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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Pierre Bellemare

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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 13 Aoû - 0:36

Ce matin-là, un dimanche de septembre 1984, elle le répète pour la dernière fois :
- Arrête de faire le clown ! Personne n'applaudit !
Et elle fuit. Ce qu'elle a déjà fait, pour toujours revenir. Tellement il est difficile d'expliquer à un avocat :
- Je veux divorcer, parce qu'il est tout le temps malade.
La dernière fois qu'elle a demandé le divorce, Roland a avalé des tranquillisants. Pas assez pour mourir, mais suffisamment pour que les pompiers soient obligés de casser la porte et d'intervenir. Il ne répondait plus aux voisins, Hélène s'est réfugiée chez sa mère... A son retour de l'hôpital, il a donné sa version aux voisins. Il ne supportait pas les médicaments qu'il était "obligé" de prendre, vu son état... et Hélène l'avait lâchement abandonné, en le privant du réconfort de sa petite fille adorée...

Avant cela, Roland avait déjà passé toute une nuit sur un banc en plein hiver, afin de faire comprendre à sa femme qu'elle était un monstre d'indifférence à son égard. Le vague rhume qu'il avait attrapé s'était bien entendu transformé pour les voisins en double pneumonie...
- Elle m'a mis à la porte, j'ai failli crever...
Il manque toujours à ces accusations une bonne partie de la vérité. Lasse de l'entendre se plaindre, au fond de son lit, d'une nouvelle maladie imaginaire, Hélène lui avait en fait intimé l'ordre de se lever, de s'habiller, de sortir, et d'aller enquiquiner les autres... Qui il voulait mais pas elle !
- Bouge, va voir des copains, fais quelque chose !
- Je vais tomber malade dans mon état !
S'il n'y avait pas de quoi en pleurer, Hélène aurait bien ri de ce raccourci surprenant.
Les exemples de ce genre, elle pourrait en donner des dizaines aux voisins. Roland est un comédien. Son "état", comme il dit, relève plus de la maladie mentale que physique,m ais à la moindre allusion à cette vérité, il la refuse. On voudrait lui faire croire qu'il est fou peut-être ?
- Ca t'arrange, hein ? C'est moi qui invente, je ne suis pas malade peut-être ? Tous ces médicaments qu'on me donne, c'est pour rien ?
Effectivement. La plupart du temps il avale une pilule, et range la boîte dans la pharmacie, jusqu'à la prochaine ordonnance.
- Ca ne me fait rien ! Ce médecin est un incapable !
Depuis quelques mois, il a donc ajouté les menaces de suicide à sa panoplie de grand malade.
- Tu veux divorcer, c'est ça ? Me priver de ma fille ? J'en mourrai !
Ce matin, dimanche, après une nuit d'enfer où il n'a cessé de gémir sur son sort, de réclamer pour la énième fois une consultation médicale, Roland s'est mis debout devant la fenêtre du troisième étage, et il a dit :
- Si c'est comme ça, je vais sauter un jour, comme ça tu seras délivrée de ma présence !
- D'accord. J'emmène la petite, saute si tu veux !
Hélène n'en peut vraiment plus cette fois, et elle se sent démunie, abandonnée, sans aucun argument ni recours. C'est elle qui va tomber malade en fin de compte, et sa fille ne peut plus s'épanouir dans un climat pareil. L'autre jour, Cécile a trouvé son père comme mort sur son lit, dans le noir, et elle a eu si peur...
- Papa est mort ! Il veut pas me parler !
Du chantage, même avec sa fille, pour inquiéter la mère.
Il n'y a plus que la fuite. Elle n'a plus le courage de le consoler, de discuter à l'infini, elle l'a trop fait. Chaque fois qu'elle arrive à le calmer, la trêve ne dure pas longtemps.
Le dimanche à midi, après l'avoir planté là au milieu des poubelles, elle est chez sa mère, une fois de plus. L'avenir est sombre pour elle. Quand on fuit de cette façon, sans emporter ses affaires, qu'il faut retrouver un endroit pour vivre, racheter des meubles, payer un divorce... Même sa mère ne comprend pas très bien ce qui se passe. Il faut vivre avec un malade imaginaire au quotidien pour savoir.
- Ne prends pas de décision trop vite, Hélène, après tout il est peut-être vraiment malade... Et s'il se suicidait ? C'est le père de ta fille, vous devriez pouvoir régler ça... Vous êtes jeunes !
Au dessert, le téléphone sonne. La voisine du premier demande à parler à Hélène :
- Ca ne me regarde pas évidemment, mais vous devriez venir le voir. Il s'est enfermé dans l'appartement, et il a dit qu'il allait ouvrir le gaz... Il est vraiment désespéré, vous savez...
- Ca sent le gaz ?
- Non, mais on n'est pas tranquilles. Mon mari a essayé de lui parler, il vous réclame, il dit qu'il veut voir sa fille... C'est une misère de voir ça.
- Je ne viendrai pas, appelez les pompiers si vous voulez.
- Mais on n'a pas la clé ! Ils vont enfoncer la porte, et puis on lui a promis qu'on allait vous appeler...- Pourquoi il ne l'a pas fait lui-même ?
- Il dit que vous ne voulez pas lui répondre, il pleure... Ca ne peut pas durer comme ça, vous êtes responsable tout de même !
Hélène est prise au piège une fois de plus. Cette fois, il a mis tout le monde de son côté. Le chantage est évident, mais on ne sait jamais, à force de faire le clown...
En désespoir de cause, Hélène prend une décision.
- Dites-lui que je vais venir avec le médecin.
Et Hélène explique à sa mère ce qu'elle va faire. Le médecin va constater l'"état" de Roland, elle veut un certificat médical qui lui permette d'obtenir le divorce qu'il refuse. Pour une fois, la situation doit tourner à son avantage à elle.
- Je vais y aller avec Cécile et le médecin, il va faire sa comédie habituelle, tant mieux. Il refuse de divorcer sous prétexte que je vais lui enlever sa fille ? On va voir comment il s'en occupe, de sa fille... Un père qui passe son temps à lui dire qu'il va se jeter par la fenêtre ! C'est la dernière fois qu'il fait son cinéma !
Hélène a du mal à convaincre le médecin de l'accompagner.
Un dimanche, alors qui'l n'y a pas d'urgence médicale... Mais il finit par se laisser convaincre, d'autant plus qu'il est à même de comprendre la situation d'Hélène. Il est même le seul à savoir ce qu'elle endure. Ils se donnent rendez-vous devant l'immeuble à 3 heures de l'après-midi.
Avant de partir de chez sa mère, Hélène appelle la voisine et lui dit :
- Dites-lui que je viens avec la petite...
Elle ne parle pas du médecin, d'ailleurs cela n'a pas d'importance.
A 15 heures, les voisins voient arriver Hélène, sa fille Cécile, et le médecin de famille. La voisine du premier leur dit que Roland est toujours enfermé chez, et que, depuis une heure, on ne l'entend plus.
- Mon mari lui a dit que vous alliez venir, il n'a pas voulu ouvrir, mais il a dit merci. Le pauvre...
Hélène monte les escaliers en tenant sa fille par la main, suivie du médecin. Elle arrive sur le palier du troisième étage, où tout est silencieux. Elle croit deviner ce qui se passe, ce n'est pas la première fois...
- Il a dû s'enfermer dans la chambre, fermer tous les volets, et s'allonger sur le lit, comme un mourant. Ce qu'il veut, c'est que je parle la première, que je demande s'il est malade. Après, ça n'en finit plus...
Hélène tourne la clé dans la serrure, et ouvre la porte. L'appartement est effectivement dans le noir, tous volets fermés. Une petite vague d'inquiétude tout de même : si Roland a encore avalé des comprimés...
Elle tourne l'interrupteur. Et c'est l'explosion.

Roland a ouvert la bouteille de gaz, mais il ne s'est pas mis la tête dans le four. Il s'est effectivement allongé dans la chambre, sur le lit, comme un mourant, qu'il n'est toujours pas. L'explosion a brûlé gravement Hélène et le médecin, au visage et sur le corps.
Roland est sain et sauf, il s'est complètement raté.
Mais cette fois, il a une vraie raison d'être désespéré. Sa petite fille de cinq ans est morte sur le coup.
Plus question de faire le clown, personne n'applaudit.


FIN


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JEAN

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Lun 13 Aoû - 15:52

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Merci pour ta peine Episto
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 13 Aoû - 23:57

La femme et le pantin


- Tu sais que tu me plais, toi.
L'homme qui vient de prononcer ces paroles aimables ne sait pas qu'il vient de faire le premier pas sur le chemin qui le conduira en prison. Quand on dit "l'homme", c'est d'un jeune homme qu'il s'agit : Thibault Leroy n'a que dix-sept ans et trois poils sous le nez qu'on pourrait presque qualifier de "moustache".
Et la femme qui entend ce compliment ? Viviane Demaisons n'est pas encore une femme, tout juste une gamine. Pourtant cette blondinette a déjà de jolis petits seins qui pointent sous son tee-shirt. Elle n'a que quatorze ans, mais déjà elle est bien consciente de son pouvoir naissant sur les garçons.
- Ah oui, je te plais ? Ben... toi aussi, tu me plais, mais mes parents me trouvent un peu jeune pour sortir le soir.
- Pas grave. Il n'y a pas que le soir pour s'aimer...
Viviane réfléchit. Elle aimerait bien goûter au fruit défendu.
Après tout, beaucoup de ses amies ont des petits copains. En prenant des précautions, la pilule, des préservatifs, on peut se donner du bon temps sans risquer de se retrouver enceinte. A quatorze ans, cela ferait un peu désordre.
Viviane se refuse pourtant à Thibault pendant quelques semaines. Histoire de le mener par le bout du nez, de tester ce dont il est capable pour elle. Et puis, un beau jour, elle lui cède.
Thibault Leroy croit toucher le paradis du bout du doigt.
Hélas, la République vient bouleverser ce bel amour enfantin :
- Viviane, ça y est, j'ai reçu ma convocation pour le service militaire. J'espère que je n'irai pas trop loin. Ca serait moche de ne plus pouvoir se voir pendant des mois...
- Oui, tu as raison. Je serais très triste si on était longtemps séparés...
Viviane a le regard dans le vague. Après tout, l'absence de Thibault pour cause de service militaire, ça lui laissera un peu de liberté. A présent, elle est une vraie femme et ce premier amant, un peu fruste, l'a mise en appétit. Elle a déjà dans l'idée d'exploiter les joies de l'amour avec d'autres garçons, de vrais hommes, eux, plus âgés que Thibault, plus expérimentés.
Thibault part servir la patrie sous les drapeaux. Il n'a pas beaucoup de chance car on l'expédie en Allemagne. A part des considérations climatiques, il souffre de l'absence de son premier amour, l'angélique Viviane. Il la revoit pourtant à l'occasion de deux très courtes permissions. Il se jette sur elle avec la force de la passion, mais Viviane ne reçoit ses hommages qu'avec une certaine réticence :
- Oh là là, Thibault, je viens de me faire une permanente, tu vas la démolir...
Puis c'est à nouveau le départ de Thibault pour l'Allemagne. Viviane l'accompagne à la gare et lui envoie des baisers tandis qu'il agite un mouchoir à la portière. Dès que le dernier wagon a disparu à l'horizon, elle court rejoindre Alexandre, son nouveau petit ami.

Quand Thibault est enfin libéré de ses obligations militaires, il arrive avec un bouquet de fleurs pour sa demande en mariage. Mais là, il se heurte aux parents de Viviane qui ont d'autres ambitions pour leur fille :
- Tu es sympathique, Thibault, mais tout ça, ce sont des gamineries d'enfant. Vous êtes encore trop jeunes pour vous marier. D'ailleurs, Viviane veut faire des études pour devenir esthéticienne. Ce n'est pas avec ton salaire de maçon que tu pourrais la faire vivre comme elle a l'habitude de vivre chez nous. Tu comprends ça, Thibault ?
- Et Viviane ? Qu'est-ce qu'elle en dit ? On s'était juré de se marier à mon retour du service !
- Viviane t'a promis ça ? C'est étonnant. D'ailleurs, pour ne rien te cacher, elle a un autre petit copain avec lequel elle aimerait bien faire sa vie, c'est Jean-Denis Simenot, le fils du boucher-charcutier. Il a des espérances, ce gars-là !

