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 L'enfance des chefs de la Ve République

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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 27 Avr - 22:52

Comme à Arras, "le Connetable" doit subir l'épreuve du bizutage. On moque son physique, on l'affuble de sobriquets : "la gaule", "double mètre", "la girafe", "le dindon". On l'oblige à mesurer la longueur et la largeur de la cour avec son corps allongé devenu instrument de mesure, le "meon kilomètre". Il faut se coucher, se relever, se coucher à nouveau. Même s'il ne peut s'empêcher de noter le contraste entre le prestige de ces lieux chargés d'histoire - Louis XIV y rendi visite à Mme de Maintenon et c'est là que furent données les premières de deux pièces de Racine, Esher et Athalie - et la bêtise de ce bizutage, Charles s'exécute. Après tou, cette "initiation" fait partie des traditions. Il faut la respecter, celle-là comme les autres.
En revanche, Charles participe volontiers, en fin de première année, au spectacle qui marque le baptême de la promotion. Le collégien jouait le brigand, le saint-cyprien deveint l'acteur principal d'une revue dans laquelle il interprète deux rôles. L'année suivante, il fait le spectacle déguisé en clown coiffé d'un chapeau pointu. "Le Connétable" aime être sur scène, sous les yeux d'un public. Plus tard, on le verra au meilleur de lui-même dans ses discours, ses conférences de presse, ses allocutions télévisées. Il sait déjà le poids des mots, la modulation de la voix et la symbolique des gestes.
Charles fait sienne la devise de l'école dans laquelle il entre : "s'instruire pour vaincre". Grâce aux lettres qui'l adresse à ses parents, on connaît son emploi du temps : lever à 5 h 30 ; déjeuner à 6 heures, suivi d'une étude ; à 7 heures gymnastique, équitation, escrime ; à à 9 heures, travaux de propreté ou allemand, langue obligatoire ; à 9 h 30 cours ; à midi, déjeuner ; de 1 heure à 4 heures instruction militaire ; à 4 h 30 colles et études ; 7 h 30 dîner. L'appel est à 9 heures, l'extinction des feux à 10 heures.
Il n'a plus le temps d'écrire des récits d'imagination, seulement quelques lettres à ses parents. Ainsi, une semaine après son entrée à l'école, à sa mère : "Nos journées sont mieux que remplies (...) Et nous sommes, en dépit d'un an de régiment, un peu courbaturés par ces débuts très brusques d'occupations diverses (...) Le temps ici est abominable depuis deux jours et a changé en cloaque le plateau du Satory où nous pataugeons de une à quatre heures pour l'exercice."
Ses condisciples classent vite Charles dans la catégorie de ceux qu'on appelle à Saint-Cyr les "brutes pompières", ou les "huiles", c'est-à-dire ceux qui travaillent avec acharnement les matières théoriques, la "pompe", l'histoire, la géographie, l'allemand, l'administration. On les oppose aux "fines" qui affectent de ne s'intéresser qu'au "mili", l'exercice physique, l'escrime, le tir, l'équitation, la manoeuvre, le commandement, et qui jouent les tombeurs de filles. Charles n'aime pas la désinvolture des "fines". Il est persuadé que la guerre avec l'Allemagne est inéluctable et proche. Et que les officiers doivent être prêts, performants pour affronter l'ennemi.
Entré à Saint-Cyr dans un rang modeste, 119e, de Gaulle termine sa première année 45e. Il suit les cours avec une telle attention, se documente avec une telle minutie qu'il a parfois tendance à en remontrer à ses professeurs. Le journal de l'école publie même un dessin où l'on voit un grand jeune homme au long nez marcher sur un officier qui, acculé à sa table, tente de battre en retraite. Légende : "Le grand de Gaulle passe une "colle" d'Histoire : l'examinateur n'en mène pas large."
En deuxième année, son classement s'améliore encore. Il est 13e. Ses notes sont excellentes, les appréciations de ses instructeurs tout autant. Sa fiche signalétique est éloquente. Notes du capitaine : "Culture : irréprochable. Tenue : très correcte. Intelligence : vive. Education : soignée. Caractère : droit. Attitude : très belle. Zèle : très soutenu. Esprit militaire : très développé. Physique : sympathique. Aptitude à la marche : très bonne. Résistance à la fatigue : grande." Note du chef de bataillon, directeur des exercices d'infanterie : "Très militaire, très dévoué, très consciencieux. Command avec calme et énergie. Fera un excellent officier." Appréciation générale du commandant de Saint-Cyr : "A été continuellement en progressant depuis son entrée à l'école ; a beaucoup de moyens, de l'énergie, du zèle, de l'enthousiasme, du commandement et de la décision. Ne peut manquer de faire un excellent officier." Le détail des notes montre un élève brillant en histoire militaire (17,5), en géographie (18,5), en fortifications et en exercices sur la carte (19), sans compter les 20 en "compagnie", "règlement et manoeuvres", seule faiblesse, les disciplines sportives : il est tout juste moyen en équitation et en escrime, en dessous de la moyenne en tir, loin en tout cas du major, Alphonse Juin, le futur maréchal, un pied-noir fils de gendarme. Cependant, son classement lui permet de choisir son arme. Les premiers s'inscrivent dans les chasseurs, la Légion, l'infanterie coloniale. Lui opte pour le 33e RI à Arras. Son régiment. Le Nord, toujours. Il a la conviction que c'est là que l'affrontement inéluctable avec l'Allemagne aura lieu. Sans doute aussi est-il sensible à la présence, à la tête du régiment, du colonel Philippe Pétain, ancien professeur à l'Ecole de guerre. C'est là en tout cas, à Arras, que s'opère, selon l'expression de Jean Lacouture, "la jonction entre deux légendes".
Quarante ans plus tard, dans ses Mémoires de guerre, le général de Gaulle écrira, en dépit de tout : "Mon premier colonel, Pétain, me démontre ce que valent le don et l'art de commander."
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 28 Avr - 19:21

Le fils d'Edmond

Valéry Giscard d'Estaing entre à Luis-le-Grand, en spéciale C, à l'automne 1943. Il dix-sept ans. Lui n'éprouve aucun complexe. Il ne se demande pas, comme Georges Pompidou : vais-je être à la hauteur , Ou comme Jacques Chirac : que fais-je ici ? Sa présence au sein de l'élite que constitue une prépa scientifique dans ce lycée prestigieux lui paraît naturelle. Mais, comme Pompidou, il refuse de bachoter, de sacrifier sa jeunesse aux seules études. Il joue au tennis, sort beaucoup, notamment au théâtre, sa passion. Hélas pour lui, n'est pas Pompidou qui veut ! L'enquête d'Olivier Todd montre que ses débuts à Louis-le-Grand sont à l'image de ses études secondaires peu brillantes. Pour entrer à Polytechnique, il faut être performant en maths. Il ne l'est plus. Au premier trimestre, il se classe seulement 39e, avec 6 sur 20. En épure, c'est pis : 52e, avec 2. Il sauve quand même le tableau d'honneur et les félicitations grâce aux autres matières, notamment le français, où il est premier, avec 13. Le professeur d'épure note : "J'attendais mieux de cet élève pourtant travailleur, mais qui paraît lent. Un gros effort à faire..." Le commentaire du proviseur pointe cette faiblesse inquiétante dans les matières scientifiques : "Il faut travailler sans défaillance dans les enseignements essentiels." Valéry pourrait s'interroger. Non pas sur son intelligence, qu'il sait vive, mais sur l'orientation qui'l a choisie. Ne s'est-il pas trompé ? Non ! Il lui suffit, pense-t-il, de travailler un peu plus. Ce qu'il fait.
Au deuxième trimestre, ses résultats s'améliorent, en effet, mais restent insuffisants : 17e en maths avec 10,5, 50e en épure avec 5. La première place avec 12 en philosophie et la 4e avec 13,5 en français ne suffisent pas à compenser. Très logiquement, à la fin de l'année, Valéry obtient le premier prix de philosophie et le deuxième prix de français. Mais ces deux matières ne donnent des points supplémentaires qu'aux candidats admissibles sur la base des mathématiques et de la physique.
Aurait-il réussi le concours d'entrée à l'X en janvier 1945 ? On ne le saura jamais puisqu'il ne le passera pas cette année-là. Mais peut-être a-t-il déjà, depuis deux ans, la tête ailleurs. On l'aurait à moins. Comment un garçon de son milieu, pétainiste d''inclination mais antiallemand, à la sensibilité exacerbée, resterait-il insensible à cette Occupation qui humilie son pays ? Comment ne serait-il pas scandalisé quand la Gestapo s'installe au rez-de-chaussée de l'immeuble familial de la rue Henri Martin ? Fut-il résistant, comme le laissait entendre sa propagande électorale pendant la campagne de 1974 ? L'enquête, pourtant minutieuse d'Olivier Todd ne permet pas de trancher. Valéry a-t-il envisagé, comme il l'affirmera de gagner l'Angleterre dès 1942 ? A-t-il distribué Défense de la France, un des journaux de la Résistance, en 1943 ? A-t-il été, en 1944, de la petite dizaine d'étudiants de Louis-le-Grand qui ont pris le risque de s'engager ? Il l'a laissé entendre. En 1977 il a affirmé : ""Pour mon âge, je suis parmi les très rares qui ont fait quelque chose." Mais quoi ? Il dit avoir porté des des plis, transmis des mots d'ordre, avoir côtoyé alors des communistes et avoir conçu pour eux, pour leur courage, pour leur abnégation, une grande estime. En 2009, devant Georges Valence, il beaucoup plus précis. Il affirme avoir transporté des armes qui devaient servir à prendre le contrôle d'un train de déportés : "C'était encore sur l'initiative de Girard, qui assurait ma connexion avec la Résistance." Ce Girard, un de ses camarades de Jeanson, authentique résistant, l'aurait présenté à son chef de réseau, Philippe Vianney. Retrouvé par Valence, Girard, qui fut arrêté et déporté à Buchenwald, est catégorique : "C'est faux (...) Jamais Giscard n'a été dans un coup pareil (...) Quant à la rencontre que j'aurais organisée avec Vianney, c'est absurde". Aucun de ceux que Giscard affirme avoir alors approché ne se souvient de lui. Il est vrai qu'il était très jeune et que s'il a joué un rôle, il n'a pu être que mineur.

Ce qui est sûr en revanche, c'est que le jeune homme est fasciné par les scènes de la Libération. Des hommes en armes se battent dans les rues de Paris. Valéry a conscience de vivre un moment historique auquel il voudrait participer. Jacques Duhamel, qui fut son condisciple à Janson-de-Sailly et qui a souvent porté sur lui des jugements sévères, a témoigné : "Nous sommes allés ensemble récupérer des vivres dans un dépôt allemand, en banlieue. J'étais alors délégué de la Croix-Rouge auprès des FFI et j'avais emmené Giscard avec moi. Notre voiture a été prise sous le feu des mitrailleuses. Il n'a pas bronché." Valéry est place de l'Hôtel-de-Ville quand de Gaulle s'adresse à la foule, debout dans l'encadrure d'une fenêtre. François Mitterrand, membre du gouvernement provisoir, qui a libéré le 20 août, revolver au poing, le Commissariat aux prisonniers, est l'un de ceux qui l'empêchent de basculer dans le vide. Lorsque le Général descend les Champs-Elysées au milieu d'une marée humaine en liesse, Valéry Giscard d'Estaing est là, perdu dans la foule, tout comme Pompidou.
Ce qui est sûr aussi, c'est que Valéry cherche à s'engager dans la 2e DB. Son père est réticent : ne devrait-il pas penser d'abord à son concours d'entrée à Polytechnique ? Le fils lui répond en substance : "Vous avez fait votre guerre, celle de 1914, laissez-nou faire la nôtre." Mais il n'a que dix-huit ans, il lui faut l'autorisation paternelle. Il finit par l'obtenir de haute lutte. Hélas, les hommes de Leclerc, ne veulent pas de lui, ni de son cousin François qui a un an de moins. Ils sont trop jeunes, trop inexpérimentés. Chez de Lattre de Tassigny, un ami de sa famille, on les accepte. Mais avant d'aller au feu, ils doivent subir une brève instruction, à Montbéliard, puis à Rouffach. Ils sont incorporés dans un régiment d'élite, le 2e Dragon. Les officiers ont des noms à particule, les soldats sont en majorité des Nord-Africains, mais aussi des résistants nouvellement incorporés. Tireur sur un char, Valéry combat en Forêt-Noire et libère Constance après de rudes combats. Ses camarades louent son sang-froid. C'est dans cette ville qu'il apprend, le 8 mai 1945, la signature de l'armistice. Avec Philippe de Vendeuvre et Henri de Clermont-Tonnerre, qui ont combattu à ses côtés et qui deviendront des amis pour la vie, il est logé chez l'habitant. La victoire, la fête, les filles et la frontière suisse, toute proche, les cigarettes et le chocolat. Démobilisé, Valéry revient à Paris avec ses prises de guerre : un chien dressé par les SS - comme Mitterrand, Valéry a toujours aimé les chiens -, une moto, un accordéon. Et une croix de guerre. Valéry participe au défilé de la victoire. Debout dans la tourelle de son char, il descend triomphalement les Champs-Elysées. Un soir, pour rejoindre la banlieue nord où leur escadron est cantonné, Giscard et son ami Durieux volent la jeep d'un officier des transmissions. Leur colonel décide que le véhicule devient propriété du régiment et que Giscard l'utilisera à son gré.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 28 Avr - 21:57

