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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Pierre Bellemare

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JEAN

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Lun 24 Sep - 14:23

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MARCO

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Lun 24 Sep - 17:56

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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 24 Sep - 21:14

7

Où le lecteur, plus heureux que maître Taillade,
trouvera le récit détaillé des faits et gestes
d'Alexandre Mirette et de Dame Blanche
en l'absence de l'honorable savan
t



APRES le départ de maître Taillade, Alexandre Mirette descendit au laboratoire et reprit la lecture d'un vieux grimoire qui traitait des homoncules à travers les âges. Les premières heures de son travail lui semblèrent joyeuses et fécondes. L'homoncule, d'après l'auteur de l'ouvrage, pouvait être tiré de la semence de certaine fleur, transplantée en sept terres différentes. Ce qui, dès l'abord paraissait vraisemblable. Alexandre Mirette rêva un instant à cette création artificielle de l'homme. Puis, la question le lassa. Il regarda par la fenêtre ouverte sur un petit jardin à verdure chétive. De la vigne vierge tremblait sur le mur d'en face. Un rayon de soleil dorait les flaques de purin dans les ornières. On entendait chanter des oiseaux aux voix acides.
Au-dessus du laboratoire, Dame Blanche allait et venait dans la cuisine. Elle devait avoir le visage tout chauffé par le feu. Charmante Dame Blanche. Dommage qu'Alexandre ne l'eût pas connue avant son initiation aux arcanes de maître Taillade ! Qu'il l'eût donc bien entourée, poursuivie et forcée, du temps qu'il était libre et peu sérieux ! Qu'il l'eût rendue heureuse, elle qui n'avait jamais subi que les enlacements réfléchis de son époux ! Mais il se ressaisit aussitôt.
"Folles songeries, Alexandre ! se dit-il. Ton élévation présente t'interdit de caresser, même en rêve, des sujets d'une aussi criminelle douceur. Tu es un être supérieur, et les êtres supérieurs se signalent d'abord par l'abstinence. Revenons à la génération des homoncules."
Il se courba, de nouveau, sur les manuscrits dont les majuscules étaient comme des vermisseaux tronçonnés. Mais il avait beau s'efforcer de suivre la pensée de l'auteur, son attention se relâchait et flottait au gré d'une fantaisie dangereuse. Très vite, il fut obligé de reconnaître qu'en l'absence du maître Taillade son travail l'ennuyait. Il se dressa, gonfla d'air sa poitrine, robuste et donna un coup de poing sur la table. Un désir fou lui venait soudain de flâner dans les rues.
"Après tout, s'écria-t-il, je suis bien sot de m 'user le fessier au bois de cette chaise et les yeux aux figures de ce grimoire, alors que maître Taillade n'est plus là pour me surveiller !"
Comme un écolier en vacances, il écarta les livres du revers de la main, dégrafa son col, retroussa ses manches et sortit du laboratoire en fredonnant.
La cuisine surchauffée sentait la soupe et le clou de girofle. Au fond de l'immense cheminée, une crémaillère supportait la marmite où mijotait le brouet. Des chaudrons l'entouraient sur leurs trépieds de fer noir. Un happelopin s'affairait auprès du feu.
Debout devant l'armoire aux épices, Dame Blanche vérifiait ses réserves et murmurait pour elle-même :
"Une balle d'amande, un reste de gingembre, une livre de cannelle, deux livres de graines de paradis, quelque poivre fin, des clous de girofle, du safran, quatre pains de sucre...
- Ah ! Dame Blanche, dit Mirette en s'approchant d'elle, que vous êtes charmantes à vous occuper ainsi de vos petites richesses !
- Chacun son alchimie, dit-elle avec un sourire mélancolique.
- Je préfère la vôtre à la nôtre", dit Mirette en riant.
Elle le regarda gaiement :
"Vous voulez bien ne pas vous moquer de moi et retourner à vos gros livres farcis de vers à papier ! Vous n'avez pas besoin d'autre nourriture."
Mirette hocha la tête, comme pour chasser un essaim de mouches.
"Ah ! Dame Blanche, dit-il, je suis las de ces études. Peut-être n'étais-je pas fait pour connaître Dieu par la science, mais par l'innocence !
- Je le crois, dit-elle, avec une conviction hâtive. Et puis, il vous faut prendre l'air. Pourquoi ne viendriez-vous pas au marché avec moi, demain matin ?"
Alexandre Mirette, heureux de l'aubaine, feignit cependant quelque hésitation :
"Mes travaux... Je crois être sur le point de découvrir une solution au problème qui nous tourmente...
- Raison de plus !
- Nous en reparlerons au souper, voulez-vous ?"
Ils n'en parlèrent pas au souper, mais échangèrent mille propos légers et inutiles. Alexandre Mirette se détendait comme un homme gelé devant une bûche flambante. Le canarde à la dodine rouge, qui était accompagné de pain rôti, trempé dans le vin et frotté avec de la muscade, du sel, du sucre et de la cannelle, lui réjouissait les entrailles. Et cette jeune femme, au visage doux comme de la crème, occupait tous ses regards. Il avait oublié les homoncules, les sept terres et l'essence céleste. Il ne pensait qu'à boire, manger et amuser son hôtesse. Il lui raconta ses fredaines d'écolier, la farce qu'il avait jouée à certain prêtre en lui présentant Valentin comme son fils pour le baptême, et d'autres histoires plaisantes ou scandaleuses qui faisaient rire Dame Blanche, au point qu'elle en portait ses deux mains à hauteur de la gorgerette.
"Par moments, lui dit-elle, il me semble que vous êtes vraiment un envoyé de Dieu et, à d'autres, que vous êtes un homme comme les autres !
- Et quand m'aimez-vous mieux, Dame Blanche ?
- Lorsque vous êtes un homme comme les autres, dit-elle en baissant les yeux.
- Cornes de boeuf et tripes de grenouilles, je le demeurerai ! s'écria Mirette, qui avait le sang à la tête. Ca, qu'on fasse venir Valentin !"
Et comme une servante apportait le petit singe, il entama le vieux refrain qu'il avait jadis condamné :

Montre, montre, Valentin,
Comme font les dames putains...


Lorsque le petit singe eut achevé sa danse, Alexandre Mirette s'approcha de Dame Blanche et lui prit les mains. Il lui sembla tenir entre ses paumes deux oiseaux étouffés et tièdes.
"Dame Blanche, dit-il, je serai avec vous demain et aussi souvent que vous le voudrez."
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Lun 24 Sep - 22:20

8

Où les événements se précipitent dans un sens
que le lecteur a peut-être su deviner



Les rues étaient encombrées de charrettes estropiées, de vieux tonneaux et de tas de fumier juteux.
Des commères, assises sur les trappes de leur cave, bavardaient entre elles et saluaient les passants d'un sourire appropiré à la condition sociale de chacun.
Dame Blanche marchait à côté d'Alexandre Mirette et inspectait les étalages d'un oeil critique. On s'arrêta chez le talmelier pour acheter un gros pain doubleau de deux deniers, puis à la grande boucherie, proche du Châtelet, dont les tables ployaient sous le poids des viandes de porc, de boeuf et de mouton.
Le poulailler vendit à Dame Blanche quelques canards aux plumages lustrés et l'apothicaire de l'anis, du fenouil, du diaprun, de la gomme adragante qui rafraîchit et de l'ellébore qui facilite la digestion. Les marchands criaient leurs marchandises. Les commères se bousculaient autour des tréteaux, comme des fourmis sur la tête d'un lapin crevé. L'ail sentait la venaison, le vin, les suées intimes et les épices. Alexandre Mirette humait cette odeur de mangeaille à pleins poumons. Et une joyeuse sauvagerie se réveillait en lui à l'aspect de ce peuple de femelles actives et bavardes. C'était comme un besoin de violences et de rapines, le besoin de redevnir lui-même, d'endosser le vêtement de ses vieux défauts. Une bouquetière piaillait d'une voix aigre : "J'ai jonchère de jagliau ! Herbe fraîche ! J'ai jonchère de jagliau !" Sa robe déchirée bâillait sur la rotondité laiteuse de ses seins. Sa bouche saignait de jeunesse et de santé. Alexandre Mirette se passa la langue sur les lèvres. Un vendeur d'oublies avait déposé par terre son panier de friandises couvert d'un linge blanc. Un geste à faire, et Mirette aurait pu empocher quelques rissoles. A quoi bon, puisqu'on les lui offrirait ce soir ? Une tarte perdait ses confitures à la devanture d'un pâtissier. Le marchand tournait le dos à Mirette. Mais, encore une fois, le larcin était inutile, puisque Dame Blanche achèterait le gâteau contre monnaie sonnante, s'il le lui demandait. Quelqu'un murmura derrière lui :
"C'est Mirette, le miraculé !"
Alexandre fut fâché de cette épithète. S'ils avaient su, les imbéciles, quelles pensées troubles mijotaient en lui ! Les doigts lui démangeaient de chiper quelque volaille, la langue lui brûlait de crier quelque ronde ordure à la face de ces matrones. La voix de Blanche le fit sursauter.
"Que dites-vous de ce gâteau, maître Mirette ?"
Il regarda ce visage calme, et aussitôt ses résolutions faiblirent, un ennui doucereux se coula dans ses veines. Il ne se sentait pas le courage de causer la moindre peine à une aussi gracieuse créature. Il soupira et répondit que le gâteau lui paraissait fort appétissant.
Mais, sur le chemin du retour, une colère sourde lui vint de son mensonge. Tout le monde en était responsable : Dieu, les juges, maître Taillade et Dame Blanche surtout. Lorsqu'ils furent rentrés, il refusa de rester auprès d'elle et descendit au laboratoire. Dame Blanche monta dans sa chambre.
Installé devant ses paperasses jaunies, Mirette s'efforça de réfléchir une dernière fois aux homoncules, mais la pensée de Dame Blanche l'obsédait. Un défilé d'images adorables se déroulait dans sa tête. Les prunelles dorées de Dame Blanche, ses lèvres lisses et roses, l'attache tendre de son cou, la naissance succulente de sa gorge, son parfum musqué, le bruissement intime de sa robe... Il se leva d'un bond, gravit l'escalier de bois et arriva devant la porte de Dame Blanche, anxieux, méchant, la bouche ouverte. D'un geste brusque, il poussa le battant.
La jeune femme, qui était assise près de la fenêtre, le front gentiment penché sur un ouvrage de tapisserie poussa un petit cri peureux et porta une main à son coeur.
"Vous m'avez effrayée, maître Mirette !"
Il fit un pas.
"Que vous avez l'air étrange ! reprit-elle. Vous êtes tout blanc et vos yeux sont si grands, si terribles ! Êtes-vous malade ? Avez-vous eu quelque révélation ? Dieu vous a-t-il parlé ?"
Mirette souffrait de la voir aussi agréablement stupide. Elle était là, comme une proie palpitante, et tout en elle, de son visage puéril jusqu'à ses souliers fins, appelait la ruée, le rapt, la violence. Elle n'était née que pour cette minute. D'une voix rauque, il prononça :
"Dame Blanche, je vous aime comme un enragé !
- Que dites-vous, seigneur ? Mais mon mari... Mais...
- Votre mari n'existe pas. Il y a moi. Il n'y a que moi !"
Il l'avait saisie aux épaules. Elle renversait au-dessous de lui sa face craintive aux grands yeux huilés, aux lèvres ouvertes sur une ombre rose comme le fond d'une fleur. Son souffle frappait Mirette au visage. Il serra ce corps sans défense, comme s'il eût voulu l'attacher à son propre corps.
"Laissez-moi", gémit-elle.
Il ricana :
"Ne suis-je pas l'envoyé de Dieu ?
- Si ! Si !" balbutia-t-elle, dans une sorte d'extase épouvantée.
Et comme il lui baisait la bouche, elle prit le parti de s'évanouir.
Nullement décontenancé, Mirette porta la jeune femme jusqu'au grand lit qui les attendait au fond de la chambre.

Tandis qu'il se rhabillait, il entendit des pas lourds qui gravissaient les escaliers et la porte s'ouvrit d'une volée. Mais personne ne parut. Le chambranle encadrait un grand vide hostile, un grand silence fâché. Et le vent jouait avec les rideaux, près de la fenêtre ouverte. Mirette, trempé de sueur, se signa et quitta la pièce, sans un regard pour Dame Blanche, qui, cependant, avait déjà repris connaissance.

