'l allait repartir elle savait bien que, pour elle, il n'y aurait plus de joie, plus de repos, jamais.
- Philippe... Philippe...
Elle répétait son nom stupidement, avec de petits sanglots secs, tels des hoquets. Comme elle l'aimait, ce petit ! Comme il méritait d'être aimé ! Si faible, si candide, quo'n craignait pour lui le heurt des moindres tracas quotidiens, qu'on cherchait constamment à le protéger contre l'ennemi, contre la maladie, qu'on regrettait même d'avoir si peu l'occasion de lutter et de se priver pour lui ! Elle revit le cher visage penché sur une patience, la bouche entrouverte, le regard voilé d'une gravité enfantine. Et cette image charmante lui rendit plus insoutenable encore l'idée de son prochain isolement.
- Il faut que je lui parle...


J'ai les crocs........ J'vas croûter Exclamation

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MessageSujet: Henri Troyat   Mer 5 Déc - 22:13

Elle s'arc-bouta sur les accoudoirs, la tête pendante, le dos rond. Puis, à grands élans qui la faisaient haleter, elle s'arracha hors du fauteuil. Debout, elle dut s'appuyer à la table. Le silence était plein de bruissements, l'air strié de rapides étincelles. Mais ce n'était rien : la fatigue... Elle s'avança, lente, prudente, ouvrit la porte traversa l'antichambre, s'engagea dans l'escalier. Elle s'arrêtait à chaque marche pour souffler, les mais sur le coeur, la face levée. ET, à chaque marche, elle sentait qu'elle perdait un peu plus la respiration, que ses jambes vacillaient un peu plus, qu'elle allait trébucher, tomber. Mais une volonté hébétée la conduisait, qui l'eût soutenue sur une corde raide. Enfin, elle atteignit le palier. Derrière la porte de Philippe, elle entendit que se taisait d'un coup un bruit de tiroirs repoussés, de chaises déplacées. Elle frappa. Un silence inhabité lui répondit. Elle frappa encore. Le parquet craqua sous un pas circonspect. Elle appela :
- Philippe !
Après une courte pause, une voix timide demanda :
- Qu'est-ce que c'est ?
- Je venais vous dire au revoir.
La porte s'ouvrit.. Elle le vit debout devant une valise. Il avait enlevé son veston et roulé les manches de sa chemise sur ses avant-bras poudrés d'un duvet blond. Une furieuse envie la prit de se jeter sur lui, de le serrer contre elle, de le bercer larmoyante, radieuse, irrésistible... Mais elle se raidit contre elle-même. Elle amena dans ses yeux que cherchait l'extase un regard de pure indifférence et sur ses lèvres, vers quoi montaient des paroles fiévreuses, ces simples mots sèchement détachés :
- Vous partez déjà ?
- Oui, dit-il.
Et ils se turent. Mme Chasseglin se sentait envahie par une espèce d'enchantement qui l'abrutissait. Les secondes s'écoulaient avec une lenteur écrasante. La vie semblait suspendue dans l'attente d'événements indicibles. Elle avait peur vaguement. Elle remarqua l'expression craintive de Philippe, et se reprocha de n'avoir pas réparé le dérangement de sa toilette avant de venir le voir. Elle devait être effrayante, ébouriffée, le visage livide. Elle releva les cheveux qui lui pendaient sur le front, essuya ses paupières d'une main rapide. Mais, plus que le désordre de sa figure et de ses vêtements, c'était le désordre de son esprit qui'l importait de corriger ! Il fallait rétablir en elle un calme réfléchi, une confiance avisée. Il fallait trouver des phrases glacées de bon sens à prononcer, des gestes déliés d'indifférence à faire. Ah ! quel supplice n'était-ce pas d'être astreinte à feindre le détachement, alors que tout en elle se ruait vers le bien-aimé impassible ! Elle resserra ses mains l'une sur l'autre, comme pour se mieux prouver qu'elle ne rêvait pas, qu'il fallait agir. Et, d'une lente voix méconnaissable elle chuchota :
- Nicole m'a raconté... Vous partez tous les deux... Elle vous offre une place dans le cabinet d'assurances qu'elle compte ouvrir...
Il inclina la tête :
- Oui...
Mme Chasseglin ramassa toutes ses vieilles forces pour continuer :
- C'est très bien... Je suis contente... Vous voyez... une place de perdue, dix de retrouvées... Et vous qui vous inquiétiez de ne plus pouvoir travailler aux "Biscuits Houdon" !...
Il la regardait avec une surprise qui la réconforta parce qu'elle lui prouvait la perfection de son jeu.
- Sans compter que chez Nicole vous gagnerez mieux... bien mieux, sans doute...
Le garçon eut un mouvement vague de la main. Elle jeta rapidement :
- Quoi ? Ca vous est égal ? Bien sûr !... A quoi pensais-je ? Vous ne la suivez pas pour l'argent que vous gagnerez à son service !...
Elle s'arrêta éperdue. Pourquoi avait-elle dit cela ? Vieille bête ! Pourquoi s'était-elle aussi niaisement vendue ? Il fallait se rattraper au plus tôt. Avancer quelque chose d'aimable. Mais voilà que recommençait ce vertige, qui creusait dans sa tête comme un trou noir où culbutaient toutes ses idées. Elle s'adossa au mur, ferma les yeux. Elle articula péniblement :
- Vous ne la suivez pas pour l'argent... L'argent ne vous a jamais intéressé... Pourvu que le travail soit agréable, c'est tout ce qu'il vous faut. N'est-ce pas ?...
C'était bien pauvre. Pourtant, le visage du garçon un instant crispé d'appréhension, se relâcha tout de même dans un sourire. Elle guetta avec une avide satisfaction le frémissement de ce petit muscle court au coin de sa lèvre, l'éclat des dents aiguës de jeune animal. Mais elle n'avait pas le droit de s'attarder à ce spectacle. Elle s'arracha vaillamment au silence qui la sollicitait. Elle reprit :
- Seulement, je vous en prie, soyez prudent... Vous n'êtes pas très solide...Et vous savez que la vie qui vous attend est dure... très dure... Dame, c'est l'envers de la médaille...
De nouveau, la figure se contractait dans une moue méfiante :
- Courir toute la journée de client en client... quand ce n'est pas la nuit... se voir fermer les portes au nez... revenir.... insister platement... s'incruster... déjeuner parfois d'un sandwich... parfois même se passer de déjeuner, pressé par l'heure... s'agiter... parlementer... lutter... s'énerver...
Elle le devinait effaré devant l'évocation de cette vie trépidante. Et, elle-même se sentait prise de pitié à la pensée du calvaire q'uil allait affronter.
- Mon pauvre enfant !... J'ai eu tort de vous habituer à une vie aussi calme, aussi choyée... Levé tard, couché tôt, libéré de tous les ennuis matériels qui tourmentent ceux de la ville... Mais pouvais-je prévoir !...
Il enroulait une cravate autour de son poignet, la déroulait, en fouettait nerveusement les barreaux de la chaise :
- Je crois que vous vous exagérez les choses...
Elle joignit les mains sur son ventre :
- Je le souhaite pour vous...
- J'ai déjà travaillé à Paris, vous savez !
- Pas dans le même métier. Et puis, en avez-vous gardé un si bon souvenir ?
Il ne répondit rien. Il se baissa d'un air faussement résolu vers la valise ouverte et y jeta la cravate qui'l tenait à la main. Elle comprit qu'il se refusait à poursuivre une conversation aussi édifiante, de regrets, de craintes. Elle avait brisé son élan. Elle pouvait triompher encore. Soudain, il se releva. Elle lui vit un visage aux mâchoires serrées, aux yeux durs, éclatants, sous les sourcils froncés. Il dit avec une fermeté outrée :
- D'ailleurs, tout ce que vous me dites, ne me dissuadera pas. J'ai décidé de partir, je partirai.
Elle sentit le sang se retirer de sa face, de ses bras levés comme pour parer des coups. Elle balbutia :
- Mais je ne tenais nullement à vous dissuader... Votre... votre bonheur avant tout... rien d'autre...


