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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Henri Troyat

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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Ven 23 Nov - 20:20

Là, c'est encore un roman, alors ne vous attendez pas à ce que je vous le tape en une soirée Exclamation Non, mais Exclamation .......... geek


PREMIERE PARTIE

LE VIVIER

I

Le reflet de la veilleuse roule au plafond, ballotté par les vagues de l'ombre, escalade la corniche, dégringole précipitamment le ong du mur, endiamante le verre d'eau et les fioles de la table de nuit, s'arrête sur le visage pétrifié de Mlle Pastif, pâlit, sautille et d'un bond regagne les régions hautes. Le visage de Mlle Pastif est ramené contre un long nez plongeant aux narines luisantes. De fines rides divisent la peau sèche de ses joues et vont se nouer sous le menton, comme des lignes de démarcation d'un mystérieux clivage. Elle a les paupières baissées. Ses lèvres rétractiles mâchonnent des chiffres :
- Trente-sept, trente-huit, trente-neuf...
Sur son ventre étincelle le jeu rapide des aiguilles à tricoter. Philippe s'amuse de leur escrime cohérente. Elles s'élancent, glissent l'une contre l'autre, lient leurs pointes, s'écartent, se visent hargneusement, s'élancent encore. Et, de ce combat en miniature, monte un clair et régulier cliquetis. Si clair et si régulier vraiment, que l'épaisse chanson de la pluie ne parvient pas à le couvrir, mais qui'l serpente à travers elle, comme un fils d'argent à travers une lourde laine grise.
- Quarante-cinq, quarante-six...
A cent, il arrivera certainement quelque chose de formidable. Mlle Pastif plantera ses aiguilles dans son chignon et dira :
- Maintenant, tu es roi !
Il rit doucement de qu'il vient d'inventer. Et ce rire lui donne chaud. Toute sa face brûle. Les draps lui collent aux cuisses. Ses jambes rament laborieusement vers les coins du lit où la fraîcheur s'est réfugiée. Mais il en trouve juste assez pour y baigner la plante de ses pieds. Il soulève les couvertures. Un courant tiède coule sur sa poitrine. Il les laisse retomber, et, du fond de la couche, reçoit en plein visage une ardente odeur de ménagerie. Il claque des dents :
- Je dois avoir près de quarante...
Ila parlé. Sa phrase a résonné comme un tonnerre dans sa tête. Mais Mlle Pastif ne bronche pas. Toute vie s'est retirée de son visage et ses doigts véloces où les aiguilles virevoltent méthodiquement semblent eux-mêmes guidés par un mouvement d'horlogerie. Elle est morte, momifiée, statufiée, hors du temps, hors de l'espace, et, bien sûr de lui, ni les gestes, nil es paroles ne peuvent plus l'atteindre.
Il est seul. Il dit encore, mais si intérieurement que, cette fois, il s'entend à peine :
- Je dois avoir près de quarante...
Et soudain, Mlle Pastif pose son ouvrage et relève les paupières sur deux froides prunelles noires :
- Quoi ? Te voilà réveillé ? Tu as bien dormi ?
Il l'écoute avec une douce stupéfaction. Il s'engourdit dans la sécurité et la reconnaissance retrouvées. Elle lui touche le front :
- Quarante ! Tout au plus trente-huit ! D'ailleurs tu as déjà meilleure mine que lorsque je suis allée te prendre à Paris !
Elle a une voix précipitée, explosive, mais qui l'enchante comme la plus maternelle caresse. Il redoute de laisser mourir la conversation, car il lui semble qu'au moindre silence Mlle Pastif redeviendra ce mannequin diligent et inconnu qui l'effraye. Aussi se hâte-t-il de faire son choix parmi les propos qu'il sait aptes à stimuler l'éloquence de la vieille fille. Il lance :
- Maman doit être inquiète. Vous seriez gentille de lui écrire que je vais mieux.
Le coup a porté. Mlle Pastif rejette la tête et le dévisage avec une furieuse ironie :
- Inquiète ! Ha ! oui, vraiment ! Tu crois ça, toi ! Mais si elle était si inquiète elle n'avait qu'à se déranger elle-même !
- De Marseille à Paris...
- Quoi, quoi ? De Marseille à Paris ! Ce n'est pas le bout du monde Marseille ! Veux-tu que je te dise ! Depuis qu'elle s'est entichée de son papetier elle n'a plus d'inquiétude que pour elle même ! Voilà la vérité ! Dame, c'est qu'elle n'est plus de prime jeunesse, ta mère ! Et qui part pour la chasse... D'ailleurs, c'est bien simple, je suis sûre qu'elle a caché ton existence à son monsieur de Marseille ! Un fils de vingt ans, c'est toujours délicat à avouer pour une femme qui se pique de n'en avoir que trente ! Résultat : on tient le jeune homme à l'écart ! Et quand il tombe malade, on s'adresse à la soeur ! Et c'est moi qui dois me charger des corvées ! Moi qui suis maladive, exténuée, à qui la vie n'a réservé que ronces et épines !
Elle s'échauffe par brusques montées de flammes :
- D'autant plus que Mme Chasseglin aurait très bien pu ne pas me laisser partir. Une demoiselle de compagnie est faite pour tenir compagnie, je pense, et non pour soigner les enfants des autres !
Lâchement, il approuve :
- Bien sûr.
- Mais Mme Chasseglin a si bon coeur !
Elle soupire et secoue mollement la tête. Elle répète d'un air pénétré :
- Si bon coeur !
Puis elle se tait. Un instant, il craint que cette vague d'indulgence n'ait endormi sa verve. Il veut la provoquer à nouveau. Mais, déjà, elle émerge de sa rêverie avec des forces nouvelles :
- Ecrire à ta mère ! Tu m'amuses ! Comme si je ne lui avais pas écrit pour lui dire de remercier Mme Chasseglin de t'avoir recueilli chez elle ! Penses-tu qu'elle a seulement répondu ! Maintenant que tout est arrangé elle se moque du tiers comme du quart ! Adieu paniers, vendanges sont faites ! On tirerait plutôt de l'huile d'un mur, je te dis ! Ah ! Quelle vie ! Quelle vie ! Quand je pense que c'est moi...
Il la devine lancée dans un interminable monologue. Il ferme les yeux, il n'écoute plus, tout de même, il entend les paroles tambouriner contre ses oreilles, telle la pluie contre les vitres, tantôt paisibles, tantôt poussées par d'énergiques rafales, tantôt, comme solidifiées en grêle sonore, mais toujours doublées par le fin cliquetis des aiguilles. Et il sait gré à Mlle Pastif d'une méchanceté qui la rend aussi volubile. Mais, trois coups frappés au plancher l'interrompent. Elle se dresse d'un bond :
- Mme Chasseglin m'appelle !
Elle ouvre la porte. Et, déjà, Philippe entend son pas vif décroître dans la nuit.
Ah ! plus que le mutisme de Mlle Pastif, son départ, son absence, rendent l'isolement de cette pièce insupportable ! Si encore il connaissait l'architecture de la maison, la disposition des autres pièces par rapport à la sienne, leur forme, sans doute se sentirait-il moins perdu. Mais il dormait quand on l'a transporté chez Mme Chasseglin et ne s'est réveillé que dans ce lit étranger, avec au-dessus de sa tête le visage impitoyablement fermé de sa tante. Et, depuis ce jour, il vit dans cette boîte surchauffée et sombre, ignorant ce qui l'entoure et ne communiquant avec le monde extérieur que par les rares bruits venus de la villa ou de la campagne. De sorte qui'l est comme détaché de la terre dans cette nacelle et suspendu dans le vide sourd. Ou plutôt, il file à la dérive. Au large de toutes côtes. Des vagues silencieuses battent les parois et les font trembler. Des vents silencieux déchirent l'invisible voilure. Et la veilleuse secouée éclaire par spasmes les meubles immobiles encore, mais que le roulis va bientôt disperser, lancer contre le lit, contre son corps exténué, crispé sous les couvertures. Il se soulève à demi, le coeur battant, la face trempée. Puis il sourit de s'être laissé prendre à ces images de fièvre, mais, en vérité, depuis sa maladie, il a l'impression d'avoir pénétré d'un choc dans un monde mystérieux, confus, somnolent, où il ne se guide qu'avec peine et dont il ignore les lois.
Et pourtant, rien dans sa vie passée ne le préparait à cette aventure. Depuis la mort de son père et le départ de sa mère pour Marseille où l'attendait une vague place de gouvernante chez un papetier retiré du commerce, il n'avait connu que l'existence réglée, étouffante, éreintante du bureau. Les souvenirs qui lui reviennent de cette période sont d'une monotonie accablée. Interminables journées traînées dans des locaux surchauffés des "Biscuits Houdon", le nez collé aux registres, les yeux brouillés de chiffres, les oreilles emportées par les sonneries du téléphone, le mitraillement des machines à écrire et le vacame des coups de marteaux venu de la salle d'emballage. Brèves soirées de fatigue tuées dans les bistrots, en compagnie de camarades minables, aussi hébétés que lui à la perspective du petit matin grelottant où il leur faudra se lever au tintement du reveil, prendre d'assaut les tramways bondés, retourner à leur tâche morne. Et, tout au long de ses heures de travail, ou de repos inquiet, le désir insupportable de fuir cette atmosphère hystérique où il se débattait depuis des années, et de trouver un répit qui ne fût pas un dimanche resserré entre deux semaines épuisantes, mais une halte véritable, une fin.
Et, soudain, le rêve qui'l croyait impossible s'est accompli. Il est tombé malade. Les voisins, affolés par ses quintes de toux et sa fièvre, ont appelé un médecin qui a diagnostiqué une pneumonie. On a télégraphié à sa mère. Empêchée, sa mère a télégraphié à sa tante. Et Mlle Pastif est arrivée un soir, osseuse, tragique, gendarmée, a parlé de Mme Chasseglin, de l'inconséquence des mères qui abandonnent leurs enfants, de sa fatigue, des dangers d'un transfert en chemin de fer, et encore et toujours de Mme Chasseglin. Il réfléchit soudain qui'l n'a jamais vu Mme Chasseglin. Même sa triomphale arrivée dans l'auto-ambulance à vitres dépolies et à doubles pneus, qui a cependant ameuté tout le pays, ne l'a pas attirée à la fenêtre. Seulement, le soir, Mlle Pastif lui a rapporté que Mme Chasseglin avait demandé de ses nouvelles et souhaité une prompte guérison. Il cherche à l'imaginer, haute, mince et vêtue de robes d'un autre siècle. Mais une lassitude infinie brouille couleurs et lignes dans son esprit. Il n'est plus très sûr d'être bien éveillé, ni, songe-t-il tout à coup, d'être bien vivant. Il va dormir.
Des pas naissent au loin, se rapprochent, franchissent les zones de solitude et de silence qui enferment la chambre. Mlle Pastif ouvre la porte, va vers le lit et s'addied au chevet du maalde.
Elle dit :
- Mme Chasseglin vient de réussir une patience, elle a tenu à me montrer le résultat et à m'expliquer sa tactique. Mme Chasseglin aime beaucoup les patiences.
Et, comme il ne répond pas, elle ajoute :
- Tranquillise-toi ! Il a été question de toit aussi ! Le personnage intéressant ! Mme Chasseglin a eu l'amabilité de m'avertir que tu pourrais rester encore quatre ou cinq jours chez elle. Pus qu'il n'en faut pour te rétablir ! Elle a même poussé la bienveillance jusqu'à t'inviter à descendre dîner avec nous quand tu seras remis. J'ai été sur le point de dire que tu ne méritais pas une telle faveur ! Et je regrette encore de ne l'avoir pas dit ! Pourtant l'exemple de ta mère aurait dû m'y inciter ! La caque sent toujours le hareng ! Oui, je regrette !
Farouchement, elle poursuit :
- Soixante-douze, soixante-treize ...
Et, peu à peu, grâce à elle, malgré elle, le coeur de Philippe s'épanouit, englobe Mlle Pastif, englobe toute la chambre, toute la nuit, dans une gratitude absurde et délicieuse.


Le "2" revient plus tard Exclamation


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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Sam 24 Nov - 20:53

II

Il était faible encore et dut se tenir à la rampe pour descendre l'escalier craquant et sombre où traînait une odeur de graillon. Sa tante l'attendait dans le vestibule. Elle était vêtue d'une robe noire parsemée de paillettes de jais et un ruban de soie blanche étranglait son maigre cou de poule déplumée. Elle paraissait très nerveuse, mordillait ses lèvres et s'essuyait la sueur entre les doigts avec un mouchoir roulé en boule. Elle dit :
- Mme Chasseglin n'est pas encore prête. Entre au salon. Je t'y rejoindrai avec elle. N'oublie pas de lui baiser la main, comme je te l'ai recommandé !
La pièce où il pénétra était vaste, obscure et chichement meublée. Depuis vingt ans que son mari était mort et qu'elle avait loué cette villa, Mme Chasseglin s'était toujours refusée à faire l'achat d'un mobilier honorable, par crainte du prix élevé que lui reviendrait alors un déménagement, auquel elle-même, d'ailleurs, ne croyait plus. Le long des parois, des malles soigneusement alignées et recouvertes jusqu'à mi-flanc de tapis aux teintes sévères, alternaient avec des sièges d'osier. Chaque malle portait en évidence une étiquette de papier rose où son contenu se trouvait minutieusement détaillé : draps de maîtres, draps de domestique, figaro de dessous, chemises à entre-deux, capelines...; chaque siège d'osier s'ornait d'un coussinet en forme d'étoile et aux pointes terminées par des pompons.
Au centre, il y avait une table carrée, tendue d'un drap vert sans franges, et surchargée de jeux de cartes, de crayons, de règles et de carnets. Derrière la table, un fauteuil dont les accoudoirs élargis en plateau, supportaient, l'un, une écharpe de laine roulée sur elle-même et nouée avec une faveur et l'autre, un éventail mécanique à manche d'ivoir. Sous le fauteuil, un panier rempli de minuscules balles d'étoffe et de fourrure, où Mme Chasseglin aimait à glisser ses pieds frileux. A droite et à gauche, deux étagères chargées de petites boîtes rondes, carrées, triangulaires, en fer blanc, soigneusement numérotées, et où Mme Chasseglin conservait des coquilles d'oeufs réduites en poudre pour le lavage des bouteilles, du vieux thé pour le nettoyage des tapis, des noyaux de pêche pour la plantation de pêchers devant la maison, des bouchons pour la confection d'arrêts de porte, et diverses herbes aux propriétés certaines. Enfin, au mur, étaient épinglés des billets de toutes teintes et de toutes dimensions qui relataient en quelques mots la marche de telle patience particulièrement hasardeuse, l'emploi du temps de telle journée, ou un ordre qu'il ne fallait pas oublier de donner. On y lisait : "Lundi 12 mai, j'ai réussi la "Princesse Hariett", bien que jusqu'au dernier moment la souche de l'as rouge, couverte de quatre familles n'ait pu être terminée par une dame rouge, ni les familles noires par les rois rouges." Ou bien : "Lever, sept heures et demie. - Déjeuner, huit heures et demie. - A la ville pour emplettes, neuf heures et demie. - Retour, midi. - Si je suis fatiguée, m'appliquer des tampons d'ouate imbibée d'eau de rose sur les paupières."


Je reviens...


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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 25 Nov - 0:06

Philippe achevait la lecture d'un billet, lorsqu'une porte s'ouvrit dans son dos. Il se retourna. Il vit une femme haute, grasse, vêtue d'une jupe noire et d'un caraco violet sombre, les cheveux pisseux, hérissés de papillotes, et une canne à la main. Elle avait un visage laiteux, aux lourdes bajoues et considérait le jeune homme avec fixité.
Derrière elle, Mlle Pastif égrena un rire flûté :
- Hé ! Hé ! voilà notre grand malade. Notre Philippe ! Allons, viens ici ! Il a bonne mine, n'est-ce pas ? Ah ! c'est qui'l a été soigné et dorloté et pateliné et mignoté, madame !
Mme Chasseglin tendit sa main à baiser. Puis elle se tourna vers Mlle Pastif, et, d'une lente voix nasillarde, elle murmura :
- Ma bonne, vous avez entendu, j'ai encore eu ma crise cette nuit... Dès dix heures du soir, je n'ai pas arrêté d'éternuer et de hoqueter !... J'ai cru que ma tête allait éclater ! J'ai absorbé la potion que vous m 'aviez recommandée. Elle n'a fait qu'irriter ma gorge. Heureusement que l'accès s'est clamé au petit jour. Mais je suis encore toute rompue. Je ne tiens plus sur mes jambes...
Le visage de Mlle Pastif prit une expression de pitié respectueuse, de désespoir discret. Elle dit :
- Mon Dieu ! Mon Dieu ! quel collier de misère ! C'est ce temps de pluie et de bise qui vous fait cet effet-là, madame ! Je l'ai toujours dit ! Mais ne craignez rien : voilà la belle saison qui nous revient. C'est vrai : hier nous avons eu un joli coucher de soleil et ce matin, j'ai regardé, le ciel était tout clair. Rouge au soir, blanc au matin, c'est la journée du pèlerin. N'est-ce pas ?
Mme Chasseglin secoua tristement la tête :
- Je crois plutôt que c'est parce que je bois de l'eau trop fraîche. Il faudra la faire tiédir et y ajouter un tout petit peu de sucre et de citron... Mais ce jeune homme doit être affamé, et mes histoires l'ennuient...
Mlle Pastif poussa un faible piaulement scandalisé et minauda :
- Oh ! Madame Chasseglin ! Il ne faut pas dire ça ! Même pour rire ! Si vous saviez combien Philippe vous est reconnaissant pour votre hospitalité ! Il me le répétait hier, que c'en était touchant, je vous jure !
Philippe écoutait, regardait une Mlle Pastif que la seule présence de Mme Chasseglin avait transformée en petite vieille bavarde, obséquieuse, follette jusqu'à l'écoeurement, et ne savait que répondre. Et plus Mlle Pastif multipliait ses mines et ses exclamations, plus il s'enfonçait dans une immobilité et un mutisme stupides.Il se sentait séparé de sa tante et de Mme Chasseglin par l'exhaussement la la lumière qui séparent les acteurs du spectateur enfermé dans l'ombre, en contre bas. Et, à table, cette impression ne peut que se confirmer. Mlle Pastif se tenait assise sur l'extrême bord de sa chaise et paradait avec aisance. L'oeil brillant d'espièglerie sous les sourcils haut levés, ou voilé de gravité soudaine, la bouche fendue en estafilade par un sourire généreux, ou ramassé dans une moue de guenon, elle parlait, parlait, volubile, sémillante, variant magistralement les thèmes et les intonations. Ainsi, elle marmonnait, d'un air de fillette boudeuse, que Mme Chasseglin la forçait à manger plus que son appétit, suppliait avec une douce modestie qu'on lui laissât le verre de vin rouge où nageaient des miettes de bouchon, le morceau de pain qui était tombé par terre, les fruits verts ou gâtés ("avec un estomac comme le mien on peut tout se permettre"), s'effarait comiquement d'une pincée de sel répandue sur la nappe, entrecoupait de fins éclats de rire, le récit d'un souvenir éculé, exposait gravement le pour et le contre des éternels projets de réparation que caressait sa maîtresse, s'inquiétait, la voix chevrotante, d'une santé qui lui était plus chère que la sienne, et trouvait encore le moyen de gourmander Maria, la fille de cuisine, pour sa lenteur à passer les plats. Même, à plusieurs reprises, elle se tourna vers Philippe et lui souffla à la dérobée :
- Dis quelque chose, au moins ! Tu es grotesque ! Dis que tu aimes cette salade, tiens !ou que tu te sens mieux après avoir mangé !
Et, comme il se taisait, elle retournait à son rôle, travaillait pour deux, avec fougue, avec ivresse, les yeux servilement dardés sur l'idole grasse et quiète, et qui humait sans broncher l'encens familier que l'on brûlait autour d'elle.
A la fin du repas, Mlle Pastif inclina la tête sur son épaule, avança les lèvres dans une lippe quémandeuse et susurra :
- Madame Chasseglin ! vous ferez bien une petite patience ce soir, comme à l'ordinaire ?
Mme Chasseglin, calée au fond de son fauteuil, repue, majestueuse, demanda :
- Ce soir ? Pourquoi ce soir ?
- Philippe aimerait tant vous voir à l'oeuvre, après ce que je lui ai dit de votre talent ; et moi aussi, cela me ferait un grand grand plaisir !
Mme Chasseglin regarda Philippe, regarda Mlle Pastif et dit encore avec lassitude :
- Et moi, je suis sûre que ça ennuiera ce jeune homme !
Mlle Pastif émit de nouveau un faible piaulement scandalisé :
- Oh ! Madame...
Mais déjà Mme Chasseglin se levait, pesant des deux poings sur les accoudoirs et le visage enflammé par l'effort. Aussitôt, Mlle Pastif ouvrit la porte, se précipita dans le salon, déploya la table de jeu, retapa les coussins du fauteuil, disposa le petit panier plein de boules d'étoffe et de fourrure à une distance convenable du siège et alluma une lampe sur chaque étagère. Lorsque Mme Chasseglin pénétra dans le décor, lourde et solennelle, tout était prêt. Elle s'assit, chaussa son nez de lunettes bleues et dit :
- Je vous écoute.
Mlle Pastif ferma les yeux d'un air de réflexion passionnée et les rouvrit, émerillonnés de malice :
- Et si vous faisiez "le Paquebot pour Singapour" ?
-Simplement ! Vous voulez que j'aie encore ma crise ! "Le Paquebot pour Singapour !" Pourquoi pas "le Parterre du Roi" ou "le Tombeau de Napoléon" pendant que vous y êtes ! Ils ne sont pas beaucoup plus compliqués ! Ah ! on voit bien que ce n'est pas vous qui aurez la tête emportée à force d'éternuer et de hoqueter ce soir !
- Alors "la Frégate" ? hasarda la vieille fille.
- Et quoi encore ! Non, ma bonne, soyez raisonnable ! "la Frégate" est une patience pour commencants, une amusette !
Alors... Oh ! je sais, je sais, je sais !
Et Philippe, stupéfait, vit Mlle Pastif essayer trois petits sauts sur place dans une rumeur de paillettes de jais secouées et battre des mains :
- Faites "Madame d'Arches a dit peut-être".
Mme Chasseglin remonta ses lunettes sur son front :
- On ne vous changera pas, ma bonne ! "Madame d'Arches" est longue, interminable...
- Je vous en prie !
- Eh bien, va pour "Madame d'Arches" ! Seulement demain matin vous me réveillerez une demi-heure plus tard et ce soir vous m'apporterez de l'eau tiède avec un peu de citron et de sucre, comme je vous l'ai recommandé !