Trente ans plus tard, Vendeuvre, dans un essai, Astrid ou le pèlerinage, brosse le portrait de son ami de jeunesse devenu président, qu'il appelle Augustin : "Une admirable mécanique intellectuelle s'appliquait férocement moins à discipliner qu'à contenir les passions. Ses manières étaient sèches. Son esprit au vitriol. (...) Augustin était menacé par la démesure". Cette intelligence exceptionnelle, cette fragilité difficilement maîtrisée, cette naïveté parfois désarmante du jeune Valéry-Augustin, on les retrouvera chez le président Giscard d'Estaing.
A l'automne 1945, Valéry réintègre Louis-le-Grand en Spéciale C. Il a fait une courte mais belle guerre. Il a connu l'épreuve du feu, l'ivresse de la victoire et de la liberté. Difficile alors de redevenir étudiant comme si rien ne s'était passé. Avec une obligation de réussite de surcroît. Mais il l'a promis à son père en s'engageant chez de Lattre. Sans renoncer à ses distractions favorites - le tennis et le théâtre -, il fournit donc un réel effort. Ses résultats dans les matières dites essentielles s'améliorent : 10e avec 11 au premier trimestre, 16e avec 11,5 au second en mathématiques, 25e avec 14, puis 20e avec 13,1 en physique. En philosophie il est toujours 1er, avec 12, puis 13. Comme Pompidou, Giscard travaille avec une telle intensité que quelques heures - trois par jour, selon son frère Olivier - lui suffisent. Plus tard, rue de Rivoli et à l'Elysée, il aura toujours besoin de moments de respiration. Mais ce n'est pas un surdoué. Il ne truste pas, loin s'en faut, les premières places. Il n'est pas de la trempe des majors.
En 1946, il est reçu 6e sur une liste réservée aux étudiants empêchés de se présenter plus tôt "pour circonstances de guerre". Dans l'ambiance de la Libération, ces "étudiants soldats" ont fait l'objet d'un préjugé très favorable. Quelle place auraient-ils obtenue sur l'autre liste dans des conditions normales ?
Reçu à l'X, Giscard devrait partir faire son service militaire. Comme de Gaulle, reçu à Saint-Cyr, s'est retrouvé simple soldat à Arras. Mais Valéry estime qu'il a déjà donné avec la campagne d'Allemagne et finit par obtenir gain de cause. N'ayant pu participer au concours de juin 1944, il est réintégré dans la promotion 44. Lorsqu'il passe sous le porche de l'Ecole polytechnique, rue Descartes, il ressent la même émotion, la même fierté que Charles de Gaulle franchissant celui de Saint-Cyr ou Pompidou entrant à Normale Sup.
Valéry devrait être bizuté, comme l'ont été Charles et Georges. Mais les élèves anciens combattants s'y opposent : "Vous n'avez pas intérêt à souligner ce qui nous différencie. Si nous arrivons à l'école après vous, c'est que nous avons fait la guerre et pas vous. " Le bizutage se limitera à une course à pied avec une étiquette dans le dos. Pour Giscard ce sera..."Snob" !
Ses condisciples le jugent prétentieux, distant, arriviste. Ceux de sa "salle", c'est-à-dire ceux qui sont dans son petit groupe de travail, le trouvent sympathique. Autrement dit, il gagne à être connu. Il agace et séduit à la fois. On moque son côté fils de famille, 16e arrondissement, avec ses relations et cette manière de parler comme s'il mâchait du chewing-gum. On admire sa mémoire exceptionnelle, sa vivacité d'esprit, sa facilité. Il impressionne professeurs et élèves par sa capacité à jongler avec les chiffres, comme il le fera plus tard en présentant, sans notes, son budget à la tribune de l'Assemblée nationale. Il obtient des 20 sur 20. En français et en histoire, il continue d'être premier. En 1948, à vingt-deux ans, on lui prédit déjà une carrière brillante, si ce n'est un destin. "Il faut que j'arrive à être ministre des Finances à trente ans", confie-t-il en toute simplicité. Président de la République ? Aucun intérêt sous la IVe : le chef de l'Etat a peu de pouvoirs, "il inaugure les chrysanthèmes", dira de Gaulle. Valéry sort second. Ce qui l'autorise à choisir la prestigieuse Ecole des Mines. Mais non, il préfère l'Ena, créée quatre ans plus tôt par Michel Debré pour former l'élite des serviteurs... et des maîtres de l'Etat. Déjà l'attraction de la politique.
La rentrée ayant lieu en janvier, Giscard décide de partir pour les Etats-Unis. Pas en travaillant sur un bateau, comme Chirac. Il vend sa moto et achète un billet d'avion Paris-New York, où il logera au Harwad Club, dans la 44e rue. Il parle mal l'anglais et comprend moins bien encore celui des New-Yorkais. Il part en train pour Montréal où une tante, Geneviève de la Tour Fondue Smith, l'accueille. Elle le présente au directeur du collège Stanislas, géré par le clergé séculier, en liaison avec l'établissement de Paris, celui-là même, où a enseigné Henri de Gaulle et où Charles a fait ses études. Embauché au pair, Valéry donne des leçons d'histoir, se lie à l'abbé Milet, professeur de philosophie avec lequel il joue à la belote et qui tente, en vain, de l'initier à Kant !
A la rentrée de janvier, Valéry, comme tous les élèves de sa promotion baptisée Europe, part en stage de dépaysement. Il choisit l'Allemagne, où il est né, précisément la Sarre, où son père a été en poste. Le jeune Giscard est affecté auprès de Gilbert Grandval, le haut commissaire qu'Edmond connaît bien. Est-ce ce qui explique sa note exceptionnelle de stage, un 19, qui en scandalisera plus d'un à l'école ? Elle sera dans tous les cas très utile à Valéry. Jusqu'au classement final, les notes restent secrètes, sauf celles des compositions. Giscar se classe dans les sept premiers. Vient la dernière épreuve, l'exposé oral. Celui, brillant, de Giscard terminé, le président, le prestigieux André François-Poncet, ambassadeur de France, académicien et chroniqueur au Figaro, l'interroge : "Vous êtes bien le fils d'Edmond ?" Les candidats qui assistent à l'épreuve ont l'amer sentiment que ce Giscard sera décidément protégé jusqu'au bout. Il termine troisième et ser le premier énarque obtenant d'effectuer son stage de troisième année à la Bansue de France. Le gouverneur n'est alors autre que Wilfried Baumgartner, qui s'est lié d'amitié avec Edmond à l'inspection des Finances et a connu Valéry tout petit.
A vingt-six ans, il est donc admis, comme le fut son père, dans le corps de l'inspection des Finances. Il a décidé, on l'a dit, de ne pas entrer, comme papa, dans le monde des affaires. Il veut servir l'Erat. Toutefois, pas question d'être haut fonctionnaire. Giscard démarre dans le sillage de l'homme politique qu'il admire le plus pour son intelligence : Edgar Faure. Il sera à bonne école.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 29 Avr - 18:23

Le Stakhanov de Sciences-Po

A dix-huit ans, en 1950, Jacques Chirac entre en Maths Spé à Louis-le-Grand. Avec plus d'un mois de retard, on l'a dit. Son père l'y contraint. Il veut que son fils devienne polytechnicien. Mais Jacques n'aime pas les mats. "Pour être franc, ça me cassait les bonbons, ces histoires de maths", avouera-t-il à Franz Olivier Giesbert. Sur les bancs de louis-le-Grand , il rêve à sa longue escapade maritime. Pour la première fois, il a défié l'autorité paternelle. "Peut-être parce que je me sentais assuré, quoi qui'l advienne, de la haute protection de ma mère", confiera-t-il plus tard dans ses Mémoires. Il a raconté à ses parents qu'il allait rejoindre des amis en Normandie et a filé jusqu'à Dunkerque pour s'embarquer. Partir, partir, le plus loin possible : "Si j'avais trouvé un bateau en partance pour les Indes, j'aurais sauté dedans sans hésiter." Plus modestement, ce sera Alger. De ses mois passés en mer, il a gardé la nostalgie de la fraternité virile qui règne à bord, de ses virées avec le capitaine, qu'il appelle "le bosco", dans les bordels d'Alger où il perd son pucelage. Une vie d'homme, la vraie vie. Il aurait continué si son père n'était pas venu le récupérer par la peau du cou lors d'une escale à Dunkerque. Dans ses Mémoires, Jacques Chirac décrit la scène : "D'un ton assez rude, mon père me dit que c'en est fini de plaisanter et qui'l est temps de rentrer à la maison. C'est à peine s'il me laisse placer un mot. Il me ramène à Paris sans que j'aie eu le temps de m'expliquer. Il faut dire que mon père était plus gand et plus solide que moi, le rapport de force jouait nettement en sa faveur." Vingt ans plus tôt, il avait confié à Giesbert que son père, ce jour-là, l'avait traité de "connard".
En Maths Sup, il s'ennuie. Il ne réussit pas si mal puisque, en fin d'année, il sera admis en Maths Spé. Mais son désintérêt est si visible, si souvent exprimé, que Jacques finit par obtenir de son père l'autorisation de s'inscrire à Sciences-Po. Il prend une année sabbatique à Louis-le-Grand promettant à ses parents d'y retourner si l'expérience de la rue Saint-Guillaume ne se révèle pas concluante. Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing ont connu des débuts plus ou moins difficiles en prépa, Chirac, lui, a tout bonnement perdu une année.

Il entre à Sciences-Po en octobre 1951. Il a dix-neuf ans. C'est la métamorphose. Dès les premiers jours, les cours le passionnent. Jacques est ainsi, toujours dans la démesure, le tout ou rien. Le lycéen rêveur, le pilotin encanaillé, le jeune romantique en quête de grands espaces et d'aventures disparaissent brusquement, faisant place à un étudiant tiré à quatre épingles, sérieux, compétitif. "Je me suis tout de suite plu, alors, j'ai abandonné le reste." Il a trouvé sa voie à défaut de se trouver lui-même. C'est la naissance du Chirac caméléon que l'on connaîtra au pouvoir. Comment ne pas penser aux centaines d'articles titrés "Le Chirac nouveau est arrivé" qui jalonnent sa longue carrière en zigzag ! Ce virage-là est bien réel. Le dilettante se mue en stakhanoviste. Jacques ne rate plus un cours, passe son temps à la librairie de 'l'institut, devient l'un des étudiants les plus brillants et les plus performants. Il décide qu'il sera major de Science-Po. Le père est enfin rassuré. Son fils fera l'ENA. En juin 1954, à l'annonce des résultats de fin d'études, Jacques est déçu. Il n'est que troisième. Les appréciations des maîtres de conférences retrouvées par Giesbert sont éloquentes. Géographie technique et industrielle : "Intelligent et travailleur, étudiant excellent." Géographie économique : "Etudiant de grande valeur, très intelligent." Seul le maître de conférence de droit public émet quelques réserves : "M. Chirac a trop de connaissances. Mais, voulant tout dire, il lui arrive d'exposer sans perspective et sans relief." Il ajoute, il est vrai : "Il intervient fréquemment en cours de conférence toujours de façon intéressante et précise. Il doit réussir."
Jacques Chirac s'inscrit logiquement à l'ENA. C'est le voeu de son père. C'est aussi pour lui le meilleur moyen de retarder son entrée dans la vie active. A l'automne, il est admissible à l'écrit au concours d'entrée, bien qu'il ait préféré partir deux mois pour les Etats-Unis plutôt que de se préparer. A l'oral, le président du jury, Louis Joxe, l'interroge sur le festival de musique de Bayreuth. Chirac, trente ans plus tard, racontera à ce sujet : "J'avais une grippe carabinée et la tronche comme une citrouille. Dès qu'on commence à me poser des questions, j'angoisse complètement. Alors, je lui fais : "Monsieur le Président, je préfère vous dire tout de suite que je ne suis pas musicien. Interrogez-moi sur l'archéologie, la peinture, la sculpture, la poésie. Pas sur la musique".
Déjà ce formidable culot ! Le jury estime que c'est une bonne réponse. A Joxe qui lui demande encore le nom de ce médecin de l'Antiquité à la philosophie duquel on se réfère beaucoup, Chirac répond : "Hypocrite". Déjà cette propension à gaffer ! Tout le monde rit. Il est admis.
A vingt-deux ans, de Gaulle veut être de Gaulle, Mitterrand veut diriger la France, Giscard vise le ministère des Finances, Pompidou s'apprête à devenir professeur, Chirac ne sait pas encore ce qui'l fera. Avant d'intégrer l'ENA, il doit effectuer son service militaire. Il a adoré Sciences-Po, il raffolera de l'armée et sortira huitième des EOR (Elèves officiers de réserve) de Saumur. Il devient "fana-mili". En Algérie, sur son piton de Souk El Arba, dans les djebels, près de la frontière marocaine, le sous-lieutenant Chirac, à la tête d'une trentaine d'hommes, découvre la fraternité des combats, la fierté du commandement, la fascination du risque lorsque la mort rôde. Les années de guerre qu'il a vécues, enfant, au bord de la Méditerranée, ont laissé à l'adolescent "une impression de liberté, d'ivresse et d'insouciance". La guerre d'Algérie a été pour l'homme encore jeune "un moment de très grande liberté et probablement un des seuls moments où j'ai eu le sentiment d'avoir une influence réelle et directe sur le cours des choses (...) le seul moment où j'ai eu le sentiment de commander".
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 29 Avr - 20:55