Alexandre Mirette se renversa dans son fauteuil, envoya ses deux pieds sur les paperasses de la table et se cura l'oreille d'un petit doigt irrité et vibrant. Le plaisir effervescent qu'il venait de prendre en compagnie de Dame Blanche lui laissait au coeur plus de dépit que de joie. Il avait l'impression curieuse de n'avoir pas obtenu ce qu'il avait cherché, alors que Dame Blanche s'était pliée à toutes ses volontés.
Que lui fallait-il de plus ? De quoi pouvait-il encore se plaindre ? Il ferma les yeux et s'endormit, mécontent de lui-même et de Dieu.
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epistophélès

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MessageSujet: Henri Troyat   Mar 25 Sep - 18:22

9

Où maître Taillade
reconnaît avoir été doublement trompé



LES sursauts de vertu des femmes sont parfois plus redoutables que leurs concessions furtives à la perversité. Lorsque maître Taillade revint de son voyage, Dame Blanche, qui avait passé la nuit en prières, lui avoua qu'elle l'avait trompé. Maître Taillade reçut ces révélations d'un visage impassible.
"Dame Blanche, vous êtes une enfant", lui dit-il.
Et il alla trouver Alexandre Mirette qui s'était réfugié, pour la sieste, dans le laboratoire.
Le jeune homme, réveillé en sursaut par le bruit de la porte, se dressa, regarda le savant et comprit aussitôt qu'il n'y avait plus de secret entre eux.
"Je sais tout, dit maître Taillade.
- Bien, dit Mirette. Dans ce cas, je vais chercher mon singe et quitter votre demeure en vous remerciant d'une hospitalité que j'ai désirée trop complète."
Maître Taillade secoua la tête et eut le sourire d'un supplicié bienheureux.
"Non, maître Mirette, dit-il, vous ne partirez pas.
- Je vous ai trompé !
- Je me suis trompé moi-même."
Cette réplique sibylline surprit Alexandre Mirette.
"Comment donc ," demanda-t-il.
Maître Taillade se laissa descendre sur un escabeau, avec la majesté d'un aigle qui revient à son nid de roches, croisa les bras, fronça les sourcils et parla d'une voix caverneuse :
"Maître Mirette, j'ai commis l'erreur impardonnable d'avoir mal interprété votre cas. La turpitude qui vient de m'être révélée me découvre soudain la couleur exacte de votre âme. Vous n'êtes pas blanc, mais noir.
- Qu'entendez-vous par là ?
- Je commence à croire que vous avez vraiment tué cet infortuné bourgeois pour lui voler sa bourse, et que vous avez mérité l'huile bouillante et la potence.
- Mais le jugement de Dieu ? s'écria Mirette.
- Dieu ne vous a pas jugé.
- Pourtant, l'huile bouillante...
- L'huile bouillante a épargné votre carcasse, mais est-ce par la volonté de Dieu ?"
Le visage de maître Taillade avait une pâleur d'hostie. Il dressa un doigt décharné et proclama soudain :
"Seigneur, je comprends enfin ! Si vous n'avez pas puni Alexandre Mirette comme il le méritait, comme il le mérite, c'est que Vous avez omis de le punir. Il n'a pas bénéficié de Votre grâce, mais de Votre oubli. Il n'a pas été choisi, mais négligé. Il n'a pas été absous, mais ignoré. Il n'est pas en Vous, mais hors de Vous !
- Quoi ? Quoi ?
- Rappelez vos études latines, Alexandre Mirette. Comment dit-on "j'ignore" en latin ?
- Ignoro
- Et "je pardonne" ?
- Ignosco.
- Admirez la similitude de ces deux mots. Vous avez cru être pardonné, vous êtes ignoré ! Vous êtes pour Dieu comme si vous n'étiez pas. Vous n'avez même plus la possibilité de lui désobéi."
Frappé par cette nouvelle interprétation de son miracle, Alexandre Mirette demeurait pantelant, perdu, comme un enfant pris en faute.
"Que faut-il donc faire ?
- Confiez-vous à moi, dit maître Taillade, vous m'avez trahi, mais je vous sauverai. J'étudierai votre âme, je l'entourerai de lectures salvatrices, je la préserverai des tentations coupables, je la décanterai, je la purifierai, comme cette eau céleste qui brille dans les fioles de ma table, et vous mériterez un jour le miracle que vous auriez dû mériter plus tôt !"
Sur ces mots, il se leva et gagna la porte avec une démarche d'archange.
Alexandre Mirette, demeuré seul, réfléchit aux paroles de son bienfaiteur et, tandis qu'il réfléchissait, une grande terreur montait en lui. Il comprenait enfin le sens précis de son aventure. La vérité était dans son coeur, comme une détonation : "Vous êtes pour Dieu comme si vous n'étiez pas."
Eh oui, dans cette fourmilière immense, que Dieu dominait de son regard, ils'était fourvoyé, insecte misérable. Ses frères vivaient de leurs tâches, de leurs joies, de leurs peines quotidiennes et lui, il s'était retranché de leur communauté. Entre eux et lui, il y avait tout l'abîme qui sépare le chaos de la terre. Il errait sur un rivage où Dieu ne l'apercevait plus. Et il appelait au secours, du fond de sa solitude. Mais, pour redevenir un homme, il fallait qu'il endossât de nouveau les habitudes des hommes, leurs responsabilités, leurs faiblesses. Pour redevenir un homme, il fallait que Dieu le traitât comme tel, qu'il le punit à la mesure de son crime. Le châtiment qu'il avait redouté jadis, il le désirait aujourd'hui comme une délivrance.
Au-dessus de lui, il entendit un bruit de claques et les sanglots du happelopin. "Ilk a commis une faute, songea Mirette, et on l'a châtié. Il pleure. Mais, dans cinq minutes, le malheur sera oublié. Et pourquoi ? Parce qu'il aura payé sa dette ! Et moi... moi... voilà ce qu'il me faudrait ! Cette gifle de Dieu ! Ce cri de Dieu ! Ces larmes ! Et puis la conscience paisible d'être en règle avec le ciel et la terre. Dame Blanche ! Dame Blanche ! Je ne vous aime donc pas ! Ce n'est pas la satisfaction de mes appétits que je poursuivais sur votre corps, mais l 'espoir d'être châtié ! Ce n'est pas vous que je désirais, mais la colère céleste. Et si je vous ai quittée furieux et las, c'est que j'ai bien senti, de ma peau jusqu'à mes entrailles, que Dieu avait ignoré cette infamie comme les autres !"
Mirette éleva ses deux bras au ciel et hurla :
"Dieu ! Dieu ! reprenez-moi dans le champ terrible de votre regard, dans l'odeur forestière de votre approche ! Je crie vers vous! Je brandis mes poings vers vous ! Que faut-il donc que je fasse pour qu'à la surface de cette terre minuscule vous apercevrez le moucheron noir qui réclame votre attention et que vous le combliez d'une chiquenaude. J'attends ! J'attends ! Descendez sur moi ! Frappez-moi ! Si vous me frappez, c'est que vous avez retrouvé ma trace, si vous me secouez dans la tempête de votre colère, c'est que vous me jugez digne d'être corrigé par vous !"
Sur ces paroles, Mirette revint au fauteuil et se mit à sangloter, le nez dans son coude, le dos rond. Et, comme il pleurait, le sommeil descendit sur lui et il fit un rêve.
Il était dans une rue bordée de riches étalages. Un marchand de drap faisait ruisseler des pièces d'étoffe dorée sous le nez de quatre matrones en extase. Et ces étoffes dorées étaient comme des fleuves de métal en fusion, toutes chaudes, pétillantes, giclantes, fusantes, à en blesser les yeux. Mirette, fasciné, s'approcha du marchand, tendit le doigt et toucha un coin de l'étoffe. Et voixi qu'à l'endroit où il avait touché l'étoffe, une tache se forma, s'étendit, usa le tissu comme une lèpre.
"Le voilà, le voleur !" cria le marchand.
A ce cri, de toutes les maisons jaillit un peuple de femelles. Elles étaient à demi nues et tenaient des pierres à la main.
"Frappez !" cria le vendeur.
Et une pluie de cailloux s'abattit sur Mirette. Mais les projectiles qui frappaient Mirette laissaient en lui des plaies profondes, sonores, délicieuses. C'était comme si on eût déchiqueté la gangue noire qui l'emprisonnait. Chaque trou s'ouvrait sur une étoile de lumière, sur une fraîcheur d'espace, sur une musique céleste. Et son corps s'allégeait. Et il montait à travers des nappes de vapeurs, il pleurait de gratitude et de joie.
"Maître Mirette ! Maître Mirette ! Il est l'heure de déjeuner."
Il se réveilla. Maître Taillade était devant lui, souriant et calme, au point que Mirette douta de son aventure.
"Pourquoi souriez-vous ? demanda Mirette.
- Parce que tout est vécu, perdu, oublié. Parce que notre amitié recommence..."
Des larmes engluaient les paupières de Mirette. Son coeur battait vite et fort dans sa poitrine. Comme le savant ouvrait ses bras drapés de noir, le jeune homme s'approcha de lui et lui baisa l'épaule, dévotement.
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Mer 26 Sep - 19:13

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MessageSujet: Henri Troyat   Mer 26 Sep - 23:44

10

Où l'on voit Alexandre Mirette,
emporté par une logique néfaste,
mettre le comble à son ingratitude
dans l'espoir de mériter la colère de Dieu



DAME BLANCHE avait beaucoup pleuré en avouant sa faute. Lorsque son mari l'eut quittée pour descendre confesser Mirette, elle avait redouté qu'une bataille n'opposât les deux hommes. Les mains jointes, les lèvres rapides, elle avait prié Dieu d'éclairer leur esprit et de limiter leur discorde à quelques imprécations latines.
"Alors ?" demanda-t-elle, lorsqu'elle vit reparaître son époux dans l'encadrement de la porte.
Taillade lui pinça la joue entre deux doigts et dit :
"Je vous remercie de m'avoir parlé avec tant de franchise et j'excuse votre entraînement qui est le fruit d'une jeunesse mal bridée.
- Quand partira-t-il ?
- Jamais. Il restera parmi nous et vous le traiterez comme si rien ne s'était passé..."
Une joie honteuse embrasait la jeune femme. Elle balbutia :
"Il est vrai que j'étais presque évanouie...
- Il ne vous en sera que plus facile d'oublier votre égarement.
- Mais tout de même... le revoir... lui parler...
- Ce sera votre pénitence", dit Taillade.
Et il lui déposa sur le front un baiser dur et froid comme une pièce de monnaie.
A dater de cet instant, Dame Blanche retrouva le sourire et la voix fluide des beaux jours. Elle songeait bien encore au plaisir furieux qu'elle avait goûté dans les bras de Mirette ; elle regrettait bien encore la puissance de cette étreinte, l'habileté consommée de ces caresses ; mais la satisfaction d'être une femme pardonnée, et par conséquent honnête, l'aidait à combattre l'évocation d'un si tendre déduit. Ne pouvant plus aimer Alexandre Mirette comme une maîtresse reconnaissante, elle résolut de l'aimer avc la charité d'une soeur. Elle lui prodigua ses plats préférés, lu acheta, en cachette, une petite bourse de peau richement ouvragée, lui tailla ses plumes et entreprit un travail de tapisserie à son intention.
Cependant, Alexandre Mirette semblait indifférent aux témoignages de cette affection angélique.
Un jour qu'il avait refusé de manger la galimafrée spécialement accommodée pour lui et qui sentait bon le mouton cuit, le verjus et le gingembre blanc, Dame Blanche avait appelé le jeune homme dans sa chambre et lui avait dit sur un ton de genitl reproche :
"Vous êtes bien morose, maître Mirette ! Quelle âme sensible est donc la vôtre ! L'approche et le recul de Dieu se lisent sur votre visage !
- Dieu ne m'a jamais approché.
- Ne blasphémez pas ! Songez à votre miracle !
- Il n'y a pas eu de miracle, mais oubli de sa part !
- Enfantillage ! s'exclama Dame Blanche.
- Vérité ! terrible vérité ! rugit Mirette. Je suis oublié par Dieu. Je n'existe pas au regard de Dieu. Je ne suis plus un homme. Entre vous et moi, il n'y a de commun qu'un certain volume de chair. Mais nos âmes sont séparées par un abîme que rien ne comblera !
- Vous déraisonnez ! Il faut vous saigner !
- Le sang ne viendrait pas ! Je suis hors de la création ! Et je resterai hors de la création, tant que Dieu ne m'aura pas châtié !"
Il la quitta sur ces mots et descendit au laboratoire, où maître Taillade l'attendait, debout, le visage austère, une fiole de liquide à la main.
"Voici une nouvelle essence céleste", dit le savant.
Alexandre Mirette partit d'un éclat de rire haineux :
"Vous songez à créer des hommes et vous ne savez même pas ce que c'est que l'homme. Que suis-je, maître Taillade ? Où suis-je ? A qui dois-je me soumettre ?
Un tourment affreux le possédait. On eût dit le flux et le reflux d'une lourde marée dans son coeur, un balancement, un vertige d'agonie.
"Qu'est-ce que j'ai ? Qu'est-ce que j'ai ? gémit-il encore.
- Vous êtes étouffé par la terre, dit maître Taillade. Dans le mélange de ciel et de terre qui vous compose, le ciel est une goutte infime que la terre boit avidement. Il faut rétablir l'équilibre de ces éléments.
- Comment ?
- La patience et l'étude vous élèveront l'âme. Pour l'instant, buvez cette liqueur céleste."
Et il lui tendit la fiole du bout des doigts. Alexandre Mirette huma cette eau fraîche, au parfum de citronnelle, ferma les yeux et l'avala d'un trait.
Puis, ils se mirent au travail. Mais ni les discours du savant ni le verre d'essence céleste n'avaient guéri Mirette. Et, tandis qu'il écrivait sous la dictée de Taillade, avec de la belle encre rouge de cinabre sur un fort parchemin bien poncé, il sentait la colère l'envahir jusqu'à faire trembler la longue plume de cygne dans sa main.