Elle se tut, retroussa légèrement ses manches, battit les cartes si vivement que, d'une main à l'autre, elles filaient comme une courroie de transmission. Puis, elle les disposa sur le tapis vert, selon un dessin compliqué, et les aligna en les tapotant sur la tranche avec une règle de bois.
Enfin, elle s'accouda à la table, les poings enfoncés dans ses bajoues, les sourcils joints. Son visage boursouflé baigna dans une réverbération verdâtre, aquatique, funéraire. Son souffle s'égalisa. Un silence auguste s'établit, comme dans les lieux de dévotion, lorsque la voix du prêtre s'est tue et que les fidèles sentent descendre en eux la présence divine. Philippe avait l'impression d'assister à une cérémonie mystérieuse et grotesque, mais une imperceptible crainte l'empêchait d'en sourire. Aussi, la fatigue de cette première journée de convalescence, le vin bu, diffusaient ses pensées, amollissaient ses membres, le halaient doucement vers le rêve. Un moment, ses jambes fléchirent. Il se raidit. Il regarda Mme Chasseglin. Elle n'avait pas bougé. Seulement, elle se grattait le crâne avec l'ongle de son indes; et une fine pluie de pellicules brilla dans la lumière de la lampe. Ensuite, tout revint dans l'immobilité. C'est que depuis longtemps, Mme Chasseglin s'était corrigée de cette hâte néfaste des débutants en face d'une patience étalée. Elle avait la componction et le respect du protocole, qui est l'apanage des véritables pontifes. Elle était consciente de sa force. Et seuls quelques résultats curieux à obtenir, quelques ficelles de métier à dégager, l'inquiétaient encore.
Soudain Mme Chasseglin étendit la main, prit une carte, et se tapota la lèvre inférieure avec le tranchant du bristol, méditativement. Elle faisait semblant de ne pas apercevoir le coup qui s'imposait, comme ces chats qui desserrent leur étreinte et laissent négligemment s'enfuir la souris, pour la mieux rattraper ensuite. Elle dit :
- Pfui ! pfui ! pfui ! Que c'est mauvais ! Que c'est mauvais !
Mlle Pastif pencha sur le patience une grimace affolée. Elle secoua la tête. Elle grinça entre ses dents :
- Hulluberlu de valet ! Je vous déteste !
Et, se tournant vers Philippe :
- Tu vois, toi, comment on pourrait sortir de cette position ? Moi je ne vois pas ! Ce valet de coeur bloque tout ! Mais, sois tranquille : mon petit doigt m'avertit que Mme Chasseglin a une idée en tête ! Elle va nous étonner par une de ces sorties...
Elle s'arrêta. Comme si elle n'avait attendu que la fin de cette tirade pour amorcer l'action, Mme Chasseglin fit glisser d'une pichenette le valet de coeur sur la dame de pique qui couvrait la souche voisine, et tourna vers son public un sourire triomphal dans un visage trempé.
- J'en étais sûre ! cria Mlle Pastif. Ah ! on peut dire qu'aujourd'hui vous nous aurez donné des émotions ! Tenez, je parie que ce soir je serai encore plus fatiguée que vous ! Bravo ! Bravo ! qu'est-ce que tu dis de ça, Philippe ! Il ne dit rien, Philippe ! Il reste bouche bée, Philippe ! Ha ! ha!ha!
Tandis qu'elle parlait, Mme Chasseglin avait repris son travail. Ses courtes mains blanches voletaient mollement au-dessus de la table, se posaient sur une carte, la soulevaient entre l'index et le médius, la laissaient retomber sur une autre, s'élevaient encore, et il ne semblait pas qu'elle dût s'interrompre jamais. Mais, elle s'arrêta bientôt. Et, aussitôt, le calme revint balsamique, religieux, harassant. Cette fois, Mme Chassegrin se cacha la figure dans les paumes pour mieux s'isoler du monde, et on l'entendit qui murmurait :
- Si je mets le roi de trèfle sur l'as... Non... Si je replace le valet de coeur sur sa souche et si par contre je pose sur la dame de pique un valet de carreau... Non...
Puis elle se tut tout à fait. Alors il n'y eut plus dans le silence que le craquement du plancher sous les pieds de Mlle Pastif et de Philippe, et, très lointain, mais surnaturel de pureté, le ruissellement de la pluie.
Philippe était tout près de la table. Ce drap vert, pavé de rectangles bariolés, lui tirait les yeux douloureusement. Il souhaitait le voir tourner comme une roue de loterie, et que Mme Chasseglin annonçât :
- Le trente-sept à gagné !
Mais ni la table, ni Mme Chasseglin ne bougeaient. Et, peu à peu, cette immobilité des choses et des êtres lui devenait insupportable. Il s'ennuyait. Il avait sommeil. Il avait de la fièvre, sûrement. Il regarda le jeu. Qu'avait-elle à réfléchir si longtemps ? De toute évidence, il fallait placer ce huit de coeur sur ce neuf de pique. Elle ne l'avait pas remarqué sans doute. Il importait de le lui dire. Pour lui prouver qu'il s'intéressait à sa patience, il importait de le lui dire. Et, d'une voix qui'l ne reconnut pas, de cette voix blanche qui nous irrite dans nos rêves, il prononça :
- Madame, je crois qui'l faut mettre ce huit de coeur sur ce neuf de pique.
Du doigt il pesait sur la carte. Il n'avait pas achevé sa phrase que Mme Chasseglin dressé hors de son fauteuil, les yeux exorbités, les poings levés à la hauteur de la tête, criait :
- Qu'est-ce qu'il veut ? Qu'est-ce qu'il veut ? Qu'il la fasse à ma place alors ! Puisqu'il prétend mieux savoir, qui'l la fasse à ma place !
Puis à grandes claques, elle brouilla les cartes, en déchira deux, piétina celles qui étaient tombées et, saisissant sa canne, se dirigea vers la porte. Eperdue, Mlle Pastif s'élança vers elle et lui barra le chemin :
- Madame Chasseglin ! je vous en supplie, pardonnez-lui. Il ne sait pas ce qui'l fait ! Il est malade ! Il n'a pas voulu vous offenser !



M'en vas m'faire un thé à la menthe.
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 25 Nov - 0:57

Mais l'autre balançait son énorme tête et brandissait sa canne en vociférant :
- Qu'il reste ! C'est moi qui m'en vais ! Qu'il reste !
Mlle Pastif s'empara de sa main gauche et la pétrit avec fièvre, bredouillant :
- Madame ! Madame ! Que coup pour moi !
- Laissez-moi, vous aussi !
Elle lui retira sa main, tapa le plancher de sa canne et la fusilla d'un coup d'oeil si furieusement royal que la malheureuse baissa la tête et la regarda ouvrir la porte et disparaître, sans plus oser un geste pour la retenir.
Philippe demeurait au centre de la pièce, les bras ballants, la tête vague. Cette disproportion entre son geste innocent et le scandale qu'il avait provoqué le stupéfiait. Il aurait voulu se justifier, expliquer à sa tante que Mme Chasseglin était folle, la prendre à témoin de ses bonnes intentions... Mais il vit venir sur lui une Mlle Pastif si parfaitement défigurée par la haine et le dépit, - hagarde, larmoyante, reniflante, - qui'l se tut, effrayé.
- Monstre ! Monstre ! Je t'observais depuis le début du dîner ! Tu n'as pas desserré les dents, exprès ! Exprès pour que Mme Chasseglin dise : "Ha ! ha ! J'ai recueilli votre neveu, pour vous faire plaisir, et voilà comment il m'a remerciée..." Et tout de suite aussi, tu l'as fait exprès, hein ? de lui indiquer la carte ! Tu l'as fait exprès, et c'est moi qui trinque ! Comme avant ! Comme avec ta mère ! Comme avec tout le monde !
Elle allait d'un mur à l'autre, les joues en feu, les mains sur la poitrine, et son ombre immense, dont les jambes traînaient de biais sur le parquet, étalait au plafond un profil de chouette. Et maintenant, il avait l'impression d'avoir vraiment accompli quelque chose de monstrueux, d'irréparable, d'impardonnable, et que des catastrophes plus éclatantes encore allaient suivre.
- Tout est perdu ! Je n'ai plus qu'à faire mes malles ! Plus qu'à partir ! Plus qu'à aller crever n'importe où ! Et par la faute de qui, je vous le demande ? Mon Dieu ! mon Dieu ! Mais qu'ai-je fait pour ce désastre ! J'étais si tranquille !... En tout cas, tu vas immédiatement lui demander pardon ! Tu m'entends ?
Elle lui saisit le poignet :
- Viens.
Il se laissa entraîner. Ils traversèrent la salle à manger, où Maria achevait de desservir, longèrent un couloir obscur et glacé, s'arrêtèrent devant la porte de Mme Chasseglin. Un oeil-de-boeuf percé dans la muraille opposée dispensait à cette porte une limpide claré nocturne. Au bouton étaient attachés un carnet et un crayon qui servaient à la rédaction des suppliques, des demandes de renseignements, des excuses et des souhaits de bonne nuit que Mlle Pastif adressait chaque soir à sa maîtresse. Philippe prit le crayon. Mlle Pastif chuchota :
- Attends ! C'est un crayon chimique.
Elle mouilla son doigt de salive et frotta le feuillet sur plusieurs lignes parallèles. Philippe sentait sur la nuque son souffle pressé, entendait le froissement de sa robe.
- Ecris maintenant : "Madame, je suis désolé de ce qui s'est passé entre nous..." Et lisiblement, je te prie ! Forme bien tes lettres ! Mets bien la ponctuation !
On remua dans la chambre. Philippe leva la tête.
- Ce n'est rien. Continue : "Je vous demande pardon pour mon geste... pour mon geste stupide... Je vous promets qu'il ne se renouvellera pas..."
Tu y es ? Non ?
Un fil de lumière encadra la porte, un palet de lumière brilla dans la serrure, et le couloir parut plus sombre.
- Elle a rallumé, souffla Philippe.
- Continue, je te dis..." ne se renouvellera pas... Votre dévoué, Philippe..."
Elle lui prit le carnet des mains et écrivit en se dictant les mots à demi-voix :
- "Je me joins... à Philippe... pour vous souhaiter... une bonne nuit..."
Puis, elle se redressa. Le carnet se balançait au bout de la ficelle de moins en moins vite et en cognant doucement contre la porte. Elle l'arrêta. Ensuite, elle tira Philippe par la manche :
- Partons... Tout à l'heure, je lui descendrai son eau tiède... Partons ! Partons !
Et sur la pointe des pieds, ils s'éloignèrent.


Le III viendra demain. Bonne nuit. ... Sleep
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Henri Troyat   Dim 25 Nov - 7:51

J'aime bien les descriptions de Troyat !
Bon choix Episto Merci
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 25 Nov - 11:35

C'est vrai que H. Troyat sait très bien décrire un environnement, DOmi ... Very Happy

Il a plu toute la nuit, et là, le ciel commence à se dégager sous un sunny radieux Exclamation

Excellent dimanche et gros bisous à vous TouteseToussssssssssss Exclamation ........... bounce bounce bounce


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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 25 Nov - 15:52

III

Philippe dormit mal et se réveilla tôt, le matin . Assis dans ses couvertures, les genoux au menton, les yeux fixés sur le rayonnement bleuâtre qui filtrait des volets entrouverts, il songeait à l'incident de la veille. L'absence de Mme Chasseglin et de sa tante le restituait à la vie courante. Il revoyait la scène dépouillée de son décor fabuleux de pénombres. Il reprenait pied sur un fond solide. Et il était mécontent de lui. Il aurait dû répondre par des sarcasmes aux imprécations de sa tante, refuser d'écrire ce billet ridicule, ou revenir sur ses pas pour rédiger un autre billet, parsemé d'injures et de moqueries, et dont la seule lecture aurait suffoqué Mme Chasseglin, avec une violence vulgaire. Il détestait sa face lourde aux blondeurs onctueuses de chapon amoureusement engraissé, ses yeux pleins d'eau aux gros larmiers rouges, sa pesanteur, sa gravité, sa voix dolente... Il détestait la comédie servile que jouait sa tante, et cette crainte qu'il lui devinait de perdre par une parole maladroite, par un geste irréfléchi, la place tellement enviable qu'elle occupait auprès de la vieille maniaque.
Il était heureux de partir (car après les événements de la nuit on n'allait pas manquer de lui interdire la maison). Tellement heureux qu'aucune prière, même, ne le retiendrait. Il se leva, ouvrit la fenêtre. Sous le ciel gonflé de nuages, la campagne apparut grise et froide, avec ses champs rayés de flaques miroitantes, ses maigres arbres contrefaits et ses rares masures posées de loin e loin sur le bord de la route. Il huma une odeur de terre trempée, de feuilles pourries, de brume, de fumée... Il reçut en plein front, en pleine poitrine, une brusque poussée de vent.
- Sale pays !
Il referma la fenêtre. La maison s'était éveillée sous lui. Des volets claquèrent, des marches grincèrent. On frappa à sa porte.
- C'est moi !
Il reconnut la voix de Mlle Pastif. Elle était essoufflée d'avoir monté l'escalier et reprenait sa respiration entre chaque phrase :
- Mme Chasseglin veut bien oublier l'histoire... Grâce à Dieu le grain est passé... Même, elle a dit que tu peux descendre pour le petit déjeuner... Mais je t'en supplie, tiens-toi !... Après le tort que tu as failli me causer, je suis en droit d'exiger de toi une obéissance aveugle... Tiens-toi ! ...
- Bon, bon...
Le bec de cane de la porte, qu'elle venait de lâcher, se redressa en claquant. Elle s'éloigna. Il siffla :
- Ce que je m'en fiche !
Mais cette exclamation, comme toutes ses pensées haineuses du petit jour, n'était qu'une bravade, il le savait. En réalité, il éprouvait un soulagement certain à la pensée qui'l avait été pardonné. Et cela, non point tant parce qu'il désirait prolonger sa convalescence, mais parce qu'il lui en coûtait de déplaire.
Il attachait trop d'importance à l'estime, à l'affection des autres, pour s'enorgueillir d'une rupture éclatante et refuser une réconciliation. Il doutait trop de lui-même pour ne pas trouver à la longue quelque bonne raison à ceux qu'il avait d'abord chargé de griefs. Il connaissait trop sa lâcheté pour prétendre assumer à lui seul la responsabilité d'un geste ou d'une parole lestés de quelque importance. Et il préférait se plier aux exigences des autres, mais conserver autour de lui cette tiède atmosphère de bienveillance paisible, de confiance sans épreuve, d'amitié facile, qui lui donnait le minimum de courage dont il avait besoin pour vivre et pour ne pas se mépriser tout à fait.

Philippe baisa la main que Mme Chasseglin lui tendait par-dessus la table et s'assit à côté de sa tante. Mme Chasseglin avait revêtu un ample peignoir gris perle bordé de dentelle crème, et un petit ruban de moire qui lui serrait le poignet retenait à portée de ses doigts un mouchoir de la même dentelle crème, violemment parfumé. Son visage dans la lumière pluvieuse qui tombait des fenêtres était digne, somnolent, comme la veille, plus que la veille peut-être...
Mlle Pastif frotta vivement ses paumes l'une contre l'autre d'un air de gourmandise et de bien-être :
- Je ne sais pas comment vous préparez votre thé, mais il embaume que c'en est une délectation !
Mme Chasseglin régla, sans répondre,e la flamme du réchaud qui léchait le fond d'une bouilloire bourdonnante, jeta une cuillerée de thé dans la théière, prit dans l'une des petites boîtes en fer que Philippe avait remarquées dans le salon une pincée d'herbes sèches, entrelacées, craquantes, les effrita au-dessus de chaque tasse, passa l'eau, referma la théière, épousseta le bord de la table avec son fin mouchoir et se plongea dans les capitons élastiques de son fauteuil. Mlle Pastif se redressa alors sur sa chaise et dit, tournée vers Philippe :
- Mon cher enfant, nous avons à te parler. Tu sais combien ta conduite de l'autre soir a peiné Mme Casseglin. Toute autre qu'elle t'aurait immédiatement renvoyé. Mais le repentir sincère dont tu as fait preuve et mes ardentes prières l'ont décidée à te garder encore auprès d'elle...
Elle parlait d'une lente voix cérémonieuse de récitante et surveillait du coin de l'oeil l'expression de sa maîtresse. Mais Mme Chasseglin semblait ne rien voir, ne rien entendre. Une sérénité olympienne l'éloignait de ces mesquines querelles. Elle planait.


