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 LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES

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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Ven 15 Sep - 19:35

de Patrick De Meerleer


La géographie. Où la Seine se jetterait-elle si elle prenait sa source dans les Pyrénées Question
Jean Tardieu, Un mot pour un autre


En vérité, le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout.
Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe


AVERTISSEMENT


Il est de bon ton de se moquer des Belges, nos ingénieux voisins, dont nous jalousons l'incomparable humour. Malice et dérision sont leurs armes, des armes bien plus efficaces que les kalachnikovs. S'adressant à sa mère, un humoriste belge déclarait récemment après les attentats de Bruxelles : "L'humour belge est indestructible, maman. On a tellement d'humour que même s'ils tuaient la moitié de la population, on leur répondrait "c'est bien les gars, mais vous faites quand même votre boulot qu'à moitié".

Lorsqu'un Ariégeois rencontre un Belge du côté du Montcalm, il se gausse : "Encore un qui n'a pas trouvé l'Andorre Exclamation " Mais ça, c'est plutôt de l'ironie Exclamation

Ce recueil de 10 nouvelles, qui, comme l'indique son titre, pérégrinent sans jamais perdre de vue la chaîne pyrénéenne, témoigne de ce trait de dérision dont j'ai sans doute hérité à la naissance. C'est mon amour pour la montagne et ma tendresse pour ses habitants, d'est en ouest de la chaîne, qui furent le moteur de ces récits.

Ils vous plongeront dans ces univers bien différenciés, celui de la haute montagne bien sûr, mais aussi de la campagne, des villages et des collines sans oublier la route qui relie tout lieu. Ils servent de décors aux tribulations de curieux personnages : un astronaute musicien, un séducteur impénitent, un jacquet hors du temps, un entrepreneur sans scrupule, un groupe de randonneurs sous l'orage, un prof déboussolé, une élève appliquée, un cultivateur suspicieux, une mère absente et pourtant bienveillante, un Belge égaré qui se cherche, qui se cherche, tous randonneurs aguerris ou occasionnels, voyageurs fragiles surpris par la vie, les aléas du quotidien et les réactions inattendues de leurs proches.
Où le cocasse n'est jamais loin du drame.
Un bon moyen de réconcilier ces deux extrêmes : la Belgique qui nous coiffe et l'Autan qui décoiffe.
Bon voyage donc et surtout... surtout... ne vous perdez pas Exclamation
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Ven 15 Sep - 20:33

A Auour Ava O (il y a un accent sur les deux "o", que je ne peux pas reproduire ici).

LE BELGE EGARE EN ARIEGE


Tout petit déjà, il en rêvait. C'est vers l'âge de dix ou onze ans que Saint-Nicolas lui avait apporté ce livre de photographies en couleurs où, de cliché en cliché, il avait découvert ce bleu du ciel, royal et électrique. Jamais le ciel n'était de cette couleur-là en Belgique. Gris de perle ou gris souris, anthracite, argileux, ivoirin, azurin, bleuâtre, rosâtre aussi parfois, rehaussé de jolis nuages aux teintes changeantes, saumoné au soleil couchant les veilles de pluie au-dessus de la mer du Nord à Ostende, jamais vraiment bleu, en fait. Dans le livre, le contraste entre le vert des forêts,le blanc des névés et ces ciels irréels que les sommets tranchaient comme l'étrave d'un bateau pourfendant les eaux l'avait profondément marqué. Il s'était alors promis d'aller un jour vérifier si ces tons vifs n'avaient pas été arrangés par un quelconque procédé photographique. Il avait toujours pris soin de son beau livre et de maison en maison, au gré de ses multiples déménagements, il l'avait transporté avec précaution.
Je ne sais pas vous, mais moi, je le vois, ce gamin de dix ans. Appelons-le Baudoin, pour faire Belge. Le jour de la Saint-Nicolas, qui, comme chacun sait, est le Père Noël des petits enfants de Flandre (et aussi d'une grande partie de l'Europe), Baudoin reçoit de son parrain, un oncle émigré dans le sud de la France, un lire de photos de montagnes. Pas n'importe quelle montagne, non, celle des Pyrénées. Il est assis, le livre posé sur la nappe à carreaux rouges et blancs de la table familiale. Il a repoussé la cafetière, l'éternelle cafetière italienne qui trône là en permanence. Derrière lui, sa mère pèle les pommes de terre. Elle va sûrement faire des frites. Baudoin adore les frites. Il tourne les pages une à une, s'émerveille de la beauté des paysages de montagne, le vert pomme des pâturages, l'émeraude des forêts, l'albâtre de la neige et ce bleu, ce bleu des tuniques de la Vierge Marie sur le retable des frères Van Eyck, joyau de la cathédrale Saint-Bavon de Gand. C'est peut-être l'association de ces deux promesses, déguster des frites à midi et découvrir un jour le ciel des Pyrénées, qui le réjouit à ce point.
Baudoin feuillette l'ouvrage l'eau à la bouche. Il déglutit, sa mère entend le bruit de la gorge qui avale de la salive. Il est couché sur son livre, en lisse les pages rebelles qui cherchent à revenir en arrière en refusant de s'aplanir, détaille chaque vue, pense à son oncle et parrain. Il ne sait pas encore qu'on lui posera bientôt cette terrible question à laquelle il répondra trop vite. Baudoin vit encore dans l'innocence de l'enfance, pour peu de temps encore cependant.
L'oncle qui lui a offet le livre s'appelle Martin. Martin est aussi son parrain. Ce prénom lui va bien vu qu'il est un peu ours. Il travaille sur les prises d'eau, les conduites forcées et les barrages, tout ce qui assur l'alimentation des turbines de production d'électricité. Pour son travail, qui consiste au contrôle des équipements déjà cités, il arpente la montagne en 4X4, en téléphérique, et le plus souvent à pied. C'est ainsi qu'il s'est pris de passion pour la montagne et pour la langue française, qu'il parle désormais parfaitement. Martin a envoyé ce beau livre à son filleul avec une jolie carte de Saint-Nicolas. La carte sert de marque-page. Elle sommeille entre les vallons et les sommets qui n'ont pas changé, eux, cinquante ans plus tard.
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Sam 16 Sep - 19:57

