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 Pierre Bellemare

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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 7 Fév - 21:54

Nous sommes alors en 1892. Cinquante-quatre ans auparavant, le 30 juin 1838 exactement, les législateurs se sont préoccupés pour la première fois en France du sort des aliénés en réglementant par une loi les modalités d'internement. Essentiellement, cette loi oblige cahque département à disposer d'un établissement destiné à prendre les "fous" en charge. On commence seulement à les considérer comme des malades. On commence seulement ! Car la loi parle avant tout de "séquestration". Il faut tout de même un certificat médical pour séquestrer ou faire séquestrer... L'acte médical s'arrête là.
Joseph Vacher, sur la signature du directeur de l'hôpital de Baume-les-Dames, est donc transféré à l'asile de Dole dans le Jura. Nous avons un témoignage de première main sur cette période, puisque, dans une série de réflexions sur lui-même et sur ses actes, Vacher a laissé quelques notes manuscrites ; une trentaine de pages, couvertes d'une petite écriture serrée. C'est un reportage sur l'asile de Dole qui en dit long quant au traitement des aliénés en France en cette fin de XIXe siècle. Voici ce quo'n peut y lire notamment :
"C'est ainsi que, pour commencer, le lendemain de mon arrivée, je m'aperçus que mon lit, comme ceux, hélas ! de mes camarades, était couvert de vermine.
Quelques jours après, M. le directeur de cet asile, me trouvant un peu plus debout, prescrivit à mon gardien l'introduire dans les blessures de mes balles une espèce de racine, dite valériane, qui devait se dilater et permettre d'extraire plus facilement le projectile que j'ai encore dans la tête..."
Faut-il préciser que ni la valériane, ni l'opération du Saint-Esprit n'extirperont cette balle et que Joseph va souffrir des semaines durant de cette plaie ouverte, qui ne fait qu'entretenir sa rage et probablement précipiter son aliénation.
En entrant, c'était un simple d'esprit avec une balle dans la tête. En sortant... on admet qu'il ait pu devenir fou. D'autant plus qui'l reste un an enfermé dans cet asile de triste réputation où se côtoient les aveugles, les déments et les infirmes, dans une affreuse promiscuité. On s'y bat pour un croûton de pain, on s'y crache au visage. De pauvres déments y meurent de sous-alimentation, d'autres hurlent des heures entières, derrière les portes de bois des cagibis.
C'est d'ailleurs dans cet asile que quelques années plus tard, en 1910, on découvrit un gardien, le tueur de fous, un nommé Thabuis. Pour toucher les vingt sous qu'on lui attribuait pour chaque enterrement, il étranglait les gâteux confiés à sa garde. Quand on s'aperçut de la fréquence des enterrements, le nombre des assassinats commis fut impossible à déterminer. Une bonne partie de la fosse commune de Dole avait été remplie par les soins du gardien expéditif, à vingt sous la liquidation.
Dans cet enfer, véritable bouillon de culture de la démence, Joseph Vacher s'isole comme il peut, se terre dans les coins, regarde et surtout se tait. La folie des autres dépasse la sienne et il se recroqueville sur ses pensées, se ferme de plus en plus au monde extérieur. Cela le fait paraître si calme que le médecin, spécialiste de la valériane dans la chirurgie crânienne, le suppose guéri : le 1er avril (la bonne blague !!!) 1893, Joseph est relâché.
Le médecin ne se doute pas de ce qu'il fait.
Joseph s'engage comme garçon de ferme pendant quelque temps chez les Lecomte, non loin de Dole. Le jour, il s'occupe des bêtes, le soir, il joue de son accordéon, tout seul au fond de la grange. Il ne parle à personne.
Un matin, il se met à l'affût, attaque un lapin, le tue à coups de gourdin et, avec la peau, se fabrique un bonnet. Pour protéger son crâne mutilé et fragile, probablement,, comme il a laissé pousser sa barbe pour dissimuler sa cicatrice.
Et il prend la route...
Il s'en va au hasard par les chemins, à travers prés et forêts. Parfois, il s'embauche pour les travaux agricoles et certains patrons essaient de le retenir.
Joseph est un ouvrier costaud, travailleur et peu bavard. Mais il ne reste jamais longtemps au même endroit. Il a besoin de liberté pour accomplir la mission qu'il s'est fixée. C'est une mission secrète, mystique, horrible, qu'il va remplir durant trois années.
Trois années au cours desquelles il fera le voyage du Jura aux Pyrénées, des Alpes au Puy-de-Dôme, de l'Ardèche à la Savoie. Nombre de villages verront passer cet effrayant mendiant au bonnet de lapin.
Le 19 mai 1894, à Beaurepaire, dans l'Isère, Eugénie Delhomme, jeune paysanne de vingt ans, ramasse du bois en dehors du village. Le soir, elle ne rentre pas chez elle. On la découvre à la nuit, dans un fossé. Elle a la gorge tranchée, la poitrine barrée d'une croix sanglante faite au couteau. Elle a été violée, probablement après sa mort. On ne retrouve pas l'assassin.
Le 18 juillet, à Eclose, toujours dans l'Isère, un petit garçon, Joseph Amieux, neuf ans, dénichait des oiseaux par un beau jeudi ensoleillé. On le ne le retrouve que le dimanche suivant. La gorge tranchée, la poitrine barrée d'une croix sanglante. Il a été violenté. On ne retrouve pas l'assassin.
Le 20 novembre, à Vacquières, dans l'Hérault, Louise Marcel, treize ans, gardait ses moutons. On la retrouvera au milieu de son troupeau, le chien hurlant à la mort à ses côtés, gorge tranchée, croix sanglante, violée. On ne retrouve pas l'assassin.
Le 1er mai 1895, à Etaules, dans la Côte-d'or, Augustine Montureux, bergère, gorge tranchée, croix sanglante, violée. On ne retrouve pas l'assassin.
Le 21 août 1895, à Bénonces, dans l'Ain, Victor Portalier, seize ans, garde les vaches. Sam ère vient lui apporter son casse-croûte de la journée. Elle hurle d'effroi en découvrant son fils : gorge tranchée, croix sanglante, atrocement éventré. Il a été violenté.
L'assassin n'est pas retroué. Mais il semble bien que sa rage meurtrière grandisse et s'exaspère. Les crimes s'accélèrent.
Le 24 août 1895, à Saint-Ours, en Savoie, c'est le tour d'une veuve de soixante-cinq ans, Mme Araud. L'âge de la victime est accidentel dans sa longue série des précédentes et de celles qui vont suivre :
Le 20 septembre, à Saint-Etienne-des-Boulogne, en Ardèche, Pierre Massot, quatorze ans. Le 23 septembre, à Bordeaux, Aline Alaise, seize ans.
Le 1er mars 1896, dans la forêt de Peschéreul, Marie Dérovel, quatorze ans. La seule qui échappera miraculeusement à la mort rituelle.
Puis, plus rien, pendant quelques mois.
Partout où la mort est passée, personne n'a vu personne, et les gendarmes s'interrogent en vain dans chaque département sur ces crimes sexuels, sans criminel possible dans la région.
Pendant ce temps, Joseph Vacher, éternel errant, est arrivé à Chaumont en Maine-et-Loir. Affamé, il mendie à la prte d'une maison bourgeoise. Le gardien le rabroue :
"Va mendier ailleurs, ou travaille, fainéant ! Si on veut de ta vilaine tête !"
Rendu fou furieux par l'insulte, Joseph se jette à la gorge du domestique. Attroupement, police, le revoilà entre les murs d'une prison. Résigné, il attend qu'on l'interroge. Il est tellement misérable, tellement seul, qu'il est probable qu'il raconterait sa vie au premier juge qui le lui demanderait. Si seulement quelqu'un s'intéressait à lui, peut-être achèverait-il là sa monstrueuse activité.
Mais on l'ignore. Après l'avoir nourri quelque temps de soupe maigre et de pain dur, l'administration le rejette à la rue, sans même faire le rapprochement entre le dernier crime de la forêt de Peschéreul et ce vagabond inquiétant. un homme avait vu l'assassin, pourtant, et l'avait poursuivi un moment sans pouvoir le rejoindre. On n'a pas pensé à les confronter.
Ainsi Joseph Vacher regagne les forêts, son éternel bonnet sur la tête, et le cycle infernal reprend.
Le 10 septembre 1896, à Cusset, Marie Moussier, dix-neuf ans, jeune mariée. Le 1er octobre, à Lavarenne, Rosine Rodier, quatorze ans. Le 25 octobre, à Nîmes, Michel, un petit garçon de huit ans. Le 18 mars 1897, à Belfort, une petite fille de dix ans, si torturée et méconnaissable qu'on ne l'identifie même pas. Le 5 avril, à Varennes, Thérèse Ply, dix-huit ans.Le 1er mai, à Neuf-Château, une adolescente de quatorze ans. Le 24 mai, un petit berger de quatorze ans, Pierre Laurent. Le 5 juillet 1897, à Volvent, une vieille femme, la deuxième.
Et toujours, la gorge tranchée, la croix sanglante sur la poitrine, quelquefois l 'éventration et le viol pour finir.
Pendant trois ans, aucun de ces crimes ne sera justifié, aucun meurtrier soupçonné ou arrêté. Enfin, un jour d'automne 1897, à Champis, petite localité de l'Ardèche, c'est l'étape finale de cet épouvantable tour de France.
Une jeune femme qui ramasse du bois mort voit surgir de derrière un buisson une sorte de bête sauvage effrayante, aux yeux d'halluciné, qui brandit un énorme couteau. Elle hurle. Le monstre la poursuite, il gagne du terrain, la rattrape et la jette violemment par terre. Elle hurle toujours, des cris perçants qui résonnent dans les bois. Son agresseur la maintient à terre. Il a jeté son couteau, il arrache les vêtements, il ne voit plus claire, une force terrifiante l'anime. Pour la première fois, peut-être, le viol l'emporte sur le meurtre. Il oublie de tuer d'abord.
Mais dans la maison forestière, à quelques centaines de mètres, le mari a entendu les cris de sa femme. Il court,guidé par les hurlements qui ne cessent pas, et il arrive à temps. L'agresseur cette fois est ceinturé, battue, ligoté et traîné chez les gendarmes.
C'est Joseph Vacher. Il rencontre, à la prison de Tournon, un juge d'instruction curieux de faire connaissance avec son nouveau prisonnier. Une seule question suffira :
"Pourquoi as-tu fait cela ? Explique-moi.
- Je suis laid, personne ne veut de moi."
Et Joseph avoue tout ce qu'on veut , spontanément, avec un luxe de détails, d'explications naïves et mystiques, où l'on retrouve Dieu à tous les échos. On retrouvera plus tard, sans ses Mémoires, un raccourci intéressant :
"Je suis un pauvre malade innocent, dont Dieu a voulu se servir pour faire réfléchir le monde, dans un but que nul humain n' a petu-être le droit de sonder."
Lorsqu'il est plus calme, il explique tout simplement au juge :
"A chaque fois, je suis pris d'une espèce de fièvre, d'un tremblement nerveux, je ne veux pas tuer, ni violer, mais il faut que je le fasse."
Joseph Vacher avouera dix-huit crimes en trois ans. Dix-huit victimes, dont seize étaient des enfants ou des adolescents, et qu'il a tous exécutés de la même manière, selon son rite personnel. Pendant trois ans, cet homme a vécu l'enfer en liberté. Il semble que la prison, enfin, le soulage. Pour faire bonne mesure, il avoue même quelques crimes de plus, qu'il semble impossible pourtant de lui attribuer.
On peut penser qu'à l'heure actuelle n'importe qui le jugerait irresponsable. Mais à l'époque de l'asile et de la racine de valériane, trois éminents aliénistes se penchent sur son cas, pendant le procès, et tous les trois s'accordent à déclarer : "Vacher est un simulateur, il est parfaitement normal !" Seul le médecin de la prison, qui le voit tous les jours depuis plusieurs mois, témoigne en faveur de l'irresponsabilité.
On n'entend pas sa voix, et sans doute la liste des crimes et l'âge des victimes inspirent-ils trop l'indignation.
Le 28 octobre 1898, le verdict est prononcé : peine de mort.
Vacher, gesticulant dans son box, doit être maintenu par ses gardes et, tandis qu'on l'entraîne, il sem et à hurler :
"Malheur ! Malheur à vous ! Je suis innocent !"

Deux mois après, à l'aube du 1er janvier 1899, on doit le porter comme un paquet jusqu'à la guillotine.
Plus de bonnet, plus de cheveux, plus de barbe, en chemise, terrorisé, plus laid qu'il ne l'a jamais été, Joseph est exécuté à l'âge de trente ans, comme un chien enragé que l'on abat vite et sans regarder.
C'est la mode, à l'époque, d'examiner après et à la loupe le cerveau des criminels exécutés. On trouve des "adhérences des méninges". On fait un rapport et le classe. Mais, pendant longtemps, l'exemple de Joseph Vacher est l'argument massue des avocats contre les experts. Peut-être a-t-il ainsi sauvé par la suite quelques têtes de déments.
Il l'avait dit à sa manière : "Je suis un pauvre malade innocent, dont Dieu a voulu se servir pour faire réfléchir le monde."