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Martine

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MessageSujet: Re: Henri Troyat   Dim 25 Nov - 17:50

Il me semble avoir déjà lu ce livre ...
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 25 Nov - 17:57

- J'espère, poursuivit Mlle Pastif, que tu sauras te montrer digne d'une pareille mansuétude et que tu ne me feras pas regretter d'avoir intercédé en ta faveur.
Mme Chasseglin passa le reste de l'eau, regarda par la fenêtre, bâilla doucement. Mlle Pastif comprit qui'l fallait abréger.
- Voilà, dit-elle.
Et elle se tut et baissa les yeux, comme la bonne élève qui retourne à sa place, après avoir brillamment récité sa leçon.
Philippe sentait renaître en lui l'irritation dangereuse de la veille. Pourquoi sa tante éprouvait-elle le besoin de reprendre cette question rabâchée ? Il ne comprenait pas la passion de certains pour les mises au point de situations troubles, pour les précisions, pour les explications, pour les aveux...
Il redoutait cette franchise imbécile qui, sous prétexte de démêler des responsabilités, ou de consolider des positions acquises, réveille des fiertés, des rancunes endormies, détruit le travail pacificateur du temps. Il préférait les sentiments inexprimés, les rapports incertains, une sage hypocrisie.
Mme Chasseglin versa le thé dans les tasses, à travers le petit filtre d'argent suspendu au col de la théière, et, à mesure qu'elle versait, une ombre légère montait le long des parois de porcelaine en se balançant doucement, jusqu'à ce qu'un disque d'un beaux roux lumineux vînt effleurer les bords. Alors, elle sucra d'autorité, exprima dans l'infusion fumante quelques grosses larmes de citron, remua le contenu des trois tasses, poussa une tasse vers Philippe, l'autre vers Mlle Pastif. Puis, les yeux mis-clos de gourmandise, les lèvres avancées, elle commença de laper le breuvage si patiemment préparé. Philippe aussi se mit à boire, par rares gorgées, attentif à ne pas se brûler le palais. Il appréciait le silence après les aigres propos de sa tante. Un poêle de faïence claire ronflait dans un coin. Une chaleur moite, intime, casanière l'enveloppait, subtilement. Et, dans cette chaleur, les parfums du thé versé, des confitures découvertes, du citron coupé, du fromage frais saupoudré de cumin se mêlaient, rissolaient, montaient...
- Maria, cria Mme Chasseglin, apportez le pain grillé.
Aussitôt Maria apporta des petits pains grillés, grésillants, gorgés de beurre et rangés en cercle sur un plateau. Maria était une haute et forte fille aux cheveux blonds de paille, aux faibles yeux bleus. Elle était muette et quelque peu idiote. Elle s'exprimait par de vives grimaces qui la défiguraient, déportant son nez sur la gauche, tordant ses lèvres, secouant son menton. Sa patronne seule la comprenait.
Mme Chasseglin grignota un petit pain, s'essuya la bouche avec une serviette en papier gaufré, et dit :
- Un peu brûlés, Maria.
La fille fit sauter les épaules, dodelina de la tête et sortit.
- Elle prétend que non, dit Mme Chasseglin. Pourtant je crois qu'ils sont effectivement un peu brûlés.
Philippe jugea qu'il importait de dire quelque chose de drôle, d'aimable, ou même d'indifférence. Il toussota. Aussitôt, le regard anxieux de sa tante se fixa sur lui. Il sentit qu'elle craignait un manquement au protocole établi. Comme un maître de cérémonies chargé d'années et d'expériences, elle épiait les premiers pas de ce débutant. Il dit :
- Moi, je les trouve très bons...
Un soulagement attendri desserra les lèvres, crispées de Mlle Pastif en un sourire :
- Je suis de l'avis de Philippe, madame, dit-elle.
Mme Chasseglin, la bouche légèrement entrouverte, les yeux humides de torpeur, murmura :
- Alors vous non plus, vous ne les trouvez pas un peu brûlés.
- Eh non ! dit Mlle pastif.
- Non, dit Philippe.
- Peut-être, après tout, me suis-je trompée, dit Mme Chasseglin. Parce qu'il faut reconnaître qu'elle les brûle fort rarement.
- A moins que ce ne soit Philippe et moi qui nous soyons trompés, dit Mlle Pastif.
- Mais non, pourquoi ? dit Mme Chasseglin.
Et tous trois se turent. Mais ces quelques phrases banales avaient d'un coup déchargé l'atmosphère. Il devenait évident qu'aucune animosité ne divisait plus les convives et que toute gêne même avait disparu. Une bonne apix de conscience, une correcte sympathie s'établissait entre eux. Il n'y avait plus qu'à se laisser vivre cordialement. Mlle Pastif, que l'allégresse rajeunissait, soupira :
- Comme on est bien dans cette pièce, l'hiver.
- Oui, dit Mme Chasseglin. Je n'ai pas envie de passer au salon. Je vais tailler ici mes arrêts de porte. Apportez-moi la boîte.
Mlle Pastif lui remit la boîte demandée, qui était pleine de bouchons. Mme Chasseglin en choisit un dans le tas, le racla avec son canif, jusqu'à ce que la pellicule grise cédât la place à une chair beige tendre, ponctuée de taches de rousseur, passa à un autre. Elle aimait cette occupation et la prétendait indispensable, bien que l'utilité en échappât au premier abord.
Mais rapidement, ses yeux se fatiguèrent. Elle interrompit son travail pour se beurrer une tartine et la mordilla distraitement, sans faim, sans plaisir. Puis, grisée de thé et de confitures, elle renversa la tête, ferma les paupières. Mlle Pastif posa un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence. Un cartel sonna dans le vestibule. Et, dans cette maison où la vie stagnait depuis des années, le rappel méticuleux de l'heure avait quelque chose de grotesque.
- Tiens, onze heures, dit Philippe.
Il songea que, jadis, c'était à onze heures précises qu'on lui apportait ls fiches que les représentants avaient remises la veille, et qu'il fallait les classer, les noter. Et cette pensée lui fut aimable, comme à celui qui est assis devant le feu, dans une chambre bien close, le bruit de la pluie sur les vitres et du vent dans la cheminée.
- Elle dort, dit Mlle Pastif, avec une tendre admiration.
Et, vraiment, Mme Chasseglin s'était assoupie les mains sur les genoux, un filet de sueur au front. De légers spas
mes de bien-être gonflaient par moment ses joues et mouraient sur ses lèvres qu'elle arrondissait comme pour souffler une fumée.
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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 25 Nov - 17:59

Meuh non, meuh non, Martine Exclamation Tu ne l'as pas lu. ........... geek
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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 25 Nov - 20:01

IV

La porte du salon était entrouverte. Il la poussa.
- Vous n'êtes guère matinal, dit Mme Chasseglin.
Elle était assise à la table de jeu et disposait une patience. Derrière elle,, Maria, grimpée sur un tabouret, époussetait farouchement les corniches. Philippe s'approcha. Alors seulement, il remarqua que Mme Chasseglin, qui craignait la poussière, avait couvert son visage d'un léger tulle noué derrière la tête, et que des gants de chamois protégeaient ses mains.
- Ma montre s'était arrêtée, dit-il. Je croyais que ma tante allait me réveiller en passant, comme hier.
Mme Chasseglin releva sa voilette :
- Mlle Pastif est partie pour la ville, acheter des provisions, dit-elle. Elle ne rentrera pas avant onze heures.
Une soudaine appréhension traversa Philippe à la pensée de la matinée qui l'attendait. Comme l'élève que le maître nageur pousse la première fois à l'eau sans ceinture de liège; il fut épouvanté de n'avoir à compter que sur ses propres moyens. Mlle Pastif présente, c'était elle qui veillait au débit régulier de la conversation, variait les sujets, dispensait les flatteries, corrigeait les bévues, créait et maintenait l'atmosphère d'inaltérable adoration dont Mme Chasseglin avait accoutumé d'être entourée.
Comment allait-il remplacer cette favorite à qui de longues années de cour avaient enseigné à deviner au moindre froncement de sourcils, au moindre tremblement de lèvres, les désirs, les tristesses, les joies de sa souveraine et qui savait mille détours astucieux pour se tirer de chaque mauvais pas ?
- Si vous voulez prendre le thé, dites à Maria de vous le réchauffer : il doit être froid.
- Ce n'est pas la peine : je n'ai pas faim.
- A votre guise.
Il y eut un silence. Philippe craignait qui'l ne se prolongeât et craignait aussi de le rompre mal à propos. Il se décida pour une phrase dont la banalité le rassurait :
- Vous faites une patience, dit-il.
- Oui et non, dit Mme Chasseglin. C'est bien une patience, mais elle est tellement facile qu'en toute justice il faudrait lui refuser ce titre. D'ailleurs, vous la connaissez sans doute, c'est "la Cueillette de gui".
Philippe expliqua qu'il était un profane en matière de patiences et cela parut amuser prodigieusement son interlocutrice. Elle demanda :
- Enfin, vous avez bien essayé, une ou deux fois d'en faire ! ...
- Non, jamais.
- Vous ne connaissez même pas "le Docteur Ox" ou "la Brabançonne" ?
Il affirma son ignorance.
- C'est inimaginable !
Et le visage de Mme Chasseglin prit l'expression alléchée d'une matrone à qui un coquebin avoue en rougissant sa parfaite innocence.
- Il faudra que vous appreniez... Je vous apprendrai... D'ailleurs je préfère que vous ne sachiez rien ; ainsi je n'aurai pas de mauvaises habitudes à vous faire perdre... Parce qu'avec Mlle Pastif j'ai dû batailler pendant des mois, des mois... Figurez-vous qu'elle ne préparait son tableau qu'après avoir battue les cartes, simplement... Qui est-ce qui a pu lui inculquer de pareils principes, j'en suis encore à me le demander ? De même qu'elle couvrait toujours son paquet de cartes de la main droite !.... Mais, c'est vrai, vous ne pouvez pas vous rendre compte ! Que c'est drôle ! Mon Dieu ! Que c'est drôle !
Elle parlait avec hâte et Philippe s'émerveillait du tour aisé que prenait la conversation.
- Je pense que nous pouvons commencer maintenant nos leçons... Prenez cette chaise... Bon... Vraiment, vous ne savez rie, rien ?... Alors voici ce qui'l faut apprendre d'abord : les véritables patiences se font généralement sans talon. C'est-à-dire que, lorsque la distribution est achevée, toutes les cartes sont étalées sur la table. On doit alors combiner des mariages pour débloquer les cartes nécessaires à la marche de la patience...
Philippe écoutait, le menton dans la paume, les sourcils âprement noués, et, parfois, détachant son regard du tapis vert, le reportait sur le visage épanoui de Mme Chasseglin, avec une expression d'intelligence et de franchise et marmonnait :
- Que c'est curieux... Je n'aurais jamais cru...
Et Mme Chasseglin, stimulée par cet étonnement de novice, reprenait de plus belle, énumérait des coups, citait ses propres expériences, insistait sur le moral du joueur :
- Et surtout ne perdez jamais confiance. Tenez, un jour ... il y a de cela deux mois je pense... vous retrouverez la date sur le mur... un jour Mlle Pastif me dit : "Oh, madame ! je pense que votre "Zodiaque" est dans l'eau. Et c'est bien dommage parce que j'ai fait un voeu." Là, je me suis piquée au jeu. Je me suis dit : "Non, madame Chasseglin, il faut que vous sortiez de cette situation." Eh bien ! j'ai pensé, peiné ; rien à faire. Et puis, soudain, j'ai eu une intuition : "J'ai essayé un tête-bêche de la cavalière qui a passé, suivi d'un chassé-croisé royal... Et, vous me croirez si vous voulez, il n'en a pas fallu plus pour libérer toutes les cartes immobilisées !... Ne jamais perdre confiance.... Compris ? A présent nous allons voir ce que vous avez retenu. Vous allez faire une patience, sous ma direction. Voyons... "la Gueillette du gui" ? C'est encore un peu compliqué pour vous... Ou "la grande France" ? Non, "la petite France"... "la petite France",. Disposez quatre rois perpendiculairement à quatre dames...
Philippe éparpilla les cartes sur la table et chercha du regard les rois et les dames demandés. Mme Chasseglin se renversa dans son fauteuil :
- Mais vous y passerez la nuit, mon bon ami, avec de pareilles méthodes !
Elle rassembla les cartes en un bloc qu'elle serra dans son poing, d'un coup de pouce les ouvrit en éventail, puis écarta successivement ses doigts pour en laisser glisser les huit figures.
- C'est extraordinaire ! Clama Philippe.
Mme Chasseglin jouait la modestie :
- Mais non... C'est très simple... Une question d'habitude...
Et son visage devenait rose et moite de fierté. Philippe ne doutait plus que sa présence fût agréable à la vieille dame et la certitude de ce succès augmentait sa désinvolture. Il demanda la permission d'essayer par lui-même le tour que Mme Chasseglin avait si merveilleusement réussi. Mais, avec une maladresse voulue, il desserra sa poigne au moment de rejeter les figures, de sorte que tout le jeu de cinquante-deux pièces retomba en pluie sur le parquet. Mme Chasseglin riait par quintes et s'essuyait les yeux :
- Oh ! oh ! oh ! Mais quel gamin impossible ! Mais quel lourdaud !
Soudain, elle se mit à hoqueter et se cacha le visage dans les paumes. Philippe crut qu'elle allait le rendre responsable de sa "crise" et se repentit d'avoir forcé la comédie.Mais elle lui lança vivement, entre deux hoquets qui retentirent comme des claques :
- Ce n'est rien ! Alignez les cartes ! Ca va passer ! Plus tard, elle écarta ses mains, et son visage apparut avec cette expression abasourdie et enfantine du dormeur qui vient de s'éveiller. Elle dit :
- Tout est prêt ?
Et se penchant, elle commença d'une douce voix précautionneuse, comme par crainte de réveiller son malaise :
- Voyons... Eh bien ! Mais le jeu se présente on ne peut mieux pour vous !... Qu'allez-vous faire ?... Non, je ne vous aide pas !...
Ils étaient assis coude à coude, leurs faces baignaient dans la même ombre et Philippe sentait su son visage la mauvaise haleine de la vieille. On frappa à la porte. Mme Chasseglin eut un mouvement d'humeur :
- Qu'est-ce que c'est ?
Mlle Pastif entra en coup de vent, le chapeau rejeté sur la nuque, les bras chargés de paquets. Elle déposa les paquets sur la table.
- Voici mes emplettes, dit-elle. D'abord une chose : le poisson était hors de prix ! Aussi, je me suis querellée avec l'Arménien !...
D'habitude, le compte rendu des achats de Mlle Pastif était l'une des distractions préférées de Mme Chasseglin. Elle exigeait qu'elle retînt les moindres propos échangés, les moindres fluctuations du marché, et, pendant qu'elle parlait, elle hochait la tête en souriant et marmonnait : "Très bien, très bien..." Mais cette fois, elle ne l'écoutait guère, attentive à suivre la marche de la patience. Elle l'interrompait pour encourager Philippe ou le blâmer, ou pour lui rappeler telle règle qu'il paraissait avoir oubliée :
- Vous ne pouvez poser sur le roi de coeur que les cartes qui sortent sur la première ligne horizontale...
Mlle Pastif supportait les coups avec le tragique détachement des acteurs qui s'entendent siffler dans un rôle où ils ont fait leurs preuves. Elle poursuivait, imperturbable, héroïque. Lorsqu'elle se tut enfin, Mme Chasseglin ne remarqua pas son silence :
- Du calme et du sang-froid, disait-elle. Rien n'est perdu... Nous avons encore deux cartes en tout qui sont libres... Qu'allons-nous en faire ? ... J'ai trouvé ! J'ai trouvé !
Elle déplaça quelques cartes avec les gestes rapides et mous de félin, vérifia les quatre familles enfin complétées par les reines correspondantes.
- Bravo, dit Philippe.
Tous deux, rapprochés par les périls courus ensemble,par la victoire ensemble préparée, unis dans une sorte de camaraderie de combat, et démesurément heureux, l'une d'avoir triomphé de la patience, l'autre d'avoir amadoué sa partenaire, se contemplèrent un instant en souriant avec orgueil. Ravalant sa rage, Mlle Pastif sourit également :
- Eh bien ! Philippe, tu y viens aussi ! dit-elle. Moi je ne comprends pas comment on peut demeurer indifférent aux patiences ! Peut-être est-ce parce que j'ai appris avec Mme Chasseglin, que je les aime tant !...
Mme Chasseglin s'épongeait le front avec son mouchoir. Mlle Passtif s'empara de l'éventail mécanique, pressa sur le bouton et les lames d'acier tournèrent avec un doux vrombissement.
- Eventez votre jeune homme aussi, dit Mme Chasseglin. Il le mérite autant que moi, le pauvre...
Et Philippe fut surpris d'éprouver à ces simples mots un sentiment de fierté joyeuse.
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MessageSujet: Henri Troyat   Dim 25 Nov - 23:58

V

Mlle Pastif écarta sa tasse où tremblait une goutte de thé, ramassa les miettes de croissant dans le creux de sa main, les happa prestement et dit :
- Neuf heures. Il est temps de songer aux commissions. Si tu veux m'accompagner, Philippe, va chercher ton manteau et prends le sac à provisions dans l'entrée.
Mme Chasseglin s'arrêta de mastiquer sa tartine et fixa sur Mlle Pastif un regard glacé :
- Vous accompagner ? Pourquoi Philippe doit-il vous accompagner ?
Mlle Pastif se troubla :
- Il ne soit pas ! Il ne doit pas ! Il est libre !... Seulement, je pensais qu'il aimerait connaître Millé-les-Bois, son marché si pittoresque... Vous savez qu'il n'a jamais été à la campagne !
Mme Chasseglin haussa les épaules :
- IL pleut à torrent et Philippe relève de maladie ! D'ailleurs, il ne verrait rien d'intéressant ! Et puis il est assez grand pour choisir lui-même ! S'il veut vous suivre il vous suivra, s'il veut rester, il restera !
Mlle Pastif eut un sourire doucereux :
- Oh ! minauda-t-elle, je crois que dans ces conditions je risque fort de faire le trajet toute seule ! Je connais trop mon Philippe pour ne pas deviner qu'il préférera votre compagnie à la mienne ! N'est-ce pas, Philippe ?
Elle étendit la main et flatta la nuque de son neveu. Philippe, surpris, leva la tête. Mlle Pastif essayait sur lui son regard le plus maternel. Il souffla :
- Je suis un peu fatigué...
- Vous voyez bien ! s'exclama Mlle Pastif avec une expression de douloureux triomphe. Vous voyez bien ! Allons, je me sauve !
La porte refermée, les derniers pas éteints, Philippe sentit naître et grandir en lui une appréhension nouvelle. Il songeait qui'l est plus facile de conquérir une réputation que de la conserver. Oui, à présent qu'il qu'il ne doutait plus d'être entré dans les bonnes grâces de la vieille, Philippe craignait de ne savoir s'y maintenir. Il se sentait à la merci d'un sujet de discussion mal exploité, d'une réplique mal interprétée. Il redoutait d'agir par peur de perdre un pouce du terrain si rapidement gagné. Aussi, préféra-t-il n'amorcer la conversation qu'après avoir mûrement soupesa les qualités respectives des thèmes qui se proposaient à lui. Pour se réserver le temps de la réflexion, et bien qu'il fût amplement rassasié, il pria Mme Chasseglin de lui verser une seconde tasse de thé. Elle soupira
- Vous avez de la chance de pouvoir boire deux tasses de thé le matin ! Moi, je ne peux pas...
Machinalement, il demanda :
- Pourquoi ne prenez-vous pas du café plutôt ?
Elle le considérait avec une surprise amusée :
- Comment, "pourquoi" ?
Et soudain, elle se rappela qu'il ignorait, de toute évidence, le régime qu'elle s'était imposé de suivre pour éviter ses crises. Cette pensée lui procura un plaisir aigu. Elle s'empressa de lui citer les prescriptions du médecin, les modifications qu'elle y avait apportées, les potions qu'elle absorbait chaque nuit et la nature de ses malaises.
- Vous comprenez, le diaphragme se contracte... comme si on me serrait le ventre dans un étau... Et puis, crac, il se dilate... Je sens un déchirement... L'ai claque dans ma glotte... Je hoquette... Et, en même temps... vous me suivez... en même temps, j'ai un horrible picotement dans le nez, sur le voile du palais, et j'éternue... aussitôt ça recommence... Et comme ça pendant des heures...
Philippe murmura d'un air accablé :
- C'est effrayant !... Mais comment cela vous est-il venu ?
Il ne savait pas ! Une nouvelle vague de joie déferla en elle. Elle raconta comment, étant toute petite, elle se promenait au bord d'un étang avec son frère. Son frère, qui ne l'aimait pas, lui fit un croche-pied, elle trébucha, tomba à l'eau, prit froid. De ce jour, dataient les crises dont elle souffrait et qu'aucun médecin n'avait encore su comprendre. Pourtant, sa fille Nicole n'avait pas hérité de cette maladie. Mais Philippe ne connaissait pas Nicole ? Elle se frotta les mains, comme un négociant qui vient de conclure une bonne affaire. Les yeux brillants, les lèvres papelardes, elle expliqua que Nicole travaillait à la Compagnie d'assurance "La Secourable" comme simple agent, mais projetait d'ouvrir un cabinet à elle. De temps en temps, elle venait passer quelques jours chez sa mère, bien qu'elles s'entendissent assez mal ensemble.

