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 LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES

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MARCO

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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Jeu 21 Sep - 20:20

Neuf mois d'abstinence, pour un homme, fut-il Belge et ixagénaire




9 mois d'abstinence !!! Un belge n'accepterait jamais ca  Basketball
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Jean2

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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Ven 22 Sep - 8:57

Jamais ca ne t'arrivera à toi Marco ! Car tu fleures bon la bière et elles sont toutes folles de ca et de plus tu as ta fameuse botte secrète , le SBBN ( comprenez sac bedaine banane naturel)
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Ven 22 Sep - 11:02

"L'odeur de la bière + le  SBBN" ........... Boudu c.. Exclamation , si comme l'affirme J2, "elles sont toutes folles de ça" ......... C'est qui ces "elles" qui ont des goûts de chiottes Question  ............ Razz


Dernière édition par epistophélès le Ven 22 Sep - 23:51, édité 2 fois
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MARCO

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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Ven 22 Sep - 20:31

Pas besoin d'artifice, je suis tellement beau au naturel! 
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Ven 22 Sep - 20:44

JACQUES EN PELERINAGE

A Mireille B.



Jacques n'a jamais dit à personne ce qu'il avait vu ce soir-là, en marchant vers Compostelle. Un truc indicible, en fait. Pourtant, il ne pouvait garder ça pour lui seul. Un jour ou l'autre, face au surnaturel à l'extraordinaire ou au miraculeux, chacun de nous est confronté à ce dilemme : se taire ou bien parler. Celui qui assiste au spectacle du merveilleux doit se méfier de son auditoire.
Il se souvient avec quelle incrédulité lui-même avait accueilli le récit de la vision d'une soucoupe volante dans le ciel de Camargue. "Un Ovni aux Alpilles, tu dérailles !" avait objecté Jacques à son frère aîné.
Jacques n'est pas du genre à agir sur un coup de tête. La spontanéité n'est pas son fort. Chaque geste, chaque parole fait l'objet chez lui d'une longue réflexion et comme il est d'usage chez les sages, il tourne sept fois la langue dans sa bouche avant de s'exprimer. Ce n'est qu'après avoir mûrement réfléchi à la conduite à tenir qu'il décida, finalement, de se taire. Ce n'était pourtant pas l'occasion qui lui avait manquée. Tous ces pèlerins rencontrés sur le chemin n'auraient rien demandé mieux que de s'échapper de la geôle de solitude et de silence de leur quotidien. Mais Jacques avait tenu bon, faisant sien le célèbre aphorisme : "J'ai parfois regretté d'avoir trop parlé, jamais de m'être tu."
Après plusieurs jours de marche, il prend la décision de coucher son aventure sur le papier. Pour ne pas oublier d'abord, et surtout pour ne pas, au fil des ans, enrober les faits dans une narration plus ou moins romancée. Il faut se méfier de la mémoire des hommes et de la transmission orale, toujours prompte à enjoliver le passé. Jacques veut fixer avec précision ce qui'l avait vu ce soir-là, les circonstances de sa rencontre improbable, ce qu'il avait dit à son compagnon de fortune et que ce dernier avait fait.

Jacques était parti de Grabels seize jours plus tôt, seul. Le premier jour, juste avant Saint-Guilhem-le-désert, il avait essuyé un orage carabiné ! "A chaque étape suffit sa peine", s'était-il dit alors. En fait, chaque jour de marche ne lui avait apporté que monotonie, solitude et souffrance. Mais n'est-ce pas ce qu'il recherchait ? S'éloigner du quotidien pour mieux s'immerger dans le fleuve de ses pensées ? Faire remonter à la source son être profond ?

Seul avec lui-même, Jacques avait bien besoin de remettre de l'ordre, de revisiter sa vie, d'y voir clair désormais. Absorbé par mille pensées, il avait négligé le gîte de Baziège et poursuivi son chemin sans s'arrêter à l'étape prévue. Les jours sont encore longs en septembre et il comptait rallier Toulouse avant la nuit.