De Gaulle a magnifié la guerre, Mitterrand l'a détestée, Chirac s'y découvre. Il a de l'autorité, du sang-froid, du courage. Il se sent fait pour le métier des armes et décide de s'engager. Mais l'armée refuse : il doit respecter le contrat signé avec l'Etat en entrant à l'ENA.
Le retour à la vie civile sera pénible. Son stage de trois mois à la préfecture d'Evreux ? Sans intérêt ! Il s'implique d'ailleurs si peu que son rapport obtiendra la plus mauvaise note de la promotion. L'état d'esprit à l'école ? Exécrable ! Il écrira dans Les Mille Sources, sa première autobiographie, jamais publiée : "A peine arrivé, j'ai été pris à la gorge par l'ambiance démente qui régnait à l'Ecole (...) On se marchait sur la tête, on s'épiait, on voulait à tout prix réussir - Et réussir à quoi ? Plus l'Etat étalait ses vacances, plus on se pressait, on se bousculait, on se trahissait même pour le servir. On a vu des étudiants qui, croyant avoir découvert un renseignement intéressant dans un livre de la bibliothèque, arrachaient la page afin de conserver la documentation à leur seul usage."
On est loin de la fraternité des armes dont il garde la nostalgie ! Giscard d'Estaing a préféré Polytechnique à l'ENA, Chirac, lui, a détesté l'Ecole. Il n'a pas aimé les élèves qui auraient tué père et mère pour être dans la "botte", qui ont fait leur service dans les ministères, bien planqués, continuant à préparer les cours pendant que lui se battait contre les "fellouzes" : Intellectuellement, j'avais dépéri. J'avais perdu l'habitude de travailler dans les livres." Il n'a pas aimé les professeurs qui expliquaient "démonstrations lumineuses à l'appui, que le redressement de la France était totalement exclu. Le déficit de la balance des paiements était considéré par les plus éminents de nos maîtres comme une fatalité inéluctable (...) Là-dessus, le général de Gaulle arrive, Jacques Rueff fait son plan, six semaines se passent et la balance des paiements est en équilibre. Le phénomène m'a frappé". Jacques Chirac se méfiera toujours des technocrates, des économistes, des experts, de ceux qui savent, soi-disant.
Ses condisciples, qui'l n'aime pas, le lui rendent bien. Ils le jugent trop fruste, trop brut de décoffrage, trop impulsif, trop péremptoire, trop enclin à se mettre, encore et toujours, en avant, trop agité. Son camarade de promotion, devenu son ami, Jacques Friedmann, dira : "Ce qui me frappait, c'est qu'il ait autant d'ennemis." Fallait-il s'en étonner : il est déjà tout d'une pièce, changeant, tranchant. Le contraire d'un diplomate ou d'un homme de consensus. Le contraire du viel homme débonnaire que les Français finiront par aimer lorsqu'il aura quitté le pouvoir.
En juin 1959, il est 16e au classement de sortie de sa promotion. Il n'accède pas, comme Giscard, à la prestigieuse inspection des Finances et doit se contenter de la Cour des comptes. A vingt ans, il n'est toujours pas entré dans la vie active. Son ambition reste régionale. Il se verrait bien préfet de sa chère Corrèze, montre l'Hôtel du département à Bernadette et déclare : "Un jour nous serons là !
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 29 Avr - 22:51

L'étudiant engagé

Sarkozy, lui, ne fait rien comme les autres ! A dix-huit ans, lorsqu'il s'inscrit à la faculté de droit de Nanterre, il ne sait pas encore ce qu'il fera. Journaliste ? Peut-être. Avocat ? Plus sûrement, on y gagne plus d'argent. Ses prédécesseurs, on l'a vu, ont tous été - à l'exception de Georges Pompidou, toujours premier - des élèves moyens ou médiocres, jusqu'à l'approche du bac où ils se sont mis à travailler, puis des étudiants brillants. Lui ne change pas de braquet. Comme au lycée, il fait ce qu'il faut pour ne pas redoubler. Pas plus. D'ailleurs ses biographes ne consacrent pas une ligne à ses notes. Comme s'il avait été un étudiant clandestin. L'essentiel de son temps, il est vrai, il le consacre déjà à la politique. Elle s'apprend sur le terrain, pas sur les bancs de la fac ou dans les livres, pense-t-il alors.
A Nanterre, c'est le militant politique, pas l'étudiant, qui se fait remarquer. Au printemps 1976 - il a vingt-deux ans -, il n'hésite pas à prendre la parole, au cours d'une assemblée générale, pour dénoncer le blocage des cours par l'UNEF. "Je suis gaulliste et fier de l'être", déclare-t-il. Conspué, il tente d'expliquer qu'il n'est pas un fils de riches, qui'l est là pour étudier. Et il termine son intervention par un "je vous emmerde !" Il est molesté, sa chemise déchirée. "Six mois plus tard, je ne pouvais toujours pas aller au cours dans la journée, j'assistais à ceux du soir", assurera-t-il. Après sa licence, il prépare une maîtrise de science politique sous l'autorité de René Rémond, alors doyen de Nanterre. Ce dernier gardera le souvenir d'un étudiant "très actif, très assidu, très militant aussi". Le sujet de son mémoire - le référendum de 1969 et le départ de De Gaulle - ne doit rien au hasard. Sarkozy s'intéresse déjà à la meilleure manière de prendre date devant les Français. Il retiendra la leçon donnée par Georges Pompidou qui, de Rome puis de Genève, s'est posé en successeur du Général. Il n'agira pas autrement avec Chirac, affirmant, en 2005, deux ans avant l'échéance, qu'il serait candidat quoi qu'il arrive.
A Sciences-Po, en deuxième année, les études l'intéressent enfin. Pour la première fois, elles lui paraissent utiles. Il a choisi le métier politique et elles l'y préparent. Rue Saint-Guillaume, son maître de conférence, le politologue Jérôme Jaffré, alors responsable de la Sofres, le juge lui aussi très militant. Il se souvient : "Il était déjà tel qu'on l'a connu plus tard. Il parlait beaucoup, intervenait souvent, toujours avec un culot d'acier. Il avait pratiquement réussi à convaincre la conférence que le RPR avait obtenu un grand succès aux européennes de 1979. J'avais dû intervenir pour expliquer que le parti gaulliste s'était effondré avec 16 % des suffrages exprimés, devancé par la liste UDF conduite par Simone Veil, celle du PS de François Mitterrand et celle du PCF. Ses jugements étaient altérés par son militantisme mais il était souvent éblouissant et obtenait les meilleures notes de la conférence." Seule sa note d'anglais, inférieure à la moyenne, l'empêchera d'obtenir le diplôme final.
En revanche, il passe sans difficulté le Capa, le Certificat d'aptitude à la profession d'avocat. Le voilà avocat. Comme maman. Pas pour défendre la veuve et l'orphelin. Luis sera avocat d'affaires. Pour gagner de l'argent, acquérir une indépendance financière qui lui permettra de faire de la politique. Spécialisé dans le droit des sociétés, il exercera jusqu'en 2002, avec une interruption entre 1993 et 1995 lorsqu'il sera ministre du Budget d'Edouard Balladur. Ses études, Sarkozy racontera souvent qu'il a dû travailler pour les financer. Notamment en vendant des fleurs et des glaces. Là encore, sa mère corrige : Nicolas, explique-t-elle, a fait des petits boulots pour gagner son argent de poche. Comme tant d'autres !
Evoquant sa période de formation, Sarkozy affirmera curieusement : "Mois, je suis un bâtard !" Autrement dit : je n'ai pas fait de prépa. Je ne suis pas fils de l'ENA comme Giscard et Chirac, ni de Normale Sup comme Pompidou. J'ai fait droit et Sciences-Po, je suis avocat, comme Mitterrand que je cite souvent en exemple pour son génie de la stratégie. Sarkozy poursuit son obsession : il est différent, il s'est fait seul. Il ne doit rien à personne.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Dim 30 Avr - 1:11

L'ENGAGEMENT

L'entrée en politique

Quelles ambitions nourrissaient-ils au départ ? Leur premier engagement, la manière dont ils ont démarré en politique sont révélateurs de leur personnalité. Ils éclairent leur parcours et leur futur comportement à la tête de l'Etat.

Le militant le plus précoce

Un samedi de mars 1974, Nicolas Sarkozy pousse la porte de la permanence de l'UDR, installée dans un ancien bistrot dans une ruelle peu fréquentée de Neuilly.
Il a dix-nef ans. Le local est quasiment désert. Le secrétaire de section et un militant l'accueillent, visiblement étonnés qu'il se présente ainsi spontanément.
Quelques jours plus tard, le 2 avril, Pompidou meurt. Sarkozy, le nouvel adhérent, se lance à fond ans la campagne. C'est lui qui, à Neuilly, colle le plus d'affiches, distribue le plus de tracts pour Jacques Chaban-Delmas, le candidat du mouvement. Chaban battu, Hugues Dewavrin, leader des Jeunes giscardiens de Neuilly, propose à Nicolas de rejoindre le parti du nouveau président. Nicolas refus : "Giscard ? Ce n'était pas ma tasse de thé. J'aimais le côté populaire, tellement français, des gaullistes." Ces giscardiens bien nés ressemblent trop aux jeunes BCBG qui l'ont humilié. Il les détete.
A l'UDR, Sarkozy se rend vite indispensable. Le local est sale : il le nettoie. La peinture des murs s'écaille : il les repeint. Déjà, ce trop-plein d'énergie, ce besoin d'activité, cete propension à tout faire lui-même. Très vite, dans les réunions de section, c'est lui qui organise, lui qui parle, lui qui impose. On le remarque forcément. Déjà cette volonté de prendre les autres de vitesse, cette soif d'arriver, d'être reconnu. Pour être dans le bon wagon, il se met dans le sillage du vainqueur. Chabaniste, il a d'abord considéré Chirac somme un traître rallié à Giscard. Mais lorsque le "traître" prend le contrôle du parti gaulliste, il devient chiraquien.
En 1975, un an après son adhésion, Nicolas intègre l'équipe de Robert Grossmann, le patron des jeunes gaullistes. Première émission sur FR3, première prise de parole aux Assises départementales des Hauts-de-Seine. Pasqua le remarque. Ce qui lui vaut de monter à la tribune, devant 25 000 personnes, aux Assises nationales, à Nice. Il a deux minutes pour convaincre. Alors, il fait gros : "J'ai la tête dans les étoiles, vous êtes devant moi (les dirigeants du parti), vous êtes mes idoles. Je suis jeune, mais comme vous je suis gaulliste, car je sais qu'être gaulliste c'est être révolutionnaire." Succès garanti ! Déjà ce culot monstre, ce sens de la formule qui ne s'embarrasse ni de nuances ni de subtilité. On l'ovationne. Il confiera : "J'ai entendu des applaudissements qui interrompaient mon discours. J'étais ébloui par les lumières, je ressentais comme une forme d'ivresse. Pour un peu, je ne serais plus descendu de la tribune."
Ivresse de succès, ivresse de soi. Il n'aura de cesse de recommencer. Il sait désormais qu'il a fait le bon choix : seule la politique peut provoquer de telles émotions, lui donner cette reconnaissance et cette chaleur dont il a tant manqué.