Car la vie ne nous aide pas toujours à réaliser nos rêves. Cin-quan-tans ! Lorsque Baudoin marmotte ces trois syllabes, il a mal.
Cinq decennies qui ont passé comme par enchantement, disparues à jamais. Ce que Baudoin observe, c'est un gouffre, immense, un puits d'une profondeur insondable où sa vie s'est perdue, s'est noyée. Verdronken. Plouf ! Il est tout au bord du précipice, se retient pour ne pas sauter et en finir une fois pour toutes.
Moi qui vous parle, lorsque j'ai cessé toute activité professionnelle, ça m'a fait un peu pareil. Le trou noir derrière moi, la tombe devant. Je vous jure, il n'y a pas de quoi se réjouir... mais... je m'égare. Revenons à Baudoin, jeune pensionné flamand et flagada. Flamangada, si vous permettez ce mot-valise. Limite dépressif. "Que faisait-il, comme boulot", vous demandez-vous ? Je réponds à la question.
Baudoin travaillait à la banque. Belgius Bank, exactement. Quarante ans de boîte. Bien noté. Gravissement régulier des échelons à chaque mutation. Chargé des gros portefeuilles en fin de carrière. Un seul mot d'ordre : placer. Il fallait placer, placer, satisfaire aux objectifs de la direction et ipso facto monter en grade ou alors pfft ! du balai. L'essentiel de son job consistait à convaincre les gros clients du bien-fondé de leurs placements : sécurité assurée, intérêts substantiels, fiscalité réduite. Comme s'ils avaient besoin de ça, les gros bonnets ! Aujourd'hui, quand il repasse en revue sa carrière tandis que le café coule, ou lorsqu'il repasse ses chemises, il se rend compte que de son passé professionnel il ne reste rien. Un menuisier peut montrer les escaliers qu'il a fabriqués au cours de sa longue vie de menuisier, un maçon les maisons qu'il a construites, un photographe les photos qu'il a tirées (et qui parfois sont éditées dans un album), mais lui, Baudoin, que peut-il revendiquer ? Rien, rien de rien. Du vent.Mâme pas du vent, le néant. Devant lui, aspirant par à-coups son café brûlant, son regard rencontre un mur nu, l'écran blanc de la kitchenette où il déjeune, où se projette le néant de sa carrière professionnelle.
Quant à sa vie personnelle, mieux vaut garder le silence sur elle pour l'instant. Baudoin lui-même semble avoir tout oublié de sa vie privée. Passage à la trappe, comme le reste ! Amnésie totale.
Vous est-il déjà arrivé de vous réveiller le matin avec le désespoir comme raison de vivre ? De mourir plutôt. Bizarrement, ça finit par passer tout seul. Quelque choses agit en nous en silence, une réaction chimique au coeur de notre cerveau, je veux dire au centre, sorte de riposte psychique qui a pour effet de nous sortir du désespoir. Nous attaquons alors la journée avec le sourire, comme si nous avions soudainement trouvé la réponse à un problème insoluble. Remercions notre mère de vous avoir doté d'une telle capacité de résilience.
(Résilience ; on dit comme ça aujourd'hui, c'est un mot nouveau passé dans la langue vernaculaire, comme le verbe perdurer par exemple. Avant résilience, on disait rebondissement, comme pour les ballons).
Baudoin saura-t-il rebondir, lui ? Le recueil de photographies le sauvera-t-il de la déprime ? Je ne sais pas vous, maism oi oui, je le crois possible. Je l'imagine parfaitement. Il accuse soixante balais, plie ses malles une fois encore pour ce qui'l suppose être son ultime déménagement, démonte les meubles, entasse les vêtements, empaquette ses bouquins, passe la wassingue et tourne une dernière fois la clef dans la serrure de son appartement de fonction, clôture définitive d'un passé sans image.
Il charge le tout, c'est-à-dire peu de chose, dans une camionnette louée pour la journée et rejoint la maison de campagne qu'il s'était achetée dans les Ardennes avec les primes de compétitivité annuelles et parfois conséquentes. Là, au coeur de la forêt arennaise, il vivra autre chose. Nécessairement, il devra vivre différemment. Et il compte bien perdurer encore un petit bout de temps.
Les premiers mois en Ardennes, avec les démarches administratives, les prises de contacts avec la petite ville toute proche et ses voisins immédiats, les aménagements indispensables pour rendre la maisonnette habitable, c'est-à-dire conforme à ses habitudes de célibataire, Baudoin ne voit pas le temps passer. Il s'installe. Ca l'occupe. Qu'a-t-il fait d'autre au cours de sa longue existence ? Sinon s'occuper à ?

