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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Pierre Bellemare

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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 31 Jan - 23:41

C'est dire la passion qui entoure le procès de Catherine Canaby, qui s'ouvre le 25 mai 1906, par une chaleur accablante. Le tout-Bordeaux est venu si nombreux qu'on a demandé l'intervention de l'armée.
Il a fallu que le 144e régiment d'infanterie prenne position place Magenta, pour prêter main-forte aux agents de police, qui tentent de canaliser la foule.L'assistance, en majorité féminine, est survoltée...
Enfin Catherine Canaby paraît dans le box, vêtue de noir, pâle, chevelure brune en chignon. Les événements ont porté un coup fatal à sa beauté ; elle a les lèvres pincées, les yeux ternes, son visage a quelque chose de fané. Le président Pradet-Bellade, un homme à la forte carrure et à la voix autoritaire, lui énonce les charges : elle est accusée de faux, usage de faux et tentative de meurtre sur la personne de son mari. Il s'arrête alors un instant et ajoute, comme à contrecoeur :
- Il est juste d'observer que M. Canaby a toujours protesté contre ce chef d'inculpation.
C'est évidemment ce qui fait tout le côté sensationnel de ce procès. L'enjeu est clair ; qui, de l'esprit de caste de la haute bourgeoisie ou de la vérité, va l'emporter ?
Car la tentative de meurtre ne fait aucun doute.Les débats le prouvent sans contestation possible. Les experts, qui se contredisent si souvent, sont pour une fois unanimes et formels. Les quantités de poison achetées par Mme Canaby sont effarantes. Alors que quelques milligrammes de digitaline ou d'aconitine sont mortels, c'est par grammes entiers que Catherine s'en est procuré. Elle ne les a d'ailleurs pas administrés à son mari, qui serait mort sur le coup, mais a préféré l'arsenic.
Les résultats se retrouvent dans les analyses pratiquées sur la victime. Le malheureux Emile doit la vie à une résistance phénoménale au poison. Il avait quarante milligrammes d'arsenic au kilo, alors que, dans la dernière affaire de meurtre jugée à Bordeaux, la quantité n'était que de douze !...
Après l'interrogatoire de l'accusée par le président, au cours duquel celle-ci se montre bien faible dans son système de défense, on en arrive à la première grande déposition du procès, celle de Pierre Rabot.
Il arrive bien droit à la barre. Les dames de l'assistance lui trouvent fort belle allure et leur compassion pour Catherine, vers qui va toute leur sympathie, s'en accroît encore. Il n'en reste pas moins que la position de son ami d'enfance est délicate. S'il se montre froid envers elle, il apparaîtra comme un malotru, s'il est trop affectueux, il la compromettra. Mais il se sort avec aisance de la situation.
- Vous savez les bruits qui ont circulé à Bordeaux, lui dit le président Pradet-Bellade. A Bagnères, vos assiduités ont choqué une cuisinière.
- Elle a été la seule et il lui en fallait bien peu !
- Il n'empêche qu'ensuite vous êtes allés en Suisse avec l'accusée.
- J'avais pour cela l'autorisation de M. Canaby, avec lequel je n'ai cessé de correspondre pendant tout le voyage. J'ai agi en toute sincérité et en toute innocence.
Et quand il se retire, le témoin laisse à tous l'impression d'un parfait gentleman, coupable seulement d'avoir mésestimé les sentiments qu'il avait provoqués. Mais après lui arrive ce que tout le monde attend : la déposition de la famille Canaby.
C'est Adèle qui paraît la première, tout de noir vêtue, plus grande et sèche que jamais. Après avoir adressé un rapide regard à sa bru, elle déclare, d'une voix ferme :
- Sur mon âme, j'affirme que mon fils n' pu être trompé. Sa femme est irréprochable. La droiture de sa conduite envers son mari et ses enfants, son dévouement de tous les instants, rien ne peut être mis en doute, je m'en porte garante. Catherine est la victime malheureuse de la malignité de cette ville !
Emile s'avance à son tour à la barre. Blond, la barbe qui commence à blanchir malgré ses quarante ans, il marche avec difficulté et s'appuie sur une grosse canne. Le président, qu'on sent exaspéré par l'attitude des Canaby, ne le ménage pas.
- Monsieur Canaby, le matin du 4 mai, au moment où vous vous prépariez à sortir, votre femme vous a fait servir une tasse de chocolat. Vous l'avez trouvé mauvais. A midi, vous étiez pris de vomissements. Une domestique a déclaré que vos malaises dataient de ce jour-là.
- Cette histoire ne tient pas debout. Vous donnez je ne sais quel crédit à des ragots de cuisinière.
- Quel intérêt aurait cette domestique à mentir ?
- Elle en veut à ma femme qui, par la suite, l'a renvoyée.
Et malgré toutes les tentatives du président Pradet-Bellade, Emile Canaby persiste dans ses affirmations. Il conclut avec force :
- Ma femme est innocente ! Je ne crois pas qu'elle ait jamais cherché à m'empoisonner.
Mais il a dit cela sur un ton glacial. Pas une fois il n'a adressé un regard vers celle-ci, à ce qu'il prétend, est une victime, odieusement accusée par toute une ville. Son comportement dément on ne peut plus clairement ses propos, mais la justice ne peut tenir compte que des termes de sa déposition.
C'est ce que dénonce le procureur dans son réquisitoire :
- La morale réprouve son témoignage, devant lequel le magistrat, cependant, est forcé de s'incliner. M. Canaby ne veut pas que ses filles soient celles d'une empoisonneuse. Il défend sa famille contre l'intérêt public...
L'avocat de la défense a, évidemment, un point de vue opposé :
- La société veut une condamnation, mais qu'est-ce que la société, sinon l'ensemble des familles ? Et quand un chef de famille qu'on vous présente comme la victime vient vous dire qu'il ne croit pas à ce crime, pouvez-vous avoir une autre conception que lui ?
Tout est dit et, le 28 mais au soir, le président annonce le verdict :
- Catherine Canaby est acquittée du crime d'empoisonnement, mais reconnue coupable de faux et usage de faux. En conséquence, elle est condamnée à quinze mois de prison et cent francs d'amende.

Ainsi s'est terminé le procès de Catherine Canaby. Le journaliste du Figaro qui l'avait suivi concluait son article ainsi : "Le drame est fini. Quel en sera l'épilogue ? Dans quelques mois, quand elle sera chez elle, quelle sera la vie de la libérée ? Quel sera le foyer de cette famille ? On peut se poser la question, mais elle ne regarde pas la chronique judiciaire..."
Et pourtant, nous savons ce qui s'est passé après...
Le procès qui venait de se dérouler devant les assises de Bordeaux n'était, pour les Canaby, qu'une façade légale destinée à éviter le scandale. Le vrai procès de Catherine a eu lieu plus tard, à sa sortie de prison, dans le huis clos du 54, quai des Chartrons.
Ce jour-là, un second tribunal s'est réuni pour la juger. Qui en faisait partie ? Il est difficile de le dire. Emile Canaby et sa mère certainement, peut-être ses deux filles, peut-être d'autres membres de la famille. En tout cas, leur opinion était faite depuis longtemps.
Bien sûr qu'elle était coupable ! Tous le savaient parfaitement. Il y avait bien une solution : le divorce. Seulement, das ces familles, on ne divorce pas... Si pour l'état civil, Catherine, née Sabourin, est restée Catherine Canaby, elle a été condamnée par les siens à la prison à vie.
Quelques mois après son acquittement, elle a dû quitter Bordeaux pour se retirer à la campagne, chez l'une de ses soeurs, chez qui elle est restée, avec la seule compagnie d'une vieille servante bossue. Elle n'a été autorisée à revenir que vingt-quatre ans après, le délai au bout duquel sortent habituellement les condamnés à perpétuité. Mais il lui a été jusqu'au bout interdit de revoir sa famillen, non seulement son mari, mais ses filles et ses petits-enfants. Et elle est morte en 1952, âgée de quatre-vingt-sept ans, sans avoir revu aucun des siens, au bout de quarante-six années de solitude.
Tout cela, un homme l'a su et il l'a dit. Mieux même, il l'a écrit... Il était âgé de vingt ans lorsqu'il a assité au procès. Appartenant lui aussi à la haute bourgeoisie de la ville, il a appris de quelle manière la coupable avait été châtiée en privé. Et cette démonstration de l'esprit de caste l'a marqué à un tel point qu'il en a fait le sujet de l'un de ses plus brillants romans.
Il s'appelait François Mauriac et le roman qui raconte l'histoire de Catherine Canaby, née Sabourin, a pour titre Thérèse Desqueyroux.
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JeanneMarie

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Jeu 1 Fév - 16:29

Il me semblait bien que c'était thérèse Desqueyroux !
Mais là elle n'est pas enfermée 24 ans .. 

ah ces familles bourgeoises
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 1 Fév - 21:34

Barbe Bleue


- Vous êtes là depuis longtemps, ma poulette ?
- J'ai commencé la semaine dernière, monsieur...
C'est de cette manière que Cathy Davis fait la connaissance de Greg Harrisson, un beau jour d'avril 1983. Elle ajuste dix-huit ans et ce sont ses débuts dans la vie professionnelle. Tout de suite après son bac, elle a trouvé une place de standardiste dans un important cabinet d'affaires de Dallas. Lui est un des principaux clients de l'étude. Quarante ans, très viril, avec sa haute stature, ses cheveux très bruns et ses sourcils broussailleux, il a quelque chose d'un peu inquiétant, mais en même temps de terriblement séduisant.
C'est en tout cas ce que pense Cathy Davis... Lorsqu'il l'a appelée "ma poulette", ell en'a pu s'empêcher de ressentir un petit frisson. D'autant qu'elle sait qui il est. Ce fabricant d'appareils médicaux a tellement bien développé l'entreprise familiale dont il a hérité, qui'l est devenu millionnaire en dollars. Son entreprise ne fait que s'accroître et elle n'est pas loin d'atteindre le niveau international. Alors on comprend que la jeune Cathy ait été toute retournée en s'entendant traiter avec une aussi sympathique familiarité par cet important personnage...
Greg Harrisson continue à la questionner. Il lui sourit découvrant des dents éclatantes.
- Qu'est-ce que vous faites ce soir, ma poulette ? J'ai deux places pour un cocktail d'inauguration de je ne sais plus quoi. Si vous voulez m'accompagner, vous me rendriez service. J'ai horreur de sortir seul...
Cathy Davis rougit, se fait un peu prier, mais finit par accepter. C'est ainsi que, le soir même, elle accompagne Greg Harrisson à la réception que donne le conseil municipal de Dallas, pour l'inauguration d'une nouvelle salle des fêtes. La réception est fastueuse et Greg Harrisson se montre absolument charmant. Il est empressé et galant. Il est spirituel aussi et Cathy Davis est aux anges. Elle vit un véritable conte de fées ! Qu'un homme aussi important que Greg Harrisson s'intéresse ainsi à elle la laisse abasourdie.
Mais les contes qu'on raconte aux enfants ne sont pas tous enchanteurs et elle se l'entend rappeler de la plus étrange manière... Alors que Greg Harrisson l'a quittée un moment pour s'entretenir avec un des membres de l'équipe municipale, elle est accostée par une femme d'une trentaine d'années, une jolie blonde au visage un peu triste, qui n'est pas san lui ressembler un epu... Celle-ci lui demande de but en blanc :
- Depuis combien de temps êtes-vous avec Greg ?
Cathy prend très mal l'intervention.
- Je ne suis pas avec lui. Et qui êtes-vous pour me poser cette question ?
- Son ancienne femme. Si vous n'êtes pas avec lui, j'en suis heureuse : vous avez encore le temps de fuir. Car il faut fuir ; c'est un monstre ! C'est Barbe Bleue...
Cathy veut s'éloigner de la femme pour rejoindre Harrisson, mais elle la retient par le bras.
- Ecoutez-moi, je vous en supplie ! Je ne suis pas folle, et je n'ai pas bu... Je ne suis pas sa première femme. Avant moi, il a été marié, mais la pauvre n'est pas restée plus de quelques semaines, tellement il a été violent avec elle. Moi, je suis restée plus longtemps, pour mon malheur. Au bout de six mois, j'ai été enceinte. Mais il ne voulait pas d'enfant et il m'a fait avorter en me donnant des coups de poing dans le ventre. Cette fois, j'ai compris, et je suis partie...
C'est à ce moment que Greg Harrisson, en ayant fini avec le conseiller municipal, revient dans leur direction. La blonde s'éclipse. il fait la grimace en l'apercevant. Il demande à Cathy :
- Qu'est-ce qu'elle vous voulait ?
- Rien... Des bêtises...
- Des bêtises et des mensonges ! Elle vous a sûrement dit du mal de moi. Mais rien n'est vrai. Elle n'a pas supporté notre divorce. Elle est restée amoureuse de moi.
L'incident n'ira pas plus loin... Les jours et les semaines suivantes, le milliardaire continue à faire à Cathy Davis une cour empressée, mais parfaitement correcte. Il fait porter des fleurs à son domicile, il l'invite au théâtre et au concert. Devant tant d'égards et de douceur, la jeune femme est plus que jamais persuadée que les propos de son ex-femme étaient effectivement des mensonges dictés par la jalousie.
C'est au bout de deux mois que Greg Harrisson l'invite à passer le week-end chez lui : un ranch aux environs de Dallas, une propirété immense, avec piscine et piste d'entraînement pour les chevaux. Et c'est là que Cathy cède enfin : elle devient la maîtresse de Greg qui, immédiatement, la demande en mariage. Elle n'a pas une seconde d'hésitation : elle accepte avec joie.
Leur mariage, célébré peu après, est ce qui'l est convenu d'appeler un événement mondain. La réception se déroule dans la salle des fêtes où avait eu lieu leur première sortie. Le maire et le député de Dallas sont là, ainsi que tout ce que la ville compte de personnalités. Pour la petite secrétaire de dix-huit ans, issue d'un milieu modeste, c'est un rêve inimaginable. Et ce n'est pas fini. Après, il y a le voyage de noces, un périple en Europe, qui s'achève à Venise !
Et puis, il y a le retour au ranch de Dallas...
Brutalement Greg Harrisson fait tomber le masque. Dès la première soirée qu'ils passent ensemble, il lui pose cette déroutante question :
- Tu ne vas pas me quitter, n'est-ce pas ?
Et, comme Cathy lui demande pourquoi il lui dit cela, il poursuit, sur un ton différent, méchant, cruel :
- Mes deux premières femmes m'ont quitté, mais toi, tu resteras. Et je te conseille, car si tu me quittes, je te tue !...
A partir de ce moment, c'est une sorte d'enfer qui commence pour Cathy Harrisson. Elle s'aperçoit qu'elle est pratiquement prisonnière dans le ranch. Greg et elle ne sortent jamais en ville. Elle n'a même pas le droit de prendre l'une des voitures pour faire des courses, ou alors elle doit être accompagnée d'un domestique. Ces derniers sont nombreux et elle ne tarde pas à se rendre compte qu'outre les fonctions qui sont les leurs, ils sont tous chargés de la surveiller.
Les années passent... Extérieurement, les Harrisson sont un couple uni. Cathy donne naissance à deux filles, Daryl et Stevie, et elle-même est, en apparence, parfaitement heureuse. Mais ce n'est qu'une apparence. Dès le début, elle a compris que Greg ne parlait pas à la légère, qu'il était bien le monstre, le Barbe Bleue dont avait parlé sa première femme et que, auprès de lui, elle était en danger de mort.
Alors, elle a décidé de jouer la comédie. Et, puisqu'elle était prisonnière, elle a vécu comme tous les prisonniers du monde : en pensant à s'évader. Mais elle devait être prudente, elle savait qu'elle ne devait pas manquer sa tentative, sinon c'était la mort assurée pour elle.
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 1 Fév - 22:25

