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 LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES

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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Ven 15 Sep - 19:35

de Patrick De Meerleer


La géographie. Où la Seine se jetterait-elle si elle prenait sa source dans les Pyrénées Question
Jean Tardieu, Un mot pour un autre


En vérité, le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout.
Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe


AVERTISSEMENT


Il est de bon ton de se moquer des Belges, nos ingénieux voisins, dont nous jalousons l'incomparable humour. Malice et dérision sont leurs armes, des armes bien plus efficaces que les kalachnikovs. S'adressant à sa mère, un humoriste belge déclarait récemment après les attentats de Bruxelles : "L'humour belge est indestructible, maman. On a tellement d'humour que même s'ils tuaient la moitié de la population, on leur répondrait "c'est bien les gars, mais vous faites quand même votre boulot qu'à moitié".

Lorsqu'un Ariégeois rencontre un Belge du côté du Montcalm, il se gausse : "Encore un qui n'a pas trouvé l'Andorre Exclamation " Mais ça, c'est plutôt de l'ironie Exclamation

Ce recueil de 10 nouvelles, qui, comme l'indique son titre, pérégrinent sans jamais perdre de vue la chaîne pyrénéenne, témoigne de ce trait de dérision dont j'ai sans doute hérité à la naissance. C'est mon amour pour la montagne et ma tendresse pour ses habitants, d'est en ouest de la chaîne, qui furent le moteur de ces récits.

Ils vous plongeront dans ces univers bien différenciés, celui de la haute montagne bien sûr, mais aussi de la campagne, des villages et des collines sans oublier la route qui relie tout lieu. Ils servent de décors aux tribulations de curieux personnages : un astronaute musicien, un séducteur impénitent, un jacquet hors du temps, un entrepreneur sans scrupule, un groupe de randonneurs sous l'orage, un prof déboussolé, une élève appliquée, un cultivateur suspicieux, une mère absente et pourtant bienveillante, un Belge égaré qui se cherche, qui se cherche, tous randonneurs aguerris ou occasionnels, voyageurs fragiles surpris par la vie, les aléas du quotidien et les réactions inattendues de leurs proches.
Où le cocasse n'est jamais loin du drame.
Un bon moyen de réconcilier ces deux extrêmes : la Belgique qui nous coiffe et l'Autan qui décoiffe.
Bon voyage donc et surtout... surtout... ne vous perdez pas Exclamation
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Ven 15 Sep - 20:33

A Auour Ava O (il y a un accent sur les deux "o", que je ne peux pas reproduire ici).

LE BELGE EGARE EN ARIEGE


Tout petit déjà, il en rêvait. C'est vers l'âge de dix ou onze ans que Saint-Nicolas lui avait apporté ce livre de photographies en couleurs où, de cliché en cliché, il avait découvert ce bleu du ciel, royal et électrique. Jamais le ciel n'était de cette couleur-là en Belgique. Gris de perle ou gris souris, anthracite, argileux, ivoirin, azurin, bleuâtre, rosâtre aussi parfois, rehaussé de jolis nuages aux teintes changeantes, saumoné au soleil couchant les veilles de pluie au-dessus de la mer du Nord à Ostende, jamais vraiment bleu, en fait. Dans le livre, le contraste entre le vert des forêts,le blanc des névés et ces ciels irréels que les sommets tranchaient comme l'étrave d'un bateau pourfendant les eaux l'avait profondément marqué. Il s'était alors promis d'aller un jour vérifier si ces tons vifs n'avaient pas été arrangés par un quelconque procédé photographique. Il avait toujours pris soin de son beau livre et de maison en maison, au gré de ses multiples déménagements, il l'avait transporté avec précaution.
Je ne sais pas vous, mais moi, je le vois, ce gamin de dix ans. Appelons-le Baudoin, pour faire Belge. Le jour de la Saint-Nicolas, qui, comme chacun sait, est le Père Noël des petits enfants de Flandre (et aussi d'une grande partie de l'Europe), Baudoin reçoit de son parrain, un oncle émigré dans le sud de la France, un lire de photos de montagnes. Pas n'importe quelle montagne, non, celle des Pyrénées. Il est assis, le livre posé sur la nappe à carreaux rouges et blancs de la table familiale. Il a repoussé la cafetière, l'éternelle cafetière italienne qui trône là en permanence. Derrière lui, sa mère pèle les pommes de terre. Elle va sûrement faire des frites. Baudoin adore les frites. Il tourne les pages une à une, s'émerveille de la beauté des paysages de montagne, le vert pomme des pâturages, l'émeraude des forêts, l'albâtre de la neige et ce bleu, ce bleu des tuniques de la Vierge Marie sur le retable des frères Van Eyck, joyau de la cathédrale Saint-Bavon de Gand. C'est peut-être l'association de ces deux promesses, déguster des frites à midi et découvrir un jour le ciel des Pyrénées, qui le réjouit à ce point.
Baudoin feuillette l'ouvrage l'eau à la bouche. Il déglutit, sa mère entend le bruit de la gorge qui avale de la salive. Il est couché sur son livre, en lisse les pages rebelles qui cherchent à revenir en arrière en refusant de s'aplanir, détaille chaque vue, pense à son oncle et parrain. Il ne sait pas encore qu'on lui posera bientôt cette terrible question à laquelle il répondra trop vite. Baudoin vit encore dans l'innocence de l'enfance, pour peu de temps encore cependant.
L'oncle qui lui a offet le livre s'appelle Martin. Martin est aussi son parrain. Ce prénom lui va bien vu qu'il est un peu ours. Il travaille sur les prises d'eau, les conduites forcées et les barrages, tout ce qui assur l'alimentation des turbines de production d'électricité. Pour son travail, qui consiste au contrôle des équipements déjà cités, il arpente la montagne en 4X4, en téléphérique, et le plus souvent à pied. C'est ainsi qu'il s'est pris de passion pour la montagne et pour la langue française, qu'il parle désormais parfaitement. Martin a envoyé ce beau livre à son filleul avec une jolie carte de Saint-Nicolas. La carte sert de marque-page. Elle sommeille entre les vallons et les sommets qui n'ont pas changé, eux, cinquante ans plus tard.
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Sam 16 Sep - 19:57

Car la vie ne nous aide pas toujours à réaliser nos rêves. Cin-quan-tans ! Lorsque Baudoin marmotte ces trois syllabes, il a mal.
Cinq decennies qui ont passé comme par enchantement, disparues à jamais. Ce que Baudoin observe, c'est un gouffre, immense, un puits d'une profondeur insondable où sa vie s'est perdue, s'est noyée. Verdronken. Plouf ! Il est tout au bord du précipice, se retient pour ne pas sauter et en finir une fois pour toutes.
Moi qui vous parle, lorsque j'ai cessé toute activité professionnelle, ça m'a fait un peu pareil. Le trou noir derrière moi, la tombe devant. Je vous jure, il n'y a pas de quoi se réjouir... mais... je m'égare. Revenons à Baudoin, jeune pensionné flamand et flagada. Flamangada, si vous permettez ce mot-valise. Limite dépressif. "Que faisait-il, comme boulot", vous demandez-vous ? Je réponds à la question.
Baudoin travaillait à la banque. Belgius Bank, exactement. Quarante ans de boîte. Bien noté. Gravissement régulier des échelons à chaque mutation. Chargé des gros portefeuilles en fin de carrière. Un seul mot d'ordre : placer. Il fallait placer, placer, satisfaire aux objectifs de la direction et ipso facto monter en grade ou alors pfft ! du balai. L'essentiel de son job consistait à convaincre les gros clients du bien-fondé de leurs placements : sécurité assurée, intérêts substantiels, fiscalité réduite. Comme s'ils avaient besoin de ça, les gros bonnets ! Aujourd'hui, quand il repasse en revue sa carrière tandis que le café coule, ou lorsqu'il repasse ses chemises, il se rend compte que de son passé professionnel il ne reste rien. Un menuisier peut montrer les escaliers qu'il a fabriqués au cours de sa longue vie de menuisier, un maçon les maisons qu'il a construites, un photographe les photos qu'il a tirées (et qui parfois sont éditées dans un album), mais lui, Baudoin, que peut-il revendiquer ? Rien, rien de rien. Du vent.Mâme pas du vent, le néant. Devant lui, aspirant par à-coups son café brûlant, son regard rencontre un mur nu, l'écran blanc de la kitchenette où il déjeune, où se projette le néant de sa carrière professionnelle.
Quant à sa vie personnelle, mieux vaut garder le silence sur elle pour l'instant. Baudoin lui-même semble avoir tout oublié de sa vie privée. Passage à la trappe, comme le reste ! Amnésie totale.
Vous est-il déjà arrivé de vous réveiller le matin avec le désespoir comme raison de vivre ? De mourir plutôt. Bizarrement, ça finit par passer tout seul. Quelque choses agit en nous en silence, une réaction chimique au coeur de notre cerveau, je veux dire au centre, sorte de riposte psychique qui a pour effet de nous sortir du désespoir. Nous attaquons alors la journée avec le sourire, comme si nous avions soudainement trouvé la réponse à un problème insoluble. Remercions notre mère de vous avoir doté d'une telle capacité de résilience.
(Résilience ; on dit comme ça aujourd'hui, c'est un mot nouveau passé dans la langue vernaculaire, comme le verbe perdurer par exemple. Avant résilience, on disait rebondissement, comme pour les ballons).
Baudoin saura-t-il rebondir, lui ? Le recueil de photographies le sauvera-t-il de la déprime ? Je ne sais pas vous, maism oi oui, je le crois possible. Je l'imagine parfaitement. Il accuse soixante balais, plie ses malles une fois encore pour ce qui'l suppose être son ultime déménagement, démonte les meubles, entasse les vêtements, empaquette ses bouquins, passe la wassingue et tourne une dernière fois la clef dans la serrure de son appartement de fonction, clôture définitive d'un passé sans image.
Il charge le tout, c'est-à-dire peu de chose, dans une camionnette louée pour la journée et rejoint la maison de campagne qu'il s'était achetée dans les Ardennes avec les primes de compétitivité annuelles et parfois conséquentes. Là, au coeur de la forêt arennaise, il vivra autre chose. Nécessairement, il devra vivre différemment. Et il compte bien perdurer encore un petit bout de temps.
Les premiers mois en Ardennes, avec les démarches administratives, les prises de contacts avec la petite ville toute proche et ses voisins immédiats, les aménagements indispensables pour rendre la maisonnette habitable, c'est-à-dire conforme à ses habitudes de célibataire, Baudoin ne voit pas le temps passer. Il s'installe. Ca l'occupe. Qu'a-t-il fait d'autre au cours de sa longue existence ? Sinon s'occuper à ?

L'automne touche à sa fin.
Il avait projeté quelques balades en forêt à la recherche de champignons mais l'hiver s'est invité sans prévenir, un coup de froid brutal, trois journées de gel mettant fin à toute velléité de cueillette. Les rares visites se font encore plus rares, on ne fréquent pas trop les expatriés flamands en Wallonie. Oswald, son meilleur voisin est germanophone, il s'entend bien avec lui et le comprend facilement. La drache qui tombe sans répit depuis plusieurs jours sature d'eau les sols tourbeux alentours, empêchant toute sortie. Il a installé la télé mais la télé l'emmerde. Le spectacle du bois qui brûle dans la cheminée lui suffit. Il écoute France-Musique, la seule station qu'il supporte encore.
Il lit.
Pas de romans, non, des livres où l'on apprend quelque chose. Les atlas, les flores, des ouvrages sur les papillons, les arbres, les oiseaux. Quelque recueils de peinture, Bruegel, Bosch, Van Eyck, des Flamands bien sûr. Il redécouvre le livre sur les Pyrénées qui le suit depuis toujours, celui qui enchante son existence d'adulte comme il a enchanté celle de son enfance. En en tournant les pages, il redevient le gamin d'une dizaines d'années qui avait été fasciné par le bleu du ciel. Bleu royal comme il disait, le petit Baudoin.
Baudoin aime la marche. Il marche.
Les Ardennes, ce sont avant tout des collines boisées entourées de rivières et peuplées de forêts de hêtres et de résineux. Autour des villages, des prairies. Plus au nord, le plateau des Hautes Fagnes et son sommet, le signal de Botrange, 694 mètres d'altitude, une petite Sibérie ! Depuis le traité de Versailles qui a rattaché cette région à la Belgique, une butte de terre y a été élevée, afin d'atteindre les symboliques 700 mètres. Ridiculement symbolique ! C'est le sommet de la Belgique et même du Benelux qui, comme vous le supputez aisément, ne regorge pas de montagnards. ...
Very Happy
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Sam 16 Sep - 23:36

Lorsque Baudoin ouvre son livre de photos, il s'évade de nouveau. Rien à voir avec l'Ardenne ! Les sommets pyrénéens ne sont pas couverts de noires forêts. Ils cisaillent le ciel de leurs dents acérées. Leurs faces grises luisent au soleil levant comme des lames d'acier trempé. Sur certains clichés, ils se reflètent au miroir d'un lac couleur de malachite, une irrésistible invitation au voyage.
Il aimerait tant y être ! Quitter le Plat-Pays, celui des ciels bas et des canaux, celui de Jacques Brel et de Raymond Devos.
Tutoyer les sommets, caresser les eaux froides des étangs. Et une fois de plus, il est tiraillé. Que faire ? Que choisir ?