Thibault a compris. D'ailleurs, Viviane savait qu'il viendrait aujourd'hui faire sa demande et il semble qu'elle ne soit même pas là. Ou alors elle est restée enfermée dans sa chambre en laissant à ses parents la corvée d'éconduire son amoureux.
C'est pourquoi, un an plus tard, la rubrique des mariages du journal local annonce les épousailles de Thibault Leroy et d'Emmanuelle Sourion, une autre fille du bourg. Les routes de Thibault et de Viviane se séparent définitivement. D'autant plus que Viviane de son côté, six mois plus tard, convole en justes noces avec Siméon Vacquart, installateur en plomberie. Aucun des deux n'est invité à la noce de l'autre. Le passé est bien mort. C'est du moins ce que chacun pense. Viviane part vivre à Clermond-Ferrand.
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 14 Aoû - 16:00

Six ans plus tard, Thibault et Emmanuelle ont quatre enfants. Viviane et Siméon en ont un. Le père de Viviane est mort, moyennement regretté par sa veuve et par ses deux enfants : Viviane et Claude. Car Viviane a un frère plus jeune qu'elle.
Quand elle a connu Thibault, Claude n'était encore qu'un morveux qui n'avait pas le droit à la parole.
A ce moment, le destin joue un mauvais tout à Thibault.
Viviane et son mari, après avoir connu des jours difficiles à Clermond, décident de revenir s'installer à Rodez, leur ville d'origine. Le ménage bat de l'aile : Viviane n'a pas l'âme d'une femme au foyer. Elle ne pense qu'à aller danser à chaque occasion. Elle ne rêve que de rencontrer son idole : Johnny Hallyday. Elle néglige son mari et son efant, le petit Hubert, qu'elle voudrait voir devenir un rocker célèbre...
Et un jour, Viviane et Thibault tombent nez à nez sur le parking d'un supermarché :
- Viviane ! Qu'est-ce que tu fais là ? Je te croyais à Clermont ! Tu me reconnais, c'est moi, Thibault.
- Ah, Thibault ! Mais oui, ta moustache a bien poussé. Et puis, tu t'es un peu remplumé. Tu étais si maigre. Ca fait combien de temps qu'on ne s'est pas vus ? Sept ans, non ?
- Hé oui, sept ans ! Comme le temps passe ! Comment ça va ?
- Bof... Et toi ?
- Ben moi, j'ai quatre gamins avec Emmanuelle. Tu te souviens d'Emmanuelle ?
- Oui, enfin... pas très bien. Moi, j'ai un enfant, Hubert, il a quatre ans. Et tu sais que papa est mort. Un infarctus. On n'a rien pu faire. Et puis Siméon n'a pas eu de chance. Il a été obligé de déposer le bilan. Alors on est venus, vivre ici. Mais ça ne va pas. Tu sais, il est très coléreux. Il me frappe. Maman me conseille de demander le divorce et de venir vivre avec elle et Claude. Il y a de la place à la maison...
- Tu as l'intention de divorcer ? Tu sais que je ne t'ai jamais oubliée. J'ai épousé Emmanuelle mais... je crois que ce qui m'a plu en elle, c'est qu'elle te ressemblait...
- Il faut croire qu'elle t'a bien plu, puisque tu lui as fait quatre mômes.
- Oh ! ils n'ont pas tous été programmés. Et puis on a eu des jumeaux... Mais, tu sais, je crois que je t'aime toujours...
- Tu crois ?
Viviane soupire :
- Ah ! si on pouvait refaire sa vie. Avec Siméon, j'ai fait le mauvais choix. Mais j'étais si jeune. Moi non plus, je ne t'ai pas oublié...
- J'espère qu'on pourra se revoir. Pour parler d'autrefois. Et puis ça fait du bien d'exposer ses problèmes à quelqu'un qui vous connaît bien et qui peut vous comprendre.
- Oui, on se reverra. De toute façon, je viens faire mes courses ici tous les lundis matin.
- Moi, c'est exceptionnel, mais je vais m'arranger.

Thibault et Viviane prennent désormais l'habitude de se rencontrer sur le parking de la grande surface. Ils sont tranquilles car, à cette heure-là, ni Siméon ni Emmanuelle, leurs moitiés respectives, ne peuvent les surprendre.
- Ce n'est pas très confortable, ce parking. Si on allait chez maman prendre un verre ? Tu sais que maintenant je suis séparée de Siméon. Au moins, à la maison, il ne risque pas de me surprendre. J'en avais marre de me faire pocher un oeil tous les deux jours. Même aujourd'hui il me harcèle. Il insulte maman. L'autre jour, il l'a rencontrée dans la rue et il lui a dit qu'il la pendrait par les tripes à la suspension. J'ai peur...
C'est ainsi que Thibault rend maintenant visite à Viviane chez sa mère. Un jour, les choses vont plus loin et ils font l'amour sur le canapé du salon. Maman Demaisons a pudiquement refermé la porte et s'est retranchée dans la cuisine en compagnie de Claude. Quand Viviane et Thibault ont remis un peu d'ordre dans leur tenue, ils viennent prendre l'apéritif dans la cuisine. Thibault est très tendre. Il embrasse les cheveux de sa maîtresse enfin retrouvée :
- Ma chérie, je t'adore. Il faut que nous fassions notre vie ensemble...
Maman Demaisons intervient :
- Et Siméon ? Vous l'oubliez celui-là. Sans compter que c'est un vrai danger public. Je suis certaine qu'il ne pense qu'à nous assassiner. Thibault, si un jour il nous arrivait quelque choses, n'oubliez pas de le dénoncer à la police. Ce sera certainement lui. Claude ajoute :
- Il faudrait le descendre. C'est un vrai cinglé.
Thibault ne s'étonne pas quand, deux mois plus tard, Claude l'attend à la sortie de son atelier :
- Thibault, il faut que tu me prêtes ton fusil. Celui qui a le canon scié.
Pourquoi Thibault possède-t-il un fusil à canon scié ? Mystère qui ne pourra qu'aggraver son cas. Méfiant, il répond :
- Oui, mais reviens demain.
Le soir même, Thibault passe une heure à limer le numéro qui, sur la culasse du fusil, pourrait permettre de l'identifier, lui, Thibault Leroy, si un malheur arrivait à Siméon Vacquart. Il ne souffle mot à son épouse Emmanuelle sur ce qui se trame. D'ailleurs il ne lui a même pas dit que Viviane était revenue.

Quelques jours passent encore. Thibault, le lundi suivant, rend visite à Viviane et sa famille. Soudain, alors qu'ils boivent l'apéritif, un klaxon se fait entendre dans la rue. Claude risque un oeil par la fenêtre :
- C'est Siméon !
Thibault regarde à son tour. Il voit Siméon installé au volant de son véhicule. Il ne le connaît pas, mais cet homme correspond à la description que Viviane à faite de son mari le tortionnaire.
L'homme quitte le volant de sa voiture et se dirige vers une cabine téléphonique. Presque aussitôt, le téléphone sonne chez les Demaisons. Maman décroche. Thibault entend une voix d'homme qui hurle dans le combiné. En même temps, à travers la fenêtre, il voit Siméon qui a l'air de s'énerver dans la cabine. Qui donne des coups de poing sur la tablette métallique à côté de l'appareil. Un vrai fou furieux. Viviane accrochée au bras de Thibault dit :
- Il va nous tuer !
Thibault a compris où est son devoir. Il prend son fusil à canon scié qui, comme par hasard, est là, sur le tapis de la table du salon. Il quitte l'appartement des Demaisons, descend en courant l'escalier. Dans la cabine, Siméon continue ses vociférations. Il ne voit pas Thibault qui s'approche. Le temps est couvert et froid. La pluie a chassé les passants de la rue. Siméon ne voit Thibault qu'au dernier moment. Il voit le fusil et il a un geste instinctif pour se protéger le visage.
Quand l'épicier qui est tout proche de la cabine entend la double détonation et sort sur le seul de sa boutique, il n'aperçoit q'une silhouette d'homme qui fuit sous la pluie. Dans la cabine, Siméon est mort, le visage éclaté...
Les Demaisons sont restés calfeutrés dans leur appartement. Ils osent à peine soulever le rideau. Ils savent bien que les gendarmes seront bientôt là pour leur poser quelques questions...
Thibault est arrêté le lendemain. Sa culpabilité ne fait aucun doute mais, à l'audience, il aura une surprise. Les Demaisons ne se souviennent absolument pas de sa visite chez eux juste avant le meurtre. Viviane nie formellement lui avoir fait des confidences sur la "violence" de Siméon. Non, dit-elle, son mari était "fort en gueule", mais cela n'allait pas plus loin que quelques gros mots...
Selon, Thibault a tué Siméon par jalousie pure. Jamais il n' été question pour elle de refaire sa vie avec celui qui lui avait fait connaître les plaisirs de la chair quelques années plus tôt...
D'ailleurs, elle avoue qu'elle a un amant : un certain Xavier Della Vina. C'est avec lui qu'elle a l'intention d'être heureuse. Et de monter une boîte de nuit, le rêve de sa vie. Une question reste en suspens : "Avec quel argent ?"
C'est à ce moment que l'on apprend que Viviane, petit bout de femme très bien organisé, doit toucher le montant d'une assurance-vie : 600 000 francs, en cas de mort de Siméon. On comprend tout. Elle a manipulé Thibault pour que son amoureux élimine son mari et fasse tomber le pactole dans sa poche. Le crime parfait. Thibault se voit condamner à dix ans de prison pour avoir été le pantin de la perverse Viviane. Mais le juge fait impliquer Viviane comme "inspiratrice" du meurtre. Cela empêchera qu'elle touche le produit de l'assurance. Justice est faite.


FIN

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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 14 Aoû - 22:00

Avoir dix ans


Philippe, dit Filou, a eu dix ans à Pâques. Pendant dix ans, il a vécu n comme on dit maintenant, "dans le non-dit". Expression hypocrite s'il en est. Or les enfants ont besoin de vérité.
Une fois, une seule, alors qu'il avait la moitié de son âge, sa mère lui a expliqué qui'l faisait partie des petits veinards, dont la vie ne serait pas encombrée par l'autorité paternelle :
- Alors, voilà... pour faire un petit garçon, il faut un papa et une maman, mais toi, tu es un petit garçon spécial, papa est parti, et maman est restée. Si on te pose la question à l'école, tu n'as qu'à répondre ça !
Depuis, plus rien. Filou ne posait plus de questions. D'ailleurs, il n'était pas le seul à l'école à être spécial. A la longue, il a même fini par devenir banal. Papa est parti, ou maman a divorcé, les nounous et les baby-sitters en ont pris la place, et la télévision aussi. Il y a belle lurette que les enfants ne se sentent plus "spéciaux". Idée générale qui arrange tout le monde.
Mais allez donc savoir pourquoi ce jour-là, à cette heure-là, Filou a tout de même reposé la question, et sa mère a tenté de répondre :
- Je te l'ai déjà dit, il est parti...
- Oui, mais où ?
- Je ne sais pas. Je crois qu'il habite quelque part dans le Nord.
- Pourquoi tu regardes pas sur le Minitel ?
Logique enfantine. Réponse à tout. Cette fois, la mère doit trouver autre chose. Difficile de répondre qu'elle ne connaît pas le nom du père de son fils. Difficile d'empêcher Filou de regarder lui-même sur le Minitel. A dix ans, les jeux vidéo vous ont tout appris, et ce n'est pas un clavier de Minitel qui vous arrête.
- Ecoute... je crois qu'il n'a pas envie, enfin, il n'aimerait pas ça...
- T'est fâchée avec lui ? C'est pour ça ?
- Tu ne voudrais pas parler d'autre choses ? Qu'est-ce qu'il y a ? On t'a posé des questions sur ton père ? Quelqu'un t'a embêté à l'école ?
- Non. Laisse tomber, ça fait rien. D'abord, je m 'en fous. Alors...
Ce genre de phrase, à dix ans, veut dire exactement le contraire. Filou ne s'en fout pas. Au contraire, quelque chose le tracasse. Mais cette chose est bien trop compliquée pour lui. Sa petite copine lui a tenu des propose qui le dépassent. Et il n'ose pas les répéter à sa mère, car on est pudique à dix ans.
Elisabeth a trente-cinq ans, elle vit seule avec son fils, et travaille dans un laboratoire pharmaceutique. Une femme seule a du mal à se faire des amis, en dehors de son travail. Personne ne l'invite en week-end, et les soirées sont généralement tristes. Le samedi, la promenade essentielle de Filou et sa mère se déroule au supermarché, pour les courses de la semaine. Le dimanche, Filou attend que sa mère ait fini de faire le ménage en grand, de faire tourner la machine à laver, de ranger les placards, pour espérer une balade ou une séance de cinéma. Et le lundi, ça recommence. Aux vacances d'hiver, il part en colonie de vacances. L'été, chez grand-mère avec maman, et le reste des vacances scolaires, il a droit au centre aéré. Il n'est pas plus malheureux que la plupart de ses "confrères"... Mais au fond si.
- Filou, regaarde-moi, qu'est-ce que tu as derrière la tête ? Ca te tracasse tellement ?
- Non, je m'en fiche !
Pourquoi ne pas dire la vérité à ce Filou ? Elisabeth a tort. A sa décharge, ce n'est pas facile pour elle. La vérité serait :
- Ton père était un irresponsable, je n'ai même pas voulu qu'il te reconnaisse, on s'est quittés quand tu avais zéro an, moins trois mois. Depuis, je sais qu'il a fait l'imbécile, et qu'il est en prison. Il a une femme, trois enfants. Qu'est-ce que tu veux faire de tout ça ?
Un pieux mensonge ferait peut-être aussi l'affaire de Filou. Un père qui serait à l'étranger, un aventurier de quelque chose, un papa excentrique, un papa quelconque, où qu'il soit, quoi qu'il fasse, pourvu que ce soit un homme.
Car il est là, le problème, dans la tête de Filou, plus naïf que sa petite copine Cathy. Et la petite Cathy raconte ce qu'elle entend dire chez elle à la maison :
- Ta mère, elle est pas normale. Elle n'a pas d'amant. Toutes les femmes on un amant. Ma mère, elle en a un, même que c'est pour ça que mon père est parti. T'as jamais vu un type chez toi ? Comment elle fait, ta mère ? Elle aime les femmes ou quoi ?
Il faut s'y faire. Les films, la télé, les journaux racontent aux enfants bien plus qu'on leur en dit.
Et Filou, s'il est aussi malin que les gamins de son âge quand il s'agit de roller, de vidéo et de musique rap, ne connaît rien aux choses de l'amour.
Alors il invente. Histoire de clouer le bec à Cathy.
- Ma mère, elle a le même amant que la tienne !
- Tony ? C'est pas possible ! D'abord, il est marié, Tony ! Je le sais, même qu'il va divorcer !
- Bon, si tu me crois pas, je m'en fiche !
- Et quand tu l'as vu ?
- Je l'ai vu, c'est tout... Il vient à la maison, qu'est-ce que tu crois ?
- Tu sais même pas qui c'est !
- Si, je sais qui c'est... Il a un break bleu ! Et il fait du ski. Il a dit qu'il m'emmènerait faire du ski !
Le break bleu, c'est une pierre dans le jardin de Cathy. Le ski, tout le monde en fait dans la région. Mais le break bleu...
- Ah oui ? Et quelle tête il a, Tony ?
- Il ressemble à Bruce Willis...
Un vrai pavé dans la mare de Cathy. Qui ne connaît pas Bruce Willis, mais qui a déjà entendu sa mère faire ce genre de réflexion. Filou, lui, l'a entendue aussi, et sur le chapitre des acteurs américains du genre explosif, il est imbattable.