Le lendemain, Alexandre Mirette rejoignit Taillade dans la cuisine où le savant conversait avec Dame Blanche. La servante et le happelopin surveillaient la marmite. A la vue de maître Taillade, si paisiblement occupé à régler quelque question domestique, Alexandre Mirette sentit le moment venu de tenter la grande aventure. Cet homme l'avait non seulement recueilli, logé, nourri, instruit, mais avait poussé la complaisance jusqu'à lui laisser prendre sa femme. Un garçon honnête, ou simplement bien élevé, eût tenu à payer une amitié aussi exceptionnelle d'une gratitude sans fin. Toute autre attitude ne pouvait que provoquer la colère de Dieu. Bon ! Alexandre Mirette se pencha sur la table de la cuisine, choisit un fort coutelas à découper les viandes, le fit gaiement miroiter au soleil et s'approcha de son bienfaiteur. Le savant tourna vers lui son visage hâve aux yeux doux comme le ciel et dit :
"Alors, mon ami, êtes-vous remis de vos inquiétudes ?
- Non, dit Mirette, mais je le serai bientôt."
Et il lui planta le couteau dans la poitrine.
Maître Taillade eut un regard de reproche affectueux pour le jeune homme. Puis, les cois de sa bouche s'affaissèrent. Son menton trembla. Et tout son corps se renversa d'un bloc en arrière.
"Je l'ai tué ! hurla Mirette. Je suis un assassin! Arrêtez-moi ! Arrêtez-moi donc !"
Mais comme il s'écartait du cadavre, il s'aperçut que la cuisine était vide. Dame Blanche, la servante, le happelopin avaient disparu par enchantement.
"Où êtes-vous ? Venez ! Venez ! Venez !"
Mais personne ne vint. Mirette ouvrit la porte, se précipita dans la salle à manger, puis dans la chambre de Dame Blanche et n'y trouva qu'un petit chat somnolant sur un coussin de cuir. Cependant, un pas lourd faisait craquer les marches de l'escalier. Haletant, suant, épouvanté, Alexandre Mirette ouvrit la fenêtre et cria :
"Au secours ! J'ai tué maître Taillade !..."
Puis il descendit dans la rue.
Un groupe tumultueux entourait quelques soldats à quinze pas de la maison. Mirette les rejoignit. Au centre du cercle, entre deux sergents, se tenait un pauvre porteur d'eau qui tenait encore sa courge en travers de l'épaule, et qui pleurait à gros bouillon.
"Ecoutez-moi tous ! glapit Mirette. Je viens de tuer mon bienfaiteur !"
Mais un prêtre lui mit la main sur le bras.
"Vous êtes un saint homme, Alexandre Mirette, dit-il. Pourtant, Dieu ne veut pas de votre sacrifice. Ce porteur d'eau vient d'avouer qu'il a lâchement assassiné votre bienfaiteur pour lui voler son argent..."
Alexandre Mirette chancela et s'appuya de l'épaule au mur. Ses idées éclataient en gerbes d'étincelles. Le sol flottait sous les semelles de ses chaussures.
"Dieu ne veut pas de votre sacrifice... Dieu ne veut pas de votre sacrifice..."
Il s'enfuit, plié en deux, comme un homme blessé au coeur. Valentin courait derrière lui. Et les gens du quartier se signaient sur leur passage.
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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 27 Sep - 1:49

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Nouvelles aventures de notre triste héros



A DATER de ce jour, une existence nouvelle commença pour Alexandre Mirette, dans un grand désordre d'âme et de corps. Il avait fui la ville après ce dernier crime, dont Dieu ne voulait pas le reconnaître coupable. Il errait par les routes, avec son petit singe, se nourrissait de glands et de légumes volés dans les champs, dormait dans les fossés, évitait les villages. Ces hommes vêtus de toile, qu'il apercevait dans les prés, lui paraissent de plus en plus n'avoir rien de commun avec lui. Il les considérait d'un oeil stupide, comme des animaux d'une espèce particulière qui'l ne pouvait comprendre et qui ne le comprendraient jamais. Quand il en voyait deux, cheminant côt à côte, il se prenait à les envier parce qu'ils parlaient et riaient de bon coeur, parce qu'ils étaient d'une même race, parce qu'ils étaient soumis à des lois connues et la lumière de Dieu était sur leur visage. Tout était simple, commode, habituel pour ceux-là. Ils n'étaient jamais seuls. Ils n'étaient jamais libres. Ils étaient pris en compte par Dieu.
Mirette n'en pouvait plus de solitude et d'ennui. Le monde s'arrêtait aux limites de son corps. Il n'avait d'autre ami que lui-même, d'autre Dieu que lui-même. Et il étouffait en lui-même, comme dans une cellule privée d'air et de clarté. Il lui arrivait de tomber à genoux, la nuit, dans les labours, et de lever la tête vers le ciel opaque, où il y avait un rond pâle et usé à la place où la lune avait coutume d'apparaître. Dans l'énorme silence, il appelait sur lui les malédictions de toute la nature.
Un jour, épuisé par ses prières nocturnes, Alexandre Mirette aperçut des paysans qui se hâtaient de renter chez eux, le corps ployé sous de grosses hottes de choux.
Ils s'approchèrent de lui. Il voulut fuir. Mais l'un d'eux l'interpella gaiement :
"Aidez-nous à traîner notre charge, étranger. Notre maître vous en saura gré et vous offrira bonne table et bon toit pour la nuit."
Mirette regarda les vilains avec une curiosité avide.
Ils étaient vêtus de surcottes de gros bureau, tombant à mi-jambes, et portaient un chapeau clabaud garni d'une Notre-Dame de plomb. A leur ceinture pendaient une escarcelle de peau de chèvre et d'un coutelas sans gaine à manche de bois. La sueur coulait sur leur face grise. Ils soufflaient leur fatigue à pleine bouche. Mirette voulut leur cirer de passer leur chemin, mais se ravisa et garda le silence. N'était-ce pas la Providence qui poussait vers lui ces hommes simples et lui enjoignait de les accompagner ? Peut-être trouverait-il, dans leur pauvre demeure, cette tranquillité d'esprit, cette paix miraculeuse qui'l n'avait pas su trouver dans la fastueuse maison de son bienfaiteur ? Il se leva et dit :
"Donnez-moi une hotte. Je la porterai. Debout, Valentin.
- Grand merci", dirent les paysans.
En route, ils lui demandèrent d'où il venait, où il allait, et quel était son métier sur terre.
"Je viens de loin, dit Mirette, je vais loin et je n'ai d'autre métier que d'aller et de venir et d'attendre la mort."
Il faisait clair encore lorsqu'il arrivèrent devant une maison perdue en pleine terre, avec des murs en torchis à soubassement de cailloux. Le bouillon blanc et la joubarbe hérissaient le vieux toit de chaume et devant la porte, il y avait un tas de fumier jaune d'où coulaient des filets de purin. Des poules picoraient sur le seuil. De la grange voisine, venait le lent mugissement des boeufs.
"Nous sommes en retard. Entrons."
Ils pénétrèrent dans une pièce basse, au sol de terre battue et aux vitres de verre grossier. Une dizaine de personnes étaient assises autour de la grande table et des plats circulaient de main en main, accompagnés de propos joyeux.
"Vous voilà donc enfin, paresseux ! dit le vieillard qui présidait la tablée. Posez vos fardeaux et installez-vous. Mais quel est cet étranger qui vous accompagne ?
- Il nous a aidés à porter notre charge, maître.
- Qui'l soit le bienvenu ! dit le vieillard. Voici ma femme, et voici les vignerons, le bouvier, le berger et la servante de laiterie. Assez-vous parmi nous."
La servante poussa devant Mirette un fort tranchoir de pain bis, coupé en rond, et tapissé de lard violet et de choux fumants. Le bouvier tendit une cruche de petit-lait. Le berger jeta quelques noix à Valentin qui le remercia d'une grimace.
A ce moment précis, une inspiration diabolique secoua Mirette. Il décrocha la fronde qui pendait à sa ceinture, visa, tira, et la pierre partit en sifflant. Le vieillard, frappé à la temps, piqua du nez dans une écuelle de châtaignes.
"Arrêtez-moi donc, à présent !" hurla Mirette.
Mais il n'y avait plus avec lui, dans la salle, qu'un vieillard à la tête trouée. Un pas lourd s'éloignait dans la campagne.
Mirette demeura un instant immobile au centre de cette maison, où les objets mêmes paraissaient morts de saisissement. Les bourrées agonisaient dans l'âtre à crépitements étouffés. Les derniers reflets d'une lampe à huile s'allongeaient sur les planches de la hutte à sel, de la table et des bancs de chêne poli. Des chapelets de jambons noircis et de viandes salées pendaient dans la cheminée centrale. Le rouet dormait devant la fenêtre. Et seul, cloué au mur, un Christ en bois brun bénissait le cadavre de ses deux grands bras mal taillés.
Mirette poussa un juron et sortit sur la route que balayait le vent.
Le lendemain, il arrivait dans un hameau aux maisons décorées de feuillages et de fleurs coupées.
Des musettes, des flûtes et des hautbois jouaient pour son mariage. Au centre du village, le cortège se formait déjà, dans un affairement joyeux. La jeune fille, pâle et blonde, portait une coiffe de broderie blanche et une belle livrée rouge au corsage garni de rubans. Le garçon, trapu, cramoisi, stupide, avait la tête enfoncée dans un chapeau rond orné d'églantines. Derrière eux, piétinait toute la clique des parents et des mais vêtus de leurs habits de fête.
Mirette s'arrêta en bordure du chemin, prit son coutelas à la ceinture, l'éleva à hauteur de l'oeil et le lança d'une main ferme.
Il y eut un cri, une rumeur d'ailes heurtées, d'envol furieux.
La fiancée gisait, un couteau dans le coeur, au milieu de la route. Mais le village était vide et seul un pas lourd faisait trembler l'horizon.
Alexandre Mirette commit encore beaucoup de crimes à la ronde, mais les témoins disparaissent toujours lorsqu'il les suppliait de le saisir et de le dénoncer. Il était devenu méconnaissable. Maigre, jaune, le cheveu long, l'oeil enragé, il poursuivait sa route, sans but et sans espoir.
Il revint à Paris pour assister à l'exécution d'un faux-monnayeur. Un petit matin frileux engourdissait encore les flèches, les cheminées et les pignons de la capitale. Quelques commères grelottantes se pressaient autour de la potence. Des soldats les maintenaient de leurs piques baissées. Le condamné, un homme rondouillard et tremblant, roulait des yeux effarés et balbutiait des prières. Le vent jouait avec les pans de sa chemise blanche. Deux bourreaux le hissèrent sur une échelle, lui passèrent la corde au cou et, soudain, on vit le corps se balancer, jambes raides, épaules tombées, comme une enseigne à la devanture d'un poissonnier. Mirette regardait au-dessus de lui la plante usée de ces deux pieds, ces genoux gonflés sous l'étoffe, cette face convulsée d'où la langue pendait déjà. Et il enviait l'agonie du misérable.
Celui-là, du moins, connaissait le poids de Dieu sur ses épaules.
Le soir même, Alexandre Mirette passa devant la maison de maître Taillade. Une femme en deuil était à la fenêtre. Mirette regarda longuement. Dame Blanche qui le le reconnut pas. Puis, il poursuivit son chemin et quitta la ville. Il y revient à plusieurs reprises et, par un hasard étrange, son arrivée coïncidait toujours avec l'annonce d'une exécution.
Il vit une maquerelle tournée au pilori, puis brûlée. Il vit un voleurm is en échelle pendant six heures sur la place, pouis marqué au fer chaud à la fleur de lys et banni de la ville, au son des cloches. Il vit un furieux, l'oreille coupée, les membres écartelés et le cou garnii d'un collier de poussins morts. Il vit un brigand blasphémateur, la luette tranchée et le corps rompu à vif sur le rouet. Il vit même une truie pendue par les pieds de derrière et le ventre ouvert pour pour avoir mangé de la chair humaine. Ce spectacle le révolta.
"On pend des cochons ! cria-t-il. Et moi, on refuse de me pendre ! Vaudrais-je moins qu'un pourceau ?
Serais-je moins criminel qu'une bête ?"
Etonnés par ces propos, les voisins de Mirette le prirent pour un fou et s'écartèrent de lui en murmurant des paroles de miséricorde.