Faire un choix relève de l'impossible. Si sa vie est partie en lambeaux, comme un drap qu'on s'arrache et déchire, c'est bien à cause de son incapacité à choisir. Si diriger par ici ou plutôt par-là, se décider après quelques secondes de réflexion, se décider et puis y aller franchement, très peu pour lui. Il pourrait citer moult exemples pour illustrer ce casse-tête insoluble. Par exemple, prenons sa vie sentimentale. Avec les femmes, c'est criant. Il pèse le pour et le contre, sans jamais savoir laquelle aura sa préférence. Quelle sera la bonne personne ? Il les aime toutes ; il n'en aimera aucune. Sinon jadis la mère de son enfant, il n'en aima vraiment aucune. Oui, celle-là, il en avait été vraiment amoureux. Il l'avait aimée avec toute l'innocence de sa jeunesse, il l'avait aimée aveuglément. D'ailleurs, la question ne s'était pas posée. Sauf devant le maire, évidemment. Mais, allez dire non devant le maire ? "Il aurait fallu y réfléchir avant, mon petit, si tu ne voulais pas te marier", lui avait soufflé sa conscience.
Après leur séparation, Baudoin aurait tant souhaité retrouver cette candeur juvénile avec une autre. Mais ses valses hésitations en avaient découragé plus d'une. Peu avant son déménagement pour les Ardennes, il avait surfé sur un site de rencontres. Choisir entre deux femmes lui posait déjà un problème... Mais entre trente-six ! Oui, son profil avait intéressé trente-six nanas ! C'est tout Baudoin, ça, se placer dans une position intenable. Il aurait pu se réjouir de son succès auprès des dames, mais non, c'était trop, trois douzaine, beaucoup trop ! Il s'est désinscrit vite fait.
Ce qu'il lui faudrait, c'est une rencontre accidentelle, comme au cinéma. Se retrouver coincé dans un hall d'aéroport avec une fille qu'aurait raté son vol, et lui aussi ; bousculer une passante aux hanches larges et se précipiter pour l'aider à ramasser ses provisions de bouche dévalant le trottoir ; emménager tout à côté d'une femme seule (et restée belle) qu'il aurait connu jadis à la petite école. Se confier aux coups de dé du hasard, quoi !
Baudoin ne se confiera jamais au hasard. Vous qui commencez à mieux le connaître, vous partagez certainement mon avis. En fait, il n'y croit pas. Il est convaincu que le hasard n'existe pas.
L'homme doit faire son choix après avoir observé attentivement les aspects négatifs et positifs de la décision à prendre. Du coup, son moral ressemble à un soufflet sorti du four trop tôt : effondré de l'intérieur.
Pour son voyage plein sud, il remet la décision à plus tard. Comme d'hab. Là, nous rentrons dans l'hiver, ce n'est pas le moment de tirer des plans sur la comète. La priorité consiste à survivre à l'hiver ardennais. 700 mètres d'altitude, ce n'est pas l'Atlas, certes, mais la Belgique, ce n'est pas le Maroc non plus !
Il s'est renseigné, le climat des Hautes Fagnes correspond à peu près à celui du plateau de Beille en Ariège. Page 42 de l'album, cette vue du plateau perché à 2000 mètres le fascine. Un immense tapis de neige scintille au soleil. Cà et là, des bosquets de pins, sentinelles au garde-à-vous dans le climat polaire ; des sommets aux panaches blancs ; un ciel de carte postale, à l'azur aigue-marine. On y voit très clairement deux minuscules hominidés perdus dans cet infini. Deux fourmis noires tentant d'atteindre un horizon inaccessible en suivant une invisible trace. Il ne s'y voit pas Baudoin, dans tout ce blanc. Vraiment pas. Et pourtant !
En attendant, il se calfeutre en son chalet douillet, entretient un feu de bois dans la cheminée équpée d'un insert à la vitre parfaitement entretenue. Il aime à y contempler les flammes rousses, dansantes et rassurantes. Comme une chevelure de femme que le sirocco décoifferait avec volupté.
Avant-dernier représentant de la lignée familiale, il se pique soudain d'intérêt pour la généalogie. Il se souvient encore très bien des noms de ses grands-parents et de leurs dates de naissances. A partir d'eux, il recherche et retrouve ses ancêtres.
Avec l'internet, c'est presque facile. Ca l'occupera tout l'hiver. Il suffit de ne pas se perdre dans la numérotation Sosa. Les hommes portent des numéros pairs, les femmes, impairs.
Commode : les pères pairs, les mères impaires ! Et chaque génération double les nombres de celle qui l'a précédée. Papa n°2, maman n°3. Puis 4, 5, 6 et 7 pour les grands-parents, etc.
Baudoin a vite saisi le fonctionnement du système. Mais ça coince du côté maternel, une de ses aïeules flamandes n'a pas de mari. Ca l'ennuie un peu quand même, il n'aurait jamais imaginé qu'au XVIIIe siècle... Et... pas de père, ça laisse un trou dans la numérotation !
(Je ne sais pas vous, mais moi, je trouve ça ridicule, cet engouement pour les ancêtres. Nous pourrions consentir à un peu plus de respect envers leur vie passée ; passée et bien souvent douloureuse. Remuer les archives, réveiller les fantômes, très peu pour moi.)

Baudoin meuble sa solitude de vieux célibataire en convoquant ses aïeux auprès de lui. En son chalet perdu dans les Ardennes, il revit leur pénible destin, leurs drames familiaux, ces mariages arrangés et tous ces enfants morts en bas âge. Il se dit que s'il était né cent ans plus tôt, il aurait fait partie de ces petits disparus trop tôt. Cela lui aurait évité de devoir choisir sans cesse le cours de sa banale existence !
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Martine

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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 8:03

J'avais pas vu! Je lis tout ca après la douche !
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Jean2

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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 9:43

On y parle des Ardennes !
En plus j'ai appris un mot " névés"

merci Episto
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JEAN

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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 10:26

Merci Epistophélès.
L'auteur utilise t'il réellement l'orthographe " Baudoin " ? La version belge serait " Baudouin "
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 19:12

En effet, JEAN, l'auteur écrit bien "Baudoin". ...... Very Happy
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 22:05

Baudoin n'a pas résisté à l'appel des images. Dès les premiers beaux jours, il a fui l'Ardenne.
Une fois encore, tourner la page.
Et pour la première fois de sa vie, il est seul au coeur de la nature sauvage. Non, ce n'est pas celle à laquelle il s'attendait. Pour commencer, pas de chalet confortable pour se protéger du vent glacial, pas de lit douillet pour récupérer après une dure journée de labeur, même pas de beurre, ni de bière belge, mais une cabane à courants d'air qu'il calfeutre peu à peu avec les feuilles sèches des fougères aigle, de l'huile pour la tambouille et du vin de table. Il dit de table parce que c'est sur la table qu'il pose le cubi de rouge remonté depuis les Granges-de-dessus à dos d'homme. De la piquette estampillée Communauté Européenne achetée à l'épicerie-boulangerie-café du village.

Tout l'hiver il avait rêvé de ce port d'attache. Prosper, un voisin ardennais un peu collant et fervent catholique lui avait décrit les Pyrénées avec un enthousiasme un peu suspect. Une année sur deux, il y effectuait un pèlerinage. Mi-septembre les années paires, avec sa Philippine (numéro impair), il chargeait la caravane et descendait d'une traite à Lourdes. Leur place était réservée par avance au camping le plus proche de la source miraculeuse. Un sacré argument de vente, l'emplacement. " Et tout le confort, une fois !" ajoutait-il l'oeil rond. Ni les saintes ablutions, ni les messes interminables, ni les virées à parcourir les rues surchargées de bondieuseries ne suffisaient à meubler leur agenda de pèlerins. Prosper et Philippine sortaient l'auto du camping et se risquaient sur les routes de montagne, s'enfonçant vers le sud, au profond des vallées. Sans jamais perdre la voiture de vue, "on ne sait jamais avec ces Français", ils arpentaient quelques bouts de sentiers et très vite "se retrouvaient en pleine cambrousse". Baudoin détesta ce mot qui lui parut totalement inapproprié. Ca sonnait faux ! Si Lourdes était en pleine cambrousse, qu'en était-il de ce coin des Ardennes belges qu'ils habitaient, eux ?
Ce n'est donc pas cet argument qui avait convaincu Baudoin de faire sa valise. Son sac à dos pour être précis. Plus pratique pour voyager et surtout pour randonner. Dans son enveloppe à bulles, le bouquin de photos tenait tout juste en largeur dans la grande poche. Il tenait à comparer les clichés avec la réalité. Tant pis pour le poids ! Il avait dû sauter dans plusieurs trains pour atteindre sa destination : Bourg-Madame. Bourg-Madame, ce nom lui plaisait.
Sur Wikipédia, il avait lu qu'à l'origine, Guingueta d'Ix était un hameau du comté de Barcelone qui, après le traité des Pyrénées, devint français. La suite vous intéresse ?
Oui ? Bon, vous l'aurez voulu.
Le duc d'Angoulême, fils aîné de Charles X et époux de Madame Royale, la fille aîné de Louis XVI, fut exilé par Napoléon à Puigcerdà, en Espagne. Dès la défaite de Waterloo, le duc put rentrer en France. Il décida d'élever au rang de ville le premier village français qu'il rencontrera. Guingueta d'Ix prit alors de l'importance et, par reconnaissance envers le duc, les habitants décidèrent de lui donner le nom de Bourg-Angoulême. Mais le duc préféra rendre hommage à son épouse, d'où Bourg-Madame.
Nonobstant, les habitants s'y nomment toujours les Guinguettois.
Baudoin mit plus de vingt-quatre heures pour effectuer le voyage. Si son périple n'avait pas pris la tournure qui va suivre, il lui aurait certainement fallu une journée supplémentaire pour atteindre le terminus. Une grève de la SNCF, réseau Sud-Ouest, le bloqua à Toulouse.
Dans le TGV, il avait lié connaissance avec un Ariégeois qui habitait Les Cabanes. Ce fut au tour de Baudoin de faire les yeux ronds en entendant ce nom. N'y avait-il point de vraiem aison dans ce coin de France ? "Des cabanes !", s'étrangla Baudoin.
- Avec 2 n, c'est un village sur la rive gauche de l'Ariège, lui répondit l'homme.
- Ouf ! J'ai cru... C'est loin de Bourg-Madame ?
- Boudu, c'est pas tout à côté ! Mais vu de là-haut... de chez vous, j'veux dire...
- C'est là que je compte me rendre une fois, à Bourg-Madame.
- C'est le terminus de li ligne de chemin de fer. Après, c'est l'Espagne.
- Puigcerdà, j'ai bon ?
- C'est bien ça. Vous irez en Espagne aussi ?