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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 14 Aoû - 22:29

Cathy est donc persuadée que sa mère à le même amant que la mère de Filou. Son commentaire est tranchant :
- Ben c'est dégueulasse !
Les vacances d'été approchent. Et Filou vit mal avec son mensonge. Il boude sa petite copine, qui le lui rend bien. Des deux côtés maternels, la même question se pose à la sortie de l'école :
- On ne voit plus Cathy. Tu es fâché avec elle ?
- Et ton copain Filou ? Qu'est-ce qu'il devient ?
Cathy va craquer la première :
- Il est dégoûtant. Je veux plus le voir !
- Pourquoi dégoûtant ?
- Il a dit que sa mère connaissait Tony !
- Comment ça connaissait ?
- Ben, qu'il vient chez elle, quoi !
C'est ainsi que la suspicion est venue à l'esprit de Suzanne, la mère de Cathy. Et que l'histoire a pris une autre allure, celle de la crise de jalousie entre les deux amants. Prêcher le faux pour savoir le vrai.
- Tony, je t'ai vu avec une femme brune !
- Moi ? Ca m'étonnerait !
- Brune, cheveux frisés, ne me raconte pas d'histoire... Même ma fille t'a vu !
- Cathy ? Elle se fait du cinéma... Ta fille ne m'aime pas, c'est normal... Ou alors c'est son père qui cherche à me descendre...
- Ne parle pas de Cathy comme ça... Les enfants nem entent pas sur ce genre de chose ! Tu ne pouvais pas savoir que son petit copain est justement le fils de cette femme ! Alors, tu trompes tout le monde ? Depuis combien de temps tu dis que tu vas divorcer pour moi ? Et moi, pauvre naïve, je crois tout, j'avale tout ! Je te préviens, Tony, si tu ne prends pas de décision, c'est moi qui irai lui parler, à ta femme ! C'est moi qui lui dirai tout, sur moi et sur l'autre !
- Laisse-moi interroger ta fille, au moins, qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
- Laisse ma fille tranquille ! Je t'interdis de la mêler à ça !
- Mais qui est cette femme ?
- Elisabeth M.
- Ca ne me dit rien, je t'assure, c'est une histoire de fou !
Etc.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 14 Aoû - 22:58

Si bien qu'au bout de quelques jours, le Tony en question décide de prendre le mors aux dents, et de rencontrer Elisabeth, qu'il ne connaît absolument pas. Le premier contact est prudent. Elisabeth ne comprend pas grand-chose à ce que dit ce monsieur au téléphone.
- Oui c'est moi... oui mon fils est à l'école Jules Ferry... Une petite copine Cathy ? Oui pourquoi ? Il est arrivé quelque choses ?
Tony explique qu'il n'est rien arrivé, mais qu'il doit absolument rencontrer Elisabeth pour lui parler d'un sujet important qui concerne tout le monde...
Les deux inconnus se donnent rendez-vous à la sortie des bureaux d'Elisabeth, ils se prsentent, vont s'installer dans un café, et Thony explique laborieusement la situation.
- A mon avis, c'est une histoire de gosses. Seulement, Suzanne est terriblement jalouse, je ne sais plus quoi faire. Elle est bien capable d'aller raconter cette histoire à ma femme uniquement pour se venger... Et pour moi, ce serait la catastrophe !
- Qu'st-ce que vous voulez que j'y fasse ! C'est très gênant... Je ne connais pas la mère de Cathy, nous nous sommes croisées quelque fois, mais de là à me justifier auprès d'elle... Ecoutez, ce n'est pas si grave, parlez à la petite...
- Difficile. Sa mère ne veut pas. Rien n'est officiel à mon sujet, je n'ai pas encore divorcé, ma femme n'est au courant de rien... Tout ça risque de me coûter cher...
Tristes amours ! En fait, Tony n'a pas tellement l'intention de divorcer. Elisabeth le trouve un peu antipathique : cette désinvolture, cette histoire à dormir debout... Et il lui fait du charme en plus... Décidément, c'est non. Qu'il se débrouille ! Elle n'a rien à voir dans cette histoire. Si Cathy a raconté des blagues à sa mère, que la mère se débrouille...
Les deux inconnus, qui ne le sont plus, se quittent sur le trottoir. Elisabeth va prendre le bus, Tony l'accompagne un moment en insistant encore, puis s'en va, bien embêté, et remonte dans son break bleu garé sur le parking municipal.
C'est une petite ville de province. Lorsqu'on veut suivre quelqu'un, la piste est relativement facile. Suzanne, qui se croit trompée, dont le caractère est excessif et le tempérament aussi, a suivi son amant. Elle a vu la rencontre de loin... Elle les a vus marcher, s'asseoir au café discuter beaucoup... Sa conviction est faite.

Le lendemain, c'est elle qui attend Elisabeth à la sortie de son bureau. L'agression est si rapide que la victime n'a me^me pas le temps de voir d'où viennent les coups. Elle entend les injures, distingue une harpie qui se jette sur elle, ressent une violente douleur au ventre, et titube. Puis une autre douleur, elle ne sait pas où, et encore une autre...
Suzanne s'enfuit en lâchant le couteau qu'elle dissimulait sous la manche d'un anorak. Elle a frappé au hasard, cinq fois. Si sa victime n'avais pas été si chaudement vêtue... elle passait devant les assises.
L'histoire s'est terminée ainsi. Suzanne a été punie de quelques mois de prison. Il est probable que son amant a dû divorcer, de gré ou de force, après avoir dû témoigner... Mais nous n'en savons rien. Le mensonge du petit Filou est donc parvenu jusqu'à l'instruciton judiciaire.
Et c'est ainsi que le petit bonhomme de onze ans a enfin appris où était son père. Quelque part dans une prison belge...
S'il avait su, le petit Filou, il aurait peut-être tenu sa langue. Le monde des adultes n'est pas vraiment marrant.


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 19 Aoû - 19:17

La haine aveugle

Toutes les belles histoires sont des histoires d'amour. Mais, par contre, toutes les histoires d'amour ne sont pas belles. Certaines même sont particulièrement horribles.
Le premier personnage de notre histoire est un commerçant, impitoyable en affaires. Daniel Petignot. Daniel est jeune, vingt-trois ans à peine, grassouillet. Il a encore l'allure d'un gros bébé avec un nez en trompette, mais avec un menton volontaire. Trop volontaire. La preuve c'est que Daniel se promène toujours avec un revolver dans sa poche. Au cas où, dans une discussion d'affaire, les arguments verbaux se révéleraient insuffisants. Ceux qui côtoient Daniel le traitent de "voyou". Pas en face, évidemment.
Daniel, revolver mis à part, est normalement constitué. Ses affaires le mettent un jour en contact avec un certain Arnaud Harcendy, qui, lui non plus, n'est pas un enfant de choeur. Mais ni Daniel ni Arnaud n'ont, pour l'instant, eu maille à partir avec la justice de leur pays. Alors ils se jaugent, argumentent, et finissent par tomber d'accord pour un commerce un peu illicite.
- Bon, on est d'accord : livraison le 27 février à minuit. Paiement en liquide, rien que des petites coupures, OK ?
- OK ! Ca roule !
- Je repasserai te dire bonjour très bientôt.
Si Daniel annonce déjà une prochaine visite, ce n'est pas parce qu'il est sous le charme d'Arnaud Harcendy. C'est parce qu'il vient de faire la connaissance de Caroline Harcendy, la propre nièce d'Arnaud. Tout à la fois nièce et secrétaire. Une blonde élancée pas vraiment jolie mais qui possède un charmant sourire et un rire communicatif. Daniel Petignot, dès qu'il l'a aperçue s'est dit : "Celle-là, elle sera à moi !"
Il aurait pu demander l'avis de l'intéressée, mais, à vingt-trois ans, Daniel, enfant gâté trop sûr de lui, n'éprouve pas le besoin de consulter les autres avant de décider de leur destin.

Quelques jours plus tard, Daniel se présente au bureau d'Arnaud, un cabanon perdu au fond d'une casse de voitures usagées. Il a prévenue de sa visite et c'est Caroline, la blonde nièce, qui lui a répondu. Daniel, qui a des usages, s'est muni d'un magnifique bouquet de roses :
- Bonjour, mademoiselle. Tenez, c'est pour vous. J'ai pensé que ça égaierait un peu votre bureau. Parce qu'il faut dire qu'ici, le paysage... C'est un peu déprimant.
- Merci beaucoup, c'est trop gentil. Vous avez fait des folies. Ces roses sont magnifiques et elles sentent divinement bon. A propos, tout s'est bien passé le 27 avec mon oncle ?
- Super ! Presque toutes les "tires" (les voitures) sont reparties pour l'étranger. Il ne reste plus qu'à organiser un nouveau convoi... Excusez-moi si je passe du coq à l'âne. Mais vous êtes bien jeune pour vous occuper du secrétariat d'Arnaud.
- Bof ! Si vous voulez : j'ai quand même dix-neuf ans. J'ai mes diplômes de sténodactylo et je me débrouille sur l'ordinateur...
- L'ordinateur ! Je n'aime pas beaucoup ces trucs-là. Ca garde trop de traces cachées dans les coins. J'aime mieux me fier à ma mémoire. Et puis, moins on écrit, moins on a de chances de se faire coincer...
De toute évidence, les "affaires" que Daniel traite avec Arnaud ne sont pas du tout légales. Ca durera ce que ça durera...
- A propos, c'est quoi, votre prénom ?
- Caroline !
- Eh bien, jolie Caroline, si vous êtes libre ce soir, j'aimerais vous inviter à un super gueuleton chez Charlie de Wensbeck. Vous connaissez ?
- Oui ! De réputation ! Mais c'est un endroit horriblement cher ! Et puis moi... les "super gueuletons", j'évite un peu. J'ai un appétit d'oiseau.
- Et bien, si ça colle, je passe vous prendre à 20 heures et je vous invite à un gueuleton d'oiseau. Au champagne. OK ?
Caroline accepte. Daniel n'a pas le physique d'un don juan mais il est si décidé, si dynamique. Il a l'argent facile, et Caroline se dit qu'il ne faut pas croire qu'on va toutes épouser Sean Connery.
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 19 Aoû - 19:41

Hummm et après ce gueuleton ? 
C'est elle qui passe à la casserole  Laughing
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 19 Aoû - 20:06

Parlant "gueuleton" DOmi, j'avais quitté l'écran pour aller dîner. ....... Wink

Un peu de sérieux ! Reprenons la lecture ! ...
tongue

Alors une petite idylle débute. Au début, tout va très bien. Les bouquets de fleurs, les chocolats, les soirées en boîte, les pique-niques et, très bientôt, les nuits d'amour. De ce côté-là, Caroline est un peu déçue : elle avait rêvé d'autre chose. Daniel est du genre ultrarapide. Elle n'a pas eu le temps de se décontracter un peu et déjà il lui lance le classique :
- Alors, chérie, heureuse ? ............ Rolling Eyes
Un jour où Caroline ne répond pas avec assez d'enthousiasme, Daniel, histoire de marquer le coup, lui balance un grand coup de poing dans l'oeil. Caroline, vraiment, se dit qu'elle attendait autre chose de l'amour :
- Espèce de grosse brute ! Tu n'as pas honte de me traiter comme ça ? Tu te prends pour qui ? Tu crois que tu vas réussir à m'envoyer au septième ciel parce que tu gardes ton flingue dans ta poche arrière ? Ca serait plus intéressant si tu étais aussi bien outillé à l'avant...
Une seconde gifle fait comprendre à Caroline qu'elle vient de toucher un point sensible. Mais elle n'est pas du genre à rester sans décision :
- Bon, gros lard ! C'est la première et la dernière fois que tu me frappes ! Je te quitte et bonsoir.
- Tu me quittes ? Tu crois que je suis du genre qu'on balance comme un vieux pneu hors d'usage ? Tu te trompes, ma belle. Je ne te suffis pas sur le plan du "radada". Je sais bien que je n'étais pas le premier. Mais écoute bien ce que je te dis : si tu prends un autre amant, je te tue ! Bang ! Bang ! Tu saisis ?
Caroline achève de se rhabiller, enfile son manteau, attrape son sac à main et sort en disant :
- Tu reviendras me voir quand tu seras un homme. Dans quelques années. Si tu y arrives, comme me dit maman !
Là-dessus elle claque la porte et rentre chez elle.