L'automne touche à sa fin.
Il avait projeté quelques balades en forêt à la recherche de champignons mais l'hiver s'est invité sans prévenir, un coup de froid brutal, trois journées de gel mettant fin à toute velléité de cueillette. Les rares visites se font encore plus rares, on ne fréquent pas trop les expatriés flamands en Wallonie. Oswald, son meilleur voisin est germanophone, il s'entend bien avec lui et le comprend facilement. La drache qui tombe sans répit depuis plusieurs jours sature d'eau les sols tourbeux alentours, empêchant toute sortie. Il a installé la télé mais la télé l'emmerde. Le spectacle du bois qui brûle dans la cheminée lui suffit. Il écoute France-Musique, la seule station qu'il supporte encore.
Il lit.
Pas de romans, non, des livres où l'on apprend quelque chose. Les atlas, les flores, des ouvrages sur les papillons, les arbres, les oiseaux. Quelque recueils de peinture, Bruegel, Bosch, Van Eyck, des Flamands bien sûr. Il redécouvre le livre sur les Pyrénées qui le suit depuis toujours, celui qui enchante son existence d'adulte comme il a enchanté celle de son enfance. En en tournant les pages, il redevient le gamin d'une dizaines d'années qui avait été fasciné par le bleu du ciel. Bleu royal comme il disait, le petit Baudoin.
Baudoin aime la marche. Il marche.
Les Ardennes, ce sont avant tout des collines boisées entourées de rivières et peuplées de forêts de hêtres et de résineux. Autour des villages, des prairies. Plus au nord, le plateau des Hautes Fagnes et son sommet, le signal de Botrange, 694 mètres d'altitude, une petite Sibérie ! Depuis le traité de Versailles qui a rattaché cette région à la Belgique, une butte de terre y a été élevée, afin d'atteindre les symboliques 700 mètres. Ridiculement symbolique ! C'est le sommet de la Belgique et même du Benelux qui, comme vous le supputez aisément, ne regorge pas de montagnards. ...
Very Happy
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Sam 16 Sep - 23:36

Lorsque Baudoin ouvre son livre de photos, il s'évade de nouveau. Rien à voir avec l'Ardenne ! Les sommets pyrénéens ne sont pas couverts de noires forêts. Ils cisaillent le ciel de leurs dents acérées. Leurs faces grises luisent au soleil levant comme des lames d'acier trempé. Sur certains clichés, ils se reflètent au miroir d'un lac couleur de malachite, une irrésistible invitation au voyage.
Il aimerait tant y être ! Quitter le Plat-Pays, celui des ciels bas et des canaux, celui de Jacques Brel et de Raymond Devos.
Tutoyer les sommets, caresser les eaux froides des étangs. Et une fois de plus, il est tiraillé. Que faire ? Que choisir ?

Faire un choix relève de l'impossible. Si sa vie est partie en lambeaux, comme un drap qu'on s'arrache et déchire, c'est bien à cause de son incapacité à choisir. Si diriger par ici ou plutôt par-là, se décider après quelques secondes de réflexion, se décider et puis y aller franchement, très peu pour lui. Il pourrait citer moult exemples pour illustrer ce casse-tête insoluble. Par exemple, prenons sa vie sentimentale. Avec les femmes, c'est criant. Il pèse le pour et le contre, sans jamais savoir laquelle aura sa préférence. Quelle sera la bonne personne ? Il les aime toutes ; il n'en aimera aucune. Sinon jadis la mère de son enfant, il n'en aima vraiment aucune. Oui, celle-là, il en avait été vraiment amoureux. Il l'avait aimée avec toute l'innocence de sa jeunesse, il l'avait aimée aveuglément. D'ailleurs, la question ne s'était pas posée. Sauf devant le maire, évidemment. Mais, allez dire non devant le maire ? "Il aurait fallu y réfléchir avant, mon petit, si tu ne voulais pas te marier", lui avait soufflé sa conscience.
Après leur séparation, Baudoin aurait tant souhaité retrouver cette candeur juvénile avec une autre. Mais ses valses hésitations en avaient découragé plus d'une. Peu avant son déménagement pour les Ardennes, il avait surfé sur un site de rencontres. Choisir entre deux femmes lui posait déjà un problème... Mais entre trente-six ! Oui, son profil avait intéressé trente-six nanas ! C'est tout Baudoin, ça, se placer dans une position intenable. Il aurait pu se réjouir de son succès auprès des dames, mais non, c'était trop, trois douzaine, beaucoup trop ! Il s'est désinscrit vite fait.
Ce qu'il lui faudrait, c'est une rencontre accidentelle, comme au cinéma. Se retrouver coincé dans un hall d'aéroport avec une fille qu'aurait raté son vol, et lui aussi ; bousculer une passante aux hanches larges et se précipiter pour l'aider à ramasser ses provisions de bouche dévalant le trottoir ; emménager tout à côté d'une femme seule (et restée belle) qu'il aurait connu jadis à la petite école. Se confier aux coups de dé du hasard, quoi !
Baudoin ne se confiera jamais au hasard. Vous qui commencez à mieux le connaître, vous partagez certainement mon avis. En fait, il n'y croit pas. Il est convaincu que le hasard n'existe pas.
L'homme doit faire son choix après avoir observé attentivement les aspects négatifs et positifs de la décision à prendre. Du coup, son moral ressemble à un soufflet sorti du four trop tôt : effondré de l'intérieur.
Pour son voyage plein sud, il remet la décision à plus tard. Comme d'hab. Là, nous rentrons dans l'hiver, ce n'est pas le moment de tirer des plans sur la comète. La priorité consiste à survivre à l'hiver ardennais. 700 mètres d'altitude, ce n'est pas l'Atlas, certes, mais la Belgique, ce n'est pas le Maroc non plus !
Il s'est renseigné, le climat des Hautes Fagnes correspond à peu près à celui du plateau de Beille en Ariège. Page 42 de l'album, cette vue du plateau perché à 2000 mètres le fascine. Un immense tapis de neige scintille au soleil. Cà et là, des bosquets de pins, sentinelles au garde-à-vous dans le climat polaire ; des sommets aux panaches blancs ; un ciel de carte postale, à l'azur aigue-marine. On y voit très clairement deux minuscules hominidés perdus dans cet infini. Deux fourmis noires tentant d'atteindre un horizon inaccessible en suivant une invisible trace. Il ne s'y voit pas Baudoin, dans tout ce blanc. Vraiment pas. Et pourtant !
En attendant, il se calfeutre en son chalet douillet, entretient un feu de bois dans la cheminée équpée d'un insert à la vitre parfaitement entretenue. Il aime à y contempler les flammes rousses, dansantes et rassurantes. Comme une chevelure de femme que le sirocco décoifferait avec volupté.
Avant-dernier représentant de la lignée familiale, il se pique soudain d'intérêt pour la généalogie. Il se souvient encore très bien des noms de ses grands-parents et de leurs dates de naissances. A partir d'eux, il recherche et retrouve ses ancêtres.
Avec l'internet, c'est presque facile. Ca l'occupera tout l'hiver. Il suffit de ne pas se perdre dans la numérotation Sosa. Les hommes portent des numéros pairs, les femmes, impairs.
Commode : les pères pairs, les mères impaires ! Et chaque génération double les nombres de celle qui l'a précédée. Papa n°2, maman n°3. Puis 4, 5, 6 et 7 pour les grands-parents, etc.
Baudoin a vite saisi le fonctionnement du système. Mais ça coince du côté maternel, une de ses aïeules flamandes n'a pas de mari. Ca l'ennuie un peu quand même, il n'aurait jamais imaginé qu'au XVIIIe siècle... Et... pas de père, ça laisse un trou dans la numérotation !
(Je ne sais pas vous, mais moi, je trouve ça ridicule, cet engouement pour les ancêtres. Nous pourrions consentir à un peu plus de respect envers leur vie passée ; passée et bien souvent douloureuse. Remuer les archives, réveiller les fantômes, très peu pour moi.)