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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 27 Sep - 18:52

12

Où le lecteur apprend
dans quelles circonstances
nous faillîmes perdre notre ami


A QUELQUE temps de là, désespéré d'obtenir le châtiment qu'il attendait de Dieu, Alexandre Mirette résolut de mettre fin à ses jours. Il choisit, dans un petit bois, un arbre aux rameaux solides, grimpa haut dans les feuilles, fixa une corde de chanvre à une branche grosse comme une cuisse de veau et glissa son cou dans le noeud coulant. A trois mètres au-dessous de lui, il voyait le sol piqué de fleurs modestes et Valentin, assis sur son derrière, qui le regardait avec curiosité. Puisque Dieu ne venait pas à lui, c'est lui qui irait à Dieu. Il se lança dans le vide.
Un craquement accompagna son essor, et il tomba, pesamment, au pied de l'arbre. La branche s'était cassée et pendait avec sa grande blessure au-dessus de lui. Valentin battait des pattes et jetait des petits cris de joie en se dandinant d'une jambe sur l'autre. Mirette, abasourdi, se mit à sangloter et à mordre ses poings.
Comme le soir tombait, il se retrouva  assis au centre de la clairière. La forêt l'entourait d'une rumeur de marée. Par un grand trou de feuillage, il apercevait le ciel mauve où les alouettes se vissaient d'un coup d'aile. Une étoile brilla comme une pointe de diamant. Une bête fila dans l'herbe endormie. Puis, tous les bruits s'éteignirent, étirés jusqu'au silence, et il n'y eut plus qu'un chuchotement mystérieux de rêve et de maléfice. Et Mirette songeait.
"Hélas ! Le Christ même a succombé comme un homme. Les clous sont entrés dans sa chair comme dans une chair d'homme, et ses muscles se sont tordus comme des muscles d'homme, et son sang à coulé comme le sang des hommes, et aucun miracle n'est descendu sur lui pour le sauver de la potence où il souffrait entre deux larrons. Or, voici que les lois de la nature, qui ont triomphé du Christ, reculent devant moi, Alexandre Mirette. Je suis plus fort que le Christ. Je suis à l'opposé du Christ, je suis le diable, un diable... Mais que faire quand on est un diable ? Il y a sûrement une hiérarchie dans le mal comme dans le bien. Il y a un maître-diable dont je dépends. Il m'accueillera. Il me conseillera. Je ne serai plus seul ! Ah ! sentir à nouveau qu'il y a quelqu'un de plus grand que moi ! Le monde du Christ me refuse ! Le monde de Satan me consolera ! Joie ! Joie ! Je ne suis plus libre ! Joie ! Joie ! J'appartiens à un autre que moi-même !"
Pour la première fois, depuis des jours innombrables, il se sentit heureux. Une vigueur nouvelle chauffait ses membres las. Il appela Valentin et le serra contre son coeur :
"Valentin, mon ami, tout est simple pour nous, à présent. Nous cherchions la lumière et nous relevons des ténèbres. Nous allions vers Dieu, tandis que les puissances noires nous appelaient à elles. Au prochain sabbat, on nous reconnaîtra, on nous enseignera notre rôle, on nous dira le nom de nos amis, et la vie sera si belle que nous ne regretterons plus les douceurs de Dame Blanche!"
Aussitôt, Mirette traça une croix sur le sol et cracha sept fois autour d'elle.
Valentin, égayé par cette cérémonie, dansa une gigue hideuse autour de la sainte marque, puis tous deux se mirent en route, car on était un jeudi et la forêt maudite se trouvait loin encore.

Le samedi du sabbat, ils arrivèrent à l'orée de la forêt maudite. Des chants étranges guidaient leurs pas. Ils approchèrent bientôt d'une clairière où brûlait un feu. Des hommes, des femmes, à demi nus et coiffés de mitres à banderoles, bondissaient et se roulaient autour du bûcher. Les flammes révélaient des épaules osseuses, des poitrines flasques, des fessiers velus. Des ombres gigantesques se tordaient derrière ces silhouettes de chair rose. Un bouc bêlait dans un coin. Un grand gaillard, peinturluré en rouge, clamait en claquant des mains :

Tout ce qui glisse, rampe, grimpe
Est à nous !
Tout ce qui miaule, piaille, grince
Est à nous !
Tout ce qui pique, taille, pince
Est à nous !


"Voilà nos frères ! dit Mirette au petit singe terrifié. Allons vers eux."
Lorsqu'il apparut dans le cercle, tous les damnés se figèrent dans leur pose, comme frappés de mort.
"Je suis votre ami, dit Mirette. J'ai fait le mal. J'appartiens à l'enfer. Acceptez-moi dans votre compagnie."
Mais à peine eut-il achevé ces paroles, qu'une vague de fumée déferla sur lui. Lorsque le vent l'eut dissipée en flocons, la clairière était vide et un pas lourd s'éloignait dans la nuit.
Mirette se laissa tomber sur un tronc d'arbre et prit sa tête dans ses mains.
Ni Dieu ni le diable ne voulaient donc de sa carcasse exténuée et de on âme malade ! Il n'était ni à l'un ni à l'autre ! Il se trouvait au-delà du mal ! Le diable, lui, faisait partie de la création. Dieu avait construit l'univers avec de la terre, de l'air, de l'eau, de la chair et ila vait jeté l'esprit malin dans son creuset. Il avait eu besoin de Satan, comme d'un soubassement à l'architecture du monde. Il n'avait pas eu besoin de Mirette !
Ce sentiment de liberté absolue était effrayant. La liberté absolue, c'est le chaos. Rien ne dépend de rien. Tout peut engendrer tout.
"Ah ! Valentin ! gémit-il, nous voici chassés du paradis et de l'enfer et plus misérables que les baudets, bien que note puissance égale celle de Dieu et du diable !"
Et Valentin se mit à pleurer de petites larmes de singe, car il devinait la détresse de son maître et ne savait comment la soulager.
Comme le jour se levait, ils reprirent leur marche.

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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 27 Sep - 19:34

13

Où il est parlé de l'étonnant voyage
d'Alexandre Mirette
à travers les pays et les siècles
et de son grand tourme
n
t



IL marchait, et la route se dévidait sous ses pieds comme une étoffe tirée à l'aune. Les arbres, les villages, les villes venaient à lui et il les dépassait à lentes enjambées indifférentes.
Ses semelles s'usaient aux cailloux des chemins, ses vêtements aux ronces des taillis, son visage au froid des aubes aigrelettes. Il dormait peu, mangeait mal, et fuyait à l'approche des hommes. Un jour, suivi de Valentin, il arriva à une mer d'un bleu dense, et, sur le rivage, se balançaient des palmiers indolents, et il y avait des fruits d'or dans les arbres. Le lendemain, ses pieds crissaient dans une neige épaisse, et une bise aiguisée secouait autour de lui des buissons aux aigrettes de sel. Et le surlendemain, il gravissait une montagne aux roches rouges, entourée d'aigles planeurs, et, tout en bas, a vallée était verte, serrée, comme prête à faire gicler les pépins jaunes de ses maisons, des veines bleues de ses rivières, la chair faisandée de ses labours. Et le quatrième jour, il cheminait, ployé en deux, dans le poudroiement glorieux d'un désert et, de place en place, il y avait des carcasses de chameaux, qui tendaient vers le ciel les tenailles ouvertes et blanches de leurs côtes. Et le cinquième jour, une forêt tropicale ouvrait à son avance ses entrailles d'arbres difformes, de fougères vénéneuses, de lianes velues et de marais vivants. Et Alexandre Mirette comprit que l'espace n'existait pas pour lui. Et il poursuivit sa marche à travers un monde moins rapide que lui. Il vit les demeures hausser leurs étages, ravaler leurs ventres, déployer leurs toits comme des ailes couveuses. Les rues firent craquer le rempart étroit des maisons et se vêtirent de pierres maladroites. Les hommes, les femmes arboraient des habits d'une coupe étrange et des coiffures aux grâces saisissantes. Des perruques blanches apparurent, et des chapeaux en forme de frégate, et puis en forme de cornet, et puis en forme d'écuelle, et puis sans forme du tout. Les hommes se promenaient vêtus de pantalons jusqu'à la cheville et leur cravate bouffait dans leur plastron comme de la crème fouettée. Du sol, montèrent des tours de pierre rose qui crachaient de la fumée. Des lumières éblouissantes brillèrent en pleine nuit dans des boules de verre fin. Et Alexandre Mirette comprit que le temps n'existait plus pour lui.
Il traversait les siècles avec son singe sur le dos. Il gagnait de vitesse le cours régulier des années. Sa barbe blanche traînait sur son ventre et ses cheveux lui descendaient jusqu'aux omoplates. Et, au centre de tout ce poil, il y avait un carré de visage recuit, durci, tanné, avec un nez tendu et luisant comme de la corne et des prunelles tristes, dont le regard venait d'un autre âge, d'un autre monde à jamais perdus.
Certain dimanche, Alexandre Mirette, saisi d'une inspiration nouvelle, suivit la foule des paysans qui se rendaient à la messe. Il entra dans une petite église campagnarde, bourrée de monde. La clarté du ciel, assourdie par les vitraux, glissait de biais sur le crâne penché des hommes. L'autel resplendissait de pâtes dorées et blanches. A gauche, se dressait un Christ immense aux chairs de plâtre jaune. Sa tête retombait sur son épaule. Sa bouche s'ouvrait sur une haleine de mort. Sa poitrine, durement cerclé de côtes, surplombait la cavité étirée du ventre, et les jambes étaient repliées jusqu'à faire saillir les genoux brillants. Alexandre Mirette regardait ce Christ avec une sorte de colère jalouse. Soudain il éclata.
"Que veux-tu de moi ? hurla-t-il, et les vitraux vibrèrent à sa voix. Que veux-tu de moi, crucifié ? Pourquoi me refuses-tu la souffrance et la mort ? Toi, Dieu de justice et de pardon, pourquoi ne me juges-tu pas, pourquoi ne me pardonnes-tu pas ? Existes-tu seulement ? Je te défie en combat singulier. Pour me prouver ta présence au-dessus de moi, ouvre les oreilles et les yeux de tes ouailles, arme leurs bras débiles, lance-les contre moi et qu'ils me crucifient comme ils t'on crucifié ! S'ils ne bougent pas, s'ils tremblent de crainte à ma seule parole, c'est que le ciel est vide et que tu n'es qu'une invention absurde du cerveau humain. Alors, tout est mensonge depuis le début des siècles ! Alors, tout ce que nous savons de toi est faux, grotesque et dangereux ! Alors, il faut brûler tes temples, piétiner tes images, et cracher sur les livres saints ! Ecoute-moi ! Je t'injurie comme un charretier son rival ! Je te méprise et je te hais si tu existes, et je ris de nous si tu n'existes pas ! Réponds ! Prouve-moi ta rapidité ! Châtie-moi ! Mais châtie-moi donc !"
Il se tut. Autour de lui, les paysans continuaient de prier, et on eût dit qu'ils n'avaient rien entendu.
Mirette leva ses regards vers le Christ. Et il vit, très distinctement, la tête couronnée d'épines remuer de droite à gauche, lentement, par trois fois. Alors, frappé de terreur, il comprit que son châtiment serait de n'être jamais châtié.
Il sortit de l'église et reprit sa course qui ne le menait nulle part.
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MessageSujet: Henri Troyat   Jeu 27 Sep - 21:02

14

... et dernier



A PRESENT encore, on peut voir, à la foire à la ferraille, le dimanche, vers quatre heures de l'après-midi, un vieillard étrange qui a une face sèche, des yeux mélancoliques et une barbe blanche tachée de vert. Son dos est voûté. Ses membres sont couverts de haillons sordides. Il porte un petit singe grisonnant et chétif sur l'épaule. Et, à sa ceinture, pend une bassine de cuivre. Il s'arrête au bord du trottoir. Il tape du poing le fond sonore de la bassine. Les passants s'attroupent. Alors, le singe saute à terre et cabriole, et grimace, tandis que le vieillard psalmodie d'une voix usée et grinçante, comme le râle d'un essieu mal graissé !