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 8 Fév - 20:28

LE LIT DE LA MARQUISE


Un matin de 1955, le soleil se lève sur un de ces châteaux dont les tours crénelées ne défendent que des toits d'ardoise, et dont les façades Renaissance ouvrent sur des hectares de forêts, de vignes et d'abord de pelouse : un château comme on en voit beaucoup en Touraine et en pays d'Anjou. Avec une différence, toutefois : celui-ci est habité par sa famille d'origine - ce qui est beaucoup plus rare.
Dans les ancêtres du marquis de X, on compte un sénéchal d'Anjou, le mari de Charlotte de France (fille naturelle d'Agnès Sorel et de Charles VII), le mari de Diane de Poitiers, un maître de cérémonie de Louis XVI. Le nom est d'ailleurs en train de se perdre. Le marquis n'a eu que trois filles. Il a réussi à en marier une honorablement. Les deux autres ne sont pas loin de coiffer Sainte-Catherine et s'ennuient à mourir dans ce château de quatre-vingt-dix pièces ! Les seuls hommes qu'elles rencontrent quotidiennement sont le vieux jardinier et son fils de vingt ans, Gustave, qui vient de rentrer de son service militaire. Il l'a fait à tire auxiliaire étant affligé d'un pied bot. De plus, il porte des lunettes de myope, il est petit et rondouillard.
Marie est l'aînée des filles du marquis. C'est aussi la moins belle : un peu forte, sauvage, avec de longs cheveux brus qu'elle tournicote en un chignon sans grâce. Ses deux soeurs la comprennent mal. Marie se tient comme une paysanne. Elle affectionne les grosses chaussures et les écharpes tricotées à la main. Elle court la campagne, discute avec les paysans, grimpe sur les tracteurs. Ses études, son milieu, son éducation, rien ne semble lui convenir.
C'est le "canard dans une couvée de cygnes", dit-on autour d'elle. Pourtant... de là à choisir Gustave pour se distraire !
Gustave n'est pas seulement laid, myope et contre-fait. Il ne sait pas faire grand-chose. Pour l'instant, le marquis l'emploie indifféremment comme chauffeur, plombier et homme de peine, surtout parce qu'il est le fils du jardinier. Dans la petite maison de ses parents, à bonne distance du château, Gustave vit au milieu des poules, des chiens et du linge étendu.
Bien plus tard, quand le drame aura fait la "une" des journaux, des journalistes fouineurs essaieront de reconstituer le départ de cette aventure entre Marie, la fille du marquis, et Gustave, le fils du jardinier.
Pour autant qu'on puisse se fier à ces journalistes, l'histoire aurait commencé ainsi :
Un matin de 1955, alors qu'elle se promène le long d'un chemin de terre, Marie croise le jardinier sur son tracteur. Gustave, le fils marche derrière. Marie ne connaît pas Gustave. Il rentre tout juste de son service militaire auxiliaire et ne s'est jamais approché du château à moins de cent mètres. Gustave ne connaît pas Marie. il sait qu'elle existe, c'est tout.
Ce matin-là, Marie s'arrête sur le chemin et toise le fils du jardinier, de son pied bot à ses lunettes.
"Bonjour !
- Bonjour" répond Gustave mal à l'aise.
Mal à l'aise, dit son père, il l'est toujours devant une femme. Son pied bot ne l'aide pas à faire le fanfaron. Mais il l'est plus encore devant celle-là : d'une part, c'est la fille du château, d'autre part, elle a une façon presque gênante de dire "bonjour", en le regardant droit dans les yeux, d'une manière provocante si l'on en croit le récit du père Gustave... qui voit ce jour-là son fils rester plus stupide encore que d'habitude. A tel point que lorsque la jeune fille s'éloigne, il doit le rappeler à la réalité.
"T'as fini de faire la bête ? Elle ne va pas te manger tout de même !"
"Si j'avais su !" confiera-t-il plus tard.
A vrai dire, dans le village, on a bientôt le sentiment que Marie guette Gustave, comme un chat guette une souris. Lui-même, bien plus tard, avouera son désarroi devant l'attitude de cette femelle qu'il croyait inaccessible. Elle est à tous les coins du bois, au détour de tous les chemins, et, chaque fois qu'elle le rencontre, elle lance ce "bonjour" qui le paralyse de surprise et de gêne.
Peu à peu, pourtant, la gêne s'estompe. Marie se met à lui parler. Elle fait quelques pas avec lui, puis ils s'asoient sur le même banc, puis ils se disent "à demain", puis... "à ce soir".
Que Marie fascine Gustave, on l'imagine aisément.
Au dire des villageois, malgré son absence de beauté, son mélange de bonne éducation et de provocation vulgaire a de quoi tourner la tête à ce garçon peu gâté par la nature. La chance de Gustave - ou plutôt son malheur - c'est d'être le seul mâle de la place, le seul mâle quotidiennement accessible, dans cette immense propriété.
De surcroît, le fils du jardinier est un faible. Il doit bien avoir l'étrange sentiment qu'on se joue de lui... mais, dans sa morne situation, ce n'est pas si désagréable. Pourquoi résisterait-il à cette mante religieuse ?
Hélas ! les ragots vont bon train. Il est admis maintenant que la demoiselle du château "tourne autour de Gustave". Il est certain aussi que le Gustave va "se faire des ennuis" s'il continue. Car le bon sens villageois a raison : "Rien de bien ne peut sortir d'une histoire pareille". "I faut que chacun tienne sa place." Si Marie est dévergondée, c'est son affaire : la fille du château peut tout se permettre. C'est Gustave qui a tort.
Au château, semble-t-il, on ne s'inquiète pas à l'époque. On est un peu résigné à une certaine excentricité de la part de Marie. En réalité, personne ne sait, à part Gustave, jusqu'où va l'excentricité de Marie. Et elle va très loin.
Si l'on en croit les confidences et les ragots tardifs, les journées, pour Marie et Gustave, se dérouleraient ainsi :
A dix heures du matin, Marie va chercher Gustave et l'invite à la rejoindre dans la grange.
A deux heures de l'après-midi, Marie va rejoindre Gustave dans la cabane du jardinier.
A six heures, Marie va surprendre Gustave dans sa chambre.
Sans doute y a-t-il là quelque exagération, mais il semble certain, en tout cas que Marie témoigne à l'époque à Gustave un enthousiasme flatteur... et vraisemblablement fatigant. A tel point qu'un beau jour Gustave annonce :
"Je pars à Paris. Je serai maçon. Je veux apprendre le métier."
Il s'éloigne délibérément de cette femelle dévorante !
S'il savait, il s'enfuirait plus loin encore.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 8 Fév - 21:17

Quant à Marie, elle reste au château à s'ennuyer. Et tout le monde pense que c'est très bien ainsi. Mais les journées de Marie sont redevenues longues. Huit mois passent pendant lesquels elle traîne son ennui à travers champs, puis un jour elle annonce :
"Je vais à Paris."
La véritable raison de ce départ brusqué, Gustave la découvrira sous la forme d'un billet péremptoire :
"Viens me chercher. Je ne peux plus me passer de toi. Je t'épouse."
Gustave n'a d'ailleurs même pas le temps d'aller chercher Marie : c'est elle qui débarque chez lui.
Janvier 1956, les jeux sont faits. Marie, fille du marquis de X... a bien voulu prendre pour époux un dénommé Gustave, plâtrier, dont on se demande encore s'il a donné une seule fois son avis.
"C'est comme ça", dit Gustave.
A partir de ce mariage, on peut schématiquement résumer les événements ainsi :
1957 : un petit garçon, une pièce, une cuisine. Gustave travaille. Marie aime Gustave.
1959 : deux petits garçons, deux pièces, une cuisine. Gustave travaille toujours, Marie aime toujours Gustave, apparemment.
1961 : Marie est à nouveau enceinte. Quatre pièces en désordre, envahies de lessive. Gustave travaille. Marie s'ennuie. Les jeux sont finis, et cette fois, rien ne va plus.
On peut reconstituer l'état d'esprit de Marie à ce moment sans grand effort d'imagination. C'est ennuyeux la vaisselle, c'est ennuyeux de faire son lit, de faire le ménage, la cuisine, le marché. C'est ennuyeux de faire des enfants. C'est ennuyeux de dormir avec Gustave. Car Gustave dort. Il travaille dur pour nourrir tout ce monde et rentre vanné. Il est loin, l'érotisme de derrière le potager du château. Or, ce que Marie n'a jamais supporté, c'est justement l'ennui. La situation se dégrade.
1963 : Marie s'ennuie tellement qu'elle ne fait plus la vaisselle, ni le ménage, ni rien d'autre d'ailleurs. Marie réfléchit.
Cette vie ne lui va plus. Cette aventure est un cul-de-sac dont il faut se sortir d'une manière ou d'une autre. Les grilles du château se sont refermées derrière elle : inutile d'aller tirer la cloche du portail. Le marquis ne le tolérerait pas. Par contre, la branche maternelle de la famille, la branche roturière comme on dit, ferait peut-être quelque chose. Sûrement même. Marie va donc voir un oncle, très riche et compréhensif, et lui présente sa version des faits.
"Cette vie est sordide. J'ai cru aimer cet homme, mon oncle. J'ai cru pouvoir ignorer les différences de nos familles. Je m'aperçois maintenant de mon erreur. Gustave est un valet. Il le sera toujours. Un valet médiocre, à qui j'ai eu le tort de donner des enfants, car il est incapable de les nourrir décemment."
L'oncle prête vingt millions. Marie achète un commerce, dans une autre ville. Son mari la suit docilement comme d'habitude, sans savoir ce qui l'attend.
Pendant quelques mois, il a la naïveté de croire que tout va s'arranger. Marie ne le poursuit plus de ses assiduités. Le commerce est florissant ; il s'en occupe avec sa femme. Les enfants vont à l'école. M. Gustave Y... et Mme née de X..., commerçants aisés, trois enfants, dix ans de mariage. L'histoire devrait s'arrêter là.
En réalité, Gustave ne sait pas que le facteur a pris sa place. Comme dans les vaudevilles. Un jour, Marie a ouvert sa porte à ce visiteur en képi. Elle l'a toisé, et elle a probablement dit : "Bonjour" d'une certaine façon. Le facteur s'est peut-être senti un peu gêné. Mais ça n'a pas duré. Gustave ne sait pas encore tout cela. Et un jour, le ciel lui tombe sur la tête. Dans son courrier, un beau matin, il trouve une drôle d'enveloppe. A l'intérieur, une convocation :"Conciliation de divorce." Gustave, bien entendu, ne comprend rien. Il n'a jamais rien compris. Pourtant, cette fois, au lieu de subir, il s'insurge. Divorcer ? Mais pourquoi d'abord ? Et les enfants ? Après avoir fait tout ça ?
Marie n'a pas d'explications à donner. Marie est redevenue marquise. Si Marie a un amant dans les P.T.T. ça ne regarde en aucune manière le fils du jardinier ! D'ailleurs c'est vite réglé. Le soir de la non-conciliation, la marquise fait les valises du fils du jardinier, les dépose sur le trottoir, et déclare en toute simplicité : "Ici, ce n'est pas chez toi. Va-t'en." Il est vrai que c'est elle qui a l'argent. Gustave est renvoyé, comme le domestique qu'il n'a cessé d'être.
Que croit-on que fait cet homme qui n'a jamais cessé d'être dominé ?
Il a une réaction de faible.Le lendemain, sur le mur du magasin, il y a une grosse lettre, peinte en rouge, symbolique. Ce que Gustave n'a même pas osé dire : un "P" tout seul.
Il a mis dix ans, le fils du jardinier, à exprimer par une lettre ce qui'l pense obscurément de sa marquise d'épouse. Le graffito vengeur, au moins, devrait suffire à venter ce pusillanime. Mais ce n'est pas tout. Gustave n'est pas seulement mis à la porte, éloigné de ses enfants, il est aussi humilié. Il rôde, la rage au coeur, aux alentours du magasin dont il s'était, dans sa candeur, cru aussi le patron. Et il lui faut supporter de voir ce maudit facteur entrer et sortir de la boutique, répondre au moindre appel de la marquise boutiquière, comme il l'a fait lui-même pendant des années.
Pour cet infirme déjà complexé, impossible de rester là à serrer les poings, de ruminer une pareille rage indéfiniment. C'est la rage des faibles, longtemps souterraine, impossible à endiguer. Cette impossibilité, le président du tribunal ne la comprendra pas. Pour lui, Gustave s'était habitué à vivre aux crochets de sa femme. Ce fils de jardinier misérable avait fini par avoir une voiture, il allait à la chasse !
"Cet homme a tué par intérêt ! Messieurs, vous jugerez un crime odieux !"
MM. les jurés pensent que non, tout compte fait.
Ce meurtre n'est ni passionnel, ni sordide. Ce meurtre est indéfinissable.
Le fils du jardinier fera sept ans de réclusion.
Pour être entré dans la boutique de la marquise, en coup de vent, un matin de janvier, pour avoir dit :
"Bonjour putain !" et tiré quatre balles de sa carabine de chasse à répétition. Il est ressorti en hurlant à la foule stupéfaite : "Je l'ai tuée !" Au facteur, il a dit : "J'ai tué ta maîtresse." Au premier agent de police, il adit : "J'ai tué ma femme."
Dix ans auparavant, son père lui avait dit, si l'on en croit l'un des chroniqueurs qui suivirent cette affaire :
"T'as fini de faire la bête ! Elle ne va pas te manger, tout de même !"

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 9 Fév - 21:30

MONSIEUR ET MADAME DE...
OU LE TRIBUNAL PRIVE



En juin 1920, la police n'a aucune raison de mettre son nez dans les affaires de Monsieur et Madame De...
Tout au long de ce dossier, ils resteront Monsieur et Madame D..., sans précision. Non que l'anonymat soit de rigueur,mais le nom n'a pas vraiment d'importance. C'est la particule qui en a.
Et puis enfin, cette famille riche et noble a tout fait - on va voir jusqu'à quel point - pour qu'on ne parle pas d'elle et qu'on préserve ses héritiers.
Epargnons-les, ils ne sont pour rien dans cette affaire de famille qui n'aurait pas dû devenir publique, si tout le monde avait respecté la loi du Milieu.