Baudoin meuble sa solitude de vieux célibataire en convoquant ses aïeux auprès de lui. En son chalet perdu dans les Ardennes, il revit leur pénible destin, leurs drames familiaux, ces mariages arrangés et tous ces enfants morts en bas âge. Il se dit que s'il était né cent ans plus tôt, il aurait fait partie de ces petits disparus trop tôt. Cela lui aurait évité de devoir choisir sans cesse le cours de sa banale existence !
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Martine

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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 8:03

J'avais pas vu! Je lis tout ca après la douche !
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Jean2

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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 9:43

On y parle des Ardennes !
En plus j'ai appris un mot " névés"

merci Episto
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JEAN

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MessageSujet: Re: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 10:26

Merci Epistophélès.
L'auteur utilise t'il réellement l'orthographe " Baudoin " ? La version belge serait " Baudouin "
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 19:12

En effet, JEAN, l'auteur écrit bien "Baudoin". ...... Very Happy
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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 22:05

Baudoin n'a pas résisté à l'appel des images. Dès les premiers beaux jours, il a fui l'Ardenne.
Une fois encore, tourner la page.
Et pour la première fois de sa vie, il est seul au coeur de la nature sauvage. Non, ce n'est pas celle à laquelle il s'attendait. Pour commencer, pas de chalet confortable pour se protéger du vent glacial, pas de lit douillet pour récupérer après une dure journée de labeur, même pas de beurre, ni de bière belge, mais une cabane à courants d'air qu'il calfeutre peu à peu avec les feuilles sèches des fougères aigle, de l'huile pour la tambouille et du vin de table. Il dit de table parce que c'est sur la table qu'il pose le cubi de rouge remonté depuis les Granges-de-dessus à dos d'homme. De la piquette estampillée Communauté Européenne achetée à l'épicerie-boulangerie-café du village.

Tout l'hiver il avait rêvé de ce port d'attache. Prosper, un voisin ardennais un peu collant et fervent catholique lui avait décrit les Pyrénées avec un enthousiasme un peu suspect. Une année sur deux, il y effectuait un pèlerinage. Mi-septembre les années paires, avec sa Philippine (numéro impair), il chargeait la caravane et descendait d'une traite à Lourdes. Leur place était réservée par avance au camping le plus proche de la source miraculeuse. Un sacré argument de vente, l'emplacement. " Et tout le confort, une fois !" ajoutait-il l'oeil rond. Ni les saintes ablutions, ni les messes interminables, ni les virées à parcourir les rues surchargées de bondieuseries ne suffisaient à meubler leur agenda de pèlerins. Prosper et Philippine sortaient l'auto du camping et se risquaient sur les routes de montagne, s'enfonçant vers le sud, au profond des vallées. Sans jamais perdre la voiture de vue, "on ne sait jamais avec ces Français", ils arpentaient quelques bouts de sentiers et très vite "se retrouvaient en pleine cambrousse". Baudoin détesta ce mot qui lui parut totalement inapproprié. Ca sonnait faux ! Si Lourdes était en pleine cambrousse, qu'en était-il de ce coin des Ardennes belges qu'ils habitaient, eux ?
Ce n'est donc pas cet argument qui avait convaincu Baudoin de faire sa valise. Son sac à dos pour être précis. Plus pratique pour voyager et surtout pour randonner. Dans son enveloppe à bulles, le bouquin de photos tenait tout juste en largeur dans la grande poche. Il tenait à comparer les clichés avec la réalité. Tant pis pour le poids ! Il avait dû sauter dans plusieurs trains pour atteindre sa destination : Bourg-Madame. Bourg-Madame, ce nom lui plaisait.
Sur Wikipédia, il avait lu qu'à l'origine, Guingueta d'Ix était un hameau du comté de Barcelone qui, après le traité des Pyrénées, devint français. La suite vous intéresse ?
Oui ? Bon, vous l'aurez voulu.
Le duc d'Angoulême, fils aîné de Charles X et époux de Madame Royale, la fille aîné de Louis XVI, fut exilé par Napoléon à Puigcerdà, en Espagne. Dès la défaite de Waterloo, le duc put rentrer en France. Il décida d'élever au rang de ville le premier village français qu'il rencontrera. Guingueta d'Ix prit alors de l'importance et, par reconnaissance envers le duc, les habitants décidèrent de lui donner le nom de Bourg-Angoulême. Mais le duc préféra rendre hommage à son épouse, d'où Bourg-Madame.
Nonobstant, les habitants s'y nomment toujours les Guinguettois.
Baudoin mit plus de vingt-quatre heures pour effectuer le voyage. Si son périple n'avait pas pris la tournure qui va suivre, il lui aurait certainement fallu une journée supplémentaire pour atteindre le terminus. Une grève de la SNCF, réseau Sud-Ouest, le bloqua à Toulouse.
Dans le TGV, il avait lié connaissance avec un Ariégeois qui habitait Les Cabanes. Ce fut au tour de Baudoin de faire les yeux ronds en entendant ce nom. N'y avait-il point de vraiem aison dans ce coin de France ? "Des cabanes !", s'étrangla Baudoin.
- Avec 2 n, c'est un village sur la rive gauche de l'Ariège, lui répondit l'homme.
- Ouf ! J'ai cru... C'est loin de Bourg-Madame ?
- Boudu, c'est pas tout à côté ! Mais vu de là-haut... de chez vous, j'veux dire...
- C'est là que je compte me rendre une fois, à Bourg-Madame.
- C'est le terminus de li ligne de chemin de fer. Après, c'est l'Espagne.
- Puigcerdà, j'ai bon ?
- C'est bien ça. Vous irez en Espagne aussi ?