C'est ainsi qu'ils avaient sympathisé. Baudoin apprit que Jean-Pierre s'occupait de plein de bricoles pour gagner sa vie : un peu d'élevage, un peu moniteur à la station de ski de fond, un peu correspondant pour la Dépêche du Midi. Jean-Pierre, lui, fut intrigué par le parcours hésitant de Baudoin, l'enviant un peu d'avoir su rester libre de tout attachement.
Autour d'eux, des voyageurs commençaient à s'énerver. L'un avait annoncé à la cantonade "qu'à Toulouse, eh bé, c'était encore la grève et que, boudu, les correspondances n'étaient pas assurées !" Toute la rame s'agitait et les voyageurs parlaient de plus en plus fort, qui réclamait des informations officielles, qui s'en prenait aux fonctionnaires, qui se lamentait de son sort, contraint de dormir dans le hall de gare, qui téléphonait déjà à un ami, à un mari ou à un fils pour solliciter son aide. C'est ce que fit Jean-Pierre en appelant Danièle, sa compagne comme il la qualifia, afin de la préparer à une solution alternative : devoir venir à Toulouse en voiture pour le récupérer. Mais il fallait attendre la confirmation de la grève. Jean-Pierre proposa à baudoin de l'emmener à Tarascon, pour le rapprocher de Bourg-Madame, au cas où. "Mais c'est comme tu veux !" avait-il conclu en le tutoyant comme un vieil ami.
Voilà bien le genre de dilemme auquel Baudoin détestait être confronté. En cas de grève, il lui faudra choisir, soit prendre une chambre près de la gare Matabiau, soit monter dans l'auto de Jean-Pierre. Et s'il partait avec Jean-Pierre, choisirait-il d'accepter sa proposition d'hébergement ou chercherait-il un hôtel aux Cabannes ? Mais Jean-Pierre n'avait encore rien proposé et la grève n'était pas encore officiellement annoncée ! Le contrôleur était introuvable. "Si le contrôleur se cache, c'est pas bon signe !" lança une sexagénaire bien en chair avec l'accent rocailleux des gens de la montagne. Baudoin lançait des yeux tout autour, cherchant à se rassurer bêtement au miroir d'un regard rassurant.
Sans notre aide, il ne saura choisir.Le personnage de Baudoin en est incapable. C'est un snul, comme disent les Wallons. Si j'ai adopté cette posture de narrateur omniscient, c'est pour seconder Baudoin dans ses choix, avec votre aide cependant. L'autonomie de décision, c'est nous qui l'avons et là je peux déjà vous annoncer une nouvelle qui ne restera pas sans conséquences : lorsque les voyageurs, l'oeil aux aguets, descendirent de leur wagon, la gare était occupée par des manifestants aux brassards rouges qui leur annoncèrent bruyamment que les trains resteraient à quai jusqu'au lendemain. Pour la défense d'un service public aujourd'hui menacé. "C'est effectivement le cas", grommela Baudoin.
Baudoin accepta la proposition de Jean-Pierre "mais pas question de vous déranger, j'irai à l'hôtel"
- Quel hôtel ? rigola Jean-Pierre.
- A la cabane. Y en n'a pas ?
- Aux Cabannes, on dit. A part un gîte loué pour les familles...
- Je pourrais dormir à Tarascon... peut-être ?
- Il n'en est pas question, Baudoin, tu dormiras chez nous. C'est pas le Ritz, mais pour une nuit, une fois ? se moqua gentiment l'Ariégeois.
- Pour une nuit, OK.

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 23:39

Comment Question Question J2, tu ne connaissais pas le mot "névé" Question ........ Shocked ..... Ah, mais suis-je bête : les Ardennes sont des monticules et une boule de neige accidentelle dans ce quartier, ne peut en aucun cas ressembler à un névé. Mais en même temps, un homme qui "cueille" des citrouilles............ Razz ...........  .......  I love you
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Lun 18 Sep - 18:41

Au portable, Jean-Pierre proposa à Danièle de les rejoindre au terminus du métro, non loin de la rocade. "Ca te sera plus pratique pour nous récupérer", dit-il avec autorité. Il eut plus de difficulté à lui faire accepter la présence d'un passager supplémentaire, un Belge de surcroît. Pour Danièle, un belge en Ariège, c'est un type qui n'a jamais été foutu d'atteindre l'Andorre ! Une erreur d'orientation, somme toute. C'est le genre de blague qui circule aux Cabannes et dans le Vicdessos. On accède à l'Andorre par plusieurs vallées sauvages qui butent sur la frontière. De nombreux cols, difficiles d'accès et autrefois passages de contrebandiers, permettent d'atteindre la Principauté. Seuls les gens du cru et les montagnards aguerris connaissent les bonnes voies. Les randonneurs qui s'y sont perdus son légion. Bien sûr, on les traite de Belges, peuple bien accepté mais objet de tous nos sarcasmes.
En attendant Danièle, Jean-Pierre raconta à Baudoin l'histoire de ce couple qu'il avait rencontré un jour à l'étang de Médécourbe. Deux randonneurs affûtés qui se mirent à lui parler espagnol avec un fort accent. "Je m'appliquai du mieux possible à leur répondre dans leur langage, avec le peu de mots que je savais, commença Jean-Pierre, lorsque la femme se tourna vers le type et lui traduisit mon baragouin en français. Puta, ils étaient français et se croyaient en Andorre ! Je les aurais giflés mais le fou rire m'a pris, impossible de m'arrêter. En fait, ils venaient d'Espagne, avait cru franchir le col qui devait les conduire aux étangs Forcats, en Andorre. Ils étaient Bourguignons, roulaient les r comme des Aragonais et s'étaient trompés de col. Sur la carte, je leur ai montré l'étang où nous nous trouvions. Ils se sont alors dirigés vers le port de Rat avec tout leur barda. De l'autre côté du port, ça oui, c'était bien l'Andorre."
Baudoin regarda Jean-Pierre en s'interrogeant si c'était du lard ou du cochon. Il n'était pas sûr d'avoir tout compris de cette histoire de porc, de rat et de Bourguignons.

Ils se rendirent de conserve au distributeur de tickets de métro et furent aussi embarrassés l'un que l'autre devant la machine. Baudoin tenait à payer les deux tickets et tergiversait pour savoir s'il fallait effectuer deux fois l'opération ou directement acheter les deux passages ? Sacré Baudoin qui paniquait devant un choix aussi peu stratégique ! Jean-pierre s'impatientait un peu. Il se demanda si tous les Belges étaient aussi hésitants et commença à s'en vouloir d'avoir autant insisté pour l'emmener chez lui. Que dira Danièle face à un empoté pareil ?

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Lun 18 Sep - 19:53

A l'entrée de l'immense parking au terminus de la ligne, Baudoin ne se sentit pas très bien. Une grande lassitude s'empara de tous ses membres, comme s'il avait traversé en raquettes une vaste étendue de neige humide, arrachant à chaque pas de lourdes plaques collées à ses raquettes. Toutes ces voitures garées là, ça lui donnait le tournis. Il n'avait de cesse de s'échapper et si ce n'étaient sa fatigue et la gentillesse de son hôte, il s'encourerait à toutes jambes. Jean-Pierre, intarissable sur ses montagnes, son expérience de randonneur, de skieur, tenait le crachoir. Par courtoisie, Baudoin s'obligeait à être attentif. Il apprit un certain nombre de choses qui lui seraient utiles pour son projet. Que Mérens était le nom d'un village et aussi d'une race de chevaux exceptionnelle ! ; qu'un port est un col et que, du coup, Saint-Jean-Pied-de-Port n'avait rien à voir avec la charcuterie mais plutôt avec la contrebande ; que les derniers cathares avaient été débusqués dans les spoulgas, ces grottes fortifiées creusées dans les falaises calcaires comme autant de trous dans l'emmenthal suisse ; qu'autrefois les ours séduisaient les bergères mais que désormais ils s'en prenaient surtout aux brebis ; que les Sarrazins n'étaient pas passés par le Pays Basque pour monter à Poitiers mais plutôt par...
"Enfin la voilà !" se coupa net Jean-Pierre dans sa logorrhée.
Une voiture au moteur fatigué stoppa en effet devant eux, bloquant l'accès au parking. Jean-Pierre invita Baudoin à s'engouffrer rapidement à l'arrière du véhicule puis le contourna pour prendre place à l'avant.
Danièle jeta un coup d'oeil sur Baudoin, lui dit bonjour sèchement. Puis "Tu conduiras" à Jean-Pierre su le même ton tout en s'extirpant rapidement de l'auto. Jean-Pierre en fit autant à droite. Baudoin les vit se croiser devant la calandre sans se saluer ni rien, comme deux étrangers ou deux qui se connaissent trop bien pour sacrifier à la tendresse. Danièle portait un tailleur gris dont la vest s'ouvrait sur un chemisier jaune paille au discret décolleté. Son visage disparaissait sous une chevelure rousse en bataille, sorte de provocation pour les hommes. Un petit coup de klaxon impatient de la bagnole bloquée derrière eux les encouragea à ne pas traîner. Au volant, Jean-Pierre démarra lentement. Ce ne fut que sur la rocade que Danièle se tourna franchement pour demander à Baudoin : "Alors, comme ça, vous descendez en Espagne, Monsieur ?"

Je le répète : Pour la première fois de sa vie, Baudoin est seul au coeur de la nature sauvage. Non, ce n'est pas celle à laquelle il s'attendait. Petite précision qui a son importance, il n'a pas atteint le lieu qu'il visait. La flèche tirée depuis l'Ardenne s'était plantée là, au creux de ce vallon (au creux du wallon, quel vilain jeu de mots pour un Flamand !) pâturé par de robustes chevaux noirs dont il connaît désormais la race. Mais loin de Bourg-Madame !
Il n'a pas vraiment choisi de faire halte précisément à cet endroit. Sans Danièle et son insistance pour le savoir "à portée" des Cabannes, il aurait poursuivi sa route aux confins du pays. C'est elle qui avait indiqué le site, une cabane pastorale au centre d'une jasse, avec un toit solide et une source à proximité. Sur la carte IGN, elle avait dessiné un joli coeur autour du point noir signalant l'abri.
Et puis, ça le rapproche quand même de Bourg-Madame !

Baudoin lit beaucoup, des auteurs scandinaves, et Marie N'Diaye dont il est secrètement amoureux. Il s'essaye à la tenue d'un journal de bord. Pour son fils. Pour plus tard, quand il aura... quand il sera... passons. Et il médite. Il n'a de cesse de remuer le passé récent, celui qui l'a conduit en cette cabane en amont du torrent. Ses états d'âme, il les garde pour lui. Dans son carnet, il se contente de décrire les menus événements du jour, ses rares rencontres, son travail quotidien afin d'améliorer son cadre de vie, ce refuge qui'l est évertué à rendre habitable au fil des longs jours d'été. Des faits uniquement des faits.
L'éleveur des Mérens lui rend parfois visite, le félicite de sa constance, le traite de fou lorsque Baudoin lui annonce qu'il va passer l'hiver ici, au chaud de sa cabane parfaitement étanche désormais. "Tu tiendras pas trois jours après la première chute de neige un peu conséquente", lui prédit-il. "T'as dûr faire une sacrée connerie pour te punir comme ça ?", qu'il ajoute en le fixant dans les yeux. Baudoin détourne son regard, rumine un moment la sentence, émet un gloussement en guise de réponse. L'autre insiste : "Tu sais qu'en octobre, je redescendrai les chevaux, l'ami ?" Il n'appelle jamais Baudoin par son prénom. Ils se sont tutoyés d'emblée. Dans ces montagnes, le voussoiement sonne faux. Ca fait ville. Ca fait cucul. "Quand remonteras-tu avec le troupeau ? demande Baudoin.
- Au printemps pardi ! Mais pas avant les saints de glace. Tu sais que de la neige, t'en auras ici jusqu'en juin ?
- On m'a dit que le plus dur, c'est décembre et janvier, une vraie Sibérie.
- Et les fêtes, l'ami ? Tu y as pensé ? Tu vas quand même pas fêter Noël et l'An neuf en Sibérie ?
- Je verrai. Là, on n'est qu'en septembre. J'ai le temps d'y réfléchir.
- C'est ça, réfléchis."
L'éleveur fait le tour de son troupeau. On pourrait presque dire une harde, tant ces chevaux sont sauvages. Ils ne connaissent que leur propriétaire, repoussant en ruades et hennissements sonores ceux qui les approchent pour les caresser. Au début, Baudoin a failli se prendre un bon coup de sabot. Depuis, il se méfie, ne les contemple que de loin, les contourne pour ne pas déranger le troupeau. C'est vrai qu'ils sont superbes ! Leur robe d'un beau noir luisant, couleur d'obsidienne ; leur crinière crêpelée ondulant au vent ; leur longue queue balayant les herbes folles ; leurs larges sabots recouverts de crins et leur tête expressive, altière ; leurs yeux au regard tranquille, tout contribue à confirmer la noblesse de leur race. C'est une agréable compagnie pour Baudoin qui a toujours vénéré les chevaux, s'interdisant toujours d'en consommer la viande. Les chevaux le savent. Habituellement, ils lui font fête. Lui peut les regarder droit dans les yeux.
Lorsque l'éleveur viendra chercher ses Mérens pour les descendre en plaine, Baudoin ressentira un grand vide, c'est certain. Il s'y prépare. Il n'est pas totalement persuadé que Danièle tiendra sa promesse. C'est pourquoi il ne tire aucun plan sur la comète. Il y pense le moins possible, se fabrique une carapace mentale pour affronter la solitude hivernale, un peu comme les oignons leurs pelures pour résister au gel. Ou les arbres. Pour résister à leur transplantation, les arbres déracinés entourent leurs radicelles d'un voile de bactéries et de mycorhizes afin d'éviter la dessiccation. Il en est de même des hommes déracinés, des émigrés, des naufragés. Ils se consolient d'un excès de confiance en eux, d'une hargne mentale, d'une résistance aux agressions qu'ils subissent dans leur nouveau territoire. Baudoin n'est-il pas une sorte d'exilé volontaire, de naufragé ?
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Lun 18 Sep - 22:01