Nous sommes très exactement en juin, 1920/ Ai château De..., on parle dans le grand salon comme dans beaucoup d'autres du traité de Hongrie et des affaires de l'Etat. Il y a là Monsieur et Madame De..., en compagnie de leur belle-soeur, Madmae De... aussi. Pour simplifier, car la belle-soeur est un témoin important, donnons-lui son prénom : Alice.
Monsieur De... en dehors de son rôle de châtelain, s'occupe beaucoup des arbres de la région, et il exploite ceux de son domaine. Il a trente-cinq ans, mais assez peu l'air d'un châtelain, à vrai dire. De taille moyenne, c'est un personnage triste et falot, nanti de grandes oreilles, d'un nez de tapir et d'un menton fuyant. L'habitude de porter des cols ronds et fermés haut ne l'avantage pas sur le portrait de famille, le dernier de la galerie du château. Il faut dire que ce portrait est une photo reproduite sur métal, faite le jour de ses vingt ans, et qui détone encore plus dans la lignée des portraits à l'huile de la famille.
Madame De... est épouse et mère de famille. Sa vie n'est pas des plus excitantes, si l'on met à part les classiques invitations à prendre le thé, et l'éducation des enfants.
Quant à sa belle-soeur Alice, elle ne fait que de courts séjours au domaine, elle habite la ville.
Ce soir-là pourtant, elle est là. C'est à elle que l'on doit de pouvoir reconstituer l'ambiance qui précède le drame ; une ambiance comme chaque soir, d'une tristesse et d'une morosité bien élevée.
C'est Monsieur De... qui parle, après un long silence.
- Je suis un peu fatigué. Si vous le permettez, ma chère, je me coucherai de bonne heure.
- A dix heures ! Vous ne sortez pas ce soir ?
La question est mesurée, mondaine, mais contient un sous-entendu amer dont la belle-soeur connaît parfaitement la raison. En tout cas, Monsieur De... l'ignore courtoisement et se retire dans ses appartements. Le couple fait chambre à part.
Madame De... et Alice ne tardent pas à faire de même.
Bientôt le silence est presque total dans le château. C'est l'heure où les boiseries craquent.
Soudain, deux coups de feu éclatent, un peu espacés.
Complètement affolé, Monsieur De... surgit sur le palier des chambres du premier étage, où il se heurte aux enfants à peine éveillés, ainsi qu'Alice en chemise de nuit.
"Appelez le médecin, vite !
- Mais qu'est-ce qu'il y a ?
- La garce ! elle a voulu se suicider !"
Le mot inhabituel a résonné aux oreilles de tout le monde.
Suicide ? Pour arriver à comprendre ce qui se passe, il faut quelques minutes.
Madame De... est sur son lit, la bouche ensanglantée, un trou horrible à la place de l'oeil droit, mais l'oeil gauche est toujours vivant, halluciné, et ses mains crispées bougent.
Alice reprend assez vite son sang-froid, éloigne les enfants, et, en attendant le médecin, écarte l'oreiller que la malheureuse serre sur son visage. Elle examine le revolver abandonné sur le traversin et s'adresse au mari :
"Vous dormiez à côté d'elle ? C'est inhabituel !
- Je dormais à côté de ma femme, oui ! Inhabituel ou pas, c'est mon droit. Je ne me suis pas douté de ce qu'elle faisait. C'est le revolver de son frère.
- Mais jamais elle n'a parlé de suicide ! Je suis persuadée qu'elle est incapable de ça ! Ses sentiments religieux sont beaucoup trop profonds pour qu'elle en arrive là !
- Alors, c'est un accident !"
Madame De... respire encore péniblement. Par moments, elle semble vouloir se lever, où tendre le bras comme pour repousser quelqu'un ou s'accrocher à quelqu'un. Ses yeux s'ouvrent et se ferment, puis le coma la prend d'un seul coup, elle ne bouge plus.
Une des balles est entrée par la bouche. L'autre a pénétré par l'oreille gauche, et est ressortie en emportant l'oeil.
Lorsque le médecin arrive, Monsieur De... le reçoit, lui explique :
"Ma femme est neurasthénique. Son frère s'est déjà suicidé, elle avait gardé l'arme chez elle. J'ai bien peur que ce soit dans la famille."
Les jours passent. Sur son lit de clinique, défigurée, Madame De... regarde tourner autour d'elle les infirmières, les médecins. Elle parle à peine, très mal (une des balles a presque tranché la langue) et, dès qu'on lui parle de son suicide, s'enferme dans un mutisme farouche.
Le chirurgien rassure la famille. Les blessures sont graves et douloureuses, mais elle a de bonnes chances de s'en tirer. Son moral n'est pas des plus brillants, elle s'enferme dans un état dépressif, et l'on ne peut rien tirer d'elle, pas un mot, sur les raisons et les circonstances de son acte.
Toutefois, un soir, elle réclame un prêtre pour se confesser. Seul le prêtre pourrait parler. Il ne le fait pas, bien sûr.
L'entourage essaie pourtant de comprendre ce qui a pu pousser au suicide une femme comme Madame De... si réservée, si bien élevée, si chrétienne, si digne, si riche aussi.
Il y aurait bien la jalousie, car il y a une autre femme. Tout le monde est au courant. C'est une liaison qui coûte cher à Monsieur De..., d'autant plus cher qui'l ne s'agit pas d'une simple "gourgandine", comme on dit en 1920, mais d'une autre Madame De... désargentée. C'est plus grave. Il en est éperdument amoureux, et ne peut plus s'en passer.
Alors, suicide par jalousie ? Mais pourquoi tout d'un coup, alors qu'elle n'a eu jusqu'à présent qu'une attitude amère, certes, mais si réservée, et si loin du désespoir ?
Cette liaison dure depuis longtemps, et chez les De... on garde la face. On ne se laisse pas aller comme dans le peuple. Par exemple, Monsieur De... n'a pas l'habitude de traiter sa femme comme il l'a fait le jour de sa tentative de suicide, quand il s'est exlamé devant les enfants : "La garce ! elle a voulu se suicider !"


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 9 Fév - 23:25

Enfin, Madame De...est guérie. Les semaines ont passé sans que rien ne transpire du drame à l'extérieur.
La presse locale est priée de ne pas ébruiter une tentative de suicide chez les De... Défigurée à jamais, la châtelaine retrouve ses enfants, son mari, sa belle-soeur, et l'heure du thé.
Et pourtant, il va y avoir un jugement. Très particulier, il est vrai, et très privé. Mais personne en dehors d'un petit cercle d'initiés ne le saura avant longtemps.
A la fin de l'été, au cours d'un bel après-midi, neuf invités arrivent au château. Il y a des parents de Madame De..., des parents de Monsieur De..., trois de chaque côté, deux avoués et un notaire. Les mêmes qui conclurent quelques années auparavant le mariage du couple, dans lequel Madame De... avait apporté sa fortune personnelle.
Tout le monde se réunit dans le cabinet du mari. Madame De... est là, assiste non loin de lui, son eoil unique regardfant droit devant elle. Les parents s'installent, et le plus âgé prend la parole.
"Mon cher, vous vous doutez sûrement du but de ce conseil de famille... car il s'agit d'un conseil de famille, je vous en avertis !"
Le mari s'en doutait. Il hoche la tête affirmativement, mais garde le silence. L'oncle continue :
"Mon cher, avant toute chose, il faut nous dire la vérité. Je vous ferai grâce de toutes les excuses que vous pourriez évoquer. Répondez simplement à cette question : "Avez-vous essayé de tuer votre femme ?"
Il n'y a pas de réponse. Rien qu'un grand silence tendu, qui est un acquiescement.
"Parfait. Nous devrons prendre une décision à l'issue de ce conseil de famille, et je vous demanderai de vous y conformer strictement. Notre raisonnement est le suivant : vous avez tenté de tuer votre femme pour être seul maître de sa fortune. Votre maîtresse vous coûte cher, nous avons déjà laissé faire quand vous lui avez offert un hôtel particulier. Mais vous dilapidez le capital qui, plus tard, doit revenir à vos enfants. Votre femme n'aurait rien dit, si vous n'aviez pas tenté de faire croire à un suicide. Il reste que vous avez commis sur elle un crime impardonnable.
Voulez-vous nous dire quelles sont vos intentions ?"
Les intentions du mari ? Il paraît bien hésitant, et sa réponse est plutôt une question :
"Me tuer... ?
- Nous n'avons pas besoin d'un nouveau scandale, et ce n'est pas une solution."
En définitive, quelle est la sentence prononcée par ce tribunal familial ? L'accusé n'ira pas en prison, on n'est pas là pour ça. Il devra renoncer à la libre disposition de ses biens, assurer 30 000 F de rentes à sa femme, et céder un million (tout cela de l'époque) à ses enfants. Mais le condamné discute la sentence, et ses juges acceptent de la discuter avec lui § Finalement, on transige à 18 000F de rentes pour la femme, et 600 000 F pour les enfants. Disons 40 p. 100 de réduction pour circonstances atténuantes, et parce que c'est lui. Pour plus de sécurité, les juges demandent une lettre signée de l'époux reconnaissant le crime, qui sera déposée chez MM. les avoués de sa femme une longue lettre datée du 6 août 1920, dont voici quelques extraits :
"J'ai commis à votre égard et sur votre personne un acte abominable en tirant sur vous par deux fois pendant votre sommeil. Je m'expatrie ; j'ai demandé une mission pour la Côte-d'Ivoire."
Suit une énumération détaillée des arrangements financiers que Monsieur De... s'engage à régulariser avant septembre, et enfin :
"Les engagements que je prends ici après mûre réflexion, sans contrainte d'aucune sorte, sont moralement cautionnés par ma famille, à qui j'ai communiqué un double de cette lettre. Je joins les réponses qu'elle m'a adressées.
Qui croirait qu'il s'agit d'un crime ? L e ton est celui qu'on emploierait pour entériner la cession de quelques hectares de terrain. Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Pourtant, Monsieur De... fait quelques tentatives jugées sordides pour échapper à la sentence. Il tente de mettre ses biens au nom de sa maîtresse, de compromettre sa femme dans une affaire de moeurs pour obtenir le divorce à son profit, et ne paie pas.
Le conseil de famille s'impatiente et menace. Le condamné résiste, persuadé que ses juges privés reculeront devant le scandale.
Un an s'écoule. En octobre 1921, l'avoué de Madame De... présente une demande de divorce. L'argent n'étant pas rentré, il produit la lettre de "Reconnaissance de crime et de dettes" ! Le parquet sursaute, comme bien l'on pense, et délivre un mandat d'arrêt au commissaire Villon.
Quant à Monsieur De... il est en fuite. Il est enfin devenu un assassin comme les autres, qu'un commissaire comme les autres prend en chasse aux quatre coins de la France.
Pendant deux mois, le policier patient marche sur les pas de son gibier, écartant les fausses pistes l'une après l'autre. Faux départ pour l'Indochine, puis pour la Guinée, sauts de puce du Nord au Midi, du Sud à l'Est. Enfin, le 17 décembre 1921, le commissaire Villon ayant placé un inspecteur en embuscade à la frontière belge, Monsieur De... et sa maîtresse qui passent par là, tout à fait par hasard, sous le fallacieux prétexte d'aller acheter des meubles à Bruges, sont appréhendés.
Pendant les huit mois que durera l'instruction, la police cherche à savoir si la maîtresse a pris ou non une part effective à la tentative d'assassinat.
Chevaleresque et amoureux, Monsieur De... prend tout à son compte, y compris devant les assises. Le verdict : cinq ans de travaux forcés, et dix ans d'interdiction de séjour.
Mais ce n'est pas la fin de ce dossier extraordinaire, qui comporte encore deux témoignages importants.
Le premier est celui d'un directeur de prison.
"Il a refusé de signer un pourvoi en cassation, et n'attendait qu'une chose, la visite de sa maîtresse. Elle vint effectivement le voir, trois jours après son incarcération. Et il se passa entre eux quelques chose que le gardien ne vit pas, ou ne voulut pas voir... Le jour même, la maîtresse encaissait à la banque un chèque de 100 000 F signé par Monsieur De... On ne la revit plus."
Le second est celui d'un journaliste américain, qui nous emmène, à la suite de Monsieur De... jusqu'en Guyane.
Monsieur De... y est le 47315, forçat sans histoires, à qui l'on épargne la misère de la case creusée dans le sol, des barreaux en guise de toit sur la tête, la promiscuité horrible des camps de travail. Monsieur De... étant un technicien du bois, son emploi de forçat consiste à circuler sans encombre dans la fabuleuse forêt vierge, pour y recenser les bois précieux.
Un décret présidentiel, daté du 4 août 1926, fait droit à sa demande d'installation sur le territoire guyanais pour y exploiter la forêt domaniale, dans le cadre de l'administration française.
Mais le 4 août 1926, il est trop tard d'un mois. Le 4 juillet 1926 en effet, sur la plage de Montabo, à quelques kilomètres de Cayenne, Monsieur De... se baigne au soleil, en compagnie d'un autre forçat.
A cinq heures de l'après-midi, l'autre forçat revient sans lui. Monsieur De... est mort noyé. L'enquête reconnaît que l'endroit est "spécialement dangereux" - c'est tout.
Le journaliste américain, romancier à ses heures, était venu à Cayenne attiré par l'histoire peu commune de ce criminel du grand monde. Il voulait en faire un sujet de roman.
"Je m'étais installé, dit-il, à l'hôtel d'Estrée à Cayenne pour écrire mon roman. C'était en juin 1926. J'avais rencontré Monsieur De... : un petit bonhomme insignifiant, prétentieux, chauve, bien rasé, tout à fait ordinaire, et qui regardait ses compagnons de très haut. L'administration pénitentiaire l'estimait beaucoup. j'avais imaginé une fin inattendue à mon roman inspiré de sa vie. Un fin romancée. Mais j'ai dû l'abandonner le 4 juillet, lorsque Monsieur De... est mort tragiquement, car ma fin avait trop l'air d'interpréter les faits réels. J'avais imaginé que le conseil de famille s'était réuni une dernière fois en apprenant que le criminel allait recevoir sa grâce et revenir peut-être, officiellement retrouver sa maîtresse et narguer tout le monde. Dans mon esprit, le conseil de famille trouvait cela insupportable. C'est ainsi que Monsieur De... mourait, poussé dans lamer par un forçat tueur à gages."
Et le journaliste de conclure :
"J'y ai renoncé. C'était trop dans la logique des choses, pour que je puisse l'écrire noir sur blanc sans avoir d'ennuis."
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Martine

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Sam 10 Fév - 6:43

Je lis ca cet apm en rentrant. Merci Episto
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Jean2

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 11 Fév - 9:45

Il y avait un petit air de papillon dans le dernier ...
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 11 Fév - 13:58

Je rêve d'aller à Cayenne ...
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MARCO

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Lun 12 Fév - 20:20

Fini le bouquin?
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 12 Fév - 22:25

FIN, Marco Exclamation ...... Evil or Very Mad ............. Rolling Eyes .............. tongue
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 12 Fév - 23:38

LE SCENARIO D'UN KIDNAPPING


Ce soir-là, devant un petit hôtel de Versailles, Mme D..., qui est d'origine anglaise, hésite avant de traverser.
Elle a environ trente-sept ans. Très élégante, assez grande, elle porte une mallette de maroquin luxueuse, comme on peut en trouver chez Vuitton ou du côté d'Oxford Street.
Finalement, elle prend sa décision, entre dans ce petit hôtel d'allure minable et, une fois dans la chambre anonyme, un peu crasseuse, allume une cigarette avant de téléphoner.
"Georges ? demande-t-elle sans accent aucun, en dépit de sa nationalité britannique. Si vous m'avez reconnue, ne dites pas mon nom.
- Entendu, dit Georges.
- J'ai un service à vous demander. Un service dangereux, je précise.
- Oui ? Le quel ?
- Un kidnapping."
Mme D..., jolie blonde au regard vert a épousé en premières noces un Français, dont elle a divorcé après avoir eu deux enfants, Françoise et Géraldine. Lors du jugement ait àl 'amiable, elle a obtenu la garde de ses deux filles, et cela sans aucune difficulté. Toutefois, Lady X..., mère de Mme D..., après avoir désapprouvé ce mariage avec un étranger, était maintenant hostile à ce divorce qui ne lui paraissait pas convenient.
Mme D.... se voit obligée de travailler et entre comme réceptionniste dans un institut de beauté, ce qui ne lui laisse que peu de temps pour s'occuper de ses enfants ; aussi les confie-t-elle à sa mère, qui vit près d'Epsom. C'est, pour elle un véritable déchirement : elle leur rend visite presque chaque week-end en dépit des dépenses qu'elle engage pour faire ces rapides aller et retour, leur envoie l'argent nécessaire à leur entretien et attend avec impatience le moment où elle pourra les faire revenir chez elle, en France. Françoise vient d'avoir treize ans, Géraldine dix.
Cette situation se prolonge trois ans. Lady X... s'occupe fort bien de ses petites filles, qui sont pensionnaires dans un établissement de premier ordre, et, chaque fois que sa fille envisage de reprendre les enfants, trouve une raison pour différer ce moment.
L'appartement de Paris n'est-il pas un peu petit ?
Son travail lui laissera-t-il le temps de s'occuper des enfants ? Ne faudrait-il pas mieux attendre que enfin Mme D... peut s'installer dans un bel appartement de l'avenue Foch et que rien ne s'oppose plus à ce qu'elle assure elle-même l'éducation de ses enfants, sa mère, sans lui opposer un refus formel, la laisse dans une vague incertitude et parvient à faire reporter encore leur retour.
Après les grandes vacances, Françoise et Géraldine doivent rejoindre leur mère à Paris (elles ont alors seize et treize ans), mais l'avant veille de leur arrivée, Mme D... reçoit une lettre du ministère de la Justice anglaise libellée en ces termes : "A la demande de votre mère, Lady X..., vos enfants ont été placées sous la tutelle de la Cour. Nous vous signifions que, dorénavant et en attendant que leur sort soit décidé par jugement, vos filles ne pourront en aucun cas quitter le territoire britannique. Vous êtes, d'autre part, priée de ne pas troubler leur esprit par des lettres ou des paroles susceptibles d'altérer la tranquillité dont elles jouissent." La lecture de cette lettre ahurissante plonge Mme D... dans une alternative de fureur impuissante, de dépression et de désespoir profond.