Montre, montre, Valentin,
Comment font les dames putains,
Qui travaillent soir et matin
De la cuissette et du tétin
.


Ensuite, il remplit la bassine d'huile et la fait chauffer jusqu'à ébullition sur une lampe de forme archaïque.
"Quelle touche ! disent les badauds. Il a l'air d'un corbeau déplumé !"
Mais, déjà, l'homme se déchausse et plonge son pied dans l'huile bouillante, sans pousser un cri.
"Approchez, gentils damoiseaux et gracieuses damoiselles, dit-il. Esbaudissez-vous aux jeux de votre serviteur qui a la chair si dure qu'oncques elle ne fut brûlée par les feux des hommes ; et les feux de maître Satan même ne sauraient chatouiller ce cuir !"
Et, vraiment, le gros pied sale qu'il retire de l'huile, tout bosselé, tout luisant, ne porte pas trace de brûlure. Il s'essuie les orteils avec un torchon, enfile son vieux soulier à semelle feuilletée et ramasse les sous qu'on lui jette par charité.
Autour de lui, les gens se dispersent en hochant la tête :
"Tu penses bien qu'il ne trempe pas son pied dans de l'huile bouillante ! Ce doit être un mélange inoffensif, un produit chimique, une blague..."
Une fois seul, l'inconnu range son attirail et siffle son petit singe qui lui saute prestement sur le dos.
Puis il s'éloigne en boitant et disparaît au tournant de la rue.


FIN
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Ven 28 Sep - 15:14

cheers
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MARCO

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Ven 28 Sep - 16:22

Tiens ... mais c'est Bérengère !
Ca va ?
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Ven 28 Sep - 16:33

Bien le coucou, ô Marco ! ma foi, ça va et toi ? Smile
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Ven 28 Sep - 16:48

Ca roule  Cool
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JeanneMarie

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Ven 28 Sep - 17:19

Merci pour papa Episto!
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Ven 28 Sep - 17:20

Cool, Marco ! après ça, je vais arrêter de polluer le topic d'Episto, mais un grand bonjour à tous ! flower
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 30 Sep - 23:57

Jeu de piste


18 juillet 1993. Nous sommes dans un faubourg de Florence, une jolie banlieue résidentielle que traverse l'Arno. Il est cinq heures du matin et le jour se lève à peine. C'est alors que, en contrebas d'un pont qui enjambe la rivière, un cantonnier aperçoit une forme allongée : une jeune femme. Il est tenté de poursuivre son chemin sans aller voir, car il arrive souvent que des touristes passent à cet endroit la nuit à la belle étoile, mais il s'approche tout de même. C'est qu'il y a le Monstre...
Car le monstre de Florence, dont il est question dans un autre chapitre de cet ouvrage, est encore dans tous les esprits en cet été 1993, même si, au mois de janvier précédent, le présumé coupable, Pietro P., a été arrêté. Mais ce n'est justement que le "présumé coupable" et beaucoup de Florentins se refusent à voir dans ce paysan grossier et violent l'assassin qui les a terrorisés pendant des années. Le Monstre, pensent-ils, est d'une autre trempe. C'est un grand bourgeois ou, mieux, un aristocrate, qui sort la nuit de sa luxueuse demeure, pour assouvir ses instincts démoniaques... Voilà pourquoi, au lieu de continuer son travail, le cantonnier pose son balai et descend en contrebas du pont.
"Signorina... Singora !..."
Mais la signorina ne lui répond pas. Elle ne répondra jamais plus à personne. Lorsqu'il lui secoue l'épaule pour la réveiller, elle se met à rouler en pente, aussi molle qu'une poupée de chiffons, et elle s'immobilise quelques mètres plus bas, tout près de l'eau. Elle a une horrible plaie, rouge et bleu, au front.
Le cantonnier se signe et s'enfuit, épouvanté, à la recherche d'un carabinier. Les rues désertes du faubourg résidentiel de Florence se mettent à résonner de ses cris épouvantés : "Le Monstre est revenu !... Le Monstre !"
La presse, qui a toujours, s'agissant du Monstre de Florence, privilégié les hypothèses les plus sensationnelles, est du même avis. Elle fait ses gros titres sur l'assassinat des bords de l'Arno : "Le Monstre de retour ?", "Un nouveau crime du Monstre ?" La seule différence avec le cantonnier est que, plus prudente, elle termine par des points d'interrogation...
La police, elle, est beaucoup plus réservée. L'enquête est confiée au commissaire Armando Alfaro, responsable du faubourg où le corps a été découvert, et non à la célèbre "Brigade anti-Monstre", la Squadra anti-Mostro, qui a traqué le meurtrier en série depuis des années, sous la direction du commissaire Ruggero Perugini. S'il s'avérait que les deux affaires sont liées, il serait toujours temps d'aviser,mais les premières constatations ne vont nullement dans ce sens.
D'abord l'identité de la victime. Il s'agit de Fernanda V., vingt-trois ans, bien connue dans le quartier pour ses moeurs légères. Il ne s'agissait pas d'une prostituée au sens strict du terme,m ais d'une fille facile, vendeuse au supermarché local, qui arrondissait ses fins de mois avec quelques aventures. Cela ne concorde pas avec les victimes du Monstre de Florence, qui étaient toutes des jeunes filles irréprochables. D'ailleurs, elles étaient en couple quand elles ont été agressées par le Monstre et leur compagnon a été tué lui aussi. Reste que Fernanda aurait pu avoir un galant qui aurait réussi à échapper au meurtrier. Mais malgré tous les appels à témoins, personne ne se manifeste ; il semble bien que la victime était seule quand elle a été attaquée.
D'ailleurs, rien ne concorde avec la grande affaire criminelle qui a défrayé la chronique. La jeune fille a été tuée d'un coup de couteau, alors que le Monstre tuait par arme à feu ; elle ne présente aucune mutilation - celle du sein gauche, par exemple ; elle était à pied et non en voiture ; enfin, elle a été violée, alors que le Monstre n'a jamais violé ses victimes.
Mais l'opinion publique est tellement passionnée par le mythe du Monstre que l'assassinat des bords de l'Arno vaut à la police un lfot de lettres et de coups de téléphone anonymes. Le commissaire Armando Alfaro, qui est, de plus harcelé par des journalistes, ne cesse de tempêter contre ce barrage médiatique fait autour d'une banale affaire et qui lui fait perdre un temps précieux au détriment des choses sérieuses... Ce en quoi il a tort : le meurtre de Fernanda V. n'est pas du tout une banale affaire et c'est justement à cause des lettres et des coups de fil anonymes qu'elle va sortir de l'ordinaire.
"Allô ? C'est à propos de la fille au bord de l'Arno... Je vais vous donner des précisions sur la Fiat Uno.
- Quelle Fiat Uno ?
- Eh bien, celle dont je vous parlé dans ma lettre...
- Qui êtes vous ?
- Je ne peux pas vous le dire..."
Le policier qui tient le standard du commissariat hausse les épaules. C'est le cinquième appel anonyme depuis le début de la journée. Le correspondant - une voix d'homme d'âge moyen, sans caractéristique particulière - fait sans doute allusion à une lettre anonyme qu'il a envoyée. Comme s'il s'imaginait qu'il a été le seul à écrire. Le courrier s'entasse dans une armoire. Mais il faut répondre, cela fait partie du service.
"Je vous écoute...
- Elle est blanche. La Fiat Uno est blanche.
- C'est tout ?
- Pour aujourd'hui, oui. Je vous en dirai peut-être plus une prochaine fois..."
Et le correspondant raccroche... Comme le policier est consciencieux, il note scrupuleusement le contenu de l'appel, qui va rejoindre dans l'armoire le contingent des lettres anonymes...
Deux jours plus tard, le policier du standard reconnaît la même voix. "Voilà, c'est pour la Fiat Uno blanche. Je vais vous donner le début du numéro : FI3..."
Cette fois, le policier s'énerve. "Vous n'avez rien d'autre à faire ?
- Parce que vous ne me prenez pas au sérieux ?
- Vous êtes dans un commissariat. Nous pouvons localiser votre appel et vous faire avoir de gros ennuis !
- Bien... Sous sa robe, la fille avait un maillot deux pièces avec des papillons imprimés."
Au bout du fil, le policier reste muet. Ce détail n'avait pas été divulgué par la presse... Il n'a plus du tout le même ton lorsqu'il reprend la parole. "Vous avez donné le début du numéro de la voiture. Vous pouvez nous dire la suite ?
- Une autre fois, peut-être."
Et le correspondant anonyme raccroche.
Instantanément, c'est le branle-bas de combat au commissariat. D'abord, on va rechercher dans l'armoire la lettre anonyme à laquelle l'homme avait fait allusion et dont on ne s'était pas soucié jusqu'à présent. Elle est manuscrite. L'auteur y annonce que le meurtrier était à bord d'une Fiat Uno. Il s'est arrêté à la hauteur de Fernanda V., qui racolait près du pont, et, après une brève discussion, il s'est jeté sur elle et l'a tuée...
Un graphologue, appelé en hâte, indique que, selon lui, l'écriture est celle d'un homme et que ce dernier possède une certaine culture. Il refuse de s'engager davantage.
C'est évidemment bien peu. Il ne reste plus au commissaire Armando Alfaro et à ses policiers qu'à attendre que l'homme veuille bien en dire plus, car une Fiat Uno blanche dont l'immatriculation commence par "FI3", ce n'est évidemment pas une précision suffisante...
Aussi, lorsque l'agent de servie au standard reconnaît quelques jours plus tard, la voix du correspondant anonyme, c'est l'effervescence. Le commissaire, prévenu, écoute la communication par le haut-parleur qui vient d'être branché.
"Je vois que vous n'avez rien fait. Alors je vais vous donner le numéro complet de la FIAT / fi 36337.
- Et vous, qui êtes-vous ?"
Mais la tonalité caractéristique résonne dans la pièce : le correspondant a raccroché.
La vérification du numéro minéralogique a lieu immédiatement à l'aide du fichier central et c'est une cruelle déception pour les policiers. La voiture en question appartient à un de leurs collègues ! Il s'agit de Marco F., officier de police à Florence, un père de quatre enfants et un homme au-dessus de tout soupçon. Il ne peut s'agir que d'une calomnie faite par vengeance. Le commissaire décide de ne pas ennuyer son collègue en allant l 'interroger, mais cela ne l'empêche pas 'être troublé. Car il y a la précision donnée par le corbeau sur les sous-vêtements de la victime, précision qui n'était pas dans la presse. Le commissaire en avait déduit tout naturellement que l'homme était l'assassin, mais maintenant, ce n'est plus aussi évident. Il peut s'agir d'un policier qui a eu connaissance du dossier et qui se venge ainsi d'un de ses collègues. L'affaire ressemble ressemble à un règlement de comptes au sein de la police et c'est très déplaisant. Le commissaire décide de s'en tenir là et poursuit son enquête sur le meurtre de Fernanda V., sans résultat malheureusement...
C'est dans les premiers jours de septembre que le corbeau de Florence se manifeste de nouveau par téléphone. Cette fois, son appel ne se limite pas à quelques mots. Furieux, semble-t-il, que ses dénonciations n'aient abouti à rien, il parle longuement, mettant en cause nommément Marco F. Il parle même si longtemps que les services spécialisés peuvent localiser l'appel. Il provient d'une cabine en bordure de l'Arno, non loin du lieu du crime.
L'homme finit par raccrocher, mais il termine par ces mots :
"Je rappellerai au début du mois d'octobre."
Cette fois, le commissaire Alfaro décide d'agir. Il ne va pas laisser l'individu continuer éternellement son manège. S'il a dit vrai et s'il appelle de nouveau du même endroit, il n'y aura qu'à le cueillir à la date annoncée par lui...
Vendredi 1er octobre 1993. De nombreux carabiniers ont pris discrètement position sur les bords de l'Arno, à proximité de la cabine d'où a eu lieu l'appel. Il y a une longue attente et puis, on voit arriver un homme à la démarche lourde, qui entre dans la cabine et compose le numéro. Les carabiniers se précipitent et lui mettent la main au collet. "Fini de rire ! Qui es-tu ?"
L'homme les regarde, semble hésiter, puis lance d'un trait :
"Marco F. !"
Les carabiniers contemplent ahuris leur supérieur. "Mais pourquoi as-tu... ? Enfin... pourquoi vous êtes-vous dénoncé ?
- Parce que c'est moi le coupable !"
L'épilogue de cette déroutante histoire, du moins sur le plan de l'enquête, a lieu peu après dans le bureau du commissaire Armando Alfaro. Ce dernier est tout aussi abasourdi que ses hommes. Pas un instant il n'avait pensé quel es accusations contre son collègue puissent être vraies.
"Que s'est-il passé ? Expliquez-moi !"
Marco F., parle sans réticence. Il semble comme soulagé que la comédie ait pris fin.
"Je rentrais chez moi en voiture après le service. J'habite tout près de l'endroit où... a eu lieu le drame. J'ai vu la petite qui racolait près du pont. Je la connaissais. Elle était connue dans le quartier. Je ne sais pas pourquoi, je me suis arrêté. Peut-être pour lui faire la morale,m ais je ne peux pas l'affirmer... Je lui ai dit quelques mots et je me suis jeté sur elle. Comme elle se débattait, je l'ai assommée avec une pierre."
Le commissaire Alfaro dévisage son collègue, cet officier et ce père de famille irréprochable. "Qu'est-ce qui vous a pris ?
- Je ne sais pas ! C'était comme si une force avait agi à ma place. C'était la première fois. Je n'avais jamais eu de problème. Je me suis dit que cela allait recommencer. Et cela, il ne fallait pas. Alors, j'ai imaginé ce moyen pour me dénoncer.
- Pourquoi ne pas vous être constitué prisonnier ? Pourquoi ce jeu de piste ?
- Je n'ai pas eu le courage. A cause de mon métier, sans doute. C'était une telle honte. Je voulais que cela vienne de vous, je voulais me faire arrêter. Mais vous n'avez pas voulu suivre la piste. Il a fallu qu'à chaque fois j'en rajoute un peu plus..."
Marco F. est aujourd'hui derrière les barreaux, tout comme Pietro P., le Monstre de Florence présumé. L'un est soupçonné d'être un meurtrier en série, l'autre a tout fait pour qu'il n'y ait pas de deuxième fois.