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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Dim 30 Avr - 20:57

Achille Peretti, le maire de Neuilly, apprend que ce jeune orateur survolté est militant dans sa bonne ville. Il lui promet une place sur sa liste, en 1977. A vingt-deux ans, Nicolas deviendra donc conseiller municipal. En attendant, toujours en 1975, il organise avec Grossmann un rassemblement de 25 000 jeunes qui scandent : "Chirac, président !" Les organisateurs du meeting sont invités à Matignon. Chirac glisse à Sarkozy : "Toi, un jour, je te ferai ministre." Charles Pasqua aussi l'a repéré. Il le nomme dès 1977 délégué national du RPR à la Jeunesse. Grâce à Pasqua, Sarkozy fait son service militaire à Paris, à la caserne Balard, ce qui lui permet de continuer à militer.
A Neuilly, Nicolas se rend indispensable. Il est toujours là, prêt à résoudre les problèmes. Aux municipales de 1983 il devient adjoint au maire. Lorsque Peretti meurt brusquement d'une crise cardiaque, le 14 avril 1983, Pasqua, fraîchement élu dans la ville, fait figure de successeur. Mais l'ancien patron du SAC sent encore le soufre et le pastis. Il n'a pas le style de Neuilly. Et il commet une grave imprudence en confiant à Sarkozy le soin de faire le tour des conseillers municipaux pour les convaincre que leurs préventions ne sont pas fondées. Ce dernier après consultations, décide que Pasqua sera battu par le candidat centriste et que lui, Sarkozy, est le seul gaulliste capable de l'emporter. Pasqua se sent trahi. Il demande l'arbitrage de Chirac qui charge Bernard Pons, le secrétaire général du mouvement, de dissuader le jeune ambitieux. Mais Sarkozy tient bon : "Si Jacques Chirac a quelque chose à me dire, qui'l m'appelle directement. Je lui dirai qu'avec Pasqua on perdra Neuilly." Chirac n'appellera pas. Pasqua finit par se retirer. Sarkozy est élu dans une atmosphère houleuse. On lui prête alors ce mot : "Je les ai tous niqués !"
Déjà ce manque de tenue, pour ne pas dire cette vulgarité dont il donnera tant d'exemples plus tard. Imagine-t-on un instant l'un des prédécesseurs recevant des journalistes dans les jardins de son ministère, torse nu, affalé dans une chaise longue, Ray Ban sur le nez, un cigare à la bouche, une radio branchée sur Nostalgie et leur disant : "Ca ne vous dérange pas que je reçoive torse nu ? Il fait si beau, on est entre potes..."
Et encore, évoquant sa solitude après le départ de sa Cécilia : "C'est incroyable ce qu'on raconte sur moi à Paris, que je les saute toutes. C'est quoi ces conneries ! J'suis pas un clébard moi !"
Imagine-t-on l'un de ses prédécesseurs, au cours d'une soirée trop arrosée, draguant une journaliste devant ses collaborateurs et les confrères de la jeune femme, comme il le fit à La Baule, pour montrer que lui, le mari trompé, restait un séducteur ? "C'était comme une insulte pour nous, pour lui, pour Cécilia. On ne pouvait rester spectateurs innocents", écrivent à ce propos Jean-Marie Domenach et Maurice Szafran.
Imagine-t-on l'un de ses prédécesseurs dire à qui veut l'entendre que le président en place - en l'occurance Jacques Chirac -, qui l'a considéré comme un fils et don til est le ministre, est un "con". Ou, devenu chef de l'Etat, consulter ses messages en présence du pape qui le reçoit ? Ou encore lancer à un contestataire, sous l'oeil des caméras, un "casse-toi, pauv'con !" ?
Non, on n'imagine aucun d'entre eux se comporter ainsi, pas même Chirac qui pouvait avoir le sang chaud et l'expression cavalière "à nos femmes, à nos chevaux, et à ceux qui les montent".
Des six présidents de la Ve, Sarkozy l'atypique est celui qui est entré en politique le plue jeune et qui est parti de plus bas, simple militant. C'est aussi le plus apparatchik, le plus politicien. De Gaulle, Mitterrand ou Giscard ont eu très tôt conscience d'un destin, Sarkozy, lui, se sent attiré par le "métier" politique.
Qu'y a-t-il à l'origine de ce qu'il appelle une "vocation" ? Deux hommes, dit-il : de Gaulle et Benedict, son grand-père, qui vouait un véritable culte au Général. "Toute mon enfance, juché sur ses épaules, je ne me suis jamais lassé de regarder, ; fasciné et ému les défilés du 11 novembre et du 14 juillet..." Et surtout, venu de cette enfance, le besoin de s'affirmer, d'affronter, de gagner. Bref, de prendre sa revanche, lui le petit chose, le fils de divorcés, le pauvre chez les riches, l'invité des bouts de tables.
Il a vingt-huit ans. Il y a quelques mois encore, il vivait chez sa mère et le voilà maire d'une des villes les plus riches de France. Il a déjà tout appris, tout compris de la politique politicienne et de ses chausse-trapes. Oui, il les a "tous niqués". Pas seulement Pasqua et les dirigeants chiraquiens, mais tous ceux qui l'ont sous-estimé, moqué, humilié.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 1 Mai - 21:26

Le socialiste sybarite

Les premiers pas politiques de Georges Pompidou, comme ceux de François Mitterrand, ne relèvent pas de la volonté de prendre une quelconque revanche. Ils ont été, l'un et l'autre, des enfants heureux. Ce ne sont pas des rebelles. Ils font leurs les valeurs familiales. Mais ce ne sont pas les mêmes.
Tout petit, on l'a vu, Georges Pompidou est nourri au lait de la laïcité, des vertus de la raison, et du socialisme. Jaurès ! Ce nom il l'a entendu cent fois dans la bouche de son père. Jaurès professeur, comme Léon Pompidou, au lycée d'Albi. Jaurès et son discours de la jeunesse prononcé lors d'une distribution des prix à Albi. Jaurès député de Carmaux, la ville des mineurs et des grèves de 1905. Jaurès et l'épopée de la Verrerie ouvrière, cette fabrique construite par ses ouvriers qui en sont les patrons. Jaurès assassiné au Café du Croissant à Paris, le 31 juillet 1914, mais toujours vivants dans la mémoire de son père.
Enfant, Georges accompagne parfois Léon lorsque celui-ci part coller des affiches. Ou quand il va écouter le syndicaliste Albert Thomas, qui a succédé à Jaurès comme député de Carmaux. Puis un autre socialiste, Joseph Paul-Boncour, qui s'implante à Albi. Cet avocat parisien ne paie pas de mine, mais son intelligence et son talent oratoire subjuguent Georges qui, à vélo, le suit de réunion en réunion. Avec son ami Robert Pujol, le lycéen d'Albi disserte sur la formule de Jjaurès : "Le courage, c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel." Pujol dira de Georges : "Il était socialiste par tradition familiale et surtout par raison de coeur. Le spectacle de la misère humaine lui était intolérable. Dans le socialisme, il voyait une réponse à la misère." Comme son père, Georges, adolescent, deviendra un socialiste pragmatique, plus travailliste que marxiste.
A Toulouse, en hypokhâgne, il milite à la SFIO, lit chaque jour l'éditorial de Léon Blum dans Le Populaire. Son condisciple, René Bilières, confiera : "Au sein de la section locale du Parti socialiste, le fils de Léon Pompidou était considéré comme un beau jeune homme d'avenir - qui sait ? Un futur parlementaire."
A Paris, à Louis-le-Grand, Georges reste ficèle à ses idées. Il se lie d'amitié avec Jean-Michel Flandin, un étudiant de gauche, convertit Léopold Senghor au socialisme : "Politiquement, il m'a beaucoup fait évoluer (...). Lorsque je suis arrivé en France, j'étais en effet monarchiste et je lisais L'Action française. Si par la suite j'ai supprimé, au Sénégal, le système féodal dont mon père était l'un des représentants, c'est sous son influence", dira Senghor. Georges assiste au Congrès socialiste de 1930, où il soutient Paul-Boncour. Il préside, à Louis-le-Grand, la section de la LAURS - la ligue d'action universitaire républicaine et socialiste -, créée à l'initiative de Pierre Mendès France. Ce dernier confiera à Eric Roussel : "Il faisait partie des gens qui se situaient alors nettement à ma gauche (...) Parmi les membres de la Ligue, il était à coup sûr, l'un des plus remuants." Il est vrai que Georges est souvent en première ligne dans les barres avec les camelots du roi qui font la loi au Quartier latin. Elles sont violentes.
Rue d'Ulm, il prend progressivement ses distances avec la politique. Il reste sentimentalement de gauche. Le fascisme qui menace en France même, le nazisme qui monte en Allemagne le révulsent. Il continue de s'opposer à l'Action française fortement représentée à l'école. Mais il ne fréquente aucun des autres groupes de pensée, ni le cercle Thala, ceux qui vont à la messe, où il ne va plus depuis son arrivée à Paris, ni la gauche de Jacques Soustelle, proche du PCF, ni même le cercle radical de René Bilières, celui dont il reste le plus proche. La période est pourtant propice à l'engagement. L'assassinat de Paul Doumer, l'affaire Staviski, les ligues qui menacent la Répuboique... les sujets de débat entre futurs normaliens ne manquent pas. Pompidou y participe, mail il intervient peu. Es-ce parce qu'il redoute encore, lui si brillant en petit comité, de s'exprimer devant une assistance plus nombreuse ? Ou, plus sûrement, parce qu'il veut garder son indépendance d'esprit, sa liberté de parole ? "J'avais renoncé à tout embrigadement", écrira-t-il.
Volontiers caustique, détestant les cuistres et les phraseurs, il prend plaisir à la confrontation des idées - "de Jacques Soustelle qui était communisant, à Boutang qui tirait, paraît-il, des coups de revolver dans sa turne en criant "mort aux juifs !", écrira-t'il encore, prêt à tout entendrepour se faire sa propre idée. Ce Pompidou, "un peu isolé par sa supériorité", dira Bilières, s'est-il senti proche, pendant quelques mois, des néo-socialistes de Marcel Déat et Adrien Marquet, les pacifistes ? Eric Roussel affirme que Bilières le pensait et que Pierre Mendès France lui a confié trouver ce "cheminement" logique. C'était, bien sûr, avant la dérive des "néos" qui finiront dans la collaboration aux côtés des nazis.
Si cette tentation pacifiste a existé chez Pompidou, elle fut de courte durée puisqu'il s'est éloigné de la gauche précisément parce qui'l la trouvait trop naïve, pas assez consciente de l'imminence d'une guerre avec l'Allemagne d'Hitler.
Il n'en continue pas moins à suivre les grands débats à l'Assemblée nationale auxquels il peut assister grâce à Paul-Boncour. La tactique parlementaire, la stratégie des partis, le jeu des alliances, tout l'intéresse. Le 6 février 1934, il se trouve dans l'hémicycle quand les émeutiers des Ligues tentent d'envahir le Palais-Bourbon. Mais le militant politique s'efface devant le sybarite, amoureux de la vie et de ses plaisirs. Il est trop sceptique, trop esthète, trop jouisseur. Il a trop de recul par rapport aux événements et aux hommes pour nourrir une ambition à l'égal de celle d'un de Gaulle, d'un Mitterrand ou d'un Giscard. Il y reviendra beaucoup plus tard, à cette politique qui, selon ses mots, lui "répugnait". A la manière d'un seigneur. Sans jamais mettre les mains dans le cambouis. Lui qui ne fut ni résistant ni parlementaire ni membre d'un parti devint chef du gouvernement de la France par la grâce du Général.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 3 Mai - 0:45