Un avocat international consulté laisse peu d'espoir à Mme D... "Il s'agit d'une loi particulière à la législation britannique. Dernièrement, j'ai eu à m'occuper d'un cas similaire mais qui jouait en faveur de la mère, l'actrice Dawn Adams. Lorsque celle-ci divorça d'avec le prince Vittorio Massimo, le jugement de séparation l'autorisait à ne garder leurs fils que pendant un mois par an. Profitant de vacances en Italie, l'actrice enleva, en septembre 1962, l'enfant Stephano, âgé de sept ans, et l'emmena en Angleterre. Là, pour que Stephano, de nationalité anglaise, ne puisse être repris par son père, Dawn Adams le confia à la tutelle du la Haute Cour de Justice britannique. Ainsi, le petit garçon ne pouvait plus quitter le territoire anglais.
Bien sûr, il y aura un jugement, mais, dans le cas où vous obtiendriez gain de cause, la procédure risquerait de duer trois ou quatre ans. Dans le cas où vous perdriez votre procès, il vous faudrait attendre la majorité des deux enfants."
C'est après avoir réfléchi longuement à cette situation créée par sa mère que Mme D... en arrive à la conclusion qui'l ne lui reste qu'une seule possibilité : enlever ses propre enfants. Elle se doute aussi que l'intransigeante vieille lady qui ne voulait pas de son mariage, ne voulait pas du divorce, désapprouve tout ce que fait sa fille, critique la vie qu'elle mène, a dû prendre ses précautions et peut-être la faire surveille.
Aussi quitte-t-elle son appartement de l'avenue Foch et va-t-elle dans cet hôtel minable de Versailles pour convoquer son ami Georges, un petit homme flegmatique, portant de grosses lunettes d'écaille et qui est journaliste de métier. Il est aussi calme qu'elle est nerveuse et ne s'étonne pas qu'elle veuille enlever ses enfants. Mme D... est une amie. Une amie a le droit de faire ce qu'elle veut et son travail à lui, Georges, n'est pas de la dissuader d'agir, mais d'étudier les moyens les plus efficaces pour mener à son terme l'opération qu'elle envisage.
Or, les enfants ne possèdent sans doute ni passeports, ni papiers d'identité. Elles sont pensionnaires dans deux institutions situées l'une à Epsom, l'autre à Brighton, et peut-être Mme D... est-elle déjà inscrite sur une liste noire aux douanes britanniques.
"J'ai une idée, finit par dire Georges, mais pour la mettre sur pied, je dois d'abord entrer en contact avec un ami anglais."
Lors de la réunion suivante, Mme D... fait la connaissance de Geoffrey, un ancien de la R.A.F. pourvu de magnifiques moustaches rousses et qui, à cette époque, est pilote dans une compagnie privée.
Il est arrivé avec des cartes d'état-major et sa connaissance des lieux l'incite à penser qu'il faudrait choisir un terrain siuté près d'un des deux collèges, où l'on conduirait les deux jeunes filles après les avoir enlevées. De là, on décollerait tout simplement pour la France." Comme ça, dit-il, le problème des douanes serait éludé !"
D'après lui, le terrain le plus favorable serait celui de Bournemouth, mais, pour éviter d'attirer l'attention, si on doit faire une répétition de l'opération, il faudrait qu'elle ait lieu la veille même du jour J.
Huit jours plus tard, Mme D... et Georges sont à Londres et vont reconnaître les lieux.

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 13 Fév - 14:50

Ils se rendent de nuit à Bournemouth d'abord, puis à Epsom et à Brighton, pour en arriver à différentes conclusions. Il va falloir entrer en contact avec les enfants sans attirer l'attention des surveillants, arriver au second pensionnat avant que le premier n'ait donné l'alarme ; il faudrait faire monter les enfants dans l'avion de Geoffroy en évitant le contrôle toujours possible de la police, enfin, il va falloir tenir compte du temps, souvent brumeux en Angleterre.
De retour à Londres, ils mettent au point les derniers détails de l'opération, mais Mme D... est trop nerveuse pour dormir et c'est après une nuit blanche qu'ils prennent la route d'Epsom, le collège où se trouve Françoise, l'aînée.
A quatorze heures, leur voiture s'arrête devant la grille du pensionnat. Le concierge apparaît sur le pas de sa porte et Mme D... demande à voir la directrice. Le concierge n'ouvre pas la grille,mais une petite porte par laquelle entre Mme D... puis il l'accompagne, à travers un parc parfaitement entretenu, vers l'immense bâtiment en brique de style victorien qui abrite le collège. Un léger vent secoue les arbres et fait bruisser les feuilles d'automne : tant qu'il soufflera, le brouillard ne s'abattra pas.
La directrice reconnaît Mme D..., qui venait chaque week-end voir Françoise,mais elle est, bien entendu, au courant de la décision de la Cour et l'accueille avec un ennui visible et une certaine froideur. Mme D... lui dit qu'elle est de passage dans la région, pour une heure seulement, et qu'elle voudrait embrasser sa fille. Prise de court,l a directrice n'a aucun motif de lui refuser cette visite. Elle accepte, à condition d'assister à l'entretien.
Elle envoie donc chercher Françoise. Mme D... attend devant le bureau, le coeur battant. Lorsque Françoise s'approche d'elle, sa mère se rend bien compte que la directrice a dû recevoir des instructions très sévères, car elle se tient tout près et ne peut perdre un seul mot de ce qu'elles se disent.
Mais Mme D... avait prévu une telle situation et, après avoir embrassé sa fille, commence avec elle une banale conversation en français, où il est question de pluie, de beau temps, d'amis, de relations, de projets évasifs, en somme, au milieu de quoi brusquement, elle lance : "Débrouille-toi pour te tirer et être à six plombes près de la lourde d'entrée !"
Puis elle enchaîne aussitôt sur d'autres banalités.
Françoise n'a absolument pas manifesté de surprise, preuve certaine qu'elle a parfaitement compris, mais la directrice s'est semble-t-il rapprochée. Il ne reste à Mme D... qu'à espérer qu'elle ne connaît pas l'argot et sa terminologie un peu spéciale ! Elle finit par dire au revoir à sa fille comme si elle ne devait pas revenir avant longtemps et, quelques instants plus tard, Georges et Mme D... se dirigent en voiture vers le pensionnat de Géraldine, où doit avoir lieu le premier enlèvement.
Il est un peu plus de seize heures, lorsqu'ils s'arrêtent devant l'église où les enfants - comme cela était prévu - sont en train de chanter des cantiques, et ils constatent avec un peu d'inquiétude que le vent est tombé et que le brouillard - le célèbre fog - n'a plus qu'à s'abattre mollement sur l'Angleterre.
La réunion dans l'église se prolonge. Peut-être a-t-elle commencé en retard. Georges regarde fréquemment sa montre et Mme D... et lui échangent des regards inquiets. Il leur reste de moins en moins de temps pour être à l'heure du rendez-vous de Françoise.
Enfin les cantiques cessent et les enfants sortent.
Dès qu'elle aperçoit sa mère, Géraldine, dans son petit uniforme vert de collégienne, fond en larmes.
"Calme-toi, lui dit sa mère, reste avec tes camarades. Tu vas faire comme si tu retournais au collège, mais reste dans les dernières devant la porte." A la surveillante qui s'approche, Mme D... explique qu'elle est de passage et demande si elle peut embrasser sa fille. La surveillante accepte ; la mère et la fille échangent alors quelques mois en marchant, et s'embrassent. Puis Mme D..., comme à regret, monte dans la voiture. Par la vitre ouverte, elle lance des baisers à Géraldine en larmes, qui lui répond en faisant "au revoir" de la main.
La voiture démarre tandis que les enfants marchent de l'église au collège. La surveillante cesse alors de suivre Géraldine des yeux. A ce moment, la voiture, qui a fait simplement le tour du pâté de maisons, réapparaît, tandis que les enfants, en désordre, rentrent dans le collège, ou montent dans des voitures qui viennent les chercher, car il y a des demi-pensionnaires.
Profitante cette relative cohue, Mme D... fait signe à sa fille, elle ouvre la porte, l'enfant monte, la voiture repart.
Apparemment, personne n'a rien remarqué. Dans ce cas on ne s'apercevra de la disparition de Géraldine que dans trois quarts d'heure environ.
La voiture roule maintenant vers Epsom, mais le brouillard qui est tombé avec la nuit ralentit considérablement son avance et Georges est obligé de prendre quelques risques. A dix-sept heures trente, ils sont encore à quarante kilomètres du collège ; à dix-huit heures, il leur reste plus de six kilomètres à faire, qu'ils parcourent en dix minutes dans "la purée de pois" ; mais, lorsqu'ils atteignent la grille de la grande entrée, Françoise n'est pas là et Mme D... se demande ce qui a pu se passer. Peut-être l'alerte a-t-elle été donnée par le collège de Géraldine.
Soudain, Françoise apparaît : elle attendait plus loin, près d'une porte de service et elle se jette dans la voiture qui démarre en trombe avec le concierge à ses trousses qui hurle : "I saw you ! I saw you !" (je vous ai vus). Sans doute a-t-il réussi à relever le numéro et le signalement de la voiture louée.
Mais, deux kilomètres plus loin, dans la campagne, des amis anglais attendent les fuyards avec une autre voiture. Mme D... et ses filles se rendent alors chez des relations londoniennes pour y passer la nuit.
Et c'est le stratagème qu'ils ont imaginé. Georges téléphone aussitôt à des amis parisiens, qui vont eux-mêmes appeler vers minuit la grand-mère des deux jeunes filles et, sous prétexte de la rassurer, lui annoncer que les deux enfants ont fait bon voyage et viennent tout juste d'arriver en France. Si Lady X... (dont on peu imaginer les réactions) désire leur parler, elle pourra le faire le lendemain vers onze heures, chez leur mère, avenue Foch.
Mais Georges et Mme D... ont été beaucoup plus loin encore dans leur stratagème.
En effet, pendant la nuit, c'est un jeu d'enfant pour la police de retrouver le propriétaire de la voiture, dont le concierge du collège a noté le numéro. Aussi, à la première heure de la matinée, les inspecteurs se présentent-ils à la société de location.Mais Mme D... a donné comme adresse à Londres celle de ses amis anglais qui ont, la veille au soir, pratiqué l'échange de voitures. De sorte que la police retrouve celle-ci devant leur maison et fait irruption chez eux. Ils reconnaissent les faits sans difficulté, mais, pendant qu'ils s'expliquent, le téléphone sonne.
La femme décroche, tandis qu'un policier prend l'écouteur.
"Bonjour, ma chérie, dit une voix de femme, je voulais te rassurer... Tout va bien, les enfants sont arrivés cette nuit."
Et l'on raccroche.
A condition que la police anglaise tombe dans le piège, ce qui n'est pas du tout certain. Mme D... et Georges espèrent de cette façon mettre fin aux recherches.
Mais pendant ce temps, Mme D..., à l'autre bout de Londres, guette le ciel et, vers neuf heures du matin, voit enfin le soleil commencer à percer le brouillard. Quelques minutes plus tard, escortées par le fidèle Georges, Mme D... et ses deux filles roulent vers le terrain de Bournmouth. Quand ils atteignent l'aérodrome, le fog est en train de se dissiper.
Georges se gare sur le parking et tous se mettent a attendre. On explique aux enfants ce que l'on va faire, en essayant de plaisanter sur le pittoresque de la situation. Mme D... fume cigarette sur cigarette, Géraldine croque des sucettes qu'elle a emportées pour tout viatique, Françoise, plus âgée, est consciente qu'il se passe des choses graves.
Vers onze heures, un point apparaît dans le ciel maintenant dégagé et l'avion-taxi de Geoffrey, après une approche impeccable, se pose bien en vue de la voiture, exactement à l'endroit préalablement repéré.
C'est un joli petit appareil, rouge et blanc, à quatre places, d'où Geoffrey descend allègrement, ses papiers de bord à la main. Mme D... et ses deux filles vont à sa rencontre en bavardant d'un air serein comme le scénario le prévoit. Françoise et Géraldine jouent les choeurs antiques et s'extasient sur l'avion qui est d'ailleurs ravissant. Geoffrey, ses moustaches rousse en bataille, les salue chaleureusement, les installe dans l'appareil et va faire contrôler ses papiers dans les locaux de la douane et de la police.