Il se revoit soudain chez Jean-Pierre et cette Danièle aux yeux de braise, aux cheveux de feu. Ce n'est que plus tard qu'il apprit le lien qui les unissait, ces deux-là. Tandis que Jean-Pierre conduisait, elle lançait de biais des regards incandescents qui consumaient Baudoin jusqu'aux tripes. Il faisait celui qui trouvait cela naturel mais au fond de lui, il bouillait. Qu'est-ce que cette femme lui signifiait avec ses oeillades à répétition ?
Au repas du soir, elle n'arrêta pas. Indifférent, Jean-Pierre ne réagissait pas, sans doute habitué ou blasé ou aveugle. Baudoin, se sentait de plus en plus mal à l'aise. C'est alors qu'elle apporta des steaks, des steak de cheval a-t-elle précisé. Une viande rougeâtre, saignante, presque crue. Brrr ! La nausée. Des frissons. Une brûlure. Le chaud et le froid. L'envie de vomir. Baudoin se leva précipitamment, se jeta sur la cuvette des w.-c., frémit de nouveau. Son estomac se tordit douloureusement, rien ne sortit. Il attendit que refroidisse en lui la brûlure de ses tempes, que se calment ses boyaux.
De retour à table, il s'excusa de ne pas toucher à la viande, se déclarant végétarien afin d'échapper aux questions. Qui dit question dit explication, justification, complication, condamnation. Baudoin déteste devoir se justifier. Danièle cessa de le braquer avec ses yeux pistolet. Son regard se fit moins insistant, plus langoureux.
Après le dîner, Danièle le conduisit dans la chambre d'ami. Baudoin la voyait tourner autour de lui, lui présentant chaque objet avec force détails, perdant son temps avec application. Baudoin s'attendait au pire : qu'elle se jette sur lui, qu'elle l'assassine du regard, qu'elle le viole. Il ne la désirait pas, pourtant.
Enfin, elle le laissa seul. Il était mort de fatigue après vingt-quatre heures passées en train, en salle d'attente, en métro, en voiture et en incertitudes.
Le lit était douilllet, le matelas ferme comme il le préfère. Dans le silence total de la maisonnée, il s'endormit comme un bienheureux.
Chez lui, chaque nuit, il se réveille et doit se lever pour soulager sa vessie. Pareil chez les autres. Cette nuit-là, durantles quelques secondes qui précédèrent l'éveil, encore à demi ensommeillé, Baudoin se demanda où il était, où se trouvaient les toilettes, et comment s'y rendre.
Il sentait contre lui un objet rond qui touchait sa cuisse. Rond et chaud comme un genou de femme. Le genou de Danièle ! Danièle était là, toute molle, toute chaude, brûlante plutôt. Sous les effets conjugués de la surprise et de la pression de sa vessie gonflée, le sexe de Baudoin se redressa d'un coup, tel un diablotin d'une boîte à ressorts. Danièle lui caressa le torse, puis descendit lentement sa main. D'une prise ferme, elle s'empara du Klette cabré comme un pur-sang et sans un mot commença à lui flatter l'encolure. Baudoin se crut obligé de faire quelque chose avec ses mains à lui. Il chercha les seins de Danièle dans le noir, les trouva lourds et amicaux. Sans qu'un seul mot ne soit prononcé dans l'obscurité, ni un seul regard échangé, ni le moindre bécot de bouche-à-bouche, ils firent l'amoure. La porte magique de Danièle était grande ouverte. Baudoin la franchit une première fois sans effort et il se trouva si bien dans l'antichambre douillette qu'il hésita à se cambrer pour la franchir une seconde fois, puis une troisième. Puis... Danièle ondula des reins. Ce n'était pas le visiteur qui allait et venait au seuil de la maison, mais la maison qui se chargeait de le recevoir en une répétition de secousses sismiques d'abord de faible amplitude sur l'échelle de Richter.
Lorsque Baudoin sentit la porte de l'enfer se refermer sur son membre volcanique, eurent lieu l'éruption, le tremblement de terre et la totale destruction de l'habitat. Baudoin était KO, le corps rompu, la vessie prête à exploser, la verge douloureuse, la cervelle entièrement inopérante. Il flottait à la surface d'un fluide épais et sucré, en une sorte de bien-être béat qui le rendait parfaitement heureux. Ils ne bougeaient plus ni l'un ni l'autre.
Tous deux savaient qu'il ne fallait ni parler, ni allumer la lampe de chevet, ni surtout se lever pour uriner, faire de cet instant une éternité, sans un mot, sans un regard, sans un geste.
Le temps s'écoulait, calme rivière de plaine, et Baudoin n'en pouvait plus de se retenir : "Ton mari ?" demanda-t-il.
- J'ai pas de mari.
- Jean-Pierre ... ?
- Jean-Pierre, c'est mon frère.
- Ah ? J'aurais pu deviner ?
- Non. Nous sommes un vrai couple, sauf qu'on couche pas ensemble.
- Avec qui vous voulez ?
- Quoi ?
- Vous couchez avec qui vous voulez alors ?
- Pas toi, trésor ?

Seul au milieu des sorbiers et des saules, Baudoin repense souvent à ces minutes où la sensualité l'avait tenu au chaud. Des envies de sexe le surprennent, des désirs incontrôlés le terrassent.
Il s'efforce de détourner ses pensées, se concentre sur les corvées quotidiennes à accomplir en prévision des grands froids. Il revêt alors sa grosse parka et pousse jusqu'à la hêtraie pour ramener des branches mortes qui gisent sur l'humus, augmenter sa pile de bois, sans savoir vraiment la quantité de bûches qu'il devra stocker. Derrière la cabane, il a installé une chèvre sommaire pour scier les branches à la bonne longueur. Il aime à entendre le son de la scie qui pénètre dans le bois de hêtre sec. Une scie aux dents parfaitement affûtées qui s'enfonce sans effort à chaque va-et-vient de ses bras. Un pied sur la bûche pour la maintenir entre les cornes de la chèvre, une main pour pousser et tirer, l'autre pour guider, c'est tout son corps qui travaille dans la magnifique harmonie de ses muscles déliés, assouplis par la répétition d'un geste mécanique. Dzinn, dzonn, deux sons un peu différents à la poussée et à la traction, sorte de rythme envoûtant.
Concentré sur son travail, Baudoin oublie son passé et ignore le futur. Il est dans la musique du présent, le bourdonnement du vent dans les cimes des sapins, le chuintement des dents de la scie, lui, minuscule chef d'orchestre d'un auditorium gigantesque, remplissant le silence d'un simple geste du bras.
Vous l'avez compris, Baudoin n'a pas à faire de choix cornélien, il doit stocker du bois. Point. Pour cela il doit l'aller chercher, le scier et l'empiler sous une bâche étanche. Il ne se pose aucune question, aucune alternative ne se présente à ses interminables réflexions, il agit sans hésiter. Il guérit peut-être ?
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Mar 19 Sep - 15:06

Baudoin croyait tout savoir de l'hiver, du froid, de la neige. Pensez, sur les Hautes Fagnes, son étendue virginale sommeille cent jours par an ! Mais même en plein hiver, la température n'y descend jamais au-dessous de moins dix.
Ici, au creux du vallon, la couverture blanche atteint déjà un bon mètre d'épaisseur et le thermomètre est descendu jusqu'à moins dix-huit le 6 décembre, jour de la Saint-Nicolas, comme vous le savez . Aujourd'hui, il pense à l'Islande, cette île perdue près du pôle Nord. Il n'y est jamais allé mais il lit des écrivains islandais. Stefansson, Sigurdardôttir, auteurs de romans où la mort rôde à chaque page. Fils et fille de ce peuple sans nom de famille qui vit sous le feu des volcans, les pieds dans la neige et la tête offerte aux vents mortels. Un peuple de marins qui vivent en cet enfer sauf ceux de la capitale, mieux abritée. Ce peuple de trois cents mille âmes à la littérature extraordinairement riche. Les personnages des romans résistent à la faim et à des froids sans commune mesure avec ceux d'ici, se coltinent les éléments avec le sentiment de pouvoir malgré tout en réchapper. Baudoin se dit que là-bas, c'est bien pire qu'en Ariège où il peut se ravitailler régulièrement. Il lui suffit de descendre au village avec le vélo qu'il enfourche aux Granges-de-Dessus pui de remonter doucement, le sac à dos bien rempli. Oui, sa cabane est un havre de félicité s'il compare avec l'Islande où, qu'il neige ou qu'il vente, les marins doivent sortir en mer pour pêcher et leur femme découper la morue les mains dans la glace.
Le plus dur d'ailleurs, ici comme là-bas, ce ne sont pas les jours de grands froids, ce sont les jours de vent, de vent chargé de pluie, de pluie chargée de neige fondue. Ces jours-là, et les nuits plus encore, un froid polaire pénètre jusqu'au coeur du refuge, jusqu'aux os de Baudoin, malgré ses nombreuses couches de vêtements, malgré le soin qu'il a porté au calfeutrage du moindre interstice des murs et de la petite fenêtre. L'ermite ne comprend pas par où passe l'air froid, mais il passe. Une première alerte avait eu lieu mi-novembre, ce qui l'avait contraint à tout vérifier pour contenir la bise. Cet épisode s'était terminé par une journée de neige, c'est que la température avoisine zéro degré, un répit, presque une douceur. Le lendemain, le soleil était revenu, éclaboussant l'immense manteau neigeux de mille scintillements, comme si le plateau avait revêtu une merveilleuse robe de fée brodée d'or et d'argent avant de se rendre au bal du Prince de la montagne. Le silence présidait à l'aurore et ce jour-là, juste pour en entendre la mélodie et l'écho du bois sec, Baudoin re-scia quelques bûches qui avaient pourtant déjà la bonne longueur.
Puis il chaussa ses raquettes et entreprit une longue marche vers l'amont. Les branches horizontales des sapins ployaient sous le poids des paquets de neige. Au réchauffement de l'air, aux premiers souffles du vent, les amas glissaient d'un bloc et la branche allégée remontait d'un coup en soupirant, soulagée. Déjà loin, Baudoin contemplait sa cabane, son refuge, son chalet d'où s'échappait une rassurante fumée blanchâtre. Une vraie carte postale ! Une photo du bouquin !
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Mar 19 Sep - 15:45