C'est ainsi qu'ils avaient sympathisé. Baudoin apprit que Jean-Pierre s'occupait de plein de bricoles pour gagner sa vie : un peu d'élevage, un peu moniteur à la station de ski de fond, un peu correspondant pour la Dépêche du Midi. Jean-Pierre, lui, fut intrigué par le parcours hésitant de Baudoin, l'enviant un peu d'avoir su rester libre de tout attachement.
Autour d'eux, des voyageurs commençaient à s'énerver. L'un avait annoncé à la cantonade "qu'à Toulouse, eh bé, c'était encore la grève et que, boudu, les correspondances n'étaient pas assurées !" Toute la rame s'agitait et les voyageurs parlaient de plus en plus fort, qui réclamait des informations officielles, qui s'en prenait aux fonctionnaires, qui se lamentait de son sort, contraint de dormir dans le hall de gare, qui téléphonait déjà à un ami, à un mari ou à un fils pour solliciter son aide. C'est ce que fit Jean-Pierre en appelant Danièle, sa compagne comme il la qualifia, afin de la préparer à une solution alternative : devoir venir à Toulouse en voiture pour le récupérer. Mais il fallait attendre la confirmation de la grève. Jean-Pierre proposa à baudoin de l'emmener à Tarascon, pour le rapprocher de Bourg-Madame, au cas où. "Mais c'est comme tu veux !" avait-il conclu en le tutoyant comme un vieil ami.
Voilà bien le genre de dilemme auquel Baudoin détestait être confronté. En cas de grève, il lui faudra choisir, soit prendre une chambre près de la gare Matabiau, soit monter dans l'auto de Jean-Pierre. Et s'il partait avec Jean-Pierre, choisirait-il d'accepter sa proposition d'hébergement ou chercherait-il un hôtel aux Cabannes ? Mais Jean-Pierre n'avait encore rien proposé et la grève n'était pas encore officiellement annoncée ! Le contrôleur était introuvable. "Si le contrôleur se cache, c'est pas bon signe !" lança une sexagénaire bien en chair avec l'accent rocailleux des gens de la montagne. Baudoin lançait des yeux tout autour, cherchant à se rassurer bêtement au miroir d'un regard rassurant.
Sans notre aide, il ne saura choisir.Le personnage de Baudoin en est incapable. C'est un snul, comme disent les Wallons. Si j'ai adopté cette posture de narrateur omniscient, c'est pour seconder Baudoin dans ses choix, avec votre aide cependant. L'autonomie de décision, c'est nous qui l'avons et là je peux déjà vous annoncer une nouvelle qui ne restera pas sans conséquences : lorsque les voyageurs, l'oeil aux aguets, descendirent de leur wagon, la gare était occupée par des manifestants aux brassards rouges qui leur annoncèrent bruyamment que les trains resteraient à quai jusqu'au lendemain. Pour la défense d'un service public aujourd'hui menacé. "C'est effectivement le cas", grommela Baudoin.
Baudoin accepta la proposition de Jean-Pierre "mais pas question de vous déranger, j'irai à l'hôtel"
- Quel hôtel ? rigola Jean-Pierre.
- A la cabane. Y en n'a pas ?
- Aux Cabannes, on dit. A part un gîte loué pour les familles...
- Je pourrais dormir à Tarascon... peut-être ?
- Il n'en est pas question, Baudoin, tu dormiras chez nous. C'est pas le Ritz, mais pour une nuit, une fois ? se moqua gentiment l'Ariégeois.
- Pour une nuit, OK.