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 13 Fév - 15:10

Quelques minutes plus tard, il en ressort, mais suivie de loin par deux policiers qui se dirigent droit sur l'avion. Le coeur de Mme D... se décroche, et elle supplie ses filles d'avoir l'air naturel, de parler, de plaisanter comme si de rien n'était. Geoffrey glisse ses moustaches rousses dans l'habitacle et souffe rapidement : "Cachez-vous ! Ils n'ont vu que les enfants..." Mme D... se recule, Geoffrey enlève une sucette des mains de Géraldine et la sermonne avec une autorité toute paternelle : "Je ne veux pas que tu manges autant de sucreries ! Tu vas t'abîmer les dents !"
Pendant ce temps, les deux policiers s'intéressent à l'appareil, de fabrication américaine, en admirant la ligne, posent des questions sur le tableau de bord. L'un d'eux toutefois interroge Geoffrey sur les enfants :
"Mon aînée, Heather... ma cadette Elizabeth.
- Alors, Elizabeth, demande le policier, ça doit être formidable d'avoir un papa aviateur ?"
Géraldine approuve chaleureusement.
"Et il vous emmène souvent ?
- Oui, dit Géraldine.
- Eh bien bon voyage !" dit le policier en rendant son passeport à Geoffrey.
L'autre policier, lui s'est aperçu de la présence de Mme D..., qui, a tout hasard, lui adresse un sourire mondain.L'homme s'éloigne tandis que son collègue aide les deux enfants à remonter dans l'avion.
Là encore, il aperçoit Mme D... mais il est sans doute convaincu que son adjoint à vérifié les papiers de cette dernière, qui'l suppose être la femme du pilote.
Geoffrey, lui, referme le cockpit, jurant comme un damné entre ses dents, "Bloody... bloody... bloody..." et en vérifiant rageusement ses commandes. Et, pour qui connaît l'Angleterre, le mot bloody est beaucoup plus grave, beaucoup plu grossier que les cinq lettres du vocabulaire courant en usage en France. Les deux policiers, à quelque distance, regardent le décollage pendant que Geoffrey s'adresse aux jeunes filles, assez tendues :
"Souriez, petits monstres ! Souriez ! Vous allez passer le week-end en compagnie de vos parents chéris en Ecosse !
- Ils ont cru qu'elles étaient vos filles ? demande Mme D...
- Oui, s'exclame Geoffrey en riant, et ça, ce n'était pas prévu au scénario. Mes filles sont inscrites sur mon passeport et j'ai tout de suite joué cette carte ! Seulement, ils auraient trouvé que Géraldine était un peu infantile de mâcher des sucettes à seize ans passés ! C'est pour ça que j'ai fait cette réflexion aigre sur ses dents ! Maintenant, tu peux en manger ! Tu les as bien gagnées !
- Je vais faire un voeu, s'écrie Géraldine, c'est la première fois que je monte en avion !"
Le reste du voyage se passa sans incidents et, dans l'appartement de l'avenue Foch, Mme D... apprend qu'en réalité la police britannique n'a pas cessé d'effectuer des contrôles constants aux frontières, vérifiant l'identité de tous les adultes qui quittaient le territoire en compagnie de jeunes filles.
L'affaire ne conna lieu à aucune suite légale. Sans doute Lady X... se refusa-t-elle à faire traîner sa fille devant les tribunaux. peut-être aussi un juge britannique prit-il fait et cause pour Mme D... ou admira-t'il le stratagème qu'elle avait employé pour retrouver ses enfants. Toujours est-il que le dossier fut refermé et que Mme D... peut vivre en paix avec ses filles et évoquer, comme un souvenir plaisant, cette journée brumeuse où elles virent apparaître à leurs pieds, la terre de France.


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 14 Fév - 20:14

Ce charmant M. du Pont


S'appeler du Pont, chez nous, c'est banal, même quand on y met une particule, mais aux Etats-Unis, ce n'est pas la même chose, surtout si on ajoute "de Nemours"...
Lorsque Eleuthère Irénée du Pont de Nemours quitte la France pour l'Amérique, en 1802, ce n'est pas vraiment avec l'idée de faire fortune. Il a été profondément traumatisé par la Révolution et il veut vivre sous d'autres horizons. Ce chimiste de grand talent, assistant de Lavoisier, ne s'est pas remis de la condamnation et de l'exécution de ce dernier, qui n'avait jamais fait de politique et dont le seul tort était d'être riche.
Une fois dans ce pays neuf où tout est à faire, Eleuthère Irénée se met au travail. S'étant spécialisé dans les poudres, il fonde une maison d'explosifs. Celle-ci connaît un rapide développement, avec la conquête de l'Ouest et, plus encore, avec la guerre de Sécession.
La Première Guerre mondiale la hisse au rang des grandes multinationales.
Après 1918, le groupe du Pont de Nemours se diversifie et connaît une expansion accélérée : en 1920, il invente la Cellophane ; dans les années trente, il découvre le caoutchouc synthétique ; dans les années quarante, le Nylon ; dans les années cinquante, le Téflon. Ces inventions remarquables sont dues à un budget de recherche plus important que celui de n'importe quel Etat. Cinq mille chercheurs, payés comme des P-DG et intéressés à leurs découvertes, travaillent à plein temps pour la société.
Inutile de dire que la fortune des du Pont de Nemours est l'une des toutes premières au monde.
D'autant que, pour que celle-ci ne s'éparpille pas, la famille a toujours privilégié les unions consanguines.
Certes, le patrimoine s'est trouvé ainsi remarquablement conservé, mais cela n'a pas été sans conséquences fâcheuses, comme en témoigne l'histoire peu banale du récent porteur du nom, John du Pont de Nemours.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 14 Fév - 21:19

Né en 1937, John du Pont de Nemours a, dès son plus jeune âge, la passion des armes à feu, ce qui est somme toute normal dans une famille qui tire sa richesse de la poudre et des explosifs. Mais le jeune John est réellement doué pour le tir, à tel point qu'en 1964 il songe à faire partie de l'équipe américaine de pentathlon, aux Jeux olympiques de Tokyo. Malheureusement pour lui, il est trop nerveux et il échoue aux épreuves de qualification.
Très déçu par cet échec, John du Pont de Nemours ne quitte plus la résidence qu'il habite à Newton Square, une petite ville de Pennsylvanie. Dans cette maison de style colonial au milieu d'un parc de trois cent cinquante hectares, il organise son existence sans se soucier de l'entreprise qui porte son nom. Il ne fait même pas semblant d'y travailler, se contentant de toucher des dividendes et de mener une vie de riche oisif.
D'abord, il entend poursuivre sa passion pour le tir.
Au milieu de son immense domaine, il fait construire un stand d'entraînement ultramoderne, comme peu de brigades de police peuvent en disposer. Et, justement, il va en parler au chef de la police de Newton Square, le lieutenant Lee Hunter.
- Cela vous plairait de vous entraîner chez moi ?
- Ce serait trop d'honneur, monsieur du Pont.
- Eh bien, il ne faut pas vous gêner. Venez quand vous voulez. Cela me fera de la compagnie...
Le lieutenant Hunter et ses hommes ne se font pas prier. Au moins une fois par semaine, ils franchissent le portail de la luxueuse demeure et vont s'entraîner dans des installations qui feraient pâlir de jalousie tous leurs collègues. Pour remercier le milliardaire, ils le font sergent d'honneur et lui offrent un uniforme. On voit souvent John du Pont se promener avec dans les rues de Newton Square. Faut-il préciser que ce dernier dispose désormais, de la part de la police locale, d'un traitement de faveur ?
D'autant qu'il fait la pluie et le beau temps dans la petite ville. Il verse des centaines de milliers de dollars à des associations charitables. Il crée sur la commune un musée d'histoire naturelle qui attire des visiteurs de tout le pays, car l'établissement ne comporte pas moins de soixante-six mille oiseaux empaillés et on peut y voir une des plus belles collections de coquillages au monde.
John du Pont de Nemours est donc, dans Newton Square et sa région, une sorte d'idole et ses mérites font que ses concitoyens oublient facilement le reste.
Le reste, c'est son comportement, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il est peu banal... L'héritier de l'empire industriel a toujours manifesté une méfiance maladive à l'égard de tout, mais à partir du moment où il s'installe définitivement à Newton Square, elle tourne à la paranoïa. Un jour que son chauffeur s'est trompé de direction, il sort de sa poche le revolver qui ne le quitte jamais et le lui pose sur la tempe, en lui donnant l'ordre de revenir chez lui. Puis il déclare à qui veut l'entendre :
- C'était un complot pour me kidnapper et m'enfermer dans une cage de zoo !
Et il renvoie le chauffeur sur-le-champ...
Peu après, il cesse de regarder la télévision de crainte que quelqu'un y ait caché une caméra pour le surveiller. Un peu plus tard encore, i l fait venir un entreprise de travaux publics et déclare à son patron médusé :
- Vous allez me retourner toutes les pierres du parc !
Et, comme l'homme, malgré toute sa bonne volonté, ne comprends pas, il précise
- Vous n'avez pas remarqué qu'elles me regardent ? Il faut les mettre face contre terre pour qu'elles ne puissent plus me voir.
Retourner toutes les pierres disséminées sur les trois cent cinquante hectares prendra plus d'un mois à une équipe entière de terrassiers et la réputation d'original, pour ne pas dire plus, de John du Pont sera définitivement établie.
En 1983 survient un grand événement : John se marie ! Cela s'est passé très vite, sur un coup de tête, comme à son habitude. Mais ses amis sont ravis ; jusque-là, bien qui'l ait largement dépassé la quarantaine, il avait manifesté une très étonnante indifférence envers les choses de l'amour. Chacun espère que la vie de coule va lui apporter l'équilibre et mettre un terme aux bizarreries de son comportement.
L'heureuse élue s'appelle Graziella Wenk, elle a vingt-huit ans, elle est kinésithérapeute et elle était venue faire sa rééducation, après une chute de cheval.
C'est une jolie blonde qui, sans être une reine de beauté, n'est pas désagréable à regarder. Au milieu d'une séance, il lui a demandé de but en blanc :
- Voulez-vous m'épouser ?
La jeune Graziella a longtemps cru que l'héritier de la multinationale du Pont de Nemours se moquait d'elle, mais quand elle a compris que c'était sérieux, elle a accepté avec l'enthousiasme qu'on imagine.
Le mariage, célébré dans l'immense propriété de Newton Square, est absolument fastueux, mais tout se gâte dès la nuit de noces. A peine Graziella est-elle au lit, que son époux lui met les mains autour du cou et commence à serrer. Elle se dégage comme elle peut.
- Qu'est-ce que tu fais ? Tu es fou ?
John cesse son manège à contrecoeur. Il lui explique :
- Je recherchais des émotions sexuelles...
Dès lors, Graziella n'en mène pas large auprès de son milliardaire de mari. Il entreprend de l'initier aux armes à feu, ce qui ne fait que la terroriser davantage.
Elle se voit contrainte de s'entraîner des après-midi entières au pistolet automatique ou à la mitraillette dans le stand de tir. Mais sa frayeur est plus grande encore chaque soir, quand elle doit se mettre au lit.
Et six mois plus tard, il recommence ! Il lui serre le cou de toutes ses forces. Elle crie, elle supplie, mais cette fois, il ne s'arrête pas... Elle ne parvient à lui échapper qu'en lui brisant la lampe de chevet sur la tête.
Graziella s'enfuit en chemise de nuit, saute dans une des voitures et va se réfugier au poste de police.
Le lieutenant Lee Hunter, qui a été réveillé, fait tout ce qui'l peut pour minimiser la chose.
M. du Pont ne pensait sûrement pas à mal. C'est une querelle d'amoureux. Vous devriez rentrer chez vous. Il doit être inquiet.
- Jamais ! Je porte plainte. C'est un fou ! Il faut l'arrêter.
- Allons, madame, calmez-vous...
La plainte ne sera pas enregistrée et l'affaire se termine par un divorce. Graziella se voit attribuer une pension alimentaire considérable, mais elle déclare à la sortie du tribu
nal :
- Pour les six mois que j'ai vécus, c'est mérité !

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 14 Fév - 22:41

Voilà donc John du Pont de Nemours de nouveau livré à lui-même et on ne va pas tarder à se rendre compte que sa femme avait malgré tout une certaine influence apaisante sur lui, car, après son divorce, il se déchaîne. Le Noël suivant plus exactement le 24 décembre au soir, le lieutenant Lee Hunter reçoit un appel affolé.
- Venez vite, il y a un char d'assaut dans mon jardin. Il détruit tout !

Le lieutenant se prépare à dire à son interlocuteur qu'il ne devrait pas commencer le réveillon avec autant d'avance, lorsqu'il entend, effectivement, un bruit de moteur effrayant dans l'écouteur. Il se rend, avec plusieurs hommes, à l'adresse indiquée. Le jardin est dévastée et on distingue nettement d'énormes traces de chenilles sur le sol.
Prendre la piste n'est pas difficile, il n'y qu'à suivre les dégâts causés par l'engin : sol retourné, poteaux abattus, voiture écrabouillées. Et, peu après, le lieutenant Hunter arrive effectivement en vue d'un char d'assaut, un Sherman de la dernière guerre. Non sans courage, il parvient à l'immobiliser en mettant sa voiture devant lui. C'est John du Pont qui en sort.
Lee Hunter l'apostrophe sur le ton de la plaisanterie.
- Eh bien, qu'est-ce qui vous arrive, John ? Vous partez en guerre ?
Le milliardaire, en tenue de soirée, affiche une mine réjouie.
- Pas du tout, Lee. Je vais réveillonner chez des amis et j'ai voulu leur faire une surprise !
- Dites-moi, il est chargé, le canon ?
- Pensez-vous, le char est démilitarisé !
- Alors, cela ira. Seulement, il y a des dégâts.
- Qu'ils m'envoient leur facture. Pas de problème. Joyeux Noël, Lee !
- Joyeux Noël, John !...
Au printemps suivant, au milieu de l'après-midi, Newton Square est tiré de sa torpeur par un bruit d'enfer. C'est une véritable pétarade, un feu d'artifice en plein jour, les vitres tremblent. Le lieutenant Lee Hunter, qui sait désormais à quoi s'en tenir, prend directement la direction de la propriété du Pont et il ne tarde pas à découvrir le milliardaire en train de tirer en direction du ceil, avec un canon de gros calibre.
- Alors, John, ce coup-ci c'est la guerre ?
- Non. Je chasse les oies sauvages. Mais moi, je fais les choses en grand !... Dites, vous n'allez pas me faire d'ennuis. Je suis chez moi.
- Le problème, c'est que les obus vont forcément retomber quelque part.
- Je paierai,mais en attendant, je vais avoir quelques oies !
John du Pont de Nemours a effectivement payé les dégâts. Il aurait pu aussi y avoir des blessés, voire de victimes, mais il n'y en a pas eu...
L'année suivante, c'est un personnage entièrement dégoulinant d'eau qui se présente au poste de police de Newton Square. L'homme dit s'appeler Allan Jones, être assureur et vouloir porter plainte contre John du Pont de Nemours, pour tentative de noyade...
Le lieutenant a un sourire conciliant.
- Cest sûrement un malentendu. Racontez-moi, monsieur Jones.
J'étais venu chez lui pour un contrat. Après la signature, il m'a dit : "On va arroser cela !" Il m'a fait monter dans sa voiture, il a pris la direction du parc et il a jeté l'auto dans l'étang. J'ai failli rester prisonnier à l'intérieur et être noyé. Lui, il était déjà sorti et il m'attendait sur le bord en rigolant...
Malgré son insistance, l'assureur ne parviendra pas à faire enregistrer sa plainte et l'affaire se terminera, comme les autres fois, par une compensation financière.