"Venant de Naurouze par le GR 653, après avoir traversé le Lauragais, coupé l'autoroute, le chemin de Saint-Jacques emprunte la voie de balade du canal du Midi, en rive droite. Toulouse était encore assez loin et je marchais d'un bon pas. Je me sentais léger et mon sac à dos ne pesait pas. Mes douleurs des premiers jours avaient disparu. J'avais perdu beaucoup de poids depuis mon départ."
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Ven 22 Sep - 20:54

Bon, je constate qu'il n'y pas qu'un Belge qui divague, dans cette rubrique Exclamation Exclamation ......... geek
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Ven 22 Sep - 21:51

Ainsi commence le récit de Jacques sur les pages blanches de son crédential. Attablé au fond d'une auberge à Saint-Jean-Pied-de-Port, il hésite avant de poursuivre. Tout arrive en même temps dans sa tête et il peine à ralentir le flot de ses pensées. "Ne ferais-je pas mieux de garder tout ça pour moi, s'interroge-t-il, et que va-t-on penser de moi ? C'est tellement flippant !" Après un grand soupir, il se plonge en son récit et reprend son stylo.

"Des cyclistes me dépassaient sans m'avertir de leur approche, d'autres me croisaient à vive allure. Je me tenais bien à gauche du chemin, goudronné tout le long du canal. Derrière moi, d'abord imperceptiblement, puis de plus en plus distinctement, une voix se rapprochait. J'ai d'abord pensé à un étranger des Balkans, puis à un Catalan avec un fort accent. Je me trompais. Me retournant, je crus voir avancer Louis XIV, avec sa perruque argentée et ses habits royaux : un large chapeau à plumes, sa culotte de rhingrave, ses bas de soie. Il regardait droit devant lui, altier. Muni d'une longue canne à pommeau d'or qu'il tenait tel un sceptre, vêtu comme au XVIIè siècle, il avançait fièrement vers moi, invectivant les platanes dans un babil incompréhensible. Du vieux françois, ai-je pensé.

J'essayai d'y voir plus clair. Ce n'était pas le Roi-soleil, celui-là n'avait pas le nez des Bourbons. Après une seconde d'hésitation, je rattrapai mon homme et me portai à son côté. Il m'ignora totalement, comme si je n'existais point. Entre deux couplets, je tentai d'engager la conversation. "Messire Colbert, je présume ? Quel honneur !", osai-je balbutier, mon sourire le plus engageant aux lèvres. Il me jeta des yeux furibards et poursuivit sa route en marmottant. J'était fier de moi. J'étais fier de moi. J'avais accroché son regard et la certitude de parler à un vrai être humain, pas à un spectre. Il marchait si vite que j'eus du mal à le rattraper. "Je me suis fourvoyé sans doute, vous n'êtes pas Monsieur de Colbert, Messire ?
- Me comparer à cet homme m'honore et me chagrine à la fois, jeune homme. Colbert est mon ministre et mon tuteur. Je lui dois d'être moi. J'arpente ces berges que je ne reconnais point.
- C'est que le temps a passé, Messire. Pensez plus de deux siècles ! Mais quel âge avez-vous donc, Messire ?
- Mon âge ne vous dira rien. Seul celui du canal ci-devant doit vous importer, manant.
J'étais très vexé. Me faire traiter de manant par un chapeau à plumes ! Riquet ! Ca m'était venu d'un coup ! C'était Pierre-Pol Riquet, le concepteur du Canal Royal en Languedoc, comme on disait à l'époque. J'avais vu récemment son portrait dans une excellent biographie. J'étais tout à fait sûr de moi. Riquet en mission, inspectant son grand oeuvre !"