Il se souvint du jour où enfant, alors que ses parents vivaient encore ensemble, ils étaient partis tous trois à la recherche de champignons. Fin octobre, il faisait beau dans l'Ardenne. Ne voulant s'encombrer de vêtements inutiles, les vestes étaient restées dans la voiture. Au milieu de l'après-midi, les nuages firent leur apparition, poussés par un véloce vent du nord. Bientôt la neige se mit à tomber, d'abord en sucre cristallisé, puis de plus en plus épaisse. Les parents n'en menaient pas large. Le père faisait le fier, soutenant l'absence de danger. Il les invita à rejoindre tranquillement l'auto et à le suivre les yeux fermés. Maman semblait moins confiante mais, prenant la main de son fils, elle emboîta le pas de son mari sans faire de commentaire, ce qui mit à Baudoin la puce à l'oreille : ils étaient bel et bien perdus. Tant qu'ils traversèrent la forêt, protégés du vent par les arbres, le froid ne se fit pas trop cruel. Mais dès qu'ils débouchèrent sur ce pré déjà couvert de neige, la température chuta d'un coup. Tous trois claquaient des dents. Baudoin aurait aimé pouvoir pleurer mais il ne parvenait à émettre le moindre son. Ses sanglots restaient coincés au fond de sa détresse. Il aurait voulu que sa mère le prenne dans ses bras, mais il était trop grand (et trop lourd) pour espérer le moindre réconfort entre les seins maternels. Le père allongeait la foulée, obligeant les autres à courir dans la neige, ce qui, somme toute, les réchauffait autant que leurs quotidiennes scènes de ménage. Après avoir traversé le pré blanc et franchi un talus, ils aperçurent en contrebas une chaumière qui fumait. Le salut !
Contemplant ce jour-là sa chaumière au creux du vallon, Baudoin s'était réjoui d'en voir fumer la cheminée. Il savoura le chemin parcouru en si peu de temps. Cette colonne grisâtre qui montait droit au-dessus des arbres, c'était la sienne. Un randonneur égaré aurait pu s'y fier et la rejoindre pour s'abriter..
"Moi, Baudoin, se dit-il alors, je pourrait sauver des gens".
Il inspectait la vaste étendue couleur d'albâtre, s'attardant sur chaque bouleau, chaque sorbier encore couvert de baies orangées, chaque rocher noir coiffé d'une toque blanche, s'attendant à voir déboucher un marcheur imprudent qu'il aurait pu secourir.
Baudoin était confiant alors, l'hiver n'avait pas encore fourbi toutes ses armes, l'hiver n'avait pas encore fait montre de son impitoyable cruauté, de la puissance démoniaque de son étau.
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Mar 19 Sep - 16:44

S'il ne s'est pas trompé dans le décompte des jours, ce qui est fort peu probable, Noël sera là dans six jours. Toute la nuit, la bourrasque a malmené son sommeil, entrecoupé de rêves étranges. Le mystère des rêves est insondable, quoiqu'en dît papa Freud. Baudoin rêva de bateaux et de Noé. Il rêva du Déluge avec un grand D. Noé triait ceux qui'l autorisait de ceux qu'il refusait dans son Arche. Pas seulement les animaux qu'il choisissait au gré de sa fantaisie. Dans son rêve, Baudoin vit entrer les reptiles, les mammifères, les oiseaux. Noé rejeta un couple de corneilles qui repartit en croassant, puis, contournant la nef du biblique paquebot, s'introduisit par effraction dans une coursive. (Sans cela, comment connaîtrions-nous pas ces beaux oiseaux noirs, peuple de nos cauchemars ?)
Noé triait aussi les humains, il prenait les plus jeunes, et seulement les coupes. (J'ai failli préciser couples mixtes, comme si, dans la Bible, cela n'allait pas de soi). Il refusa l'entrée à Mathusalem, son propre grand-père, qu'il jugea vraiment trop vieux. Mathusalem lui promit pis que pendre et monta dans l'autre esquif, celui des refusés. Dans ce second bateau, une belle cohue. Mathusalem tentait d'en prendre le commandement mais c'était peine perdue, personne ne faisait attention à lui, il criait et sa voix se noyait dans les eaux bibliques.
Un homme seul, dans la force de l'âge, hésitait à se présenter. Deux passerelles s'offraient à lui. Il savait que Noé ne voudrait point de sa personne. De l'autre côté, le tumulte l'empêchait d'avancer. Autant disparaître à jamais que de sombrer dans la violence avec les désespérés. Il aborda des femmes, des personnes isolées comme lui. Il leur proposait le mariage, un mariage de circonstance, un mariage blanc comme neige. Juste pour franchir le seuil de l'Arche. Toutes refusaient, se donnant aux gorilles plutôt qu'à leur semblable. Les grands singes crochetaient leur femelle d'un seul bras et montaient à bord. L'homme tenta d'arracher une femme aux cheveux roux à un grand malabar au faciès masqué. Il essayait de lui ôter son masque, se battant comme un beau diable. Baudoin se réveilla à ce moment-là, couvert de sueur. Dehors, le vent soufflait toujours. Le temps d'un éclair il revit son cauchemar. Et s'en souvient encore ce matin et le décrit dans son journal afin de ne plus l'oublier. Nous n'avons fait que lire par-dessus son épaule.
La femme du rêve ressemblait à Danièle. Une coiffure pareille, il n'y avait qu'elle ! Danièle qui lui avait promis de passer Noël ici avec lui, ici, dans sa cabane, arche flottant entre les crêtes blanches d'écume, ballottée par les tempêtes, comme si la montagne s'était transformée en une mer démontée, aux vagues de pierre et aux creux gigantesques.
Baudoin met du temps à se réveiller. Il transpire dans son duvet, se croit fiévreux, malade. C'est à cause de la fièvre qu'il a cauchemardé. "Noé, Danièle la rousse ; et moi, où étais-je dans ce rêve ? s'interroge-t-il. Pas Noé en tout cas. Ce gars-là n'y allait pas par quatre chemins pour choisir qui serait élu, qui monterait dans l'Arche, ou qui disparaîtrait sous le Déluge."
Baudoin prête l'oreille. Aucun bruit ne lui parvient. Le silence est total. Plus aucun sifflement de vent, pas le plus petit crépitement de braise dans l'âtre, même sa respiration est discrète. Le feu semble mort, des cendres grisâtres recouvertes d'un petit chapeau de neige. Baudoin se lève en frissonnant. Il enfile ses grosses chaussettes, son pantalon de velours côtelé, sa parka doublée en peau de mouton, chausse ses bottines basses. Il tente d'ouvrir la porte, elle s'entrebâille d'à peine deux centimètres. Ca coince ! Il a compris : la neige recouvre tout. Le volet du fenestron est bloqué lui aussi. La cabane est totalement ensevelie. Baudoin n'en mesure pas encore l'importance.
Moi qui suis le narrateur, je peux survoler la scène. Venez avec moi, je vous emmène. Il est tombé un mètre cinquante de neige, lequel s'ajoute au mètre déjà présent. Faites l'addition vous-même. De là où nous sommes placés, seuls la cheminée et un angle du toit dépassent du manteau neigeux. Vous l'avez repérée ?
Une congère s'est formée côté ouest, plus haute que la toiture. Si nous ne savions pas qu'un refuge existât là, précisément là, nous passerions à dix mètres sans le voir. La cabane a disparu aux yeux des humains. J'imagine un Baudoin pris au piège comme un homard dans une nasse. Sa priorité est de dégager la petite fenêtre, ouverte vers le soleil levant. Nous l'entendons gratter comme un rat bloqué derrière une cloison. La pelle à neige besogne par le volet entrouvert. Elle repousse progressivement la couche de poudreuse qui se reforme derrière elle jusqu'à épuisement du stock au-dessus du pignon. Nous voyons les bras du prisonnier forcer sur le volet métallique qu'il tente d'ouvrir en grand. Une fois la chose faite dans un ahan sonore, un énorme paquet de neige vient reboucher l'ouverture. Un grand volume pénètre à l'intérieur de la cabane. De nouveau le grand silence.
J'imagine les bottines de Baudoin remplies de poudre froide. J'imagine le découragement s'emparer de son moral. J'imagine la fatigue de son corps en sueur. J'imagine aussi les forces qu'un homme est capable de mobiliser pour sa survie, la rage qui décuple sa puissance musculaire pour se sortir du pétrin. J'imagine qu'après avoir réussi à amorcer une tranchée d'un mètre de large, Baudoin, tel un insecte mécanique, avancera centimètre par centimètre, ramenant des pelletées de poudre qu'il tassera sous ses pattes armées de raquettes à neige, grignotant les parois du pièce à chaque coup de mandibules jusqu'à la tombée du jour.
J'imagine qu'épuisé et vainqueur, il débouchera la petite fiole d'Armagnac qu'il s'était réservée pour Danièle et lui, la nuit de Noël. J'imagine qu'il dormira d'un sommeil de plomb, ne fera aucun mauvais rêve et se réveillera léger comme une plume de son duvet.
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Mar 19 Sep - 18:07

Aujourd'hui, nous nous posons tous la question : va-t-elle venir ? Danièle, la farouche, la femme rousse, viendra-t-elle ce soir rejoindre notre naufragé volontaire ?
Examinons la topographie des lieux, en ce jour du 24 décembre qui tombe un samedi. Dans la vallée, la campagne est à peine blanchie. Le manteau neigeux ne commence vraiment qu'à huit cents mètres d'altitude. Les routes sont dégagées jusqu'aux Granges-du-dessus, un hameau perché à mille mètres et encore habité par un couple de vieux paysans qui y élève une dizaine de brebis. Leur pension de retraite est restée minable mais le jardin et quelques ruches suffisent à leur autonomie. C'est là que Baudoin range la bicyclette et la petite remorque avec lesquelles il descend "en ville" pour ses approvisionnements. Ce couple de vieillards assure la transition entre le monde de la vallée et celui de la montagne. Ce sont des passeurs. Une tradition pyrénéenne. Durant la dernière guerre, de nombreux Ariégeois ont assuré le passage des persécutés fuyant la France occupée pour gagner l'Espagne. Ils connaissaient les itinéraires par ces cols inaccessibles et discrets. Aujourd'hui, l'Europe vit en paix. Ces cheminements sont empruntés par les randonneurs les plus vaillants et les passeurs de mémoire. Comme ce couple qui a autorisé Baudoin à garer son maigre moyen de locomotion dans leur ancienne bergerie. Pour ces gens, Baudoin est un original. Un marginal. C'est Le Belge ! Un peu timbré tout de même ! Ils sont attentifs à l'évolution de la situation de L'Ermite, comme ils l'appellent aussi parfois. Entre eux, les deux vieux se marrent. "Combien de temps tiendra-t-il ?" est la question non exprimée qu'ils se posent. A chaque visite de L'Ermite, ils se regardent dans les yeux. Ils se connaissent assez pour se comprendre sans qu'il leur soit nécessaire d'ouvrir la bouche. L'autre question en suspens c'est "Pourquoi ?" Pourquoi cet exil volontaire, cette prison ?
Pour beaucoup, et pour vous aussi peut-être, la nature sauvage, les grands espaces, la vastitude représentent la liberté, une liberté lumineuse, une liberté sans limite. Pour eux, ces ruraux, ces vieux sages, la nature est une geôle dont on ne s'échappe guère. Ils lui ont dit au début, lorsque tout semblait facile, durant l'été frais, puis au long du bel automne ensoleillé. Ils lui ont dit, à Baudoin, que bientôt viendraient les géôlières, froides, cruelles et impitoyables. Passer l'hiver ? Du suicide ! Cela n'a pas suffi à décourager Le Belge. "Un mystique ?" Depuis les Cathares, le mysticisme a disparu des Pyrénées. Après le bûcher de Montségur, la foi a peu à peu déserté les montagnes. Persécutions et usure du temps eurent raison des derniers croyants. "Ce n'est pas un Belge timbré qui va éveiller les consciences", murmurent-ils dans leur barbe (oui, la vieille est aussi barbue que son homme).
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Mar 19 Sep - 21:52

Lorsque Baudoin leur annonce qu'une femme va venir le rejoindre à Noël, ils en tombent sur le cul. Leurs soupçons quittent le mysticisme pour la lubricité. "Un malade du sexe alors ?" traverse leurs regards croisés. La vieille se détourne. Le vieux fait "Aum !" d'une voix caverneuse. Puis, après un long temps d'hésitation : "Une femme de chez vous ?"
- Non, d'ici !