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MessageSujet: Henri Troyat   Mer 5 Déc - 23:43

Il lui tendait la main :
- Alors, au revoir... Je vous remercie pour...
Ce geste d'adieu, impitoyable, inhumain, elle le reçut comme un couteau dans le coeur :
- Quoi ?... Ecoutez... pourquoi tout de suite ?... Vous passerez bien me dire au revoir, en bas... avant de partir... pas tout de suite... à six heures... à six heures moins dix... enfin, quand vous voudrez...
Elle était perdue ! Elle ne pouvait plus tenir son rôle. Toute sa douleur, longtemps matée, se révoltait, lui coupait les jambes, lui noyait les yeux. Elle allait tomber. Elle tombait. Elle se retint au chambranle de la porte.
- Bien... je passerai...
La sueur, les larmes, ruisselaient sur son visage lourd. Sa poitrine éclatait sous les coups du coeur affolé. Sa gorge refusait les paroles. Elle ne voulait plus demeurer auprès de ce garçon, maintenant qu'elle le savait décidé à la fuir. Et pourtant, elle n'arrivait pas à détacher ses yeux de cette grêle silhouette, de cette figure qui se détournait à demi vers l'ombre, de ce cou souple où le mouvement de la tête soulevait un long muscle oblique, effilé en fuseau.
Il s'éloigna, rouvrit l'armoire aux rayons dégarnis. Il murmura :
- Je ne retrouve plus mes mouchoirs... Vous ne savez pas où ils sont ?...
Se pouvait-il qu'au sein du désastre où elle s'abîmait, il lui fallût encore s'inquiéter de mouchoirs ! Elle secoua le front d'un geste convulsif. Puis, elle posa la main sur le bec de cane. La plaque de métal lui glaçait, lui figeait les doigts. Elle la tourna avec lenteur, ouvrit la porte. Et, soudain, d'un effort terrible, fermant les yeux, serrant les dents, elle franchit le seuil et ramena sur elle le vantail de chêne massif.