Jacques releva son crayon et ses pensées se perdirent dans les saisons lointaines de la construction du canal. Sur le chemin de Compostelle, Jacques s'était souvenu de sa lecture récente. Prévue pour huit années, la construction en prendra finalement le double. Déjà âgé, Riquet avait dû déployer une énergie de jeune homme pour satisfaire aux exigences de Colbert, un bailleur de plus en plus exigeant et vindicatif. Sans oublier qu'en tant que percepteur des gabelles, Riquet devait parcourir tout le Languedoc et le Roussillon pour mener à bien sa charge. A l'époque, Riquet n'avait été aidé par aucune technique. Ni pelleteuse pour creuser tout ça, ni camion pour transporter les millions de briques nécessaires aux ouvrages d'art, ni aucun outil pour communiquer ! Pas d'autoroute bruyante comme celle qui longeait le canal à cet endroit, couvrant le bruit de leurs pas.
Jacques repris son crayon.

"Vous en avez vu avec Colbert, n'est-ce pas ?", lui demandai-je sans me démonter. Riquet poursuivait sa course sans faiblir, marmottant des phrases absconses entrecoupées de jurons depuis longtemps obsolètes. Il ne ralentissait ni de la voix, ni de l'allure. J'avais l'impression d'un marcheur sportif galvanisé par la musique de son baladeur. J'ai même supposé que, sous sa perruque, il cachait des écouteurs branchés à un smartphone. "Le plus triste, Messire, c'est que vous êtes mort juste avant l'inauguration. Pour sûr, c'est de la belle ouvrage, votre canal !", lui criai-je dans sa chevelure ondulée. Un nuage de poudre grise retomba sur son justaucorps.
Il s'arrêta net et se tourna vers moi tout en faisant passer sa canne dans la main gauche. D'un geste ample, élégant, il saisit son chapeau de la main droite et me salua dans une révérence de cinéma. Genre duc de Nemours devant la princesse de Clèves dans le film de Delannoy. Vous le voyez ?
Les plumes de son chapeau effleurèrent le sol et c'est à ce moment-là que je remarquai ses chaussures à bouts carrés, aux talons hauts et rouges. Oui, rouges. Je précise ce détail, certes quelque peu cocasse, pour attester de l'authenticité des faits ici rapportés. "Être sérieux jusque dans la fantaisie" était une de ses maximes, au grand homme du Canal. Les talons rouges seyaient aux courtisans de la Cour et si Riquet n'eut jamais l'audace de se rendre à Versailles, il avait tout préparé au cas où. D'où les talons rouges, par ailleurs fort peu commodes par temps de pluie. Ils s'enfonçaient dans la terre glaise et donnaient au marcheur l'allure d'un homme ivre. L'effort fourni pour s'extraire du bourbier déséquilibrait l'aristocrate. Les talons s'arrachaient du sol avec un bruit de succion fort peu élégant. Vous l'entendez ?
Bref, Riquet me fixait de ses prunelles noires. J'ai cru qu'il allait parler, mais non, il se tut, ne reprit pas ses ritournelles datant de la Renaissance, ne me sourit pas non plus. Sa bouche, un trait fin sous un nez fort, resta close. Il remet son chapeau sur son chef, effectua un quart de tour vers la gauche et repartit d'un bon pas. Je le suivis sans hésiter cette fois."


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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Ven 22 Sep - 23:38

Jacques fit une pause afin de laisser décanter les souvenirs de cette soirée avec Pierre-Pol. En pensée, il revisita les lieux.Le chemin de halage était agrémenté de milliers d'arbres à la ramure imposante qui se mirait dans le miroir de l'eau. Des platanes bicentenaires dont les feuilles mortes se ramassent à la pelle, qui font la révérence et porte chacun un numéro. Jacques s'était demandé pourquoi cette étiquette et avait failli poser la question à son compagnon : "Pour les conserver ou pour les abattre, le savez-vous, Maître Riquet ?" Il avait renoncé, se souvenant qu'avant les platanes, il y avait des peupliers et encore avant, des frênes et qu'au tout début, les riverains avaient planté des mûriers pour l'élevage du ver à soie. Tout passe, n'est-ce pas ? C'est comme ça : les pèlerins passent, les arbres passent, les escargots s'en vont aux enterrements des feuilles mortes, Riquet passe et ne reconnaît les lieux qu'avec difficulté.
Jacques avait regardé derrière lui. L'empreinte de ses pas s'évanouissaient peu à peu, balayée par le vent d'autan, comme les vagues effacent sur le sable les pas des amants désunis. D'où sortait-il tout ça ?
Bref, il poursuivit sa narration.