L'occasion survient en octobre 1988, au bout de cinq ans de mariage. Ce jour-là, Greg Harrisson n'est pas à la maison. Il s'est rendu à un salon professionnel, qui se tient à Chicago. Afin de surveiller Cathy, il avait fait en sorte, jusque-là, de ne pas voyager pour ses affaires, mais cette fois, il y avait un gros contrat en jeu et il n'a pu faire autrement.
Depuis longtemps, Cathy Harrisson surveille le chauffeur pour savoir où il cache les clés des voitures ; dans le petit pavillon qui lui sert de logement, un peu à l'écart du ranche. Dans la journée, alors qu'il est parti en ville faire une course avec le pick-up, elle va prendre chez lui les clés de la voiture de sport.
Elles les remplace par d'autres en espérant qu'il ne s'apercevra pas de la substitution avant la nuit. Car c'est la nuit qu'elle adécidé de s'enfuir...
Le moment venu, elle va réveiller ses deux filles, à qui elle n'a rien dit, de peur qu'elles la trahissent. Daryl et Stevie, qui ont trois et quatre ans,elles comprennent rien, lorsqu'elles sont tirées du sommeil.
- Qu'est-ce qu'il se passe, maman ?
- Habillez-vous vite ! Nous allons prendre la voiture pour rejoindre papa.
- Maintenant ?
- Oui. Mais il ne faut faire de bruit. C'est une surprise.
Cathy n'emporte rien avec elle. Elle a juste pris de l'argent liquide qu'elle a trouvé dans le bureau de son mari. Peu après, elle pousse aussi silencieusement qu'elle peut la lourde porte du garage. Elle met le contact, tremblant que le bruit du moteur n'alerte les domestiques. Mais rien de tel ne se passe et elle franchit sans encombre le portail du ranch.
Après, elle roule toute la nuit sans s'arrêter, pour mettre le plus de distance possible entre son ancien foyer et elle. Au matin, elle appelle, depuis une cabine, une amie, qui habite San Fernando, en Californie. Elle lui explique tout et l'amie consent à l'héberger. Alors, elle reprend le volant pour faire l'interminable chemin qui lui reste, car il y a trois mille kilomètres entre San Fernando et Dallas, où elle arrive épuisée, le surlendemain...
Là, elle prend son courage à deux mains pour appeler Greg, qu'elle sait rentré de Chicago... Le hurlement qui lui parvient dans le récepteur la glace de terreur, mais elle tient bon.
- Où es-tu ?
- Je ne te le dirai pas. Je demande le divorce !
Greg Harrisson vocifère, la couvre d'injures, mais elle ne faiblit pas et il finit par se calmer.
- Je vais réfléchir. Rappelle demain...
Heureuse de ce revirement inespéré, Cathy
y s'exécute le lendemain et son mari n'est effectivement plus le même. Il est calme, il discute avec elle des modalités du divorce. Elle pense avoir gagné... Elle est loin de imaginer la réalité.
Avec les moyens qui sont les siens, Greg Harrisson s'est assuré le concours d'un spécialiste disposant d'un appareil ultramoderne permettant de localiser le numéro d'appel du correspondant... Au bout d'à peine deux minutes, il a l'adresse de Cathy à San Fernando.
Et il ne perd pas de temps ! Comme tous les hommes d'affaires, il a le culte de la rapidité. Il loue un hélicoptère pour se rendre sur place. Il se fait déposer à proximité de la petite ville où se cache Cathy et il s'y précipite. Il s'est muni d'une hache. Il ne sonne même pas à la porte du pavillon, il a fracasse à grands coups et se rue à l'intérieur. Le temps qu'il a mis pour opérer cette destruction a tout de même permis aux deux femmes d'appeler la police...
En voyant débouler Greg, son arme à la main, Cathy croit sa dernière heure arrivée, mais Greg n'a, semble-t-il, pas l'intention de la tuer. Il jette la hache et se met à la tirer par les cheveux, à la secouer de toutes ses forces, voulant lui faire jurer de revenir. Elle parlemente pour gagner du temps et elle a raison, car la police fait irruption à son tour et s'empare du forcené.
Arrêté, jugé sans délai, Greg Harrisson se voit, malgré les avocats prestigieux dont il s'était entouré, condamné à dix mois de prison avec sursis. Le divorce est, en outre, prononcé à ses torts et la garde des enfants confiée à Cathy. Le tribunal laisse en suspens la pension alimentaire, qui sera évaluée ultérieurement...
Dès l'énoncé du verdict, Cathy part avec ses filles, sans dire à personne où elle va. Elle a décidé de se rendre à San Antonio, la grande ville du Texas, près de la frontière mexicaine, dont elle est originaire et de s'y cacher. En agissant ainsi, elle renonce à la pension alimentaire considérable qu'elle aurait pu obtenir de son ex-mari milliardaire, mais elle préfère se retrouver dans la pauvreté, voire dans la misère, car elle sait que sinon, elle mettrait en danger sa vie et peut-être celle de ses enfants...
Et elle ne se trompe pas ! La haine qui s'était emparée de Greg Harrisson lorsqu'elle s'était enfuie s'est trouvée décuplée lorsqu'il s'est vu condamner à cause d'elle. Dès cet instant, il a juré sa mort et il emploie tous les moyens pour la retrouver. Or, avec sa fortune, les moyens dont il dispose sont énormes. Il engage une équipe de détectives, qui la recherchent dans tous les Etats-Unis et même à l'étranger. Heureusement, Cthy, qui a rompu tout contact avec ses amis et connaissances, reste introuvable.



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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 1 Fév - 23:52

Les années passent... Pour vivre, Cathy ex-Harrisson a accepté un modeste emploi de secrétaire médicale, et en se privant, elle parvient à se loger correctement et à assurer l'éducation de ses filles. Et c'est alors que, pour la seconde fois, un homme entre dans sa vie...
Il s'agit de Steven Lewis, un ancien marine de quarante ans, à la tête d'une société de gardiennage, qu'elle rencontre dans une réunion charitable. Lorsqu'il commence à lui faire la cour, sa première réaction est la défiance. Malgré son physique athlétique et son type de beauté très viril, il se montre extrêmement doux et prévenant, mais justement, n'était-ce pas de cette manière que s'était comporté Greg au début ?
Pourtant, les attentions de Steven Lewis et sa persévérance finissent par avoir raison de ses craintes et elle accepte de devenir sa compagne, puis sa femme.
Le mariage est célébré dans la plus grande discrétion,.
Dans une partie d'elle-même, elle s'attend confusément au drame, à voir le cauchemar succéder au rêve, le prince charmant se métamorphoser en Barbe Bleue, mais rien de tel ne se produit. Steven est le plus charmant des maris. S'il n'est pas milliardaire, sa réussite matérielle leur permet de vivre dans l'aisance et, peu après, elle met au monde des jumeaux.

Les années passent encore. Nous sommes en septembre 1997. Cathy a, cette fois, tout à fait oublié son premier mari et elle pense que lui aussi l'a oubliée, que le temps a eu raison de sa haine et de ses projets de vengeance. Elle se trompe cruellement !
Un soir qu'elle est seule à la maison, alors que Steven n'est pas encore rentré, le téléphone sonne. Elle décroche et elle a l'impression que son coeur vient de s'arrêter. C'est lui ! Il ne crie pas, sa voix est douce, presque suave, et l'effet produit est pire encore.
- Bonjour Cathy. Tu vois que j'ai fini par te retrouver...
Pendant un long moment, elle est incapable de prononcer une syllabe. Elle finit par dire avec difficulté :
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Rien... Rien, pour l'instant.
Et Greg Harisson raccroche.
Lorsque son mari rentre, elle lui annonce, en larmes, la catastrophe. Elle a peur qui'l ne comprenne pas toute la gravité de la situation. Mais au contraire, ce dernier a parfaitement saisi et il prend même une décision extraordinaire. Il lui annonce :
- Nous partons. Il y a longtemps que je voulais m'installer en Floride.
- Nous déménageons ?
- Non, nous ne déménageons pas. Nous sommes peut-être surveillés. Il nous ferait suivre et il nous retrouverait. Nous emporterons ce qu'il y a de plus précieux et le reste, nous le laisserons sur place. Nous le donnerons à des oeuvres.
Cathy est abasourdie.
- Mais ton entreprise ? Tes employés, tes clients ?
- Mon entreprise, cela fait déjà un moment que j'ai des propositions d'achat. Je vais donner suite. Il me faudra une semaine ou deux pour tout organiser, pas plus... Nous partirons un week-end, comme si nous allions faire une excursion.
- Mais les voisin vont s'inquiéter, prévenir la police.
- C'est vraisemblable. C'est pourquoi je vais aller à la police et tout leur expliquer? Je préviendrai aussi les services fiscaux et la poste, en leur demandant de ne révéler notre nouvelle adresse sous aucun prétexte.
Cathy regarde son mari émerveillée... Elle savait que c'était un homme fort, capable de prendre des décisions dans les circonstances difficiles, mais elle ne s'imaginait pas que c'était à ce point ! Elle a pourtant une dernière objection à faire.
- Et les filles, qu'est-ce que nous allons leur dire ? Elles sont grandes...
- Nous ne leur dirons rien. Sinon, elles parleraient à leurs camarades de classe et on ne sait pas ce qui pourrait arriver. Nous les mettrons au courant une fois partis.

Vais Sleep Sleep . Bibizzzzzzzz.