- Elle est impossible, ma fille ! Elle demande tout le temps de l'argent, de l'argent ! Comme si j'avais encore de l'argent à jeter par les fenêtres ! Déjà, je trouve que cette villa est un luxe et qu'il faudrait déménager dans une petite chambre, quelque part...
- Déménager ? demanda Philippe.
C'était inespéré ! Il ne savait rien, rien, de ses projets, ni de ses souvenirs ! Et, tout en filant de récit en récit, elle s'étonnait du nombre et de l'importance des révélations qui'l lui restait à faire. Des réserves inépuisables s'ouvraient dans son esprit : elle y voyait tout un passé à relater, tout un avenir à prévoir ; un programme de réjouissances ! Et ce jeune homme avait une si exquise façon de l'écouter ! Il possédait un joli visage un peu rond, un peu mou, aux yeux pâles et paresseux, à la chevelure blonde, bouclée, lumineuse, avec es coulées rousses sur les temps. 0 peine ouvrait-elle la bouche, qu'elle voyait ce visage se tendre vers elle, avec un air de curiosité révérencieuse, de délicate reconnaissance qui la touchait. Et pendant qu'elle parlait, mille expressions le traversaient, toujours merveilleusement appropriées à ses propose et qui ne laissaient aucun doute sur l'intérêt qui'l prenait à les entendre. Fin plissement des paupières, palpitation des narines, mordillement des lèvres, tout était irréprochable ! Mais il avait surtout une manière charmante de dire :
"non ?" lorsqu'une phrase le surprenait et d'incliner un peu la tête sur l'épaule, dont elle regrettait qu'il ne se servît pas plus souvent ! Elle le compara à Mlle Pastif, et s'étonna d'avoir pu se contenter pendant des années d'une interlocutrice aussi piètre que sa demoiselle de compagnie Mlle Pastif connaissait la vie de Mme Chasseglin aussi bien que Mme Chasseglin elle-même. Tout ce qui pouvait être dit avait été dit entre elles. Depuis longtemps, les conversations n'étaient que des reprises de thèmes connus et à peine modifiés, des rabâchages d'une fadeur écoeurante. Il est vrai que Mlle Pastif feignait toujours d'entendre pour la première fois ce qu'elle lui disait ; mais, ou bien son attitude était grossièrement composée, et cette mimique de mauvaise comédienne irritait Mme Chasseglin, ou bien l'imitation était si parfaite que Mme Chasseglin s'y laissait prendre et s'emportait contre une demoiselle de compagnie qui ne se rappelait plus un mot de ce qu'elle lui avait si longuement raconté. Oui, cette Mlle Pastif était sans doute une bonne personne, mais sa présence était peu distrayante, et comme de qualité inférieure. Et puis, sans avoir jamais attaché d'importance au physique de son entourage, Mme Chasseglin la trouvait maintenant d'une laideur si falot qu'elle se prenait en pitié de l'avoir supportée à longueur de journées.
Elle remarqua soudain que Philippe n'avait pas achevé sa seconde tasse de thé. Etait-ce parce qu'à l'écouter il avait oublié sa soif ? Elle demanda :
- Vous ne finissez pas votre thé ?
- Non, dit-il, vous m'excuserez, mais ce que vous me racontiez était si intéressant que je n'ai plus pensé à le boire. Et maintenant il est froid. Et je n'aime pas le thé froid.

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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 26 Nov - 1:05

Elle sourit à cette face éclatante de jeunesse qu'une moue boudeuse rajeunissait encore :
- Je suis désolée.
La porte d'entrée claqua lourdement. Elle poursuivit :
- Vous savez d'où vient le service que vous voyez là ? C'est mon grand-père qui...
Lorsque Mlle Pastif entra dans la pièce, elle se tut.
- Je ne vous dérange pas, dit la vieille fille.
- Nullement, nous bavardions...
Et parce qu'ils étaient réunis à la même table et qu'ils avaient discuté en son absence et que Mme Chasseglin s'était interrompue au milieu d'une phrase à son entrée, Mlle Pastif leur trouva un certain air de complicité redoutable. Cette impression se fortifia d'ailleurs lors de la leçon de patiences. Depuis un quart d'heure, Philippe, assis, un doigt à la temps, fixait les cartes avec une expression appliquée qui l'irritait. Mme Chasseglin contemplait son élève et respirait avec précaution. Dans ce silence recueilli, le moindre mot le moindre geste prenaient l'importance d'un événement. Mlle Pastif, craignant que Mme Chasseglin ne s'ennuyât, s'approcha d'elle et lui annonça que grâce au vent d'est, les nuages de pluie allaient bientôt débarrasser la région. Mme Chasseglin tourna vers elle une face indignée et siffla:
- Tss... vous gênez le petit !
Mlle Pastif, atterrée, recula jusqu'à la fenêtre. De quel ton hargneux lui avait-elle dit cette phrase, et quel regard sans chaleur, l'avait accompagnée ! Vraiment, depuis quelques jours, elle se sentait maladroite, inutile ; elle ne retrouvait plus autour d'elle cette atmosphère d'habituelle approbation qui lui facilitait sa tâche au point qu'elle l'accomplissait jadis sans presque réfléchir. Elle était comme une intruse dans la maison. Et elle ne doutait pas que l'auteur de cette disgrâce fût son neveu dont elle exécrait les mines studieuses. Bien sûr, rien n'était encore perdu. Mme Dasseglin obéissait à un entraînement passager qu'expliquaient en partie la jeunesse de Philippe et son amusante ignorance. Mais elle aurait tôt fait de se lasser de ces simagrées. Alors, elle regretterait les qualités solides de sa demoiselle de compagnie. Elle la retrouverait avec soulagement. Tout de même, il était prudent d'éloigner rapidement Philippe.

Il fermait les volets, lorsque Mlle Pastif frappa à sa porte et, sans attendre la réponse, entra. Il se retourna. Il la vit, dans la lumière rousse d'une petite lampe qui brûlait sur la table, traverser la chambre, venir à lui. Il demanda :
- Qu'y a-t-il ?
Elle sourit :
- Je venais m 'assurer simplement que tu n'avais besoin de rien...
Il la considéra avec étonnement :
- Je vous remercie...
Elle s'assit lentement sur le rebord du lit, ramena ses mains dans le creux de sa robe :
- Et puis j'avais à te parler...
Déjà, il était sur ses gardes. Il ferma la fenêtre, s'approcha.
- Oh ! rien de grave, dit-elle. Je voulais simplement te demander quand tu comptais partir ?
Elle parlait d'une voix affectueuse, égale, surveillée. Il alluma une cigarette, décrocha de l'ongle une brindille de tabac qui s'était collée à sa lèvre et s'amusa à retarder sa réponse jusqu'à ce qu'elle répétât :
- Quand ?
Il pivota sur ses talons :
- Oh ! je n'ai pas encore réfléchi à cette question, dit-il. Dans quelques jours, lorsque je serai tout à fait rétabli...
Avec le même calme, elle l'arrêta :
- Mais tu es tout à fait rétabli...
- Je crains que non... Une certaine faiblesse... je tousse la nuit, vous n'avez pas entendu ?...
Elle fit craquer ses doigts noués contre ses genoux. Il crut qu'elle allait sortir de son impassibilité.Mais elle reprit de la même voix mesurée :
- Cette toux dont tu te plains se passera aussi bien à Paris qu'à Maille-ls-Bois, mon enfant. Crois-en ta vieille tante... Elle ne veut que ton bien !
Et, dans sa face comprimée, ses petits yeux papillotèrent d'affection larmoyante.
Pendant la pause qui suivit, on entendit Maria qui fermait la trappe du grenier et ses pieds nus martelant le plancher. Un moment, Philippe songea que sa tante avait fini de perler, allait partir. Mais, déjà, la vieille fille se dressait avec une solennité qu'il jugea dangereuse. Elle lui posa les mains sur les épaules, elle secoua la tête d'un air de commisération épuisée :
- Philippe !
Sa voix n'était qu'un murmure :
- Philippe, j'aurais voulu te cacher la véritable raison qui me pousse à te conseiller de partir, mais ton obstination m'oblige à tout te révéler. Philippe, Mme Chasseglin m'a dit... plus exactement m 'a fait comprendre... car nous n'avons pas eu de discussion à ce sujet... m'a fait comprendre que ta présence... sans la gêner précisément... car elle te trouve bien affable, Dieu soit loué !... la dérangeait dans ses habitudes...
Mais avisant la mine méfiante de Philippe, elle se corrigea rapidement :
- Elle me l'a dit moins brutalement, bien sûr ! Attends que je retrouve son expression ! Quelque chose dans le genre de : "me déroute"...
Elle s'interrompit, joignit les mains :
- J'étais tellement confuse ! Je ne savais plus où me fourrer ! J'ai essayé de lui démontrer que tu ne modifiais en rien le régime de la maison ! Mais tu sais comme sont les vieilles gens ! Sortis de leur train-train journalier ils perdent la tête !... Ah ! Philippe, que cela m'ennuie de t'apprendre cela !... Pourquoi n'as-tu pas voulu me comprendre à demi-mot ?...
Elle vit une expression de crainte sur le visage de son neveu et se félicita d'avoir si justement dirigé ses coups. Il n'y avait plus rien à dire maintenant. Il était affaibli, résigné. Il allait se rendre. Il allait accepter toutes les conditions. Imprudente ! Elle jouissait encore de sa victoire que déjà le doute pénétrant en lui, il relevait la tête avec une belle morgue. Il se passa la main sur le visage :
- Vous êtes sûre ?
Etonnée de ce rapide rétablissement, elle affirma, sans assez de conviction peut-être :
- Sûre... Enfin autant qu'on peut l'être avec Mme Chasseglin !
- Que c'est fâcheux ! Que c'est fâcheux !
Il étira ses bras devant lui voluptueusement :
- Il faudra que je réfléchisse... Tout de suite je ne peux prendre aucune décision. J'ai tellement sommeil ! Demain, nous verrons...
Il détachait sa cravate, le menton haut, le cou tendu. Sa chemise s'ouvrait sur une poitrine blanche, imberbe d'enfant.
Mlle Pastif, furieuse d'avoir perdu l'avantage qu'elle s'était d'abord assuré, le regardait à présent s'enfler de courage et la narguer. Elle dit :
- Tu m'as l'air de prendre trop à la légère ce que je t'ai rapporté ! Tu as tort, Philippe ! Tu t'en repentiras !...
Il chantonnait :

Aimons-nous ce soir sans songer
A ce que demain peut changer...


Il s'interrompit :
- Mais pas du tout, ma tante. Je vous remercie de m'avoir prévenu. Je tiendrai compte de tout ce que vous m'avez dit, croyez-le bien... Seulement, tout de suite, je voudrais... vous m'excuserez... dormir...
Elle se leva. Il lui prit les mains :
- Vous n'êtes pas fâchée, au moins...
Elle s'efforça de sourire :
- Mais non, pourquoi ?
Il la reconduisit jusqu'à la porte.


LE VI arrivera aujourd'hui, en fin de journée. ...
Wink
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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 26 Nov - 20:43

Mlle Pastif n'eut que le temps de gazouiller un déférent "bonjour", et déjà Mme Chasseglin, à grands gestes de bras, la suppliait de se taire. Elle était seule, au milieu de la salle à manger, très rouge, très agitée et les yeux étincelants d'une extraordinaire jubilation. Elle vint à la vieille fille, sur la pointe des pieds, lui prit le bras :
- Suivez-moi, lui souffla-t-elle à l'oreille.
Arrivée devant la porte qui séparait la salle à manger du salon, elle s'arrêta. Elle cligna de l'oeil. Avec des mains souples et silencieuses, elle tourna la poignée, entrebâilla le battant. Par la fente verticale, Mlle Pastif aperçut la pièce familière encombrée d'ombres, car les volets n'étaient encore qu'entrouverts. Philippe était assis à la table de jeu. Philippe était assis à la table de jeu. Il couvait du regard la patience qu'il venait d'étaler. Et dans ce dos studieusement voûté, dans ce visage pétrifié d'attention, dans ces mains hésitantes qui dansaient sur le poli des cartes, il y avait tant d'affectation, d'apprêt, de cabotinage que Mlle Pastif en fut révoltée. Comment Mme Chasseglin ne soupçonnait-elle pas la comédie maladroite qu'il jouait pour lui plaire ? Croyait-elle vraiment qu'il ignorait que la porte fût ouverte et qu'elle l'épiât ? Croyait-elle vraiment qu'il se passionnait pour les patiences, au point de se lever quelques heures plus tôt pour s'entraîner à loisir ? Jamais, pour sa part, elle n'avait usé d'aussi ridicules supercheries ! Mme Chasseglin aurait eu vite fait de la démasquer. Mais, devant Philippe elle devenait crédule, bornée, comme une mère devant son fils. Elle n'imaginait pas qu'il pût ressentir autre choses que ce qu'il exprimait. Elle n'imaginait pas qu'li pût tenir un rôle. Et Mlle Pastif enrageait contre cette servitude qui lui interdisait de révéler à Mme Chasseglin le sordide bonhomme, lâche, faux, paresseux, égoïste, qui se cachait derrière ce Philippe aux yeux voilés de candeur. Si encore elle avait pu se taire ! Mais, suprême supplice, elle devait maintenant, sous peine de disgrâce, abonder dans le sens de sa maîtresse et couvrir d'éloges celui qu'elle savait ne mériter que des opprobres.
- Comme il est charmant ! dit Mme Chasseglin. Il serait confus s'il savait que nous l'avons surpris à son travail ! Il est très timide, n'est-ce pas ?
Mlle Pastif contempla sur le visage de Mme Chasseglin cette expression d'hébétude affectueuse qu'elle exécrait. Elle ne répondit pas. Mais, cette fois, Mme Chasseglin n'attendait pas de réponse. Ce qu'elle disait lui paraissait tellement évident qu'elle jugeait toute approbation superflue. Il était évident que Philippe dépassait de cent coudées le commun des jeunes gens, il était évident qu'il adorait les patiences, il était évident que Mlle Pastif aimait son charmant neveu et que tous deux se plaisaient chez elle ! Vraiment, elle était contente ! Comme Philippe déplaçait une carte, elle tira Mlle Pastif par la manche.
- Vous voyez il a déplacé une carte... Il travaille longtemps ses coups et puis, tac, il se décide... Excellente méthode ! C'est moi qui la lui ai indiquée !
Et, sur un ton subit de confidence :
- Vous savez qu'il est extraordinairement doué pour les patiences ! Il y a des gens qui vous mènent leurs patiences jusqu'au bout méthodiquement, classiquement, ennuyeusement... Et d'autres, au contraire, qui obéissent à une sorte d'intuition, de... je ne peux pas vous expliquer... enfin j'ai remarqué que Philippe possède justement ce "je ne sais quoi"... cette intuition ! C'est énorme !...
Oh ! regardez, il entame sa réserve ! Très intéressant ! Vous voyez bien ? Je ne vous gêne pas ?... Je peux me baisser si vous voulez ?... Il sourit. Il est content... Il a réussi un coup... Tiens. non... Il redevient grave... Il vit terriblement ses parties... Il tient tout sur ses nerfs... Il a un style très heurté, tout en saillies... Bien personnel, d'ailleurs... Moi, je suis plus régulière dans mon jeu... Chacun sa méthode !... Je voudrais bien savoir quelle patience il dispose !...
Elle se hissa sur les pointes, les yeux écarquillés par la curiosité et par l'effort, et la respiration coupée :
- Mais, ma parole ! c'est "Madame d'Arches a dit peut-être..." Quand a-t-il eu le temps de l'apprendre, le coquin ? ... Sans doute, veut-il me faire une surprise ! Et quelle assurance ! Je vous dis qu'il a du génie, ce garçon !
Dévorée de haine impuissante, de jalousie, de tristesse, Mlle Pastif ne put se retenir. Elle dit :
- Du génie ? Tout le monde en travaillant un peu...
Déjà, elle regrettait cette phrase. Mme Chasseglin avait refermé la porte. Elle tournait vers sa demoiselle de compagnie un gros visage ricanant :
- Ah ! vous croyez ça, ma bonne ! Mais, vous-même, n'avez-vous pas travaillé ? Si ! et pendant longtemps ! Eh bien ! Philippe, qui vient à peine de commencer, vous est tellement supérieur qu'une comparaison tournerait à votre honte ! Le ciel et la terre ! Le ciel et la terre ! Et je sais ce que je dis, je vous prie de croire ! Vraiment, vous auriez mieux fait de ne pas soulever cette question !...
Elle s'éloigna, furibonde, soufflante et frappant le plancher de sa canne à chaque pas.
Mlle Pastif demeurait clouée sur place. Désemparée, elle sentait en elle le cheminement terrible de ces paroles, qui détruisaient les plus beaux espoirs, gâchaient les plus beaux souvenirs, irréparablement. Elle crut qu'elle allait pleurer. Mais Maria entra pour dresser la table. Elle se moucha.
La fille disposait sur la nappe fleurie de dessins orange, les tasses de mince porcelaine à nervures, les cuillères cambrées, les fins couteaux, et Mlle Pastif, machinalement, rectifiait la place de ces objets. Ensuite, Maria débarrassa un pot de confiture de son couvercle de papier, décoiffa les fromages de leurs cloches pansues, sculpta le beurre à petits coups de palette, jusqu'à ce qu'il devint ce cube jaune et régulier dont elle tirait vanité, plaça la théière sur une rondelle de verre dépoli et se retira pour prévenir Mme Chasseglin.
Lorsque Mme Chasseglin revint dans la salle à manger, son visage était si paisible que Mlle Pastif en fut déroutée. S'était-elle exagéré l'importance de cette colère ? Elle n'osait l'espérer tout à fait. Mais, obscurément, elle se sentait réconfortée. Mme Chasseglin s'assit dans un grincement de ressorts. Aussitôt, la porte s'ouvrit. Philippe apparut, un sourire gêné aux lèvres et le regard bas. Il dit :
- Vous m'excuserez, je viens de passer au salon... pour... pour voir... si vous n'y étiez pas... Il est près de huit heures n'est-ce pas ? Je me suis levé bien tard !...
Un si délicieux mensonge détendit la face austère de Mme Chasseglin. Ah ! ce Philippe ! Un autre se serait vanté de son zèle, aurait publié ses mérites ; mais lui se cachait pour travailler, comme les véritables bonnes âmes pour faire la charité. Sa modestie n'avait d'égale que son application. Elle voulut lui signifier que, sans avoir violé le secret de ses séances d'entraînement ("à quoi bon effaroucher cet enfant !), elle se doutait de sa louable assiduité. Elle appuya sur lui un regard tendrement significatif et dit avec un sourire :
- Je sais ce que je sais !
Philippe inclina la tête, comme pris en faute. Même, il parvint à rougir quelque peu. Mlle Pastif serra les mâchoires jusqu'à la souffrance et se détourna. Elle fut lente à se ressaisir. Enfin, elle amena sur ses lèvres ce pauvre sourire machinal que les acrobates adressent à la foule, lorsque leurs membres sont tordus par l'effort et que le moindre faux mouvement risque de les précipiter dans le vide. Elle commença :
-Madame...
Mais, aussitôt, Mme Chasseglin se lança dans une exposition compliquée des parties à grands tableaux. Et, pour mieux prouver à Mlle Pastif que son ignorance en matière de patiences aurait dû lui interdire de critiquer le talent réel de Philippe, elle s'ingéniait à n'avancer que des axiomes quintessenciés d'obscurs secrets techniques, d'abstraites élévations à une science ésotérique du jeu?
Mlle Pastif entendait avec désespoir ce déferlement de termes sibyllins, dont Mme Chasseglin ne lui avait jamais révélé l'existence.