Chrétien d'abord

Le jeune François Mitterrand, on l'a vu, subit une double influence : celle de Jules, son grand-père, radical tolérant, celle de Joseph, son père, sympathisant du général de Castelnau, président de la Ligue des patriotes. Accompagnant tantôt l'un, tantôt l'autre, dans des réunions électorales, François comprend très jeune qu'il n'existe pas une mais des vérités, que rien n'est jamais blanc ou noir. C'est sans doute là, dans cette enfance, qu'est née chez lui cette ambivalence philosophique, dette dualité quasi existentielle qui constituera un trait marquant de sa personnalité. Tout point de vue permet une analyse ainsi que l'analyse inverse. D'où la nécessité de la synthèse, dont il sera le champion au Parti socialiste.
C'est aussi cette éducation qui explique que l'étudiant parisien, plongé dans le tumulte des années trente, se méfie du politique. Il se raccroche au socle familial, à ce qui réunit son oncle Robert, qui militait au Sillon de Marc Sangnier, son grand-père revenu à la religion après la mort de ce dernier, et ses parents : le christianisme social. L'étudiant Pompidou militait à la SFIO, l'étudiant Mitterrand s'inscrit à la JEC, la Jeunesse étudiante catholique, à la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, une association charitable dont il deviendra le président au 104 de la rue Vaugirard, chez les maristes. Un courrier adressé à l'abbé Jobit, qui fut son professeur à à Saint-Vincent-de-Paul, et publié par la revue Notre Ecole en janvier 1935, traduit l'état d'esprit de François à moins de vingt ans : la politique, oui, mais à condition qu'elle soit au service de la religion. C'est l'engagement religieux qui doit conduire tout naturellement à militer à droite, mais pas à l'Action française condamnée par l'Eglise. Décrivant ses condisciples de la rue Saint-Guillaume, il écrit : "Sciences-Po est une école de droite (...) La question politique y est même si promordiale que la question religieuse semble souvent de second ordre. L'étudiant de Science-Po (...) n'a pas compris que la crise actuelle ne relève pas de l'ordre politique, mais dépenc profondément de l'ordre moral (...) L'action chrétienne n'exclut pas l'action politique : elle la complète. Seulement, il ne faut pas que l'action politique prenne lepas sur l'action chrétienne (...) Seul le christianisme est capable d'entreprendre une rénovation politique."
Cette approche par le biais de la religion le conduit à adhérer, en novembre 1935, aux Volontaires nationaux, l'organisation de jeunesse des Croix-de-feu du colonel de La Roque. Il s'inscrit au siège de la 3e section parisienne, boulevard Saint-Germain. Pendant deux ans, il portera l'insigne du mouvement au revers de sa veste.
Dès janvier 1935, moins de quatre mois après son arrivée à Paris, il s'est prononcé, au cours de deux conférences données devant ses camarades du 104, en faveur des Croix-de-feu. Dans la revue Montalembert, , celle des frères maristes, son ami Jacques Marot commente ainsi sa prestation : "François Mitterrand, lui , apporte une solution à d'autres problèmes aussi graves. C'est la solution Croix-de-feu. Il nous montre un idéal mesuré, un idéal très humain parce que social, très grand parce que français. Félicitons surtout Mitterrrand d'avoir su garder un ton de parfait honnête homme dans une discussion qui eût pu tourner à la politique pure (...) Cela vient sans doute d'un calme absolument admirable doublé chez lui d'une sage et philosophique lenteur." Comment mieux dire les préventions de ces jeunes catholiques pour la "politique pure", celle qui, à leurs yeux, ne l'est pas !
L'engagement du jeune Mitterrand aux Volontaires nationaux est dans le droit-fil des idées qu'on lui a enseignées à Jarnac et à Angoulême. C'est le fils de Joseph, toujours solidement encadré par le clergé à la JEC et au 104, qui milite au nom de sa foi et de la fidélité à ses racines familiales. Comme Pompidou est fidèle aux siennes en militant à la SFIO.
Au 104, La Rocque est considéré comme un patriote et non pas comme un fasciste. A la rentrée d'octobre 1936, alors que le Front populaire est au pouvoir, le père O'Reilly donne des consignes strictes à ses étudiants : pas de compromission avec les Ligues. Mais il ne voit pas d'inconvénient à ce que La Rocque soit invité et que son intervention fasse l'objet d'un compte rendu élogieux, non signé - est-il de la plume de François Mitterrand ? - dans la revue Montalembert. C'est donc bien qu'à ses yeux le comte François de La Rocque est différent. Colonel retraité, il n'est en effet ni fasciste ni raciste. Il certes participé aux manifestations du 6 février 1934, à la tête de son mouvement d'anciens combattants, mais il a refusé de marcher sur le Palais-Bourbon (où se trouvait, on l'a dit, Georges Pompidou). Il a fait échouer le coup de force, a condamné l'antisémitisme, et refusera d'adhérer au Front de la libération créé en 1937 par Jacques Doriot. Sous l'Occupation, d'abord maréchaliste, il deviendra chef d'un réseau de résistance, sera déporté en Allemagne et mourra à son retour en France. Peut-on pour autant dire, comme François Mitterrand s'exprimant le 16 avril 1935 devant les élèves de terminale de son collège à Angoulême, qu'il "serait difficile de classer les Croix-de-feu à droite ou à gauche" ? Non, bien sûr. La Rocque et son mouvement sont évidemment de droite, une droite patriote et sociale... celle de la famille Mitterrand. Le colonel est l'inventeur, avant Vichy, de la devise "travail, famille, patrie". Les valeurs inculquées au jeune François par ses parents et grands-parents.
Le gouvernement de Léon Blum, lui, ne fait pas la différence. En juillet, lorsqu'il décide la dissolution des Ligues, la mesure vaut aussi pour les Croix-de-feu et les Volontaires nationaux. François Mitterrand en était-il encore membre ? En tout cas, il n'adhère pas au PSF, le Parti social français, nouveau mouvement de La Rocque. Mail il collabore à L'Echo de Paris, le journal de l'état-major et de l'archevêché dont les dirigeants sont violemment anti-Front populaire.
Le jeune Mitterrand, comme le jeune Pompidou, est trop curieux, trop ouvert aux idées pour qu'on puisse l'enfermer dans une seule chapelle. Georges, étudiant socialiste proche de Paul-Boncour, va parfois écouter Maurras, parce qu'il admire l'écrivain. François, l'étudiant droitier, suit aussi les meetings de Blum et des intellectuels antifascistes : Malraux, Chamson, Benda.
L'armée, la guerre, le Stalag, l'Occupation, Vichy... Ces épreuves successives provoqueront chez Mitterrand un certain nombre de ruptures progressives avec la culture familiale.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 3 Mai - 18:57

L'armée ! C'est le rejet le plus brutal. Lui, le petit-fils de Jules qui se faisait appeler le "commandant Lorrain", le fils de Joseph, sympathisant de la Ligue des patriotes, et d'Yvonne, dont les idoles de jeunesse avaient pour nom Déroulède et le général Boulanger. Lui, le frère de Jacques, futur commandant de la force de frappe française. Lui, le Volontaire national, détestera la vie militaire. A vingt-deux ans, il aime par-dessus tout la liberté. Toute discipline qui'l ne s'est pas imposée à lui-même lui est intolérable. Le jeune homme a déjà le goût du commandement et une propension marquée à l'élitisme.
Mais il a refusé de préparer les EOR. Ainsi, simple soldat, il souffre de devoir obéir à des badernes imbéciles ! En 1945, il écrira dans le journal Libres : "Être soldat, pour nous qui fûmes appelés en 1938, c'était apprendre de quelle manière un citoyen honnête dans sa médiocrité pourrait s'accoutumer dans le minimum de délai à la saleté, à la paresse, à la boisson, aux maisons closes et au sommeil." On croirait entendre de Gaulle affirmant que "des résultats assez satisfaisants pourraient être escomptés en prenant le contre-pied des mesures dont (il) avait été victime". Mais Charles sait pourquoi il est là : il a choisi l'armée. François, lui, subit le service militaire. "Un uniforme blesse qui aime la vie", confie-t-il le 5 novembre 1939, à sa belle-soeur Edith.
Sergent du 23e RIC - Régiment d'infanterie coloniale - confronté à l'épreuve du feu, il réagit en héros romantique. La guerre li offre des "heures sublimes", "inhumaines même". Parfois aussi de l'excitation face au danger de mort. Mais ses nombreuses lettres à ses parents, à ses frères et soeurs, à sa cousine Marie-Claire Sarrazin, à son meilleur ami, Georges Dayan, n'en témoignent pas moins de sa révolte : "Tout crie en moi et autour de moi que la guerre est une chose stupide, terrible. Que c'est l'abnégation de la vie, du progrès, du bonheur." Ou encore : "Ce qui m'ennuierait, c''est de mourir pour des valeurs "anti-valeurs" auxquelles je ne crois pas." A la caserne, puis au front, François a perdu tout respect pour cette armée française qu'on admirait tant dans sa famille.
Au Stalag, il connaîtra ce qui'l appellera "la deuxième expérience notable de sa vie", la plus déterminantes à coups sûr. Certains de ses compagnons d'infortune, comme l'abbé Dantin, le jugent en crise religieuse et en pleine évolution vers la gauche. la crise religieuse, on l'a vu, est bien réelle. Le spectacle de la mort, le non-sens de la vie derrière les barbelés lui ont ouvert les yeux "sur le fol univers où le créateur a jugé bon de nous loger. Au moment où autour de moi la foi et la pratique religieuse se réenracinaient dans les âmes, la mienne s'en éloignait"...
A vingt-six ans, il a perdu beaucoup de ses certitudes. Il s'est fait de nouveaux amis, socialistes, communistes, juifs, mais il reste attaché aux valeurs enseignées dans le giron familial. François est encore le fils des Mitterrand. Il écoute les conseils de son père : "Va à Vichy, tu y seras en sécurité - le Maréchal protégeait "ses prisonniers" -, la famille y possède des relations qui t'aideront à trouver du travail. Joseph est patriote, antiallemand, légaliste. A ses yeux, le Maréchal incarne désormais la légitimité. Il reste l'ultime recours contre l'occupant.
Lorsqu'il arrive à Vichy, en janvier 1942, François est maréchaliste, comme son père. Ses lettres à sa cousine Marie-Claire Sarrazin en témoignent. Il croit, lui aussi, que Pétain a la volonté de s'opposer à Hitler, qu'il veut faire naître une France nouvelle, plus forte, plus morale, capable de se libérer du joug allemand. On connaît la suite, son admiration pour le Maréchal, sa volonté de jouer un rôle dans le redressement national : "Je guette l'avenir et me prépare à m'introduire dans mon siècle."
Mais aussi, dès mars 1942, les réunions d'évadés ; dès mai, la fabrication des faux papiers et le rapprochement avec les maréchalistes réellement antiallemands en rupture avec le Vichy de Laval ; la Résistance, la vraie, après le 11 novembre 1942, quand Hitler envahit la zone sud avec la bénédiction du Maréchal. Les missions, sou plusieurs identités d'emprunt, la clandestinité, les opérations de renseignement, la vie qui ne tient plus qu'à un fil, Londres, la rencontre avec le Général à Alger début décembre 1943 - qui se passe mal -, le retour en France. Il n'a que vingt-huit ans et devient le patron d'une organisation de prisonniers qui regroupe un million et demi de citoyens, avant d'être nommé à la Libération membre du gouvernement provisoire présidé par Alexandre Parodi. "Encore vous !" s'exclame de Gaulle. Déjà lui !
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 3 Mai - 20:38