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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Ven 2 Fév - 14:21

J'ai adoré Thérèse Desqueyroux  Very Happy
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 2 Fév - 17:40

Et l'extraordinaire plan de Steven Lewis s'accomplit ! Quinze jours plus tard, lors du week-end de la Toussaint, Cathy, les deux filles, les jumeaux et lui-même embarquent dans la voiture familiale, comme s'ils allaient passer quelques jours de vacances, et mettent le cap vers la Floride. Les voisins, comme prévu, préviennent la police quelques jours plus tard, mais celle-ci leur dit de ne pas s'inquiéter. Si Greg Harrisson a mis des détectives pour les surveiller, il en sera pour ses frais, le fil est rompu !
La famille Lewis s'installe à Sarasota, sur la côte ouest de la Floride. Elle loue une belle villa, avec piscine. L'adresse, 3120 MarkridgeRoad, n'a été révélée à personne et leur téléphone est sur liste rouge. Steven, avec l'argent qui'l a retiré de la vente de sa société de gardiennage, en fonde une autre, qui devient rapidement aussi prospère que la précédente.
Cathy s'occupe de l'éducation de ses enfants et sort peu de chez elle par prudence. Progressivement, l'angoisse qu'elle avait éprouvée quand elle avait été retrouvée par Greg s'atténue. C'est alors que surgit un problème auquel elle ne s'attendait pas...
Ses deux filles ont très mal réagi à leur fuite précipitée. Elles n'ont pas du tout apprécié de n'avoir été prévenues de rien et d'avoir dû quitter leurs copains et copines sans leur dire au revoir. Mais si Stevie, la cadette, a fini par s'y faire et se trouver de nouveaux camarades de classe, il n'en a pas été de même de l'aîné, Daryl.
Elle va sur ses quatorze ans, elle est en plein âge ingrat et son agressivité à l'égard de sa mère, latente au début, finit par éclater. Ce sont toujours les mêmes reproches, les mêmes discussions.
- Pourquoi est-ce que nous somme partis ? Je veux retourner à San Antonio !
- Ton père nous avait retrouvés. Il nous aurait tués. C'est un monstre !
- C'est toi qui dis cela. Mais le monstre, c'est toi ! C'est toi qui m'as fait tout quitter sans me prévenir.
- Je t'assure, ma chérie, j'ai fait cela pour ton bien.
- Ce n'est pas toi qui décides de ce qui est bien pour moi, c'est moi. Je veux voir papa !...
"Je veux voir papa !" A partir de ce moment, c'est la phrase qui revient dans les altercations, de plus en plus violentes, entre Daryl et sa mère. Et un beau jour, l'adolescente passe à l'acte : elle fugue. Elle parvient à faire plusieurs centaines de kilomètres en stop, en direction du Texas. Elle est pourtant arrêtée par la police et ramenée à Sarasota. Mais elle refuse catégoriquement de rester à la maison. Après plusieurs tentatives de conciliation, Cathy et Steven se décident, sur le conseil des services sociaux, à la placer dans un foyer...
Une fois en pension, Daryl, aussi déterminée qu'on peut l'être à son âge, poursuit son idée fixe. Seulement, elle renonce à fuguer. Elle sait qu'ici elle est surveillée et qu'elle n'irait pas loin. Elle décide d'entrer autrament en contact avec son père. Elle ne connaît pas son numéro de téléphone, mais elle trouve sans mal dans l'annuaire celui de la société Harrisson à Dallas et, quand elle se présente, elle obtient tout de suite Greg.
Ce dernier, qui avait été totalement pris de court par l'initiative des Lewis et qui, depuis, dépensait en vain des fortunes pour les retrouver, exulte. Il croyait la partie perdue et voilà que tout est de nouveau possible ! Il prend une voix douce, pour ne pas effaroucher l'adolescente.
- Où es-tu, ma chérie ? A la maison ?
- Non, on m'a placée dans un foyer.
- Pourquoi cela ?
- Parce que je voulait te voir...
Greg Harrisson sait qu'il a gagné, mais il décide de ne rien brusquer. Il discute longuement avec sa fille.
Puisque Cathy ne le veut pas, il est d'accord pour que Daryl ne vienne pas le rejoindre. Ils n'auront qu'à se téléphoner et à s'écrire, mais pour cela, il a besoin de savoir l'adresse du foyer... Daryl hésite un peu et finit par la lui donner.
Avec ce renseignement, Greg Harrisson pensait pouvoir localiser rapidement son ex-femme, mais malgré les gros moyens qui'l met en oeuvre, il n'y parvient pas. Sarasota est une ville importante où il n'est pas si facile de retrouver quelqu'un, d'autant que Cathy, qui reste méfiante, sort très peu. Au bout de deux mois, les détectives à sa solde ne sont parvenus à rien.
On est alors à la mi-décembre et, en désespoir de cause, Greg décide de tenter sa chance auprès de sa fille.
- Allô, ma chérie ? Tu sais que c'est bientôt Noël. Je vais t'envoyer ton cadeau, mais je ne peux pas le faire pour Stevie et ce n'est pas juste.
- Je ne peux pas te donner l'adresse. Maman ne serait pas contente.
- Tu peux au moins me dire par quelle lettre commence la rue.
Daryl se met à rire :
- Par un M.
- Et la deuxième ?
- C'est un A.
Tu peux bien me dire la troisième !
- D'accord, c'est un R. Mais je ne te dis plus rien.
C'est fini.
Lorsque Greg Harrisson raccroche, il est sûr, cette fois, de retrouver son ex-femme. Et il ne se trompe pas : deux jours plus tard, il est en possession de l'adresse complète ! 3120 Markridge Road. Maintenant, il va pouvoir passer à la deuxième partie de son plan...
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 2 Fév - 19:00

Parmi les nombreuses associations qu'il finance au profit du mécénat, figure un club de football américain d'un faubourg de Dallas. Il s'intéresse même d'assez près à ses joueurs et il pense qu'il y a parmi eux la personne qu'il cherche. Il s'agit de Ricardo Ramirez, un fils d'émigrés mexicains. C'est un garçon doté de qualités physiques exceptionnelles, un athlète au cou puissant qu'on a surnommé pour cela "El Toro".
El Toro avait tout pour faire une brillante carrière, mais le garçon était trop paresseux à l'entraînement. Il s'est fait renvoyer de l'équipe première et, depuis, il ne fait plus que des remplacements. Greg Harrisson sait aussi qu'il est en train de mal tourner. Il se drogue et il est toujours à court d'argent. D'autre part, c'est un bagarreur, un violent. Il devrait pouvoir faire l'affaire.
Il lui donne rendez-vous dans les vestiaires du stade. El Toro, un colosse aux traits épais et au front bas, y arrive, tout intimidé de se trouver devant le grand patron. Ce dernier lui sourit.
- Tu es prêt à me rendre un service, pour dix mille dollars ?
- Tout ce que vous voudrez, monsieur Harrisson !
- Il s'agit de démolir quelqu'un.
- Facile !
- C'est une femme. Cela ne te dérante pas ?
El Toro hausse ses puissantes épaules.
- Pas de problème... La démolir jusqu'à quel point ?
- Disons, suffisamment pour qu'elle ne puisse plus élever ses enfants...
L'homme réfléchit un instant.
- Ce serait plus pratique si je pouvais lui tirer dessus, seulement, je risque de la tuer.
Le milliardaire hausse les épaules à son tour.
- C'est peut-être la solution. C'est à toi de voir.
Il met la mains à sa poche et en sort une enveloppe.
- Voilà mille dollars d'avance, mille dollars pour tes frais, sa photo et son adresse. Tu auras le reste après le boulot.

El Toro arrive à Sarasota quelques jours avant Noël. Il passe la nuit dans un motel proche du domicile de Cathy et, au matin, se rend devant la villa de Markridge Road. A 7 heures, il voit Steven partir pour son travail. Une heure plus tard, Cathy sort à son tour accompagner sa fille Stevie à l'école. Il pense un instant commettre son agression sans plus attendre, mais il y renonce : il y a du monde dans la rue, il risquerait de se faire prendre. Mieux vaut essayer de s'introduire dans la villa et agir tranquillement quand elle rentrera...
Comme dans presque toutes les maisons américaines, il n'y a pas de clôture. De plus, le temps est exécrable : il pleut et il fait un léger brouillard. El Toro peut parvenir sans encombre devant la ville. Il est en train de se demander de quelle manière entrer, lorsqu'il voit, à travers la baie vitrée, les jumeaux en train de jouer. Ce serait trop de complications, il renonce à son projet.
Il aperçoit alors, dans l'autre partie du jardin, la porte du local-piscine entrouverte. Voilà l'endroit idéal pour se cacher ! A un moment ou à un autre sa future victime passera à proximité, et là, il ne la ratera pas.
El Toro ne se trompe pas. Après être revenue de l'école, Cathy s'occupe un moment des jumeaux, puis sort dans le jardin pour ramasser les feuilles mortes. Il entrebâille la porte et tire au jugé. Elle pousse un hurlement : la balle lui a arraché la joue. Il bondit et, d'une bourrade, la projette à terre. Le coup de feu et le cri de leur mère ont alerté les jumeaux, qui arrivent en courant. Mais leur présence ne l'arrête pas. Sous leurs yeux, il a tire par les cheveux, sort un couteau de sa poche et l'égorge. Il le fait si violemment que la tête se détache presque. Ensuite, il s'enfuit vers sa voiture, qu'il a garée non loin et disparaît. Le crime n'a pas d'autre témoin. Ce n'est qu'un peu tard que les voisins découvrent le cadavre et les jumeaux poussant des cris déchirants dans le sang de leur mère.
L'enquête qui s'ensuit est à la fois facile et délicate. Elle est facile parce que Steven Lewis indique tout de suite aux policiers qui est, sinon l'auteur, du moins le commanditaire du meurtre. Il leur raconte l'incroyable haine et l'incroyable acharnement dont a fait preuve Greg Harrisson envers son ex-femme, qu'il avait juré de tuer, pour la punir de l'avoir quitté. Et la malheureuse Daryl explique, en larmes, comment elle est la responsable du drame, en ayant permis à son père de les retrouver...
En ce qui concerne l'exécutant du crime, les choses vont vite également. El Toro a laissé ses empreintes dans le local-piscine et il est fiché pour une rixe qui a mal tourné. Il est donc rapidement identifié et recherché dans Dallas et tout le Texas.
Mais à partir de là, les policiers rencontrent les pires difficultés. S'il apparaît effectivement que Greg Harrisson est bien le commanditaire du meurtre, il n'y a aucune preuve au sens juridique du mot et le milliardaire, entouré de toute une équipe d'avocats, se défend énergiquement. La presse ayant repris les accusations de Steven Lewis, il va même jusqu'à lui intenter un procès en diffamation et il le gagne !
Quant à Ricardo Ramirez, dit "El Toro" s'il est à coup sûr l'assassin, il est introuvable. La police soupçonne Harrisson de lui avoir donné une forte somme d'argent pour le faire passer à l'étranger, mais là encore, il n'y a aucune preuve. L'opinion, qui a été vivement émue par ce crime odieux, est scandalisée. Greg Harrisson, que la presse surnomme "Barbe Bleue", est un monstre. Est-ce que, grâce à sa fortune, il va bénéficier de l'impunité ?
Eh bien non ! La police, dont l'honneur est en jeu, dans cette affaire très médiatisée, emploie de gros moyens et finit par retrouver la trace d'El Toro au Mexique. Elle n'a pas encore gagné, car Harrisson paie des avocats qui font tout pour empêcher l'extradition. Celle-ci finit pourtant par avoir lieu et, dès son retour aux Etats-Unis, El Toro dénonce son complice.
Cette fois, tout est bien fini.
A leur procès, les deux hommes, plaidant coupables, ont échappé à la peine de mort et se sont vu condamner à la prison à perpétuité. Ainsi s'est terminée cette histoire de haine et de mort, celle d'un acharnement dont il y a peu d'exemples dans les annales criminelles.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 2 Fév - 22:43

La poudre de succession


Le poison présente la curieuse particularité d'avoir pratiquement disparu aujourd'hui. On ne l'utilise presque plus au XXIe siècle, alors qu'il a été présent dans toute l'histoire, depuis l'Antiquité.
Moyen d'action des faibles, qui ne nécessite aucune force physique, aucune connaissance des armes, il a toujours été naturellement privilégié par les femmes.
Mais c'est aussi l'instrument des meurtres domestiques, car, pour empoisonner quelqu'un, il faut vivre dans son entourage immédiat, partager sa table, voire son lit. Le poison est aussi l'arme par excellence des parricides et des époux meurtriers. Enfin, il rime obligatoirement avec trahison. Il est indispensable, en effet, d'endormir la méfiance de sa victime, si on veut parvenir à ses fins.Il faut trinquer joyeusement avec elle avant de la voir s'écrouler sur la table, il faut feindre de la soigner avec la compassion la plus grande pour pouvoir lui administrer la potion fatale.
Les empoisonneurs et surtout les empoisonneuses célèbres, les annales du crime en regorgent. Pourtant, un nom se détache des autres, celui de Marie-Madeleine de Brinvilliers, qui reste comme la figure emblématique de ce genre d'homicide. On l'appelle souvent "la Brinvilliers" tout court, comme s'il s'agissait d'une vulgaire roturière, alors que c'était l'une des très grandes dames de France et qu'elle portait le titre de marquise. Son histoire n'en est que plus déroutante et fascinante.