Malgré les apparences, dans ce duel cruel ce n'est pas Daniel et son coup de poing facile qui ont fait le plus de dégâts. C'est Caroline qui a visé juste. Daniel sait bien qu'il a des problèmes physiques. Comme dit la sagesse populaire, "bon coq n'est jamais gras". Et puis il y a eu ces mauvais souvenirs de la tendre enfance quand il a fallu l'hospitaliser et l'opérer pour qu'il ait des chances d'être un jour un homme normal. Daniel sait bien que l'opération n'a pas servi à grand-chose.
Caroline l'a blessé à mort.
La preuve, c'est que Daniel prend une décision, au cours d'une de ces sinistres semaines des pays du Nord, quand on finit par croire qu'il va pleuvoir jusqu'à la fin des temps. Une de ces semaines qui vous donne l'impression qu'on a été fabriqué à l'envers. Daniel sent son revolver dans sa poche arrière. Ce n'est pas avec ce genre d'engin qu'il va décrocher le titre d'"amant du siècle", ça non. Daniel lève le revolver vers sa tempe et, sans qu'il s'en rende vraiment compte, il appuie sur la détente.
A l'hôpital, on constate qu'il n'est pas mort.
- Il va s'en tirer, il a de la chance.
- Oui, si l'on peut dire. La balle a sectionné le nerf optique. Il va rester aveugle. Un gars si jeune. Quelle connerie !
Désormais, Daniel doit apprendre à vivre au son. Il s'y fait.
On dit souvent que les non-voyants sont des gens gais. Plus gais que les sourds. Mais Daniel n'a jamais été du genre gai. C'est un non-voyant enragé. Son revolver ne peut plus lui servir à rien.
Même pas à impressionner ses relations d'affaires.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 19 Aoû - 20:56

- Vous avez vu ce crime dans le quartier de Bellevue ? Arnaud Harcendy, un négociant en voiture d'occasion, a été retrouvé tué d'une balle dans la nuque. Dis donc, Daniel, tu le connaissais ce Harcendy, non ?
Derrière ses lunettes noires, le regard de Daniel n'exprime aucune émotion :
- Oui, on a bossé ensemble, il y a longtemps. C'est de l'histoire ancienne. Sûrement un de ses clients qu'il a dû arnaquer. Alors forcément, il y en a qui savent encore viser juste...
Caroline n'a plus de raison de tenir le secrétariat de son oncle. Elle trouve un emploi comme sténodactylo dans une petite entreprise. Un soir, en rentrant chez elle un inconnu l'attend devant sa porte :
- Caroline Harcendy ?
- Oui, c'est moi.
- J'ai un message de la part de Daniel Petignot. Il voudrait absolument vous voir... enfin je veux dire vous "rencontrer". Si vous pouviez le rejoindre ce soir à 23 heures sur le parking de l'hôtel Lambremont.
- Nous n'avons plus rien à nous dire. C'est triste qu'il soit devenu aveugle, mais enfin tout ça est entièrement de sa faute. Bon ! D'accord, dites-lui que je serai sur le parking du Lambremont. Il pourrait choisir d'autres heures pour ses rendez-vous, avouez un peu !
- Il m'a dit qu'il avait une surprise pour vous. Un cadeau d'adieu à ce qu'il paraît !
Caroline est sur le parking à 23 heures précises. Apparemment, il n'y a pas de Daniel en vue. Un aveugle, ça se remarque. Mais un homme inconnu s'approche d'elle. Lui aussi demande :
- Caroline Harcendy ?
- Oui, c'est moi !
Sur le coup, Caroline ressent comme un coup de poing. Elle a juste le temps de voir une lame briller sous les néons de l'hôtel. L'homme frappe trois coups. Avant d' s'évanouir, elle a aussi le temps de sentir son sang chaud qui coule de ses deux joues lacérées à coups de rasoir.
Quand elle se réveille à l'hôpital, personne ne peut lui donner la moindre information sur son agresseur. Quant aux raisons de cette sauvagerie, elle a une petite idée. Mais Daniel Petignot est insoupçonnable. Comment un aveugle aurait-il pu lacérer le visage d'une jeune fille la nuit et s'enfuir ? Pour la forme on interroge Daniel, on le garde quelques jours en prison et on le relâche.
Caroline a été attaquée par un inconnu.

La fatalité s'acharne sur la famille Harcendy car, six mois après l'attentat commis sur Caroline, c'est la mère de celle-ci qui rencontre son destin : elle est en train de garer sa Wolkswagen dans le garage de sa villa quand un motard freine brusquement à la hauteur de la porte du garage. Marcelle Harcendy interroge du regard l'homme dont le visage entier est dissimulé sous un casque intégral.
Conversation sans paroles si l'ont peut dire : le motard ouvre la fermeture à glissière de son blouson. La main gantée qui ressort brandit un revolver. On relèvera dix impacts de balles sur le corps de Marcelle Harcendy, soeur du défunt Arnaud, et mère de Caroline.
Cinq d'entre elles auraient suffi à donner la mort.
Caroline a compris le message. Son visage commence à cicatriser mais le plus urgent pour elle est de changer de quartier... Sans perdre une minute.

Et la police pendant ce temps-là, que dit-elle ?
- Bah, tout ça, se sont des règlements de comptes entre truands. Nous avons l'habitude. Et, en confidence, plus ils se flinguent entre eux, mieux ça nous arrange. Alors on ne va pas prendre trop de risques pour savoir lequel de ces macchabées était pire que les autres.
- Mais moi, vous voyez mon visage. Je n'ai rien à voir dans ces règlements de comptes. Je suis une jeune femme honnête. Je suis certaine que c'est moi qu'on cherche à détruire. Et vous savez très bien qui est derrière tout ça.
- Enfin, soyez raisonnable... un aveugle ! Ce n'est pas Superman. Vous avez simplement eu la malchance de ne pas naître dans la bonne famille.
Alors Caroline disparaît. Oh ! elle ne s'enfuit pas en Amérique ni au Brésil. Elle change de province, d'employeur. Elle respire un peu, pendant quelques mois. Elle rencontre même un amoureux sympathique, Gilbert. Lui n'a strictement rien à voir avec les "bagnoles" volées et maquillées.
Un soir, Gilbert et Caroline décident de dîner en amoureux : pour fêter le beau visage presque tout neuf de la jeune femme. Ils font déjà des projets de mariage...
C'est en riant aux éclats qu'ils sortent par la porte arrière de l'Auberge des Princes. Ils sont gais de vin de Moselle et de projets d'avenir. L'inconnu qui les attend dans l'ombre abat Caroline d'une seule balle dans la tête. Gilbert s'en tire avec un projectile dans la poitrine. L'assassin vérifie que Caroline est bien morte le visage éclaté. Il va donner le coup de grâce à Gilbert quand d'autres convives surgissent sur le parking.
La police se décide alors à interviewer sérieusement Daniel. Celui-ci s'habitue à sa nouvelle vie de non-voyant sous la surveillance affectueuse de ses grands-parents. Mais une perquisition permet d'établir qu'il a récemment pris contact avec un tueur à gages français que toutes les polices d'Europe recherchent activement. Son compte est bon.
C'est comment, la vie en prison d'un non-voyant condamné à vingt ans ?


FIN

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 19 Aoû - 23:38

Colère noire


Ciglio, petit village d'Italie, automne en douceur. L'été torride vient de s'achever, le soleil déclinant adoucit les moeurs, l'eau de la fontaine municipale est fraîche, si fraîche que Theresa y a trempé ses cheveux.
Jolie Theresa, la trentaine, le buste avantageux, la jambe alerte, une femme de paysan comme les paysans du coin aimeraient en voir davantage... Mais Theresa appartient à Giuseppe, dort avec Giuseppe, a fait des enfants à Giuseppe, et lorsqu'elle traverse le village, sourit tranquillement aux hommes l'air de dire : "Mettez vos yeux dans votre poche... Je ne suis pas pour vous..."
Sa longue chevelure mouillée, Theresa rentre chez elle, une serviette enroulée sur la tête. Elle aime bien se rincer à la fontaine, c'est plus pratique qu'au robinet de sa cuisine de pauvre. Car ils ne sont pas riches tous les deux. Giuseppe s'échine à la terre du soir au matin, et il a dû emprunter pour ses machines agricoles.
Sa dernière dette est entre les mains de Luigi, propriétaire terrien plus riche que lui, son voisin. Un million de lires, ce n'est pas énorme dans les années 1970, disons de nos jours, cela représente 3 500 francs. Mais Luigi les réclame avec insistance depuis la veille, et ce matin encore, il emboîte le pas de Theresa et de sa crinière mouillée. Il pénètre derrière elle dans sa cuisine. Theresa a horreur de cela :
- Sors de chez moi !
- Ton mari me doit 1 million de lires !
- Alors va lui demander.
- Momento... Theresa... on peut discuter ?
- Je n'ai rien à discuter...
- Mais si... réfléchis... Tu pourrais peut-être éviter à ton mari de me rembourser ? Non ? Qu'en penses-tu ? C'est facile pour toi...
L'oeil lubrique de Luigi est encore plus clair que son discours. Theresa le regarde méprisante :
- Tu oses me proposer de faire la putana avec toi ? Tu oses ?
Ce n'est pas parce que Luigi est laid qu'elle s'insurge avec autant de violence. Ni parce qu'il est gras, que son cheveu est maigre sur son crâne pointu comme un oeuf... Non, c'est par principe ! Theresa est fidèle. Et elle a l'habitude du regard des autres sur son corps, elle sait ce que veulent les hommes, elle ne s'en fâche jamais autrement que par une boutade, sauf... avec ce Luigi. Qui ose lui proposer d'annuler 1 million de lires de dettes pour coucher avec lui.
Et Luigi prend une claque en pleine figure, qui lui donne immédiatement des couleurs. Son visage, rouge de concupscence, devient jaune de dépit, puis blanc d'humiliation, pour retourner au mauve cuisant.
Avant de fuir, il s'écrie :
- C'est aujourd'hui qu'il va me les rendre !
Lorsque Giuseppe rentre du travail, vers 1 heure de l'après-midi, Theresa lui parle de la visite de son créancier, en y mettant des formes.
- Il est venu te réclamer l'argent ce matin, il le veut aujourd'hui !
Elle ne révèle pas qu'il lui a fait des avances ni qu'elle lui a claqué la figure. Elle connaît trop bien les colères de Giuseppe. Elle se contente de dire :
- Je l'ai mis à la porte.
- Il t'a mal parlé ?
- Non...
- Theresa ne me mens pas... Il t'a mal parlé ! Il a osé entrer ici ? Chez moi ? Pour insulter ma femme !
- Je lui ai dit de filer, rassure-toi !
- Oui, mais il est entré chez moi, il est venu insulter ma femme ! Je vais lui montrer qui je suis, moi, à cet usurier ! Je vais lui expliquer qu'il faut respecter ma femme !
Si Giuseppe savait les avances, la claque... - Il ferait un massacre. Theresa ne veut pas envenimer l'histoire mais il est malin, Giuseppe et jaloux et perspicace...
- Il est venu pendant mon absence ! Je sais ce qu'il cherche ce gros lard... Il te veut !
- Giuseppe, non, je t'assure...
- Si, on ne me raconte pas d'histoires. Si c'est l'argent qu'il voulait, il avait qu'à venir maintenant, me le demander à moi ! Il me prend pour qui ?
Et la colère noire, noire de Giuseppe, que sa femme connaît si bien, se met à enfler. Elle n'y peut plus rien. Le voilà qui décroche son fusil du mur, et qui part en courant et en hurlant :
- Je vais lui montrer de quel bois je me chauffe ! Il a pas intérêt à remettre les pieds ici ! Je m'en occupe !
Pas facile de vivre avec un mari pareil lorsqu'on est aussi jolie que Theresa. Pourtant, il n'est pas vraiment jaloux. Il a confiance en elle. Ce qui ne va pas chez lui, c'est l'orgueil. Démesuré. L'honneur.
Les fusils. Toujours les fusils. Dans ce coin de l'Italie, il semble que rien ne se règle sans fusil...
Theresa est morte de peur. Si son mari fait une bêtise, qu'il tire, qu'il blesse, ou qu'il tue son créancier, tout le monde dira qu'il l'a fait exprès pour ne pas le rembourser, qu'il avait un mobile pour l'assassiner ! Alors que, Theresa le sait bien, au fond de lui, Giuseppe n'est pas un assassin, pas du tout ! C'est un coléreux. Il n'a pas encore l'argent pour rembourser Luigi en totalité, mais il l'aura bientôt... Toute cette histoire va tourner au drame alors qu'elle pourrait être si simple !
Que faire ?
Theresa se jette à la poursuite de son mari, mais il est déjà loin. Alors, elle fonce chez le curé.
Sur le chemin, elle croise son cousin en voiture et lui crie :
- Va vite, va prévenir Luigi, Giuseppe est parti avec le fusil ! Dis-lui de se sauver ! Tu as des chances d'arriver avant lui ! Il a dû prendre la mobylette !
Le cousin file jusqu'à la maison de Luigi, au village voisin, et raconte à sa manière :
- Giuseppe va arriver, il veut te tuer !
Luigi comprend. Il se dit que Theresa a tout raconté, la proposition, la claque, et là, pas de mystère : si Giuseppe sait, il va tirer !
Le quiproquo s'installe. Pendant que Luigi file se terrer dans la forêt, Theresa, elle, demande au curé de faire sonner les cloches ! Et d'alerter les villageois, qu'ils viennent tous et qu'ils prient !
- Les cloches ? Pour quoi faire ?
- Pour le protéger. Si Giuseppe les entend, il saura que je vous ai prévenu, que tout le village est au courant, alors il s'arrêtera. J'ai peur... C'est si vite parti, un coup de fusil...
Et les coches de l'église sonnent à toute volée, la grosse et la petite, dans le vent de l'automne... Et les gens accourent, apprennent la nouvelle, et les femmes prient, et les hommes discutent.