"Je suivis l'homme au chapeau à plumes tant bien que mal. Je notai notre différence de statut social. Mon bourdon de coudrier s'accordait mal avec sa canne à pommeau d'or, ma veste en Goretex jurait avec son justaucorps bleu roi, mon pantalon de randonneur avec ses bas de soie, mes croquenots de cuir avec ses talon de couleur. Heureusement, nous ne croisions personne sur le chemin. Cela m'étonna d'ailleurs. Etais-je encore bien sur la voie d'Arles à Compostelle ? J'aurai aimé lui poser mille questions, et surtout entendre ses réponses, mais Riquet s'obstinait au mutisme. J'aurai aimé éclairer certaines ombres de son existence. Savoir pourquoi son acte de naissance était introuvable ? Pourquoi avait-il tant tenu à l'anoblissement ? Pourquoi fut-il à ce point soucieux de son image ? De sa fortune ? De sa famille ? J'avais tout lu dans la fameuse biographie. Marchant près de lui comme un compagnon familier, je lui prêtai des qualités d'homme bon, d'homme sage, d'aristocrate éclairé. Une heure avant, honteux de ma tenue de manant, je m'étais placé comme vassal, et désormais, je le qualifiais d'ami, de frère, de compagnon. Je voulus tester notre degré d'intimité ; "Messire Riquet, vous avez sans doute connu mon aïeul, Auguste Prévert, le meunier ?" Bien sûr, c'était un piège, "Manant, me répondit mon compagnon avec une pointe de mépris dans la voix, si je vous accorde l'honneur de mon estime, n'abusez pas de ma charité. Je connais votre aïeul, ce Prévert. Un saltimbanque tout juste bon à bousculer l'ordre public. Louis, notre roi, l'a mis aux fers pour son pamphlet. Dieu est bon ; cet homme est aux oubliettes aujourd'hui. Paix à son âme."
Je ravalai mon désappointement.
Nous approchions de l'écluse de Montgiscard, là où le chemin de Saint-Jacques quitte la rive du canal pour atteindre Toulouse par la campagne. Le jour touchait à sa fin et j'avais faim. Je brûlais d'inviter mon compagnon à dîner en quelque auberge à Mongiscard mais la pensée de franchir la route nationale à ses côtés me paralysait sottement. Je n'osai traverser en compagnie d'un sosie de La Fontaine !
"C'est alors que Riquet me prit par la main, me conduisit vers la maison de l'éclusier. L'huis en était ouvert. Sur le seuil, Riquet m'invita à quitter mon sac à dos, à défaire mes chaussures, à poser mon bourdon contre le chambranle et à entrer. Il faisait frais et sombre dans la grande pièce. Du pain noir reposait sur la table en chêne, près d'un carafon de vin. Riquet se découvrit, posa son chapeau à l'autre extrémité de la grande table. Il dénicha deux verres et un long couteau d'une étagère plongée dans l'obscurité, avant de poser son séant sur le banc. Je fis de même sur l'autre banc, face à lui. Je l'ai considéré comme un habitué du logis, tant il prenait ses aises sans vergogne.
Il prit le pain au sarrasin, le rompit en marmonnant : "Ceci est un sacré bon pain." Il prit le vin, remplit son verre, le goûta et déclara : "Ceci est un sacré bon vin." J'écarquillai des yeux, ne sachant où les poser. J'avais perdu tous mes repères. Riquet regardait derrière lui, la tête comme dévissée.
Sortie soudain de l'arrière-cuisine, une jeune femme habillée en paysanne, les pieds nus dans des sabots de bois, apporta du fromage. Elle parla d'une voix mélodieuse : "Enchantée de faire votre connaissance, Messeigneurs. Vous pourrez passer la nuit ici ; nous louons des chambres pour les pèlerins. Vous goûterez bien un peu de ce fromage de brebis ?" C'était frugal, mais c'était bon. Après les repas, Riquet repoussa les reliefs d'un revers de manche, se leva, remit son couvre-chef et sortit. Je ne le revis plus : plus jamais. Je poursuivis ma route jusqu'ici, où je mets fin à ce récit."