FIN


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 1 Oct - 21:14

Hélène et les salauds


Extérieur nuit, grande banlieue parisienne plutôt cossue, pavillons bourgeois, quelques piscines qui luisent sous la lune du mois de mai. Tout est calme, ce n'est pas un quartier de "zonards". Bourgeois, reposez en paix ! Devant un joli pavillon bien calme, une Suzuki toute neuve, impeccablement astiquée, repose sur sa béquille, au milieu de la bande de gazon qui sépare l'avenue en deux... Pourtant une grosse chaîne interdit, en principe, que l'on mette l'engin en marche. Sage précaution.
A l'intérieur du pavillon, Arnaud, le propriétaire de la moto, dix-sept ans, est en conversation aimable avec une camarade du lycée, Hélène, dite "la Belle Hélène", pratiquement le même âge que lui. Ils écoutent le dernier succès de Phil Collins, bien installés sur le lit, on défait, de la jeune fille. Bien sûr, de temps en temps leurs lèvres se rejoignent, pour un baiser encore maladroit. Ils ne se posent pas trop de questions, leurs coeurs battent un peu plus fort et, en échangeant des paroles un peu folles, ils se demandent tous les deux si, par hasard, ça pourrait être le grand amour, s'ils vont un jour se marier, avoir des enfants, finit leurs jours ensemble. Ca les inquiète un peu...
Arnaud se demande si ce baiser maladroit vaut vraiment tous les embêtements qui lui tombent sur le dos depuis quelque temps... Comme par exemple les agressions verbales de Patrick Z., membre comme lui de l'équipe de base-ball du lycée. Un garçon qui, lui aussi, est amoureux de la Belle Hélène.
Il faut dire que la Belle Hélène est vraiment jolie et que tous, enfin presque tous les garçons qui la côtoient au lycée sentent leur pouls s'accélérer en voyant passer cette jolie blonde aux yeux clairs et au regard innocent. Sa poitrine naissante aussi fait de l'effet. Hélène, flattée, ne voit pas trop de raisons de repousser ces hommages encore innocents. Elle teste son pouvoir de séduction, en se disant qu'un jour elle aura l'occasion d's'en servir pour arriver à ce que toute jeune fille souhaite ; un mari beau, riche, amoureux et tout le reste...
Parmi les amoureux d'Hélène, on compte Patrick, dix-huit ans, un caractère assez affirmé, au sang chaud, dont les sourcils ombrageux qui se rejoignent au-dessus du nez disent assez qu'il est d'un tempérament jaloux... Patrick ne déplaît pas à Hélène et celle-ci se laisse approcher d'assez près. Suffisamment près pour que, au bout de quelques semaines, Patrick le jaloux se sente un instinct de propriétaire. Son discours, relativement "macho", ne laisse plus beaucoup de doute : "Puisque nous sommes ensemble..., répète-t-il à Hélène... Je suis ton mec, donc tu dois... tu ne dois pas..." Bientôt Patrick donne à Hélène l'autorisation d'adresser la parole à Untel ou Untel, ou bien il la refuse, sans explications, ou plutôt si, une seule : c'est lui le mec, le maître...
Hélène commence à ne plus apprécier du tout. Elle se dit, à juste raison, qu'elle est libre de donner son coeur et de le reprendre si bon lui semble. D'autant plus que les candidats en manquent pas, qui ne rêvent que de la combler d'attentions charmantes. Parmi ceux-ci, Arnaud et ses grands yeux de velours, un gentil garçon, sportif, bien élevé... Il ne demande qu'à être encouragé. Hélène l'encourage... dans les limites de la bienséance bourgeoise.
C'est pourquoi ce soir, tard dans la nuit, Arnaud et Hélène, vautrés sur le lit de la jeune fille, échangent des paroles un peu informes et quelques baiser mouillés...
Soudain un bruit de métal brisé les sort de leur début d'extase. Dehors, devant le pavillon, on dirait qu'on casse quelque chose ; on entend toute une série de coups, comme si on martelait de la tôle. Arnaud bondit sur ses pieds. Il pense à sa moto, toute neuve, dont il est si fier, le cadeau de sa mère pour son dernier succès scolaire et pour remplacer la moto qu'on lui a récemment volée. Et si par hasard c'était elle, sa chère moto, qui était victime de cette attaque, qui était en train d'encaisser les coups...
Après un dernier baiser à Hélène, Arnaud sort précipitamment et silencieusement du pavillon de sa petite amie. Et là, une fois franchi le portillon qui sépare la haie du thuyas de la rue, il prend conscience de la catastrophe ; en effet sa belle Suzuki est là, réduite à un tas de ferraille. Trois garçons, parmi lesquels Arnaud n'a aucune peine à identifier Patrick, son rival, tapent sur la moto à grands coups
de batte de base-ball. De toute évidence, l'engin est déjà irrécupérable. Arnaud, pris entre la colère et la peur, ne sait que faire devant la violence déchaînée des trois garçons. Il s'avance pourtant vers eux. Erreur fatale...



JE REVIENS........
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 1 Oct - 21:53

Me revoilou Exclamation

En voyant le propriétaire de la moto sortir du pavillon, les trois vandales se concertent rapidement et sautent dans une voiture rouge qui démarre et disparaît. Ils comprennent qu'il ne se sont pas trompés de cible en pulvérisant la Suzuki. C'est bien la moto d'Arnaud qu'ils avaient l'intention de réduire en miettes, pour le punir de s'intéresser à Hélène de trop près. Ce soir, après le dîner, Patrick n'a pas hésité à demander à ses parents l'autorisation d'emprunter leur voiture : une Ford d'un rouge éclatant. Autorisation accordée. Les parents auraient dû se méfier pourtant car Patrick, en sortant, les clés de contact à la main, ne leur cache pas son intention. Il veut, avec ses deux camarades, "retrouver Arnaud". Avec la voiture ils auront plus vite fait le tour des endroits où ils risquent de rencontrer le "rival" ou sa moto, facile à repérer... Ce qu'ils ont l'intention de faire si leur "traque" est couronnée de succès, ils ne le précisent pas.
Pour l'instant, Arnaud, devant sa moto réduite en miettes, est perplexe. Que doit-il faire ? Aller à pied jusqu'au commissariat pour porter plainte ? Essayer de traîner son épave jusque chez lui ? Il n'a guère le temps de résoudre son dilemme. Dans un bruit de pneus qui crissent au virage de l'avenue, la Ford rouge apparaît à nouveau et freine tout à côté de lui. D'un bond, deux des trois garçons, dont Patrick, sautent du véhicule. Ils sont armés des mêmes battes de base-ball qui ont fracassé la moto. Avant d'avoir eu le temps de comprendre, Arnaud en reçoit un coup en plein visage, puis un second. Il tombe à terre, mais il a encore la force de hurler : "Au secours !" Les coups continuent de pleuvoir, coups de pieds chaussés de lourds brodequins, coups de casque de moto, coups de batte. La voix d'Arnaud devient plus faible, presque inaudible.
Déjà,l es fenêtres des pavillons voisins s'illuminent, déjà des têtes ébouriffées de sommeil se penchent pour voir ce qui se passe. Il faut dire que le massacre de la moto, quelques instants plus tôt, en a réveillé plus d'un. Déjà, certains téléphonent aux gendarmes pour leur dire qu'il se passe quelque chose de grave, qu'on est en train de "casser la figure" d'un jeune à coups de batte. Un militaire de carrière, plus courageux que les autres, sort même de son pavillon, il apparaît dans la rue en criant aux énergumènes de cesser leur comportement indigne. En le voyant, les deux "casseurs" cessent le massacre et sautent à nouveau dans la Ford. Leur copain qui attend au volant démarre sur les chapeaux de roues, pas assez vite cependant pour que le militaire ne note certains détails.
En s'éloignant, les trois jeunes gens espèrent pourtant qu'on ne les aura pas repérés. C'est justement pour ça qu'ils sont revenus après avoir saccagé la moto. Certains d'avoir été reconnus par Arnaud, ils sont revenus dans l'intention de le tuer, pour le réduire définitivement au silence, pour éloigner d'eux tout soupçon. Dans leurs petites têtes, ils ont commencé à construire un scénario : après avoir assassiné leur collègue de lycée, Patrick et ses camarades se sont imaginé pouvoir disposer le corps et la moto de telle manière que l'on croie à un accident de la circulation causé par un chauffard inconnu... Ils ont "tout faux" car, après avoir interpellé et gardé à vue une autre bande de jeunes, possesseurs eux aussi de battes de base-ball, la police va mettre rapidement la main sur Patrick, ses deux camarades, le "massacreur" et le chauffeur, et sur un autre de leurs amis, plus âgé, qui, inconscient, leur a permis de venir cacher chez lui leurs battes de base-ball et leurs vêtements encore tout sanglants...
Quand la police arrive sur les lieux, Arnaud est mort depuis longtemps. Sa mère et sa soeur n'ont plus que leurs yeux pour pleurer. Hélène, étant donné son jeune âge, n'aura pas à exposer ses amours en public devant le jury d'assises. Heureusement pour elle....


