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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Pierre Bellemare

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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Jeu 26 Juil - 23:10

- Des puzzles ? C'est pas méchant !
- Que tu crois ! Tu sais ce que c'est qu'un puzzle ?
- Des morceaux à remettre en place, un jeu de patience !
- Parlons-en, de patience. Il y a des puzzles dans tout l'appartement. Elle ne pense qu'à ça. Au début, elle en a fait un sur la table du salon. Bon, il n'était pas trop grand, on n'avait pas le droit d'y toucher mais je me disais : une fois terminé, on n'en parlera plus. Pas du tout. D'abord elle a mis six mois à le finir, et quand elle a placé le dernier morceau, pas question de l'enlever de là. Il fallait tourner autour, je ne pouvais même pas poser une bière sur la table pour regarder la télé. Une oeuvre d'art, paraît-il ! Je lui ai tout proposé, de le faire encadrer, plastifier, de l'accrocher au mur, rien à faire. Tu sais ce qu'elle me répond ? Un puzzle doit rester en l'état ! Sa fragilité, c'est de l'art pur ! Faire d'un puzzle une pièce d'un seul tenant, immobile, figée, c'est un crime !
- Tu ne vas tout de même pas divorcer pour un puzzle ?
- Pas un puzzle ! Des dizaines de puzzles. Celui du salon, c'était la première année de notre mariage. Après ça, j'ai eu droit à celui de la table de la salle à manger, puis aux autres. Il y en a partout : le plancher de la maison est envahi de puzzles. Ces deux dernières années, je n'ai même plus le droit de marcher chez moi ! La chambre à coucher puzzle, le couloir puzzle, la chambre d'amis puzzle, la terrasse puzzle, le living puzzle ! A présent nous en sommes à des étages de puzzle. Elle les empile les uns sur les autres. Pour atteindre mon lit, j'ai un sentier encaissé entre des étages de puzzles. Elle est folle, et je suis en train de devenir fou !
Le collègue de Hans comprend à présent pourquoi il ne reçoit jamais personne chez lui. Pas de dîner en copains, pas de parties de cartes, jamais une invitation. Comment faire pénétrer des invités dans une maison puzzle...
Hans, qui n'en avait jamais rien dit, et qui ne faisait aucun commentaire sur sa vie privée, explose aujourd'hui.


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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 27 Juil - 12:16

Il a essayé l'impossible, il est vrai, depuis six ans. D'abord le raisonnement, mais Suzanna ne raisonne pas. Ou plus. Alors il a voulu l'envoyer chez un médecin spécialiste. Mais Suzanna n'a accepté qu'un seul rendez-vous avec le psychologue. Elle en est ressortie furieuse. On lui parlait d'obsession, et elle ne veut reconnaître aucune obsession de sa part.
Hans a alors proposé, avec générosité, de trouver un local, à louer ou à acheter, où son épouse pourrait donner libre cours à sa passion. Suzanne voulait bien, mais refusait de déplacer les puzzles déjà faits. Autrement dit, Hans était condamné à louvoyer entre les vieux puzzles dans son propre appartement, et à supporter en plus financièrement un autre appartement, lequel se remplirait inévitablement comme le précédent, et il ne verrait plus sa femme.
- Elle est folle !
- Fais la soigner !
- Elle refuse ! Hier soir, on s'est battus. Je l'ai giflée ! J'étais à bout de nerfs. Elle avait fait le dîner, et tout avait brûlé. Madame était à quatre pattes dans la cuisine, elle commençait un nouveau puzzle, j'ai vu rouge.
Car c'est une histoire de fous, réellement. Lorsque Suzanna commence un nouveau puzzle, dans un nouvel endroit de l'appartement, elle décide de l'emplacement en fonction du dessin et de la grandeur du puzzle. Elle commence en alignant les morceaux contre un mur, il lui faut donc trouver d'abord tous les morceaux qui constituent la bordure du haut. Pas question de commencer au hasard. Hier soir, la nouvelle obsession de Suzanna était en bleu. Tout en bleu, ciel bleu sur mer bleue, avec petits nuages bleu pâle. Une oeuvre diabolique, quasiment infaisable, et qui lui prendrait des mois, peut-être un an de réflexion. La "chose" devait mesurer, une fois terminée, un mètre cinquante de large sur un mètre vingt de long. Suzanna avait décidé que le haut du tableau, le ciel et les nuages, partiraient de sous la fenêtre, les bords extérieurs rejoignant d'une par les éléments de cuisine, four, machine à laver la vaisselle, vide-ordures, etc., et d'autre part l'évier. Ce qui revenait à une chose extrêmement simple : plus d'accès à aucun élément. Donc, plus de cuisine, puisqu'il est interdit de marcher sur un puzzle.
Alors, Hans a éclaté : la casserole brûlée, et Suzanna accroupie tenant dans sa main le premier morceau de ce puzzle maudit, il ne pouvait plus !
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Ven 27 Juil - 13:51

D'abord, il a dit :
- Cette fois, c'est terminé, ou tu enlèves tout, ou c'est moi qui m'en vais !
Pas de réponse.
- Suzanna ? Tu a s entendu ce que j'ai dit ?
- Que tu t'en vas.
- C'est moi ou tes saloperies de puzzles ! Tu t'en fiches ?
- Non, je ne m'en fiche pas. Mais si tu as décidé de partir, je ne peux pas te retenir.
Alors il est devenu fou, Hans, de rage et d'impuissance, et il s'est mis à piétiner le puzzle naissant, le ciel bleu d'azur qui commençait à envahir le sol de sa cuisine, comme une pieuvre. A grands coups de pied il a fait voler les premiers morceaux, et Suzanna s'est mise à hurler, hystérique, elle s'est jetée sur lui pour le frapper. Mais la mécanique était en route, enfin, comme un immense soulagement, une délivrance. Il est parti dans le couloir faire voler en morceaux le magnifique puzzle chinois tout en longueur, il est allé dans le living-room et il a fait sauter le décor de jardin anglais qui ornait la table, il a pulvérisé la forêt d'automne qui recouvrait le plancher, puis la caravane de chameaux qui dormait devant la télévision. Suzanna s'accrochait à lui, en hoquetant, elle hurlait comme s'il la violait.
- Pas la chambre ! Pas la chambre !
La chambre n'était plus une chambre depuis longtemps, Hans la traversait en chaussettes, prudemment, entre deux reproductions de vitraux de cathédrale. En guise de carpette, il avait droit à une reproduction de la Voie lactée. Pour accéder à la penderie, il devait naviguer sur une marine, particulièrement sournoise, des vagues d'écume, des voiliers dans la brume, un coucher de soleil. Donner de grands coups de pied là-dedans, c'était une jouissance.
Alors, Suzanna s'est réfugiée devant la porte de la salle de bains, où elle exposait depuis des années de minuscules puzzles d'ivoir chinois, si délicats qu'elle se servait d'une pince à épiler pour en déplacer les morceaux. Le dos à la port, les bras écartés, le visage déformé d'horreur, elle a hurlé :
- Tue-moi si tu veux, mais tu n'entreras pas ici !
Il n' pas tué, Hans, bien sûr. Il a seulement giflé. La jolie tête de Suzzana a valsé, sa joue est devenue violette, et elle s'est mise à trembler de tout son corps.
La colère de Hans s'est apaisée aussitôt. Il a vu la réalité. Sa femme était folle, réellement folle à enfermer. Alors, il est parti. Il l'a laissée seule dans ce désastre, pour aller coucher à l'hôtel, en disant :
- Tu es folle. Je divorce.
Or, le lendemain, tandis que Hans raconte enfin à son collègue de travail le calvaire qui'l a vécu en silence depuis six ans, et qu'il confirme sa décision de divorcer, ce n'est pas lui qui divorce, c'est Suzanna. Diabolique Suzanna ! Lorsque Hans l'a quittée après l'avoir giflée, elle s'est précipitée chez les voisins en pleurant.
- Il m'a battue, il a tout cassé dans la maison ! Vous êtes témoins, regardez mon visage !
Puis elle est allée au commissariat de police porter plainte contre son mari, pour coups et blessures. Del là, elle s'est rendue chez un médecin, qui a constaté les dégâts sur le joli visage. La gifle de Hans était suffisamment violente pour avoir laissé des traces. Lèvre fendue, pommette rouge et oeil au beurre noir. Et dès le lendemain elle a contacté un avocat. Puis elle a appelé à son secours une mère et un père entièrement dévoués à la cause de leur chère enfant. Bref, Hans le malheureux plombier, dont la patience a été mise à rude épreuve depuis six années, se voit accuser non seulement de violences physiques sur son épouse, mais de sévices secrets. Dont l'étalage n'est pas nécessaire, mais qui ont pour effet de mettre l'époux en mauvaise posture devant le juge. Sa parole contre celle de Suzanna.
Si elle s'est réfugiée dans les puzzles, dit-elle, c'est pour compenser l'attitude révoltante sexuellement parlant de Hans. Hans voulait ceci, Hans réclamait cela...
Le pauvre Hans en a les bras qui tombent. Lui, un sadique ? Pour compléter le portrait du mari épouvantable qui'l est supposé être, Suzanna n'hésite pas à rajouter l'odeur épouvantable des petits cigares qui'l fumait, malgré ses protestations.
Que lui reste-t-il, à Hans, pour sa défense ?
Les puzzles m'ont coûté une fortune ! Je ne pourrais faire la liste des millers de marks qui sont partis dans ces jouets stupides ! Sans compter que je ne pouvais plus marcher dans l'appartement !
Mais là aussi, c'est la parole de Hans contre celle de Suzanna. Elle a tout fait disparaître. Les parquets sont vides, les tables nettes, et le juge peut apprécier.
- Votre femme affirme qu'il s'agissait d'un passe-temps innocent, et que vous exagérez !
Le couple s'affronte au tribunal. Hans hurle :
- Où les as-tu mis ? Où sont-ils ? Je veux que les gens se rendent compte de ta folie ! Je suis sûr que tu ne les as pas jetés ! Où ?
- Ils sont à la maison ! Le commissaire de police les a vus ! Trois puzzles, et tu en fais toute une histoire !
- Il y en avait quinze ! Ou vingt, je ne sais plus !
- C'est du délire. Tu dis n'importe quoi !
Alors, malgré ses vociférations, ses affirmations, sa colère, sa frustration, Hans n'a pas pu prouver que c'était Suzanna qui était folle, pas lui. Même son collègue de travail ne le croyait plus vraiment. Un type qui se tait pendant six ans sur une situation pareille, qui n'a pas réagi avant, peut-on le croire ? Il a sûrement exagéré. Il a perdu le divorce, il a été condamné à verser une pension alimentaire conséquente, et Suzanna a gardé l'appartement.