Dans le sillage d'Edgar Faure

Lorsqu'on est adolescent, sous l'Occupation, militer c'est collaborer ou résister. En 1975, devenu président, Valéry Giscard d'Estaing résumera d'une phrase sa conception de l'engagement : "C'était la guerre, plus qu'un débat politique, le refus de la domination extérieure." Son grand-père, Jacques Bardoux, est, on le sait un pétainiste actif, son père, Edmond, un maréchaliste de raison. L'anticommunisme viscéral de la famille, son respect pour l'ordre, pour les valeurs prônée par la révolution nationale chère à Vichy auraient pu faire tomber Valéry du mauvais côté. Les jeunes gens, volontiers portés à l'excès, vont souvent plus loin que leurs parents. Pas lui. Il s'est toujours montré raisonnable. D'ailleurs, si sa famille est pétainiste, elle est aussi antiallemande, comme tant de Français à l'époque. L'élan de la jeunesse le pousse vers la Résistance, sans qu'on sache, on l'a vu, s'il a effectivement résisté.
La politique, Valéry y a songé très jeune.Même sous l'Occupation. En 1941, à un de ses camarades qui lui déclarait vouloir se lancer, il répond : "Non, toi tu ne feras pas de politique, moi j'en ferai. Une carrière politique se décide." Comment n'y penserait-il pas, avec un arrière-grand-père maire de Clermond-Ferrand, député, sénateur et enfin ministre de la IIIe République, un grand-père député, représentant de la France à la Société des Nations ? Il a conscience d'être le fruit d'une lignée, lui qui professe : "Les individus ne sont pas des atomes flottant dans le vide." Il en est la preuve vivante !
A Polytechnique, il étonne ses camarades par l'intérêt qui'l porte à la politique. Tente-t-il de leur faire partager ses idées ? Milite-t-il ? Non. Participer à d'interminables discussions fumeuses, rédiger des communiqués, distribuer des tracts, manifester, s'impliquer dans des bagarres entre étudiants ? Très peu pour lui. Tout cela possède à ses yeux un côté un peu ridicule. D'ailleurs, dans quelle formation s'engager ? Le PC ? Pas question, bien sûr, il est anti-marxiste, comme son grand-père, comme son père. Les partis de la IVe République ? Le RPF gaulliste, le MRP démocrate-chrétien, les radicaux laïcards et francs-maçons, les socialistes de la SFIO ? Ringard. Faire de la politique, pour Valéry, c'est se préparer à l'exercice du pouvoir. Il lit les journaux, s'informe avec soin des nominations, décrypte les mouvements des ambassadeurs et des préfets. Grâce à son grand-père Bardoux, il suit les séances de l'Assemblée nationale, décortique les jeux parlementaires, ces alliances qui se nouent et se dénouent, repère les hommes clés, ceux autour desquels se constituent des majorités presque toujours éphémères. Il a déjà compris que la politique est affaire de réseaux, de relations, d'influence. Avec son grand-père et son père, il est à bonne école. Et il sait pouvoir compter, grâce à eux, sur de solides appuis.
Mais quelles sont ses idées ? Pierre Mendès-France, qui est son professeur à l'ENA, le juge "libéral, traditionnel, modéré, anti-keynésien". Le portrait politique de son père ! D'ailleurs, commentant l'un des ouvrages économiques d'Edmond, vantant les mérites du capitalisme, le fils estime : "C'est très courageux. Le capitalisme a le secret des structures créatives et créatrices."
Pourtant, Valéry est moins libéral que son père. Il croit davantage au rôle de l'Etat, du Plan, de la régulation. Il conçoit l'inspection des Finances comme une porte d'entrée dans le monde politique alors qu'Edmond, lui, l'a utilisée comme un moyen pour investir le monde des affaires.
A la sortie de l'ENA, Valéry fait partie de ces jeunes hauts fonctionnaires aux dents longue - "la République des jeunes messieurs", dira Mendè - promis aux belles carrières. Ils jugent avec condescendance les hommes politiques en place. Même de Gaulle, qui dans sa longue traversée du désert ne cesse de prédire l'apocalypse, leur paraît dépassé lui aussi. Mais pour démarrer, Valéry le sait, il doit se mettre dans le sillage d'un des caciques de cette IVe République dont il déplor l'instabilité ministérielle. La meilleure rampe de lancement, le meilleur parrain, s'appelle Edgar Faure. Parce qu'il est le plus brillant, le plus habile, le plus caustique, le plus brillant du grand ballet ministériel, le champion incontesté du compromis, ce qui lui vaut d'être insubmersible. Parce qu'en ce mois de juin 1953, il est ministtre des Finances. Giscard l'a répété à ses amis : à ses yeux, l'essentiel se joue là. C'est là qu'il faut être.
Valéry a vingt-cinq ans. Ses stages terminés, il entre donc au cabinet de l'incontournable Faure. Il n'est d'abord qu'un modeste conseiller officieux qui rédige des notes. Il lui faudra attendre d'être nommé inspecteur des Finances, en 1954, pour apparaître, l'année suivante, dans la liste officielle des conseillers de Faure, devenu président du Conseil. Il est l'adjoint du directeur de cabinet, Jacques Duhamel. Le gouvernement Faure tombe en décembre 1954. Deux ans plus tard, Jacques Bardoux cède son siège à son petit-fils qui se présente avec l'étiquette "Union des indépendants et paysans".
Elu de justesse, Valéry devient député du Puy-de-Dôme. UN politique à part entière. Fort des appuis familiaux et de grande intelligence, il paraît, selon l'expression d'Olivier Todd, "arrivé avant d'être parti".
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 4 Mai - 20:56

Le caméléon

A dix-huit ans, Jacques Chirac ne comprend pas grand-chose à la politique, elle ne l'intéresse pas. S'il a un idéal, un seul, c'est celui de la non-violence incarnée par le Mahatma Gandhi. L'assassinat de ce dernier, le 31 janvier 1948, a constitué, dira-t-il, "un des grands chocs de mon adolescence". Son premier engagement ne relève pas de la fidélité familiale, comme ceux de Pompidou ou de Mitterrand, d'un besoin de s'affirmer, comme Sarkozy, ou d'un choix de carrière, comme Giscard. C'est un élan du coeur, spontané, désintéressé. Jacques - qui dès son arrivée à l'Elysée en 1995 reprendra les essais nucléaires - signe et fait signer dans la rue l'Appel de Stockholm lancé par le Mouvement mondial des partisans de la paix, pour réclamer "l'interdiction absolue de l'arme atomique". Il ignore que le PCF est l'inspirateur de l'initiative qui fait le jeu de l'URSS. L'aurait-il su, cela ne l'aurait pas gêné, assure-t-il aujourd'hui.
L'injustice sociale, tout comme le comportement d'une droite rétrograde et d'une extrême droite qui l'est plus encore, le pousse alors vers le Parti communiste. En 1987, il confiait à Franz-Olivier Giesbert : "Ma première réunion de cellule fut aussi la dernière (...) Mon idylle avec le Parti communiste n'aura duré que quelques jours." Aujourd'hui, sa version est un peu différente. Il a vendu L'Humanité quelques semaines, "le temps de me rendre compte à quel point j'étais manipulé par la propagande staliniennes. Epouvanté par le sectarisme de mes camarades, j'ai eu vite fait de m'éloigner d'eux".
S'il ne parle plus d'une unique réunion de cellule, près de Saint-Sulpice, c'est que, depuis, des témoins, anciens militants du PCF, dont l'éditeur Christian Bourgeois, ont affirmé l'avoir côtoyé bien plus longtemps. Le flirt avec le PCF fut certes court mais ce fut une question de mois et non pas de jours ou de semaines. Il fut en tout cas suffisant pour que le jeune Chirac soit fiché par les Renseignements généraux et écarté du classement des EOR pour cause de communisme à l'issue de sa préparation militaire à Saumur. Il faudra qu'un de ses professeurs de Sciences-Po, Jean Chardonnet, intervienne auprès du général Koenig, alors ministre de la Défense nationale, pour que celui-ci supprime sa fiche et qu'il retrouve son rang. Chirac est le seul des six présidents à être passé, fût-ce brièvement, par la case PC.
De cet épisode, il gardera la fascination pur un mode de fonctionnement autoritaire. Plus tard, il fera du RPR une machine militante qui fonctionnera sur le même modèle : culte du chef, secrétaire général, comité central et bureau politique, absence de courants.
A Sciences-Po, l'année suivante, il se lie d'amitié avec un étudiant de gauche nommé Michel Rocard. Il admire son intelligence, qui'l qualifie aujourd'hui encore d'"étincelante". Rocard anime, avec Gérard Belorgey, un ami de Chirac, le groupe des Etudiants socialistes. Il a aussi fondé un club de réflexion, les Cercles d'études politiques et sociales (CEPS). Chirac partage les convictions anticolonialistes et tiers-mondistes de Rocard. Il assiste aux réunions du CEPS. On le catalogue alors comme un étudiant de gauche. En tout cas, il n'est pas gaulliste, et, contrairement à la légende, n'a jamais adhéré au RPF. Mais quand Rocard lui demande de le rejoindre à la SFIO, il refuse de sauter le pas. Trop à gauche pour lui, les socialistes ? Non, trop à droite ! C'est ce qu'il affirme aujourd'hui : "Je lui réponds, après avoir accepté de l'accompagner à une réunion de section, que son parti me paraît encore trop conservateur, si ce n'est réactionnaire, et qu'il manque de dynamisme." La version donnée à Giesbert en 1987 était un peu différente : "A Sciences-Po, j'ai "flirté" avec les socialistes (...) Je n'y suis resté que quelques mois et je suis parti." Quelques mois ! Mais le jugement est le même : "Il n'y avait à l'époque ni PSU, ni maoïstes, ni gauchistes. Alors, je suis allé voir ce qui se passait du côté du PC." Chirac ou la tentation de l'extrême gauche.
Guy Mollet, le leader de la SFIO, incarne alors à ses yeux toutes les tares de la IVe République. Dans ses Mémoires, Chirac raconte : "Devenu maître de conférences à Sciences-Po, au tout début des années soixante, je demandai à mes élèves de commenter une formule de mon cru selon laquelle "le mollétisme est un mouvement alternatif du mollet droit et du mollet gauche qui permet d'affirmer que le socialisme est en marche."
Il précise que la boutade ne fut pas jugée de bon goût rue Saint-Guillaume. Pourtant, Rocard reste persuadé que le jeune Chirac a failli adhérer à la SFIO. " Si j'avais eu quelques centimètres de plus, dira-t-il, je crois que je l'aurais convaincu."
Rocard a aussi affirmé que Chirac, étudiant, était mendésiste. Ce dernier s'en défend aujourd'hui : il aurait pu l'être, mais il ne la pas été. L'intransigeance, le goût de l'austérité et de la solitude de Mendès lui inspiraient du respect, mais il considérait l'aura dont l'homme politique bénéficiait alors comme un de ces phénomènes de mode dont il s'est toujours méfié.
En Algérie, on l'a dit, le pacifiste devient fana-mili. Au point de vouloir s'engager : "N'était l'avis contraire de Bernadette et l'opposition catégorique du directeur de l'ENA. M. Bourdeau de Fontenay, qui me rappelle mon engagement à servir non l'armée, mais l'Etat, sans doute aurais-je choisi le métier des armes.La carrière qui m'était apparue la plus conforme à mes aspirations."
Il aura beaucoup de mal, en effet, à se réhabituer à la vie civile.
L'anticolonialiste, le tiers-mondiste, devient Algérie française. Lorsque ses condisciples de la promotion Vauban après le discours de De Gaulle sur l'auto détermination, décident de voter une motion de soutien au Général contre les ultras d'Alger, il est le seul à ne pas signer... pendant quarante-huit heures. Il désapprouve les attentats de l'OAS, mais reste à ce point fidèle à l'Algérie française que plusieurs de ses amis de détourneront de lui. Quelques années plus tard, élu de la Corrèze, il fera porter des colis aux généraux félons incarcérés à Tulle.
Al a vingt-huit ans. Il sort de l'ENA et n'est pas encore entré en politique. Déjà, il donne le tournis. Ce Chirac en gestation est un caméléon. Ses revirements de jeunesse sont inspirés par des élans sincères. Au fil des ans, ses volte-face le seront de plus en plus par des soucis tactiques. Socialiste, communiste, Algérie française, antimilitariste, fana-mili, il sera plus tard étatiste et libéral, travailliste à la française et détracteur du collectivisme, radical en Lozère et réac à Paris, anti-Européen viscéral puis Européen de raison. Cette incapacité à se fixer un cap et à s'y tenir sera aussi accusée par sa propension à subir des influences contradictoires.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 4 Mai - 22:56

Son parti, c'est la France

De Gaulle est à part. Forcément. Quand on est le général de Gaulle à quinze ans, on ne pousse pas, à vingt, la porte d'un epermanence politique. On n'adhère pas à une organisation de jeunesse, on ne milite pas dans un parti.
Son parti à lui, c'est la France. Son ambition, c'est de rendre "un service signalé à la patrie". Se préparer à la défendre dans le conflit qui s'annonce avec l'Allemagne, c'est sa manière à lui de rester fidèle aux valeurs qu'on lui a inculquées dans sa famille. Son père lui a appris que la France s'est constuite à coups de sabre. En choisissant le métier des armes, le jeune Charles a choisi de servir. A quoi bon, dès lors, s'impliquer dans un mouvement politique ! Ce qui n'interdit pas de défendre des idées.
Quand, à peu près au mêê âge, il applaudit à la victoire, à Lille, bastion de gauche, d'un maire de droite, c'est d'une autre influence qu'il s'agit. Celles des Maillot. Comment ne penserait-il pas alors, à cet arrière-grand-oncle dont on lui a tant parlé, le "politique" de la famille, ce Charles Kolb-Bernard. Un personnage ! Grand de l'industrie sucrière, président de la Chambre de commerce de Lille, il est le chef du Parti catholique lillois. Monarchiste, légitimiste, partisan du vrai roi Henri V, qui a refusé le rrône "entaché" du drapeau tricolore, député pendant plus de trente ans, puis sénateur à vie, ce conservateur hostile au libre-échange était surnommé 'l'évêque laïc de Lille" ou "le député du pape". Deux de ses fils s'engageront dans les zouaves pontificaux.
Quand, à vingt-trois ans, lieutenant à Arras, au cours d'une de ses conférences qui'l intitule "Du patriotisme", Charles se livre à un éloge du chauvinisme, citant Déroulède que sa mère, comme celle de Mitterrand, admirait tant, c'est encore le fils de son père qui parle. "Le chauvinisme, si c'est un excès, vaut cent fois, mille fois mieux qu'un patriotisme qui raisonne trop souvent (...) Il fallait bien que Vercingétorix, que Jeanne d'Arc, que Villars fussent des chauvins pour avoir accompli les exploits que l'Histoire nous a transmis (...) Le patriotisme est une véritable foi, il ne peut s'accroître en discutant, on ne doit pas lui commander mais on a le devoir de lui obéir (...) Comme me l'a dit à moi-même, il y a un mois, celui que M. de Freycinet appelait "le plus grand patriote du siècle", Déroulège : celui qui n'aime pas sa mère plus que les autres mères et sa patrie plus que les autres patries, n'aime ni sa mère, ni sa patrie..."
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 5 Mai - 18:12