- Une de l'Ariège ? insiste-t-il en roulant fortement le r.
- Oui, Gaston.
- Aum !
- Vous ne me croyez pas, une fois ?
- Hum !
- C'est une promesse qu'elle m'a faite lorsque je l'ai rencontrée.
- Une promesse ? Faut pas croire aux promesses par ici, mon gars.
- Je viendrai l'attendre chez vous. Si ça ne vous dérange pas ?
- Non. Tu pourras venir. Mais tu risques d'attendre longtemps, mon garçon.

C'est aux Granges-de-dessus que Danièle doit le rejoindre et garer l'auto. Lui sera déjà là à l'espérer. Ils sont convenus de faire comme ça. Elle viendra. Baudoin en est sûr. La dernière fois qu'il est descendu, il l'a jointe au téléphone depuis le bureau de poste du village, en fait la mairie qui fait office d'agence postale. Elle amènera le fromage, la bûche et le champagne. "Des vêtements chauds surtout", a insisté Baudoin.
Réexaminons la situation, en ce jour du 24 décembre, un samedi donc. Nous nous posons encore une fois la question : va-t-elle venir, la femme aux cheveux de feu ?

Baudoin descend la vallée. Les raquettes aux pieds, il marche sans penser à rien. Il n'a plus neigé depuis dimanche. La couche de poudreuse s'est tassée, a durci, résiste au poids de l'homme. Le ciel est couvert. Le plafond, partiellement gris, domine les sommets. Aucun risque de tempête. Baudoin est confiant. Une forme d'insouciance juvénile allège ses pas. Lui qui ne croit plus à l'amour depuis belle lurette se demande si l'élan qui l'anime s'apparente à ce genre de sentiment ? Ou simplement l'impérieux désir de serrer une femme dans ses bras, d'étreindre un corps tendre et parfumé et enfin d'avoir chaud ? Il ne se souvient plus trop de cette femme en fait. Il revoit sa chevelure, ses seins relâchés encore fermes, ses dents dans un sourire. Il émanait de sa personne une force virile qui l'avait rassuré, lui semble-t-il. A moins qu'il ne s'agisse d'une illusion comme de celles qui accompagnent les hommes en attente de tendresse ? La neige cède parfois d'un coup sous son pied. Le soudain déséquilibre irradie ses reins d'une onde électrique qui le fait grimacer. Il songe que Danièle, plus légère sur des raquettes de même taille que les siennes ne s'enfoncera pas aussi souvent.
Un coup le frappe en plein coeur. Il vient de s'apercevoir qu'il a oublié la seconde paire de raquettes. Lui qui s'attache à ne rien omettre, à tout prévoir pour réussir à survivre dans ce paradis ou cet enfer blanc, comme vous voulez, c'est pareil en fait le paradis et l'enfer, c'est de la même couleur, ce blanc qui est l'addition de toutes les couleurs et c'est tout seul qu'on y va. "Putain !" ne peut-il s'empêcher de hurler dans le froid de sa solitude. "Putain ! Les raquettes ! Faut que je fasse demi-tour !"
Sa montre lui indique que faire demi-tour, ça veut dire deux heures de marche supplémentaires, sans oublier les trois heures de remontée au chalet (il n'y a que lui pour appeler son antre un chalet !) soit un total de plus de sept heures les raquettes aux pieds ! Les bras lui en tombent. A l'angoisse succède le découragement, au sourire la mine déconfite. mais peut-être que Danièle aura apporté les siennes de raquettes ? Et si finalement, elle ne venait pas, il aura dépensé toute cette énergie pour rien ? Mais si elle se rend au rendez-vous convenu et qu'elle n'a pas de raquettes, comment feront-ils ?
Vous l'avez deviné, Baudoin est retombé dans l'indécision, l'expectative, l'impossible choix. Viendra, viendra pas ; si oui, raquettes ou pas ; si pas de raquettes, chalet ou hébergement chez Gaston aux Granges-de-dessus ??? Trois interrogations sans réponse ferme. Il est trop tard pour remonter au plateau. C'est le chronomètre qui choisit pour lui. Il repart dans la pente, son pas est plus lourd, son enthousiasme du matin en a pris un coup. Son sac à dos pèse sur ses épaules. Il a préparé un casse-croûte à partager avec sa belle avant de remonter. Il ne sentait pas le poids du sac jusqu'alors. Désormais, à chaque plouf dans la poudreuse, il doit le réajuster. Il se demande dans quel état seront les sandwiches à l'arrivée.
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Mar 19 Sep - 22:17

Danièle est arrivée avant lui au rendez-vous. Descendue de l'auto, elle a scruté le ciel : une couverture grise qui se déchire par endroits. Le soleil va percer. Elle monte les quatre marches du perron et frappe chez les gens. La vieille la détaille d'abord sur toutes les coutures et d'un geste du menton, lui fait signe d'entrer.
La suspension est allumée. Même en plein jour, il faut ça pour ne pas se cogner aux deux fauteuils au centre de la pièce, face à la télé. La vieille femme les contourne et disparaît par une porte ouverte au fond de la grand pièce. Un vieillard repasse l'encadrement et d'une voix sourde l'interroge : "C'est pour Le Belge ?
- Le Belge ? Euh... Baudoin ? Oui. Il m'a demandé de l'attendre ici.
- Aum ! Pouvez vous asseoir.
- Euh... ici ?
- Hum !"
Danièle ne sait pas trop quelle contenance prendre. Le vieux jette un oeil sur la pendule. Elle indique midi moins cinq. "C'est la bonne heure ? Il est déjà midi ?
- Non, elle est restée à l'heure d'été, répond la vieille débouchant de derrière son homme.
- Il est quelle heure alors ? Une heure ?
- Hum, c'est ça, une heure, confirme l'homme. Il avait dit vers quelle heure ?
- Midi, midi et demi, réponds Danièle.
- N'va pas tarder alors."
Danièle voudrait leur poser plein de questions, mais à quoi bon si c'est pour entendre des borborygmes en lieu et place de réponses claires ? Quel est leur degré d'intimité avec Baudoin ? Quel est son état de santé ? Au téléphone, il avait dit impeccable ! mais allez savoir s'il ne mentait pas pour la rassurer ? Ont-ils prévue quelque chose avec lui pour les fêtes ? Quelle température fait-il là-haut ? Elle avait essayé de le calculer à partir des abaques de conversion en fonction de l'altitude mais il lui manquait des paramètres. En gros, la température chute d'un degré tous les cent cinquante mètres. Ca fait sept degrés pour mille mètres, en gros ! Sans le vent ! Et ici, dehors, il fait combien ? "Il fait froid là-haut ? se décide-t-elle enfin à demander.
- Non, pas aujourd'hui, répond la vieille, le vent est tombé.
- Et... y a beaucoup de neige ?
- Ca va. Cette année, c'est bon.
- C'n'est pas trop, alors ?
- C'est jamais trop. Il en faut pour les sources au printemps.
- Y en a beaucoup donc ? Je ne comprends pas...
- Vous comptez passer plusieurs jours là-haut ? coupe le vieille femme.
- Jusqu'au 2 janvier, j'espère.
- Votre coffre est plein, je suppose ?"

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Mar 19 Sep - 23:03

Danièle est surprise par la question. Elle réagit en songeant qu'elle est entrée les mains vides chez ces pauvres gens. Elle aurait dû leur porter quelque chose. Elle s'en veut de ne pas l'avoir prévu. "J'ai essayé de penser à tout, répond-elle. j'ai quelque chose pour vous aussi.
- Il ne fallait pas. A notre âge, nous n'avons plus besoin de rien.
- Tout de même. Vous aimez le chocolat ?
- Gardez-le pour vous.
- Vous n'aimez pas ?
- Si, si, mais il nous en faut pas trop.
- Pour votre Noël, vous pouvez faire une entorse ?
- Une entorse ?"
Danièle songe soudain à Baudoin qui devrait être là depuis longtemps. Ne lui est-il pas arrivé quelque chose ? Une chute ? Une entorse ? La pendule marque une heure et toujours personne. Il est deux heures en fait. Mais non, il est midi. Ils se sont trompés, les ancêtres. Une heure à l'heure d'été, c'est midi à celle de l'hiver, pas deux heures ! Elle se disait aussi... ! Après avoir refait trois fois la conversion, Danièle se rassure. Il n'est que midi ! "Je vais vous chercher ça", annonce-t-elle vaillamment.
Dehors, le soleil frappe désormais la neige d'une aveuglante blancheur. Danièle ferme les yeux et se dirige vers son auto garée plus bas près du portail, une barrière assemblée de bric et de broc, grillage cabossé, fil de fer et ficelles de nylon de diverses couleurs, à l'oblique et toujours ouverte apparemment. Elle ouvre le coffre, s'active dans le sac à dos plein à craquer. Elle ne se souvient plus où elle a rangé les tablettes de chocolat, au moins deux. Elle n'entend pas le léger feulement derrière elle, le crissement de la neige sous le poids d'un homme en raquettes. Baudoin est tout heureux de surprendre Danièle la main dans le sac (drôle d'expression dans ce cas précis). Danièle sursaute et pousse un cri. Deux grosses araignées noires lui cramponnent les flancs. Les mains gantées d'un homme qu'elle ne reconnaît pas tout de suite. Un ours sorti de sa tanière en plein hiver pour se dégourdir les pattes. Elle se retourne face à lui. Le choc ! Une barbe qui lui cache la moitié du visage et un noir bonnet sur la tête, elle ne voit que le nez violet, les sourcils saupoudrés de givre, la bouche sans lèvres ouverte sur un sourire figé, sorte de chimpanzé en tenue de ski et qui lui sourit bêtement.
- Tu es là, ma chérie. Comme je suis content de te voir ! lance Baudoin en ouvrant les bras.
- Tu m'as fait peur. Je te reconnais à peine. Comme tu as changé ! dit-elle en reculant légèrement.
- Déçue ?
- Non... surprise, oui ! Je m'attendais...
- Au prince charmant sur son destrier couleur de lune ?
- Que tu es bête ! dit-elle en se blottissant contre l'homme en sueur.
De Baudoin se dégage une odeur puissante qui la rebute. Danièle s'est toute pomponnée ce matin, préparée pour la fête, pour la fête de l'amour. Elle porte des dessous affriolants que son amant admirera avant de les dégrafer délicatement, libérant des fragrances irrésistibles auxquelles il ne résistera pas. Lui, le corps parfumé, la prendra entre ses bras. Elle l'encouragera. Il se glissera entre ses jambes, se glissera en elle, l'emplira de sa virile présence. C'était la fête dans sa tête, la Noël au coin du feu sur une peau de bête. Elle n'imagina pas une seconde que la peau de bête et celle de l'homme ne feraient qu'une. Qu'un homme vivant comme un ours dégagerait une odeur de fauve. Le nez dans l'encolure de l'homme, Danièle essaye d'apprivoiser le parfum sauvage qui s'exhale de cette peau en sueur, de ce cuir tanné. "Tu as oublié quelque chose ? demande Baudoin.
- Oublié quoi ? J'ai oublié quelque chose ? dit-elle soudain paniquée.
- Tu farfouillais dans ton sac lorsque je me suis approché, une fois.
- Ah ! Oui, je cherchais une tablette de chocolat pour l'offrir à tes amis.
- Tu n'es pas encore entrée chez eux ?
- Si, si. Ca se fait, n'est-ce pas, d'offrir un petit quelque chose à Noël ?
- Bien sûr. C'est bien d'y avoir pensé. Ce sont des braves gens, tu verras.
- J'ai déjà vu. Lui n'est pas très bavard.
- Pourquoi parler ? doit-il se dire. A on âge, tout a déjà été dit... et entendu, non ?
- Sans doute. Elle est plus causante, elle. Tu leur rends visite régulièrement ?
- Chaque semaine. A chaque ravitaillement.
- J'ai une faim de loup, déclare-t-elle tout à trac.
- Rentrons chez eux. J'ai apporté un casse-croûte et y ai laissé une bouteille la dernière fois.
- Il faut que je trouve cette tablette."
Après avoir remisé ses raquettes dans le coffre de l'auto (il n'y a pas vu d'autre paire), Baudoin se dirige vers la maisonnette, entraînant son amoureuse par la main. Leur pas est mesuré. Juste avant d'entrer, il lui donne un baiser. Danièle savour ce geste d'amour, le premier d'une longue série peut-être ?
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MARCO

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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Mer 20 Sep - 2:03

J'ai commencé à lire , je finis demain ! Merci
ceci dit , Saint Nicolas n'est pas que le Saint des flamands, c'est le nôtre aussi 
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Mer 20 Sep - 14:36

Je comprends votre curiosité. Il vous tarde autant qu'à moi de savoir comment se dérouleront leurs retrouvailles ? Comment nos deux amants vont-ils réussir à résister aux rudes conditions de vie à la mode islandaise ? Comment ce couple accordera-t-il son violon pour faire chanter la montagne enneigée ? Je suis comme vous, tout fébrile. Mais j'hésite à mon tour. L'indécision maladive de Baudoin a fait contagion. Là, devant la page, je sèche. Plusieurs voies s'ouvrent devant eux, devant moi.
Un : Danièle n'a pas pris de raquettes à neige ni ses bâtons. Baudoin en rit et en emprunte une paire au vieillard, un modèle rustique à lanières qui n'a pas servi depuis plusieurs années.
Deux : Baudoin craque et se fâche, la bouche pleine de reproches, envisageant un futur proche désastreux. Ou trois : Baudoin commence par s'énerver puis se calme et finalement en rit.