C'était en 1631, en plein Grand Siècle triomphant, que naît Marie-Madeleine d'Aubray. Son père, Antoine, est sire d'Offrémont, en Picardie, et lieutenant civil de Paris, ce qui fait de lui - et c'est une des curiosités de cette affaire - un des responsables de la police du royaume.
Aînée de cinq enfants, la jeune fille reçoit une excellente éducation. A dix-sept ans, âge où on se lance dans le monde, elle a tous les atouts de son côté. De petite taille, bien faite, elle possède une peau incroyablement blanche, une abondante chevelure châtaine et surtout des yeux d'un bleu absolument extraordinaire. Elle n'est pas en reste pour l'esprit : elle est intelligente, vive, spirituelle, peline d'entrain. Elle plaît à tout le monde et ne demande qu'à profiter de la vie.
Et c'est alors que se produit l'événement dont toute la suite va découler : son mariage. Marie-Madeleine d'Aubray a vingt ans lorsqu'elle épouse Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, fils d'un président de la Cour des comptes. Oh, ce n'est pas une mésalliance ! Les Brinvilliers sont tout aussi nobles et tout aussi riches que les Aubray. Non, c'est le mari lui-même qui est en cause. Il est difficile d'imaginer personnage plus inintéressant ; il est superficiel, volage et surtout joueur, incorrigiblement joueur. Il perd des fortunes aux cartes et, lorsqu'il gagne, il va dilapider les sommes avec des individus douteux, qu'il rencontre dans des endroits de perdition.
Délaissée, la nouvelle marquise de Brinvilliers veut profiter de la vie quand même. Non pas en prenant des amants, elle reste encore sage, mais en s'achetant tout ce qu'il y a de plus beau et de plus cher : des robes, des bijoux, des carrosses. Le couple s'est installé dans un luxueux hôtel particulier du Marais, rue Neuve-Saint-Paul, assurément l'une des plus belles demeures de Paris, mais c'est peu dire qu'il n'est pas heureux. La marquise et le marquis ne cessent de se disputer : elle lui reproche ses pertes au jeu, il lui reproche ses frais de toilettes et d'équipage. De guerre lasse, ils cessent leurs affrontements, s'évitent et ne se parlent plus.
Marie-Madeleine est bien mal partie dans la vie ! Bien sûr, toutes les femmes qui ont un mari joueur ne deviennent pas des empoisonneuses, mais si elle avait connu le bonheur conjugal, jamais, sans doute, elle n'aurait fait perler d'elle...
Les années passent, à la fois dispendieuses et amères. Ils vivent chacun de leur côté, mais ils font quand même des enfants. Vu leur situation sociale, ceux-ci sont tous promis au plus brillant avenir, c'est la consolation de la marquise. Le destin de son fils aîné est même tout tracé : un jour, il reprendra la charge de lieutenant civil de Paris, qu'occupe son grand-père Antoine d'Aubray. Par jeu, Marie-Madeleine, qui s'ennuie plus que jamais sous les lambris du Marais, a pris pour habitude de l'appeler le "lieutenant". Et c'est alors que le destin frappe à sa porte...
Un beau jour, Antoine de Brinvilliers arrive à l'hôtel de la rue Neuve-Saint-Paul avec un de ses compagnons de débauche. Afin de le présenter, il gratifie, pour une fois, son épouse de quelques mots.
- Ma chère, voici monsieur de Sainte-Croix. C'est l'un de mes amis. J'ai décidé qui'l habiterait sous notre toit.
Ce M. de Sainte-Croix s'appelle en réalité Godin. Il se prétend le bâtard d'un noble gascon, mais il n'est, en fait, que l'un des innombrables parasites qui gravitent dans la haute société parisienne... Cela dit, pour vivre aux dépens des grands messieurs et des nobles dames, il faut avoir certaines qualités, qu'il possède au plus haut point.
D'abord, il est beau. Âgé d'environ trente-cinq ans, il a le corps élancé, le visage viril, de type plutôt méditerranéen. Bien qu'issu du peuple, il a appris les bonnes manières, il s'incline avec grâce, il emploie un langage choisi. Mais c'est surtout dans sa conversation qu'il brille. Il est drôle, excessivement drôle !
Il se tient au courant des potins de la cour et du tout-Paris et il a toujours une anecdote irrésistible à raconter. Si on ajoute à cela un culot à toute épreuve, on concevra qu'il ait tout pour plaire à de riches oisifs.
A ces qualités, Sainte-Croix ajoute la séduction. Ses bonnes fortunes ne se comptent pas, même de très haut rang... En s'installant rue Neuve-Saint-Paul, il remarque tout de suite que la marquise, qui se morfond dans son ennui doré, n'attend qu'un mot de lui.
Seulement il hésite. Il vit des largesses du marquis ; serait-il prudent de tuer la poule aux oeufs d'or ?...
Pourtant, il ne tarde pas à s'apercevoir que non seulement ce dernier ne verrait aucune objection à ce qu'il ait une liaison avec sa femme, mais que c'est peut-être pour cela qu'il l'a fait venir chez lui.
Alors il n'hésite pas davantage. Il entreprend sa cour, Marie-Madeleine de Brinvilliers tombe aussitôt dans ses bras et ne tarde pas à devenir follement amoureuse de lui. Voyant cela, le mari coupe les crédits au galant, non en raison d'une quelconque animosité, mais parce qu'il estime que c'est désormais à sa femme de l'entretenir, ce qu'elle fait sans discuter, et la vie à trois s'organise dans l'hôtel particulier du Marais.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 3 Fév - 21:09

Pour la marquise de Brinvilliers, il ne s'agit pas d'une passion passagère, mais d'un grand amour, son premier amour. Elle s'affiche publiquement avec Sainte-Croix dans le cercle de ses amis. Et, si certains en sont choqués, ce n'est pas le cas du marquis...
En fait, le danger, pour la marquise, ne vient pas de son époux complaisant, mais de sa propre famille.
Celle-ci réagit d'ailleurs moins pour des raisons de morale que d'intérêt. Antoine d'Aubray est en charge d'un des plus hauts postes de police du pays et le fait que sa fille aînée, non seulement soit adultère, mais s'affiche ouvertement avec un aventurier, risque de jeter le discrédit sur lui-même et sa fonction. L'aîné de ses fils, prénommé également Antoine, est furieux lui aussi. Car ce n'est pas le fils de la marquise, le "lieutenant", qui doit hériter le premier de la charge, elle doit lui revenir d'abord.
La liaison de Marie-Madeleine et de Sainte-Croix dure déjà depuis plus d'un ans, lorsque Antoine d'Aubray la convoque au château d'Offrémont. L'entrevue est d'une violence extrême. Le vieux lieutenant civil somme sa fille de mettre fin à sa vie de dévergondée ; Antoine, le frère de celle-ci, la traite de tous les noms.
Mais la marquise de Brinvilliers n'est plus la même depuis sa liaison. Elle envoie promener père et frère avec une rare insolence. Et, puisque c'est ainsi, elle va s'afficher plus encore avec son amant !
Elle tient parole et, dès son retour à Paris, sa liaison avec Sainte-Croix devient si provocante qu'elle n'est pas loin du scandale...
L'une des institutions les plus connues de l'Ancien Régime - et qui a contribué à causer sa perte - est celle des lettres de cachet. Ce service, dit "dans l'intérêt des familles", permet aux personnes proches du roi de faire interner sans jugement et sans même qui'l y ait délit une personne qui leur cause du tort. L'intéressé est conduit à la Bastille et la durée de son emprisonnement dépend uniquement de l'arbitraire du souverains...
Antoine d'Aubray fait partie des quelques privilégiés qui ont assez de pouvoir pour obtenir ce service du roi. Il parvient à convaincre Louis XIV du préjudice que lui cause Sainte-Croix. Le roi signe la lettre de cachet, charge Antoine d'Aubray de l'appliquer lui-même, mais précise que l'individu n'ayant rien fait de vraiment grave, il fixe son internement à six semaines. Son interlocuteur se confond en remerciements.
- Je n'en demandais pas plus, sire. Ce sera largement suffisant pour calmer la marquise et infliger une leçon à ce coquin !
Et le lieutenant civil de Paris se retire de l'entrevue fort satisfait, avec sa lettre de cachet en poche. Il ne se doute évidemment pas q'uil vient de déclencher l'engrenage qui va faire de sa fille une criminelle et, au bout du compte, entraîner sa propre mort...
Antoine d'Aubray ne perd pas de temps. Le couple s'affiche si ouvertement qu'il n'est pas difficile de le découvrir. Il fait arrêter Sainte-Croix le jour même, dans le carrosse où il se trouve avec sa maîtresse. La réaction de cette dernière, quand elle voit les agents emmener son amant pratiquement dans ses bras, est indescriptible : elle hurle, vocifère, frappe. Il faut la remettre de force dans le carrosse et reconduire ce dernier sous escorte à l'hôtel de la rue Neuve-Saint-Paul.
Pendant les six semaines de la détention, la marquise de Brinvilliers n'a pas le droit de voir le prisonnier, qui est au secret, elle reste dans son hôtel du Marais. Mais contrairement à ce qu'avait escompté Antoine d'Aubray, elle ne se calme pas, bien au contraire. Chaque jour renforce sa fureur et elle prend bientôt une décision dont rien ne la détournera : ce que lui a fait son père est impardonnable, elle le tuera ! Elle ne sait ni quand ni comment, mais elle le tuera !...
Marie-Madeleine, dans son désespoir et sa rage, imagine son amant croupissant dans le plus sinistre et le plus noir des cachots, or il n'en est rien. Les conditions de détention sont plutôt douces à la Bastille : la forteresse est immense et n'abrite que peu de prisonniers, les cellules sont très vastes, parfois ce sont de véritables appartements ; en outre, le règlement est tout ce qu'il y a de libéral.
Non, Sainte-Croix ne se déplaît nullement à la Bastille. Cela ressemblerait plutôt, pour lui, à des vacances. Contrairement à la marquise, il n'est nullement amoureux, il ne poursuite leur liaison que par intérêt et d'âtre ainsi débarrassé pour un moment de ses ardeurs et de ses transports lui cause un réel soulagement.
Il s'intéresse aussi à ses compagnons de détention. Il y a de tout à la Bastille : de grands seigneurs comme de pauvres bougres, des illuminés comme des aventuriers. Et, parmi ceux-ci, il sympathise avec un Italien du nom d'Exili...
Un curieux personnage, cet Exili ! Il est là pour de mystérieuses raisons, qu'il s'emploie soigneusement à cacher, n'aimant rien tant que le mystère. Sainte-Croix devine qu'il a bien des choses sur la conscience. C'est sans doute un criminel, ce qui n'est pas du tout son cal à lui ; il déteste la violence. Mais justement, l'homme l'attire, le fascine... Ils finissent par se lier d'amitié et l'Italien lui confie son secret.
- As-tu déjà essayé de tuer quelqu'un ?
- Jamais. C'est bien trop dangereux !
- Cela dépend du moyen que tu utilises. Si c'est un moyen grossier, sanglant, certainement, mais si c'est un moyen subtil, invisible...
- Le poison ?
- J'appelle cela, moi, la poudre de succession...
C'est un vrai tour de magie. Tu jettes une pincée de poudre et pfft... La personne se volatilise. Et toi, tu es riche à sa place.
Exili prend un air de confidence, puis ajoute à mi-voix :
- Il n'y a qu'un homme qui sache fabriquer la poudre de succession ; maître Glaser, place Maubert. Va le voir de ma part. C'est le plus grand de tous, un génie !
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 4 Fév - 17:07