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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 20 Aoû - 0:47

Evidemment, Theresa ne raconte pas aux villageois la vraie vérité. Elle ne veut pas que son Giuseppe l'apprenne. Car s'il ne tue pas Luigi cette fois-ci, il le tuera forcément après...
Le quiproquo continue... Les cloches sonnent, mais le vent d'automne n'est pas dans le bon sens, et sur sa mobylette Giuseppe n'entend rien. Aucun signe de Dieu et des hommes pour l'arrêter.
Pour arriver plus vite chez Luigi, il a pris le sentier forestier, et non la route. C'est pour cela qu'il n'a pas croisé le cousin...
Et c'est pour cela qu'il tombe directement sur son ennemi, en train de filer comme un lièvre dans les sous-bois.
Le face-à-face est inévitable. Giuseppe lâche la mobylette, arrache le fusil de la sacoche, arme, et se met en chasse, à la course, en hurlant :
- Arrête-toi, espèce de lâche ! Viens me le dire en face ! Ah ! Tu veux ton fric ? Viens ! Allez, viens ! Viens le chercher !
Et Luigi de courir, et Giuseppe de courir... Et les cloches de sonner qu'ils n'entendent pas, le vent soufflant vers le nord, alors qu'ils courent au sud.
A l'église les femmes prient toujours et les hommes cherchent à s'organiser.
Le cousin, de retour, annonce que Luigi s'est caché dans les bois, et que Giuseppe doit y être aussi, car il ne l'a pas croisé sur la route au retour. Les deux villages étant à peine distants de deux kilomètres, avec une seule route carrossable et un sentier à travers bois, il ne reste comme terrain de duel que le bois...
Le drame va se passer dans le bois... Il faut y aller.

Le cafetier a une sorte de Jeep tout terrain qui lui sert à transporter son ravitaillement. Les hommes s'y précipitent, le cafetier au volant, chacun avec son fusil de chasse évidemment.
Et Theresa sanglote dans l'église, agenouillée devant la Sainte Vierge, en la suppliant d'arrêter cette guerre civile.
- Tout ça pour 1 million de lires, de nos jours, ça ne vaut plus rien... Il n'y a pas de quoi s'entre-tuer.

Luigi, lui, commence à s'essouffler, il est gros, il court moins vite. Et derrière lui les hurlements de Giuseppe se rapprochent et le traquent sans merci :
- Tu vas l'avaler, ton million, je vais te le faire avaler !
Curieusement, mais dans l'affolement c'est compréhensible, Luigi ne remarque pas que les cris vengeurs concernent uniquement le fameux million, et non l'honneur perdu du chevalier Giuseppe... Mais quand on court devant un chasseur, on ne se pose pas la question de savoir ce qui anime le fusil. On court... et on tombe.
Luigi est tombé sur une souche. Il s'est écroulé la figure en avant, les pieds par-dessus, bref il s'est fait très mal, et de toute façon il n'a plus de souffle.
Arrive Giuseppe. Essoufflé lui aussi, mais toujours animé de sa colère noire.
Le fusil braqué sur son ennemi à terre, il crie :
- Lève-toi, salopard ! Debout ! Mais debout !
L'autre évidemment s'aplatit. S'il pouvait rentrer sous terre, il le ferait. Vague espoir qu'on ne lui tire pas dessus tant qu'il sera à plat ventre.
Mais Giuseppe a des principes. Il avance, donne un coup de canon dans le dos de Luigi :
- Debout ! Je veux voir ta sale gueule de face ! Debout, ou je te tire dans les pieds !
Et il oblige lui-même sa victime à se redresser à coups d'insultes dont je vous épargne la traduction française, certaines dépassant la réalité des choses possibles...
Enfin, Luigi est debout, tremblant, suant, couvert de terre et de feuilles d'automne, le regard affolé, prêt à supplier son bourreau au bord des larmes...
Giiuseppe a le doigt sur la détente. A cette distance, à peine un mètre, les chevrotines vont faire du mal.
Luigi a tellement peur que plus un son ne sort de sa gorge. Il fixe le canon, hypnotisé, il attend la déflagration, l'explostion de son corps, la fin du monde. Giuseppe le fixe avec une telle intensité que si ses yeux étaient des pistolets...
- Regarde ce fusil, animal, espèce de chien... regarde-le bien ! Tu n'en as pas un comme ça ! Tu ne sais même pas ce que c'est ! Toi, tu ne penses qu'à l'argent ! Tu vois ce fusil ? C'est mon oncle Marco le patriarche qui me l'a offert ! Et tu sais pourquoi ? Parce que je suis le meilleur tireur de la famille ! Et l'aîné de ses neveux ! Et tu sais combien il vaut ce fusil ? Il vaut dix fois plus que ton malheureux million de lires !
Giuseppe s'arrête de crier. Il le regarde, ce fusil. Il est beau, il est magnifique, ce fusil. C'est vrai qu'il vaut cher, c'est vrai...
Maintenant il regarde Luigi, le gros, l'adipeux, le rat, l'usurier, et la peur dans les yeux de l'usurier... Une balle, et plus d'usurier !
Finalement, dans un dernier cri de colère, il lance :
- Attrape-le ce fusil ! Il te paie dix fois !
Luigin n'a même pas le réflexe d'attraper l'arme qui lui cogne l'estomac et retombe à ses pieds. Pétrifié, déconcerté, il voit Giuseppe tourner les talons et repartir en courant !

Ainsi finit l'histoire du miracle de Ciglio.
Car les villageois persistent à croire au miracle. Même si Giuseppe n'a pas entendu les cloches. Même s'il a décidé au dernier moment, de payer sa dette avec son fusil, au lieu de s'en servir.
Même s'il a appris plus tard, c'était inévitable, que son ennemi avait pris une gifle, pour avoir fait de vilaines propositions à Theresa.
Le miracle demeure : il n'a pas tué Luigi. Il s'est contenté le lendemain, puisqu'il n'avait plus de fusil ni dette, d'aller lui coller son poing dans la figure.
Pour l'honneur de Theresa.


FIN
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Martine

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Lun 20 Aoû - 11:37

Aaahhh une histoire qui finit bien !  cheers
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Jean2

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Lun 20 Aoû - 17:10

Si les cloches de l'église sonnaient à chaque fois qu'un cocu va casser la gueule à son rival!
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Mar 21 Aoû - 10:56

lol!
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 24 Aoû - 1:01

Le journal


Sheila est une fille modeste, manutentionnaire dans un supermarché de Manchester. Vingt-sept ans, un corps sans grâce, des cheveux tristes, des mains courtes et rougies habituées à manipuler les colis, empiler les boîtes de bière, pousser les énormes chariots de la réserve du magasin. Seul son regard est extraordinaire.
Des yeux si clairs, presque blancs, et largement cernés. Ils ont l'air de ne pas lui appartenir. Sheila est un fantôme dans sa propre vie.
Un fantôme qui a peur. Fascinée par cette peur, Sheila est paralysée. Incapable de réagir.
Depuis un an, elle vit aux côtés d'un assassin.
Trevor Ashley lui a tout raconté, dans le détail.

Vu de l'extérieur, il n'est pas très intéressant. Grand front dégarni, sourcils jaloux, regard fixe, il croit pouvoir jouer les séducteurs avec sa petite moustache et ses chemises à fleurs, son blazer de faux marin. Vu de l'intérieur, même constat. Il avait quinze ans quand il s'est fait prendre pour la première fois. Cinq ans de prison pour avoir agressé un vieil ouvrier sur un chantier à coups de pioche. Motif : le vieux ne voulait pas lui donner de cigarettes... Il a raconté à Sheila qu'il n'avait même pas fait son temps de prison complet. Trois ans, et dehors.
- Dans cette saleté de ville, ou on va en tôle, ou on cogne, ou on vole ! Je joue à ça depuis que je suis gosse.
C'était le premier aveu, un hors-d'oeuvre. Le plat de résistance, il l'a détaillé avec une désinvolture qui fait froid dans le dos. Il a dit :
- Tu connais Clara ? Une grande blonde ?
Sheila a fait non de la tête.
- On allait se fiancer, officiel. Mais j'ai pris six mois pour une bagarre, et quand je suis sorti elle était plus là. Elle s'était tirée avec un autre type. Pn me fait pas des trucs comme ça ! On se conduit pas mal avec moi, tu le sais, Sheila ? Sinon je cogne... Tu le sais ?
Sheila a fait oui de la tête...
- Alors voilà. C'est la faute à pas de chance, je me suis trompé de fille. Je croyais qu'elle se planquait dans le quartier, j'ai cogné sur la barmaid, cette Wanda... Elle lui ressemblait vachement de dos. Quand j'ai vu sa photo dans le journal le lendemain, je me suis rendu compte que j'en avais assommé une autre !
C'était il y a un an, en 1985, et Sheila l'a vu ce journal, avec la photo. Quand la police a interrogé Trevor, Sheila a raconté qu'il n'avait pas bougé de la maison cette nuit-là, qu'il dormait à côté d'elle. Pourtant l'article disait : " Une femme sauvagement assassinée à coups de pierre, a été retrouvée mutilée et nue, victime d'un sadique. Le haut de son corps était couvert de morsures."
Trevor a fait cela. Il le raconte presque avec le sourire, sur ses dents jaunes de tabac, en jouant avec un paquet de cartes.
- T'as été chic avec moi. Ils demandaient qu'à me coffrer, ces salauds.
- Je ne savais pas ce que tu avais fait, Trevor.
- Et maintenant tu sais ! Ca change quelque chose ?
- C'est tes affaires, Trevor... Je m'occupe pas de tes affaires.
- Tu vas pas me faire un enfant dans le dos ?
- T'es mon ami, Trevor, le reste ça me regarde pas.
Sheila ne le dénoncera pas en effet. Cet assassin qui vit chez elle depuis un an peut lui raconter sa vie, elle ne dira rien. La peur. Celle des coups, celle de la solitude, une peur des hommes née avec elle. Il ne faut pas qu'elle y pense : si elle y pense, il devinera cette peur, et il la tuera. Alors elle ne pense pas, Sheila. Elle balaie, fait la vaisselle, se couche, dort aux côtés de l'assassin, et retourne travailler le lendemain matin, tandis qu'il va jouer aux cartes.