FIN.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 1 Oct - 23:11

Les grands moyens


Roland R., quarante-six ans, une grosse moustache à la gauloise, bâti comme un athlète, tenancier de bar, est dans une rage blanche. Pendant les vacances, en l'absence de son fils Michael, quelqu'un, un voyou qui n'a pas laissé de carte de visite, est venu cambrioler l'appartement du jeune homme. Le cambrioleur n' pas fait dans le détail. Il faut dire qu'il a pris tout son temps : tout y est passé. Au retour de Michael, celui-ci constate l'effraction de la porte, les tiroirs dévastés, les armoires ouvertes.
Tout est parti : la chaîne hi-fi, les livres, les bibelots, les souvenirs de vacances et les petits cadeaux qui jalonnent tout une vie, les vêtements. Il y en a au moins pour cent mille francs de perte... Roland accompagne Michael pour porter plainte à la gendarmerie du coin. Il ne leur reste plus qu'à faire confiance à la sagacité des pandores savoyards. Et à se débrouiller pour se faire rembourser, plutôt mal que bien, par les assurances.
Mais le lendemain, c'est encore pire. Michael constate qu'on lui a, dans la station-service où il travaille, volé en plus les deux motos qu'il s'était offertes et auxquelles il tenait comme à la prunelle de ses yeux. Pas de doute, c'est un coup monté par quelqu'un qui le connaît bien, quelqu'un qui lui en veut personnellement.
Nadia, vingt-trois ans, la soeur de Michael, compatit au malheur du garçon. Et elle joint ses promesses de vengeance à celles du père. Comme le père tient un bar, il ne manque pas de parler des malheurs du petit à ses clients habituels. Tout le monde y va de sa marque de sympathie. On émet des hypothèses plus ou moins étayées sur l'identité du voleur. Quelqu'un lance le nom de Gilbert T., un freluquet qui doit bien avoir dans les vingt-trois ans et dont on ne sait trop d'où il tire son argent...
Un long silence suit cette affirmation. Effectivement, quelques jours après le cambriolage, tout le monde, dans la petite communauté, peut constater que Gilbert semble avoir gagné le gros lot. On le voit qui se promène avec une garde-robe flambant neuve. De quoi réfléchir...
Les gendarmes, sur la foi des racontars, ne se privent pas d'aller interroger Gilbert sur son emploi du temps, sur ses revenus, sur sa nouvelle garde-robe. Gilbert, qui vit avec sa maman dans un appartement spacieux et gentiment meublé, donne des réponses satisfaisantes. On ne peut donc rien lui reprocher. On le laisse en paix... Ca agace Roland, Michael, Nadia et leurs amis. Parmi ces amis il y a, dans le genre "gros bras", Sébastien C., vingt-huit ans, sans profession mais propriétaire d'une carrure de rugbyman, Carlo F., vingt-trois ans, videur dans une discothèque, et son jeune frère Paco, vingt-deux ans, plâtrier...
L'alcool aidant, tout ce petit monde s'excite et prend des décisions. A chaque fois que Michael croise son "cambrioleur",l es deux garçons s'apostrophent et échangent des insultes. Un jour, excédé, Gilbert crache au visage de Michael.
C'est alors que toute l'équipe des amis de Roland décide de harceler Gilbert, de le suivre partout, jour et nuit, del ui ôter sa joie de vivre, de le faire craquer, de lui faire avouer son forfait.
Malgré leur équipement de C.B. qui leur permet de se relayer pour leurs filatures, les résultats sont décevants. Gilbert, loin de se laisser démonter, nargue sa "victime" et ses amis. Il arbore en toutes circonstances un petit sourire narquois qui leur tape sur les nerfs. Il réplique par des insultes aux menaces du groupe. Il interpelle même les "gens du bar" du plus loin qui'l les aperçoit. Il leur fait quelques bras d'honneur extrêmement vexants.
Roland, au bout du compte, revient chez les gendarmes pour leur enjoindre de mettre Gilbert sous les verrous, mais ceux-ci répondent qu'ils ne possèdent aucun élément pour ce faire, que l'enquête continue et qu'il faut attendre des résultats plus concrets.
Alors, Roland, dont la moustache change presque de couleur sous l'effet de la colère, décide et annonce que "puisque c'est comme ça, il va se charger lui-même" du travail.
Ce soir-là, la maman de Gilbert, au moment où il annonce "qu'il va faire un tour" avec son AX, se montre plus inquiète que d'habitude. Qu'il fasse bien attention, qu'il ne rentre pas trop tard. Il l'embrasse et sort en sifflotant pour aller rejoindre sa petite amie. Mais il ne va pas loin dans ses projets : à peine est-il dehors dans la nuit d'été, à peine a-t-il introduit sa clé dans la portière de sa voiture qu'il se sent entouré de présences menaçantes. Il reconnaît tout de suite Roland, Nadia, petite blonde bien roulée mais pas moins inquiétante, et les frères F. et Sébastien le balèze. Tout ça fait trop de monde pour résister. Les autres lui intiment l'ordre de monter dans leur Renault. Gilbert prend peur, mais obéit en protestant à nouveau de sa bonne foi, sans bras d'honneur évidemment.
La voiture chargée à craquer s'éloigne de quelques kilomètres. Arrivés dans un endroit désert de la montagne, les amis du bar obligent Gilbert à descendre, le bousculent et lui répètent sans cesse la même affirmation désobligeante : "Avoue que c'est toi qui as cambriolé Michael." Gilbert n'avoue pas : "Mais puisque je vous dis que je n'y suis pour rien." Le cercle des ennemis se resserre : de plus en plus menaçant. Sébastien, qui a plus de muscles que de cervelle, a alors une idée géniale. Il va dans la voiture chercher un bidon d'essence, l'ouvre et en asperge complètement Gilbert. Puis l'interrogatoire reprend. Gilbert, comprenant le danger, terrorisé, persiste à nier le forfait qu'on lui reproche. Sébastien, suivant son idée, sort son briquet, l'allume et le promène tout près de Gilbert que les autres entourent et maintiennent. De plus en plus près.
Trop près sans doute car, soudain, d'un seul coup, surprenant de toute évidence la bande d'imbéciles, Gilbert s'enflamme comme une torche. De la tête aux pieds. Il hurle. On ne distingue déjà plus son visage, ou ce qui'l en reste, derrière les flammes. Sébastien l'homme au briquet, mû par l'horreur de son geste, se rue sur Gilbert, lui arrache ses vêtement qui viennent avec la peau, essaie d'étouffer les flammes, se roule au sol avec sa victime. Les autres, ramassant du sable par terre avec leurs mains nues, tentent d'éteindre les flammes. Ils y parviennent enfin et, une fois le feu éteint, continuent leur interrogatoire ; "Avoue que c'est toi qui a cambriolé Michael !", comme s'ils étaient inconscients de l'horreur de leur acte. Gilbert supplie qu'on l'emmène à l'hôpital. Il ne répond plus aux questions, la douleur monte en lui par longues saccades de toutes ses plaies à vif.
Roland et les autres l'entraînent vers la Renault qui démarre en trombe. En quelques minutes ils parviennent, non pas à l'hôpital, mais à l'AX qui stationne non loin de chez lui, et l'abandonnent là. Gilbert s'installe au volant de son propre véhicule et, on se demande comment, parvient à démarrer.
C'est avec effarement que le service d'accueil de la clinique privée du Bon Secours voit, quelques minutes plus tard, un homme dont la chair est à vif, seulement vêtu de son caleçon et de ses chaussettes. Il peut simplement articuler : "Ils sont fous, ils m'ont arrosé d'essence" et tomber évanoui.
A Lyon, dans le service des grands brûlés, il est maintenu dans un "coma médical" qui, espérons-le, lui permet de ne plus ressentir l'intolérable souffrance de ses brûlures qui couvrent quatre-vingt pour cent de son corps.
Roland, Nadia et les autres, ayant renoncé à leurs "méthodes personnelles", son derrière les barreaux.


FIN

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 1 Oct - 23:14

A la fin du texte précédent, j'ai oublié de mettre un "t" à "...sont derrière les barreaux."
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 1 Oct - 23:58

La visiteuse


Février 1987. A trois kilomètres de Bruges, la vieille cité médiévale aux somptueuses couleurs ocre et rouge, un village charmant et vieillot nommé Zedelgem. Une jeune femme de trente ans, mince, roule à vélo, un petit carton dans son porte-bagages. Jolie comme le serait un oiseau. Un grand front, surmonté de cheveux courts noirs et drus, un long nez, des pommettes creuses, un regard doux et candide. Françoise roule vivement, ses longues mains aux doigts fins bleuies par le froid d'hiver.
Françoise est employée dans une association de la ville, Aide aux familles. Son mari travaille en usine. Ils sont mariés depuis onze ans, sans enfants ; leurs deux salaires sont corrects, ils habitent une jolie maison à Zedelgem et possèdent une BMW jaune d'or.
Mais Françoise roule à vélo. Et, en ce 23 février 1987, en quittant son mari, elle a dit : "J'ai des visites à faire, pour les vieux.
- Prends la voiture, il fait froid.
- Non, je préfère le vélo !"
Patrick a regardé sa femme avec inquiétude. Le ton est agressif, les traits tendus. Depuis quelques jours, il ne peut dire un mot sans qu'elle l'envoie sur les roses. On dirait que quelque chose la tourment. Mais elle n'en parle pas. Et il n'ose pas pousser plus loin. Après onze ans de mariage, une crise est toujours possible. Et il connaît bien sa femme, justement. L'image du couple tranquillement heureux qui'l donne à l'extérieur est faite de silence, de non-dits. Françoise a eu beaucoup de dépressions nerveuses en onze ans, le tiroir de sa table de nuit est le royaume des médicaments : somnifères, tranquillisants, antidépresseurs...
Patrick l'a regardée partir en soupirant. Que pourrait-il faire pour elle ? Comment l'aider à vivre, comment effacer ce sourire triste qu'elle affiche toujours ? Françoise se donne à fond dans son métier d'assistante sociale. Personne ne l'oblige, un soir de février, à courir les routes pour visiter les personnes âgées, après son travail. Elle s'investit trop.
Françoise arrêt son vélo devant une petite maison, l'appuie contre le portail et sonne. Ici vit Emma Coob, quatre-vingt-trois ans, veuve, et solitaire. Il est sept heures du soir, on n'y voit goutte.
Emma tire le rideau, inspecte avec méfiance cette jeune femme frileusement enveloppée dans son anorak, voit le vélo et se décide à ouvrir sa porte. "Qu'est-ce que c'est ?" Emma n'a pas très bon caractère. Au fond, les visites l'embêtent.
La voix douce de Françoise, un peu voilée par le froid, explique gentiment : "Je suis assistante sociale, je travaille pour l'association Aide aux familles.
- Et alors ?
- Je viens visiter les personnes âgées, leur proposer l'aide de la commune. Je peux entrer ?
Emma grommelle que la visiteuse peut entrer et qu'elle peut ranger son vélo dans la cour si elle ne veut pas qu'on le lui vole. on vole tout de nos jours. Ah, quelle époque !
Françoise s'installe devant la petite table de la salle à manger, recouverte d'une nappe en plastique, et pose un joli savon devant Emma. "C'est pour vous !
- J'ai pas besoin de savon ! Pourquoi vous me donnez ça ? Ca coûte, le savon parfumé comme ça !
- J'en donne à toutes les personnes âgées de la région. Et ça aussi. Vous voulez goûter ?
- Un yaourt ? Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse ? Si je voulais un yaourt, j'irais me l'acheter, j'ailes moyens. Mais j'aime pas les yaourts ! Et d'abord, j'ai fini de dîner !
- Goûtez-le au moins ! Si le produit vous plaît, nous vous en ferons parvenir tous les mois gratuitement.
- J'ai pas besoin d'aumône, et j'aime pas les yaourts."
Bon. La vieille dame a l'air courroucée, Françoise range ses cadeaux dans son carton et s'en va. Emma la suit des yeux derrière son rideau, toujours méfiante. Cette manie des services sociaux de considérer les vieux comme des pauvres, ça l'agace. Elle est fière, Emma. Sa retraite ne va pas loin, mais un yaourt, tout de même !
Françoise disparaît dans la nuit sur son vélo, dans le brouillard froid du soir. Une dizaine de minutes plus tard, elle s'arrête devant un petit café dont les volets clos disent qu'il est en train de fermer.
Jaira et Paula, les deux soeurs propriétaires de ce bistrot, n'ont que ce revenu pour vivre, et pour vivre il faut travailler, même à quatre-vingt-six ans et soixante-dix-neuf ans. Et c'est dur de tirer les volets le soir.
Françoise cale son vélo et pénètre in extremis dans le café, où Jaira et Paula astiquent le zinc et rangent les chaises. Aimables sourires accueillants. " Qu'est-ce qu'elle veut la petite dame ? On va fermer, vous savez ?"
Françoise sort les yaourts de son sac et explique sa mission ; Jaira va chercher deux petites cuillères à café, et Paula, gourmande, goûte avec délice le petite pot tout blanc. Jaira se dépêche de la rattraper.