Bon, peu importe les voilà chargés comme des mulets. Ils se suivent dans la poudreuse, raquettes aux pieds. Baudoin devant. Il place ses pas dans la trace de ceux de l'aller et demande à Danièle de faire comme lui. Danièle obéit en silence. Elle n'a pas l'habitude de la neige et se laisse guider. Ou bien non, elle déteste suivre Baudoin comme un petit toutou et tient absolument à marcher de front avec lui, à lui parler, à respirer bruyamment comme lui. Tant pis pour la fatigue. Ils se reposeront plus tard.
Baudoin est heureux. Danièle est venue, elle a tenu parole. Elle l'accompagne au chalet. Ils ont réparti les provisions dans les deux sacs à dos. Danièle avance bien. Elle semble entraînée à la marche en raquettes. Tous les quarts d'heure elle stoppe, contemple le paysage, s'émerveille. Elle n'a pas froid, au contraire, de la sueur perle à son front. Elle se réjouit de ne pas s'être maquillée. Le rimmel en coulant lui aurait brûlé les yeux. Seulement parfumée. Mais comment l'eau de toilette va-t-elle tourner avec la transpiration ? Jamais elle ne s'est posé la question de la douche. Comment Baudoin se lave-t-il ? A l'eau froide ? Brrr !
Les raquettes compriment la neige dans un gémissement ouaté que le grand silence absorbe avec stoïcisme. Danièle n'en revient pas de cette absence de son hormis la compression des cristaux de neige sous on poids. Elle comprend peu à peu qu'elle a franchi une porte et que de ce côté-ci, ses repères on disparu. Son cadre de vie a changé de dimension. Il lui semble qu'il n'est plus bordé comme celui des plaines. Pas de maison, pas de route, pas de ligne électrique ou téléphonique, pas d'indication non plus, aucune repère sinon l'immensité, les arbres, les roches, les torrents, les passages de bêtes sauvages, l'inconnu, l'incertitude. Et le ciel ! Aucun obstacle entre eux et l'infini du ciel. Rien, non, pas rien : une inépuisable quantité d'air pur à inspirer, à expirer, à inhaler.
Plus de facture EDF, certes, mais celle de la météo, de la fatigue, de la faim peut-être. "Souffrirai-je de la faim ? se demande Danièle en marchant. Elle regarde son compagnon. Il a minci mais semble en pleine forme. Il avance avec une régularité métronomique, une aisance déconcertante. Le sac semble ne pas peser sur ses épaules. Il lui tarde de découvrir le logis. Les descriptions que Baudoin lui en a faites ne lui permettent pas de s'en faire une idée précise. Une ou deux pièces ? Et la cheminée, fume-t-elle aussi à l'intérieur, boucanant les vêtements comme la peau de ceux qui les portent ? Danièle est prête à accepter beaucoup sauf le manque d'hygiène. Elle en fait l'unique condition de la réussite de son séjour. Dix jours sans douche, elle n'imagine même pas. Elle ne posera pas la question aujourd'hui, voulant préserver leur veillée, leur première nuit sous les étoiles, cette nuit de nativité qui, comme chacun sait est une divine fête de l'amour.
Baudoin observe sa compagne à la dérobée. Sa chevelure rousse dépasse du bonnet. Il lui tarde de lui ôter et de passer ses doigts dans cette opulente tignasse. De la peigner avec les doigts, de lui masser le cuir chevelu, tandis que leurs langues s'uniraient dans un baiser interminable. Il craint ces premiers instants dans le chalet, un gîte que Danièle ne manquera pas d'inspecter minutieusement. Il craint sa réaction. Il le lui a pourtant décrit avec force détails : la toiture de pierre, les murs bien calfeutrés, la cheminée au coin, le châlit sur ma mezzanine, la table en sapin, la réserve d'eau, le buffet à provisions, le petit carton de livres. Pour lui, désormais bien adapté à cette vie spartiate, il y a tout. L'essentiel à tout le moins.
Mais Danièle se contentera-t-elle de l'essentiel ? Acceptera-t-elle de se laver dans une simple bassine émaillée ? Avec une eau à peine réchauffée par un cruchon d'eau bouillie dans l'âtre ?
Baudoin a comme un pressentiment avec cette question de la toilette. Et puis, il y a autre chose. Non seulement la, mais les toilettes ! Il a bâti une espèce d'aubette derrière la cabane, monté un mur de pierres sèches contre un gros rocher déjà surplombant. Ca protège du vent, pas du froid. Des toilettes à la turque. Les matières gèlent ; les effluves nauséabonds s'envolent rapidement ; aucun problème d'odeur. Mais il faut quand même offrir ses fesses à l'air frais est un euphémisme. Baudoin chasse de ses pensées l'image d'une Danièle les jupes retroussées, son mignon petit pète nacré abaissé au-dessus de la fosse d'aisance. il préfère l'imaginer blottie contre lui sous les duvets assemblés en un seul couchage.
Il se concentre sur leur veillée. Il sait que l'un et l'autre préserveront leur première soirée et qu'elle sera merveilleuse. Demain sera un autre jour. Le soleil a déjà basculé derrière la crête. En trois minutes, l'ombre a envahi le vallon et la température perdue dix degrés d'un coup. Ils approchent du but. Danièle ne s'est pas plainte ni de la distance ni de la fatigue. Un bon signe. Mais voilà qu'ils aperçoivent un voile de fumée blanche qui s'échappe du monticule face à eux. C'est un autre bon signe : le feu ne s'est pas éteint, il fera bon à l'intérieur.


Bon, je dois vous quitter, je reprendrai la frappe en fin de journée. Poutous Exclamation Exclamation Exclamation
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Mer 20 Sep - 20:17

Six mois plus tard, aucune trace de neige ne subsiste sur les pelouses du plateau. Versant nord, quelques petits névés s'accrochent encore, derniers témoins de la rudesse hivernale. Les chevaux sont revenus, amaigris, à moitié fous en retrouvant leur estive.Les poulains de l'année se bagarrent entre eux, enivrés par l'espace et les jeunes trèfles des alpages. Le propriétaire est resté sur place les deux premiers jours pour redresser les clôtures couchées par la neige, veiller au comportement du troupeau, discuter avec son collègue de l'estive attenante, un berger aux mille brebis. Aujourd'hui, la cabane est fermée.La clef est cachée quelque part, je ne peux pas vous dire où, seul le locataire le sait.
Des groupes de randonneurs, de plus en plus nombreux, arpentent le vallon, montent jusqu'au col encore bouché par un amas de neige et s'en reviennent par l'autre sentier, celui de la rive opposée. Certains s'approchent des chevaux pour les photographier. Ils restent à distance, ça va. D'autres tentent de les caresser, peine perdue. Une vigoureuse ruade les cloue sur place. Heureux celui qui a su l'éviter. Les groupes font la pause à la cabane. C'est pratique, on peut s'asseoir sur le banc de pierre, remplir la gourde à la source que Baudoin avait parfaitement nettoyée et même profiter des toilettes sous le gros rocher. Tous ne respectent pas le lieu. Ils y abandonnent leurs papiers souillés et leurs peaux de banane. Parmi eux, peut-être des militants écologistes !
Les oiseaux sont revenus, eux aussi. Ils chantent l'hymne des amours en construisant leur nid. Dès les premiers rayons, les insectes parcourent les airs, les herbes et les gours. Les petits mammifères sillonnent la praire, c'est toute une saison qui commence, une saison où la vie préside, préside à la survie et à la transmission de l'espèce. Tout est régulé comme par magie. Nulle place n'est laissée pour l'hésitation, l'indécision, la réflexion. Le mâle est pressé ; il se jette sur la femelle sans tergiverser. Le prédateur n'attend pas, il se précipite sur sa proie et l'ingurgite sans autre forme de procès. La vie sans parlement.
La flore devance l'éveil des animaux, lequel précède la montée des randonneurs. Dès la fonte de la neige, les graminées mettent leurs première feuilles, suivies des anémones et des trèfles. Ca pousse aussi vite qu'en Islande, pour sûr. Bientôt la profusion des fleurs émerveillera les botanistes amateurs. Les autres s'exclameront "c'est un véritable jardin !" et sortiront leur portable pour une photo qu'ils effaceront sitôt rentrés. La nature sans trace.
Et Baudoin ? Baudoin n'est plus là. Il a tout bien rangé à l'intérieur, rassemblé le strict nécessaire dans son sac à dos, fermé la cabane à clef et, fort de son expérience, prit la direction de la haute montagne. Il n'a pas oublié sa destination première : Bourg-Madame, la ville aux portes de l'Espagne. Il est parti depuis deux jours. Il sait qu'il reviendra dans quelques semaines récupérer ses petits outils et ses tchinisses, autant de souvenirs d'un séjour solitaire d'une année entière, lui, le Belge perdu dans les Pyrénées.
Un collier de brebis, un bonnet rouge, un caillou vert émeraude, son album de photos et son carnet de bord. Non, pas son carnet ! Son carnet, il l'a calé dans son sac à dos avec les cartes IGN, bien à l'abri dans une poche étanche.
Entre ses feuilles sont consignés des faits, uniquement des faits. Pas des réflexions, pas des raisonnements, du concret. Genre main courante de gendarmerie. Les dix journées en compagnie de Danièle, les plus dures qu'il eût à vivre, y sont scrupuleusement détaillées.
Dix jours difficiles ? Il ne faut pas exagérer, non, cinq seulement !
Tout avait bien commencé. Très bien commencé. La veillée de Noël, champagne, bûche et galipettes ont agrémenté les premières heures de leurs retrouvailles. Totalement épuisés par la montée au refuge en raquettes à neige, Danièle s'était offerte sans retenue, abandonnant son corps assoupi aux caresses de son amant. Lui, stimulé par le désir, s'était fait un devoir d'éveiller ce corps alangui aux délices de l'amour. Leurs derniers câlins remontaient alors au printemps. Neuf mois ! Neuf mois d'abstinence, pour un homme, fut-il Belge et ixagénaire, c'est un châtiment. Avec Danièle, il avait tenté de rattraper en une seule nuit ces trois saisons sans amour, ses saisons sèches comme il lui avait dit. Danièle s'était prêtée aux assauts de Baudoin avec un stoïcisme qui l'avait subjugué, lui, après. Ce fut une belle nuit. Dehors, le vent du sud annonçait une période de redoux. Dedans, il faisait presque chaud. En tout cas, ils n'avaient pas eu froid cette nuit-là, les amants de l'Embizon.
Le dimanche, ils avaient fait une petite balade, longeant le lit du torrent recouvert de neige. Danièle ne voulait pas marcher. Baudoin avait insisté, argumentant sur les bienfaits d'une petite marche le lendemain d'une grosse randonnée. La douceur de l'air brisa les dernières résistances de Danièle, encore toute courbaturée de ses exploits de la veille.
C'est avec la survenue du vent d'est, glacial, que leur relation s'était refroidie. Elémentaire, me direz-vous, mais la température de l'hiver n'a rien à voir avec ce refroidissement amoureux. Après cinq jours d'un bonheur sans nuage, ou alors de tous petits nuages en forme de coeur, Danièle nageait dans la sérénité. Pour elle, à son âge, un homme comme lui, c'était inespéré. Un rêve devenu réalité. Elle tenait à lui. Fortement. Voulait s'y attacher, s'y cramponner, le garder. Lorsqu'une femme se donne à un homme, elle ne garde rien, elle donne tout. Son corps, son amour, son âme, son avenir. Elle le voulait comme amant, elle le voulait comme époux, elle le voulait tout à elle.