C'est à cette époque que John du Pont de Nemours se découvre une nouvelle passion, qui a pour effet de le calmer un peu : la lutte gréco-romaine. Il ne la pratique pas lui-même, mais il fonde une équipe, la Foxcatcher Team. Il bâtit un gymnase ultramoderne sur sa propriété, recrute les meilleurs éléments, recherche les meilleurs instructeurs et les résultats ne tardent pas : il obtient des places d'honneur dans les championnats nationaux et des résultats plus qu'honorables aux Jeux olympiques.
Il y a, certes des bruits qui courent : John du Pont ne serait pas insensible au spectacle de ces jeunes hommes qui s'affrontent dans son gymnase. Il aurait même découvert sur le tard ses préférences en matière amoureuse, que les tentatives de strangulation sur sa femme pouvaient laisser présager. Bref, il serait homosexuel. Et on ne tarde pas à découvrir que ce ne sont pas que des bruits. En 1988, un scandale éclate.
Un moniteur de lutte l'attaque pour licenciement abusif, affirmant qu'il l'a renvoyé parce qui'l repoussait ses avances. John se défend, mais il y a eu des témoins. Il ne s'en sort qu'en versant, encore une fois, des dommages et intérêts élevés.
Les années passent... A Newton Square, on a pris l'habitude de vivre avec ce si remuant mais si généreux voisin. Régulièrement, le lieutenant Lee Hunter intervient pour étouffer ou arranger un incident malheureux. Chaque fois, la fortune des du Pont de Nemours est mise à contribution, mais comme elle est inépuisable ou presque, cela ne prête pas à conséquence.
Il n'y a qu'en matière de lutte gréco-romaine que John, du Pont continue à accumuler les succès. A l'automne 1995, il franchit une étape supplémentaire : il engage Dave Schulz comme instructeur. C'est la plus grande vedette de la discipline. A trente-six ans, Schulz a été plusieurs fois champion du monde et médaillé d'or aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1984. Pour un salaire très élevé, il s'installe avec sa femme Nancy et ses enfants dans un luxueux bungalow construit pour lui dans le domaine.Mais passé la bonne entente des premiers temps, Dave Schulz commence à déchanter. Il dit à son père au téléphone :
- Ce type est fou. Il assiste aux séances d'entraînement toujours armé, il critique tout et il menace ceux qui ne sont pas de son avis. En plus, il boit.
Et ce n'est pas tout. Le superbe athlète qu'il est doit être du goût de l'héritier des du Pont, car, sans lui faire vraiment d'avances, celui-ci a une attitude ambiguë à son égard. Au point qu'une fois, Dave le remet sèchement à sa place. A partir de ce moment, un froid s'installe entre les deux hommes.
26 janvier 1996, 15 heures. Dave Schulz est en train de faire du jogging près de son bungalow, lorsque du Pont de Nemours arrive dans sa voiture et tire deux coups de feu sur lui sans sortir. Mme Schulz fait irruption. Elle hurle, crie d'arrêter. Mais cela n'a aucun effet sur le milliardaire, qui tire une dernière balle sur sa victime à terre. Le champion de lutte meurt peu après, dans les bras de sa femme.

Cette fois, en apprenant la nouvelle, le lieutenant Lee Hunter ne peut plus se contenter d'une amicale réprimande. La mort dans l'âme, il se rend chez l'héritier des du Pont pour l'arrêter. Mais il est accueilli par le personnel en émoi.
- Monsieur nous a fait sortir de la maison et il s'y est enfermé. Il est armé...
Le lieutenant s'avance pour parlementer ! il se rend vite compte qu'il n'y a rien à faire. Il s'entend répliquer, d'une voix surexcitée :
- Je ne me rendrai jamais et je tirerai sur tout ce qui bouge !...
La situation est trop grave pour que le lieutenant Lee Hunter puisse y faire face avec ses hommes. Il fait appel aux forces spéciales de la police, le SWAT, l'équivalent de notre GIGN. En arrivant sur place, le chef du détachement, apprenant que l'homme est seul, veut donner l'assaut, mais le lieutenant l'en dissuade.
- N'en faites rien. C'est un champion de tir et il est armé jusqu'aux dents.
- Quelles armes a-t-il, d'après vous ?
- Sûrement des armes automatiques, peut-être une mitrailleuse, peut-être même un canon !
- Alors, il faut attendre la nuit pour donner l'assaut.
- Il a sûrement aussi des armes infrarouges. Je crois que j'ai une meilleure idée. Je vais couper le chauffage...
Il gèle, en effet, à pierre fendre : il fait -20°. Or le lieutenant, pour avoir souvent été invité dans la propriété, sait que la chaudière se trouve dans une serre derrière la maison. Il demande au chef du SWAT de parlementer par haut-parleur avec l'assiégé et, pendant ce temps, il se glisse discrètement sur les lieux... L'inspiration était bonne. Le lendemain matin, les policiers voient sortir de lamaison une silhouette grelottante, qui crie dans leur direction :
- Ne me faites pas de mal, je suis le Dalaï Lama !

L'épilogue de cette histoire ne surprendra personne.
John du Pont de Nemours a été enfermé dans la prison toute proche de Thornton. Mais après avoir été examiné par les médecins, il en a bien vite été extrait, pour être conduit dans un hôpital psychiatrique d'où il n'est plus sorti.
Et il n'est venu à personne l'idée qu'il avait échappé à la justice en raison de sa fortune. S'il s'était appelé Smith, c'est-à-dire Dupont chez nous, au lieu de s'appeler du Pont de Nemours, il aurait tout autant été déclaré irresponsable. La seule différence - et elle a coûté la vie à un homme -, c'est qui'l aurait été arrêté et interné bien plus tôt !

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 14 Fév - 22:45

Suis allée sur "Wikipédia" et j'y ai lu que John du Pont de Nemours est mort dans la prison d'Etat de Laurel Highlands, en pennsylvanie, le 9 décembre 2010.

FIN Exclamation
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 18 Mar - 15:18

Bonjour à tous et merci à toi, Epistounette, j'ai passé un bon moment ! study
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MessageSujet: Sous les rosiers jaunes   Ven 11 Mai - 0:14

Une petite maison de garde-barrière, avec des géraniums en pot et des salades dans le jardin. Mme Van Beck vient de relever la barrière, l'omnibus de 7 heures 56 vient de passer. De loin, elle aperçoit le facteur sur sa bicyclette, qui franchit les rails pour venir jusqu'à elle.
"Voilà le journal, madame Van Beck, et du papier bleu !
- Du papier bleu ? Qu'est-ce que c'est ?
- Oh ! un truc. Tenez, c'est marqué là : ministère des Armées. Personnel. C'est pour votre fils !"
Mme Van Beck remercie le facteur qui s'éloigne déjà, et rentre dans sa petite cuisine, le papier bleu à la main. Elle cherche ses lunettes pour mieux lire, et ne les trouve pas, comme d'habitude. Tout en fouillant dans sa corbeille à ouvrage, sur le buffet, sous les coussins du fauteuil, elle se dit : "Ca doit être pour Pierre. Voyons, il a fait son service il y a trois ans et ils l'ont réformé. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien lui vouloir ?"
Enfin, elle déniche ses lunettes entre deux pelotes de laines, et déchiffre lentement l'adresse : "Monsieur Jean Van Beck, route de Blavent, par Zichem".
Jean ? Une sorte de vertige s'empare de Mme Van Beck. Jean ? Mais qui est Jean ? Jean n'est rien, il n'existe pas, il n'a jamais existé ! Comment peuvent-ils écrire à Jean ? Et pourquoi, mon Dieu, pourquoi ?
Fébrilement, elle déchire le papier bleu, et parcourt le texte imprimé :
"Vous êtes prié de vous présenter le 7 juillet 1954, à huit heures du matin à la caserne de Zichem pour y subir les examens du conseil de révision. En cas d'aptitude au service, vous serez incorporé..."

Mme Van Beck ôte ses lunettes. Elle n'y voit plus clair. Ses yeux sont pleins de larmes. De grosses larmes, épaisses, venues de loin, et qui tombent silencieusement sur le papier bleu, en y laissant des taches rondes.
Il n'y a personne dans la maison. Son fils Pierre est en Afrique, il y travaille comme forestier. Et il n'y a plus de M. Van Beck depuis longtemps. M. Van Beck l'a épousée en 1930 et il est parti en 1934 dans la Légion étrangère. Elle ne l'a jamais revu. C'est un papier qui lui a appris sa mort en Indochine quelque temps plus tard. Un papier presque comme celui-là.
Mme Van Beck froisse ce papier bleu, et le fourre dans la poche de son tablier. Toutes ces images qui lui reviennent, tous ces souvenirs oubliés... lui tournent la tête...

Maria Van Beck est une femme simple. Mariée à dix-neuf ans, veuve à vingt-quatre ans, elle a obtenu de conserver ce poste de garde-barrière pour pouvoir élever son fils Pierre, âgé de trois ans. Son père était déjà garde-barrière, elle a toujours vécu dans cette petite maison, toujours. Et le secret de sa vie y est enterré. Elle le croyait enterré pour toujours.
Ce maudit papier a tout réveillé.

Maria erre dans sa maison, toute la matinée. Elle cherche à prendre une décision difficile. C'est dur, très dur, quand on est seule à quarante ans, sans personne à qui se confier. Puis elle se décide. Maria décroche le téléphone mural et appelle son chef de centre. Il lui faut prendre la journée du lendemain et se faire remplacer. Le chef du centre, qui la connaît depuis toujours, s'inquiète amicalement.
"Vous êtes malade, Mme Van Beck ?
- Oh ! non. Mais je dois aller voir quelqu'un dans l'administration à Zichem.
- Ah ! bon. Eh bien je vous envoie quelqu'un pour la journée."

Toute la nuit, la petite lumière a brillé dans la chambre de Mme Van Beck.. Et au matin, bien avant le train de 7 heures 56, elle est habillée, son chapeau sur la tête, et son sac serré contre elle. Le papier bleu, soigneusement défroissé, est plié en quatre à l'intérieur.
Au moment de partir, Maria hésite devant le portillon du jardin. Puis elle retourne en arrière, et se dirige vers un massif de roses. Des roses jaunes, splendides, épanouies au soleil du printemps. Elle les regarde longuement, puis se met à genoux, et cueille la plus belle.

C'est ainsi qu'elle se rend à pied à la gare, tenant dans sa main la rose jaune couverte de rosée. Et c'est ainsi qu'elle arrive à Zichem, par le train. A la gare, elle se renseigne. La voilà maintenant devant une bâtisse énorme et sans grâche, gardée par deux gendarmes. Très poliment, elle demande :
"S'il vous plaît, monsieur, je voudrais voir le chef.
- C'est pourquoi, madame ?"
Maria Van Beck ouvre son sac et montre le papier bleu.
"C'est pour ça..."
Le gendarme examine le papier et sourit :
"Mais, madame, c'est une convocation pour le mois de juillet, et ce n'est pas vous qui êtes concernée !
- Si, monsieur, il faut que je voie le chef s'il vous plaît, c'est important.
- Ah ! bon. Si vous voulez me suivre."