Au bout de ses six semaines, Sainte-Croix sort de la geôle royale et et retrouve Marie-Madeleine, éperdue de bonheur. Après l'émoi et les transports des retrouvailles, elle lui fait part de ses états d'âme, dans le secret de son alcôve.
- Je ne pardonnerai jamais à mon père ce qu'il nous a fait. J'ai juré sa mort !
Il essaie de la calmer, de la modérer, de lui faire entendre raison, mais il n'y a rien à faire. Il découvre en sa maîtresse une femme qu'il ne connaissait pas : violente et animée d'une volonté inflexible. Or il n'a aucune envie d'être entraîné dans une affaire de parricide. Il a tout à y perdre, y compris la vie sous la main du bourreau, et rien à y gagner. Il le lui dit tout crûment :
- Je regrette, mon coeur. Je ne m'engagerai pas dans cette histoire. C'est beaucoup trop dangereux et sans intérêt pour moi !
Mais la marquise repousse l'objection :
- Tu y a un grand intérêt, au contraire ! Si mon père meurt, j'hériterai et j'aurai, nous aurons beaucoup d'argent...
Elle se tait un instant. Ses beaux yeux bleus se chargent de contrariété.
- Seulement, je ne sais pas comment faire. C'est mon seul problème : comment faire ?
Sainte-Croix ne peut s'empêcher de se remémorer sa conversation avec Exili. Il prononce presque malgré lui :
- La poudre de succession...
- De quoi prles-tu ?
- C'est ainsi qu'un Italien que j'ai rencontré à la Bastille appelle les poisons.
- Tu connais les poisons ?
- Non, mais je sais qui les connaît...
- C'est merveilleux ! Allons tout de suite le trouver.
- Certainement pas. A partir de maintenant, il faut être prudent : j'irai seul. Et puis, nous devons cesser de nous montrer ensemble.
Et quelques jours plus tard, Sainte-Croix se rend place Maubert pour rencontrer maître Glaser... Il a décidé de franchir le pas et de devenir, sinon criminel - car il n'administrera pas le poison -, du moins complice d'un crime. La perspective d'hériter de la fortune des Aubray en compagnie de Marie-Madeleine l'a résolu à prendre ce risque...
Avant de se rendre chez lui, il s'est renseigné sur ce Glaser. Ce n'est nullement un charlatan, comme il l'imaginait, c'est un authentique savant. De nationalité suisse, Christophe Glaser est apothicaire ordinaire du roi, de Monsieur, frère du roi, et démonstrateur de chimie au Jardin des Plantes. Il a fait des découvertes remarquables, dont le sulfate de potassieum et le chlorure d'arsenic. Il est l'auteur de plusieurs mémoires à l'Académie, qui lui ont valu une incontestable notoriété. Mais à côté de cela des bruits inquiétants courent sur son compte. Les autres avants l'évitent, ce qui le contrarie guère, car lui-même ne voit personne ; il ne sort pratiquement pas de son laboratoire.
Ce dernier se situe dans la tourelle d'une maison branlante, qui date du Moyen-Âge. Sainte-Croix va y frapper. Il est accueilli à la fois par un personnage voûté à la barbe grise et par une odeur âcre. Glaser le considère avec méfiance, pour ne pas dire avec hostilité.
- Qui êtes-vous ?
- Monsieur de Sainte-Croix. Je viens de la part d'Exili.
Ce nom provoque instantanément un sourire chez son interlocuteur.
- Soyez le bienvenu ! Que désirez-vous ?
- De la poudre de succession.
Sainte-Croix craignait plus ou moins de se faire éconduire en prononçant ces mots, mais le Suisse se contente de déclarer :
- C'est cher...
- J'ai de l'argent.
- Dans ce cas, suivez-moi...
Glaser le conduit devant une cornue contenant un liquide brunâtre et nauséabond. Ses yeux s'illuminent d'intérêt scientifique.
-Regardez ! Un mélange d'arsenic, de sublimé de mercure et de bave de crapaud. Donné à petites doses, il provoque un pourrissement progressif des entrailles, qui ressemble en tout point à l'effet d'une tumeur maligne. Il peut administrer de manière liquide, mais il est préférable de le faire sécher et de le recueillir sous forme de poudre.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 5 Fév - 22:26

Sainte-Croix renifle l'odeur pestilentielle qui s'en dégage.
- Et il n' pas un goût désagréable ?
- Pas si vous le mélangez à un mets très épicé ou, au contraire, très sucré...
A partir de ce moment, la machine criminelle se met en place. Sainte-Croix loue un logement non loin du laboratoire et, après avoir pris des leçons de Glaser, il y effectue lui-même la préparation de la poudre de succession. Bien entendu, il tient la marquise au courant de tout et, lorsqu'elle pense que la substance est au point, elle décide de passer à l'expérimentation.
Oh, il ne s'agite pas de tuer son père ! Elle est plus prudente que cela. Il mourra, mais plus tard, rien de presse. D'abord, elle a suivi le conseil de son amant : elle doit, si elle ne veut pas être soupçonnée, se réconcilier avec lui. Elle lui a écrit une lettre d'humble repentir et elle a cessé de se montrer en public avec Sainte-Croix ; ils ne se voient plus que dans l'hôtel particulier. Quant à la poudre de succession, pour tester son efficacité, elle va l'administrer à des inconnus...
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, cela ne présente pas de difficulté particulière. A cette époque, beaucoup de grandes dames ont l'habitude de porter des plats aux malades démunis de l'Hôtel-Dieu. La marquise s'empresse de se joindre à leur charitable cohorte, ce qui lui vaut des louanges unanimes. Son initiative est interprétée comme la manifestation publique de son amendement. Et la nouvelle en parvient également aux oreilles d'Antoine d'Aubray, qui ne doute plus du repentir de sa fille.
Marie-Madeleine de Brinvilliers va donc apporter aux malades miséreux des petits pâtés au poivre ou des beignets à la confiture. Elle les visite régulièrement et témoigne de la plus grande compassion en les voyant s'éteindre jour après jour dans d'affreuses souffrances. Parfois, elle augmente les doses et apprend, toute surprise, qu'ils sont morts le lendemain... Elle a lieu d'être satisfaite : non seulement la poudre est efficace, mais à aucun moment elle n'a provoqué le moindre soupçon. Elle a acquis ainsi, au contraire, dans la bonne société, une grande réputation de générosité, presque de piété. Après avoir été un objet de scandale, elle devient un exemple.

Trois ans ont passé. Marie-Madeleine s'est depuis longtemps réconciliée avec son père. Ils sont même redevenus les meilleurs amis du monde. C'est qu'elle sait, quand elle le veut, être charmante, enjôleuse.
Antoine Debray a complètement oublié les tracas que sa fille lui a causés jadis. Bien sûr, il sait qu'elle est toujours avec son amant, mais cela ne le gêne pas. Elle ne se montre plus avec lui, c'est cela qui compte...
Après un séjour en l'hôtel particulier du Marais, au cours duquel la marquise s'est montrée particulièrement attentionnée avec lui, lui confectionnant elle-même des petits plats, Antoine d'Aubray tombe malade. C'est sans doute dû à l'air malsain de la grande ville et, pour se rétablir, il se rend à la campagne, dans son château d'Offrémont. Mais là-bas, il s'ennuie de Marie-Madeleine. Il a tellement apprécié sa compagnie qu'il lui demande de venir le rejoindre.
Elle s'empresse d'accourir et, comme il tombe de nouveau malade, le soigne avec un dévouement admirable.
Hélas, son état s'aggrave et il meurt, le 6 septembre 1666, entouré de tous les siens, victime, selon son médecin, d'une tumeur maligne. Marie-Madeleine touche une part importante d'héritage et Antoine d'Aubray fils hérite de la charge de lieutenant civil de Paris. La famille, que cette épreuve a resserrée, n'a jamais été aussi unie. La marquise de Brinvilliers a réussi sur toute la ligne. Elle n'aurait même jamais espéré que les choses se passeraient aussi bien...
Il y a pourtant une ombre à ce tableau : son amant.
Depuis que sa maîtresse a hérité de cette petite fortune, il réclame énormément d'argent. Il estime que la fabrication de la poudre de succession mérite un salaire autrement important que ce qui'l recevait jusque-là. Il ne s'agit pas de chantage, car une dénonciation le compromettrait lui aussi, mais simplement d'exigences, et la marquise, qui est toujours aussi amoureuse, n'a jamais rien su lui refuser. Tant et si bien qu'au bout d'un an elle a dilapidé tout l'héritage paternel et n'a plus rien à lui donner. Alors, elle n'hésite pas, elle va tuer de nouveau !
Des dispositions testamentaires ont laissé dans l'indivision des biens importants et, si ses frères mouraient, elle aurait des rentrées supplémentaires. Il se trouve que ceux-ci, Antoine fils et Louis, habitent ensemble. Antoine est marié à une femme austère et prude, qui la déteste, et Louis, célibataire, partage leur hôtel particulier à Paris. Marie-Madeleine a-t-elle eu dans sa jeunesse, comme elle s'en est accusée par la suite, des relations incestueuses avec tous les deux ? Il est impossible de le dire. En tout cas, si c'est exact, cela ne l'a pas détournée de son projet.
Si donc, pour elle, il n'y a pas d'obstacle moral, il reste un obstacle matériel : elle ne peut administrer le poison elle-même, comme elle l'a fait pour son père.
Pour ne pas éveiller les soupçons, la poudre de succession doit être donnée à petites doses pendant des semaines, voire des mois, et il est exclu qu'elle aille vivre aussi longtemps avec ses futures victimes. Il lui faut donc introduire chez eux un homme de main. C'est alors qu'elle pense à La Chaussée...
Il s'agit d'un de ses anciens valets, qui présente deux particularités remarquables : il est totalement dénué de scrupules et il attire spontanément la sympathie. Il a l'âme d'un Judas sous les dehors d'un ange.
Evidemment, s'ouvrir à l'ui présente un risque, mais la marquise se flatte de connaître les gens et elle franchit le pas... Elle a vu juste : La Chaussée accepte sans sourciller, moyennant, bien sûr, une importante rétribution. Il se fait engager sur sa recommandation chez Antoine d'Aubray fils. Les meurtres peuvent se poursuivre...

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 16:49

EN Afrique , le poison est encore très utilisé !
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 17:08

Oula, Jeanne-Marie Exclamation Bon, Marie, par précaution, informe Marine, qu'il vaut mieux pas qu'elle choisisse un cabinet d'architecture au Sénégal Exclamation .......... tongue ............ clown
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MARCO

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 17:28

Ca s'arrête là l'histoire ? 
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 17:31

Non, Marco, l'histoire n'est pas finie. Je continuerai ce soir. Hier, j'étais fatiguée. ...... Wink
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MARCO

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 17:36

Je me disais aussi 
Prends ton temps ma belle .. et merci 
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 17:45

Pour cette histoire, il me reste 10 pages à taper. A côté des 10 volumes de "Histoires d'amour de l'Histoire de France", c'est du gâteau Exclamation ....... tongue
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 19:17