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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 26 Nov - 23:26

Oups, j'ai omis de vous mettre le "VI" au début de la page précédente Exclamation ......... Laughing

Un vocabulaire aussi elliptique l'excluait de la conversation. Elle essayait en vain de s'accrocher à quelque formule familière pour pénétrer le sens fumeux de la causerie, une autre formule que Mme Chasseglin lançait en riposte lui faisait perdre prise. Elle mesurait amèrement sa défaite : elle avait fait son temps ; elle n'intéressait plus personne, maintenant. Mais ce qui empoisonnait encore sa disgrâce, c'était la faveur imméritée de celui qu'on lui préférait. Lui non plus ne comprenait pas un mot de ce bavardage didactique, mais il affichait un air intéressé de spécialiste. Il hochait la tête, émettait des grognements importants, comblait les silences par des exclamations prudentes :
- Bien sûr !... Le contraire m'eût étonné !... Parbleu !...
Elle voulut l'imiter. A un moment, elle dit aussi :
- Parbleu !...
Mme Chasseglin s'arrêta, la toisa froidement :
- Êtes-vous bien sûre d'avoir compris ?
C'en était trop ! Elle se leva. Son menton tremblait. Elle bredouilla lamentablement :
- Je vais... Je vais faire les commissions... Ce sera bientôt l'heure de l'omnibus...
L'omnibus roulait doucement, et sur les fenêtres ruisselantes de pluie défilaient des fantômes d'arbres écartelés, des champs de fumée, des coins de ciel cotonneux, rayés par les fils du télégraphe comme par une portée à musique, Mlle Pastif avait appuyé le front à la vitre fraîche, mais moins pour contempler le paysage que pour calmer sa fièvre. Et, vraiment, à mesure qu'elle s'éloignait de la maison, elle retrouvait son empire sur elle-même. Déjà, elle ne se souvenait de la défaite que pour penser à la revanche. Avec une lucidité aguerrie, elle cherchait les points faibles de l'ennemi. En avait-il ? Sa tactique la déroutait. Les astuces les plus maladroites du gamin portaient leur effet, alors que ses roueries à elle, pour habiles qu'elles fussent, s'avéraient inoffensives. Et, pour la seconde fois, elle songea qui'l importait de le renvoyer à Paris. Mais il avait déjà refusé de quitter la villa et elle ne savait pas de moyens de l'obliger à lui obéir. Seul, un ordre de Mme Chasseglin pouvait le décider à plier bagage. Mais comment convaincre la vieille dame de la nécessité qu'il y avait pour elle à se séparer de Philippe ? Quels motifs inventer, quels arguments invoquer pour déterminer cette femme égoïste et dominatrice à se priver de satisfaire son bon plaisir ? Emportée par sa dialectique haineuse, elle faillit laisser passer la station. Comme l'omnibus s'ébranlait, elle cria :
- Attendez ! Attendez !
Elle descendit en hâte. Le carrefour était désert. De basses maisons ventrues, emboîtées sous de fortes toitures de tuiles et ceintes de jardinets pelés. Une fontaine où trois cygnes de fonte au col tordu et au ventre verdi crachaient une eau rare qui leur retombait dans le bec. Des réverbères grêles et penchés, plantés de place en place. Elle se dirigea vers une épicerie dont l'enseigne rouge appelait le regard. Quand elle entra, l'épicier parlementait avec un représentant en produits alimentaires. Il dit :
- Vous m'excuserez, Mademoiselle, je suis à vous dans une minute.
Elle inclina la tête. Il poursuivit :
- Et mon "cadre" de biscuits ? Vous l 'avez marqué ?
- Lisez vous-même.
- Bon. Comme ça, je n'ai plus qu'à signer... Mais vous me livrerez le tout dans quatre jours... Sans faute !... Pas comme la dernière fois, hein ?
Il rit. L'autre rit aussi en refermant sa marmotte d'échantillons :
- Non, non, pas comme l'autre fois... Au revoir, monsieur Trouchet...
Lorsqu'il faut sorti, M. Trouchet se tourna vers Mlle Pastif :
- Je suis à vous.
Mais elle ne répondit pas. Raide, le regard lointain, les lèvres frémissantes de rapides sourires, elle paraissait suivre le développent d'une pensée heureuse. Il répéta :
- Je suis à vous. Vous désirez, Mademoiselle ?
Elle se passa la main sur les yeux, comme tirée d'un rêve. Elle dit vivement :
- Donnez-moi... oh ! donnez-moi tout ce qui'l y a sur cette liste... Je suis très pressée... Je n'ai pas le temps d'aller au marché... Tant pis si les fruits et les oeufs sont plus chers... Mais faites vite, je vous en prie...
Surpris de cette aubaine, l'épicier se précipita pour la servir. Et, tandis qu'il la servait, elle se promenait de long en large dans la boutique, le coeur bondissant d'une hâte joyeuse. Elle l'avait trouvé le prétexte idéal qu'elle soumettrait à Mme Chasseglin !
Elle ne craignait plus personne ainsi armée ! Elle tenait enfin sa vengeance ! L'épicier dit :
- Je n'ai plus de sucre en morceaux...
- Eh bien ! donnez-moi du sucre en poudre !

A peine dans le vestibule, elle pensa crier : "C'est moi !" Mais elle se retint. Elle accrocha son manteau à une patère, fourra son chapeau roulé dans la poche de son manteau, attendit que disparût de son visage cette expression d'allégresse cruelle qui risquait de la dénoncer. Elle entra. Philippe et Mme Chasseglin étaient assis à la table de jeu et ne levèrent pas la tête. Elle s'arrêta au milieu de la pièce.
- Philippe, dit-elle.
Sa voix tremblait. Elle reprit :
- Devine qui j'ai rencontré à l'épicerie ?
Et, sans lui donner le temps de répondre, elle secoua le front :
- Ce n'est pas la peine de chercher, tu ne trouverais pas ! J'ai rencontre un représentant des "Biscuits Houdon"... Un représentant qui te connaissait...
Philippe la balaya d'un regard soupçonneux et, brusquement, ce mensonge qu'elle avait jugé très habile lui apparut ridicule, misérable, imprudent. Elle rougit. Elle balbutia affolée :
- Il montait des boîtes d'échantillons... Sur les boîtes il y avait marqué "Biscuits Houdon"... C'est comme ça que j'ai su... Alors j'ai demandé s'il ne te connaissait pas... Et il m'a dit qu'il te connaissait... Il s'appelle... Je ne me souviens plus du nom... Quelque chose comme... Non ce n'est pas la peine de me casser la tête, je ne me rappellerai rien...

Tout en parlant, elle l'observait à la dérobée. Elle le voyait sourire avec une confiance installée, une ironie triomphale. Elle perdait toute assurance. Elle découvrait qu'à chaque mot elle compromettait un peu plus sa sitation déjà si compromise, qu'elle travaillait contre elle-même en croyant travailler contre lui, qu'elle se perdait définitivement. Elle voulut s'arrêter à mi-phrase. Mais il deamnda :
- Et alors ?
Rageuse, elle lança :
- Et alors... et alors il m'a dit que le directeur est furieux, et qui'l exige que tu reprennes immédiatement ton travail parce qui'l a besoin de toit !
Il siffla :
- Peste !
Elle acheva à contrecoeur :
- Sinon il sera obligé de te chercher un remplaçant !
Elle se tut. Lèvres serrées, paupières closes, elle attendit les hurlements dont Mme Chasseglin n'allait pas manquer de saluer son histoire. Mais Mme Chasseglin dodelina simplement de la tête et murmura :
- Mais c'est que c'est très grave ! Il est évident que s'il a besoin de Philippe il doit être fâché de cette longue absence ! Heureusement encore que vous avez rencontré ce représentant !...
- Un petit homme avec une moustache rousse... ou blonde, je ne sais plus !... et un manteau de cuir... Il avait une valise noire... Il bégayait un peu en parlant... Et très aimable avec ça..."Mademoiselle, m'a-t-il dit, je connais très bien votre neveu... Nous sommes de bons amis... C'est pourquoi je préfère le prévenir... Le patron tempête sans désemparer contre lui..."
Elle voyait le visage de Philippe se crisper, pâlir, s'enlaidir de dépit ; et ces grimaces de hargne qu'il lui dédiait la remplissaient d'une satisfaction tonique. Elle poursuivait, s'émerveillant elle-même de sa verve :
- Il paraît d'ailleurs que les affaires vont mieux... Les commandes affluent... Ils pensent s'agrandir... La place que tu occupes devient très intéressante... Même il m'a rapporté qu'il se pourrait bien que l'on t'augmentât de quelques centaines de francs par mois... J'ai été si contente !... Je l'ai planté là... J'ai dit : "Il faut que j'aille dire ça à mon neveu... Une si bonne nouvelle !...
Mme Chasseglin pétrissait son menton entre ses doigts. Elle soupira sans conviction :
- Oui... oui... C'est une bonne nouvelle !...
Mlle Pastif jouait l'admiration :
- Pensez donc ! Il va devenir peut-être un personnage important ! Un sous-chef de bureau, un chef de bureau quelconque ! Il ne voudra plus nous adresser la parole ! Mais nous n'avons pas le droit de le retenir ! Son avenir avant tout ! Cher enfant !...
Elle le mitrailla de clins d'yeux attendris. Philippe serrait les poings dans ses poches.
- Vous avez raison, dit Mme Chasseglin. Nous n'avons pas le droit de le retenir... Il faudra qu'il parte... Il partira...
Cette décision fut pour Philippe le coup de grâce. Une détresse mortelle le pénétra. Il regarda la vieille dame. Elle semblait ne penser à rien. Elle s'était levée :
- Venez, dit-elle, le déjeuner doit être servi.
Le déjeuner fut morne. Philippe se taisait ostensiblement. Mme Chasseglin, renversée au fond de son fauteuil, mâchouillait paresseusement des boulettes de pain et refusait de toucher aux plats. Seule Mlle Pastif, stimulée par son triomphe inattendu, mangeait gesticulait, jacassait sans réserve.
Après le déjeuner, il n'y eut pas de leçon de patiences ; car on était un mercredi et chaque mercredi, Mme Chasselgin nettoyait les cartes et les laissait reposer. Elle fixa une rallonge à la table de jeu, alluma un réchaud à alcool, sur la grille duquel elle posa ensuite un minuscule fer à repasser, enfila un doigt de caoutchouc. Une à une, elle prenait les cartes que lui tendait Philippe, les gommait soigneusement, les saupoudrait de talc pour les graisser... Puis elle les repassait à travers un papier de soie. Si la couleur s'était écaillée par endroits, elle rehaussait la figure d'encre rouge ou d'encre de chine. Si le bristol s'était fendu sur la tranche, elle recollait les feuillets et glissait la carte sous le pied de son fauteuil qui lui servait de presse. Folâtre, ses plates hanches balancées, Mlle Pastif tournait autour d'elle, se penchait sur la table, invectivait contre les cartes : "Voilà le Mistigri qui nous fit tant languir l'autre fois !"égrenait des vocalises mêlées d'éclats de rire, faisait l'enfant. Mais Philippe ne trouvait même plus la force d'être aimable en riposte.
Il ne savait lutter que soutenu par l'opinion de l'arbitre. Toute impartialité l'effrayait parce qu'elle l'abandonnait à lui-même. Aussi, depuis la phrase de Mme Chasseglin, laissait-il sa tante occuper le devant de la scène sans se défendre. Même, il s'effaçait volontairement. Et le babil effronté de la rivale ne suscitait en lui aucun élan de revanche mais une indignation lassée, mais un dépit accepté.
A six heures, Mme Chasseglin interrompit son travail. Elle était fatiguée. Elle voulait reposer. Elle ne sortirait pas pour le dîner. Elle boirait ua lit un petit bouillon de légumes avec des biscottes, mais c'était bien pour ne pas rester l'estomac creux.
- Vous me l'apporterez vous-même, ma bonne, après que vous aurez fini de manger ; et puis, vous resterez, parce que j'ai à vous perler.
Mlle Pastif, que cette faveur bouleversait délicieusement, bredouilla qu'elle n'avait pas faim et qu'elle tiendrait volontiers compagnie à Mme Chasseglin pendant sa dînette. Philippe espéra vaguement que Mme Chasseglin allait refuser. Mais la vieille dame accepta. De sorte que Philippe dut dîner seul dans la grande salle à manger. Une lampe était posée devant lui, dont la flamme sautait dans un manchon de verre avec de doux ronflements. Il entendait aussi des branches qui s'égouttaient contre la fenêtre, la porte de la cuisine qui battait au vent. Le son du couteau sur son assiette emplissait la chambre. Il remarqua que tous les plats étaient agglomérés au bout de la table qu'il occupait, et que plus loin la nappe s'étendait blanche, épargnée, déserte. Cet espace vide lui rendait plus inquiétante la sensation de son isolement. Il symbolisait sa disgrâce. Car il ne doutait plus d'avoir inconsciemment mécontenté ou fatigué l'idole et qu'il lui fallût quitter la maison. Et il en éprouvait une tristesse infinie. Il avait pris goût à ces bonnes journées coupées de collations copieuses , de patiences réfléchies, de parlottes futiles, de siestes engourdissantes et où il n'y avait plus de place pour la volonté ; mais on s'y laissait porter par la sage routine, les yeux fermés, la tête vide, et d'y veiller était aussi reposant que d'y dormir. En vérité, il n'aurait su trouver un monde plus harmonieusement adapté à son caractère. Et voilà qu'après l'avoir laissé pénétrer dans cette intime patrie où toute chose paraissait conçue pour son usage et pour sa délectation, après l'avoir grisé d'attentions flatteuses, après l'avoir élevé aux honneurs, on le rendait à l'existence des autres, misérablement. Comment supporterait-il maintenant le bureau enfumé, les rues tapageuses, la chambre froide, tout cet univers actif, tracassier, hostile, qui'l avait déjà commencé d'oublier ? Comment lutterait-il, et pour obtenir quelle récompense ? S'il avait pu encore espérer revenir ! Mais non : "Il partira, il partira." Revirement subit ! Trahison imméritée ! Elle ne voulait plus de lui, simplement ! Mlle Pastif, un instant cassée de son grade, revenait en faveur. Elle se réinstallait dans le confort et dans la sympathie. Elle enchaînait. Et lui, lui, l'élu d'un moment, l'amuseur de passage, dépouillé de toute protection et lourd seulement de souvenirs, il reprenait sa destinée soucieuse !
Des pas se rapprochaient. Sans doute Mlle Pastif venait-elle de quitter la chambre de sa maîtresse. Elle allait entrer. Elle allait le harceler de railleries. Et il ne saurait que répondre. Il était si las ! Il voulait tellement que cette histoire se terminât au plus vite ! Il éteignit la lampe pour qu'elle ne vît pas de lumière sous les vantaux et crût qu'il était couché. Les pas tournèrent l'angle du corridor, hésitèrent devant la porte, s'éloignèrent. L'escalier gémit sous le trottinement familier. Puis le silence revint sur la maison morte. Et Philippe, à tâtons sortit de la salle à manger pour regagner sa chambre.
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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 26 Nov - 23:46

Demain le VII Exclamation ........... Sleep
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MessageSujet: Henri Troyat   Mar 27 Nov - 21:35