La première années de leur séparation, Suzanna n'a pas donné de nouvelles. Elle avait choisi les puzzles contre son mari. Hans ne la voyait plus, la pension lui était versée automatiquement, il ignorait ce qu'elle devenait.
Et puis, un soir, la police est venue le chercher. Suzanna avait été arrêtée dans la rue, sur le trottoir, délirante, elle voulait absolument installer son dernier puzzle devant l'immeuble, et empêcher les gens de passer. L'appartement où elle vivait était transformé en puzzle géant. Il y en avait partout. Tout son argent y passait, elle ne mangeait presque plus. Les meubles avaient quasiment disparu, à part les tables recouvertes de puzzles. Elle dormait par terre dans la cuisine, sur un matelas de camping.
Le pauvre cerveau de Suzanna, transformé en puzzle, a dû être remis d'aplomb par de puissants médicaments. Et l'on a su, un peu, l'origine de cette obsession infernale. Suzanna, qui ne pouvait pas avoir d'enfant, compensait ainsi le vide de son existence.
Le jugement de divorce a été révisé. L'extraordinaire est que Suzanna a alors reconnu les faits en déclarant !
- Mon mari n'existait pas. Il avait raison : je lui ai fait vivre l'enfer.



FIN
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Martine

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Sam 28 Juil - 9:27

study
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Berengere

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Sam 28 Juil - 16:35

Quel mari aimant ! sa femme est malade et il la frappe, la quitte…
Comment a-t-il pu, lui le "sain d'esprit" laisser s'installer une situation pareille ?
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 28 Juil - 17:04

Heuuuuuuuu.......... Bérengère, dans cette histoire, ni l'épouse ni le mari n'étaient très clairs. Un époux qui attend 6 ans avant de péter un câble, qui subi durant tant d'années un tel calvaire sans se plaindre à quiconque......... quant à la conjointe, la baffe, elle l'avait méritée, bien que son benêt s'y soit pris un peu tard. geek
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Martine

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 29 Juil - 11:14

Very Happy Very Happy Very Happy
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Jean2

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 29 Juil - 16:06

Super on a même droit à un petit débat à la Ménie Grégoire ,
rhaaa elle le mréritait bien la salope ..
Oui mais pas sur une malade quand même ..
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 4 Aoû - 22:54

Amour quand tu nous tues


Ils ont klaxonné dans les rues de Porto, par un samedi de mai, arborant des voiles blancs à toutes les portières de voiture. Maria Josepha, dix-sept ans, vient de dire oui, à Tonio, vingt et un ans.
Ils s'aiment depuis l'enfance. Elle est si jolie qu'elle a gagné un concours de beauté, et la robe de mariée qui allait avec. Ils sont si bien assortis que le photographe a mis dans sa vitrine toutes les photos de leur mariage. Ainsi les habitants du quartier peuvent admirer les tourtereaux en allant faire leurs courses. Tonio a l'oeil noir, le cheveu bouclé, la moustache fine. Il est musclé, souple et agile, à force de grimper sur les échafaudages, car il est maçon, et à force de courir après un ballon, car il est aussi footballeur amateur. Maria Josepha est un mélange de roux et de noir, peau claire, taille mince et buste ensorcelant. De l'avis général, ils feront de beaux enfants.
Et la vie commence. Tonio travaille comme une bête, il fait même des heures supplémentaires pour assurer à sa jeune beauté le confort qu'elle mérite. Maria Josepha, elle, se laisse admirer.
Les voisines, les copains de son mari, la famille, chacun l'encense avec conviction. Et le dimanche, à la plage, est un morceau de bravoure, car les maillots de bain de Maria Josepha sont un spectacle de choix. Un grand magasin lui en a offert toute une collection, pour son prix de beauté.
La première colère de Tonio, la première bagarre avec un admirateur trop pressant, se règle d'ailleurs sur la plage. Combat de boxe dans le sable, adversaire assommé, il expliquera au poste de police qui'l n'est pas jaloux, qu'il veut bien que l'on admire sa femme, mais pas qu'on la touche. Or l'adversaire a touché.
La dernière colère de Tonio, dans un cinéma, se termine un peu plus mal puisqu'il comparaît devant un tribunal pour coups et blessures ayant entraîné une incapacité de travail de trois mois. Il a pris à partie, dans le noir, un homme qui profitait du noir, justement, pour effleurer les épaules de sa femme, généreusement offertes. A force de lui cogner la tête sur le montant d'un siège, il lui a brisé la mâchoire.
Visiblement, Tonio est jaloux. Et visiblement, Maria Josepha est coquette. Seulement coquette : elle aime qu'on l'admire, qu'on la siffle au passage, qu'on lui dise qu'elle est belle. Il ne lui viendrait pas à l'idée de tromper son jeune époux.
Puis Tonio se calme, car Maria Josepha est enceinte, et lui donne un fils. Une année de répit, durant laquelle elle n'arbore plus aussi facilement des maillots de bain scandaleux, et utilise son décolleté au seul bénéfice du bébé. Deux ans plus tard, un autre enfant sert de rempart à la jalousie de Tonio. Maria Josepha a vingt et un ans, pouponne à longueur de journée, et il lui arrive parfois de contempler avec nostalgie la belle photo de son beau mariage, qui prend lentement la poussière dans la vitrine du photographe de quartier.


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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 5 Aoû - 0:01

C'est en allant faire photographier ses enfants, en couleurs, chez ce même photographe, qu'elle accomplit le premier faux pas. Il lui offre une rose, pour la faire poser avec ses enfants, puis tout un bouquet, et désormais, chaque fois qu'elle passe devant la boutique, Maria Josepha l'écoute lui débiter des fadaises.
L'artiste a une quarantaine d'années, il est marié, père de famille, mais se déclare ensorcelé par la beauté de son modèle. A tel point qu'il est prêt à abandonner femme et enfants pour dérouler sous les pieds de Maria Josepha un tapis de roses ; prêt à affronter la jalousie de Tonio pour un seul sourire de sa belle. Il le photographie sous tous les angles, ce sourire. Et il n'étale plus de portraits en vitrine, il les conserve précieusement dans son arrière-boutique, où Maria Josepha vient parfois le rejoindre. Il y a là un canapé de velours qui sert de décor, et aussi de complice. Elle s'y installe langoureusement, prend la pose délicatement sous l'oeil passionné du photographe amoureux. Et se laisse aimer par l'objectif, bercer par les compliments, enivrer par les cadeaux.
Miguel se ruine en fleurs et en bijoux. En fleurs surtout, car Maria Josepha ne peut pas inventer chaque semaine une histoire nouvelle pour justifier les boucles d'oreilles en or, un pendentif ou une broche inconnus. Pour les fleurs, elle a trouvé une explication plausible. Chaque semaine, elle donne un coup de main au fleuriste, qui la récompense d'une bouquet. Tonio n'a pas vérifié l'information, les jaloux ont droit à quelques défaillances.
Deux années s'écoulent d'un amour caché, voluptueux pour Maria Josepha que son photographe encense à loisir. Non content de l'aimer une fois par semaine, dans le secret de son cabinet noir, de lui parler de sa beauté à genoux, de l'observer les autres jours passer devant sa vitrine, il lui écrit des lettres enflammées, poste restante. Une littérature passionnante à laquelle Maria Josepha n'était habituée que dans les romans photos. Jamais Tonio ne lui a dit de si belles choses. Par exemple, qu'elle porte tous les parfums d'Arabie, qu'elle est la rose fragile de son coeur, la statue d'albâtre de ses rêves, la panthère de ses nuits, la rosée de ses matins, et autres fariboles poétiques courantes.