Jacques reboucha alors son stylo, referma son carnet de pèlerin et alla se coucher. Il s'endormit et fit de jolis rêves. Le lendemain, il reprit le chemin pour Roncevaux. C'est juste après la brèche qu'il rencontra Roland de retour d'Espagne, pas encore rattrapé par les Basques vengeurs.[
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 1 Oct - 22:28

VERONIQUE

A Elizabeth E.


Drôle de courrier, celui que Lénonard vient de recevoir ! Une épaisse enveloppe en papier Kraft, venant des Hautes-Pyrénées, expédiée par le notaire de Bagnères. A l'intérieur, un paquet de lettres, emballé dans une fine pelure de papier parme et dédicacé d'une écriture appliquée : "Pour mon Léo, Olé !" Le paquet est soigneusement ficelé d'un mince lien de chanvre, emprisonné dans un cachet de cire. Le sceau d'une petite fleur à quatre pétales s'incruste dans la cire vermillon.
Léonard éprouve un certain malaise devant ce colis. Et cette simple phrase le trouble une première fois. L'effet de miroir entre Olé et Léo se pare d'un reflet comique, pathétiquement comique. Il ressent l'angoisse du torero devant un novillo au regard fuyant. Les courses de taureaux, ça, il connaît ; pour y avoir beaucoup participé jadis, à Vic, à Nogaro, et même à Nîmes !
Un courrier du notaire accompagne le petit paquet. Léonard va de surprise en surprise. Il ne s'agit pas d'un simple colis ni d'un présent, mais d'un héritage ! Un cadeau posthume, en quelque sorte un présent du passé. On y annonce la triste disparition, à l'âge de 83 ans, d'une certaine Véronique Térez, qui l'avait désigné lui, Léonard Garraud, comme destinataire de ces lettres après son décès. Cela conforte sa seconde impression, il s'agit d'une erreur. Il tente de se souvenir d'une Véronique qu'il aurait connue jadis, mais mises à part Véronique Sanson, Véronique Gens, la grisette de Messager et celle à la double vie de chez Kieslowski, aucune autre ne s'impose à son esprit, sinon évidemment la véronique, la passe fondamentale de tout torero débutant !
Et puis ce nom de famille, Térez, ne lui paraît pas catholique. Des Rodriguez, des Hernàndez, des Martinez, des Gonzalez, tous ces noms andalous d'origine germanique ou latine, oui, il les connaissait, mais ce patronyme, Térez, ne mérite pas même une oreille !
Alors qu'il passe en revue ses anciennes connaissances, lui reviennent des noms, des prénoms, des images, des regrets. Il cesse bientôt de ressasser ces douloureux souvenirs s'obligeant à juguler sa mémoire, à l'éloigner du passé. Maintenant, sa vie s'est stabilisée avec Berthilde. La saveur de la nouveauté, le goût de la conquête et de l'inconnu, il en est rassasié !
Il ne sait plus que faire devant ce ballot de lettres : le renvoyer au notaire ou en briser le sceau et ouvrir les lettres, ou bien brûler le tout et ne rien dire à sa femme ? Fort heureusement, elle est absente ce matin ! Il a assez galéré comme ça dans l'arène de sa longue vie. Des problèmes, il en a soupé : des justification, il ne souhaite plus avoir à en donner ; ras le bol des soucis, un bon feu de joie et basta ! Olé ! comme l'a écrit cette Véronique.
Léonard peut en rester là de cet héritage. L'aura du mystère qui l'entoure suffirait à alimenter une conversation entre copains. Chacun y irait de son petit couplet : un amour caché, le remake de la "lettre d'une inconnue", un énorme trou de mémoire, le geste d'une folle, un souvenir honteux maintenu secret, une grotesque confusion. Puis les interpellations auraient fusé, indiscrètes, cruelles, blessantes, parfois minables : "Allez ! Léonard, avoue-le, que l'as connu cette Véronique, que tu l'as lâchement laissé choir après l'avoir engrossée ou ruinée, ou pire, contaminée". La cruauté des amis est comme celle des banderilleros et des picadores, sans état d'âme.