VII

Le lendemain, il fut éveillé par un grattement à sa porte.
- Ouvre ! Ouvre !
Il se dressa dans ses couvertures. Que lui voulait-elle encore ? Etait-il donc si tard ? Allait-elle exiger qui'l fît immédiatement ses malles ?
- Ouvre !
Il se leva, tourna la clef dans la serrure, mais aussitôt s'élança vers son lit et se recoucha la face contre la paroi. Mlle Pastif poussa le battant d'un coup de pied. Il attendit avec résignation les paroles malveillantes qu'elle venait sans doute lui adresser. Mais elle ne disait rien. Il entendait seulement le plancher pourri qui grinçait sous ses pas et le chuchotement de sa robe. Il y avait aussi un autre bruit, une sorte de tintement grêle, qui l'intriguait au plus haut point. Avec mille précautions, il se tourna légèrement sur le côté et regarda par-dessus son épaule. Dans l'ombre des volets mi-clos, Mlle Pastif avançait droite, le menton pointé, avec une lente démarche de somnambule. Elle tenait à deux mains un petit plateau chargé d'une tasse, d'une cafetière, d'un pot à lait et d'une assiette tapissée de tartines. Et cette vaisselle bringuebalait à chaque mouvement. Mlle Pastif remarqua que Philippe l'épiait. Elle eut un sourire majestueux et torturé.
Elle dit :
- Mme Chasseglin trouve que tu n'es pas suffisamment rétabli pour pouvoir reprendre ton travail. Pendant quelques jours encore, elle veut que tu te lèves plus tard et que je t'apporte ton petit déjeuner au lit.
Qu'avait-elle dit ? Il pensa défaillir de joie ! Il allait rester ! Il allait poursuivre cette existence incomparable dans l'oubli du passé et l'insouciance de l'avenir ! Et c'était Mme Chasseglin qui insistait pour qu'il demeurât auprès d'elle ! Et combien vivement ! Et par quel charmant détour ! Il se sentait revêtu à nouveau de cette confiance précieuse comme d'une armure. Invulnérable, il reprenait courage. Il grogna :
- Oui, je suis encore très faible, aujourd'hui...
Fauve aux ongles limés, Mlle Pastif le foudroyait du regard. Elle avait posé le plateau et versait le café, le lait, à grands gestes rageurs.
- Deux morceaux, s'il vous plaît, dit-il avec une cruauté raffinée.
Elle jeta le sucre dans la tasse, mais si violemment que le liquide gicla. Philippe relâcha son visage dans une expression angélique et susurra :
- Vous ne vous êtes pas brûlée, au moins ?
Sans répondre, elle ouvrit la fenêtre, poussa les volets qui tapèrent contre le mur. Philippe plongea sous la courtepointe :
- Fermez vite, je suis transi !
- Mais il a raison, ce petit, vous êtes folle d'établir des courants d'air chez un malade !
La voix de Mme Chasseglin ! Il émergea des couvertures, ébouriffé, stupide. Elle se tenait sur le seuil de la porte, le buste rejeté en arrière, les mains croisées sur le pommeau de sa canne et toute soufflante d'avoir gravi l'escalier.
Mlle Pastif tourna l'espagnolette bien à fond, avant de répondre :
- J'avais voulu aérer seulement...
Mais Mme Chasseglin nde l'écoutait plus. Elle s'était approchée du lit et, tenant le poignet de Philippe entre le pouce et l'index, comme une chose infiniment précieuse, elle marmonnait des chiffres.
- C'st bien ce que je pensais, conclut-elle. il lui faut du repos, à cet enfant.
Philippe se laissa retomber sur les coussins avec une expression exténuée et bienheureuse. Il dit :
- Je vous remercie beaucoup d'être venue, Madame, mais vraiment il ne fallait pas...
Elle contempla ce doux visage de fille aux yeux brillants, à la bouche grasse. Elle ne put résister au désir de lui tapoter la joue.
- Regardez-moi comme c'est maigre tout ça ! Les os et la peau ! Quelle pitié ! Il a besoin de soins attentifs, de bonne nourriture ! Et bous vouliez le renvoyer à Paris ! Mais il y aurait définitivement compromis sa santé, le pauvre ! Et je pense que d'avoir une bonne santé importe un peu plus que d'avoir un bel avenir ! Non ?...
Mlle Pastif approuvait de la tête, sans desserrer les dents. Mme Chasseglin attira une chaise et s'installa au chevet de Philippe :
- Allons ! tassez-lui bien ses coussins pour qu'il puisse s'asseoir !... Bon !... Voilà !... Et maintenant apportez-lui son petit déjeuner !
Pathétique de douleur surmontée, de fierté refoulée, Mlle Pastif posa le plateau sur les genoux de Philippe. Il dit gentiment :
- Je suis navré que vous vous donniez tant de mal pour moi, ma tante.
Puis il but son café à petites gorgées, en maintenant la soucoupe à hauteur du menton pour éviter de tacher les draps. Mme Chasseglin ne se rassasiait pas de contempler ses gestes légers et cohérents et sa mimique artificiellement ingénue. Quand il mordait une tartine il retroussait les lèvres sur ses dents avec un petit air de férocité gamine et secouait un peu la tête pour déchirer le morceau. Puis il se léchait le bout des doigts à prestes coups de langue. L'admiration de la vieille dame crevait en sourires et en oeillades :
- Mangez encore celle-ci !
La bouche pleine, il bafouilla :
- Merci, je n'ai plus faim.
- Il faut vous forcer ! Sinon, vous n'aurez jamais de belles joues rondes, mais elles seront toutes plates comme maintenant !
Et, avec une tendre brusquerie :
- Si vous croyez que c'est joli !
Il répéta :
- Je vous jure que je n'ai plus faim !
Mais Mme Chasseglin insistait avec une expression de sollicitude enjouée, de minauderie maternelle qui lui coinçait les yeux entre deux bourrelets de graisse :
- Pour me faire plaisir ! Vous n'allez pas refuser de me faire plaisir !
Il hésita. Il dit, les prunelles fuyantes :
- Oh !... Une moitié de tartine peut-être...
- Alors, nous allons demander à Mlle Pastif de vous la beurrer un peu mieux que ça ! Il faut que vous mangiez beaucoup de laitages. Là... Là... Mais surtout ne vous pressez pas... Prenez votre temps... Mâchez bien chaque bouchée... C'est double profit pour vous...
Lorsqu'il eut achevé sa tartine, Mlle Pastif dut transporter le plateau sur la table et chasser les miettes qui s'étaient glissées dans les plis de la couverture. Et, pendant que la vieille fille époussetait, livide d'indignation, Mme Chasseglin pointait son index à droite, à gauche, et disait sévèrement :
- Et ici !... Et ici !...
Enfin, elle s'arrêta :
- Cela suffit.
Puis elle ferma les yeux d'un air de réflexion importante et murmura :
- Dites-moi, ma bonne, ne vous ai-je pas donné il y a deux mois, à l'époque de votre angine, un flacon de fortifiant Bozol que vous ne m'avez pas rendu ? Tâchez del e retrouver : le petit en aura besoin.
Mlle Pastif rougit violemment et balbutia :
- Mais c'est que... c'est qu'il m'est impossible de m'en séparer en ce moment parce que j'en prends encore et que ma cure est loin d'être achevée...
- Votre cure ? Qu'est-ce que vous me chantez là ?
- Je vous assure.
- Allons donc ! Vous êtes solide comme un roc et ce petit relève de maladie ! Il me semble qu'il est de votre devoir de céder le pas ! Je m'étonne même d'avoir besoin de vous le rappeler !
Mlle Pastif reçut le choc dans broncher. Elle put même sourire avant répondre :
- J'ignorais que Philippe fût à ce point malade. Sinon, il y a longtemps que je lui aurais proposé mon fortifiant.
Et elle ajouta, avec une savante perfidie :
- Pauvre Philippe ! C'est vrai qu'il a bien piètre mine ! Les yeux lui mangent les orbites. Voulez-vous mon opinion, ce n'est pas naturel, cette faiblesse... Il y a quelque mauvais microbe là-dessous... Et avec les microbes il faut être très prudent ! ... Moi, je suis d'avis d'appeler un médecin qui l'auscultera et qui indiquera le régime à suivre... Le vieux Guérin par exemple...
Philippe découvrait avec épouvante le nouveau chausse-trappe que Mlle Pastif tendait à Mme Chasseglin. Le médecin demandé ne manquerait pas de constater sa parfaite santé et que rien ne s'opposait plus à son départ pour Paris. Il pensa intervenir. Mais Mme Chasseglin avait éventé le piège. Elle dit durement :
- On appelle un médecin pour guérir un malade et non pour soigner un convalescent. Philippe est un convalescent, et je pense (elle eut un ricanement terrible)... je pense que je sais tout de même suffisamment de médecine pour pouvoir m'acquitter seule de cette tâche !
Encore une fois, Mlle Pastif accusa le coup sans mot dire, et Philippe ne put s'empêcher d'admirer la résistance de ce vétéran couturé de blessures. Pourtant, lorsque Mme Chasseglin lui jeta par-dessus l'épaule : "Je crois qu'il est l'heure d'aller faire vos commissions... Laissez-nous... Philippe prendra sa leçon de patiences au lit :" Les prunelles de Mlle Pastif vacillèrent un instant sous le choc avant de se figer dans un regard de morte. Plus que tout, elle redoutait de les laisser seuls. Elle présente, c'était la franche guerre plus éclatante, mais moins efficace que l'autre. Car en son absence Philippe travaillait doublement, avançait des opérations souterraines, minait le terrain sous ses pas. Elle s'étonnait qu'un pareil acharnement pût s'emparer de ce garçon lymphatique. D'où lui venait cette invention perverse ? A quels motifs obéissait-il en la déployant ? La compagnie de cette vieille dame acariâtre était-elle si plaisante qu'il n'hésitât pas à renoncer à sa place pour demeurer auprès d'elle ? Elle ne savait pas combien Philippe appréhendait la fréquentation de l'humanité anonyme, vigoureuse, féroce, de la ville, le travail abrutissant du bureau, l'assaut des événements, et que cette villa était pour lui le havre éternellement espéré.





PAUSE Exclamation
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MessageSujet: Henri Troyat   Mar 27 Nov - 22:18

Et elle ne savait pas non plus de quels prodiges de fourberie et de ténacité est capable un indolent qui cherche à protéger son indolence. Elle le haïssait sans le comprendre. D'ailleurs, elle ne désespérait pas de le vaincre. Cette dernière escarmouche qu'un observateur superficiel n'eût pas manqué d'inscrire au profit de Philippe et qui l'avait effrayée elle-même d'abord, lui apparaissait maintenant favorable à ses propres desseins. Mme Chasseglin ne voulait pas avouer que la présence du jeune homme la distrayait et que pour cela seul elle tenait à le conserver auprès d'elle. Aussi, avait-elle inventé ce prétexte absurde de la convalescence qui, sans doute, n'aurait pas cours plus d'une semaine ou deux.
Et pendant ce délai, Mlle Pastif comptait bien harceler Mme Chasseglin de questions naïves sur la lente guérison de Philippe, sur cet inexplicable refus d'appeler le docteur, sur les remèdes octroyés, jusqu'à ce qu'elle ne sût plus comment déguiser son attachement au jeune homme et se résignât à le renvoyer. A peine élaboré, elle appliqua strictement ce programme. Elle ne quittait plus Philippe du regard. Au moindre geste un peu vif, elle plissait les yeux et murmurait sournoisement :
- Te violà bien alerte ! Je vois que tu n'es as plus pour longtemps à te soigner !
A quoi Mme Chasseglin répondait chaque fois :
- Vous comprenez pas que c'est nerveux !
Ou bien, elle lui caressait la joue en psalmodiant :
- Voilà nos belles couleurs revenues ! Voilà nos belles couleurs revenues !
Et Mme Chasseglin s'exclamait :
- Fameuses belles couleurs, vraiment ! Dites plutôt qu'il est congestionné, le pauvre ! IL faudra le purger !
Philippe sentait bien que le prétexte craquait de toutes parts et qu'il fallait en trouver un autre au plus tôt. Un jour qu'ils étaient tous réunis à table, il attendit que Mlle Pastif s'écriât comme d'habitude : "Et bien ! tu m'as l'air d'aller mieux ce matin !" et, aussitôt, il répondit avec un sourire délivré :
- Je pense que vous avez raison.
Une pareille erreur de tactique stupéfia l'ennemie autant que l'alliée. Mme Chasseglin montra un visage bouleversé et balbutia :
- Vous croyez ça parce que vous vous habituez à votre faiblesse. Mais vous êtes encore loin d'une vraie amélioration... Vous êtes... Vous êtes en pleine période critique !...
Philippe balançait la tête avec une obstination narquoise :
- Mais non, madame, vous vous exagérez la gravité de ce malaise !
Mlle Pastif, radieuse, le soutenait à grands cris :
- Dame ! ne l'ai-je pas toujours dit ? Ah ! si vous m'écoutiez plus souvent !
Mme Chasseglin s'emporta intérieurement contre son protégé. N'avait-il pas compris qu'il ne pouvait demeurer auprès d'elle qu'en s'appuyant sur le motif qu'elle avait invoqué ? Ou bien sa compagnie lui pesait-elle déjà au point qu'il désirait la quitter ? Stupidité ? Ingratitude ? D'un regard impérial elle refusa le plat de champignons qu'il lui proposait. Elle ne voulait rien accepter de lui. D'ailleurs, cette histoire lui avait coupé l'appétit. Philippe voyait devant lui le masque terrible de l'idole courroucée et entendait le souffle véhément qui lui soulevait la poitrine. Il prononça pourtant avec un calme parfait :
- Mme Chasseglin, maintenant que je suis remis...
Elle lui décocha un regard de feu et ne put s'empêcher de hausser les épaules. Il poursuivit :
- Maintenant que je suis remis... que je peux travailler... je voudrais vous demander une immense faveur...
Il baissa les yeux, comme effrayé de son audace. Il parla d'une voix plus douce :
- Vous savez, ces billets où vous devez relaté la marche de certaines de vos patiences et que vous avez placardés au mur... Eh bien ! j'ai pensé qu'il serait intéressant de les transcrire dans un registre en les classant par espèces. Cela ferait un livre très curieux... très instructif... une sorte de comprimé d'expériences... vous comprenez ?... On trouverait même facilement à le faire éditer...
Il s'animait puérilement :
- Si vous voulez me permettre... j'ose à peine vous le demander... de rédiger cet ouvrage... sous votre surveillance évidemment... Bien sûr je ne suis qu'un commençant et c'est une besogne très délicate... mais j'ai tellement pénétré vos enseignements !... et j'apporterai tant d'ardeur à la tâche !... D'ailleurs... je peux bien vous le dire, maintenant... j'avais déjà commencé en cachette... Je vous montrerai... seulement ne vous moquez pas de moi s'il y a quelques erreurs... Vous me le promettez ?
Il releva les yeux. Il vit devant lui une Mme Chasseglin épanouie d'allégresse, les bajoues dilatées, les paupières larmoyantes, et, à gauche, une Mlle Pastif saisie de haine et qui évitait de le regarder. Et il fut satisfait de lui.


LE VIII........... demain....... geek
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MessageSujet: Henri Troyat   Mer 28 Nov - 22:35

VIII

Mme Chasseglin estimait qui'l était impossible de rédiger le traité de patiences sur un cahier qui n'eût pas deux doigts d'épaisseur, des pages quadrillées et une reliure de toile forte. Mlle Pastif à qui elle avait confié le soin de se procurer cet article dut retourner trois fois à la papeterie de Maillé-les-Bois, parce que les acquisitions qu'elle en rapportait n'étaient jamais entièrement satisfaisantes. Tout de même, après le troisième voyage, Mme Chasseglin consentit à agréer une espèce de grand carnet à fermoir de cuivre et vermillonné sur trances. Ensuite, elle procéda au dépouillement des bulletins du salon. Elle avançait à petits pas le long des murs, arrachait à presque coups de canif les quatre punaises qui retenaient chaque billet, tendait le billet à Philippe, en lui annonçant la date et le titre de la patience :
- "Princesse Hariett." Vingt mai dernier...
Philippe saisissait le papier d'un air affairé et le glissait dans une liasse de papiers identiques déposée sur la table. Quant à Mlle Pastif, elle était simplement chargée de ramasser les punaises qui étaient tombées par terre. L'insignifiance et le ridicule de cette tâche l'humiliaient d'ailleurs profondément. Elle s'efforça d'abord de paraître amusée par la situation. Comme une personne de rang élevé qu'on prie de remplir pour quelques instants une fonction au-dessous de ses mérites, elle affecta une ironie supérieure vis-à-vis de l'humble travail qu'elle accomplissait. Elle suivait Mme Chasseglin, des bribes de chanson aux lèvres, tournant la tête à droite, à gauche, avec de vifs mouvements d'oiseau grattant une tache sur le mur, faisant distraitement sauter les punaises dans ses paumes. Mais, à un moment, Mme Chasseglin s'arrêta et lui dit sèchement :
- Ne jouez pas avec ces punaises : vous allez encore me les éparpiller !
C'était lui signifier que cette indigne besogne ne lui avait pas été octroyée par exception, mais qu'elle ne méritait pas d'en assumer une autre. C'était l'écarter définitivement de ce monde réservé, honorable et bienheureux des patiences pour la reléguer dans le monde méprisé des basses oeuvres ménagères. Elle pressentit que d'autres mortifications allaient suivre et s'exhorta à les supporter courageusement, en attendant le retour imminent de la grâce. Mais elle s'aperçut bientôt qu'elle avait surestimé ses forces. Elle avait beau se prêcher la résignation, l'attitude de Philippe et de Mme Chasseglin soulevait en elle des flots de rage froide qu'elle souffrait de ne pouvoir délivrer. Dès le matin, ils s'installaient à la table de jeu et commençaient de mystérieux conciliabules qu'ils interrompaient à son retour du marché. Elle s'asseyait à la fenêtre pour tricoter. Et ils se remettaient aussitôt à chuchoter comme des collégiens. Tout en parlant, Philippe feuilletait les pages du cahier, vissait et dévissait le capuchon de son stylo, le roulait dans ses doigts comme on fait d'un cigare. Parfois, il se penchait, traçait une ligne avec application, puis retrouvait longuement chaque lettre, accusait grassement chaque accent, chaque virgule,enfin tendait le cahier à Mme Chasseglin qui parcourait ce qu'il venait d'écrire, balançait la tête et murmurait :
- C'est ça et ce n'est pas ça ! Si nous faisions une distinction ?...
Leurs fronts se rapprochaient confidentiellement et elle n'entendait plus leurs paroles. Mais bientôt Philippe sortait un canif de sa poche, grattait la phrase critiquée, polissait le papier écorché avec son ongle, reprenait sa rédaction. Il était évident qu'ils cherchaient tous deux à retarder l'achèvement de ce travail. Et cette farce irritait tellement la vieille fille qu'elle essayait parfois d'éviter de les regarder, par crainte de ne pouvoir retenir sur ses lèvres une phrase de mépris, un cri d'injure.
Et pourtant c'eût été bien doux de se soulager une bonne fois, pensait-elle, d'invectiver ce Philippe avec les sales mots qu'il méritait, de le calotter, de le griffer, de le pousser pleurnichant hors de la maison. Elle imaginait son effroi balbutiant, le coude levé pour parer les gifles et Mme Chasseglin effondrée qui suppliait : "Laissez-le... il partira... laissez-le..."
Une bouffée d'orgueil lui enflammait la face. Elle triomphait en elle-même. Mais, aussitôt qu'elle se détachait de ses rêveries consolantes, elle apercevait au milieu de la pièce les deux complices ricanants, chuintants, et tremblait à nouveau d'une véritable souffrance. alors, par diversion, elle se penchait sur l'ouvrage et plongeait férocement les aiguilles dans la laine, comme si c'était le crops de Philippe qu'elle lardait de coups. Mais ces feintes pitoyable ne parvenaient pas à la satisfaire. Aussi, pendant le dîner, s'accordait-elle parfois le plaisir de demander :
- Alors, ce traité, il avance ? Il m'a semblé que vous aviez bien travaillé aujourd'hui.
- Oh ! oui, ma tante, disait Philippe. Nous avons terminé la page de préface que nous avions commencée hier.
- Tu appelles ça bien travaillé !
Mlle Pastif se figurait qu'elle retournait les deux coupables sur le gril et cherchait sur leurs visages damnés l'expression du désarroi qu'ils ne devaient pas manquer d'éprouver. Mais Mme Chasseglin répondait simplement :
- Vous croyez que d'écrire un livre est aussi facile que de sauter dans un omnibus pour aller acheter une botte de navets ? Vous êtes impayable, ma bonne ! Comment ne comprenez-vous pas qu'il y a toujours un détail à revoir, une explication à étoffer ?...
Mlle Pastif se mordait les lèvres. Et le dîner se poursuivait dans une atmosphère de paix armée. Un soir, pourtant, Mlle Pastif ne put étouffer son ressentiment. Comme Philippe lui expliquait que dix lignes de texte par jour étaient une bonne moyenne, elle s'exclama en laissant retomber sa cuillère dans l'assiette à potage :
- Mais à ce train-là quand donc pensez-vous en avoir fini ?
Il y eut un énorme silence. Mlle Pastif épouvantée de son audace biassa les paupières. Mme Chasseglin frémissait de toute la graisse de ses joues. Ses yeux déchargeaient des éclaire. Elle attaqua d'une lourde voix souterraine :
- Vous avez bien envie que le petite s'en aille ! n'est-ce pas ?
Il y eut encore un long silence, car les adversaires , devinant l'importance de cette minute, ne voulaient plus hasarder que des réponses mûrement préparées. Puis, une soudaine inspiration poussa Mlle Pastif. Elle dit précautionneusement :
- Vous ne comprenez pas... Je demande cela parce que je sais que votre fille vient chaque année à pareille époque passer quelques jours chez vous... Comme Philippe occupe la chambre de Nicole, je ne crois pas que nous puissions encore retarder son départ... Et cela me tracasse beaucoup !...
Mme Chasseglin l'interrompit :
- Je ne saisis pas pourquoi. Nous avons encore une mansarde assez claire, très propre, à côté de celle de Maria...
Mlle Pastif eut peur soudain que Philippe ne consentit à vivre dans cette mansarde plutôt que de quitter la maison. Elle lança vivement:
- Mais il y fait très froid la nuit, et Philippe, bien que rétabli, doit être prudent !
Que n'avait-elle prévu la réponse !
- C'est bien mon avis ! Aussi est-ce vous, et non lui, que je voulais prier d'emménager dans la mansarde.
Mlle Pastif ouvrit la bouche sur un cri qu'elle réprima. La face pâlissante, les prunelles hagardes, elle s'appliquait à retrouver sa respiration. Cette dernière injure dépassait en atrocité toutes celles dont on l'avait, jusqu'à ce jour, accablée. Une mansarde ! On la reléguait dans une mansarde ! Comme Maria, la souillon idiote, elle allait habiter dans la crasse et dans le froid ! Elle allait dormir sur ce dur paillasson, dans cette odeur de bois pourri, de poussière, d'urine, dans ce bruit de vent sous les portes et de trottinements de rats, pendant que l'autre, bien au chaud sous ses couvertures, se gaverait de tartines et de café au lait ! Fallait-il qu'on la détestât, fallait-il qu'on la méprisât pour la traiter de la sorte ! Elle ne pouvait plus se taire maintenant. Elle n'en avait plus la force, elle n'en voyait plus le besoin ! Elle commença d'une voix acide, sifflante, sans presque desserrer les lèvres au passage des mots :
- j'irai habiter dans la mansarde !... D'ailleurs n'est-ce pas tout à fait naturel ? Philippe est jeune, vigoureux, c'est un nouveau venu, vous le connaissez à peine... alors... peut-on faire autrement que de le laisser dans sa bonne chambrette et de le dorloter ? Tandis que moi... je suis vieille, exténuée... j'ai servi chez vous pendant des années... je me suis dévouée à vous comme personne... alors qu'est-ce que ça peut bien faire de me renvoyer dans cette mansarde glacée, parmi les toiles d'araignées et les rats... comme une fille de ferme... comme un meuble inutile... C'est très bien comme ça ! ... C'est parfait !... C'est la seule chose qu'il vous resterait à faire !... Je suis bien contente !.... Oui, vraiment, je suis bien contente !... Merci de tout coeur !...