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epistophélès

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Dim 17 Sep - 23:39

Comment Question Question J2, tu ne connaissais pas le mot "névé" Question ........ Shocked ..... Ah, mais suis-je bête : les Ardennes sont des monticules et une boule de neige accidentelle dans ce quartier, ne peut en aucun cas ressembler à un névé. Mais en même temps, un homme qui "cueille" des citrouilles............ Razz ...........  .......  I love you
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Hier à 18:41

Au portable, Jean-Pierre proposa à Danièle de les rejoindre au terminus du métro, non loin de la rocade. "Ca te sera plus pratique pour nous récupérer", dit-il avec autorité. Il eut plus de difficulté à lui faire accepter la présence d'un passager supplémentaire, un Belge de surcroît. Pour Danièle, un belge en Ariège, c'est un type qui n'a jamais été foutu d'atteindre l'Andorre ! Une erreur d'orientation, somme toute. C'est le genre de blague qui circule aux Cabannes et dans le Vicdessos. On accède à l'Andorre par plusieurs vallées sauvages qui butent sur la frontière. De nombreux cols, difficiles d'accès et autrefois passages de contrebandiers, permettent d'atteindre la Principauté. Seuls les gens du cru et les montagnards aguerris connaissent les bonnes voies. Les randonneurs qui s'y sont perdus son légion. Bien sûr, on les traite de Belges, peuple bien accepté mais objet de tous nos sarcasmes.
En attendant Danièle, Jean-Pierre raconta à Baudoin l'histoire de ce couple qu'il avait rencontré un jour à l'étang de Médécourbe. Deux randonneurs affûtés qui se mirent à lui parler espagnol avec un fort accent. "Je m'appliquai du mieux possible à leur répondre dans leur langage, avec le peu de mots que je savais, commença Jean-Pierre, lorsque la femme se tourna vers le type et lui traduisit mon baragouin en français. Puta, ils étaient français et se croyaient en Andorre ! Je les aurais giflés mais le fou rire m'a pris, impossible de m'arrêter. En fait, ils venaient d'Espagne, avait cru franchir le col qui devait les conduire aux étangs Forcats, en Andorre. Ils étaient Bourguignons, roulaient les r comme des Aragonais et s'étaient trompés de col. Sur la carte, je leur ai montré l'étang où nous nous trouvions. Ils se sont alors dirigés vers le port de Rat avec tout leur barda. De l'autre côté du port, ça oui, c'était bien l'Andorre."
Baudoin regarda Jean-Pierre en s'interrogeant si c'était du lard ou du cochon. Il n'était pas sûr d'avoir tout compris de cette histoire de porc, de rat et de Bourguignons.

Ils se rendirent de conserve au distributeur de tickets de métro et furent aussi embarrassés l'un que l'autre devant la machine. Baudoin tenait à payer les deux tickets et tergiversait pour savoir s'il fallait effectuer deux fois l'opération ou directement acheter les deux passages ? Sacré Baudoin qui paniquait devant un choix aussi peu stratégique ! Jean-pierre s'impatientait un peu. Il se demanda si tous les Belges étaient aussi hésitants et commença à s'en vouloir d'avoir autant insisté pour l'emmener chez lui. Que dira Danièle face à un empoté pareil ?

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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Hier à 19:53

A l'entrée de l'immense parking au terminus de la ligne, Baudoin ne se sentit pas très bien. Une grande lassitude s'empara de tous ses membres, comme s'il avait traversé en raquettes une vaste étendue de neige humide, arrachant à chaque pas de lourdes plaques collées à ses raquettes. Toutes ces voitures garées là, ça lui donnait le tournis. Il n'avait de cesse de s'échapper et si ce n'étaient sa fatigue et la gentillesse de son hôte, il s'encourerait à toutes jambes. Jean-Pierre, intarissable sur ses montagnes, son expérience de randonneur, de skieur, tenait le crachoir. Par courtoisie, Baudoin s'obligeait à être attentif. Il apprit un certain nombre de choses qui lui seraient utiles pour son projet. Que Mérens était le nom d'un village et aussi d'une race de chevaux exceptionnelle ! ; qu'un port est un col et que, du coup, Saint-Jean-Pied-de-Port n'avait rien à voir avec la charcuterie mais plutôt avec la contrebande ; que les derniers cathares avaient été débusqués dans les spoulgas, ces grottes fortifiées creusées dans les falaises calcaires comme autant de trous dans l'emmenthal suisse ; qu'autrefois les ours séduisaient les bergères mais que désormais ils s'en prenaient surtout aux brebis ; que les Sarrazins n'étaient pas passés par le Pays Basque pour monter à Poitiers mais plutôt par...
"Enfin la voilà !" se coupa net Jean-Pierre dans sa logorrhée.
Une voiture au moteur fatigué stoppa en effet devant eux, bloquant l'accès au parking. Jean-Pierre invita Baudoin à s'engouffrer rapidement à l'arrière du véhicule puis le contourna pour prendre place à l'avant.
Danièle jeta un coup d'oeil sur Baudoin, lui dit bonjour sèchement. Puis "Tu conduiras" à Jean-Pierre su le même ton tout en s'extirpant rapidement de l'auto. Jean-Pierre en fit autant à droite. Baudoin les vit se croiser devant la calandre sans se saluer ni rien, comme deux étrangers ou deux qui se connaissent trop bien pour sacrifier à la tendresse. Danièle portait un tailleur gris dont la vest s'ouvrait sur un chemisier jaune paille au discret décolleté. Son visage disparaissait sous une chevelure rousse en bataille, sorte de provocation pour les hommes. Un petit coup de klaxon impatient de la bagnole bloquée derrière eux les encouragea à ne pas traîner. Au volant, Jean-Pierre démarra lentement. Ce ne fut que sur la rocade que Danièle se tourna franchement pour demander à Baudoin : "Alors, comme ça, vous descendez en Espagne, Monsieur ?"

Je le répète : Pour la première fois de sa vie, Baudoin est seul au coeur de la nature sauvage. Non, ce n'est pas celle à laquelle il s'attendait. Petite précision qui a son importance, il n'a pas atteint le lieu qu'il visait. La flèche tirée depuis l'Ardenne s'était plantée là, au creux de ce vallon (au creux du wallon, quel vilain jeu de mots pour un Flamand !) pâturé par de robustes chevaux noirs dont il connaît désormais la race. Mais loin de Bourg-Madame !
Il n'a pas vraiment choisi de faire halte précisément à cet endroit. Sans Danièle et son insistance pour le savoir "à portée" des Cabannes, il aurait poursuivi sa route aux confins du pays. C'est elle qui avait indiqué le site, une cabane pastorale au centre d'une jasse, avec un toit solide et une source à proximité. Sur la carte IGN, elle avait dessiné un joli coeur autour du point noir signalant l'abri.
Et puis, ça le rapproche quand même de Bourg-Madame !