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 24 Aoû - 2:29

Il a raconté un crime vieux d'une année, qu'elle ignorait, mais il n'a pas parlé de celui du journal de la veille.
Lesley, quinze ans, une écolière. La police l'a trouvée découpée à la hache et mutilée comme la première victime. Un chien a déterré le corps, la mort remonte à plusieurs semaines. Trevor a dû l'apprendre comme tout le monde par le journal. C'est peut-être pour cela qui'l a parlé. Un besoin de révéler à quelqu'un sa véritable personnalité. De revendiquer le crime. Pour le premier, Sheila lui a donné un alibi, sans savoir. Elle était donc complice, sans savoir. Mais pour celui-là ?
Sheila sait que c'est lui qui l'a commis. Elle a peur qu'il recommence à parler, à se confier, qu'il raconte en détail ce deuxième crime horrible. il dit que, depuis cette histoire de fille qui l'a laissé tomber, il déteste les femmes. Sheila n'est donc pas une femme pour lui, c'est une servante. Il ne la touche pas, elle dort à ses côtés comme un chien de compagnie, elle ne sert qu'à l'abriter chez elle, à lui donner à manger quand il rentre, à laver ses chemises, à cirer ses chaussures. Il se sert de son porte-monnaie comme de son lit, sans penser à elle.
- Si je savais où elle est, cette salope !
Il cherche toujours Clara, qui a disparu. Et il en a tué deux à sa place.
Ce soir, Sheila enveloppe les épluchures de légumes dans le journal du crime, elle en fait une boule qui disparaît à la poubelle. Elle ne parlera pas. Pendant onze mois exactement, elle passera plus de vingt fois devant un commissariat de police sans y entrer. Et pourtant, elle n'est pas complice, et son attitude est incompréhensible. Il lui suffirait de parler, et Trevor serait arrêté dans la minute qui suit. Avec son casier, les soupçons qui pèsent déjà sur lui depuis un an, il ne s'en sortirait pas, cette fois. Mais Sheila s'arrête à des arguments indicibles. La peur qui paralyse est indicible. Et puis elle a fourni un alibi, l'année dernière, on la mettrait en prison. Ou alors Trevor réussirait à s'en tirer et il la tuerait comme il a tué les autres.
Alors Sheila vit avec sa peur, comme un fantôme impuissant à maîtriser la réalité. Elle s'entend parler, elle entend le bruit de la vaisselle, le bruit de ses savates sur le carrelage, tout est disproportionné, amplifié, comme si elle était quelqu'un d'autre. Elle passe l'éponge sur la table où il a mangé, elle s'assoit en face de lui, elle attend. Que la vie décide à sa place. Dans la journée ça va mieux.
Elle oublie, derrière les cartons, les chariots, dans le bruit du magasin. Le travail physique épuisant la sauve de penser. Le soir, elle s'enferme dans sa tête. Elle dit : "Oui, Trevor, non Trevor, c'est tes affaires, Trevor...", fascinée par la peur.

Un soir de septembre 1985, Trevor rentre tard, l'air fatigué. Il réclame une bière qu'il ne boit pas, se rince la bouche avec le liquide ambré, et va s'étaler dans un fauteuil.
Sheila croit sentir un pafum, une odeur inhabituelle, qui n'a rien à voir avec l'eau de Cologne dont il s'asperge tous les matins.
Il refuse de manger, et s'endort dans le fauteuil puis, vers 1 heure du matin, avale un grand verre d'alcool et se couche.
Tout au bout du lit, Sheila est recroquevillée dans sa peur. Il a encore tué, elle le devine. La nausée lui prend la gorge, elle voudrait se lever, fuir, courir au-dehors, mais il la rattraperait, car il ne dort jamais vraiment. Le moindre bruit la met en alerte, comme les fauves. Et il sent les choses comme eux.
- Qu'est-ce que t'as, Sheila ? T'est malade ?
- J'ai mal au coeur.
- T'es jamais malade ! Qu'est-ce que ça veut dire ?
Vite vite ! Sheila invente une histoire presque vraie.
- Le patron nous a fait cadeau de boîtes de gâteaux, des invendus, on les a mangés avec les copines, c'est pas passé.
C'est gagné, il éclate de rire, se retourne pour dormir en se moquant d'elle.
- Va dormir la tête dans le lavabo !
Sheila les a bien mangés ces gâteaux. Ils n'étaient pas très frais, mais son estomac de pauvre en a vu d'autres. Heureusement, d'ailleurs, car elle est incapable d'inventer une histoire qui se tienne. Si Trevor lui dit :"J'ai passé la nuit avec toi, t'as que ça à dire aux flics !", elle peut, parce qu'elle obéit. Mais inventer mentir d'elle-même, surtout avec cette peur qui lui retourne l'estomac, ce n'est pas possible pour elle.

Le lendemain matin, il dort encore lorsqu'elle part travailler, Sheila est restée dans la salle de bains durant six heures d'affilée, à trembler, à pleurer, à vomir. Il ne s'en est pas soucié. Les gâteaux étaient pourris, l'explication lui a suffi.
En partant, Sheila entend :
- Ramène-moi le journal !
Sheila descend l'escalier de l'hôtel meublé, les jambes flageolantes, la bouche amère et les yeux gonflés. Elle approche du kiosque, elle regarde les images.
C'est l'instant. L'instant mystérieux où quelque chose se déclenche enfin dans la tête de la pauvre Sheila. Dehors, dans le brouillard de ce petit matin, elle est supposée ramener le journal et le petit pain qui accompagnera le café de l'assassin. C'est ce qu'elle fait tous les jours, esclave consentante et soumise d'un maître méprisable.
Le journal raconte l'histoire d'une jeune fille disparue, qui s'appelait Sharon, et avait seize ans. Une écolière blonde avec un petit nez en trompette, un joli sourire sur une photo de communiante que ses parents ont confiée aux journalistes.
Sheila lit avec difficulté, l'école n'était pas pour elle lorsqu'elle avait seizeans. Mais les grosses lettres, les grands titres simples, elle les prend comme tout le monde en plein dans les yeux :
"Sharon n'est pas rentrée du collège, on a retrouvé son cartable sur un banc."
Elle n'a pas besoin d'essayer de lire la suite. Pas besoin de regarder la deuxième photo d'un chemin sinistre au bord du canal.
Cette fois, enfin, Sheila prend le trottoir de droite, celui qui mène au poste de police.
Elle ne ramènera pas le journal ce matin à celui qui a fait ça.
Elle ne le regardera pas avaler son petit pain, boire son café, examiner ce journal, et dire encore une fois :
- Si je pouvais mettre la main sur cette salope de Clara !

Pris dans son lit, l'assassin n'a fait aucune difficulté pour avouer. Absolument aucune. Comme s'il n'attendait que l'occasion de pouvoir raconter les horreurs dont il est capable.
Cette fois, il avait suivi la jeune Sharon dans une rue déserte le long du canal. Il l'a étranglée, et, comme elle se débattait, il l'a tuée avec un tournevis. Ce même tournevis qui lui sert d'habitude à forcer les portières de voitures pour y voler les radios. Ensuite, il l'a déshabillée, il l'a mordue, et jetée dans le canal.
Son troisième crime en deux ans. Il explique avec véhémence et une certaine complaisance qu'il hait les femmes à un point tel qu'ils ressent le besoin de les torturer. A cause de Clara, la fiancée perdue qui ne l'a pas attendu pendant qui'l était en prison. Celle qu'il n'a pas retrouvée, et a échappé à la mort. Celle qui s'était dit : "Il n'est pas normal. Chaque fois que je dis bonjour à un homme, il me gifle. Profitons-en pendant qu'il n'est pas là."
Sheila, la pauvre esclave terrorisée, n'a été sauvée de l'accusation de complicité de meurtre et recel que grâce à l'examen de son quotient intellectuel. A vingt-huit ans, Sheila avait dix ans d'âge mental. Une orpheline, à la limite de la débilité, une pauvre fille sans langage, san séducation, sans famille, sans ami, juste bonne à empiler les boîtes de conserve, dont Trevor Ashley avait fait sa domestique, son chien de compagnie. L'être qui ne juge pas. La fidélité sans question.
Le jury a renvoyé Sheila à sa triste vie. La petite lumière qui s'est allumée ce jour-là dans sa tête, l'instant où la peur lui a fait faire demi-tour, sa décision, en fait, est demeurée mystérieuse.
Pourquoi cette fois-là et pas avant ?
Elle a dit :
- Je sais pas. Je sais pas.


FIN

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 5 Sep - 21:57

L'histoire qui n'existe pas


C'est l'histoire d'une femme. Puis d'une autre femme. Puis d'une petite fille. Et aussi celle d'un petit garçon.
C'est une histoire qui a changé d'histoire. Une histoire que personne n'a le droit de raconter sans prendre d'immenses précautions. C'est aussi l'histoire d'une voiture et d'un homme au volant.
Et c'est avant tout l'histoire d'une pulsion jalouse.
La jalousie est un sentiment caché très souvent, honteux parfois, visible nous dit-on sur le visage. L'homme jaloux arbore en général des sourcils froncés, réunis en barre obstinée au-dessus d'un regard suspicieux.
S'il s'agit d'une femme jalouse, la morphologie est moins évidente au niveau sourcils, mais le nez compense en général.
Aigu, à l'affût, grand ; par contre, la bouche est mince, comme rétrécie sur des phrases ritournelles : "Avec qui étais-tu ?" "Où étais-tu ?" "Qui regardes-tu ?" "A quoi penses-tu ?" "Que faisais-tu ?"
Ces deux descriptions, empiriques, du visage du jaloux et de la jalouse n'ont fait école que dans les essais de morphologie du XIXe siècle, lesquels, on s'en doute, étaient loin d'être scientifiques, puisqu'ils abordaient avec la même autorité des descriptions de différentes races, en les agrémentant d'adjectifs douteux et de commentaires qui ne l'étaient pas moins. Exemple : le Chinois est paresseux...
Restent les phrases, qui elles n'ont pas changé, et ne changeront jamais. L'extraordinaire dans cette histoire qui n'est plus une histoire, qui n'a plus le droit d'être une histoire, qui ne devrait donc pas se raconter, et ne le sera pas ici, c'est le résultat de la jalousie elle-même.
Et ce résultat, il est racontable.
Imaginons un homme et une femme. Dans une voiture, sur une route de campagne, et pourquoi pas un dimanche. Imaginons que leur enfant, un petit garçon par exemple, se trouve à l'arrière de cette voiture.
L'enfant a l'âge de raison, sept ans. L'âge d'entendre et de comprendre l'essentiel de la conversation que tiennent ses parents à l'avant du véhicule. Banale et quasi quotidienne.
Elle : "Prends plutôt à droite !"
Lui : "Mais non, c'est plus court à gauche !
- Oui,m ais à gauche, la route est mauvaise !
- D'accord, mais sur deux kilomètres seulement !
- Tu veux toujours avoir raison !
- Pas du tout, de toute façon c'est plus joli à gauche !
- Joli ! Avec toi, il faut toujours que ce soit joli ! Tu ne penses qu'à ça, d'ailleurs...
- A ça quoi ?
- Aux jolies femmes, par exemple !
- Comment fais-tu pour détourner la conversation à ce point ? Nous parlions du paysage... c'est bien toi ça... l'obsession !
- Je ne suis pas du tout obsédée, c'est toi qui l'es ! Hier au supermarché, hein cette caissière !
- Quelle caissière ?
- Ne fais pas l'innocent, en plus ! Je t'ai bien vu la regarder...
- Tu me fatigues. Je l'ai regardée uniquement parce qu'elle ne trouvait pas le prix de cette boîte de choucroute !
- Ben voyons... je te connais... le moindre prétexte est bon !... Et naturellement, tu as pris à gauche !"
Silence. On peut imaginer un silence à cet instant, puisque de toute façon ce dialogue est imaginaire, "elle" n'a pas de nom, "lui" non plus, et nous ne saurons pas de quelle route il s'agit.
Elle boude, il conduit, à l'arrière le gamin s'ennuie. Les gamins s'ennuient toujours le dimanche.
"Papa, tu m'achètes des bonbons ?
- Quand on s'arrêtera pour l'essence.
- C'est ça, achète-lui tout ce qu'il veut ! Tel père, tel fils ! Tu l'emmèneras chez le dentiste après, pas moi !
- Bon... d'accord, on ne lui achètera pas de bonbons !!!"
Le gamin maugrée, sa mère se retourne, distribue une claque, le gamin boude.
Ainsi qu'il est facile de le constater, même en imagination pure, c'est "elle" qui sème la discorde. Mauvaise humeur, esprit de contradiction, quelque chose la tracasse. C'est que la jalousie peut devenir une véritable maladie avec effets secondaires sur l'environnement. Un bon psychologue vous dira que l'on peut passer de la simple jalousie non fondée, qui n'est qu'une préoccupation dérivée de l'anxiété, au délire de jalousie, qui est est une psychose passionnelle. Et lorsque le sujet jaloux est atteint de psychose, tous les degrés sont possibles. De même qu'un tremblement de terre se mesure selon une échelle dite de Richter, le jaloux se situe sur le barreau qui lui convient, et, selon les circonstances, il peut grimper brutalement de plusieurs degrés.
A quel degré se situe le tremblement de terre dévastateur ? En général entre six et sept et demi. A sept et demi, il est mortel.
"Elle" est en train de grimper.