Hélas, voici que Maria Josepha se lasse d'être admirée. Une sorte de surdosage affectif, peut-être. Un jour, elle déclare à son amant éploré :
- Nous ne devons plus nous voir. Je suis une femme mariée, je n'ai pas de droit de tromper le père de mes enfants. ... Rolling Eyes
Deviendrait-elle adulte ? Elle a vingt-cinq ans, les enfants ont grandi, Tonio est chef de chantier, il a acheté une voiture neuve, s'échine à construire leur nouvelle maison, les réalités prennent le dessus sur l'amour fou et forcément stérile du photographe.
Plus de roses en bouquets, plus de lettres parfumées, plus de photos.
La première tentative de suicide a lieu quelques jours après la rupture. Miguel a été transporté à l'hôpital, il s'est ouvert les veines, la boutique est fermée. Emue, Maria Josepha va lui rendre visite en cachette, le raisonne, lui parle de sa femme et de ses enfants, l'embrasse sur le front, et retourne chez elle avec la promesse qu'il sera sage.
La deuxième tentative de suicide, plus élaborée que la première, manque de tourner mal. Miguel a avalé tellement de pilules qui'l reste en garde à vue en psychiatrie plus d'un mois. La boutique est close, le scandale couve dans le quartier. Puis l'amant éploré retrouve sa vitrine, ses clients, mais son oeil est aussi triste que son objectif et les bénéfices s'effondrent.
Le fleuriste commence à parler. D'après lui, la responsable du drame serait la bénéficiaire des bouquets de roses qu'il confectionnait chaque jeudi depuis plus de deux ans. La rumeur enfle, et menace la tranquillité de Maria Joseph, qui apparemment y tient tout autant qu'à l'adoration qu'elle suscite.
La belle décide d'affronter la qituation à sa manière. D'abord, elle se rend d'un pas ferme et délibéré chez le photographe amoureux :
- Miguel, mon mari est au courant, il m'a battue, j'ai peur qu'il se venge sur toi et sur ta famille.
Le pantin triste lui répond :
- Je mourrais de faim s'il le faut. Ma vie est fichue, je t'ai perdue de toute façon.
Aïe... manqué ! Maria Josepha dit le soir même à son mari :
- Tonio, j'ai à te parler sérieusement. Miguel, le photographe, est amoureux de moi. Comme je n'ai pas voulu de lui, il me fait du chantage. Il faut que tu m'aides à me débarrasser de lui.
Le résultat est assez calamiteux des deux côtés. Miguel et Tonio se rencontrent par hasard le lendemain au café. Miguel, victime courageuse, avance cers le mari et lui déclare tout de go :
- Je suis l'amant de ta femme, je l'aime, c'est affreux... Fais de moi ce que tu veux, l'amour est plus fort que tout...
Et il se retire dignement avant que Tonio ait pu réagir en public. Courageux mais pas téméraire ; le suicidaire, mais dans les limites de la survie honorable.
Tonio rentre chez lui, attrape sa femme par le cou, et pique une colère :
- Tu es sa maîtresse ! Je suis cocu ! Je vais le tuer, et toi avec !
- Il t'a menti ! Il est fou ! Il va faire un scandale. Je t'aime, pense aux enfants, je t'en supplie aide-moi ! Il faut nous dévarrasser de lui, discrètement... J'ai une idée...
L'idée de Maria Josepha est simple comme le jour. Puisque Miguel cherche à se donner la mort, il n'y a qu'à l'empoisonner, tout lem onde croira qu'il s'est suicidé.
Tonio se laisse convaincre. Mais comment empoisonner son rival ? Maria Josepha décide de la méthode. Elle va lui téléphoner, lui dire qu'elle est seule cette nuit, et qu'il peut venir la voir pour discuter. Tonio se cachera dans la maison, le temps qu'elle fasse avaler à son pauvre amant un verre de vin aromatisé de poison. Ensuite Tonio transportera le "suicidé" dans sa voiture, le mettra dans son lit, le verre empoisonné bien en évidence à son chevet, et le tour sera joué.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 5 Aoû - 0:22

Le soir même, Miguel reçoit un coup de téléphone juste avant la fermeture de sa boutique. Il a rendez-vous avec l'amour de sa vie. Elle a dû lui promettre monts et merveilles, car il se fait aussi beau que pour une première rencontre amoureuse. Et il se rend tout bêtement chez le fleuriste choisir un bouquet de roses somptueux, qu'il apportera lui-même.
Le détail qui pourrait faire s'écrouler le piège, s'il devait fonctionner. Un futur suicidé, dans son plus beau costume, rasé de frais, l'oeil brillant, disparaissant sous une montagne de fleurs, et franchissant d'un pas allègre la porte d'un fleuriste. Va-t-il s'empoisonner tout seul dans un si bel appareil ?
Maria Josepha et Tonio ont inventé le poison mortel comme ils ont pu, avec les moyens du bord. De la poudre contre les cafards au fond d'un verre de vin, une pulvérisation de bombe insecticide en guise d'eau de Seltz, un zeste d'orange, le tout bien touillé avec un apéritif amer, pour en cacher le goût. Maria Josepha ouvre la porte, s'extasie sur les fleurs, et raconte que les enfants sont chez sa mère, que son mai a dû prendre le train pour un travail urgent, à cent cinquante kilomètres de là. Donc, que la nuit est à eux. Les enfants sont bien chez la mère, et Tonio, lui, attend impatiemment dans le garage.
Miguel boit son verre. Maria Josepha guette la grimace, et sourit en attendant qu'il tombe. Rien.
Sous un prétexte quelconque elle file au garage rendre compte de l'échec à Tonio.
- Il a tout bu, ça ne lui a rien fait.
- Recommence ! Sers-lui un autre verre, mets double dose...
Cette fois, Miguel a un léger haut-le-coeur, son estomac chavire, il demande à s'allonger sur le canapé du salon, et tourne de l'oeil. Maria Josepha court prévenir son mari.
C'est ici que les versions se contredisent. Car tout a raté, sauf la mort du pauvre Miguel. Il a fallu qu'on l'étrangle pour l'achever, et un suicidé ne s'étrangle pas tout seul, à deux mains. Donc, il a fallu se débarrasser du cadavre autrement qu'en le remettant dans son propre lit.
Miguel s'est retrouvé abandonné comme un colis dans le coffre d'une voiture, sur un parking de la gare des bus. Qui l'a empoisonné ? Maria Josepha. Qui l'a étranglé ? Tonio. Il est rare qu'un mari et une femme s'associent pour supprimer l'amant du trio.

Il est rare aussi que les complices d'un meurtre ne cherchent pas à faire porter l'entière responsabilité à l'autre. Maria Josepha dit que Tonio la battait, qu'elle ne voulait plus de lui, et qu'il a tout fait. Tonio dit que Maria Josepha le trompait, et que c'est elle qui a eu l'idée du poison.
Le fleuriste, lui, dit que Miguel voulait rompre avec Maria Josepha.
Et les lettres d'amour disent que Miguel était un vrai sentimental, un vrai suicidaire, un éperdu d'amour et un naïf pour l'éternité.