Etonnante, cette formulation, ce "me l'a dit à moi-même" ! Etonnante aussi, cette défense du chauvinisme et plus encore la référence à Déroulède, patriote flamboyant certes, mais condamné pour complot contre l'Etat et dont les partisans étaient souvent des antisémites affichés - Yvonne Mitterrand en avait fait l'expérience. Déroutant, dans ce même discours, ce jugement moral : "La guerre développe dans le coeur de l'homme beaucoup de ce qu'il a de bien ; la paix y laisse croître ce qu'il y a de mal." A peu près au même âge, Mitterrand écrit : "Quel crime, la guerre !"
L'engagement de Charles est celui de l'homme d'armes. S'il est un partisan convaincu du parti du mouvement, c'est de l'offensive militaire qu'il s'agit. Il le dira haut et fort. Lorsqu'il parle la première fois aux recrues qui viennent d'arriver au régiment, il ne se contente pas du discours traditionnel sur l'armée, son rôle, sa vocation, la guerre qui s'annonce : "Et qui sait si cette année-ci ne sera pas précisément décisive pour l'avenir de la patrie (...) Pensons que la victoire de demain dépend peut-être de chacun de nous." Non, il leur parle surtout stratégie, à ces hommes devenus soldats : "Il faut avoir l'esprit d'offensive ; cela veut dire qu'il faut partout, toujours, avoir une seule idée, marcher en avant... Dès que le combat commence, tout le monde, dans l'armée française, le général en chef, les chefs, les soldats, n'ont plus qu'une idée, marcher en avant, marcher à l'assaut, atteindre les Allemands pour les embrocher ou les faire fuir."
Tout le monde, le général en chef... de Gaulle parle au nom de l'armée tout entière, comme s'il était déjà à sa tête. Or, il n'a que vingt-trois ans, et il n'est qu'un simple lieutenant. Les thèses qui'l défend devant ses hommes, puis lors de ses conférences devant des officiers sont iconoclastes, en contradiction avec la stratégie prônée par l'état-major, notamment le général Lanrezac qui résume ainsi la tactique de l'offensive : "Attaquons, attaquons... comme la lune..." Philippe Pétain, le chef de crops de Charles, estime lui aussi qu'avec les nouveaux canons, l'offensive c'est la puissance de feu qui avance. D'abord, écraser l'ennemi avec l'artillerie, ensuite seulement, faire donner l'infanterie. En dépit de cette divergence de fond, les deux hommes s'apprécient. Raymond Tournoux, qui a consacré un livre à leur relation, écrit : "De l'officier supérieur à l'officer subalterne et inversement, la séduction se révèle d'ordre intellectuel. Dès lors, la rencontre marque à jamais l'un et l'autre, à un degré difficilement imaginable (...) Entre Pétain et de Gaulle se glisse quelque chose de freudien." Pétain apprécie le non-conformisme de De Gaulle, son indépendance d'esprit vis-à-vis du haut commandement. De Gaulle admire l'élégance, l'allure, le pouvoir de séduction, l'humour, l'aptitude au commandement de Pétain.
Le portrait qu'il en dressera quinze ans plus tard, dans Le Fil de l'épée, est aussi, à n'en pas douter, un autoportrait : "Un maître dont on sait qu'il a dédaigné la fortune des serviteurs. Puissance de l'esprit critique sauvegardé des faveurs banales. Grandeur de l'indépendance (...) Prestige du secret ménagé par la froideur voulue, l'ironie vigilante jusque par l'orgueil dont s'enveloppe cette solitude". Pétain s'amuse du côté rebelle de ce subordonné qui lui rappelle sa jeunesse. A la lecture de ses appréciations au deuxième trimestre 1913, il ne lui en tient pas rigueur : "Très intelligent, aime son métier avec passion. A parfaitement conduit sa section aux manoeuvres. Digne de tous les éloges." Leur histoire commune ne fait que commencer. Mais c'est une autre histoire.
Lorsque la guerre éclate, de Gaulle à vingt-quatre ans.
Le 15 août, c'est l'épreuve du feu. Le moment qui'l attend depuis si longtemps. Une balle dans le genou qui l'immobilise, l'hôpital, l'opération, la convalescence. Il piaffe d'impatience, retourne au front fin octobre 1914. Enfin !
Les tranchées, la boue, la mort. Il enrage contre l'état-major qui a voulu cet enlisement, contre les politiques qui ne décident rien. Le 2 mars 1916, à Douaumont, nouvelle blessure, mais cette fois il est fait prisonnier. Il écrit à sa soeur Marie-Agnès : "Tu juges de ma torture de finir ainsi la guerre." Dans une lettre à son père, il déplore "les heures qui s'écoulent où je ne suis plus rien". Parce qu'il veut combattre à nouveau, il tente de s'évader. A cinq reprises. Cinq échecs. Vingt-cinq ans plus tard, Mitterrand réussira, lui, à la troisième. Trente-deux mois de captivité, d'inutilité. De Gaulle assiste impuissant à ce qu'il appelle la "sainte revanche".
Il a vingt-huit ans, il n'est que capitaine. A cet êge, Mitterrand est ministre du gouvernement provisoire, Sarkozy maire d'une ville de 50 000 habitants. Il faudra une autre guerre pour que de Gaulle devienne celui qu'il rêvait d'être à quinze ans, le sauveur de la patrie.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 5 Mai - 20:23

Un pouvoir nommé désir

Le premier amour, celui que jamais l'on n'oubliera, est révélateur d'un caractère et d'une personnalité. Amour fou pour Georges Pompidou et François Mitterrand, américain pour Jacques Chirac, militant pour Nicolas Sarkozy, discret pour Valéry Giscard d'Estaing, sage pour Charles de Gaulle.


La parisienne

Jeune, Georges et François sont tous deux romantiques. Tous deux rêvent d'un amour passion comme en vivent les personnages des romans qu'il dévorent. Tous deux seront violemment émus à la vue d'une jeune fille qui incarnera à leurs yeux l'idéal féminin.
Georges est le plus précoce. Il a seize ans. Il est en philo à Albi. Comme ses camarades, il se réjouit de l'arrivée d'une dizaine de jeunes filles admises au lycée des garçons, ce qui, à l'époque, n'est pas courant. Chaque matin, elles descendent d'une Victoria qui les reconduit le soir dans leur pensionnat. L'une d'entre elles attire tous les regards. Elle est belle, blonde, racée, toujours élégamment vêtue. C'est une Parisienne, recalée au bac, venue redoubler en province. Elle a ce chic, cette aisance que les Albigeoises n'ont pas. Tout le lycée a compris que Georges n'a d'yeux que pour elle. Une surveillante d'internat qui, comme toutes les jeunes Albigeoises ou presque, est séduite par ce garçon si intelligent, si beau, tellement plus cultivé et plus mûr que ses camarades de classe, décide que la promenade des lycéennes empruntera la rue des Chalets. Pourquoi ? Elle sait que Georges Pompidou sera à sa fenêtre pour regarder passer la Parisienne. Et qui'l enfourchera son vélo pour la suivre et lui parler. Pour approcher sa belle, qui n'est pas insensible à ses avances, il est prêt à tout. Même à se déguiser en fille. Vêtu d'un long manteau, coiffé d'un chapeau, juché sur les talons des bottines d'une amie, il se présente au parloir du pensionnat de jeunes filles et demande, d'une petite voix qui se veut féminine, à parler à sa soeur ! Le concierge, un peu interloqué, finit par aller chercher la jeune fille. C'est pour elle qu'il a pris tous les risques pendant l'épreuve de philo du bac. Celui d'être exclu pour lui avoir fait passer sa copie, celui d'échouer pour avoir dû bâcler sa propre composition.
Peu après le bac - qu'elle a raté à nouveau... malgré une note inespérée en philosophie -, Georges annonce à ses parents stupéfaits, qu'il va se marier. Pas question, lui opposent-ils, tu n'as pas dix-sept ans, ce n'est pas sérieux. C'est aussi l'avis du père de la Parisienne, un universitaire qui s'est renseigné sur ce jeune homme dont sa fille est amoureuse. Son verdict est sans appel :"Ce garçon est un paresseux qui a des facilités. Il n'arrivera jamais à rien ! C'est un fantaisiste et un gamin !" One ne saurait être moins clairvoyant.
Georges n'oubliera pas la Parisienne. Mais il se consolera vite. En octobre 1929, on l'a vu, il quitte Albi pour Toulouse, puis l'année suivante, Toulouse pour Paris.
A Louis-le-Grand, puis à Normale, il a la réputation d'être "un tombeur". "Il avait beaucoup de succès", confirment ses camarades de promotion. Notamment auprès de ces jeunes filles des beaux quartiers à qui il donne des leçons particulières à trente francs l'heure. Modeste et pudique, il écrira : "Les femmes tenaient beaucoup de place dans ma vie et je reste convaincu qu'un visage de jeune fille et qu'un jeune corps souple et doux sont parmi ce qui'l y a de plus émouvant au monde, avec la poésie... Plus tard j'ai connu ma femme, à partir de quoi toute ma vie fut changée."
Lorsqu'il la voit pour la première fois, en mai 1934, au milieu d'un cercle d'amis dans le jardin du Luxembourg, il a le souffle coupé. Ce coup de foudre ne frappe pas un jeune homme romantique, inexpérimenté, comme l'était François, mais un séducteur qui a déjà une solide expérience des femmes. Elle est grande, mince, blonde, élégante, racée. Elle s'appelle Claude Cahour. C'est la fille d'un médecin de campagne de Château-Gontier, dans la Mayenne. Le jour même de leur rencontre, Georges décide qu'elle sera la femme de sa vie. Elle le fut en effet. Ils se marient le 29 octobre 1935 et formeront un couple si fusionnel qu'on les verra rarement l'un sans l'autre. Le Casanova de Normale sera, jusqu'à sa mort, un mari très épris. Le seul avec de Gaulle à qui l'on ne connaisse pas d'aventures extraconjugales.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 5 Mai - 22:13