Baudoin lit beaucoup, des auteurs scandinaves, et Marie N'Diaye dont il est secrètement amoureux. Il s'essaye à la tenue d'un journal de bord. Pour son fils. Pour plus tard, quand il aura... quand il sera... passons. Et il médite. Il n'a de cesse de remuer le passé récent, celui qui l'a conduit en cette cabane en amont du torrent. Ses états d'âme, il les garde pour lui. Dans son carnet, il se contente de décrire les menus événements du jour, ses rares rencontres, son travail quotidien afin d'améliorer son cadre de vie, ce refuge qui'l est évertué à rendre habitable au fil des longs jours d'été. Des faits uniquement des faits.
L'éleveur des Mérens lui rend parfois visite, le félicite de sa constance, le traite de fou lorsque Baudoin lui annonce qu'il va passer l'hiver ici, au chaud de sa cabane parfaitement étanche désormais. "Tu tiendras pas trois jours après la première chute de neige un peu conséquente", lui prédit-il. "T'as dûr faire une sacrée connerie pour te punir comme ça ?", qu'il ajoute en le fixant dans les yeux. Baudoin détourne son regard, rumine un moment la sentence, émet un gloussement en guise de réponse. L'autre insiste : "Tu sais qu'en octobre, je redescendrai les chevaux, l'ami ?" Il n'appelle jamais Baudoin par son prénom. Ils se sont tutoyés d'emblée. Dans ces montagnes, le voussoiement sonne faux. Ca fait ville. Ca fait cucul. "Quand remonteras-tu avec le troupeau ? demande Baudoin.
- Au printemps pardi ! Mais pas avant les saints de glace. Tu sais que de la neige, t'en auras ici jusqu'en juin ?
- On m'a dit que le plus dur, c'est décembre et janvier, une vraie Sibérie.
- Et les fêtes, l'ami ? Tu y as pensé ? Tu vas quand même pas fêter Noël et l'An neuf en Sibérie ?
- Je verrai. Là, on n'est qu'en septembre. J'ai le temps d'y réfléchir.
- C'est ça, réfléchis."
L'éleveur fait le tour de son troupeau. On pourrait presque dire une harde, tant ces chevaux sont sauvages. Ils ne connaissent que leur propriétaire, repoussant en ruades et hennissements sonores ceux qui les approchent pour les caresser. Au début, Baudoin a failli se prendre un bon coup de sabot. Depuis, il se méfie, ne les contemple que de loin, les contourne pour ne pas déranger le troupeau. C'est vrai qu'ils sont superbes ! Leur robe d'un beau noir luisant, couleur d'obsidienne ; leur crinière crêpelée ondulant au vent ; leur longue queue balayant les herbes folles ; leurs larges sabots recouverts de crins et leur tête expressive, altière ; leurs yeux au regard tranquille, tout contribue à confirmer la noblesse de leur race. C'est une agréable compagnie pour Baudoin qui a toujours vénéré les chevaux, s'interdisant toujours d'en consommer la viande. Les chevaux le savent. Habituellement, ils lui font fête. Lui peut les regarder droit dans les yeux.
Lorsque l'éleveur viendra chercher ses Mérens pour les descendre en plaine, Baudoin ressentira un grand vide, c'est certain. Il s'y prépare. Il n'est pas totalement persuadé que Danièle tiendra sa promesse. C'est pourquoi il ne tire aucun plan sur la comète. Il y pense le moins possible, se fabrique une carapace mentale pour affronter la solitude hivernale, un peu comme les oignons leurs pelures pour résister au gel. Ou les arbres. Pour résister à leur transplantation, les arbres déracinés entourent leurs radicelles d'un voile de bactéries et de mycorhizes afin d'éviter la dessiccation. Il en est de même des hommes déracinés, des émigrés, des naufragés. Ils se consolient d'un excès de confiance en eux, d'une hargne mentale, d'une résistance aux agressions qu'ils subissent dans leur nouveau territoire. Baudoin n'est-il pas une sorte d'exilé volontaire, de naufragé ?
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MessageSujet: LE BELGE EGARE EN ARIEGE ET AUTRES DIVAGATIONS PYRENEENNES   Hier à 22:01