A travers les bureaux de la caserne de gendarmerie, le planton guide Maria Van Beck jusqu'à une porte où se trouve inscrit : "capitaine Zeller". Il la laisse seule un moment, en la priant de s'asseoir sur une banquette de moleskine, et revient aussitôt.
"Si vous voulez entrer, madame."
Le capitaine de gendarmerie Zeller est un moustachu, au visage rond et sanguin. Il regarde entrer cette femme menue, au visage fin et au regard bleu passé, qui tient une rose jaune dans ses mains.
Maria Van Beck n'est pas vraiment timide, mais le motif de sa venue est terrible. Elle ne sait plus que dire soudain. Comment faire pour raconter, pour expliquer ? Cet homme va-t-il comprendre ? D'une main tremblante, elle tend le papier bleu et, en ravalant sa salive, arrive à sortir quelques mots de sa gorge serrée.
"Est-ce que vous pouvez m'écouter ?"
Le capitaine à moustache devine qu'un drame est derrière ce papier bleu, cette petite femme et sa rose jaune qu'elle pétrit entre ses doigts, et dont les épines lui rentrent dans la chair, sans qu'elle y prenne garde.
"Alors voilà, monsieur. C'est une longue histoire. Je l'avais oubliée, je vous jure. Il me semblait que tout cela s'était passé dans une autre vie, mais ce papier bleu a tout réveillé.
- Qui êtes-vous, madame ? Quel rapport avec nous, avec ce papier ? C'est une convocation pour un conseil de révision ! Il s'agit de votre fils ?"
Maria Van Beck a un sursaut.
"Mon fils ? Oui, c'était mon fils, monsieur. Jean. Je l'avais appelé Jean comme son grand-père. C'était mon fils.
- Que lui est-il arrivé ? Il lui est arrivé quelque chose, c'est ça ?"
Maria Van Beck hoche la tête, essuie une larme qui dégouline sur sa joue, sans un sanglot, comme ça, et puis se met à parler. La rose jaune, sur ses genoux, commence à flétrir.
" C'était il y a presque vingt ans, monsieur. Mon mari venait de s'engager dans la Légion. Il m'avait laissée seule avec mon fils aîné Pierre, qui avait trois ans, et Jean le petit dernier. Jean avait dix-huit mois.
"Un soir, j'étais au rez-de-chaussée, j'attendais le passage du train de vingt-deux heures trente. Je suis garde-barrière, vous comprenez. Les enfants étaient couchés depuis longtemps. Je leur avais fait une soupe au riz et du flan au caramel. Ils dormaient chacun dans son petit lit au premier étage. Tout était silencieux. Après le passage du train, je suis montée les voir. Ils étaient tranquilles. Pierre était couché sur le ventre comme à son habitude, et mon petit Jean dormait comme un ange. Je le revois encore, ses petits poings serrés sur le drap. Il souriait toujours en dormant. Alors je suis redescendue me coucher. Je dors toujours en bas. La maison est petite, il n'y a qu'une chambre à l'étage. J'ai mis le réveil à cinq heures comme d'habitude, pour le premier train de cinq heures trente. Et puis je me suis endormie. J'étais fatiguée. J'avais fait la lessive et le jardin, mon dos me faisait mal. Vers le matin, je me suis réveillée bien avant la sonnerie. Quelque chose était bizarre. C'était une odeur. Une odeur de brûlé. J'ai cour dans la cuisine d'abord, mais ce n'était pas là, c'était en haut, au premier, dans la chambre des enfants."
Maria Van Beck s'interrompt un moment, le visage crispé sur un souvenir douloureux. Le capitaine de gendarmerie la regarde, puis ose poser la question.
"Il y avait le feu ?"
Elle fait "oui" de la tête,d'abord, sans pouvoir parler, puis se reprend très vite.
"J'ai d'abord vu le berceau de Jean. Tout avait brûlé autour de lui, l'oreiller, les draps, la couverture, ça s'étai consumé presque sans flammes. Ses vêtement aussi, et lui, il était tout noir. Il était mort,monsieur. Il ne respirait plus, son coeur ne battait plus. Je l'ai secoué, je l'ai mis sous l'eau froide, j'ai soufflé dans sa bouche, mail il était mort.
- Et votre deuxième fils ?
- Il dormait dans son lit. La fumée ne l'avait pas atteint vraiment. J'ai essayé de le réveiller, mais il grognait. Il était un peu intoxiqué, mais sans plus.
Alors j'ai ouvert la fenêtre? Je pleurais, je ne savais plus quoi faire, et c'est là que j'ai compris ce qui s'était passé. Au pied du lit de Pierre, il y avait une boîte d'allumettes renversée, et par terr, des morceaux de papier brûlés. Il avait joué avec, dans la nuit, sûrement. Je suppose qu'il s'est réveillé après le passage du train de vingt-deux heures trente. Peut-être ne dormait-il pas quand je me suis couchée. En tout cas, il était descendu à la cuisine, et il avait pris les allumettes sur la cuisinière. Il a dû se rendormir en jouant. Il y avait du papier brûlé sous le berceau de son frère, et le feu avait pris au volant d'organdi."
Maria Van Beck semble revoir des images terrifiantes, et le capitaine de gendarmerie se racle la gorge avant de demander :
"Si je comprends bien,madame, votre fils Jean est mort à l'âge de dix-huit mois ?
- Oui, monsieur, c'est ça. Il avait dix-huit mois, c'était un bébé, un bébé...
- Alors cette convocation est une erreur de nos services, c'est ça ?
- Non, monsieur. C'est normal, vous ne pouviez pas savoir.
- Mais il a dû se passer quelque chose, je vais faire une enquête. C'est une histoire de mention à l'état civil, sûrement ! On a dû omettre de porter le décès, il n'y a pas d'autres explications.
- Si, monsieur, il y en a une. C'est moi qui n'ai pas déclaré la mort de mon bébé.
- Comment ? Mais pourquoi ?
- Oh ! c'est simple monsieur. Très simple. Quand j'ai réussi à réveiller mon fils aîné Pierre, il s'est mis à pleurer en voyant son frère. Il n'avait que trois ans vous savez, il ne comprenait pas. Il disait :"Maman, il est malade, Petite Jean ?" Alors je l'ai consolé. Je lui ai dit que ce n'était rien, et que son frère allait bien. Je l'ai vite emmené dans mon lit, je lui ai fait boire un lait chaud. Et il s'est rendormi. Ensuite, j'ai réfléchi, je me suis dit : "Pierre est responsable de la mort de son frère, mais à quoi cela sert-il qu'il s'en rende compte ?" A trois ans, on ne sait pas ce qu'on fait, n'est-ce pas. On ne sait même pas ce que c'est que la mort. Il ne fallait pas qu'il grandisse et qu'il vive en portant le poids de cette chose-là.
- Mais... son frère était mort, vous étiez bien obligée un jour de le lui dire !
- Non... Non... J'ai tout arrangé, voyez-vous. Je ne sais pas où j'ai pris ce courage, mais je l'ai fait.
Il fallait le faire. J'ai tout enlevé de la chambre, le berceau brûlé et les affaires du petit. J'ai pris mon bébé, je l'ai enveloppé dans un drap, et je l'ai couché dans une petite caisse de bois que j'ai bien nettoyée et recouverte de tissu. Ensuite, je l'ai caché pour la journée. Et le matin, j'ai dit à Pierre que son petit frère était parti pour se soigner dans une belle maison, chez des gens très gentils, qui prendraient soin de lui. Il n'a pas eu trop de peine, c'était un enfant gai et joyeux, qui oubliait vite les bêtises qu'il faisait.
- Et qu'avez-vous fait ensuite ?
- La nuit suivante, j'ai donné une sépulture à mon bébé. Dans le jardin, derrière la maison. J'y ai planté des rosiers. Ils ont grandi sur sa tombe, ils y sont depuis près de vingt ans maintenant. Vingt ans. J'avais presque oublié, voyez-vous, monsieur. J'ai tellement raconté d'histoires pendant des années, pour que Pierre ne sache pas.
- Quelles histoire ? A qui ?
- Aux voisins, aux gens qui me connaissaient. J'ai dit que j'avais confié Jean à une famille riche qui allait l'élever beaucoup mieux que moi et l'adopterait plus tard. Tout le monde m'a crue, monsieur. J'étais si pauvre à l'époque et sans mari, c'était bien pour l'enfant. Je disais qu'il était petit et qu'il ne se souviendrait pas de sa vraie maman et que c'était mieux comme ça. Je gardais Pierre qui était plus grand.
- Et personne ne s'est jamais douté de rien ?
- Non. Jamais.
- Votre fils non plus ?
- Oh ! non. il croit encore que son petit frère a été adopté. Il ne s'en souvient même plus. Les enfants oublient vie, vous savez... si vite.
- Mais, quand il vous en parlait, il n'avait pas envie de le connaître ?
- Je lui ai fait comprendre qu'il valait mieux ne pas se revoir, voyez-vous. Je lui ai dit que cela me ferait trop de peine. D'ailleurs j'ignorais où il était. J'avais fini par y croire moi-même, monsieur. Je ne sais pas comment cela a pu se produire, mais mon fils n'était pas mort, il n'était pas dans le jardin, sous les rosiers, il était ailleurs. Je rêvais qu'il vivait dans une belle maison, au milieu des fleurs et des oiseaux, dans un pays lointain. Il y avait la mer autour de lui, et le soleil. Il était grand et beau. Je n'étais pas malheureuse. Seulement il y a eu ce papier bleu, avec son nom écrit dessus. Cela m'a fait comme une déchirure.
- Vous deviez bien vous douter qu'un jour, une chose comme cela arriverait ?
- Non. Je n'y pensais pas. Mon fils était vivant ailleurs. Vous comprenez. Mais maintenant !"

Le capitaine de gendarmerie est bien ennuyé. La sincérité de cette femme est émouvante, certes, mais il y a la loi. Et la loi veut que l'on déclare la mort de son enfant.
"Je suis désolé, madame, mais il va y avoir une enquête, il va falloir officialiser la chose, et vérifier vos dires. Vous avez commis une faute grave en ne déclarant pas le décès. Je dois en avertir le procureur, c'est obligatoire.
- Alors, mon fils va l'apprendre ?
- Malheureusement oui. Mais vous êtes sûre qu'il ne se souvient de rien ? Il n'a jamais fait la relation entre les allumettes et la disparition de son frère ?
- Non, jamais. Je lui ai simplement défendu de toucher au feu. Je lui ai montré que cela faisait mal, dès le lendemain.
- Comment ?
- Je me suis brûlée moi-même à la main et je lui ai montré, vous voyez, c'est là. J'ai encore la cicatrice."
Maria Van Beck montre la paume de sa main gauche, où une cicatrice de brûlure est nettement visible. Elle termine sa phrase :
"Il a vu que je pleurais et que j'avais mal pendant plusieurs jours. Il a compris. Et puis il a oublié. Il n'a jamais su qu'il avait tué son frère, monsieur, jamais. Alors voilà, c'est ce que je suis venue vous demander, qu'il ne sache jamais. Il est en Afrique pour cinq ans, il est loin, heureusement.
- Mais c'est pratiquement impossible, madame. Même s'il ne sait pas maintenant, un jour ou l'autre, pour une histoire d'état civil quelconque, il apprendra que son frère est mort à dix-huit mois.
- Je sais. J'y ai réfléchi maintenant. Mais ça ne fait rien, je lui dirai que je lui ai menti pour qu'il n'ait pas de peine. Je lui dirai que son frère est mort d'une maladie. S'il vous plaît, monsieur, si vous faites une enquête, ne lui en parlez pas. Il a vingt-quatre ans maintenant, et un bon métier. Ce serait dur pour lui. Trop dur. Il ne faut pas."

Maria Van Beck est repartie en laissant sur sa chaise quelques pétales de rose jaune, éparpillés.

L'enquête a été discrète. Le capitaine s'en est chargé, en vérifiant simplement la sépulture, et en prenant des renseignements sur la vie passée et présente de Maria. Une vie de travail et de dévouement. Sans histoire, apparemment. Et Pierre n'en a rien su au fond de la lointaine Afrique.
Et Maria Van Beck ne s'appelle pas Maria Van Beck, par respect pour elle, et le petit enfant qui dort sous les rosiers jaunes.




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MessageSujet: Sous les rosiers jaunes   Ven 11 Mai - 1:41

Oups Embarassed Exclamation J'ai omis de préciser (pour Marco) que c'était la fin de cette histoire Exclamation geek
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MessageSujet: LE SIEGE   Ven 11 Mai - 22:34

Il s'appelle Grandpied. Félix Grandpied. Et il ne s'attend pas du tout à recevoir une volée de plombs en plein visage. Grandpied est chasseur, braconnier même, il connaît par coeur la forêt des environs de Châtellerault. C'est un grand gaillard qui a l'habitude de mener rondement les choses. Son commerce d'épicier, sa femme, ses enfants et sa carriole.
Ce 4 mai, jour de printemps 1905, Grandpied mène rondement sa carriole, sur la route de Châtellerault. Sa fille l'accompagne, et ils vont à la foire. A une cinquantaine de mètres se trouve la maison du garde-chasse. Elle borde la route, et un petit jardin clos d'une haie de charmes lui donne un air coquet, calme et tranquille. Félix Grandpied est obligé de passer devant. Il n'aime guère cela car il n'aime pas du tout le garde-chasse. C'est une vieille querelle de dix ans à propos d'un lièvre. Une de ces querelles de village, indébrouillable, partie de rien et qui, avec les années, se transforme en haine solide, s'enracine au point de devenir indestructible.
Il y a dix ans, donc, les chiens de Grandpied lui ramenaient un lièvre, et le garde-chasse s'en est emparé. Grandpied a hurlé :
"Ce lièvre est à moi, je l 'ai tiré sur mes terres !
- Menteur ! J'ai entendu le coup de feu, il partait du bois !"
C'est tout. Le reste s'est envenimé. Ce qui nous amène à dix ans de préméditation pour le coup de fusil qui se prépare.
Derrière la haie de son jardin, Emile Roy, le garde-chasse, ajuste son fusil. Il a deux fusils. L'un chargé de grenailles, l'autre de chevrotines.
Celui qu'il pointe sur la charrette de Grandpied, son vieil ennemi, est le moins dangereux. Trente-six grains de plomb le garnissent, et il a réduit de moitié la charge de poudre. Quand la carriole passe devant le petit jardin, le coup part. L'homme tombe à la renverse, le visage ensanglanté, et la fille se met à hurler.
Derrière sa haie, Emile Roy le garde-chasse pousse un juron, car il a raté son coup. Il voulait tirer plus bas, il voulait truffer le coquin, le sertir de plombs dans les fesses, pas le tuer.
Il ne l'a pas tué non plus d'ailleurs,mais il ne le sait pas. Et c'est ainsi que commence une terrible escalade d'incompréhensions qui font de cette histoire le plus étonnant des Fort Chabrol. Emile Roy se barricade dans sa maison, affolé, il n'en sortira pas avant onze jours.

Emile Roy a soixante-dix ans, le poil roux, un peu blanchi, l'air d'un renard qui aurait couru les bois au point d'en prendre les couleurs d'automne. Il est fait de ruse et de force. Malgré son âge avance, il n'a rien perdu de sa souplesse et d'un bond, il se réfugie dans sa tanière, barricade les portes et les fenêtres. Il entend les cris de la jeune fille :
"Papa ? Papa ? Tu es mort ? Oh ! mon Dieu, il t'a tué ! C'est Roy, c'est Emile ! Papa ?"

Félix Grandpied se tient le visage à deux mains, au fond de la carriole. Il a la force de grogner :
"File, le docteur, les gendarmes... dépêche-toi !"
De sa tanière, Emile n'a pas entendu la voix de son vieil ennemi. Il le croit mort, et lui, fichu. Que faire ? La mauvaise blague, la méchante plaisanterie à tourné au meurtre. Le garde-chasse tourne en rond en marmonnant : "Bon sang ! s'il n'y avait pas eu ce cahot !" Emile visait le bas du dos. Félix était debout dans sa charrette et la cible était parfaite. Il attendait le moment où la voiture prendrait le virage devant la maison. Son doigt ne tremblait pas. Il avait préparé son coup de longue date. Trois fois déjà, il avait guetté la carriole ennemie, allant à la foire ou en revenant. Et à chaque fois, il avait dû abandonner. Trop de monde dans la voiture ou impossibilité de tirer sans prendre le risque de blesser quelqu'un d'autre.
Aujourd'hui, l'affaire se présentait bien. Emile debout à l'avant, sa fille à ses côtés. Pour un bon tireur comme lui, la cible était nette, sans bavure possible. Emile guettait le virage, le canon visait le postérieur. Il tire, et au moment même un cahot fait basculer la victime sur son siège ! Pire : Félix Grandpied tourne la tête en arrière. Dieu sait pourquoi, et les trente-six grains de plomb l'atteignent en plein visage. Voilà les faits. Du plomb dans le postérieur ne tue pas son homme. C'est une vengeance réjouissante pour le tireur, douloureuse et humiliante pour la victime. Mais c'est raté. A présent, Emile Roy est un assassin. La carriole file sur le chemin. Le bourg est à deux kilomètres. Dans une demi-heure les gendarmes seront là. Les gendarmes et les autres. Tous ceux qui détestent Emile Roy depuis des années. Tous ceux à qui il a collé des amendes ou raflé le gibier. Tous ceux qui ont réussi à lui retirer son mandat de garde-chasse. Un mandat donné par une dizaine de petites propriétaires de la commune.
En Poitou la chasse est une passion pour les campagnards. Mais certains propriétaires entendaient préserver leur gibier. Emile Roy faisait la guerre aux braconniers. Il n'avait pas son pareil pour repérer les chiens, et récupérer lièvre ou perdreau, jusque dans les jambes des chasseurs s'il le fallait.
Cela l'a brouillé avec tous ses vieux camarades. Félix Grandpied le premier. Et depuis dix ans, Emile n'est plus garde-chasse. On lui a retiré son mandat. Il n'est plus rien, qu'un braconnier solitaire à la retraite. Ses deux chiens ont vieilli avec lui, le nez dans leurs pattes au coin du feu, rêvant des randonnées anciennes, des poursuites et des affûts du bon vieux temps.
Félix Grandpied est responsable de tout cela. C'est lui qui a monté l'affaire au sein du conseil municipal et obtenu gain de cause ; plus de garde-chasse ! Plus d'Emile Roy !
Il l'avait menacé, il l'avait guetté, personne ne l'ignorait au bourg...
"Je t'aurai ! Je te trufferai de plombs, mauvais bougre !"
Emile secoue sa tignasse avec rage. Il ne sait plus que faire. Il se réfugie au grenier, en entendant la rumeur du dehors. Par une petite fenêtre, entre les volets, il aperçoit le maire, le juge, son greffier, le notaire et deux gendarmes. C'est le maire qui crie le premier :
"Rends-toi, Emile ! Tu es pris !"
Comment ça, "rends-toi" ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Que vont-ils lui faire ? Mais ma parole ils le prennent pour un sanglier !
Les gendarmes ont les fusils pointés, le maire a sa carabine, le greffier aussi. Ils sont venus comme à la chasse !
C'est la deuxième malchance et le premier quiproquo. Emile s'est enfermé chez lui, poussé par la peur, terrorisé par son acte, persuadé qu'il avait tué son ennemi. Il n'avait pas à l'origine, l'intention de résister. Il ne se posait même pas la question. A présent on l'a posée pour lui : "Rends-toi !"