La Chaussée est véritablement la perle des domestiques ! Chacun l'apprécie pour son caractère aimable et il sait tout faire ; il excelle, en particulier, dans la cuisine. Le second Antoine d'Aubray ne tarde pas à tomber malade. La Chaussée le soigne de manière irréprochable et tout le monde lui adresse des éloges, à commencer par l'acariâtre belle-soeur de la marquise. De temps en temps, il va faire son rapport à celle-ci. La veille de la mort de sa victime, ce charmant et irrréprochable domestique vient lui annoncer :
- Le bougre est coriace, mais il commence à crever !
Le lendemain, 17 juin 1670, le second Antoine d'Aubray, lieutenant civil de Paris, rend l'âme à Dieu, des suites, déclare doctement son médecin d'une tumeur maligne.
C'est maintenant au tour de Louis d'Aubray d'apprécier la cuisine tantôt épicée, tantôt sucrée de La Chaussée. Lors de la maladie qui suit, son valet le soigne avec un dévouement si admirable que celui-ci, non seulement est sans méfiance, mais le couche sur son testament pour cent écus ! Il meurt trois mois après son frère, en septembre 1670. Cette fois, pourtant, le médecin a des soupçons. La mort  de ces deux hommes jeunes, jusque-là en pleine santé, avec les mêmes symptômes, n'est pas normale. Il en parle à des confrères, qui pensent, comme lui, à un empoisonnement. Mais il n'y a aucune preuve et tous préfèrent se taire.
Celui qui n'a pas le moindre doute sur la nature de ces morts à répétition, c'est le marquis de Brinvilliers. Il est certain que sa femme est une empoisonneuse, mais cela ne le dérange pas. La seule chose qu'il voit, c'est qu'avec les héritages successifs qu'elle fait elle a assez d'argent pour ne pas lui en demander... Il se méfie, pourtant. Et s'il lui prenait l'idée de l'empoisonner, lui aussi ? Il mange le plus souvent hors de chez lui et, quand ce n'est pas le cas, il refuse de toucher à tout plat suspect.
Antoine de Brinvilliers n'a pas tort, car il est bel et bien la prochaine victime sur la liste de la marquise.
Cette fois, il s'agit d'un projet personnel, dont elle n'a parlé à personne et, de plus, désintéressé. Elle est toujours aussi amoureuse de Sainte-Croix et elle veut tout bonnement devenir veuve pour l'épouser ! Seulement ce dernier, dont les sentiments pour elle sont inchangés, c'est-à-dire inexistants, n'en a pas la moindre envie et il a deviné ses intentions.
Depuis un bon moment, il est devenu un expert en toxicologie, il sait fabriquer la poudre de succession, mais aussi son antidote. Chaque fois qu'il soupçonne que la marquise a versé quelque chose dans les plats du marquis, il s'arrange pour administrer à ce dernier le contre-poison... Une autre marquise, celle de Sévigné, a raconté joliment la chose, dans l'une des nombreuses pages qu'elle a consacrées plus tard à l'affaire : "Sainte-Croix ne voulait point d'une épouse aussi méchante que lui et donnait du contrepoison à ce pauvre mari. De sorte qu'ayant été tantôt empoisonné, tantôt désempoisonné il est resté en vie..."
Les mois passent. Marie-Madeleine de Brinvilliers atteint la quarantaine et elle traverse une période déplaisante. Elle n'a pas de remords, elle a des contrariétés. La Chaussée s'est mis en tête de la faire chanter, non pour de l'argent, mais pour avoir ses faveurs. Elle n'a d'autre moyen que de lui céder et elle a désormais deux amants attitrés au lieu d'un. Mais c'est le second, Sainte-Croix, qui est son principal souci. Après s'être longtemps caché la vérité, elle doit admettre qu'il ne l'aime pas et qui'l n'en veut qu'à son argent. Il se méfie même d'elle, alors qu'elle n'a pas l'intention de lui faire le moindre mal. Il lui déclare que, s'il lui arrivait malheur, on trouverait dans une cassette des documents accusateurs...
C'est alors que se produit un des événements les plus inattendus de cette histoire : la marquise de Brinvilliers prend un troisième amant. Il s'agit du précepteur de ses enfants, chargé particulièrement de l'éducation du "lieutenant". Il est bachelier en théologie, tout frais émoulu de l'université, il s'appelle Briancourt et n'a pas vingt-cinq ans.
On peut se demander ce qui se passe alors dans son esprit. Car c'est elle qui le séduit, lui n'aurait jamais osé... Il y a sans doute le besoin de se rassurer, de se prouver qu'à quarante ans elle est capable d'avoir un amant beaucoup plus jeune qu'elle. Mais ce qui l'attire le plus en Briancourt est sans doute ailleurs. Jusque-là elle n'a connu que des hommes de la pire espèce : un mari cynique et joureur, un aventurier vivant des femmes, un assassin sans scrupules, alors que Briancourt est la pureté incarnée. Bien sûr, elle-même est une femme perdue, une criminelle odieuse, mais raison de plus pour chercher auprès du jeune précepteur ce qui lui fait tant défaut à elle comme aux autre : l'innocence.
En tout cas, quels que soient ses sentiments, ceux de Briancourt sont clairs : il tombe immédiatement et éperdument amoureux d'elle. Il lui voue, dès le premier instant, une adoration sans limites. Elle acquiert bientôt la certitude qu'elle possède une emprise absolue sur lui et elle a alors une initiative incroyable, après la prudence extrême qui a été la sienne jusque-là.
Une belle nuit, sur l'oreiller, persuadée qu'il l'aime trop pour la trahir, elle se confie à lui : elle lui avoue tout, tous ses crimes !
Si sa conduite, encore une fois, peut paraître extraordinaire, il s'agit vraisemblablement d'une sorte de confession. Briancourt n'est pas prêtre, mais il est théologien, il a appris ce qu'était Dieu, ce qu'étaient le bien, le mal, la damnation, le pardon. Jusque-là, la marquise de Brinvilliers n'a guère fait preuve de remords, mais il faut croire qu'il lui restait encore un peu de conscience. Assez, en tout cas, pour qu'elle éprouve le besoin de la soulager, au risque de se perdre.
Et le plus stupéfiant, c'est qu'elle ne s'est pas trompée ! Le jeune précepteur est si fou d 'elle, qu'il lui jure le secret. D'ailleurs, il l'absout. Ce n'est pas elle la coupable, elle n'a fait que subir l'influence de Sainte-Croix, qui est le véritable criminel... Encouragée, la marquise va, peu après, plus loin encore dans les confidences : elle ne lui confie plus ses crimes, mais ses projets.
- Il me reste deux personnes à faire disparaître pour avoir toute la fortune des Aubray : ma belle-soeur et ma soeur. Mais ce ne sera pas facile : ma belles-soeur est méfiante et elle me déteste, ma soeur est carmélite...
Cette fois, c'en est trop ! Briancourt, si proche de la religion qu'il soit, n'est pas lié par le secret de la confession. Absoudre une maîtresse adoré et une chose, laisser assassiner des innocentes en est une autre. Par une suivante de la marquise, Mlle  de Villelays, il fait prévenir les deux femmes.
Mme de Brinvilliers découvre la chose et elle se ressaisit enfin. Quelques jours plus tard, Mlle de Villelay meurt subitement dans d'affreuses souffrances ; quant au jeune précepteur, devenu trop dangereux, elle décide de le faire assassiner. Pour une fois, on ne sait pas pourquoi, elle ne choisit pas le poison. Elle lui donne rendez-vous dans la chambre, pour inaugurer avec lui le nouveau lit qu'elle vient d'acquérir.
Par le plus grand des hasards, Briancourt, passant devant la fenêtre, voit Sainte-Croix se cacher dans la cheminée, un poignard à la main. Il est tellement épris qu'il vient quand même au rendez-vous... Il s'ensuit une scène digne d'un mauvais mélodrame. Il s'élance, bouleversé, vers sa maîtresse.
- Vous êtes cruelle ! Que vous ai-je fait ? Vous voulez me poignarder.
Puis il va vers la cheminée et fait sortir Sainte-Croix de sa cachette. Bien que son adversaire ne soit pas armé, ce dernier, qui répugne à la violence et qui est même passablement lâche, s'enfuit. Malgré cela, Briancourt, à qui l'amour fait décidément perdre la raison, ne se résoute pas à quitter la marquise. C'est quand, quelques jours plus tard deux coups de feu sont tirés sur lui, alors qu'il se promène dans la rue, qu'il comprend enfin. Il va se réfugier dans un couvent d'Aubervilliers et il n'en sort plus.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 19:41

C'est peu de temps après que se produit le rebondissement capital de l'affaire : le 31 juillet 1672, on retrouve Sainte-Croix mort, à son domicile de la place Maubert. On ne saura jamais avec certitude la cause de son décès. On a prétendu qu'il s'était empoisonné en pratiquant ses dangereuses manipulations. Il portait, paraît-il, pour se protéger des émanations de ses produits, un masque de verre et celui-ci se serait brisé. C'est possible, mais on n'a jamais rien retrouvé de tel.
Le désespoir de la marquise de Brinvilliers est sans nom, mais tout à sa douleur, elle néglige de se préoccuper de sa sécurité. Elle a tort... Malgré l'argent qu'elle lui donnait, Sainte-Croix avait contracté des dettes importantes et, lorsqu'ils apprennent sa mort, ses créanciers portent plainte. La police perquisitionne à son domicile. Elle ne trouve rien de spécial, en particulier aucun poison, mais elle découvre, dissimulée dans un placard, une cassette rouge. Elle est accompagnée d'une lettre suppliant celui ou celle qui la trouvera de la remettre à Mme de Brinvilliers ou, si celle-ci est morte de la brûler.
La police s'empare de la cassette. Elle est remise entre les mains du commissaire Picard, qui y appose les scellés. Cette fois, la marquise a compris le danger. Elle essaie de la récupérer, en faisant jouer les relations qu'elle a dans la police, en particulier un procureur et un conseiller du Châtelet, mais leurs interventions sont sans effet.
Bien au contraire, par décision de justice, les scellés sont levés et la cassette ouverte. On y trouve une correspondance enflammée entre Sainte-Croix et Mme de Brinvilliers, ainsi que des fioles et de la poudre, beaucoup de poudre. On donne celle-ci à des animaux, qui meurent rapidement. Apprenant cela, La Chaussée s'enfuit. La marquise, elle, choisit de rester, se pensant insoupçonnable. Mais a belle-soeur porte plainte contre elle pour empoisonnement et elle prend la fuite à son tour. La Chaussée est arrêté début septembre. De son côté, elle parvient à gagner l'Angleterre. Elle y vivote pendant un an jusqu'à ce que des nouvelles terribles lui parviennent...
La Chaussée a été jugé et condamné à être roué vif, après être soumis à la question ordinaire et extraordinaire. Bien qu'il n'ait rien avoué la concernant, même sous la torture, elle-même a été condamnée à mort par contumace. Après avoir brisé les membres de La Chaussée, le bourreau a décapité une effigie à son image et jeté ses poudres de succession au bûcher.
Il y a prie encore ! La marquise de Brinvilliers apprend peu après qu'à la suite de sa condamnation, la France a demandé son extradition à l'Angleterre et que Louis XIV est personnellement intervenu en ce sens. Elle comprend alors que sa condition ne la protégera pas du sort qui'l l'attend. Comment, d'ailleurs, en serait-il autrement ? Si elle est de haute condition, ses victimes l'étaient tout autant. En outre, deux d'entre elles étaient responsables de la police du royaume, et cela, c'est une chose qu'un souverain ne peut pardonner...
La marquise de Brinvilliers prend donc une seconde fois la fuite.
Elle quitte secrètement l'Angleterre. Elle se cache en Picardie et aux Pays-Bas, vivant médiocrement, sous des noms d'emprunt. Mais la police est à ses trousses. Elle finit par la retrouver dans un couent de Liège où elle s'est réfugiée. Le pays est alors occupé par les troupes françaises. Sur ordre de Louvois, le maréchal d'Estrades s'empare d'elle avec ses hommes. Durant le trajet jusqu'à Paris, elle tente de se suicider, mais elle échoue... On est alors le 25 mars 1676. Il y a près de quatre ans qu'elle a pris la fuite. Le dernier acte de la tragédie, son procès peut avoir lieu.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 20:10

Son degré de noblesse lui vaut le privilège de comparaître devant la plus haute juridiction du royaume, la Chambre de la Tournelle. Les débats vont être interminables, ils vont comprendre vingt-deux audiences et s'étaler sur quatre mois, du 17 avril au 16 juillet 1676...
La chambre est présidée par Guillaume de Lamoignon, premier magistrat de France, président du Parlement de Paris. Mais c'est l'accusée que chacun veut apercevoir, c'est pour elle qu'on se bouscule sur les bancs. Car l'affaire connaît une popularité extraordinaire. A Paris et à Versailles, chaucun ne parle que de celle qu'on appelle communément "la Brinvilliers".
A vrai dire, la Brinvilliers n'a guère l'air d'une criminelle. Si elle ne fait pas ses quarante-six ans et si elle est incontestablement jolie, elle est petite et un peu boulotte. Elle a l'air d'une gentille bourgeoise, pas de la cruelle aristocrate qu'on imaginait. Seuls ses yeux, très grands et d'un bleu intense, sortent vraiment de l'ordinaire. Mais on va se rendre compte tout de suite qui'l ne faut pas se fier aux apparences et que l'affaire est aussi horrible que le dit la renommée.
Dès l'ouverture des débats, un vif affrontement oppose l'accusation et la défense à propos de la confession de la marquise. Il s'agit d'un document écrit de sa main, qu'on a retrouvé sur elle au moment de son arrestation. Doit-on le lire ou pas ? L'avocat de l'accusée, maître Nivelle, est évidemment d'un avis négatif.
- J'ai consulté les docteurs en théologie. Si on découvre une confession, on doit immédiatement la brûler, sous peine de péché mortel. On ne peut pas enfreindre le secret de la confession. Les lois divines et humaines la rendent sacrée et inviolable.
L'accusation pense tout aussi évidemment le contraire.
- Le secret de la confession ne peut exister qu'entre le confesseur et le pénitent. Or, dans cette confession écrite, la pécheresse s'est confessée seule.
Le président Lamoignon finit par tranche : la confession sera entendue... Le greffier en commence donc la lecture d'une vois mal assurée et le public comprend l'importance du débat qui vient d'opposer l'accusation et la défense. Car ce qu'il entend est proprement monstrueux. Cette petite femme aux grands yeux bleus assise sur la sellette n'est pas une simple pécheresse, ce n'est même pas une simple criminelle, c'est le diable en personne !
"Je m'accuse d'avoir commis des incestes trois fois la semaine, et peut-être trois cents fois en tout. J'ai eu envie sur mon frère. j'ai commis plusieurs adultères avec un homme marié, quatorze ans durant. j'ai deux enfants parmi les miens qui sont de son fait... Je m'accuse qu'un garçon m'a prise d'ès l'âge de sept ans. Je m'accuse d'avoir fait des attouchements avec mon fils avant sept ans. Je m'accuse d'avoir remis du poison à une femme pour en donner à son mari. Je m'accuse d'avoir empoisonné mon père. C'était pour avoir son bien. J'ai fait empoisonner mes deux frères. Je m'accuse d'avoir eu la volonté d'empoisonner ma soeur, qui me reprochait ma manière vivre... Je m'accuse d'avoir donné cinq ou six fois du poison à mon mari. Le regret me prit. Je l'ai bien fait traiter et il en est guéri. Mais il est toujours incommodé...
La lecture de la confession est enfin terminée et chacun a pu remarquer que, pendant tout ce temps, l'intéressée est restée parfaitement impassible, dédaigneuse même... Le président Lamoignon rompt le silence pesant qui s'est abattu sur la salle du tribunal.
- Madame, est-ce bien là votre confession ?
Pour la première fois, on entend la voix de la marquise. Elle est froide, méprisante.
- J'avais l'esprit désespéré. Je ne savait plus ce que je faisais. D'ailleurs, je ne me souvenais même plus de ce que j'y avais mis...
Les débats se poursuivent mais il faut reconnaître qu'à part la confession du premier jour ils n'apportent aucune preuve formelle de la culpabilité de l'accusée. Il existe, certes, de très fortes présomptions, mais est-ce suffisant pour l'envoyer sur l'échafaud ?