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 5 Aoû - 23:58

Hantise

Concepcion Murcia-Gomez vient de terminer son travail à l'hôpital de Valence. Quelle journée ! Des urgences à n'en plus finir. Il est vrai qu'en cette période de Noël les Espagnols font la fête, parfois sans retenue, et dans une ville bouillonnante, entre les excès de boisson et les excès de vitesse, les accidents ne manquent pas.
Pourtant Concepcion n'est pas joyeuse en rentrant chez elle. A la maison, rien q'une vieux mari ronchon qui réclame toujours quelque chose.
- Tu arrives bien tard, lance Paco Murcia quand Concepcion franchit la porte de l'appartement.
Il est là, en robe de chambre, devant la télévision. Depuis qu'il a pris sa retraite de l'armée, Paco ne fait plus rien d'utile. Regarder les jeux télévisés, les émissions de variétés, le sport, tout y passe. Mais il ne lui viendrait pas à l'idée de passer l'aspirateur ni même de faire la vaisselle. Et il fume, cigarillo sur cigarillo.
Dans sa vision machiste de l'existence, Paco en est resté au Moyen Âge. C'est la femme qui doit tout faire, même si elle travaille à l'extérieur. Et voilà quatre ans que cela dure... Pourquoi Concepcion a-t-elle épousé Paco ?
- Tu vas rester vieille fille, lui serinait sa mère. Regarde ta soeur : elle a dix ans de moins que toi et déjà deux petites filles.
Concepcion aime bien ses deux petites nièces. Mais à trente-quatre ans, avec son métier d'infirmière elle se faisait doucement une raison et envisageait l'avenir sans trop de regret.
Et puis voilà qu'un jour, au mariage d'une cousine, elle se retrouve la cavalière d'un grand militaire déjà grisonnant. Ma foi, il est encore bel homme. La cousine renseigne Concepcion en riant :
- Tu vois, j'ai pensé à toi. C'est Paco, l'oncle de mon mari, il est toujours resté célibataire et il a fait toute sa carrière au Maroc. Il ne serait pas mal, comme mari.
- Tu ne m'as pas regardée ! Il a au moins vingt ans de plus que moi !
- Raison de plus, tu feras une jeune veuve !
- Tu n'as pas honte de dire des choses pareilles. Et puis ces vieux, ça porte des caleçons longs.
- Ca se repasse aussi vite qu'un caleçon court !
- Quand ce ne sont pas des appareils pour les hernies ou des horreurs pareilles. Autant rester vieille fille.
- En tout cas, c'est ton cavalier. Tu verras, il est assez rigolo malgré son âge.
Le soir même, Concepcion est un peu revenue de ses préventions sur les hommes près de la retraite. Paco est un excellent danseur et un causeur hors pair. Il a dans sa poche des tas d'anecdotes sur sa vie au Maroc. Ces petites histoires donnent de lui une image avantageuse, pleine d'humour. Concepcion, en l'écoutant, éclate plusieurs fois de rire. Et quand il la serre dans ses bras pour lui faire danser le tango, elle doit bien avouer qu'il a la poitrine ferme et douce à la fois. Dommage qu'il fume ces horribles cigarillos !
- Nous reverrons-nous, jolie Concepcion ? demande Paco en la raccompagnant chez elle dans sa Mercedes.
- Pourquoi pas ?
Et c'est ainsi que, six mois plus tard, Concepcion, à son tour, invite sa cousine à son mariage.
Les premiers mois sont assez agréables. Paco est toujours galant, bien qu'un peu autoritaire. Beaucoup de ses phrases commencent par : "Ma chérie, il faudra que tu..." Pour lui, le rôle du mari consiste essentiellement à surveiller et gérer les comptes du ménage. Soudain, il décide d'économiser, même sur le salaire de Concepcion :
- Je crois que cet été nous resterons à Valence, j'ai besoin de changer la voiture. Nous passerons l'été chez tes parents. Ils seront heureux de te voir un peu.
La nuit, les choses ne vont guère mieux. Paco, après une vie de célibataire assez libre, manque un peu de ressort. En tout cas, ses longues années dans le Maghreb ne lui ont pas appris les délicatesses que pourrait espérer une jeune femme moderne
.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 6 Aoû - 0:28

- Vous permettez, mademoiselle, vous avez l'air très chargée ?
Concepcion regarde ce beau moustachu aux eyux clairs qui, sans attendre sa réponse, s'empare de ses paquets au sortir du supermaché.
- Vous allez loin ?
- Jusqu'à San Martin. Je vais prendre l'autobus.
- Avec tous ces paquets ? Si vous permettez, je vous y conduis en voiture.
Et sans réfléchir, toute heureuse de rencontrer un homme qui se préoccupe de sa fatigue, Concepcion se laisse emmener jusque chez elle. Elle ne songe même pas à se faire déposer au coin de la rue. Paco n'est sûrement pas en train de surveiller son retour pour descendre l'aider avec les courses. Il est rivé devant la télé à regarder la match de foot.
- J'aimerais bien vous revoir, dit le charmant brun aux yeux clairs. D'ailleurs je fais moi aussi mes courses tous les vendredis, à la même heure, au Corte Inglés.
- Alors, peut-être à vendredi, fait Concepcion.
Et elle le revoit. Plusieurs fois. Quelque temps après, elle accepte d'accompagner Vincent, le beau moustachu, chez lui. Il est steward dans une compagnie aérienne, célibataire, tendre, et Concepcion devient sa maîtresse.
- Tu as l'air de bien bonne humeur, remarque Paco, quand elle rentre un peu plus tard à la maison. Quelque chose en particulier ?
- Il y avait des soldes très valables. Je me suis fait un petit plaisir.
Mais bientôt Paco devient soupçonneux et jaloux. Il fait des scènes de plus en plus violentes à Concepcion. Un jour elle craque :
- Paco, notre mariage ne correspond vraiment pas à ce que j'avais rêvé. J'ai fait une erreur en t'épousant. Je suis jeune encore et, autant te le dire tout de suite, j'ai rencontré un homme libre. Je suis sa maîtresse et je vais demander le divorce pour l 'épouser.
Paco, dressé dans sa veste d'intérieur, reste sans voix. Son éternel cigarillo tombe de sa bouche sur le tapis. Jamais il n'a, dans ses pires cauchemars, pensé entendre un jour une femme, sa propre épouse, lui faire un tel aveu sans ciller.
Il entre dans la chambre conjugale et en ferme la porte à clef sans dire un mot. Concepcion, après avoir hésité, décide de ne pas aller frapper à la porte. A quoi bon ? Elle s'installe sur le canapé du salon et s'endort en rêvant à Vincent et à ses caresses si douces et si savantes.
Le lendemain, elle part pour l'hôpital sans avoir vu apparaître son mari. Elle lui prépare tout ce qu'il faut pour son petit déjeuner et lui laisse un mot : "Désolée de te faire de la peine, mais ainsi va la vie. Nous parlerons ce soi. Concepcion."
Mais, le soir, quand elle descend de l'autobus pour rejoindre son appartement, elle aperçoit une voiture de police qui stationne près de son immeuble. Un policier attend dans le hall de l'immeuble et, quand il la voit ouvrir la boîte aux lettres, il lui demande :
- Señora Murcia-Gomez ?
- C'est moi, vous désirez ?
- J'ai bien peur d'avoir une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Nous avons retrouvé la Mercedes de votre mari abandonnée dans les bois tout près du Guadalaviar. Il y avait sur le pare-brise un message qui semble vous concerner.
Concepcion lit le message que lui tend le policier. Elle reconnaît tout de suite la petite écriture serrée de Paco : "Ma femme veut divorcer. Je préfère en finir."
- Avez-vous retrouvé son corps ?
- Non, mais l'eau est assez boueuse. Une équipe d'hommes-grenouilles est en train de fouiller le fleuve. Nous vous tiendrons au courant.
Concepcion, sous le choc de la nouvelle, fond en larmes et regagne l'appartement. Elle inspecte machinalement toutes les pièces comme pour vérifier que Paco n'est pas là, caché quelque part. Mais rien n'indique sa présence. Il n'a rien emporté de ses vêtements.
Pendant les semaines qui suivent, Concepcion doit se rendre plusieurs fois aux services de la Guardia civil, régler différents papiers. Mais personne ne retrouve jamais le corps de Paco.
Après deux ans, elle est enfin déclarée veuve et entre en possession de tous les biens du ménage.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 6 Aoû - 1:19

En définitive, les choses ont été plus faciles que prévu, fait Vincent, en achevant le délicieux dîner que Concepcion lui a préparé.
Après quelques mois demandés par les convenances, il a commencé à s'installer chez elle et, à présent, ils vivent ensemble. Les formalités du mariage sont déjà en train.
- Oui, mais j'aurais mieux aimé que les choses se terminent moins dramatiquement. Quand je pense qu'il n'a jamais reçu de sépulture chrétienne, que son corps, Dieu sait dans quel état, est peut-être toujours quelque part dans le Guadalaviar, coincé entre les roseaux...
- C'est lui qui l'a voulu. De toute manière tu ne crois pas aux fantômes.
- Non... Enfin, j'essaie de ne pas y croire.

Quelques jours plus tard, un samedi soir, Concepcion rentre chez elle dans un état de panique évident. Elle a du mal à ouvrir la porte et Vincent, qui est déjà là, lui ouvre en entendant le bruit des clefs qui s'entrechoquent contre la serrure.
- Concepcion, qu'est-ce qui t'arrive ? Tu en fais une tête.
- Vincent, c'est horrible, je viens de voir Paco, au coin de la place de l'Hôtel-de-Ville.
- Mais non, ce n'est pas possible, tu te rends compte, voilà deux qu'il est mort.
- Je t'assure, je l 'ai vu, c'était bien lui !
Concepcion doit s'asseoir. Elle claque des dents.
- Ma grande folle, tu te rends compte que la nuit est presque tombée. Après tout il y a plus d'un homme qui doit lui ressembler. Et puis, s'il était vivant, il se serait manifesté depuis longtemps. Il ne nous aurait pas laissé le champ libre comme ça. Sois logique.
Mais la jolie infirmière n'est pas convaincue.