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MessageSujet: LE SIEGE   Ven 11 Mai - 23:17

Si on lui avait dit autre chose, par exemple : "Emile, tu as blessé Grandpied, il n'est pas mort", rien ne se serait passé.Mais les hommes avancent jusqu'au jardin, les gendarmes en avant, le maire et le greffier de côté, leurs fusils pointés. Et le juge leur crie :
"Attention ! C'est un vieux têtu, il est méchant et bon tireur ! Ne vous laissez pas faire, tirez les premiers s'il le faut !"
Seconde erreur, car là-haut, dans son grenier, Emile n'a plus peur du tout, il est dans une colère noire. Il charge ses fusils, se poste à une fenêtre et tire dans les jambes du premier homme. Soixante-dix grains de plomb dans les jambes du greffier qui lâche son fusil en hurlant à la mort. Le juge se met à crier lui aussi :
"Il a tiré le premier ! Je vous l'avait dit ! Il nous faut du renfort."
C'est parti pour onze jours.

La petite maison d'Emile reçoit les lumières du soleil couchant. Un détachement de gendarmerie est dissimulé dans le fossé. Le maire tient conseil à l'abri des arbres. Jusqu'à présent personne n'est mort dans cette histoire. D'ailleurs, le vieil Emile n'a voulu tuer personne. Félix Grandpied a toutefois un oeil en moins. C'est grave. Et lui continue de dire :
"Il voulait me tuer depuis longtemps ! C'est un fou dangereux, un assassin !"
Le juge et le notaire complètent ce portrait, rudement dessiné. Le juge :
"Je vous rappelle qu'il a acheté un remplaçant pour faire son service militaire. C'était possible dans sa jeunesse. Mais c'est une honte pour un patriote !"
Le notaire :
"Quand sa femme est morte, au bout de trois ans de mariage, il n'a même pas suivi le cercueil. Ce n'est pas un chrétien, cet homme !"

Si Emile les entendait parler de sa jeunesse, il pourrait répondre du haut de ses soixante-dix ans :
"La guerre, c'est du meurtre organisé. Moi j'aime la chasse, pas la guerre. J'ai payé un type pour la faire à ma place, il aimait ça, lui, pas moi"
Pour sa femme, il serait plus discret. Suivre un cercueil était au-dessus de ses forces. Il n'avait que vingt-cinq ans à l'époque et ses sensibleries qu'il n'a plus. Sauf qu'il n'a pu aimer personne depuis. Aucune femme, et quarante-cinq ans de vie célibataire en vieil ours, au fond des bois.
Mais Emile n'entend pas. Il s'affaire dans son grenier, à rassembler ses armes. Un fusil Lefaucheux, une canne-fusil, un revolver et des munitions, un sabre de cavalerie et deux paires de jumelles.
C'est le siège, donc l'assiégé s'organise. Il n'oublie pas la nourriture. Un pain de six livres, de l'eau en bouteilles, des noix, des pruneaux et des pommes de terre. Il marmonne comme d'habitude :
"Ah ! Ils veulent me tuer ? Ils veulent ma peau ? Eh bien, il leur faudra de l'astuce, et de la patience. Je ne sortirai pas de là. Qu'ils viennent me chercher."



Je continuerai demain. J'ai sommeil. Bonne et douce nouit (comme dirait Martine). ..... Very Happy
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MessageSujet: LE SIEGE   Sam 12 Mai - 12:57

Les renforts sont arrivés. Ils sont douze gendarmes qui, au commandement de leur chef, se dressent comme un seul homme et montent à l'assaut de la bicoque. Ils ont les pieds dans les premiers rangs du potager lorsque Emile pousse un juron et tire en même temps. Une vraie fusillade.
"Bande de sauvages !" hurle-t-il.
Débandade parmi les gendarmes, mais le plomb fait plus de peur que de mal. Un mollet par-ci, une fesse par-là. Emile a tiré dans les jambes. C'est évident, il ne veut toujours pas tuer.
Mais il a tiré sur les gendarmes, il les a blessés, l'un d'eux a même une oreille découpée car il s'est aplati dans les salades, au début de la fusillade.
Alors cette fois, c'est grave. Les forces de l'ordre se sentent concernées. On renforce le contingent, et puisque la nuit tombe, on bivouaque alentour. Le maire, lui, s'en va rendre compte de la situation au préfet.
Dans la nuit, Emile, au mépris des assiégeants, se glisse au-dehors, et va faire un petit tour dans les bois. A l'aube, il ramène un lapin et se glisse dans sa tanière sans être vu. Personne ne connaît l'entrée de sa cave qui donne dans les bois derrière la maison. C'est son secret.
"Les imbéciles ! S'ils croient me tenir... Je peux finir mes jours ici !"
Et il fait rôtir son lapin.L a fumée sort de la cheminée, en même temps que la bonne odeur de gibier se répand sur les assiégeants.
"C'est un comble ! grogne le capitaine. Un comble ! Ce vieil assassin se moque de nous. Il faut prévenir l'armée."
La journée passe sans autre incident, à part quelques coups de fusil isolés, un gendarme tirant au hasard dans les volets et Emile tirant au jugé dans les broussailles.
Le maire revient avec une mauvaise nouvelle :
"Messieurs, le préfet ne veut pas entendre parler de renforts pour l'instant. Il estime que la gendarmerie est suffisante pour mener à bien cette petite affaire locale. A nous de nous débrouiller pour l'instant. J'ai un plan."
Le plan est audacieux et simple. D'une dangereuse simplicité, car il s'agit de couvrir la progression d'un serrurier par un tir nourri, de manière à détourner l'attention d'Emile. Le serrurier attaquera la porte principale, et dès qu'il aura crocheté la serrure, à l'assaut !
La première partie du plan se réalise. Le serrurier attaque la porte, chacun retient sa respiration. Soudain le canon d'un fusil passe entre les volets du grenier, et une nouvelle décharge, bien ajustée, au ras du dos, fait fuir le serrurier comme un lapin.
Le troisième jour du siège est un jour silencieux. Remis de leurs émotions, le greffier, le juge et le notaire prennent la tête des opérations. Accroupis dans les fourrés, ils dessinent un plan de la maison et du jardin. Avant de décider d'une attaque en force, il faut déterminer exactement à quel endroit Emile se cache, et quelles sont les voies libres.
La nuit passe sans incident. Le matin du quatrième jour, le plan est terminé. On l'a étalé sur une table de bois et tout autour des hommes discutent comme à la veille d'une bataille.
Dans son grenier, Emile observe la scène à l'aide de ses jumelles. Il voit le plan, il distingue les silhouettes entre les arbres. S'il pouvait tirer avec ses jumelles ! Car la distance est trop longue pour son fusil. Alors il repère une énorme branche au-dessus de la table d'état major. Elle est visible de loin et à l'oeil nu. Au jugé, et en tirant quatre mètres plus bas, dans le même axe, il est possible de faire du dégât !



Vais manger. Je reviens après Exclamation ..... Very Happy
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MessageSujet: LE SIEGE   Sam 12 Mai - 15:21

En effet, c'est réussi. Le coup de feu éclate, le plomb s'éparpille au centre du conseil de guerre, un homme est atteint à l'épaule.
Dans la nuit, Emile retourne braconner sans problème, et le matin du cinquième jour, un nouveau fumet se dégage de sa cheminée. Il s'apprête à dévorer une caille, prise au collet. Quand il déjeune à midi, on entend ses chiens aboyer, ils réclament des os.
Au-dehors, l'exaspération est à son comble. Personne ne peut soupçonner les parties de chasse nocturnes d'Emile. On suppose donc qu'il a préparé son siège depuis longtemps.
Le sixième jour, Emile hurle qu'il a un message à transmettre :
"J'ai écrit aux journaux. J'explique tout ce qui se passe, j'exige que ma lettre parvienne au Petit Parisien !"
La lettre est balancée à la fronde, roulée autour d'une pierre.
"Messieurs les journalistes, je ne suis pas content de ce que vous écrivez. Je ne suis pas un assassin sanguinaire. Je ne voulais pas tuer Grandpied, mais seulement me venger. Il faut rectifier dans le journal. Et dire que l'on m'assiège ici, comme un forcené. On veut me tuer, mais je peux me défendre longtemps."
Le maire a un hoquet de surprise :
"Comment ? Mais il a lu le journal ! Comment a-t-il eu un journal, hein ? Comment ? Il a un complice ?"
Non. Emile n'a pas de complice. Il n'a que son astuce et sa ruse de coureur des bois. La nuit est sa complice. Il est allé jusqu'à l'entrée du bourg, il a fouillé dans la poubelle du boucher et trouvé le Petit Parisien.
Quoi qu'il en soit, le septième jour, le maire retourne voir le préfet, car Emile a conclu l'envoi de sa lettre par une fusillade triomphale. Elle prouve qu'il a des munitions inépuisables. Il fabrique ses balles lui-même et la situation ne peut plus durer.
Un gendarme a été atteint en plein coeur ! Certes il n'est pas mort, et la charge n'a même pas transpercé sa tunique, mais tout le département est en émoi. On accourt de partout, pour voir la maison assiégée. La rumeur se répand, les autorités sont ridicules, il faut que cesse ce désordre.
Le neuvième jour, un gendarme tombe à nouveau. Cette fois la blessure est sérieuse. Une chevrotine dans le ventre. Il faut l'opérer, il s'en sortira, il aura la médaille militaire, mais la coupe est pleine.
Le dixième jour, c'est la troupe ! On parle de faire marcher le canon. Les hommes du 32e régiment d'infanterie prennent position, commandés par des officiers, sous la houlette d'un général !
Emile, qui écrit tout sur un petit carnet, note au soir de ce sixième jour : "Moi j'ai tiré quatre coups de fusil. J'ai eu un greffier, deux gendarmes et un sous-officier du 32e. A cette heure, ils ont du mal à s'asseoir."
Le matin du onzième jour arrivent les explosifs. Un officier détermine l'emplacement de la charge et choisit l'endroit où, selon les renseignements recueillis, Emile ne se trouve pas.
Or il s'y trouve justement. Il dort dans le foin, et il ne comptait pas sur une attaque aussi sournoise.
L'explosion est effrayante, Emile est projeté en l'ai et se retrouve coincé entre deux poutres par son ceinturon de chasse. Il a les bras libres mais n'arrive pas à se dégager. Une odeur de mélinite se répand dans la maison, l'étouffant à moitié.
Une demi-heure passe, sans qu'il ait réussi à se dégager. Que font-ils dehors ? Pourquoi ne viennent-ils pas le chercher ? Les portes et les fenêtres ont dû voler en éclats !
La seconde explosion délivre Emile, qui dégringole brutalement au rez-de-chaussée, juste devant la cheminée, où une gibelotte était censée cuire à petit feu, pour le dîner du soir. La fumée, la poussière, les gaz étouffent Emile qui se traîne à une fenêtre béante et saute au-dehors sans que personne ne le voie. Il gagne la route, en se traînant, à moitié assommé, et suffocant. Enfin il aperçoit une ombre :
"Hé ! militaire ! Je me rends ! Attendez... mais attendez !"
Ce n'était pas un militaire, mais un paysan curieux et froussard, qui s'enfuit à toutes jambes, craignant qu'on ne lui tire dessus.
Emile Roy se retrouve dans un champ de blé à peine levé, la tête lui tourne, il s'écroule entre deux sillons à cent mètres de sa maison détruite. C'est là que les assiégeants le retrouvent, aplati, la face contre terre, sans arme, et couvert des poussières de sa maison, qui brûle maintenant.

Le voilà donc en prison et le voilà jugé. Personne n'est mort. Son vieil ennemi Grandpied a perdu un oeil, c'est le cas le plus grave, tous les autres, greffier, gendarmes et militaires sont guéris de leurs blessures. Même les chiens, les vieux chiens du garde-chasse, ont échappé à l'explosion et depuis l'arrestation de leur maître, on les voit errer dans le bourg, à la recherche d'une pitance que personne d'ailleurs ne leur refuse.
L'atmosphère n'est donc pas dramatique : pour les habitants et les témoins, le procès s'ouvre dans une ambiance plutôt détendue. Mais c'est un procès d'assises. Et l'Etat, lui, prend la chose au sérieux.
L'armée aussi. Un siège est un siège. Une révolte est une révolte, on ne tire pas sur la force publique. Ce vieux renard de soixante-dix ans a mené pendant onze jours une véritable guerre civile à lui tout seul !
Le juge prend note des déclarations naïves du garde-chasse, et clame :
"Donc votre crime était prémédité ! Il y a dix ans que vous guettiez votre victime ! Si vous aviez pu lui tirer dessus plus tôt, vous l'auriez fait !"
C'est vrai, Emile ne nie rien. Il raconte tout, même les guet-apens qui n'ont pas marché. Sa sincérité devrait lui valoir l'indulgence.Mais voilà qu'on ne le croit pas, quand il jure qu'il ne voulait pas tuer, quand il affirme qu'il n'avait pas préparé son siège, et qu'il se défendait seulement, parce qu'il croyait qu'on voulait le tuer, qu'il croyait que son ennemi était mort...
Et le procureur réclame la peine de mort, en prévenant les jurés :
"C'est le châtiment normal. Nul n'a le droit de tirer sur autrui, nul n'a le droit de résister aux forces de l'ordre par les armes ! Si cet homme n'a pas tué c'est que les victimes ont eu de la chance !"
Et l'on fait taire le vieil Emile, dans son box, qui gratte sa barbe rousse et triture son vieux chapeau en grommelant :
"Si j'avais voulu les tuer, ils seraient pas là à m'accabler. Je sais manier un fusil, moi..."
Le procureur, lui, sait manier les jurés. Ils se déclarent avec un bel ensemble pour la peine de mort.
Emile Roy, soixante-dix ans, aura donc la tête tranchée. Un silence dramatique accueille la nouvelle. Personne n'y croyait, même pas les témoins, souriants et guéris de leurs plombs, même pas Félix Grandpied. En sortant du tribunal, le chef du jury a décaré :
"Nous avons tous signé la demande de grâce au président de la République. Nous ne voulons pas qu'il soit exécuté !"
Quelle étrange dérobade...
Emile Roy attendra trois mois la grâce présidentielle. Il n'y croyait même pas, d'ailleurs, et s'en fichait un peu :
"Vous verrez, ils me couperont le cou ! Mais ça m'est égal, de toute façon, enfermé l)-dedans, je ne tiendrai pas longtemps..."
Quand on a connu la forêt toute sa vie et qu'on traîne une âme de braconnier, comme Emile Roy, vivre entre quatre murs, sans chiens, sans ciel, sans arbres et sans fusil... c'est mourir tristement. Ce qu'il fit, sans attendre sa grâce.


FIN
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Lun 14 Mai - 17:34

Merci cheers
Excellente semaine à tous !
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   

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Pierre Bellemare
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