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 21:13

Une preuve, on va pourtant en avoir une avec le témoignage de Briancourt, l'ancien précepteur... C'est un beau jeune homme au visage intelligent et fiévreux. Le regard qu'il jette à l'accusée en arrivant ne laisse aucun doute ; il aime toujours cette femme? Il n'a aimé qu'elle et, vraisemblablement, il n'aimera jamais qu'elle. Et pourtant, c'est lui que le sort a désigné pour causer sa perte !
En réponse à son regard, il ne reçoit qu'une moue de mépris et cette phrase à l'adresse des juges :

- Cet homme n'est qu'un valet adonné à la boisson. Je l'ai chassé à cause de ses dérèglements. Comment son témoignage peut-il être retenu contre moi ?...
D'une voix blanche, Briancourt commence sa déposition. Il raconte d'abord comment la marquise lui a fait l'aveu de ses crimes passés. Il y ajoute les détails qu'elle lui a donnés. L'empoisonnement de son père a duré huit mois ; elle lui a administré vingt-sept fois de la poudre de succession. Avec ses frères, La Chaussée a été plus expéditif : trois mois chaun. Puis il en arrive au moment où elle lui a confié ses projets :
- Elle m'a affirmé qu'elle voulait se débarrasser de sa soeur, Mlle d'Aubray, qui lui reprochait sa vie dissolue, mais aussi de sa belle-soeur, Marie-Thérèse Mangot.
Il semble au bord des larmes. L'accusée est plus que jamais impassible.
- J'ai mis Mme de Brinvilliers en garde. Je l'ai suppliée de ne pas faire mourir sa soeur et sa belle-soeur. Je lui ai dit que jamais, dans l'Antiquité, il ne s'était vu pareil exemple de cruauté !
Briancout poursuit en racontant comment il a fait prévenir les deux femmes par l'intermédiaire de Mlle de Villelay, qui l'a payé de sa vie, et il en vient aux deux attentats dont il a été lui-même victime : le premier qui, par ses circonstances extravagantes, apporte un instant de détente dans l'assistance ; enfin, les coups de feu qui l'ont décidé à partir...
La déposition de Briancourt a été interminable.
Pendant toute celle-ci, Mme de Brinvilliers est restée de glace. Le jeune homme se tourne enfin vers elle.
- Je vous ai avertie maintes fois, madame, de vos désordres, de votre cruauté. Je vous ai dit que vos crimes vous perdraient !
Et c'est plus fort que lui, il éclate en sanglots...
Dans la salle, l'émotion est à son comble; quelques dames se sont mises à pleurer aussi. Mais pas la marquise, pas la Brinvilliers. Elle lance sèchement à son ancien amant :
- Vous êtes un vilain de pleurer devant tous ces messieurs ! C'est l'effet d'une âme basse !
Dans le public, il y a un cri spontané d'indignation. Tant d'indifférence après cet élan d'amour et de désespoir en dit plus long que tout. Oui, cette femme est un monstre : Oui, elle a froidement assassiné son père et ses frères, sans compter tous ces malheureux à qui elle distribuait ses poisons comme des bonbons.
Oui, elle mérite la mort et elle n'échappera pas au sort qui l'attend !...
Lorsque arrive le moment de plaider, chacun s'accorde à dire que la tâche de maître Nivelle est écrasante. L'avocat se sort pourtant de l'épreuve avec beaucoup de talent. Il commence par une brillante formule :
- L'atrocité même des crimes qui lui sont reprochés et la qualité de la personne accusée demandent des preuves de la dernière évidence, des preuves écrites, pour ainsi dire, avec des rayons de soleil !
Il s'emploie à démontrer que la confession, rédigée dans un moment d'égarement, ne veut rien dire et il termine en mettant en avant le haut rang de l'accusée.
- Regardez cette femme frêle, de naissance noble, en butte depuis tant de mois aux calomnies semées par la haine, aux mauvais traitements, aux insultes des archers, des soldats ivres, des geôliers...
Et il conclut :
- Vous ne devez pas condamner la marquise de Brinvilliers. Un misérable scélérat, La Chaussée, a déjà payé pour ces crimes. Vous devez bien plutôt souhaiter que la famille d'Aubray ne soit pas souillée d'une honte éternelle. Pensez aux enfants de la marquise et sachez que même, les frères de ma cliente, s'ils pouvaient faire entendre leurs sentiments, préféreraient leur honneur en préservant la vie de leur soeur...
Mais ses efforts sont vains, car l'accusée ruine, par son attitude, l'émotion qui'l avait su faire naître un instant. Lorsque le président Lamoignon lui demande si elle a quelque chose à ajouter, elle déclare, d'une voix glaciale :
- J'ai de la peine au coeur.
Ce sera son seul mot de repentir, s'il s'agit bien de repentir, si c'est bien pur ses victimes qu'elle a de la peine et non pour elle-même...
Tout est dit et, peu après, le président Lamoignon rend la sentence de la Chambre de la Tournelle :
- La cour a déclaré et déclare ladite d'Aubray de Brinvilliers dûment atteinte et convaincue d'avoir fait empoisonner maître Dreux d'Aubray, son père, et les-dits d'Aubray, ses deux frères, et attenté à la vie de défunte Thérèse d'Aubray, sa soeur. Et pour réparation condamne ladite d'Aubray de Brinvilliers à faire amande honorable au-devant de la principale porte de l'église de Paris où elle sera menée dans un tombereau, nu-pieds, la corde au col, tenant dans ses mains une torche ardente du poids de deux livres, et là, étant à genoux, de dire et déclarer que méchamment, par vengeance ou pour avoir leur bien, elle a fait empoisonner son père, ses deux frères et attenté à la vie de défunte sa soeur, ce dont elle se repent et demande pardon à Dieu, au roi et à la justice ; ce fait, menée et conduite dans ledit tombereau en place de Grève pour y avoir la tête tranchée sur un échafaud, son corps brûlé et les cendres jetées au vent : icelle préalablement appliquée à la question ordinaire et extraordinaire pour avoir révélation de ses complices...
Chacun regarde celle qui vient de s'entendre condamner à la mort précédée de la torture. Va-t-elle crier son innocence ou, au contraire, s'effondrer et passer enfin aux aveux ? Non, elle demande simplement qu'on lui relise l'arrêt... Le greffier s'exécute, après quoi elle ne fait aucun commentaire et se laisse emmener.
Plus tard, elle dira à son confesseur qu'elle voulait être certaine qu'on voulait l'emmener dans un tombereau, c'est-à-dire le véhicule dans lequel on convoie les ordures. Une marquise dans un tombereau, c'était une chose qu'elle ne pouvait accepter...
Ce confesseur, qu'on vient de lui attribuer et qui va la rejoindre dans sa cellule, tout de suite après le jugement, est l'abbé Pirot. C'est un petit homme au regard doux, à l'intelligence vive et à l'éloquence persuasive. C'est, de plus, un théologien éminent. Que disent-ils ? On ne peut évidemment pas le savoir, car, cette fois, se secret existe bel et bien, mais il est certain que l'abbé Pirot sait employer les mots qu'il faut.
Il convainc la condamnée d'avoir une fin digne et, pour commencer, d'avouer enfin ses crimes...
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 22:29

Cette nuit-là, la marquise de Brinvilliers trouve sans mal le sommeil. Lorsque se lève l'aube du 17 juillet 1676, dernier jour de son existence, elle est étrangement calme. Elle suit docilement les gardes qui l'emmène t jusqu'à la chambre de torture de la Conciergerie. Là, elle retrouve ses juges. Il y a aussi le bourreau et ses instruments, mais elle n'en semble pas impressionnée. Elle s'adresse aux magistrats d'une voix ferme.
- Messieurs, cela est inutile, je dirai tout sans question. Ce n'est pas que je prétende pouvoir l'éviter, mais je déclarerai tout auparavant.
Elle explique d'abord pourquoi elle a refusé de perler jusque-là.
- J'ai tout nié jusqu'à présent par ce que j'ai cru qu'il n'y aurait pas assez de preuves pour me condamner sans mon aveu. On m'a convaincu du contraire. Et je peux vous assurer que si j'avais vu, il y a trois semaines, la personne que vous m'avez donnée hier, vous auriez su alors ce que vous allez apprendre.
Et elle en vient aux aveux proprement dits... C'est vrai, elle est l'empoisonneuse qu'on l'accuse d'être. Elle a commis tous les pêchés imaginables. Pêchés de chair, pêchés de sang.
- J'ai utilisé l'arsenic, le mercure et le venin de crapaud. Mes seuls complices ont été Sainte-Croix et La Chaussée...
La Brinvilliers a terminé sa confession, mais comme elle l'a dit elle-même, cela ne lui fera pas éviter la torture. La question doit avoir lieu, même si elle a avoué, même si elle n'a plus rien à dire. En l'occurrence, il s'agit du supplice de l'eau.
Le bourreau s'approche d'elle, la met entièrement nue et la fait s'allonger sur une courte plateforme, pas plus longue que son dos. Puis, à l'aide de cordes qu'il fixe ensuite au sol, il lui attache les mains et les pieds ; ses bras et ses jambes se trouvent ainsi violemment tirés en arrière. Alors, il lui enfonce un entonnoir dans la bouche...
Le supplice de l'eau, parce qu'il n'est pas spectaculaire, parce qu'il n'entraîne, en particulier aucune effusion de sang, frappem oins que d'autres l'imagination. Et pourtant, il est absolument abominable.
Selon les termes de la sentence, la Brinvilliers a été condamnée à absorber "huit coquemars d'eau de deux pintes et demie chacun, mesure de Paris", ce qui fait dix-huit litres !
Le supplice dure toute la matinée. De temps en temps, le bourreau s'arrête pour que les juges puissent poser leurs questions, (je suis sûre que c'est par pur sadisme que les juges ont ordonné le supplice et sont restés pour y assister) auxquelles elle a déjà répondu. Elle n'est plus qu'un corps pantelant et déformé par les oedèmes, dus au liquide que l'organisme ne parvient pas à éliminer. Elle crie, elle supplie, elle hoquette :
- J'ai tout dit. On veut me noyer !
Au début de l'après-midi, le bourreau cesse enfin. On l'étend sur un matelas. Ce supplice affreux et inutile lui a fait retrouver la violence qui a été la sienne. Elle maudit l'humanité entière. Mais l'abbé Pirot vient près d'elle et, de nouveau, il trouve les mots qu'il faut. Elle ne doit plus penser qu'à son salut. Il n'y a aucune faute qui ne puisse être pardonnée. Elle doit se préparer à affronter dignement la dernière épreuve qui l'attend, avant de paraître devant son créateur...
Il est six heures du soir lorsque commence le supplice. Le fameux tombereau pénètre dans la cour de la Conciergerie.On a passé à la marquise la chemise blanche des condamnés, surmontée d'un capuchon. Elle a les pieds nus, la corde au cou et tient à la main le lourd cierge avec lequel elle fera amende honorable. On la fait monter dans le véhicule et s'asseoir à l'avant dans la paille, aux côtés de son confesseur. Le bourreau et son aide prennent place derrière, accoudés à la planche amovible, qui sert à retenir et à décharger les ordures.
De la Conciergerie à Notre-Dame où va avoir Dieu l'amende honorable, le trajet est court, mais il va falloir un long moment pour l'accomplir, tant la foule est dense. Jamais, de mémoire de Parisien, il n'y a eu autant de monde pour une exécution. Au début, des cris hostiles et des injures s'élèvent, mais peu à peu ceux-ci se taisent, devant le courage et la dignité de la condamnée. Les foules sont versatiles et bientôt l'indignation fait place à la compassion.
Le cortège arrive à Notre-Dame. On fait descendre la Brinvilliers, on lui allume son cierge et elle prononçe l'amende honorable à genoux.
- J'ai tué méchamment et par vengeance mon père et mes deux frères, pour avoir leur bien, ce dont je me repens et demande pardon à Dieu, au roi et à la justice.
Chacun peut remarquer, à cette occasion, que la justice lui a accordé une faveur. Normalement, à cet instant, elle aurait dû avoir le poing droit coupé comme parricide ; il lui a été fait grâce de ce supplice... Elle remonte dans le tombereau pour la place de Grève, sa destination finale.
Sur les marches de l'Hôtel de ville, les magistrats l'attendent. Ils lui demandent une dernière fois si elle n'a rien à dire au sujet de ses complices. Elle leur répond depuis le tombereau :
- Non, messieurs.
Et le véhicule prend la direction de l'échafaud, qui est juste en face. La Brinvilliers gravit les marches d'un pas derme, mais Guillaume, bourreau de Paris, qui a la réputation d'être le meilleur de France, est un perfectionniste. Pour être sûr de ne pas rater son coup, il multiplie les préparatifs pendant près d'une demi-heure. Il lui coupe une mèche de ses cheveux, puis une autre. Il échancre sa chemise sur le devant, puis sur l'arrière. La marquise se prête à ses exigences avec un sang-froid admirable. Elle est aussi calme que si elle était en train de se faire coiffer par sa chambrière. Pendant ce temps, la foule, avec l'abbé Pirot, a entamé le Salve Regina.
Enfin, le bourreau lui lie les mains, lui bande les yeux et la prie de poser sa tête sur le billot. Elle s'exécute sans trembler et, effectivement, il ne rate pas son coup. Celui-ci est si précis et si ferme que la tête tranchée reste un instant en place, dans le prolongement du tronc, avant de rouler sur le sol. Puis le corps est jeté au bûcher qui, allumé depuis un moment déjà, lance de grandes flammes. Il est huit heures du soir.