Huit jours plus tard, exactement, quand Vincent arrive de l'aéroport, il trouve Concepcion dans un état de prostration évident. Elle sanglote à chaudes larmes, pliée en deux dans un canapé du salon :
- Ma chérie, calme-toi. Qu'y a-t-il ? Encore Paco ?
- Oui, à l'instant même, quand je suis rentrée. Il était sur le trottoir d'en face et il regardait vers nos fenêtres. Cette fois-ci, je suis certaine de l'avoir bien reconnu. J'ai même remarqué la petite tache de vin qu'il a au coin de l'oeil gauche.
- Bigre, tu commences à m'inquiéter. Tu travailles trop, tu as besoin de vacances.
Dès le lendemain, Concepcion se rend au bureau de la Guardia civil. Elle expose son cas et les policiers la reçoivent poliment mais rapidement.
- Rentrez chez vous tranquillement, señora. Nous allons demander à nos équipes de surveiller d'un peu plus près les abords de votre immeuble, mais rassurez-vous. Si votre mari avait survécu depuis deux ans, la police espagnole aurait retrouvé sa trace. Et de quoi aurait-il vécu depuis ce temps ?
Quelques jours plus tard, Vincent arrive avec une bonne nouvelle qui prend pour Concepcion les allures d'une catastrophe :
- Ma chérie, j'ai de l'avancement. Je quitte le réseau intérieur et je vais faire les lignes d'Amérique du Sud. Cela va arranger les finances du ménage.
- Quelle horreur ! Alors, tu vas rester plusieurs nuits absent ?
- Oui, mais tu as l'habitude, et je rentrerai toutes les semaines.
- Ecoute, Vincent, je sens la présence de Paco autour de moi. J'ai l'impression que la nuit il monte jusqu'à notre étage, qu'il est sur le palier, qu'il écoute à la porte.
- Alors là, tu deviens un peu folle, il va falloir te faire soigner avant de devenir ma femme, tu sais.
- Et puis, il y a autre chose. C'est bizarre mais je n'y ai jamais pensé auparavant : Paco a toujours les clefs de l'appartement.
- Comment ça ?
- Quand il a abandonné sa voiture avant de disparaître, il n'a pas laissé ses clefs sur le contact. Donc il est parti avec...
Vincent réfléchit un moment. Puis il ouvre son attaché-case.
- Tiens, voilà qui devrait te rassurer.
Il sort un 6,35.
- J'ai acheté ça à Barcelone. Regarde : il est chargé. J'enlève le cran de sûreté. Si quelqu'un entre ici la nuit, n'hésite pas. Sauf si c'est moi, bien sûr, pas de blague.

Deux nuits plus tard, alors que Vincent est à l'autre bout du monde, Concepcion qui somnole entend, au milieu de la nuit, comme un grincement de la porte d'entrée. Elle écoute un moment. Le parquet de l'entrée grince. Pas de doute, quelqu'un est dans l'appartement. Sans allumer, elle saisit le 6,35 sur la table de nuit. Horreur : la porte de la chambre s'ouvre. Elle reconnaît l'odeur des cigarillos de Paco. Alors elle tire. Quand elle entend le bruit d'une chute, Concepcion allume sa lampe de chevet.
Au sol, devant le lit, Paco, geint doucement en se tenant le ventre. Près de lui un énorme couteau de cuisine. Concepcion enjambe le corps et appelle la police. C'est devant les policiers que Paco explique :
- Quand j'ai su que Concepcion voulait divorcer, j'ai voulu mourir. Puis je me suis dit qu'elle devait payer pour sa trahison. J'ai donc organisé ma disparition et, pendant deux ans, j'ai vécu de petits boulots anonymes ici ou là. Je la surveillais. Quand j'ai su qu'elle allait se remarier, j'ai voulu la tuer.
Paco a été condamné. Concepcion, qui a agi en état de légitime défense, n'a pas été inquiétée. Elle a épousé Vincent qui, dorénavant, fait un peu plus attention aux intuitions de son épouse.


FIN
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 6 Aoû - 21:36

Vengeance anglaise

Michael Langswood, cinquante-trois ans, est cadre dans l'industrie automobile. Il a monté son affaire et il est revendeur exclusif pour une des marques anglaises les plus prestigieuses. Au début, tout marche à merveille. Et puis la crise touche l'Occident de plein fouet. Michael voit baisser son chiffre d'affaires de manière inquiétante.
- Ce n'est rien, mon chéri, une mauvaise passe. Les Anglais auront toujours envie d'acheter ce genre de voiture.
Elsa, son épouse, caresse les tempes grisonnantes de Michael tandis qu'ils boivent un whisky devant le feu de cheminée.
- Tu es gentille, ma chérie, mais il n'y a pas que la crise. Peut-être que je ne suis plus en accord avec le monde moderne. J'ai l'impression d'être dépassé.
- Mais non, tout va rentrer dans l'ordre.
- Trop tard, déjà je ne peux plus honorer les traites de l'emprunt. J'ai rendez-vous avec le directeur de la banque mais j'ai bien peur que cela ne tourne pas à mon avantage.
- Eh bien, nous ferons autre chose, ne t'en fais pas.
- Quoi ? Il va falloir vendre Grover Garden. Je n'ai plus les moyens d'entretenir une telle propriété à la campagne.
Effectivement, quelques jours plus tard, Michael ressort de son rendez-vous avec le banquier sans avoir obtenu de délai complémentaire. Son entreprise d'automobiles de luxe passe entre d'autres mains. Adieu Grover Garden.
Elsa a une idée :
- Au lieu de vendre, nous allons nous installer à Grover Garden. La maison a une allure folle. Tu vends ton appartement de Windsor Square et tu réinvestis le tout. Il y a déjà douze chambres et six salles de bains sans compter la nôtre. C'est l'idéal pour faire une auberge. Pour une clientèle triée sur le volet.
Michael réfléchit. Gentleman farmer, à la rigueur. Mais aubergiste, pour un ancien de Cambridge... Il ne voyait pas l'avenir comme ça.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 6 Aoû - 21:53

Mais il suit les conseils d'Elsa, transforme son "cottage", aménage les cuisines, ajoute quelques toilettes supplémentaires, réinstalle les écuries, fait curer la piscine. On engage un couple : homme à tout faire et femme de chambre.
Puis Michael et Elsa préviennent leurs amis et connaissances que désormais la maison les accueillera, tous les jours de la semaine... moyennant finances.
Les premiers clients trouvent cela follement sympathique et dans le vent. Elsa s'occupe de toute la partie gastronomique et, comme elle a terminé ses études en France, la réputation de Grover Garden est très rapidement flatteuse. Londres n'est pas loin et, du vendredi après-midi au lundi soir, la maison est pleine.
Une clientèle plutôt jeune, mondaine et sportive. Qui aime les promenades à cheval, les parties de tennis, les longues soirées de bridge et le bon scotch.
- Elsa, ma chérie, ton pot-au-feu est absolument délicieux. Et je ne parle pas de la tarte à la rhubarbe. Tout est parfait.
- Mais vous aussi, mes chéris, vous êtes des clients parfaits !
Au moment de l'addition, les prix sont très convenables. Au bout de six mois, Michael et Elsa, tout en ayant renoncé à un certain luxe londonien, vivent confortablement au grand air, loin des fumées et du fog de la capitale. Un nouveau départ.

- Tu sais, Michael, le soir, en pleine campagne, je me demande si nous ne devrions pas avoir des chiens de garde. On ne sait jamais, si les rôdeurs venaient à passer.
- Tu as raison, je vais téléphoner à Broderick. Il va me trouver ce qu'il faut.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Lun 6 Aoû - 22:50

Et quelques jours plus tard, Michael revient avec, à l'arrière de sa camionnette, une cage qui contient deux énormes dobermans. Elsa les considère avec une certaine appréhension.
- Ils ont l'air terrible. Tu ne vas pas laisser ces bêtes en liberté dans le jardin !
- Seulement la nuit, ma chérie. Tu n'auras absolument pas à t'en occuper.
Effectivement, Michael installe les deux bêtes dans un appentis solide qui servait autrefois à des chiens de chasse.
Tous les jours, il les nourrit et passe des heures à les dresser. Personne d'autre que lui ne les approche. D'ailleurs, cela vaut mieux.
Les clientes frissonnent délicieusement.
- Comment se nomment ces charmantes petites bêtes ?
- Enfer et Damnation.
- Et vous les lâchez dans le parc ?
- Tous les soirs. Aucun danger. Ils m 'obéissent au doigt et à l'oeil.
- Michael, c'est assez ennuyeux. Si quelqu'un arrive tard, ça peut être dangereux.
- Il suffit de sonner à la grille et on va ouvrir.
- Et si l'envie nous venait d'aller flirter au clair de lune ?
- Vous êtes priée de déposer une demande préalable à la réception... Et de limiter vos ébats à la terrasse !