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 2 Oct - 2:12

Ni l'une ni l'autre n'a le loisir de demander si ce goût un peu étrange est de la vanille, quelle est la marque du petit pot. En cinq minutes elles sont prises de vertiges, les yeux se révulsent, et le coma est immédiat. Jaira s'écroule sur une table, Paula s'effondre à terre.
Alors très vite, Françoise regarde autour d'elle ; nerveuse, les mains tremblantes, elle se précipite derrière le comptoir, ouvre le tiroir-caisse, rafle les billets sans même les compter. Il y en a pour soixante mille francs belges, environ dix mille francs français. Elle sort du café en courant, saute sur son vélo et disparaît dans la nuit glaciale.
La nuit du 23 au 24 février, Françoise dort mal aux côtés de son mari. Malgré les cachets, elle est agitée. Elle n'a presque rien avalé au dîner, et Patrick s'inquiète. Elle n'a jamais été agressive de cette manière-là. D'habitude, Françoise est triste, douce et parle peu. Mais, en rentrant ce soir, elle a fait claquer les assiettes dans la cuisine, sorti la poubelle en rageant et, lorsque Patrick lui a demandé gentiment : "Mauvaise journée ?", elle a rétorqué : "Pourquoi ? Ca t'intéresse ?"
Le lendemain matin, à l'hôpital de Bruges, Jaira meurt sans être sortie du coma, et Paula s'en tire de justesse. Dès qu'elle peut parler, elle raconte la visite étrange de la veille. Il était dix-neuf heures trente, c'était une jeune femme brune, mince, jolie, elle avait un vélo.
"Qu'est-ce qu'elle vous a fait avaler ?
- De toute évidence, un mélange mortel de somnifères et de médicaments mélangés au yaourt."
24 février 1987, Yvonne Dannaes, quatre-vingt-sept ans, arrive en urgence à l'hôpital de Bruges, dans le coma. Chez elle on a trouvé les restes d'un pot de yaourt, on lui a volé des bricoles. Une somme modique, un petit coffret ancien... Mais Yvonne meurt le lendemain. Empoisonnée au yaourt.
25 février 1987, alerte générale. La presse raconte l'affaire, publie la description de la visiteuse au yaourt donnée par Paula, la survivante. La radio s'en mêle, et Emma Coob se retrouve ne train d'expliquer à la police comment elle a échappé de justesse à l'empoisonnement. "Vous vouez bien qu'il faut se méfier ! Elle n'avait pas l'air très catholique cette assistante sociale..."
Pourtant, Françoise travaille effectivement au sein d'une association catholique caritative, Aide aux familles. Mais elle n'est pas assistante sociale, et nul ne l'a chargée, bien sûr, d'aller empoisonner les vieillards avec des pots de yaourt.
Le signalement de l'empoisonneuse est diffusé régulièrement dans les journaux et à la radio, avec des appels à témoins... et à a prudence. Et la police de Bruges a une idée sur la visiteuse. Grâce à un élément.
Il existe en effet, dans les fichiers de la police, le dossier d'une ancienne infirmière déjà condamnée pour empoisonnement dans un hospice de vieillards.
La journée du 25 février est cruciale. Il faut faire vite, l'hécatombe est à craindre. On recherche Maria X activement. Son signalement correspond : âge, cheveux, silhouette. Mais l'ex-infirmière, radiée de la profession en 1980, arrêtée en 1982 pour empoisonnement, n'est pas à son domicile. La presse donne son nom, la radio aussi ; c'est la curée autour de Maria X, dont on rappelle les horreurs - tentatives d'empoisonnement sur des vieillards pour leur voler leurs économies.
Pendant ce temps, l'empoisonneuse, qui elle aussi a entendu la radio à son réveil, se dit qu'il vaut mieux abandonner la bicyclette - elle serait trop repérable. Elle prend donc la voiture et va travailler comme d'habitude. Mais elle se montre toujours aussi nerveuse et agressive. A tel point que Patrick se demande tout à coup : "Et si c'était elle, cette jeune femme dont on parle à la radio ? Mon Dieu, pourvu que ce ne soit pas ça ! Je déraille, Françoise est incapable de tuer quelqu'un. Brune, mince, à vélo..."
Le dernier communiqué de la radio diffuse à ce moment-là une nouvelle importante : "Maria X, l'ex-infirmière empoisonneuse, vient d'être localisée par la police, elle se trouvait chez sa fille, elle est en garde à vue depuis ce matin."
Patrick a un soupir de soulagement. Il se faisait des idées...
Pendant que Maria X répond à un interrogatoire serré et ne donne comme alibi que son séjour chez sa fille puis chez sa mère, de telle heure à telle heure - ce qui ne convainc pas immédiatement les enquêteurs - l'empoisonneuse rend visite à une ancienne assistante sociale à la retraite. Andea Gekiere et Françoise sympathisent, discutent du métier, et soudain Françoise demande : "Il me faudrait un carnet d'adresses des personnes âgées de la région. Je serai plus efficace. Vous avez dû garder ça sur vous ?"
Andea adorait son métier, elle est restée en relation avec beaucoup de gens, et elle a effectivement un petit carnet noir, avec les adresses des vieillards nécessiteux de la commune. Elle hésite à peine à le confier à cette jeune femme, jolie et douce, au regard si compatissant. Françoise la remercie, et les deux femmes se disent au revoir devant la maison d'Andea. Celle-ci regarde partir la BMW couleur or, avec Françoise au volant.
Elle regarde, mais dans un petit coin de sa tête, elle se dit : "Je n'aurai pas dû lui confier mon carnet. Je suis une idiote. Si jamais..."
La BMW démarre et file sur la route. Andea note instinctivement le numéro : CBA 122. Jaune d'or. On ne sait jamais...
25 février, vingt et une heures, Julien Declercq, quatre-vingt-huit ans, assis dans son fauteuil devant la télévision, rajuste ses bretelles pour aller ouvrir la porte. Il ôte sa casquette, et salue la jeune et jolie dame dont la voiture est garée devant chez lui. Il a déjà dîné, Julien, mais une visite avec un petit yaourt et un sourire gratuits, c'est sympathique.
Il engloutit le yaourt avec bonne humeur, trente-six chandelles l'illuminent, et il retombe inanimé dans son fauteuil.
La visiteuse s'empare de deux chandeliers anciens et disparaît.
Nuit du 25 au 26 février 1987. Françoise avale des barbituriques et s'endort au côté de son époux, bouche close, visage fermé sur sa souffrance.
Pendant ce temps, Andea Gekiere, l'ancienne assistante sociale, tourne en rond dans son salon. Elle a entendu les nouvelles à la radio. On a arrêté une certaine Maria X, mais voilà, ce soir au journal de vingt heures, il est dit que Maria X a un alibi, qu'elle a justifié tous ses déplacements et il n'est dit nulle part qu'elle roule en BMW jaune d'or.
Andea ne dort pas de la nuit et, au petit matin, elle saute sur son téléphone pour raconter son histoire à un ami. "Appelle la police immédiatement !"
26 février, la police de Bruges enregistre l'appel d'Andea et la convoque au commissariat pour prendre sa déposition.
Vendredi 27 février. Françoise range la voiture devant chez elle. Son mari l'attend pour dîner. Il est tard, l'alerte a été donnée dans toute la région ; il est conseillé de se méfier d'une jeune femme brune aux cheveux courts, mince, v^tue d'une anorak et proposant des yaourts empoisonnés aux vieillards. Tout le monde a dû fermer sa porte. Et d'ailleurs, elle n'a plus de yaourts.
Ce qui reste de sa décoction mortelle est dans un laboratoire de la police, où l'on a raclé le fond des petits pots pour analyser plus précisément le dosage et les différents composants utilisés.
Dîner plutôt coincé devant la télévision. Patrick se demande ce qui'l pourrait proposer comme détente à sa femme pour le week-end. Elle a les yeux cernés, le teint gris, on la dirait plus maigre, plus agressive que jamais. Même sans lui parler, il devine la tension nerveuse qui la maintient debout. Il la regarde avaler ses médicaments, aller se coucher, et il reste seul, à écouter et à regarder le monde, auquel Françoise ne s'intéresse pas. Le sida, le Liban, le vote en Angleterre pour l'ordination des femmes...
28 février, dernier jour du mois, un samedi comme les autres. La radio annonce, dans la cuisine où Françoise et Patrick prennent leur petit déjeuner, qu'un vieux monsieur de quatre-vingt-huit ans, Julien Declercq, a été sauvé de la mort in extremis par son fils venu lui rendre visite inopinément. Il a découvert son père dans le coma, le vieillard a été transporté à l'hôpital de Bruges. Julien Declercq s'en sortira, il a été victime de la visiteuse aux yaourts, qui sème la terreur dans la région depuis quelques jours : à ce sujet, le journaliste rappelle que Maria X, ex-infirmière, est toujours retenue dans les locaux de la police et que la psychose créée par cette série d'empoisonnements devrait bientôt prendre fin, grâce au témoignage d'une personne dont la déclaration est en cours de vérification.
Dimanche 1er mars. La même radio annonce la libération de Maria X, apparemment lavée de tout soupçon malgré son lourd passé d'empoisonneuse. Maria X n'a pas souhaité faire de déclaration à la presse, l'enquête reprend de zéro, la prudence est plus que jamais conseillée aux personnes âgées et seules ; il leur est recommandé de boucler leur porte et de ne laisser entrer chez elles aucune personne se présentant comme assistante sociale.
Lundi 2 mars, quatorze heures. Dans la gentille petite maison de Françoise et Patrick, le déjeuner est fini. Françoise fait la vaisselle rapidement. Patrick s'apprête à repartir à l'usine.
Une voiture de police s'arrête devant chez eux, on sonne, un officier demande poliment : "Vous êtes M. Patrick C. ?
- Oui.
- La BMW jaune immatriculée CBA 122 est à vous ?
- OUI.
- Votre femme est-elle chez vous ?
- Oui.
- Veuillez nous suivre, s'il vous plaît."
Patrick se sent glacé. Il regarde Françoise, sa femme depuis onze ans, sans oser lui demander : "C'est toi ?" Il espère encore. Après tout, la police doit se renseigner auprès de tous les travailleurs sociaux de sexe féminin, âgés d'une trentaine d'années et circulant dans la région.
Françoise avoue au bout de trois heures d'interrogatoire. A bout de nerfs et de résistance. "Je ne voulais pas leur faire de mal, seulement les endormir.
- Pour les voler ?
- Oui.
- Vous avez besoin d'argent ?
- Non... mais...
- Votre mari n'est au chômage, vous non plus, alors pourquoi ?
- Je ne sais pas. Pour les voler. Mais je vous jure que je ne voulais faire mourir personne."
Un éminent spécialiste de Gand a procédé à une expertise psychiatrique de Françoise avant sa comparution devant le tribunal correctionnel pour empoisonnements mortels et tentatives d'empoisonnement. Deux morts et trois rescapés.
Pourquoi un tribunal correctionnel et non pas les assises ? Parce que Françoise est quelqu'un de particulier. Ce n'est pas une meurtrière. Elle n'avait pas l'intention de tuer, mais de voler. Françoise est victime de pulsions irrépressibles s'apparentant à la cleptomanie. Elle vole sans pouvoir résister à ces pulsions, malgré une lutte terrible et anxieuse avec sa conscience morale. La psychanalyse explique que dans l'objet volé est investie symboliquement une grande valeur érotique, le vol signifiant alors la réparation d'un deuil, d'une séparation, d'un conflit dont souffre le patient.
Mariée depuis onze ans, Françoise a dû expliquer au psychiatre qu'elle était toujours vierge. Qu'elle vivait un enfer, toujours entre deux dépressions, sans parvenir à résoudre son problème.
Elle s'est mariée à dix-neuf ans, elle en trente lorsqu'elle comparaît devant le tribunal correctionnel. Tête basse, serrant ses longues mains fines et maigres contre son ventre, tirant sur les bords de son manteau comme si elle voulait protéger son corps des regards, protéger sa vie intime devant les juges, elle ressemble à un oiseau blessé. Absence de désir et de plaisir sexuels, refus du devoir conjugal, cela s'appelle "anaphrodisie".
Cette frigidité primaire, relativement courante chez les jeunes filles, ne dure pas, en principe. Mais lorsqu'elle dure, lorsqu'il s'agit d'une névrose de type angoisse de castration, fixation oedipienne sur le père ou homosexualité inconsciente, la femme consulte rarement un médecin. Elle s'enferme dans son problème et la frustration, un jour ou l'autre, fait naître une pulsion irrésistible.
Si Françoise avait volé n'importe quoi dans un grand magasin, elle aurait payé seule le prix de cette pulsion irrésistible. Mais elle travaillait dans le social, elle a donc choisi de piller au hasard des personnes âgées. Les endormir, ce n'était pas si grave...
Deux morts. Avec sa potion infernale, Françoise a quand même provoqué la mort de deux personnes âgées et naïves. Elle avait tout simplement oublié que des somnifères à hautes doses pouvaient tuer des organismes usés.
Le procureur réclame dix ans de prison, le juge lui en accorde sept.
Patrick a perdu sa femme. Mais était-ce une femme pour lui depuis onze ans ?


FIN

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Mar 2 Oct - 17:01

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