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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 1 Oct - 23:53

Un seul coup suffit à briser le sceau de cire, libérant la ficelle qui lie les lettres. Et il en ressent le choc comme s'il s'était planté un poignard en plein coeur. Nous savons parfois, au moment même où nous accomplissons un geste, que n'aurions pas dû l'exécuter, qu'il nous nous sera plus possible de revenir en arrière, que nous en sommes prisonniers et que notre avenir est désormais scellé.
Toutes écrites de la même main, les lettres sont datées et classées chronologiquement. La plus ancienne, d'avril 1972, dessus. "Tiens, j'avais 30 ans", se dit Léonard.

"Mon Léo, comme tu es beau ! Je t'ai vu ce matin, rue Victor Hugo, accompagné d'une belle femme, hélas plus âgée que toi. Cela m'a troublé qu'elle soit plus âgée ! Cela a réveillé de vieux démons. C'est pourquoi j'ai pris la plume, pour exorciser. J'ai donc décidé de t'écrire en cachette, tu ne recevras rien, jamais, c'est pour moi. Nous sommes séparés depuis si longtemps que je n'oserai jamais reprendre le contact, renouer avec toi, redémarrer quelque chose. J'ai décidé de te laisser libre, totalement libre, et de ne jamais intervenir, quoiqu'il advienne. Désormais, pour supporter cette distance, je t'écrirai, mais à ton insu. C'est l'expression de mon amour pour toi, totalement désintéressé, entier, éternel. Cette femme qui semble t'aimer aujourd'hui, qui s'accroche à ton bras, trop âgée pour toi, je le répète, un jour tu la quitteras. En attendant, profite bien de son amour, et sois heureux comme je le suis moi-même, malgré notre séparation, et ce qui'l en a suivi. Comme la cigale, je chante et je danse, Olé ! Resteras-tu à Bagnères ?"

Pour Léonard, c'est comme un second coup de poignard. Certes, il habitait Bagnères à cette époque. C'est même là qu'il y avait rencontré Léa, sa première femme. Léa, Léo, un beau mariage ! Ils avaient trente ans tous les deux. " Voyons, calcule Léonard, en 1972, Véronique avait donc... 47 ans ! Elle pouvait râler sur l'âge de Léa ! C'est plutôt elle qui était trop vieille ! Et comme disait le père Hugo, la jalousie est un démon qui ne peut être exorcisé".
Le monde étrange de la psychologie féminine lui reste à jamais inaccessible.
Un embarras profond s'empare soudain de Léonard, en même temps qu'une immense lassitude. En amour, c'est toujours lui qui avait dû faire les premiers pas, et jamais une femme ne l'avait abordé pour lui avouer son attirance, son désir. D'ailleurs cette Véronique non plus n'était pas revenue vers lui après leur rupture. Ayant largement dépassé la soixantaine, cela ne lui arrivera plus désormais. Il lui restait ce tas de lettres, une bonne cinquantaine, écrites entre 1972 et 2007. Un vrai roman, pondu par une espèce d'hystérique, dont il n'avait que faire, sinon le renvoyer à son expéditeur. Et vite fait bien fait, Olé !
Ainsi fit Léonard, sans lire aucune autre missive, par un joli paquet accompagné d'un courrier attestant qu'il s'agissait certainement d'une erreur et qu'en tout état de cause, il signifiait son refus de l'héritage.