Le mot de la fin, nous le laisserons à l'autre marquise, non celle des poisons, mais celle des lettres. Racontant l'événement à sa fille, Mme de Sévigné écrit : "Enfin, c'est fait : la marquise de Brinvilliers est en l'air. Son pauvre corps a été jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, de sorte que nous le respirerons et, par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tout surpris."

Par ce trait d'esprit, elle tentait sans doute d'atténuer l'impression pénible que tous avaient ressentie en assistant à l'exécution, mais ses propos étaient prophétiques. Quelques années plus tard allait éclater l'affaire des Poisons. On allait découvrir que les plus grandes dames de la cour avaient eu recours à des empoisonneuses, la Voisin entre autres, pour se débarrasser de leurs maris, de leurs parents, et qu'on avait même tenté d'empoisonner le roi. Le scandale allait être énorme et faire à jamais du Grand Siècle celui des poisons.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 6 Fév - 22:32

Fin de l'histoire de la Brinvilliers Exclamation Je précise afin que Marco n'ai pas de doutes affreux d'angoisse Exclamation ......... Razz ........... geek
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 7 Fév - 20:32

LE VAGABOND FOU


Nous sommes en 1893, en hiver, dans une forêt du Jura. Il règne un silence de mort. Celui de la neige accumulée depuis des jours et des jours. Quelque part, dans cette forêt, une petite clairière entre les sapins, avec quelques buissons transformés en nuages blancs et givrés.
La scène n'est pas inventée. Nous la reconstituons scrupuleusement d'après les témoignages, n'imaginant que le décor.
Derrière l'un de ces buissons, un homme guette, tout noir sur le blanc de la neige, immobile, tête nue.
Il retient la buée de son souffle, entre sa barbe noire, hirsute, et ses épaisses moustaches. Ses yeux fixent un point, là-bas, au-delà de la clairière. Il est accroupi, à demi dissimulé par les arbustes.
Il tient à la main un énorme gourdin. Là-bas,le point s'est mis à bouger. Par petits bonds successifs, il se rapproche du guetteur. Bientôt, celui-ci distingue une sorte de boule de neige, avec deux oreilles, longues et droites. Un lapin.
Les minutes s'écoulent. L'homme ne bouge pas d'un millimètre, tendu, attentif. L'animal s'approche encore. Il est presque à un mètre. Probablement, à l'ultime instant, s'immobilise-t-il soudain l'oeil inquiet, les deux oreilles dressées, le nez frémissant, soupçonneux. Trop tard. Le gourdin s'abat sur lui, une fois, deux fois, la neige vole en court tumulte.
C'est fini.
Un vaste sourire se répand sur le visage brutal du chasseur, étirant deux cicatrices monstrueuses, l'une au front, l'autre à la lèvre. Joseph Vacher est content. Il soupèse le petit corps soyeux et inerte, puis tranquillement s'assied sur la neige, sort un solide couteau à manche de bois et se met à dépecer son gibier. Quelques minutes plus tard, il se relève, tenant à bout de bras la fourrure du lapin, et s'en va d'un pas traînant, abandonnant au milieu de la clairière le corps entier et sanglant de l'animal.
Il a ce qu'il voulait, une fourrure pour se faire un bonnet. Dans quelque temps, lorsque la peau aura séché, il pourra la coudre et y enfouir son crâne douloureux, comme dans un cocon. Alors, il fera son balluchon, il quittera la ferme Lecomte, une paire de chaussures de rechange réunies par une ficelle sur son épaule, et son accordéon accroché sur le dos. Il s'en ira par les chemins de France pour accomplir son destin et devenir aussi célèbre que Jack l'Eventreur, son contemporain d'outre-Manche.
La même folie méthodique le mènera bien au-delà du meurtre, en un monde inaccessible à la justice humaine.

Avant d'entreprendre avec Joseph Vacher un incroyable tour de France, il nous faut revenir deux ans en arrière, au temps où il n'avait pas de cicatrices au visage et pas de bonnet de lapin sur la tête. Car il y a, dans la courte vie de ce garçon de ferme, le temps d'avant le bonnet de lapin et le temps d'après.
En 1892, Joseph Vacher termine son service militaire. Péniblement, au bout de deux ans, il est devenu sous-officier. C'est un garçon renfermé, sombre, dont la silhouette trapue d'homme del a campagne s'accommode tant bien que mal de l'uniforme. Il n'a pas d'amis, il est loin de sa famille, qu'il n'a guère côtoyée depuis son enfance. Le père, cultivateur aisé, a cru bien faire en mettant son fils chez les frères maristes, où lui a été dispensée une éducation aussi spartiate que mystique. Il en est sorti à dix-huit ans, pour gagner la caserne et à présent, il sait lire, écrire, réciter les psaumes, et il croit autant en Dieu qu'en son colonel.
Les jours de permission, il erre, misérablement seul, dans les rues de la petite ville de Baume-les-Dames. Ses camarades n'emmènent pas avec eux ce triste compagnon dans les endroits que la morale réprouve.
Un jour, cependant, le miracle se produit dans une fête foraine ; une jeune soubrette, Louise, plus délurée que jolie, et dont Joseph tombe amoureux.
C'est la première femme de sa vie. Il l'aime presque comme il aimerait la Sainte-Vierge, de toute son âme, avec dévotion.
La jeune Louise, capricieuse, ne lui consacre guère plus de temps qu'à ses autres conquêtes. Elle le délaisserait même, si son air de grande bête triste et ses gaucheries d'amoureux transi ne l'amusaient un peu. Comme beaucoup de jeunes filles inconscientes, elle se laisse aimer avec désinvolture, heureuse de ce trouble qu'elle fait naître dans les grands yeux sombres, avide du désespoir que ses caprices font naître. Louise aime bien que Joseph la suive comme un chien, qu'il soit jaloux et malheureux.
Pour se consoler, le pauvre Joseph achète un accordéon. Il ne connaît rien à la musique, mais tente naïvement de traduire ses exaltations romantiques en harmonies approximatives. Louise se moque de lui et des querelles éclatent de plus en plus souvent - querelles au cours desquelles Joseph a le plus grand mal à maîtriser ce qui'l appelle sa "grande colère".
Vient le jour où le sous-officier Vacher, libéré de son temps d'armée, quitte la caserne. Planté sur le trottoir, débarrassé de l'uniforme qui le gênait un peu mais qui avait le mérite de lui donner une contenance. Joseph se sent tout bête. Son sac à la main, sans but, sans travail, sa maigre solde en poche, il n'a qu'une idée en tête : retrouver Louise.
Il lui a donné rendez-vous pour son retour à la vie civile. Il va se consacrer à elle, maintenant, entièrement. Il fera n'importe quoi pour elle, pourvu qu'elle le lui demande.
Ce rendez-vous sera le dernier que la jeune fille ait accepté. Elle ne le sait pas encore et lui non plus.
Car c'est au cours de ce rendez-vous que bascule le fragile équilibre psychologique de ce garçon trop seul.
Joseph arrive au rendez-vous dans le petit café, non loin de la maison où Louise est domestique. Elle est là, elle l'attend et Joseph a un grand sourire. Il est heureux, il avance... Mais Louise éclate de rire en le voyant :
"T'en as une dégaine !..."
Interdit, Joseph arrête net l'élan qui le poussait vers elle.
"T'aurais mieux fait de rester militaire, mon gars, t'avais l'air plus galant, en boutons dorés !"
Pauvre Joseph. C'est vrai qu'il a l'air nigaud, avec ces vêtements qui datent de deux ans, et qui n'ont pas grandi avec lui. Il est redevenu d'un seul coup le paysan à la ville, un peu benêt, avec ses grandes mains rouges qui pendent le long de son corps et son crâne rasé, sans képi pour l'avantager.
Pour un garçon normal, cette moquerie d'une donzelle insouciante n'aurait pas de conséquences. Pour Joseph, ce mépris soudain pour son physique est une douche froide. Il a sa "grande colère" et les amoureux se quittent, fâchés définitivement.
C'est un soulagement pour Louise, une torture pour Joseph.
Il se met à la suivre rageusement, tente de lui extorquer des rendez-vous qu'elle refuse. Puis, prenant peur, elle se met à le fuir vraiment. Il ne la voit plus, le monde s'effrite autour de lui.
De son séjour à l'armée, Joseph a conservé un souvenir, qu'il cache soigneusement sous son matelas, enveloppé dans un chiffon graisseux : un revolver à six coups, avec les cartouches. Un matin, après une nuit probablement plus agitée, il sort l'arme de dessous son matelas et part à travers la ville. Durant toute la matinée, il cherche Louise. Il guette à la porte du domicile de ses patrons. Patiemment, il attend qu'elle sorte pour faire ses courses. Il la voit enfin apparaître, toute fraîche, en tablier et bonnet blanc, son panier dansant au bout de son bras. Et il la suite, au ras des murs, dans la foule du marché, sautant d'un porche de maison à l'autre. Insouciante, Louise s'attarde, rencontre une amie, bavarde, achète des fleurs, sourit aux commerçants, plaisant avec les cochers. Soudain, au coin de la rue de l'Eglise, elle se sent brutalement saisie par le bras. Une poigne de fer l'entraîne.
"Lâche-moi, Joseph, tu me fais mal. J'ai rien à te dire !
- Je dois te parler... Louise, je dois te parler, il faut que je te parle, viens !"
Un peu poussée, un peu traînée, n'osant pas vraiment avoir peur, Louise se laisse emmener jusqu'à la chambre de Joseph. Elle n'a pas voulu crier, ni s'échapper, toujours faraude, espérant reprendre la situation en main, d'un coup de coquetterie. Mais le temps des coquetteries est passé. A peine la porte refermée, Joseph fait face, il sort le revolver de sa poche et, sans plus dire un mot, tire quatre balles, au hasard.
Louise n'a pas eu le temps de comprendre. Elle s'effondre sur le plancher, comme une masse. La croyant morte, le malheureux se jette à genoux, la couvre de baisers et, levant les yeux au ciel, s'écrie :
"Dieu... Je veux mourir avec elle !"
Puis il retourne l'arme sur sa temps, tire les deux dernières balles et s'effondre.
Louise ne mourra pas. Grièvement blessée, elle guérira lentement, oubliera Joseph pour se marier et faire des enfants. Pour elle, cette tragédie n'aura été qu'un malheureux accident de parcours. C'est à elle, plus tard, que l'on devra la description exacte de cette scène.
Joseph ne mourra pas non plus. Il a encore une longue carrière devant lui. Pour lui va commencer le temps du bonnet de peau de lapin - et une longue course à travers la France.
Gravement blessé à la tête après sa tentative de meurtre et de suicide manqué, il est d'abord transporté à l'hôpital de Baume-les-Dames. Un chirurgien le débarrasse de l'une des deux balles logées dans son crâne. Mais l'autre reste inaccessible au scalpel et aux pinces. Bon gré mal gré, Joseph devra vivre avec elle. Cela contribuera sûrement à le déséquilibrer définitivement. En tout cas, c'est très douloureux.
Sur son lit d'hôpital, Joseph s'agite beaucoup. Il arrache ses pansements, hurle des prières ou des mots sans suite. Parfois il se lève, tel un forcené, bravant la surveillance des infirmières, et déambule dans les couloirs, hirsute, grognant des menaces ou des supplications. Comme il terrorise les malades de la longue salle commune, on l'attache sur son lit et le directeur de l'hôpital, ne sachant plus que faire de cet exalté au crâne percé, fait une demande d'admission à l'asile de Dole. On y transfère Joseph Vacher, désormais officiellement considéré comme fou, du moins pour le moment.


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