Elsa, malgré toutes ses activités, s'ennuie plutôt pendant la semaine. Les jeunes gens sportifs de la City son repartis pour leur travail, il ne reste que trois vieilles demoiselles qui passent leur temps à faire de la tapisserie et à jouer au croquet.
Il est vrai qu'elle n'a que trente et un ans, beaucoup moins que Michael. Ce qui fait qu'elle apprécie les hommages masculins du week-end. Et son charme, plus que professionnel, est pour beaucoup dans le succès de Grover Garden. Michael fait contre mauvaise fortune bon coeur.
- Elsa, je n'aime pas trop voir Eddy Barnett te tourner autour comme il l'a fait depuis vendredi !
- Mais, ma parole, tu es jaloux ?
Elle rit, en se forçant légèrement.
- Qui est prévu pour le prochain week-end ?
- M. et Mme Lloyd Crampton, professeur à l'Académie royale de Peinture. Des nouveaux. Ils se sont recommandés de Marjorie Villiers.
- Espérons que ce ne seront pas des rabat-joie comme elle.
Le vendredi soir, Lloyd Crampton et son épouse, Mildred, arrivent à bord de leur luxueux cabriolet route sang. Tout de suite, Michael Langswood, Elsa et les Crampton sympathisent.
Ils sont du même monde ; décontractés, raisonnablement snobs, amoureux de la flanelle et du bon whisky, sans enfant... Ils ont le même sens de l'humour et ne sont pas bégueules.
Dès le premier jour Lloyd, portraitiste et paysagiste réputé dans la société londonienne, s'avoue enchanté parla propriété :
- Ma foi, je trouve ici des paysages, spécialement le matin, quand la brume est encore là, qui m'inspirent beaucoup.
Mildred, sirotant un whisky, suggère :
- Darling, tu devrais aussi faire quelques bouquets de fleurs. Ceux d'Elsa sont superbes. Ils méritent vraiment de passer à la postérité.
- Non seulement les bouquets d'Elsa, mais j'aimerais faire un portrait de notre charmante hôtesse. Une huile. Il m'arrive d'en réussir quelques-unes.
Elsa proteste :
- Je ne sais pas si j'aurai beaucoup de temps pour poser.
Mildred précise :
- Ne vous en faites pas, ma chère, Lloyd attrape la ressemblance avec beaucoup de rapidité. Vous n'avez pas vu le portrait qu'il a fait l'an dernier de la duchesse de Kent ?
Lloy demande soudain :
- Je change de sujet. Qu'est-ce que c'est que ces deux bêtes énormes qui sont enfermées au fond du parc ?
- Enfer et Damnation, ce sont les deux petits chéris de Michael. N'allez pas traîner autour de leur cage, ça les rend nerveux. Ce sont eux qui assurent notre sécurité.
Lloyd et Mildred sont tellement enchantés de leur séjour qu'ils décident de réserver leur chambre pour trois semaines au mois d'août. Elsa note la réservation :
- Vous faites bien de vous y prendre dès à présent, car je crois que la maison va être pleine tout l'été - et ça m'affole vraiment. Voilà déjà six mois que je n'ai pas remis les pieds à Londres. Quand on me parle des derniers spectacles ou des expositions, je n'ai rien vu depuis une éternité.
Lloyd, sans lever les yeux de son chevalet, lance :
- Ma chère Elsa, dès que vous aurez du temps, cet automne, venez avec Michael passer quelques jours chez nous, à Londres.
Michael, tout en fumant sa pipe, les regarde tous les deux d'un air pensif. Le soir, quand tout le monde dort, il aborde la question de manière directe :
- Elsa, tu n'as pas l'impression que Lloyd te drague plus que de raison ?
- Encore ! Tu veux rire ? Je ne me suis aperçue de rien.
- Bon, après tout, je suis peut-être un vieux jaloux.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Mar 7 Aoû - 0:29

Mais Michael a raison de se méfier. Avant même qu'Elsa s'en rende compte, Lloyd se rend indispensable. Parfois il lâche ses pinceaux pour l'aider à faire les courses, à remonter le vin de la cave et autres menus travaux.
- Elsa, quand allons-nous commencer votre portrait ? Je sens que je suis inspiré en ce moment.
Le soir même, alors que les tables de bridge sont organisés, Lloyd dispose son chevalet dans le salon et commence à faire quelques "études" de la blonde Elsa.
- Vous auriez dû me prévenir. Je suis coiffée à faire peur.
- Mais non, vous êtes naturelle, c'est beaucoup mieux. Je n'aime pas les portraits trops posés et, en plus, ce n'est pas du tout votre style.
Dès qu'un joueur de bridge "fait le mort", il se précipite pour jeter un oeil sur le chevalet. Lloyd proteste :
- Non, non, pas maintenant, c'est trop tôt. Ca me perturbe.
Michael intervient :
- Si vous voulez, Lloyd, vous pouvez disposer de la chambre verte. Elle n'est pas encore utilisée et la lumière vient du nord, c'est la meilleure je crois pour un peintre.
Michael se mord les lèvres. Pourquoi vient-il de faire cette proposition ? Maintenant Lloyd et Elsa vont être seuls. Peut-être cherche-t-il à provoquer quelque chose...
Effectivement, chaque jour le peintre et son modèle s'isolent. Personne ne peut voir les progrès de l'oeuvre et Mildred, l'épouse de Lloyd, son verre à la main, commente :
- C'est bizarre, je n'ai jamais vu Lloyd s'attarder autant sur un portrait. En général, il fait ça d'un seul jet. Elsa doit lui donner du fil à retordre.
Elsa ne pose aucun problème à Lloyd mais celui-ci s'attarde, tout heureux d'être seul avec cette jolie blonde, plus fraîche que Mildred et moins portée sur la boisson.

Au bout de quinze jours, Michael n'en peut plus et annonce à Elsa :
- Chérie, je vais être obligée d'aller à Manchester pour trois jours.
- Trois jours ? Mais qu'est-ce qui se passe ? Comment vais-je me débrouiller toute seule ?
- Ca ira très bien. Lloyd te donnera un coup de main. Il est aux petits soins pour toi. Je serai de retour dimanche soir.
Quand il apprend la bonne nouvelle, Lloyd se décide à poser à Elsa la question de confiance.
- Chérie, c'est une occasion qui ne se renouvellera pas de sitôt. Ce soir, nous serons seuls aussi longtemps que nous le voudrons.
Elsa ne répond pas. Elle aussi a envie de ce moment de solitude à deux.
- Et Mildred ?
- Elle s'endort comme une masse après son troisième whisky.
Michael part et tout le monde lui souhaite bon voyage. Mais, au lieu de diriger sa voiture vers la gare du village, il revient à la nuit tombée et dissimule son véhicule près de l'enclos d'Enfer et Damnation. Ceux-ci, exceptionnellement, n'ont pas été lâchés dans le parc. Michael s'approche du cottage.
Déjà, toutes les lumières sont éteintes... sdauf celles de la chambre verte. Celle qui est transformée en atelier pour Lloyd. Doucement Michael monte l'escalier extérieur qui mène à la galerie du premier étage. Il jette un oeil à travers la fenêtre et, malgré les rideaux de voilage, voit ce qu'il craignait. Pas de doute possible.
- Chérie, il faut prendre une décision, nous ne pouvons pas continuer à vivre ainsi. Il est temps de songer à refaire notre vie... ensemble.
Les paroles de Lloyd Crampton sont on ne peut plus explicites. Michael serre les poings en voyant que, pour l'instant, il n'est plus tellement question de peinture. D'ailleurs, sur le chevalet, le portrait, superbe, semble terminé depuis longtemps.
Elsa est à moitié dévêtue et ne se défend même pas quand Lloyd lui caresse la poitrine et les épaules.
Michael, sur la galerie extérieure, murmure pour lui-même : "Cocu, je suis cocu. Ils vont me le payer."
Silencieusement, il pénètre à l'intérieur de la maison, avance dans le couloir à la moquette fleurie, colle son oeil à la serrure de la chambre verte. A présent Lloyd est allongé au côté d'Elsa sur le grand canapé de chintz fleuri, ses mains fouillent dans les dessous d'Elsa qui soupire de plus en plus rapidement.
C'est le moment que choisit Michael pour ouvrir brusquement la porte. Lloyd est médusé. Elsa essaie de remettre de l'ordre dans sa tenue.
- Ah ! vous vous payez du bon temps pendant que je suis en voyage !
- Mais Michael, tu ne devais rentrer que dimanche !
- Mais je suis là. Et, à présent, vous allez me la payer.
Lloyd s'est mis debout. Avec son pantalon qui lui tombe sur les chevilles, il n'a rien du héros romantique. Un pauvre personnage de vaudeville, du genre que les Londoniens adorent.
Michael annonce :
- Eh bien, nous allons nous battre.
Michael se met en garde, comme il l'a appris à Cambridge.
- Nous battre ? Mais je ne connais rien à la boxe.
Lloyd a l'air piteux.
- Je ne peux pas me battre, c'est rrop dangereux pour mes mains.
- Eh bien alors, je vais me venger.
Michael sort de la chambre. Il redescend silencieusement l'escalier qui mène de la galerie au jardin et va ouvrir la cage d'Enfer et Damnation. Les deux monstres noirs remuent la queue et le suivent sans un aboiement. Quand il entre à nouveau dans la chambre verte. Elsa et Lloyd ne voient pas, tout d'abord, les deux dobermans noirs.
- Attaque !
D'un seul geste, Michael désigne leur proie aux deux chiens ; Elsa. Enfer et Damnation d'un seul élan s'élancent vers la malheureuse qui hurle de terreur.
Lloyd affolé s'enfuit vers le couloir sans demander son reste. A présent Elsa, qui continue à hurler, essaie de protéger son visage.
- Stop !
Les deux dobermans se bloquent dans leur élan, la guele ouverte. Quelques gouttes de leur bave coulent sur le cou fragile d'Elsa. Elle ne dit plus rien. On dirait une biche qui attend la mort.
- Au pied !
D'un seul mot, Michael vient de rappeler les deux grands chiens noirs qui reviennent près de leur maître. Leur maître qui s'avance vers Elsa :
- Où est donc passé ton chevalier servant ? On dirait qu'il t'aurait laissé dévorer toute crue. Tu mérites mieux !
Elsa est blanche comme une morte.