Pendant ce temps, à l'autre bout de cette route de campagne, une autre famille est en balade dominicale. Une grande famille, composée de plusieurs adultes, et d'un bébé dans une poussette.
Ici, on parle du printemps, qui s'annonce pluvieux, de la guerre des Malouines, de la future coupe du Monde de football et de Platini, de la tarte aux pommes de la tante Berthe, de l'avenir de la jeune fille de la famille et des progrès de la petite dernière à la maternelle. Par exemple.
L'après-midi s'achève tranquillement, un petit vent frisquet s'accroche aux fleurs des arbres fruitiers, une grand-mère se penche pour remonter le couverture de la poussette où sommeille un joli minois d'environ cinq ans, fatigué par la promenade.
Là-bas, sur la route, dans la voiture, la tension a dû monter.
"Elle" marmonne, "il" refuse de discuter, le gamin s'agite à l'arrière, et le véhicule file dans le soleil couchant, peut-être un peu vite, peut-être un peu nerveusement mené par le conducteur, et encore... rien n'est moins sûr, d'ailleurs nous n'en savons strictement rien,et pour cause, puisque cette histoire n'existe pas officiellement.
Le compte à rebours vient cependant de commencer. Dans quelques minutes, puis quelques secondes maintenant, le véhicule va rencontrer les promeneurs.
Le film de l'accident, si on pouvait le dérouler au ralenti, montrerait une voiture, soudain devenue folle, faire un écart brusque, foncer sur le bas-côté et faucher de plein fouet le groupe de promeneurs.
Tout le monde est atteint, les adultes son sérieusement blessés, la poussette a été projetée en l'air, l'enfant tué sur le coup, et la voiture s'immobilise.
A l'intérieur le conducteur est choqué. Il contemple, égaré, le carnage qui vient de se produire. Les corps allongés, certains tentant de se relever. Et il entend les cris. L'enfant. Il comprend immédiatement que l'enfant est mort.


J'me fais un tite pause Exclamation :!
:
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 5 Sep - 22:33

Choquée elle aussi,,,,, elle ne dit plus rien. Derrière, le gamin a valsé quelque peu sur la banquette, une bosse peut-être, rien de grave.
"Il" sort de la voiture, "elle" le suit aussitôt. "Il prévient la gendarmerie, lui ou bien le conducteur d'une autre voiture ; bref les secours arrivent, les blessés sont emmenés en ambulance. Un petit corps minuscule enveloppé dans un linceul de plastique est chargé dans un fourgon. Une vie à peine entamée vient de s'achever au printemps.
Les gendarmes interrogent le conducteur. Dialogue imaginaire aussi, mais classique :
"Que s'est-il passé ?
- J'ai perdu le contrôle de la voiture.
- Un malaise ? Vous rouliez trop vite ?
- C'est mon fils, il a voulu grimper sur le dossier du siège avant, il a basculé sur moi, le volant a dévié, tout s'est passé si vite que je n'ai pas eu le temps de redresser ou de freiner. Ma femme a essayé vainement de contrôler la direction."

"Il" est blême, on peut le comprendre. Une histoire aussi bête qui coûte la vie à un petit enfant...
"Elle" est également bouleversée. "J'ai fait ce que j'ai pu, mais notre fils était presque tombé sur les genoux de son père, je n'ai pas réussi à donner un coup de volant dans l'autre direction."
Le gamin, lui, ne dit rien. Il a eu peur le pauvre, c'est normal. De plus, c'est sa faute, il a fait une bêtise énorme ! Il n'est pas sage ce gosse, et les gendarmes lui font une peur bleue avec leurs uniformes et leurs casquettes. Ah ! si les ceintures de sécurité étaient obligatoires à l'arrière des véhicules de tourisme, et si les enfants étaient systématiquement attachés...
Ils ont raison les gendarmes, à force de voir systématiquement des accidents où les gosses atterrissent dans le pare-brise...
Il a de la chance, ce sale gamin, de s'en tirer à si bon compte.
Si le véhicule de son père en avait croisé un autre, c'est lui probablement qui serait mort à cette heure...
Procès-verbal, "il" sera convoqué ultérieurement : il risque un retrait de permis de conduire et une amende.
Effectivement, le conducteur est condamné pour homicide et blessures involontaires. Retrait de permis pour un mois, deux mille francs d'amende, c'est le tarif.
Un enfant est mort. Les années passent. Le souvenir de cet enfant mort est difficile à supporter, à oublier.
"Il" se sent coupable. Et, avec "elle", rien ne va plus. Le petit garçon grandit, traverse l'adolescence, approche de l'époque bénie ou abhorrée où il devra faire son service militaire. Rien n'empêche plus ses parents de mettre un terme à un mariage raté. Est-ce "elle" qui demande le divorce ? Est-ce "lui" ?
Un divorce est toujours difficile, celui-là doit l'être particulièrement. A force d'être jalouse, elle a dû provoquer une forme de rejet chez "lui". Il s'est peut-être tourné vers d'autres visages féminins plus accueillants.... Et, dans ce cycle infernal, elle a peut-être trouvé une justification à sa jalousie. De toute façon, ils ne s'aiment plus depuis longtemps, ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre, "elle" lui a "consacré" les meilleurs années de sa vie... "Il" l'a supportée, elle et ses crises de jalousie, bien trop longtemps...
"Il" s'en va vivre ailleurs une autre vie, et le divorce est prononcé à ses torts exclusifs. Le vilain, c'est lui. La pension à verser tous les mois, c'est pour lui.
Et le gamin devenu grand, au milieu de tout ça ? Il est en âge de choisir son camp, maintenant.
"Il" remâche ses aigreurs. Peut-être en parle-t-il avec son fils ?
Imaginons encore un dernier dialogue, entre père et fils cette fois :
Le père : "Tu te souviens de l'accident ?"
Le fils : "C'est vieux...
- Mais tu t'en souviens...
- C'était pas ma faute.
- Je sais bien que ce n'était pas ta faute. Tu n'en as jamais parlé ?
- Non, mais j'aurais préféré dire la vérité. Pas toi ?
- Si. Ca m'a rendu malade pendant dix ans cette histoire.
- Pourquoi tu ne l'as pas dite ?
- Par lâcheté sur le moment, pour nous protéger tous. En fait, ça n'a rien arrangé, au contraire ; ces dernières années avec "elle" ont été empoisonnées par cette histoire. Ca n'a pas dû être facile pour toi non plus.
- Non. Et pourquoi tu ne dirais pas la vérité aujourd'hui ?
- Tu la dirais aussi ?
- Oui. Y a pas de raison. Ces gens-là ont besoin de savoir la vérité. Ca me soulagerait qu'ils sachent que ce n'est pas ma faute."


Re-pause Exclamation Vous laisse dans le suspens Exclamation .........
clown
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mer 5 Sep - 23:06

Bien. Ceci est une version. Il en est d'autres. On peut imaginer la version vengeance. "Il" est furieux d'avoir à supporter tout le blâme et les inconvénients d'un divorce, il lui en veut à "elle", donc il va dire la vérité aux gendarmes.
Il y a aussi la version libératrice. Le gamin devenu grand, presque un homme, ressent comme un besoin de propreté morale, un immense dégoût du mensonge dans lequel il a vécu immergé pendant son enfance.
Quoi qu'il en soit, dans cette histoire qui ne doit pas exister, les personnages ont un mobile, et ce mobile les conduit, soit l'un soit l'autre, soit tous les deux ensemble, à la gendarmerie.
Prenons "lui" : "J'ai été condamné pour un accident de voiture mortel. Un enfant de cinq ans a été tué. Je conduisais la voiture, mais ce n'est pas moi qui ai provoqué l'accident, et ce n'est pas mon fils non plus. C'est "elle".
- Elle conduisait le véhicule ?
- Oh non ! elle était passagère.
- Comment a-t-elle fait ?
- On roulait, à un moment j'ai aperçu le groupe de promeneurs sur le bas-côté, il y avait une jeune fille en minijupe, et j'ai dit : "Oh, la jolie fille !"
- Et alors ?
- Ca l'a rendue furieuse. Tout d'un coup, elle est devenue comme folle, elle a crié quelque chose comme : "Je vais la tuer !" Elle a sauté sur le volant et a foncé sur eux. Je n'ai pas eu le temps de réagir.
- Parce que vous aviez dit que cette jeune fille était jolie ?
- Oui. Elle était jalouse, une vraie malade.
- Pourquoi ne pas l'avoir dit ? Pourquoi avoir raconté que c'était votre fils ?
- Pour la protéger."

Prenons le fils maintenant :
"Ils ont menti, et moi je n'avais pas droit à la parole. Désormais, je peux tout dire. Ce n'est pas ma faute si cette enfant est morte. C'est ma mère qui a foncé dans le tas comme une folle !
La fille en minijupe était jolie, elle ne supportait pas que mon père regarde les autres femmes ! Après, on m'a dit qu'elle risquait d'aller en prison, et que moi je n'irais pas parce que j'étais trop petit, qu'il fallait raconter que j'avais fait l'imbécile en grimpant sur le siège de mon père. J'en ai marre de ce plan pourri. Depuis, ils ont pas arrêté de s'engueuler tous les deux. Tout ça pour finir par divorcer !"
Donc, étant dénoncée, "elle" se retrouve inculpée de meurtre. Car il s'agit d'un acte délibéré. Coup de folie, certes, mais meurtrier. Et, ironiquement, injuste. Puisque la jeune fille en minijupe, objet de sa jalousie brutale, n'est pas morte. Un enfant innocent a payé à sa place.
Mais cette histoire est vieille de dix ans lorsque l'inculpation est effective. Et l'inculpée a beau jeu de reconnaître les faits, puisqu'ils sont prescrits. Dix ans, c'est fini. Dix ans après un meurtre, plus personne ne peut rien contre le meurtrier. C'est la règle. Il y a bien une tentative juridique pour faire admettre que la prescription a été interrompue par la condamnation survenue un an après les faits. Acte suspensif, dit-on... Neuf ans... rien n'est prescrit ?
"Elle" est en prison, elle attend que la justice décide. En jugement de première instance, le tribunal considère en effet que la condamnation de "lui" en correctionnelle est suspensive. Pas de prescription. En cour d'appel, même appréciation du tribunal. Un nouveau délai de dix ans part de la condamnation du conducteur, "elle" sera jugée pour meurtre. En Cour de cassation, il en est autrement. Selon l'argument suivant ;
"Un jugement pour un délit d'homicide involontaire de "lui" ne constitue pas un acte d'instruction susceptible d'interrombpre la prescription d'une affaire criminelle concernant "elle".
Voici les dernières nouvelles du front judiciaire : l'affaire, renvoyée devant l'ultime instance, la chambre d'accusation, vient de connaître son épilogue. La prescription est confirmée.
"ELLE" est libre. "Elle" ne sera jamais jugée.
C'est ainsi qu'il est interdit de rapporter cette histoire qui, par la magie de la prescription, est devenue totalement invisible et doit être considérée comme n'ayant jamais existé.
La petite fille dans sa poussette se prénommait Vanessa.