Il se revoit soudain chez Jean-Pierre et cette Danièle aux yeux de braise, aux cheveux de feu. Ce n'est que plus tard qu'il apprit le lien qui les unissait, ces deux-là. Tandis que Jean-Pierre conduisait, elle lançait de biais des regards incandescents qui consumaient Baudoin jusqu'aux tripes. Il faisait celui qui trouvait cela naturel mais au fond de lui, il bouillait. Qu'est-ce que cette femme lui signifiait avec ses oeillades à répétition ?
Au repas du soir, elle n'arrêta pas. Indifférent, Jean-Pierre ne réagissait pas, sans doute habitué ou blasé ou aveugle. Baudoin, se sentait de plus en plus mal à l'aise. C'est alors qu'elle apporta des steaks, des steak de cheval a-t-elle précisé. Une viande rougeâtre, saignante, presque crue. Brrr ! La nausée. Des frissons. Une brûlure. Le chaud et le froid. L'envie de vomir. Baudoin se leva précipitamment, se jeta sur la cuvette des w.-c., frémit de nouveau. Son estomac se tordit douloureusement, rien ne sortit. Il attendit que refroidisse en lui la brûlure de ses tempes, que se calment ses boyaux.
De retour à table, il s'excusa de ne pas toucher à la viande, se déclarant végétarien afin d'échapper aux questions. Qui dit question dit explication, justification, complication, condamnation. Baudoin déteste devoir se justifier. Danièle cessa de le braquer avec ses yeux pistolet. Son regard se fit moins insistant, plus langoureux.
Après le dîner, Danièle le conduisit dans la chambre d'ami. Baudoin la voyait tourner autour de lui, lui présentant chaque objet avec force détails, perdant son temps avec application. Baudoin s'attendait au pire : qu'elle se jette sur lui, qu'elle l'assassine du regard, qu'elle le viole. Il ne la désirait pas, pourtant.
Enfin, elle le laissa seul. Il était mort de fatigue après vingt-quatre heures passées en train, en salle d'attente, en métro, en voiture et en incertitudes.
Le lit était douilllet, le matelas ferme comme il le préfère. Dans le silence total de la maisonnée, il s'endormit comme un bienheureux.
Chez lui, chaque nuit, il se réveille et doit se lever pour soulager sa vessie. Pareil chez les autres. Cette nuit-là, durantles quelques secondes qui précédèrent l'éveil, encore à demi ensommeillé, Baudoin se demanda où il était, où se trouvaient les toilettes, et comment s'y rendre.
Il sentait contre lui un objet rond qui touchait sa cuisse. Rond et chaud comme un genou de femme. Le genou de Danièle ! Danièle était là, toute molle, toute chaude, brûlante plutôt. Sous les effets conjugués de la surprise et de la pression de sa vessie gonflée, le sexe de Baudoin se redressa d'un coup, tel un diablotin d'une boîte à ressorts. Danièle lui caressa le torse, puis descendit lentement sa main. D'une prise ferme, elle s'empara du Klette cabré comme un pur-sang et sans un mot commença à lui flatter l'encolure. Baudoin se crut obligé de faire quelque chose avec ses mains à lui. Il chercha les seins de Danièle dans le noir, les trouva lourds et amicaux. Sans qu'un seul mot ne soit prononcé dans l'obscurité, ni un seul regard échangé, ni le moindre bécot de bouche-à-bouche, ils firent l'amoure. La porte magique de Danièle était grande ouverte. Baudoin la franchit une première fois sans effort et il se trouva si bien dans l'antichambre douillette qu'il hésita à se cambrer pour la franchir une seconde fois, puis une troisième. Puis... Danièle ondula des reins. Ce n'était pas le visiteur qui allait et venait au seuil de la maison, mais la maison qui se chargeait de le recevoir en une répétition de secousses sismiques d'abord de faible amplitude sur l'échelle de Richter.
Lorsque Baudoin sentit la porte de l'enfer se refermer sur son membre volcanique, eurent lieu l'éruption, le tremblement de terre et la totale destruction de l'habitat. Baudoin était KO, le corps rompu, la vessie prête à exploser, la verge douloureuse, la cervelle entièrement inopérante. Il flottait à la surface d'un fluide épais et sucré, en une sorte de bien-être béat qui le rendait parfaitement heureux. Ils ne bougeaient plus ni l'un ni l'autre.
Tous deux savaient qu'il ne fallait ni parler, ni allumer la lampe de chevet, ni surtout se lever pour uriner, faire de cet instant une éternité, sans un mot, sans un regard, sans un geste.
Le temps s'écoulait, calme rivière de plaine, et Baudoin n'en pouvait plus de se retenir : "Ton mari ?" demanda-t-il.
- J'ai pas de mari.
- Jean-Pierre ... ?
- Jean-Pierre, c'est mon frère.
- Ah ? J'aurais pu deviner ?
- Non. Nous sommes un vrai couple, sauf qu'on couche pas ensemble.
- Avec qui vous voulez ?
- Quoi ?
- Vous couchez avec qui vous voulez alors ?
- Pas toi, trésor ?

Seul au milieu des sorbiers et des saules, Baudoin repense souvent à ces minutes où la sensualité l'avait tenu au chaud. Des envies de sexe le surprennent, des désirs incontrôlés le terrassent.
Il s'efforce de détourner ses pensées, se concentre sur les corvées quotidiennes à accomplir en prévision des grands froids. Il revêt alors sa grosse parka et pousse jusqu'à la hêtraie pour ramener des branches mortes qui gisent sur l'humus, augmenter sa pile de bois, sans savoir vraiment la quantité de bûches qu'il devra stocker. Derrière la cabane, il a installé une chèvre sommaire pour scier les branches à la bonne longueur. Il aime à entendre le son de la scie qui pénètre dans le bois de hêtre sec. Une scie aux dents parfaitement affûtées qui s'enfonce sans effort à chaque va-et-vient de ses bras. Un pied sur la bûche pour la maintenir entre les cornes de la chèvre, une main pour pousser et tirer, l'autre pour guider, c'est tout son corps qui travaille dans la magnifique harmonie de ses muscles déliés, assouplis par la répétition d'un geste mécanique. Dzinn, dzonn, deux sons un peu différents à la poussée et à la traction, sorte de rythme envoûtant.
Concentré sur son travail, Baudoin oublie son passé et ignore le futur. Il est dans la musique du présent, le bourdonnement du vent dans les cimes des sapins, le chuintement des dents de la scie, lui, minuscule chef d'orchestre d'un auditorium gigantesque, remplissant le silence d'un simple geste du bras.
Vous l'avez compris, Baudoin n'a pas à faire de choix cornélien, il doit stocker du bois. Point. Pour cela il doit l'aller chercher, le scier et l'empiler sous une bâche étanche. Il ne se pose aucune question, aucune alternative ne se présente à ses interminables réflexions, il agit sans hésiter. Il guérit peut-être ?
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