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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 29 Nov - 1:02

La vieille fille bégayait, grimaçait, et Mme Chasseglin se sentait gênée d'avoir provoqué un désespoir aussi expansif.Sans doute avait-elle été un peu dure dans ses propos, mais Mlle Pastif l'exaspérait depuis quelques jours, au point qu'elle ne savait plus doser les réprimandes. Ell voulut lui adresser quelques bonnes paroles. Elle dit :
- Je vous répète que cette mansarde est très habitable. Nous y mettrons le poêle de faïence qui est dans la chambre de Philippe...
Mlle Pastif agita les mains au-dessus de sa tête et ricana follement :
- Mais pour rien au monde !... Qu'est-ce que ça peut bien faire que je crève là-haut... pourvu que mon petit Philippe ait sa chambre bien chaude ?... Je m'en voudrais de compromettre son confort, à ce cher enfant !...
Mme Chassegrin n'aimait pas l'ironie. D'abord, elle ne la comprenait pas toujours, et puis elle la jugeait plus irrévérencieuse qu'une bonne colère vertement exprimée. Mais comme elle se sentait quelque peu fautive, elle renonça à lancer de nouvelles imprécations contre sa dame de compagnie. Elle se contenta d'un battement lassé des paupières et cette phrase plus soupirée que prononcée :
- Taisez-vous, ma bonne, vous m'ennuyez...
- Soit ! soit ! piailla l'autre. Je me tais ! D'ailleurs que je me taise ou que je parle ça ne change rien à l'affaire ! Mais je me tais ! Je me tais !
Le tilleul bu, Mlle Pastif déclara sombrement :
- Si vous n'avez pas besoin de moi, j'irai me coucher tout de suite ; je ne me sens pas bien. Et Mme Chasseglin répondit avec une belle mansuétude :
- J'allais vous le conseiller... prenez du repos... ne pensez plus à cette histoire... D'ailleurs ma fille n'a encore rien décidé pour cette année... Bonsoir... Philippe et moi, nous allons faire une "Petite France" et puis nous irons nous coucher, nous aussi... Le temps est si lourd...

Comme Philippe atteignait le palier du premier étage, il s'avisa qu'une faible lumière filtrait à travers les joints de sa porte. Il pensa qu'il avait oublié d'éteindre la lampe avant de descendre pour le dîner. Il poussa le battant ; mais il s'arrêta sur le seuil, médusé. Mlle Pastif était devant lui, toute sèche dans sa longue robe noire, les bras noués sur la poitrine, le regard écrasant.
- Te voilà, dit-elle.
Elle fit un pas. Il eut contre son visage le vieux visage bouleversé de haine.
- Te voilà... intrigant !
Il voulut reculer... Elle lui saisit le poignet dans ses doigts durs. Elle rit d'une voix stridente :
- Non ! non ! non ! tu vas rester ! tu vas m'écouter une bonne fois ! Je sais... tu aimerais mieux te défiler ! hein ?...
Elle le tirait vers le milieu de la chambre :
- Tu aimerais mieux te défiler, te réfugier dans les jupes de Mme Chasseglin ! Bien sûr, là tu serais en sûreté ! Là tu te sentirais brave, tu m'insulterais ! Hein ?
Philippe se dégagea. Il balbutia :
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire...
Elle eut un cri de triomphe :
- Ah ! tu ne comprends pas ! Ah ! tu ne comprends pas ! Eh bien, mais, tu vas comprendre ! Je suis ici pour te faire comprendre !...
Elle revint à la porte et la ferma d'un coup de pied. Elle s'adossa au chambranle, et la lampe qui l'éclairait d'en dessous lui nivelait les lèvres, lui charbonnait l'arête du nez, lui creusait des orbites et des joues de mortes. Philippe se sentit inquiet devant cette face de démente qui se tendait vers lui. Il voulut l'apaiser. Il dit :
- Ma tante...
Elle leva les mains dans un geste d'exécration :
- Tais-toi, je te défends de m'appeler "ma tante" ! Il n'y a pas de tante pour des monstres comme toi !
Et, d'une voix sourde, prise au plus profond de la gorge, elle poursuivit :
- Quand je pense... quand je pense que c'est moi qui t'ai recueilli malade, qui t'ai soigné, comme ta mère ne l'aurait pas fait, qui t'ai guéri, et que pour toute récompense tu as cherché à m'évincer auprès de Mme Chasseglin ! Ne proteste pas ! Dès les premiers jours j'avais deviné ton manège ! Monsieur faisait la chattemite ! Monsieur distribuait sourires et clins d'yeux et compliments ! Monsieur s'intéressait aux patiences ! Monsieur voulait écrire des ouvrages scientifiques sur les patiences ! Quelle comédie ! Et pourquoi, je vous le demande ? Pour me déloger de ma place ! Pour m'arracher le pain de la bouche ! Ah ! ça t'était bien égal de penser qu'à cause de toi on pouvait me chasser de cette maison où j'ai travaillé tant d'années ! Ou plutôt non, ça ne t'était pas égal ! Ca t'était agréable ! parce que tu me hais ! Petite crapule ! Petite vipère ! Escobar ! Lèche-pieds !...
Elle tressautait sur place à chaque injure qu'elle hurlait, et le menaçait de ses deux poings tendus, pouces dehors, au-devant d'elle. Puis, elle fondit sur lui et clama en manière de conclusion :
- Faux bonhomme !...
Philippe était ennuyé qu'elle se démasquât aussi brutalement. Il redoutait plus que tout cette criaillerie et cette gesticulation barbares. Il dit, le plus paisiblement qui'l sut :
- Je crois que vous prenez les choses trop au tragique....
Elle aboya :
- Aie au moins la pudeur de te taire !
Il reprit :
- Je vous ferai remarquer que, pour ce qui est de votre... mettons disgrâce... Si toutefois on peut appeler disgrâce un petit froid, un relâchement de sympathie !...
Il ne put s'empêcher de sourire :
- Je reconnais, dit-il, que Mme Chassegllin s'est montrée quelque peu dure envers vous. Mais ce que je voudrais que vous compreniez, c'est que je ne suis absolument pour rien dans ce qui vous arrive...
Elle pouffa d'un rire hystérique, le menton renversé, les poings sur les hanches :
- Quoi ? Quoi ? Tu n'y es pour rien ? Ose dire que tu n'essayes pas de lui plaire par tous les moyens ? Ose dire que tu ne t'aplatis pas comme une galette devant elle ? Ose le dire !...
Il haussa les épaules :
- Il est parfaitement vrai, que dès le jour où j'ai connu Mme Chasseglin, je n'ai cessé de me montrer excessivement aimable avec elle.
Elle exultait :
- Tu avoues ! tu avoues !...
Il poursuivit, imperturbable :
- ... Mais en cela je ne faisais qu'obéir à vos ordres... Vous ne vous souvenez pas des recommandations que vous m'avez faites avant ma première entrevue avec elle..et, plus tard, de vos reproches, lorsque à table je ne me montrais pas assez empressé... Je ne comprends pas pourquoi vous m'accusez d'une conduite que vous m 'avez vous-même dictée.
Maintenant, elle le regardait, bras ballants, la mâchoire tendue, avec une expression de stupidité et de déresse.
- Quoi ?
- Vous devriez au contraire être contente de voir que j'ai su plaire à Mme Chasseglin et qu'elle ne vous en voudra pas de m'avoir amené chez elle !
- Oui-da ! Sainte nitouche ! J'aurais été contente si tu ne t'étais pas arrangé pour qu'elle te préférât à moi...
Elle avait hurlé cela du même accent que ses premières injures, mais sans la même conviction. Les ripostes raisonnables de Philippe la désarmaient. Elle répéta assez piteusement :
- Elle te préfère à moi !...
Il ouvrit les bras dans un geste d'impuissance :
- Que voulez-vous que j'y fasse ! Je pensais qu'elle vous était très attachée et que les quelques politesses que je lui faisais ne risquaient pas de nuire à votre situation. Si j'avais su !...
Maintenant, elle sentait bien qu'il gagnait le meilleur sur elle. Une soudaine lâcheté l'envahissait, la courbait, dans une abdication de tout orgueil et de toute ruse. Elle ne voulait plus feindre. Elle murmura, les yeux au ciel :
- Est-ce qu'on peut jamais savoir avec elle !...
Il la soutint :
- Ne vous alarmez pas... Cette lubie lui passera aussi vite qu'elle lui est venue... Elle vous aime bien trop pour vous forcer à déménager dans la mansarde... Elle trouvera autre chose...
Comme il parlait, elle descendait en elle-même. Ce qu'elle avait dit lui apparaissait monstrueux de ridicule et d'imprudence. Peut-être pouvait-elle encore se rattraper ? Mais elle était à bout d'arguments, à bout de force, et l'autre n'avait pas bronché. Alors, à quoi bon?
Une immense lassitude lui venait de toute discussion, de toute action. Se laisser tomber, là, sur place, oublier, dormir, s'évanouir hors de ce monde de finasseries et de menaces... La tête lui tournait. Elle essuya à deux mains son visage mouillé de sueur et de larmes.
- Allons ! Allons !
Philippe la conduisit aveuglée, chancelant, jusqu'à la porte. Mais, sur le seul, elle se retourna. Elle lui agrippa le bras. Elle jeta sur lui un regard éperdu. Elle souffla :
- Promets-moi de déménager dans la mansarde à ma place !
Il ne répondit pas. D'un mouvement brusque, il se libéra, la bouscula dehors. Il tourna la clef dans la serrure. Mais Mlle Pastif tapait des deux poings au vantail et vociférait :
- Promets-moi de déménager !... ou je tape toute la nuit !... et tu ne pourras pas dormir !... Promets-moi !... Qu'est-ce que ça peut te faire de déménager ? Tu es jeune !... Tu es fort !... Ou alors, si tu ne veux pas déménager, va-t-en !... Va-t-en d'ici !... Pourquoi es-tu venu ? Pourquoi m'as-tu pris ma place ? Tu as une place ! Je ne vais pas te la prendre, moi ! Chacun chez soi ! Philippe !... Philippe !... Va-t-en... Je t'en supplie, va-t-en !... Tu m'écoutes ? Réponds-moi.. Tu ne veux pas ?... Alors, je tape... je tape !...
Il y eut une roulade de coups de pieds, de coups de poings. Puis, Philippe entendit des sanglots étouffés, des plaintes balbutiées, un dernier appel :
- Philippe !...
Enfin, elle s'éloigna.



Le IX demainnnnnnnnnn
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MessageSujet: Re: Henri Troyat   Jeu 29 Nov - 16:20

viiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiite
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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 29 Nov - 16:37

En fait, je vous conseillerais d'attendre que j'aie fini de taper le roman, pour commencer à le lire. Car l'intrigue va crescendo au fur et à mesure de la lecture. En lisant par étape, le roman perd un peu de son intérêt. ... Laughing
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 29 Nov - 20:28

IX

- Onze heures et demie, dit Mme Chasseglin. Je me demande ce qu'elle peut bien faire ! Elle n'avait pourtant pas beaucoup de commissions sur sa liste.
Elle divisa le jeu de cartes en deux paquets, et, d'une double claque, les fit pénétrer l'un dans l'autre.
- Je ne sais plus quelle patience essayer... C'est ennuyeux, mais le déjeuner ne sera prêt à temps...
- Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé, dit Philippe, avec un accent de pieuse inquiétude.
- Que voulez-vous qu'il lui arrive ? C'est plutôt notre déjeuner qui me tracasse. Allez donc dire à Maria qu'elle fasse une purée de pommes de terre en attendant. Ce sera toujours ça d'assuré !...
La cuisine était basse, obscure, surchauffée, avec au mur un bataillon de casseroles qui rougeoyaient vaguement. Maria se tenait près du fourneau. Elle se retourné. Il vit sa face moite, enflammée. Du poignet, elle releva une mèche de cheveux qui s'était collée à son front.
- Mme Chasseglin demande que vous fassiez une purée de pommes de terre, dit-il.
Longtemps, aucune expression ne traversa le visage de la fille. Puis, les yeux ronds, elle secoua la tête. Il demanda :
- Que voulez-vous dire ?
Elle lui prit la main. Elle le conduisit vers le garde-manger, ouvrit le portillon et désigna dans un panier deux carottes et trois pommes de terre. Il rit :
- C'est tout ce qu'il y a ?
Elle opina du menton. Elle était plaisante à voir avec ses joues abondantes et roses, ses yeux bleus finement pincés et sa grande bouche muette. Au moindre geste il venait d'elle une odeur de peau suante qui le troublait. Il s'étonna de n'avoir pas réfléchi plus tôt au plaisir qu'on pouvait tirer d'elle. Il lui posa la main sur l'épaule. Il dit :
- Qu'allez-vous faire ?
Elle émit un étrange gargouillement. Il sentait sous ses doigts la chaleur de cette épaule ronde, solide. Jamais il n'avait connu devant une femme cette impression de supériorité sereine qu'il éprouvait à présent. Il se savait assuré de plaire et l'idée même d'une rebuffade ne l'effleurait pas. Il l'attira l'empoigna par le cou et la taille, lui renversa la tête et lui baisa les lèvres sans qu'elle se défendit. Mais sa langue épaisse, lourde, inerte, comme une bête morte. Gêné, il s'écarta doucement, promena ses baisers sur le cou, sur les bras nus. Puis, il défit les premiers boutons du corsage, jusqu'à dégager les seins pleins et laiteux et bien centrés sur leurs roides pointes mauves. Il les caressa de la joue, sans fièvre, mais avec une honnête satisfaction. Il murmura :
- Je monterai ce soir.
Les bras ballants, la fille souriait stupidement.
Il répéta :
- Je monterai ce soir, tu m'entends ?
Derrière lui, la porte qui s'était entrouverte se referma sans qu'il s'en aperçut.
Mlle Pastif, le dos collé au mur du couloir, le sac à provisions entre les jambes, levait vers le plafond sa face chafouine et pouffait silencieusement. Une joie convulsive la faisait trembler des pieds à la tête comme une fièvre. Elle avait envie de pleurer, de hurler, et seul lui venait aux lèvres ce ricanement de chambre capitonnée. Elle avait envie de courir, de lutter et cette fatigue bienheureuse la clouait sur place au point qu'elle hésitait à marcher. Philippe et Maria ! Le protégé troussant la fille de cuisine ! Quel parti elle saurait tirer de ces amours ancillaires ! En vérité, il semblait qu'un Dieu intelligent et juste épousât sa cause dans la querelle et lui passât, à la dernière minute, la massue meurtrière dont elle avait besoin. Et dire qu'hier encore elle avait voulu abandonner la partie ! Dire qu'elle avait ciré, supplié comme une mendiante ! Dire qu'elle avait pleuré devant sa porte sans qu'il lui répondit ! Ah ! elle lui ferait payer cher cette humiliation ! Mais il importait qu'il ne soupçonnât rien. Elle attendit que se calmât un peu son allégresse. Plus tard sur la pointe des pieds, elle revint à la porte vitrée qui donnait sur le vestibule et la fit brusquement claquer. Ensuite, à grands pas sonores, elle se dirigea vers la cuisine. Averti par le bruit, Philippe en sortait, rouge et sifflotant :
- Tiens, dit-il, je venais justement de prévenir Maria...
- Oui, Mme Chasseglin m'a dit qu'elle t'avait envoyé à la cuisine. J'ai été mise en retard par une panne de l'omnibus. J'ai dû attendre le suivant...
Tandis qu'elle parlait, elle regardait le visage heureux de Philippe, que dans quelques heures elle verrait bouleversé de haine et de désespoir, et que demain, sans doute, elle ne verrait plus. Mieux que jamais, elle le tenait à sa merci. Moins que jamais, il s'en doutait, le pauvre. Et, dans sa vieille pèlerine grise, ruisselante, avec son chapeau de toile cirée enfoncé sur les oreilles, avec ses cheveux qui lui pendaient dans le cou, et cette figure décharnée et jaune où seule paraissait une expression de profonde fatigue, elle goûtait à plein coeur l'ivresse forcenée de la domination. Mais il fallait attendre le soir. Toute la journée elle éprouva uné trange sentiment d'inaction, de guet, d'arrête de toute pensée et de toute vie. Elle s'appliquait à tricoter, à manger, avec les gestes habituels, autant pour tromper le temps que pour endormir la vigilance de Philippe. Mais parfois, un tremblement d'impatience la secouait. Elle soupirait, lorgnait sa montre : "Plus que trois heures." Enfin, Philippe referma le cahier. Mme Chassglin lui dit :
- Je suis contente. Ce chapitre sera certainement le plus réussi du livre.
Philippe répondit :
- - Et pourtant il faudra le revoir encore de très près, le compléter...
Puis, il souhaita le bonsoir aux deux femmes et se retira.
Lorsqu'il fut sorti, Mme Chasseglin se leva de son fauteuil :
- Vous ne montez pas vous coucher ?
C'était le moment ! Son coeur battait à coups pressés dans sa poitrine. Elle se sentait glacée et béante devant l'importance des mots qu'elle allait prononcer. Elle dit :
- Madame, je voudrais vous parler au sujet de Philippe...
Mme Chasseglin avait sommeil. De plus, la nuit dernière, elle avait entendu de sa chambre les vagues échos de la dispute et craignait qu'on ne l'en fit juge. Elle marmonna avec lassitude :
- Encore cette histoire dem ansarde ! Mais puisque je vous dis que vous ne déménagerez pas avant l'arrivée de ma fille...
Mlle Pastif sourit avec une expression énigmatique et concentrée :
- Il ne s'agit pas de mansarde ! Ou plutôt, si... Il s'agit de mansarde ! Mais pas de ma mansarde !...
D'une autre mansarde !... Hé ! hé ! hé! d'une autre mansarde !...
Elle fixa sur Mme Chasseglin un regard si pénétrant d'obscurs sous-entendus que l'autre avoua naïvement son innocence :
- Je ne vous comprends pas, ma bonne...
- Ne craignez rien, je m'expliquerai...
Et comme elle avait un sens inné du mystère, elle ajouta :
- Seulement, vous m'excuserez si je vérifie d'abord...
A pas de loup, elle s'approcha de la porte, tira le battant, plongea la tête dans la nuit du couloir. Puis, elle revint vers Mme Chasseglin qui s'impatientait :
- Qu'est-ce que c'est que cette comédie ?
- Chut...
Et, baissant la voix au ton des conspirations et des messes noires :
- J'ai à vous révéler des faits d'une gravité extrême...
Elle s'interrompit. L'émotion lui râpait la gorge. Son coeur, après avoir battu à tout rompre, s'arrêtait soudain. Elle eut peur de cette faiblesse et lança très vite :
- Vous souvenez-vous, ce matin... comme j'étais en retard, vous avez envoyé Philippe à la cuisine, pour transmettre vos ordres à Maria... Vous n'avez pas été frappée par sa longue absence ? Non ?
Mme Chasseglin la contemplait avec noblesse et incompréhension :
- Non, vraiment, dit-elle.
- Eh bien, moi, je peux affirmer qu'il est resté longtemps dans la cuisine !... Plus longtemps qu'il ne l'aurait fallu pour s'acquitter de votre commission !... Et je peux même vous raconter ce qu'il y faisait... parce que je l'ai vu et bien vu !... Oui, ce matin, en arrivant devant la porte de l'office, j'ai été surprise d'entendre un remue-ménage, un piétinement... J'ai entrebâillé le battant...
Elle se libérait avec une frénésie rageuse. Elle parlait comme elle aurait frappé, griffé, mordu ! Et la peur d'être interrompue la faisait bégayer parfois, telle une idiote. Mais Mme Chasseglin ne songeait pas à l'interrompre. Dès les premiers mots, elle avait éprouvé une vive indignation contre ce garçon qui profanait le toit sous lequel elle l'avait recueilli. La pensée qu'à deux pas du salon où elle étalait ses patiences, dans cette cuisine candide et abritée où rissolaient les honorables plats qui lui étaient destinés, Philippe et Maria se tordaient dens des enlacements ignobles, lui soulevait le coeur. Il lui semblait que dans la maison pure qu'elle habitait depuis vingt ans la concupiscence avait fait irruption, avec son affreux cortège de femmes dévêtues, de lits bouleversés, de louches embrassades et de veuleries. Et elle en recevait comme une injure personnelle. Mais, rapidement, elle se raisonna. Elle comprit qu'à l'âge de Philippe, ce genre d'accidents était fréquent, inévitable. Chacun sait que les jeunes gens sont parfois travaillés par le sang au point d'en perdre le contrôle de leurs actes. Philippe avait perdu le contrôle de ses actes. Rien de plus. D'ailleurs, le fait qu'il avait choisi cette fille - presque une bête - pour assouvir ses appétits sexuels, et qu'il ne projetait pas de l'amener dans sa chambre, mais se contentait d'une mansarde - pièce tellement éloignée du reste de la demeure qu'elle en faisait à peine partie - était une circonstance atténuante qui ramenait le crime aux dimensions d'une simple polissonnerie. Mais, tout en s'affirmant que l'aventure valait à peine qu'on en parla^t, elle sentait une tristesse mortelle, une infinie désolation, qui la submergeaient lentement. Etait-ce parce qu'elle n'imaginait pas que Philippe fût semblable aux autres, sensuel et veule autant que les autres ?
Etait-ce parce qu'elle se jugeait, malgré tout, froissée par l'accomplissement de ces plaisirs défendus dans la villa ? Etait-ce pour une autre cause qu'elle ne discernait pas encore ?
Mlle Pastif, surprise de n'entendre pas éclater les nappes de foudre qu'elle croyait avoir amassées, se prodiguait avec l'énergie du désespoir. Elle s'était collée au flanc de Mme Chasseglin comme une confidente de tragédie, et lui sifflait dans l'oreille avec des mines et des ricanements nerveux :
- J'ai oublié de vous dire... il lui avait défait son corsage... il lui caressait les seins avec la figure... une horreur !... Et cette fille lui souriait avec une expression terriblement obscène !...