Depuis cette soirée dramatique, le portrait d'Elsa trône au-dessus de la cheminée de Grover Garden. Mais il y manque la signature... Lloyd et sa femme ne sont jamais revenus.


FIN

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Sam 11 Aoû - 12:51

Ouh là j'ai de la lecture en retard , je m"y mets 
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 11 Aoû - 23:05

Trois générations de femmes


Les femmes tuent beaucoup plus rarement que les hommes. On les voit moins porter des fusils, des revolvers et des couteaux. L'arme est en général une affaire masculine, qu'elle serve à la guerre ou au crime. La femme est chargée de donner la vie, la mort est moins son affaire.
Rares sont les femmes gangsters, encore plus rares les tueuses professionnelles. Les faits divers racontent plus souvent les méfaits masculins. Et lorsqu'une femme tue, le mobile est, la plupart du temps, profondément différent de celui de l'homme. Jalousie, autodéfense, vengeance, folie : la femme semble plus "réagir" à une situation qu'agir.

Suzanne est une paysanne de France. Une exploitante agricole, qui mène avec son mari depuis des années la même vie de travail. Les agriculteurs n'ont pas de vacances. Une terre vit en toutes saisons, le bétail ne se donne pas en garde, les poules pondent tous les jours, et un champ n'est pas une plante verte.
Depuis vingt ans, la vie de Suzanne se passe dans un hameau que ne fréquentent pas les touristes, ni l'été ni l'hiver. Pas de résistance secondaires pour Parisiens épuisés. Une terre dure, âpre, mais qui fait vivre son monde. Suzanne ne voit quasiment personne à part son mari, sa fille, et le grand-père âgé dont elle s'occupe. Sa maison est isolée, l'intérieur impeccable, c'est elle qui tient les comptes et, à quarante ans, elle a dû aller au cinéma deux fois dans sa vie. Elle a des qualités reconnues de parfaite ménagère.
Elle s'est mariée en 1970, elle a accouché deux ans plus tard. Sa fille Monique a seize ans.
Une femme ordinaire, donc. Mais personne n'est ordinaire autrement qu'en apparence.

Par exemple, Suzanne et sa fille sont devenues végétariennes. Plutôt curieux pour une fermière. Encore plus bizarre ; elle ne supporte pas l'abattage des animaux de boucherie. A la campagne c'est rare, et au village on a fini par s'en apercevoir.
Suzanne a lu un de ces livres qui font la fortune de leurs auteurs, et malheureusement pas mal de dégâts chez leurs lecteurs. A force de refuser le moindre morceau de viande, elle est maigre au-delà de la maigreur, et sa fille Monique également. L'adolescente en est même malade. Dix kilos de moins qu'une fille normale de son âge. Avec toutes les carences que cela suppose. Elle ne va plus à l'école et suit des cours par correspondance. Sa mère la surveille en permanence, elle n'a de distractions qu'avec elle, et ces distractions se résument en de longues promenades à deux dans la campagne avec le chien-loup.
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MessageSujet: Pierre Bellemare   Sam 11 Aoû - 23:40

Au mois de janvier de cette année, Suzanne a reçu les confidences de sa fille : le père a tenté d'avoir des rapports sexuelles avec elle.
Suzanne a donc décidé de la protéger, et de le faire seule. Comme c'est souvent le cas, la honte l'a enfermée dans le silence, et depuis dix mois elle guette sans relâche ce père incestueux. Il la dégoûte.
Suzanne est assise dans sa cuisine, un soir d'automne 1989. Elle réfléchit à une décision qu'elle vient de prendre : tuer son mari.
Elle le hait. Comme elle hait les hommes en général, quels qu'ils soient. Une des rares confidences qu'elle ait faite à ce sujet, à une femme du village, se résume ainsi : "Ce sont tous des cochons, ils ne pensent qu'au sexe. Mon mari me harcèle sans arrêt."

Robert n'est pas végétarien, il dévore de la viande à chaque repas. Il n'est pas sauvage et fréquent volontiers les gens du village. il ne déteste pas tuer les animaux, puisqu'il va régulièrement à la chasse. Et il aimerait bien avoir sa femme dans son lit.
Elle refuse : alors, il se console avec des revues pornographiques. Mais il s'est aussi attaqué à sa fille.
Donc Suzanne va le tuer. L'événement qui l'a décidée s'est déroulé le matin même. Il a tenté de recommencer, elle l'a vu cette fois, derrière le carreau d'une fenêtre de son bureau. Se elle n'avait pas surgi à l'improviste, en faisant claquer ses talons sur le sol, Monique aurait dû subir ce nouvel outrage. Evidemment, en entendant arriver sa femme, il a fait semblant de lire un journal.
Monique s'est enfuie, et Suzanne a regardé son mari en silence. Ni insultes, ni hurlements, ni explications. Il a fait l'innocent, elle ne l'a pas accusé. Dans le silence entre eux, elle s'est dit simplement : "Je vais le tuer."
Et lui n'aurait jamais songé une seconde qu'elle en soit capable. Si elle s'était jetée sur lui sur le moment, il se serait défendu facilement. Il est fort, il mange de la viande, 'est un homme. Suzanne ne peut pas l'affronter à égalité. Il ne peut pas y avoir de combat. Ni en paroles, parce qu'elle le hait trop ; ni avec une arme, parce qu'elle n'en a pas.
Sa décision prise, elle réfléchit toute une journée aux moyens de le faire. Préméditation. Le lendemain, elle met sa fille au courant.
- Je vais l'éliminer, le faire disparaître. Tu devras dire exactement la même chose que moi.
Monique ne cherche pas à dissuader sa mère qui met son plan à exécution immédiatement.
Il faut d'abord le rendre incapable de se défendre. Pour cela, Suzanne va voler les puissants tranquillisants du grand-père, en allant le soigner comme elle le fait chaque jour.
Ensuite, pendant que son mari est encore à la chasse, elle va chercher une barre à mine, une scie, un grand couteau et des sacs en plastique. Elle dissimule le tout dans la salle de bains.
Lorsque Robert rentre pour déjeuner, la mixture est prête. Suzanne a passé les comprimés au mixer afin de les réduire en poudre. Elle a confectionné une sauce blanche dans laquelle elle a incorporé la poudre et du jus d'ananas afin d'en dissimuler le goût.
Elle sert à son mari du poisson noyé dans cette sauce. Tandis qu'il avale son assiette, sa fille et elle grignotent comme d'habitude des crudités.
Lorsque Robert s'endort devant la télévision, Suzanne éloigne Monique.
- Va dans le jardin avec le chien. Ne reviens sous aucun prétexte, je t'appellerai quand ce sera fini.
Monique obéit.
L'opération dure trois heures. Suzanne allonge d'abord le corps de Robert endormi par terre, elle le tue d'un coup de barre à mine sur la nuque. Ensuite, elle le traîne dans la salle de bains, sur le carrelage, pour pouvoir nettoyer. Là elle tranche et scie la tête. Elle la fait bouillir dans une grande casserole, la laisse refroidir et la cache dans le congélateur. Le reste du corps est réparti en plusieurs paquets enfermés dans les sacs plastiques.

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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 12 Aoû - 0:43

Une fois le ménage terminé, les vêtements qu'elle portait passé à la machine à laver, le sol javellisé, Suzanne appelle sa fille. Il est cinq heures de l'après-midi, elles partent en promenade. Les habitants du village voient passer la voiture sans s'étonner, simple promenade dominicale des deux femmes. Monique va aider sa mère à se débarrasser des sacs plastiques dans les décharges environnantes.
De retour à la ferme, Suzanne s'occupe enfin de détruire le fusil de chasse, elle en brûle la crosse, réduit le métal en morceaux, qu'elle met tout simplement au réfrigérateur.
Et, le soir venu, mère et fille mettent le couvert pour trois et attendent. Tard dans la soirée, Suzanne alerte la gendarmerie : Robert n'est pas rentré de la chasse. Les recherches commencent. Mère et fille y participent. Robert, disent-elles, est parti chasser le canard... Etonnement du village : on ne va pas chasser le canard, alors que c'est l'époque du lapin.