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 6 Sep - 22:31

Liste noire


William a du pain sur la planche. Dure journée. Mais il ne faut pas dramatiser, il a déjà "abattu" pas mal de besogne, et il est presque dans les temps pour ce qui lui reste à faire...
C'est ce qu'il est en train de se dire en arrêtant son véhicule, un 4 x 4 bien rustique. Il vient justement d'arriver chez une vieille connaissance : son ancienne patronne, Johanna W. Johanna est sur le seuil du ranch, en jean, un vieux feutre planté sur sa crinière gris jaunâtre, une fourche à la main.
Johanna, de loin, plisse les yeux dans la lumière de cette fin d'après-midi, pour examiner l'étranger qui vient de descendre de la voiture. Quand elle reconnaît William, on ne peut pas dire qu'elle soit folle de joie. Ce dernier ne lui a pas laissé un souvenir impérissable quand, il y a quelques mois, il est venu travailler dans ses vignes. Elle le découvrait plus souvent affalé en train de dormir devant la télévision que courbé sous les hottes pleines de raisins dorés. Elle a fini par le renvoyer.
William s'approche, d'un pas lent, en traînant ses bottes dans la poussière. Il tient un fusil à la main. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir ? Qu'il n'aille pas réclamer de l'argent.
Mais Johanna n'a guère le temps de réfléchir plus longtemps. A peine William, après avoir franchi les marches de la véranda en bois, est-il à sa hauteur qu'il lui envoie un énorme coup de poing en pleine figure. Elle en crache une dent en tombant lourdement à terre.
Mais, après ce premier coup, d'autres suivent, lorsque, soudain, William semble hésiter. Johanna, tout en se remettant sur pied et en se frottant le visage, réalise que son ancien employé n'est pas dans son assiette. La colère monte en elle. Et, comme elle ne comprend pas ce qui se passe, elle pose, logiquement, la question suivante : "Pourquoi me faites-vous ça ?" Elle la pose en hurlant comme une pendue, mais enfin elle la pose.
Du coup William a l'air de réfléchir. Lentement, il sort de la poche de son jean une liste sur un morceau de papier. Certains noms sont déjà rayés. William regarde la liste et il la tend d'un geste las à Johanna, en soupirant : "Aidez-moi, j'ai déjà tué trop de gens."
Johanna saisit le papier, juste le temps d'apercevoir que son propre nom y est inscrit, lui aussi. Les propos de William, "le cinglé" comme on dit dans le canton, sont plus que sérieux. Il s'agit de ne pas faire d'erreur.
Apparemment Johanna n'en fait pas puisque, quelques heures plus tard, vers minuit, elle est toujours vivante, assise avec William devant des tasses de café. William raconte et elle écoute. Il raconte sa journée infernale commencée par le meurtre du vieux Mirko. Mirko, à sept heures du matin, est sur la terrasse de sa maison en bois, à quelques kilomètres de là, en compagnie de deux amis. William arrive et les trois hommes le regardent d'un air interrogateur. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir ? Déjà qu'hier il a parcouru les bars de la ville en affirmant qu'il allait faire un massacre. Quoi de neuf aujourd'hui ?
Mirko, en quelques instants, a juste le temps de comprendre en recevant une balle dans la tête, calibre 12. Les deux amis aussi. En repartant, Willliam raye soigneusement leurs noms sur sa litste. Lui seul seit pourquoi il vient de tuer trois hommes.
Mirko, selon lui, est responsable de l'expulsion qui a fait perdre à William son logement. Vengeance. Un des deux autres lui a pris tout son argent en jouant au poker. L'autre, rien : simplement il était là et on ne peut pas laisser un témoin.
Johanna, à présent attentive, écoute le récit de cette journée d'enfer. Mais William n'est pas au bout de son histoire. Il raconte qu'après l'exécution de Mirko et de ses deux amis, le matin, de bonne heure, il avait encore des noms sur sa liste : Daniel, Paco et Michael. Il les a trouvés, attablés, tapant le carton, un peu plus loin et les a exécutés froidement, eux aussi.
Pourquoi ceux-là ? Parce que ce sont sans doute eux qui ont persuadé Emily, la femme de William, de quitter son mari, "le cinglé", avec leur fille. Et puis ils n'étaient pas étrangers à une certaine bagarre, il y a quelques semaines, bagarre dans laquelle William a laissé toutes ses dents de devant.
Alors maintenant, il est venu pour tirer une nouvelle balle dans la tête de Johanna, pour se venger d'elle, du jour où elle l'a viré de son boulot de vendangeur. Mais soudain, sans doute à cause de l'heure tardive, de toutes les émotions de la journée, William sent qu'il manque d'énergie. Une idée lui vient. Il dit à Johanna : "Je vais prendre votre voiture et je vais aller me promener en haut des falaises de W."
Johanna se garde bien de critiquer ce projet. Mais il ajoute : "Bien sûr, si je fais ça, je vais être obligé de vous tuer."
Johanna est loin d'approuver. Elle sait qu'elle est sur le fil du rasoir, qu'elle doit "la jouer très fine" avec ce fou armé d'un calibre 12. William jette un coup d'oeil sur la campagne envahie par la nuit. Y a pas à dire, il a passé de bons moments dans cette vigne-là.  Il faut reconnaître qu'il était un peu tire-au-flanc... Et ce bon vieux Mirko. Bien sûr, il lui a flanqué une balle dans le crâne pas plus tard que ce matin, et aux cinq autres aussi, mais, à bien y réfléchir, ils n'étaient pas si mauvais que ça. Ils l'ont simplement énervé en se fichant de lui sans arrêt.

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 6 Sep - 22:58

Soudain, sentimental, William songe, un peu tard, à l'avenir des siens. Il prend des dispositions "testamentaires". Si Johanna, quoique'il vienne de la rouer de coups, veut bien lui rendre le service de s'en charger : "Il faudrait remettre tout l'argent dont je dispose à ma femme et à ma fille." Johanna respire un peu : si William lui confie ce genre de mission, c'est qu'il n'a plus l'intention de l'exécuter. Il faudrait aussi, si Johanna veut bien noter le numéro, qu'elle téléphone à la mère de William, "quand tout sera fini". Car le meurtrier, un peu las, annonce qu'il a l'intention de se tirer une balle dans la tête. Pour en terminer une bonne fois...
Johanna réagit bizarrement quand William lui annonce son projet de se faire sauter la cervelle : "Avec un fusil, s'exclame-t-elle, ironique ? Mais vous n'êtes pas en état d'appuyer sur la détente !" William réfléchit et, lentement, tire de la poche de son pantalon un vilain petit revolver bien brillant. Le temps passe.
A présent William est bien décidé. Johanna, prise d'une inspiration, s'inquiète des dispositions à prendre pour les funérailles du désespéré. Il est déjà quatre heures du matin. William, après un temps de réflexion, opte pour la crémation. "Et les cendres, demande Johanna, que faudra-t-il en faire ? Faut-il les disperser dans la mer ou ailleurs ?
- Dispersez-les dans la vigne, répond-il, c'est là que j'ai été le plus heureux." Le téléphone sonne mais il interdit à Johanna de répondre. Les minutes passent, le téléphone insiste, une fois, deux fois, trois fois, toujours sans résultat.
Soudain William jette un coup d'oeil par la fenêtre du living. Il remarque plusieurs voitures de police qui, silencieusement, prennent position autour du ranch. William dit doucement à la femme qu'il tient en otage : "Ne bougez pas." Il recule de quelques pas et, dans la pièce voisine, se loge une balle dans la tête. Johanna, brusquement, a une formidable envie de boire une grande bière bien fraîche... et de dormir jusqu'à midi.

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 7 Sep - 22:53

Divorce à la marocaine


Mouloud B. se tient les bras ballants au milieu du living-room de son appartement dans l'immeuble HLM des Pyrénées-Atlantiques. La pièce, décorée à l'orientale de grandes tentures colorées qui courent le long des murs, est parfaitement rangée.
Des sièges bas, des cuivres bien astiqués qui luisent dans la lumière électrique. Pas un bruit à cette heure tardive, au-dehors les échos de la nuit d'été. Mouloud tend l'oreille mais seul le silence parvient de la chambre des jumeaux Nasser et Aïcha. Le petite Brahim, dans son berceau, dort paisiblement, tout est en ordre. Enfin presque...
Ce qui fait désordre dans l'appartement c'est la jolie Raya, la femme de Mouloud. Pour le moment elle gît de tout son long sur le tapis marocain. Aucun souffle n'anime sa poitrine. Elle est morte et les marques bleues laissées par les mains robustes de Mouloud indiquent d'un seul coup d'oeil les causes de sa mort. Mouloud, honnête et solide ébéniste qui vit en France depuis vingt et un ans, vient de tuer Raya, sa seconde épouse. Et, à présent que le pire est accompli, il se demande ce qu'il doit faire pour éviter l'inévitable...
Comme dans un film accéléré, Mouloud revit toutes ses dernières années : sa dure condition d'émigré marocain qui cherche du travail dans les années soixante-dix. Puis son intégration en douceur, ses bonnes relations avec ses patrons qui apprécient en lui l'homme honnête, fiable, adroit, sans problèmes. Sa lente montée dans l'échelle sociale. Son mariage, là-bas au Maroc, et la naissance des jumeaux, Nasser et Aïcha. Quatorze ans déjà. Puis la disparition de son épouse. La solitude d'un homme jeune encore et vigoureux. Le remariage avec Raya, trente-huit ans, plus jeune que lui d'une dizaine d'années -, l'arrivée en France de cette jolie brune pulpeuse, rieuse, pleine d'ambition.
C'est sûrement là que les choses de sa vie commencent à déraper. Un problème de génération sans doute. Mouloud connaît, pendant un temps, une période de chômage et Raya décide, en femme moderne, qu'elle peut contribuer aux revenus du ménage. Elle suit des cours pour apprendre à mieux parler le français, elle se trouve un travail, fait un stage pour être caissière dans le supermarché de la ville. Elle est liante, indépendante. Le matin, elle part pour son travail et elle rentre le soir, toujours souriante, heureuse de cette nouvelle vie à la française qu'elle ne pouvait en aucun cas espérer connaître dans le lointain Maroc...
Mouloud subit cette perte d'autorité sans trop faire de commentaires. A dire vrai, il espère bien fonder en France une famille qui s'intègre. Il fait venir les jumeaux et se saigne aux quatre veines pour leur assurer une éducation complète qui leur permette d'accéder à des professions valorisantes. Mouloud aimerait bien avoir un enfant de Raya, mais celle-ci, hélas ! se révèle incapable de procréer. Bah ! qu'importe, elle servira de mère de substitution pour les jumeaux et la vie sera belle quand même. La maison de Mouloud et de Raya est accueillante, les voisins, maghrébins ou métropolitains, y sont facilement accueillis et invités à partager un café odorant, un thé à la menthe "comme là-bas", un couscous ou des tajines parfumés.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 7 Sep - 23:45

Mais, petit à petit, les choses se gâtent entre Mouloud et Raya. Des disputes éclatent et les voisins viennent tambouriner sur la porte de l'appartement pour demander : "Qu'est-ce qui se passe là-dedans, c'est fini ce boucan ?" Mouloud, sans ouvrir, répond que "ce n'est rien : la télé". Les voisins n'insistent pas, pourtant ils avaient bien cru entendre des cris de femme.
Le lendemain, comme on voit les jumeaux, toujours pimpants, aller à l'école, comme Raya, toujours souriante, apparaît, on n'y pense plus. Raya qui va souvent à la cabine téléphonique du coin de la cité pour appeler Dieu sait qui, Raya qui, parfois, prend le train toute seule pour se rendre à Paris "où elle a de la famille". Mouloud, quand elle est absente, prend un regard morne et triste.
Un jour Raya repart au Maroc pour quelques jours. Quand elle rentre en France, elle transporte un drôle de colis : Brahim, un orphelin d'un an qu'elle a adopté. Mouloud, qui calcule son budget au plus juste pour donner le maximum de ce qu'il peut à ses jumeaux, n'apprécie pas du tout cette bouche supplémentaire qui n'est même ps l'oeuvre de sa chair. Scène violente entre les deux époux. Pourtant Brahim, le bébé, est adorable et fait l'admiration de tout le voisinage. Raya l'emmène à Paris, pour le présenter à "sa famille".
Un jour Raya, pourtant, en rentrant de Paris, déboutonne son coeur : elle explique à Mouloud que tout est fini entre eux, qu'elle a connu un autre homme, qu'elle va partir avec lui, qu'elle va refaire sa vie. Justement non car, dans un mouvement de colère, Mouloud saisit la gorge de Raya et serre ce joli cou fragile entre ses phalanges puissantes de manuel. Un petit craquement imperceptible et Raya glisse au sol, morte.

On en est donc là par cette belle nuit d'été. Mouloud réfléchit. Comment se débarrasser du cadavre ? Impossible de le transporter au loin car, en fait de véhicule, il en possède qu'une mobylette qui lui permet de rejoindre son travail chaque matin.
Il ne reste qu'une seule solution, horrible. Alors Mouloud traîne le corps de son épouse jusqu'à la cuisine, il sort les couteaux du tiroir qui servent à égorger le mouton lors des fêtes rituelles, et il commence... par la tête.
Au bout de quelques heures atroces, Raya est découpée en plusieurs morceaux. Chaque morceau est emballé dans un grand sac-poubelle gris. Mouloud, au coeur de la nuit, descend les morceaux jusqu'à la cave qui lui est attribuée dans le sous-sol de l'immeuble. Là, avec des planches qu'il a récupérées depuis longtemps, il bricole une sorte de cercueil dans lequel il range les sacs, dans le désordre. Il nettoie ensuite soigneusement les traces sanglantes de la cuisine, puis, en nage, s'étend sur son lit pour réfléchir à la suite des événements.

Au réveil, les jumeaux s'étonnent de l'absence de Raya, mais Mouloud leur dit qu'elle est "repartie pour le Maroc". C'est la même réponse qu'il fera les jours suivants à tous ceux qui s'informeront de l'absence de la belle Marocaine. Les jours passent, dans la chaleur moite du Sud-Ouest.
Justement c'est de là que vient le problème. Au bout de quelques jours, toute une partie de la cité HLM comment à être incommodée par une odeur fétide dont on distingue mal l'origine. La concierge finit par déterminer qu'elle provient de la cave de Mouloud. Celui-ci prévenu, répond qu'il va nettoyer car un chat ou un gros rat crevé doit en effet se trouver dans sa cave.
Le soir même, l'ébéniste descend à une heure tardive et, faute de mieux, essaie de rendre complètement étanche le "cercueil" de planches dans lequel il a entassé les morceaux de son épouse.
Puis, pour encore mieux régler le problème, il bourre de mastic et barricade la porte qui donne accès à sa cave. Et il remonte chez lui pour réfléchir encore. Mais aucune solution ne se présente à lui pour se débarrasser du cadavre... Et la chaleur d'août continue de faire son oeuvre. L'odeur devient insupportable. Quelqu'un avertit les gendarmes. Un autre fait le rapprochement avec l'absence bien étonnante de Raya.

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