Philippe tourna la clé dans la serrure et se laissa retomber sur sa chaise. Somme toute, les choses s'étaient honnêtement passées. A plusieurs reprises, il avait pu craindre que Mme Chasseglin n'éclatât en sanglots. Mais, grâce à sa présence d'esprit, il s'était épargné ce spectacle. Poli mais ferme, prévenant mais lucide, il avait fait preuve d'une rare énergie. IL regrettait même que Nicole ne l'eût pas entendu répondre à la vieille dame. Mais il lui raconterait. A présent, le dernier assaut était repoussé, la route libre ! Il pouvait fuir !rejoindre en conquérant ce Paris qui'l avait quitté en vaincu ! se lancer bravement dans cette existence active, dense, étonnante que Nicole lui avait fait aimer ! retrouver dans le travail et la passion une confiance en soi qui l'avait depuis si longtemps abandonné ! revivre !
Il se frotta les mains avec vigueur.Pourtant, à ce geste de victoire ne correspondait en lui qu'une satisfaction modérée. Cette tiédeur soudaine le surprit. Il l'attribua d'abord à une certaine pitié pour la vieille dame qu'il allait quitter. Mais il réfléchit aussitôt qu'il n'avait pas à la plaindre puisqu'elle l'avait desservi honteusement auprès de Nicole. Il songea ensuite que seule la crainte que Nicole ne changeât d'avis bridait encore son allégresse. Mais Nicole aurait-elle risqué de se brouiller avec sa mère avant d'avoir irrévocablement décidé son départ ? Non ! Il y avait autre chose. Autre chose qu'il ignorait sans doute, ou qu'il craignait de s'avouer. Mais quoi ? Il fit quelques pas dans la chambre en toussotant d'agacement et de fatigue. Et soudain, l'évidence le frappa au coeur : il redoutait que son avenir ne fût pas aussi heureux qu'il l'avait espéré la veille. Les paroles de Mme Chasseglin avaient ébranlé sa foi sans qui'l s'en fût rendu compte. De l'illuminé qui'l était, elles avaient fait un sceptique ! De la tête brûlée, un craintif ! Il entrevit à nouveau cette vie rapide, saccadée, harcelée de menus tracas, coupée d'embarras énormes qu'elle avait évoqués pour lui en quelques mots. Aborder des hommes dont les intérêts contrecarraient les siens, leur tenir tête, les convaincre, les rouler, comment le saurait-il puisqu'en combat singulier Mme Chasseglin, vieille, égarée, venait encore de le vaincre ? Risquer des initiatives hardies, comment l'oserait-il puisqu'il ne pouvait rien arrêter sans balancer pendant des heures et regretter, une fois un parti pris, de n'avoir pas plutôt choisi l'autre ?
Courir toute la journée de droite et de gauche, dans la pluie, dans le vent, l'estomac creux, la tête encombrée de chiffres et de noms, comment le supporterait-il, puisqu'il s'était habitué à la bonne nourriture et aux siestes libérées de soucis ? Certes, cette rentrée à Paris lui réservait un dure épreuve. Mais, ses ennuis seraient amplement compensés par la possession d'une maîtresse telle que Nicole Et il appela le souvenir de la jeune femme à la rescousse. Il s'efforça de l'enrichir en esprit d'une grâce assez rare pour excuser son entraînement. Il travailla à l'imaginer plus belle, plus désirable, meilleure qu'elle n'était. Ses yeux, ses lèvres, le ton de sa peau, ses gestes, ses paroles même, il s'appliqua à les retoucher pour les hausser jusqu'à la perfection. Mais, par un jeu bizarre de la pensée cette image d'une Nicole déifiée s'effondrait aussitôt construite pour dévoiler une image plus vivante, plus proche qu'elle : il revoyait la jeune femme dans sa combinaison défraîchie, les jambes enfournées dans des bas lâches, et qui penchait vers lui un visage bilieux, démaquillé par plaques. Et, malgré les soins qu'il apportait à l'effacer de sa mémoire, l'effigie désolante y demeurait incrustée. Alors il se tournait vers la vision de la nuit qu'ils avaient passée à l'auberge. Mais, là aussi, une désillusion glaçante l'accueillait. Ce corps maigre et froid contre le sien, cette amère bouche de fumeuse fouillant la sienne, ce spasme qu'elle évitait d'un bref recul des hanches, était-ce là le vertige ardent dont il avait rêvé ? Etait-ce pour cela qu'il allait abandonner le refuge paisible où il s'abritait depuis des mois et affronter une existence mouvementée dont l'idée seule le faisait frissonner ?


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