Les jours passent. Les battues, les avions et les chiens n'ayant rien donné, les gendarmes inspectent la maison. Sauf le congélateur et le réfrigérateur. Suzanne et Monique ont tellement fait de ménage que rien n'est visible. Salle de bains impeccable, pas une trace de sang.
Mais ils s'obstinent tout de même. Un chasseur qui disparaît avec son fusil sans qu'aucun accident n'ait été signalé par la société de chasse, ça se retrouve quelque part normalement.
Durant plusieurs semaines, Suzanne et sa fille répondent aux mêmes questions avec la même constance. A quelle heure est-il parti ? Quels vêtements portait-il ?
Les vêtements sont transformés en chiffons de ménage, la tête est toujours au congélateur, le fusil au frais, et mère et fille tiennent bon.

Plus personne ne croit à la chasse au canard pourtant.
D'autant plus que, la veille de la disparition de son mari, Suzanne est allée vider un compte épargne à la banque. Par précaution, elle voulait que sa fille ait de l'argent. Elle le lui a dit:
- Si on m'arrête, tu auras besoin d'argent pour vivre.

C'est l'adolescente qui finit par céder à la pression d'un interrogatoire de plusieurs heures. C'est elle qui commence à dire l'histoire de Suzanne, sa mère.
Alors, lorsqu'il s'agit de juger Suzanne, sa haine des hommes, son crime de ménagère appliquée, utilisant les ustensiles à sa disposition - mixer, couteau de cuisine, casseroles, réfrigérateur et congélateur, sacs-poubelles -, bien sûr on demande au psychiatre si cette femme est "normale".
La réponse est : "A part quelques traits de paranoïa, et une certaine réticence à parler des choses du sexe, dont elle ne semble pas avoir une très bonne opinion, rien de particulier."
Le mobile de Suzanne, protéger sa fille, n'est pas présent au procès. Mineure, Monique a été confiée à une famille d'accueil durant l'incarcération de sa mère. Elle s'est échappée et s'est fondue dans l'anonymat. Depuis qu'elle a eu dix-huit ans. La gendarmerie qui l'a recherchée au moment du procès de sa mère ne l'a pas retrouvée. Elle n'a donc pas témoigné, ni contre son père, ni pour sa mère.
Personne ne pouvait donc parler intimement de cette femme devant un jury de cour d'assises. Et elle a si peu parlé d'elle qu'il n'est resté d'évident que les faits dans leur horrible simplicité d'exécution.

Le jury d'assises a vu comparaître une femme mince, calme, impénétrable, dont on a dit qu'elle était une prisonnière sage, affectée à l'intendance de sa prison. Elle a répondu aux questions les plus difficiles sur l'exécution de son crime avec une froide logique de ménagère. Pourquoi mettre la tête au congélateur ?
- Pour la refroidir.
Ensuite, c'est à peine si l'on a entendu l'avocat tenter de remonter un passé pourtant lourd de conséquences. Toute une histoire personnelle cachée dans la grande. La mère de Suzanne, jadis déportée par les Allemands dans un camp russe, et devenue folle, racontant d'horribles souvenirs à Suzanne sur les hommes de ce camp. Des souvenirs de faim et de froid, mais surtout de souffrance. Dans le camp, disait la mère de Suzanne, les hommes étaient comme des bêtes, tous des porcs. Suzanne est née de cette femme égarée et d'un déporté français qui l'avait mise enceinte.
L'histoire a charrié ainsi trois générations de femmes en leur inculquant la haine des hommes : l'aïeule dans les camps, la mère face à un mari obsédé sexuel, la fille face à un père incestueux.
Ce n'était pas suffisant aux yeux d'un jury horrifié pour lui reconnaître des circonstances atténuantes.
Suzanne a été condamnée à perpétuité.

FIN
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Martine

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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 12 Aoû - 8:19

Dis donc ca fait pas la pub du végétarisme cette histoire .
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MessageSujet: Re: Pierre Bellemare   Dim 12 Aoû - 20:47

study
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epistophélès

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MessageSujet: Pierre Bellemare   Dim 12 Aoû - 23:11

Le clown


Hélène retourne chez sa mère. Tout l'immeuble est au courant, car elle vient de le hurler sur le palier.
- Je vais chez ma mère ! Débrouille-toi tout seul ! J'en ai marre de tes menaces !
C'est un petit immeuble de brique rouge, comme on en voit beaucoup dans le Nord. Trois étages, un jardin en longueur, où lelinge des locataires se balance tristement dans le vent d'hiver.
Hélène descend l'escalier du troisième, traînant sa fille d'une main et une valise de l'autre. Au deuxième étage, la voisine l'arrête :
- Entrez une minute, calmez-vous, vous n'allez pas partir comme ça avec une gamine de son âge ! Si vous le laissez seul, qu'est-ce qu'il va devenir ? C'est votre mari tout de même !
- Je m'en fiche !
Les voisins croient savoir ce qui se passe chez les autres, les petits drames quotidiens n'ont guère de secrets. Et il arrive qu'ils prennent parti.
- C'est pas bien de dire ça. Il a besoin de vous. La dernière fois que vous l'avez laissé, il était tout perdu, le pauvre ! Je lui ai même monté de la soupe !
- Il peut très bien manger tout seul. Si vous croyez toutes ses jérémiades ! Je m'en vais, et cette fois c'est définitif ! La petite est terrorisée, ça ne peut plus durer.
Hélène descend l'étage suivant, passe devant la voisine du premier. Qui s'en mêle aussi.
- Vous voulez que mon mari monte le raisonner ?
- Ca m'est égal ! Dorlotez-le si vous voulez, moi c'est fini !
Hélène est à l'entresol, au milieu des poubelles alignées, les voisins encore sur le pas de leur porte, qui voient maintenant le mari dévaler l'escalier à la poursuite de sa femme.

Les Magnien sont jeunes. Hélène a vingt-trois ans, son mari vingt-quatre, la petite Cécile a cinq ans. Il est ouvrier, elle est employée de bureau. Il est en congé maladie depuis la rentrée de 1984, mais ce n'est pas on inactivité qui semble responsable du conflit entre eux.
Plus de deux ans que les voisins entendent régulièrement des disputes. La plupart du temps, Hélène déserte le champ de bataille pour aller se calmer les nerfs dehors. Lorsque la petite n'est pas à la maternelle, elle l'emmène avec elle. Si le motif des disputes n'est pas clair pour les autre, il l'est encore moins pour l'enfant.
- Papa est méchant, il fait tout le temps pleurer maman.
Hélène n'est pas une femme battue. Roland n'a jamais levé la main sur elle. Si c'était le cas, elle serait partie définitivement depuis longtemps. C'est beaucoup plus compliqué à expliquer.
Si l'on écoute le mari, il est à l'article de la mort ! Au milieu des poubelles, aux oreilles de qui veut l'entendre, il clame :
- Je suis malade ! Tu devrais avoir honte de me traiter comme ça ! C'est facile de claquer la porte ! S'il m'arrive malheur, tu l'auras voulu !
Le "malade" na effectivement pas bonne mine. Il est maigre, sec, le teint gris, et la larme à l'oeil. Il s'accroche à sa femme :
- Si tu pars...
- Tu vas mourir, c'est ça ? Depuis le temps que tu le dis ! Fais-le ! Vas-y ! Saute par la fenêtre !
Hélène se dégage des bras suppliants, la petite fille fond en larmes, en se réfugiant contre elle, et les voisins pensent : "Elle est quand même dure avec lui ! Le pauvre, il est malade ! Le médecin vient régulièrement, il a fait au moins trois séjours à l'hôpital..."
Ce que ne savent pas les voisins, c'est le nom de la maladie de Roland Magnien. Et pour cause ; il en change comme de chemise. Il a mal au dos, il ne peut plus bouger, le médecin l'examine, fait une ordonnance, Roland se précipite à la pharmacie, et entasse les médicaments.
Il a mal au ventre, il est plié en deux dans son lit, le médecin l'envoie chez un spécialiste qui ordonne des examens, ne trouve rien, le renvoie chez lui, et Roland insulte la Faculté pour incompétence.
Il a mal à la tête, il a des boutons, il a toujours quelque chose, et rien. Ce rien porte un nom : hypocondrie. A la moindre contrariété, Roland a mal quelque part et appelle au secours.
L'ennui, c'est qu'un médecin ne peut pas refuser de soigner. Il ne peut pas rie à son patient :
- Fichez-moi la paix, vous n'avez rien du tout, ne m'appelez plus en urgence tous les dimanches !
Il ne peut pas non plus l'interdire de consultations chez ses confrères. Roland en a fait le tour. L'hôpital l'a vu arriver aux urgences, plus d'une fois, se plaignant de malaises incompréhensibles. Vertiges, nausées, douleurs à l'estomac, Roland n'est pas à court d'imagination.
Hélène, elle, n'y comprend rien. Hélène ne sait pas qu'elle a un grand malade pour mari. Elle s'efforce de lutter avec une logique qu'il n'entend pas.
- Tu sais parfaitement que tu n'as rien, le médecin te l'a répété cent fois ! Arrête de faire le clown !
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