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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 29 Nov - 22:31

Et, comme Mme Chasseglin gardait un visage de pierre, elle improvisa délibérément :
- Puis, il a continué de la déshabiller avec des mains tremblantes... Là je dois m'arrêter par respect pour vous, madame. Puis il s'est roulé à ses pieds en poussant des gémissements de volupté, pendant que l'autre l'encourageait par des cajoleries lubriques...
Chaque phrase était comme une aiguille qui perçait Mme Chasseglin jusqu'à la moelle. Elle s'effrayait de sa souffrance sans essayer de la combattre. Elle se sentait appauvrie, trahie, abandonnée. Elle désirait que Mlle Pastif se tût ou parlât d'autre chose. Mais Mlle Pastif insistait lourdement, multipliait les détails scabreux, les exclamations indignées :
- Et en ce moment, ils sont en train de se lutiner dans la mansarde !... Une fille qui vous était si dévouée !... A qui vous aviez donné tous vos vieux effets !... Ah ! ils doivent être dans un joli état, les effets !... La chemise à droite... le pantalon à gauche !... Et dire que c'est mon sacripant de neuve qui l'a détournée !... Il ne méritait pas notre affection !... Et même, j'ai honte de vous l'avoir présenté !... Mais qui l'aurait supposé ?
Mme Chasseglin regardait cette petite vieille desséchée, au visage secoué de tics, aux yeux allumés de haine, aux mains crochues et frémissantes et qui lui bredouillait en pleine face, fiévreusement :
- Allons-y !... Allons-y... C'est le moment !... Nous surprendrons les tourtereaux au nid !... Allons-y !...
Quel besoin éprouvait-elle de lui rapporter ces ragots absurdes ? Ne voyait-elle pas qu'elle la torturait ? Ou lui était-ce un plaisir de la torturer de la sorte ? Une brusque fureur la souleva contre cette harpie déchaînée. Elle eut envie de l'injurier, de la battre. Elle trembla de la tête aux pieds. Elle hurla d'une voix blanche :
- Taisez-vous !
Mlle Pastif ne s'attendait pas à ce que les batteries qu'elle avait dressées se retournassent contre elle. Elle demeura abasourdie sous le choc. Et Mme Chasseglin put tonitruer à son aise :
- Vous m'ennuyez avec vos histoires ! Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse que Philippe couche avec Maria !... Je ne suis pas sa mère !... Il n'a plus dix ans !...
Mlle Pastif, frappée de stupeur, souffla :
- Sous votre toit ...
- Sous mon toit ou sous un autre toit, ça n'a pas d'importance !... Ca n'a pas d'importance pour un garçon de vingt ans !... Mais vous, vous trouveriez du venin dans de l'eau de roche !... Il vous faut votre petite méchanceté quotidienne à débiter ! Alors vous rôdez toute la journée par les chambres en vous demandant : "u'est-ce que je pourrais bien dire qui nuise à celui-ci, à celle-là..."
Et vous trouvez toujours !... Ah ! pour ça on peut dire que vous êtes douée !... Un peu plus que pour les patiences !... Vous trouvez toujours et vous vous empressez de venir me déballer vos trouvailles !...
Et c'est du joli, vos trouvailles !... C'est sournois !... C'est mesquin !... C'est sordide !...
La face enflammée, les yeux dardés, elle trépignait sur place, ouvrait les bras au ciel, tel un énorme oiseau poussif qui cherche à prendre son essor, tournait sur elle-même, dans un envol circulaire de la jupe, que suivaient, comme un train de satellites dociles, le crayon, la gomme, la montre, et le face-à-main qu'elle portait attachés à la ceinture.
- Vous ne trouvez de satisfaction que dans l'accomplissement du mal !... Vous êtes odieuse !... Vous êtes dangereuse !... Ce garçon ne vous a rien fait ...
C'en était trop ! Les nerfs de Mlle Pastif étaient tendus à se rompre. Un spasme furieux la secoua. Dans un éclair, elle sentit que la raison l'abandonnait. Elle, qui n'avait jamais élevé la voix devant sa maîtresse, glapit soudain :
- Il ne m'a rien fait ? Il ne ma rien fait ? Et toutes ces minauderies qui'l vous adressait pour me voler ma place !...
Assommée par l'audace de cette réponse, Mme Chasseglin riposta :
- Il n'a jamais cherché à vous prendre votre place !
- Ah non ? Et qu'est-ce qu'il cherchait alors ? Vous croyez que ça lui était agréable de faire des patiences avec vous, peut-être ?... Et de vous entendre débiter vos souvenirs ?... Et de vous voir tous les jours ?... Mais il supportait ça dans l'espoir de me déloger, uniquement !... Pour avoir son manger, son coucher assurés sans rien fiche !... Et vous vous imaginiez que c'était que c'était par affection pour vous ?... Ah ! il se moque bien de vous,allez !...
Mme Chasseglin l'avait saisie au bras. Elle eut contre elle le visage terreux, élargi, raviné par la haine. La mâchoire pendait, et sous les yeux globuleux luisait le mince et rouge revers des paupières :
- Taisez-vous, je vous dis !...
Mais un torrent de colère traversait Mlle Pastif. Aveugle, sourde, elle se délivrait de sa rage comme d'un étouffement. Elle se grisait de cris et de gestes. Elle se dégagea d'une secousse. Elle jeta à cette affreuse face décomposée :
- Non, je ne me tairai pas !... Non, je ne me tairai pas !... Je dirai qu'il se moque de vous !... Il vous appelle la"vieille" !... "Elle m'ennuie, cette vieille !" Voilà comment il parle de vous, votre petit !... Mais vous lui pardonnez tout !... Et moi... moi qui vous suis dévouée corps et âme... vous me traitez comme une bête !...
Une main de marbre tomba sur son épaule. Elle trébucha. Elle s'écroula aux pieds de sa maîtresse qui, énorme, échevelée, la dominait à contre-jour de la lampe de toute son ombre gesticulante. Mais, la vieille fille, tordue sur le plancher, dressait la tête vers l'ennemie et la bravait à grands cris de folle :
- Frappez !... Frappez !... Je le dirai quand même... je le dirai que personne... personne ne vous supportera jamais !... Regardez-vous !... Vous êtes égoïste !... Vous êtes monstrueuse !... Il faut être moi pour pouvoir vous supporter !... Pas lui, moi !... Moi !...
Elle ne savait plus où elle était, ni qui elle était ; elle savait seulement qu'il fallait hurler des injures contre cette femme qu'elle voyait dans un brouillard, au-dessus d'elle, brandir des poings vibrants.
- Vous êtes une sale chipie !... Vous êtes...
Une clameur inhumaine l'étourdit :
- Hors d'ici !... Hors d'ici !...
Elle se sentit empoignée par les cheveux, tirée. Elle s'accrocha au pied de la table, râlant :
- Je ne partirai pas !... Je ne partirai pas !...
Mais Mme Chasseglin lui bourrait les reins de coups de pieds :
- Levez-vous, misérable !...
A quatre pattes, empêtrée dans sa robe noire, secouée de convulsions, elle défait le grand corps haletant de sa maîtresse, penché sur elle comme une tour croulante :
- Je ne partirai pas !...
Une lourde gifle incendia sa joue. Et cette douleur la dégrisa soudain. Ce fut un effondrement de toute forces, de toutes pensées. Une débâcle. Elle fut épouvantée de ce qu'elle avait dit, de ce qu'elle avait fait. Elle voulut s'humilier. Elle voulut l'implorer. Mais elle ne pouvait plus parler. Elle reniflait d'ignobles sanglots à pleine gorge. Elle hoquetait sourdement. Enfin, elle bredouilla :
- Madame... madame... Pardon...
Elle cacha son visage ruisselant de larmes dans la robe de sa maîtresse.
- Je vous chasse !
Elle leva les yeux. A la milite de l'ombre et de la lumière, Mme Chasseglin se dressait, grandie, statufiée dans le courroux, avec son bras raide, tendu vers la porte et qui ne tremblait pas :
- Je vous chasse !
Mlle Pastif se redressa péniblement. Le sol se dérobait sous elle. L'air manquait à ses poumons. Elle dut longer le mur pur gagner la porte. Et, chaque fois qu'elle se retournait, elle recevait le terrible regard en pleine poitrine, profondément comme une lance.


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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 29 Nov - 23:38

Elle s'était écroulée d'une masse en travers du lit. Elle ne pleurait plus, mais, secouée de frissons, inondée de sueur, elle suffoquait doucement. Le souvenir de son crime l'emplissait d'une angoisse vertigineuse. Ce tourbillon de cris, de gestes ! Cette bravade injurieuse ! Ce bras tendu vers la porte pour la chasser ! Comment avait-elle osé ? Folle ! et qu'allait-elle devenir maintenant ? Renvoyée de cette maison où elle avait si longtemps servi, quel autre emploi, quel autre gîte pourrait-elle trouver ? Par la fenêtre ouverte, elle vit un bout de route brillant sous la lune qui tournait vers l'horizon. Là commençait un autre monde. Un monde bien heureux, peut-être. Mais ce bonheur, loin de la vieille maison, lui serait plus insupportable que ses tortures actuelles, elle le savait. En quelques années de bienveillante intimité, Mme Chasseglin lui avait fermé le reste de la terre. C'était auprès d'elle, bienfaitrice à présent changée en bourreau, qu'était sa place.
Le vent de la nuit lui glaçait les épaules. Elle se leva, ferma la fenêtre. Elle alluma une bougie à son chevet. Les meubles étalèrent sur le parquet des tabliers d'ombre mal coupés. Le plafond rayonna d'une dansante aurore jaune. Le papier des murs surgit avec sa floraison de marguerites entrelacées. La chambre fut plus petite soudain, habitée. Et de voir ce lit de bois noir, ces humbles chaises cannées, ce portrait, elle se remit à pleurer. Non, il ne se pouvait pas qu'elle dût quitter tout cela. Il lui fallait mendier son pardon avec tant de ferveur, tant de repentir, qu'on ne sût pas le lui refuser. Ce soir même elle allait descendre et rédiger ses excuses sur le carnet. Et demain matin, peut-être... Un brusque espoir la réchauffa. Déjà, en esprit, elle composait un billet où il était question de crise nerveuse, de longue fidélité, de renoncement aux anciennes prérogatives et de claires journées à venir... Lorsqu'elle eut apporté les dernières corrections à son message, elle prit la bougie et, protégeant la flamme avec sa main recourbée, elle sortit. Elle descendit l'escalier lentement, se tenant à la rampe, qui était un cordon passé dans des anneaux de cuivre. Son ombre s'allongeait, trébuchait sur le mur. A un moment, la bougie s'éteignit. Elle s'arrêta, haletante, écrasée de nuit et de silence, et frottant des allumettes contre son talon. Les allumettes se brisaient entre ses doigts. Enfin elle réussit à en allumer une. Le soufre grésilla lentement, poussa une faible flamme bleue qui, en léchant le bois, devint blanche et haute soudain. Elle ralluma la bougie. Elle poursuivit son chemin. Elle s'engagea dans le couloir. De brusques souffles d'air faisaient vaciller la lumière. Là-bas, l'oeil-de-boeuf épandait sa clarté bleue sur le sol. Elle s'approcha. Mais elle faillit cirer de saisissement. Collée au mur, le cou tendu, les yeux béants d'horreur, elle considérait le bouton de la porte, auquel ne pendaient plus ni carnet, ni le crayon espérés. Sans doute, Mme Chasseglin les avait-elle détachés après la dispute pour lui signifier qu'il était inutile de compter sur sa grâce. Elle demeura longtemps prostrée en face du battant inexorablement vide. Des larmes de cire lui coulaient sur les doigts et les emprisonnaient dans une fragile et laiteuse carapace. Mais elle ne sentait pas ce tiède égouttement, comme elle ne sentait pas la brûlure de la flamme qui se rapprochait de sa peau. Seulement, lorsqu'elle n'eut plus qu'un lumignon rabougri dans le poing, elle sortit de sa torpeur. Elle s'éloigna, les jambes molles, la tête tournoyante. Quand elle arriva devant sa chambre, elle entendit le plancher de la mansarde qui grinçait sous le pas de Philippe. Elle se dépêcha de rentrer.

Le lendemain matin Mlle Pastif retrouva au salon une Mme Chasseglin pacifiée et glaciale. La vieille fille expliqua qu'elle souhait prendre des vacances d'une durée indéterminée pour rendre visite à un de ses cousins qui était cultivateur dans le Nord et qu'elle n'avait pas vu depuis dix ans. Comme ces généraux qui menacent le gouvernement de leur démission immédiate pour mieux faire accepter leurs plans, de même elle croyait secrètement que devant l'annonce de son départ, Mme Chasseglin, rendue à la raison, la retiendrait auprès d'elle. Mais il n'en fut rien. Mme Chasseglin lui accorda aussitôt les vacances demandées, et l'autorisa même à prendre une vieille valise dont elle ne voulait plus.

A six heures, Mlle Pastif quitta la maison, escortée de Philippe qui lui portait ses bagages.Le visage de l'exilée n'exprimait rien qu'une immense lassitude : ses yeux étaient secs, arrêtés. A chaque pas on croyait qu'elle allait trébucher et tomber la tête la première. Mme Chasseglin, le nez collé à la vitre, les regarda s'éloigner par le petit sentier caillouteux qui, plus loin, rejoignait la luisante route goudronnée. Ils allaient l'un derrière l'autre sans se retourner, perdus dans la mouvante grisaille de l'herbe. Elle remarqua que Philippe n'avait pas enfilé son manteau, mais le portait roulé sur son épaule. Elle ouvrit la fenêtre. Elle hurla dans le vent :
- Philippe, votre manteau !
Ils s'immobilisèrent. Philippe répondit quelque chose qu'elle n'entendit pas. Ils reprirent leur marche. Elle appela Maria et lui recommanda de préparer un grog bien chaud "pour quand Monsieur serait de retour". Lorsqu'elle revint à la croisée, elle ne les vit plus. Seulement, dans l'air tranquille, elle entendit le roulement déjà lointain de l'omnibus. Elle eut froid. Elle ferma la fenêtre.
- Allumez les lampes, Maria.


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