Une semaine plus tard, sa femme lui annonce ingénument au déjeuner que le facteur avait déposé le matin même une grosse enveloppe, et qu'elle avait dû en payer le port ! Devant Berthilde, il fait l'étonné, son regard fuit et son esprit est déjà sorti de table, concentré sur les justifications qu'il devra inévitablement fournir.
Malheureusement, le notaire n'avait pu accepter le rejet de l'héritage compte tenu du fait que le sceau avait été brisé. Or, un legs ne peut être refusé qu'avant d'en connaître le contenu, avant jouissance. "Jouissance, quel à-propos", sourit Léonard.
Tous les jurons s'embrouillent en un râle confus au fond de sa gorge. Ce geste fatal, ce réflexe malencontreux, celui du bris du cachet de cire, détruisant cette corolle à quatre pétales, celle d'une fleur de véronique évidemment, s'enfonce une troisième fois en lui comme une estocade.
Mais Berthilde est admirable, comme seules les femmes savent l'être dans ces cas-là, c'est-à-dire compatissantes et responsables. Léonard est redevenu ce petit garçon rassuré par sa charmante maîtresse, adulte, douce et bienveillante. Elle compatit au récit que lui fait Léonard, innocente victime d'une aficionada histérica.
Cette totale amnésie d'une possible relation amoureuse avec une confuse Véronique, ou une improbable Thérèse, Berthilde y croit. Où elle est grandiose, c'est lorsqu'elle lui pose la question des autres héritiers. Que d'autres héritiers existassent, cela n'avait même pas effleuré Léonard !
Le lendemain, il appelle à l'étude. Oui, il y a bien une autre héritière, la fille unique de la défunte. Au notaire, cela paraît un peu curieux que Léonard ne connaisse pas la fille de Madame Térez, mais après avoir marmonné quelques fumeuses explications, il obtient l'adresse de Lidia Térez, à Toulouse. Donc la fille portait le nom de sa mère ; et avec un prénom espagnol de surcroît, Olé !

Léonard prend la décision de se rendre à Toulouse et de rencontrer Lydia. Mais il remet toujours. Les semaines, les mois s'écoulent. La saison des courses de taureaux et déjà passée, les pommes cueillies, la grisaille de l'automne installée. Décembre déjà ! Il se décide enfin à appeler Lydia Térez. Cette Lydia, pas même étonnée, naturelle et plutôt expansive, lui répond au téléphone comme si elle le connaissait depuis toujours. Il s'y rend la veille de Noël, en fin de matinée, la démarche hésitante, la gorge sèche. Il se souvient d'autres rencontres du passé, ressent les mêmes émois, angoisse et désir mêlés, envie d'entrer dans l'arène, envie de s'enfuir aussi ; l'union du courage et de la lâcheté. Mais sa porte est entrouverte et l'invite à l'audace plutôt qu'à la fuite.
Lidia (avec deux i) est une femme d'une quarantaine d'années, de type méditerranéen, volubile et agréable. Elle lui parle de sa mère catalane, Veronica, devenue Véronique en entrant en France. Depuis l'adolescence, Lidia avait très peu vécu avec sa mère, laquelle chantait et dansait dans les cabarets, à Toulouse, à Barcelone aussi. Véronique avait d'ailleurs beaucoup déménagé. Lidia était née en 1963, à Perpignan. Non, elle n'a pas connu son père, mort avant sa naissance. Oui, elle a des photos de sa mère. "Ah? Maman écrivait des lettres d'amour qu'elle n'envoyait pas ? ". Visiblement, Véronique n'avait pas été une mère très possessive. Lidia en parlait avec un détachement inattendu, presque inconvenant.
Léonard regarde Lidia avec obstination, longuement, attentivement. Il doit se rendre à l'évidence, sa mémoire n'est plus aussi sûre. Comment a-t-il pu totalement oublier cette Véronique, au point de ne la reconnaître sur aucune photo, de n'avoir encore été aucunement interpellé par la ressemblance entre Lidia et Sophie, sa propre fille ? Unique ? A la naissance de Lidia, sa mère avait trente-huit ans et Léonard... vingt et un ! Ce qui voulait dire qu'il pouvait être... Qu'il devrait être... qu'il était... son père !