Le mercredi 28, jour de fête des Saints-Innocents (ces petits enfants qui furent massacrés à Bethléem sur l'ordre du roi Hérode, afin que périsse avec eux l'enfant Jésus), Danièle commença à parler mariage. La date était sans doute mal choisie. Baudoin ressentit un choc dans sa poitrine. Limite infarctus. Mais Baudoin, Dieu merci, a le coeur solide. Il regarda Danièle en coin, bredouilla une espèce de oui-non étouffé, les oreilles en feu. Il sortit prendre l'air, l'air frais du vallon. Débuta alors pour lui un long chemin de croix mental où, à chaque station, il pensait le contraire de la précédente. Vous et moi imaginons sans peine l'état psychologique de notre Baudoin à qui l'on propose le mariage. "Pourquoi pas ? Mon Dieu, non ! Quoique ? S'engager, est-ce nécessaire ? Si je réponds oui, c'en est terminé de ma chère liberté. Si je dis non, je finis mes jours comme une bête sauvage, seul dans la montagne, abandonné de tous. Pourquoi m'infligerais-je une vieillesse de solitude et d'effacement ? Mourir comme une feuille d'automne que l'humus digère lentement et absorbe inexorablement ? Pourquoi ne pas sauter la pas et de nouveau n'appartenir qu'à une seule femme, former avec elle un couple, un couple solide comme le roc ?" Tout y passe. Et pourquoi devrait-il répondre du tac au tac ?
Alors, comme d'habitude, il louvoya, essaya de gagner du temps, sourit au lieu de parler. Pensa à la chanson de Brassens, La non-demande en mariage. N'est-ce pas une merveilleuse chanson, Danièle ?
- Tu ne veux pas te remarier ?
- C'est une chose à laquelle je n'ai jamais pensé, mentit-il.
- Je t'aime, moi, Baudoin, sortit Danièle dans un souffle.
- Moi aussi je t'aime. Tu as besoin d'en être sûre ? C'est pourquoi tu veux que je m'engage ? C'est ça ?
- Non, c'est pas ça, ment-elle à son tour. J'aimerais surtout construire quelque chose avec toi. Vivre avec son frère, ce n'est pas la panacée pour une femme de mon âge.
- Tu ne pourrais pas le quitter dans...
- Non, je ne peux le quitter sans raison. Me marier est une excellente raison. Il acceptera sans se poser de question.
- Je vois. En somme, c'est un enlèvement que tu souhaites ?
- Oui, mon amour, enlève-moi sur ton beau cheval blanc et porte-moi en ton médiéval château.
- Mon château ? Drôle de manoir, tu ne trouves pas ? dit-il en ouvrant les bras, montrant les murs."
Ce fut leur dernier instant de sérénité. Les hésitations de Baudoin rompirent le charme. A partir de cette minute, Danièle ne fut plus la même. Elle fit semblant. Semblant d'être heureuse, semblant d'aimer, semblant de jouir. Baudoin 'en rendit compte, bien sûr. Lui aussi tricha. Sa conversation devint plus enjouée, ridiculement plus enjouée. Leur réveillon du Nouvel An eut un air de défaite plutôt que de fête. Ils firent quand même l'amour pour forcer la porte de l'an neuf. Une dernière fois.
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Mer 20 Sep - 21:25

Le second jour de janvier, il l'accompagna aux Granges-de-dessus. Tandis qu'ils descendaient de front par le sentier habituel, ils virent un grand cerf traverser le torrent. La bête tourna brièvement la tête vers eux, les regarda dans les yeux puis s'enfonça dans la sapinière. Danièle en fut tout excitée. Baudoin y lut un regard de reproche. Le mâle aux grands bois l'avait réprimandé. Les yeux du cerf l'avaient percé. Il garda le silence tandis que Danièle lui posait plein de questions sur l'apparition. "Magique", ne cessait-elle de répéter.

"Au moment des adieux, je serrai Danièle dans mes bras. Là, j'ai failli dire oui. Mais mesl èvres se contentèrent du baiser furtif qu'elle déposa délicatement sur ma bouche close. Nous échangeâmes un dernier adieu de la main tandis que la voiture s'éloignait. Elle disparut au premier lacet puis ce fut le silence."


Ainsi se termine cette histoire d'amour, avec un point final en bas de la page du carnet. Baudoin croit aux belles histoires que les livres racontent. Pour lui, ce sont des contes, des supports pour l'imaginaire, comme celui qu'il faillit vivre avec Danièle cet hiver, un joli conte de Noël dans la neige. Rien de plus.

Pour atteindre Bourg-Madame depuis sa cabane, il a compté six à sept jours de marche. De refuge en refuge en passant par l'Andorre, l'Hospitalet et le col de Puymorens. Après ce col qu'il compte franchir après-demain, il ne lui restera plus qu'à descendre le long du Quérol et couper par Puycerda pour rejoindre sa chère destination.
Il a quitté le refuge de Juclar ce matin aux aurores pour regagner le sentier transfrontalier qui le ramènera en France. 0 sa droite, le cylindre d'Escobès lui indique la frontière. Face à lui, le col de l'Albe, le bien nommé lorsque, comme Baudoin, l'on vient de l'ouest de bon matin et que le soleil débouche derrière la brèche dans une apparition cosmique. Les lacs que Baudoin longe attestent qu'il est bien sur Terre et non sur la Lune. De tous côtés, des roches aux formes cubiques, grises et nues, des à-pics vertigineux, des éboulis grossiers, infranchissables. Le règne du minéral dans toute sa splendeur.
Baudoin est impressionné. Son vallon dans l'Embizon lui apparaît soudain comme une oasis perdue au centre d'un vaste et hostile paysage lunaire. Ces blocs rocheux lui font peur. Il lui tarde de franchir le col et d'atteindre la Jasse de Brougnic où il sait qu'un cabanon l'attend. S'il n'est pas trop tard, il poussera jusqu'à l'Hospitalet, ce village qui porte bien son nom lui aussi.
Surpris en l'an 1003 par une tourmente de neige sur ce versant occidental du col de Puymoren,le Chevalier d'Enveight fit le voeu, s'il avait la vie sauve, de fonder un hôpital avec un oratoire dédié à Sainte-Suzanne, patronne de sa tante. Suzanne d'Enveight, douairière de Cerdagne. Pour réchapper à une mort certaine, il ouvrit de son épée le ventre de son cheval, en arracha les entrailles et se mit à leur place. Par ce moyen ingénieux, il se réchauffa, put attendre une éclaircie et retrouva son chemin. (Vous supposez comme moi que sa monture était déjà morte avant qu'il ne l'éventre ? Ce n'est pas précisé dans l'article de Wikipédia). Toujours est-il que le chevalier tint promesse. Et Baudoin compte bien se recueillir à l'oratoire que le noble seigneur fit construire près du pont de Sainte-Suzanne, sainte patronne de l'Hospitalet depuis cette époque lointaine.
En attendant, Baudoin doit passer ce col de l'Albe et poursuivre vers les étangs du même nom. Au débouché du port, il prend le soleil en plein et doit se retourner pour soulager ses yeux. Des couleurs d'ors jaillissent de la roche. Baudoin se croit dans l'antre d'un alchimiste qui aurait, d'un coup de baguette magique, transformé le granit en or. Il se sent pousser des ailes et un vol de vautours qui tournoie au-dessus de lui semble l'appeler à le rejoindre. Sans que rien ne le justifie, il emprunte une sente qui s'élève entre les blocs rocheux. Il est persuadé qu'elle le conduira directement à l'étang de Couart par les éboulis du pic de l'Albe. Le sentier se perd entre les énormes roches disloquées mais Baudoin s'entête à poursuivre malgré une petite voix intérieure qui lui souffle de revenir sur le chemin balisé. Faire demi-tour sonne comme une défaite et Baudoin est entraîné à ce genre de péripéties. Il lui semble deviner l'itinéraire entre les roches. Le soleil lui sert de boussole. Franchissant un petit promontoire, il aperçoit l'étant au loin. Cette vision l'encourage à poursuivre. A aucun moment, il s'est posé la question de retourner ou pas au sentier balisé.
Vous et moi le plaignions naguère de ne savoir choisir. Nous pensions qu'il s'agissait d'un handicap, d'une faiblesse. Nous aurions aimé le voir plus affirmé, plus véloce dans ses décisions. N'était-ce pas un peu présomptueux de notre part de prétendre que son incapacité à choisir rapidement constituait une infirmité chez cet homme, Belge de surcroît ? Nous nous trompions tous. L'hésitation conduit à la réflexion et au discernement. C'est une précaution. La vitesse est mauvaise conseillère.
Devant lui se dresse une sorte de cheminée qu'il lui faudrait escalader. Une ombre de désarroi traverse son cerveau. Juste une ombre. Au-delà d'une certaine altitude, l'euphorie des cimes entraîne le montagnard dans un espace mental où le discernement s'affaiblit, où l'instinct de conservation fait place à un fol aveuglement. L'alpiniste se croit invulnérable. Ni le froid ni la fatigue ne l'arrêtent. La plupart des accidents mortels dans l'Himalaya sont causés par ce dérèglement psychique. Les Pyrénées ne sont pas l'Himalaya, loin s'en faut mais à 2500 mètres d'altitude, Baudoin connaît l'ivresse de l'altitude. Il attaque l'ascension de la cheminée. "Oh ! rien qu'une toute petite tranchée entre deux falaises", se dit-il. Au fur et à mesure de l'escalade, les deux pans de la montagne s'écartent progressivement, imperceptiblement. Les pieds de Baudoin s'éloignent peu à peu l'un de l'autre. L'angle formé par le compas de ses jambes s'approche de l'angle droit. Horrifié, il regarde le précipice sous ses pieds. Il devra rapidement choisir de quel côté s'agripper pour ne pas s'écraser au fond du ravin. Côté est ou côté ouest, côté pair ou côté mère. Vers l'est, la paroi semble plus stable, la roche dure plus sûre. Vers l'ouest, la pense est plus faible mais le matériau lui paraît friable.
Les bras en croix comme le Jésus de Palestine, les mains pas clouées mais cramponnées à des prises solides, les jambes tremblantes, Baudoin pense à sa mère, et aussi à son père. Il a treize ans, ses parents sont séparés depuis un an ou deux, il ne sait pas exactement. Il se revoit dans le bureau du juge, son père à sa gauche, sa mère à droite. Il se remémore la question du juge à laquelle il a dû répondre ce jour-là, le jour de ses treize ans, et le choix qu'il a dû faire, et le mauvais choix qui'l a fait : "Tu préfères vivre avec ton père ou avec ta mère, petit ?" Il pensait maman et avait répondu "papa".
L'angle de ses guiboles est obtus désormais, plus question de surseoir, il faut y aller maintenant. Basculer vers une paroi, mais laquelle ? Il ne peut compter sur personne pour choisir à sa place. A moins que... ?
A moins que vous, lectrices, lecteurs, ne le fassiez pour lui ? Dites-le lui, vite, dites-le lui. Criez-le lui. Est ou ouest ? Plus fort ! Pair ou impair ? Pas tous en même temps. Pair ou impair ? Papa ou maman ? Mon Dieu, quelle cacophonie ! Mettez-vous d'accord, le temps presse. Vite ! Vite !
Trop tard !
Il a choisi tout seul. Il étreint la paroi de toute la force de ses bras. Les muscles de ses cuisses, tétanisés, trépident. Il lève le nez, il y a des prises pour s'accrocher. Il est sauvé.


FIN
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Martine

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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Jeu 21 Sep - 7:01

Merci!!!
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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   

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