Après une interminable minute de silence, ils se lèvent et s'observent. Léonard debout, les pieds écartés en compas, les bras en avant comme s'il tenait une cape,soutient le regard lumineux de Lidia. Tandis que Lidia se précipite dans ses bras tendus, Léonard pivote sur la pointe des pieds, entraînant sa fille dans ce mouvement tournant de véronique, sous les bravos et les olé d'une foule imaginaire.
Enfin, ils s'étreignent sauvagement. "Lidia, si nous fêtions Noël ensemble ?
- Non, pas..., Léonard, c'est trop compliqué, j'ai pris des engagements pour ce soir. Et puis... il nous faut prendre du recul, tout est si soudain, inattendu. Tu dois d'abord en parler chez toi."

Une fois encore, Berthilde avait été impériale et sa discrétion jusqu'au soir fait chaud au coeur de son mari. Lors de la veillée de Noël, Sophie était là. Toute la soirée, Léonard avait craint d'aborder le sujet. Au sein des familles recomposées, on parle de presque tout, mais l'intime n'y est pas de mise. Comment annoncer la nouvelle ? Et comment aurait-elle été accueillie ? Attendre un peu, c'est cela, attendre. Après le réveillon, rassuré et un peu pompette, Léonard s'était endormi comme un enfant.

Au réveil, Berthilde est distante, comme contrariée. "Es-tu sûr que cette femme est ta fille ? As-tu lu toutes les lettres ? Moi, oui, en ton absence. Lis celle-ci, s'il te plaît, c'est la plus récente". Le ton de Berthilde ne laisse aucune alternative à Léo. La migraine lui scie le crâne. Son coeur bat à nouveau par-à-coups irréguliers. Une odeur de drame parfume la chambre.

"Léo, mon cher Léo, je crains que cette lettre ne soit la dernière. Je suis vieille, hospitalisée, c'est la fin mais j'ai encore toute ma lucidité. J'ai demandé au notaire de passer. Nous réglerons les derniers détails. J'ai finalement décidé de te faire remettre toutes ces lettres écrites pendant trente-cinq ans. Après mon décès seulement. C'est un drôle d'héritage, j'en conviens. Mais à travers elles, je survivrai en toi. Tu les liras... ou pas. Si tu les lis, tu sauras ce que furent mes difficultés, mes erreurs, mes combats et mes joies. Comment j'ai survécu et me suis détachée de toute culpabilité, au risque de paraître frivole. Tu découvriras pourquoi je t'ai poursuivi toutes ces années. J'ai confiance en ta bravoure pour en supporter le poids. Tu es un homme solide. En 1941, au camp d'Argelès, j'attendais un enfant de José, réfugié catalan comme moi. José fut l'amour de ma vie. Avant toi, bien sûr. C'est pour cet enfant que José s'est évadé du camp, pour nous préparer une vie dans ce pays. Il devait revenir me libérer avant l'accouchement. Il n'est pas venu. Peu avant Noël, une jeune infirmière de la Croix-Rouge est venue nous chercher, nous, les femmes enceintes. C'est au domaine d'En Bardou que j'ai accouché, loin du froid, du vent, du sable et de la promiscuité du camp. C'est là que j'ai passé les plus beaux moments de ma vie, protégée des horreurs de la guerre. C'est là aussi que j'ai accompli le geste le plus terrible pour une mère ; abandonner son enfant malade, son fils de quelques mois pour le confier à une infirmière. Il est parti avec elle là-bas, à Banyuls, et je l'ai perdu. Pour survivre malgré cette mutilation, je me suis réfugiée dans une vie de plaisir et de futilité, une vie olé-olé, comme on dit.Mais je me suis déjà exprimée là-dessus dans de nombreuses autres lettres. Lorsque je l'ai retrouvé, mon fils, il était trop tard pour le reprendre. Il avait été adopté par une bonne famille de Bagnère, les Garraux. Les Garraux et moi, nous avons décidé de garder le silence sur ta naissance. J'ignore s'ils s'y sont tenus, mais moi ta mère, oui. Tu es né Leonardo Térez, le 19 janvier 1942 à la maternité suisse d'Elne, de José Serrano y Tomàs, apprenti torero et de Veronica Teresa Pérez, future chanteuse de cabaret. Que la vie te soit douce et longue encore, mon beau Léo, Olé !

Ta maman qui t'a tant aimé en silence"
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