Le visage merveilleux

Comme Georges avec la Parisienne, François tombe amoureux dans l'instant. Mais il a presque vingt-deux ans, pas seize. A l'âge où l'Auvergnat multiplie les conquêtes, le Charentais ne sait rien des femmes et pas grand-chose des jeunes filles. C'est encore un jeune homme timide et chaste. Lui aussi sort beucoup : théâtre, cinéma, concert, expositions, conférences. Lui aussi joue au tennis. Lui aussi possède un smoking, ce qui lui vaudra, comme Georges, d'être reçu à l'Elysée. Contrairement à ce dernier qui déteste la danse, François va au bal tous les dimanches après-midi. Avec ses frères, sa soeur et ses cousines. Il fréquent les amies des cousines et les amies de leurs amies.Mais aucune ne trouve grâce à ses yeux. Aucune ne lui paraît digne du grand amour dont il rêve. Il affiche même un désintérêt condescendant pour ses cavalières chez qui il décèle "un mélange d'agrément physique et de sottise".
Le 28 janvier 1938, au bal de Normale, c'est le coup de foudre, celui qui vous cloue sur place. Deux ans plus tard, il racontera la scène à un compagnon de captivité : "Je vois une jeune fille blonde qui me tourne le dos. Elle se tourne vers moi. Je suis resté les pieds rivés au sol. Puis je l'ai invitée à danser. J'étais fou d'elle."
Au premier regard, il décide que c'était elle qui'l attendait. Le rêve a une image, un visage merveilleux, dira-t-il.
Elle n'a pas seize ans, elle est très belle. Elle s'appelle Marie-Louise Terrasse. Ses parents, qui l'accompagnent, lui ont interdit de donner son nom à ses cavaliers. Alors François la prénomme Béatrice, en référence à Béatrice Portinari, la Florentine de Dante. Elle est élève au lycée Buffon, en classe de troisième. Dès le lundi, François guette sa sortie, la suit, découvre qu'elle habite près de la place Denfert-Rochereau. Elle lui a confié que ses parents lui avaient aussi interdit de se laisser aborder dans la rue, de parler avec des garçons. Il s'arrange pour la croiser comme par hasard, l'invite à prendre un verre, elle accepte, il lui donne rendez-vous, elle vient. Plus il la fréquente, plus il est fou d'elle. Il la connaît à peine et il a décidé qu'elle serait la femme de sa vie, qu'elle s'appellerait Mitterrand. Il ne vit plus que pour elle, par elle.
Marie-Louise, qui deviendra célèbre sous le nom de Catherine Langeais, la plus populaire des speakerines de télévision, est flattée d'être l'objet d'une telle passion.
Elle présente François à ses parents. Son père est professeur d'université, membre du cabinet de l'ancien ministre des Affaires étrangères Paul Flandin, secrétaire général de l'Alliance démocratique, un petit parti créé au XIXe siècle par Waldeck-Rousseau. Dans leur résidence secondaire d'Almondois, les Terrasse reçoivent des écrivains, des hommes politiques. François se sent à son aise dans ce milieu plus ouvert que celui qu'il a connu en Charente. Et, comme partout où il passe, il plaît.
L'été sépare les deux amoureux. De Jarnac, François écrit chaque jour à Marie-Louise des lettres enflammées qui'l numérote. Elle en recevra des centaines. A Paris, Dalle sert de facteur afin que les missives ne tombent pas entre les mains de la mère de la jeune fille. Il confiera à Pierre Péan : "Il l'assommait avec ses lettres ! Son amour était d'une telle violence ! J'avais le pressentiment qu'il ne s'épanouirait pas. François me parlait tout le temps d'elle et si je relâchais mon attention il m'engueulait : "Tu ne t'intéresses pas à moi...
"
Très vite, trop vite, François demande la main de Marie-Louise à ses parents. Ils jugent le mariage prématuré. Leur fille n'a pas dix-sept ans et François n'a pas accompli son service militaire. Qu'à cela ne tienne ! Il aurait pu bénéficier d'un nouveau sursis, il devance aussitôt l'appel. Par amour, il choisit le 23e Régiment d'infanterie coloniale parce qu'il lui permet d'être affecté à la caserne Lourcine, à Paris. Un choix qu'il paiera cher. A la déclaration de guerre, il sera envoyé au front à l'ouest de la ligne Maginot. L'infanterie coloniale, c'est de la chaire à canon. En permission, il écrit le 29 décembre 1939 à son ami Georges Dayan : "A minuit, je suis allé à lam esse à Saint-Dominique, où j'ai rencontré le visage merveilleux. Toute pour moi : elle y était seule (...) Le lendemain, nous avons pris le thé à l'Hôtel du Louvre. Platonique. Le soir, je l'ai emmenée dîner au Boeuf sur le toit. Tu ne peux pas savoir comme le visage merveilleux était ravissant, splendide. Nous sommes revenus à pied de l'avenue Pierre Ier-de-Serbie à Denfert-Rochereau et j'ai vécu une de ces nuits extraordinaires où on peut tout oublier."
J'ai vécu une de ces nuits extraordinaires où on peut tout oublier." François, le romantique, connaît Marie-Louise depuis près de deux ans et il s'émerveille de passer une soirée seul avec elle !
La jeune fille est devenue proche d'Edith Cahier, la fiancée de Robert Mitterrand. Elle lui confie que la passion de François lui fait un peu peur, elle devient envahissante, excessive. Mais comment résister à te tels élans ? La cérémonie de fiançailles à lieu le 3 mars 1940 chez les Terrasse, à Paris. "Les fiancés sont radieux et Marie-Louise fait part à ma femme du bonheur qu'elle éprouve", écrira Robert. Edith, qui la connaît mieux, note que Marie-Louise est "un peu absente". Avant de partir à l'armée, François avait demandé à sa belle-soeur de veiller sue le "visage merveilleux" : "Elle est fragile, tu verras (...) Il faut que tu la voies souvent." Edith découvre une jeune fille sûre d'elle-même, très consciente de son charme, "plutôt du genre entreprenante et extravertie", très différente de celle que François lui a décrite.

Pendant deux mois, Marie-Louise répond aux lettres enfiévrées de son fiancé. Mais la guerre va les séparer. François est blessé, fait prisonnier. Les lettres de Marie-Louise sont de plus en plus rares et lui font craindre qu'elle ne s'éloigne. Puis c'est le silence. Un de ses camarades de captivité de François se souvient : "Il faisait les cent pas dans une baraque vide. Cela le rendait fou de ne pas avoir de nouvelles de Marie-Louise." Le prisonnier a compris. Il confie à Edith : "Avec Marie-Louise, tout est fini !" Il n'en continu pas moins à lui écrire des lettres de plus en plus pathétiques, d'une violence désespérée.
Après son évasion, il se rend à Paris, malgré les risques, pour tenter de reconquérir le "visage merveilleux". Mais Marie-Louise lui rend sa bague de fiançailles qu'il jette dans la Seine. Cette fois, il doit l'admettre, la rupture est définitive. Georges Pompidou n'a aimé la Parisienne qu ele temps d'une année scolaire. Et son amour-propre n'a pas souffert de la séparation : ce n'est pas elle qui a rompu mais ses parents qui ont mis fin à l'idylle. Pour François Mitterrand, la blessure mettra beaucoup plus de temps à cicatriser. Edith Cahier se souvient d'"un homme méconnaissable, aliéné, en pleine déroute sentimentale. Sa détresse semblait ne jamais devoir finir".
Mitterrand n'oubliera jamais le visage merveilleux. Le 28 avril 1987, il remettra la Légion d'honneur à Catherine Langeais. Evoquant sa carrière à la télévision, il dira :" Elle a laissé le souvenir d'une femme cultivée, discrète, qui inspirait confiance. Elle a touché le coeur des Français, ils ne l'ont pas oubliée." Emouvantes retrouvailles...
En aura-t-il conclu que l'amour fusionnel auquel il aspirait n'existe pas, qui'l tient du rêve ? Faut-il voir là l'explication de son mariage éclair dans la foulée de la Libération ? Après le coup de foudre, le coup de tête. Comme par défi, François découvre la photo de Danielle sur le piano de sa soeur Christine, future productrice de cinéma et femme de Gouze-Raynal, puis de Roger Hanin. Il déclare : "Je l'épouse". Le mariage a lieu le 27 octobre 1944 à Paris. Les deux jeunes gens se connaissent à peine. Danielle est la fille d'un couple d'instituteurs socialistes, résistants de la première heure. Elle n'a pas vingt ans. Elle rêve d'un amour fusionnel, d'une complicité de tous les instants. Ce à quoi François aspirait six ans plus tôt. Mais depuis, il n'y croit plus. Le jeune homme romantique va se libérer de ce qu'il appelle les "entraves de son éducation".
Danielle comprend vite que son mari entend vivre comme un célibataire. Être libre. Quand elle le lui reproche, il répond : "Le mariage, ce n'est pas l'Inquisition". Lorsqu'elle veut devenir sa collaboratrice pour être plus souvent auprès de lui, il s'y oppose : "Tu ne seras jamais ma secrétaire, ne mélangeons pas le travail et la vie familiale."

François collectionne les conquêtes. Elle souhaite divorcer. Il refuse, le mariage, c'est pour la vie, et lui propose un pacte. Pour tous, famille comprise, ils restent un couple, mais chacun sera libre. Elle finit par accepter. Un demi-siècle plus tard, Danielle expliquera : "Nous étions mariés, nous avions des enfants et, à un moment, nos vies affectives ont bifurqué... Mais cela ne nous a pas empêchés de rester de solides amis très proches l'un de l'autre..."
Le grand amour qui'l attendait, François Mitterrand le connaître avec Anne Pingeot, qui sera sa compagne pendant plus de trente ans et avec qui il aura une fille, Mazarine. Il est le seul des six présdients qui aura mené une telle double vie. Ce qui contribuera à faire de lui le plus romanesque de nos chefs d'Etat.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 6 Mai - 21:09

L'Américaine

Jacques n'est pas un jeune homme sentimental comme François. C'est un "macho" pour qui la virilité passe avant l'amour. Il perd son pucelage à dix-huit ans dans un bordel de la Kasbah d'Alger. "Il fallait bien le faire", écrit-il sans accès de romantisme dans ses Mémoires.
Adolescent, il n'est pas un séducteur comme Georges. Il préfère les sourires énigmatiques des Bouddhas à visages d'Aphrodite du musée Guimet à celui des jeunes filles en fleurs du 8e arrondissement de Paris. A Sciences-Po, on l'a vu, l'adolescent solitaire, hirsute et dépenaillé, se mue en un étudiant séduisant et devient le bourreau des coeurs. Comme Georges le fut. Grand, beau, brillant, il se lie d'amitié avec une jeune fille timide et réservée, Bernadette Chaudron de Courcelles. Ils n'appartiennent pas au même monde. Côté maternel, elle est issue des "de" Buisseret qui s'illustrèrent au cours des croisades et dont les armes figurent, depuis le Xe siècle, sur la clé de voûte de la cathédrale de Tunis.
Côté paternel, l'aristocratie est plus récente mais la lignée plus prestigieuse. Robert Chaudron de Courcelles, le grand-père de Bernadette, a été ministre plénipotentiaire à Constantinople, puis à Rome ; son grand-oncle, Alphonse, ambassadeur à Berlin, puis à Londres. Un autre grand-oncle, Charles de Lasteyrie, l'ennemi juré de Louis Chirac, le grand-père de Jacques, fut ministre des Finances de Raymond Poincaré. Son oncle Geoffroy de Courcelles, fut le premier compagnon du général de Gaulle et son aide de camp à Londres. Faut-il croire Jacques Chirac lorsqu'il affirme que le prestige de la famille de Bernadette n'a guère compté à ses yeux ? En tout cas, il se "lie" et "entreprend de fréquenter" cette jeune fille rangée.
Est-elle son premier amour ? Non. Il l'avoue avec délicatesse dans ses Mémoires : "Assez vite, une grande complicité s'établit entre elle et moi. Nous apprenons à nous connaître sans jamais cesser de nous vouvoyer, comme il est d'usage dans sa famille. Je mentirais si j'affirmais avoir déserté, dans le même temps, la compagnie des autres demoiselles de Science-Po. Il n'en reste pas moins qu'une entente profonde et singulière me rapproche de Bernadette de Courcelles, et que, de petits mots en coups de téléphone, nous ne tarderons pas à nous découvrir indispensables l'un à l'autre." Tout est dit : avec Bernadette, c'est le contraire du coup de foudre.
Jacques le connaîtra aux Etats-Unis au cours de l'été 1953. Avec deux camarades de Sciences-Po, Philippe Dondoux et Françoise Ferré, il obtient une bourse pour s'inscrire à la session estivale de la prestigieuse Harvard Business School. Encore faut-il payer le gîte et le couvert. Alors il fait la plonge dans un restaurant situé en face de l'université. Le patron trouve le jeune Français sympathique, apprécie sa bonne humeur et son énergie. Jacques est promu serveur de sandwichs et de glaces, la spécialité de la maison. Bientôt, il est connu de la plupart des élèves et des professeurs de l'école. Quand il fait passer une petite annonce pour donner des cours de latin, les college girls se précipitent. Une seule capte son attention. Elle s'appelle Florence Herlihy. Elle est blonde, ravissante, avec des taches de rousseur. C'est une fille de famille, son père est une personnalité connue en Caroline du Sud. Ils sortent ensemble. Le soir, ils vont dans les bars de Harvard Square ou se promènent au bord de l'Océan. Le week-end, elle l'emmène dans sa Cadillac blanche décapotable dans la campagne autour de Boston, pique-niquer sur les bords de la Charles River. Jacques est amoureux. "Elle m'appelle tendrement Honey Child... Nous envisageons très vite de nous fiancer bien que je sois déjà engagé avec Bernadette", écrira Jacques Chirac. Dans ses mémoires, il confiait à Giesbert : "J'étais amoureux, on avait décidé de se marier."
Mais le bel amour américain de Chirac ne durera que le temps d'un été. Le jeune homme a informé ses parents. Son père est furieux. Sa mère, dont l'avis compte tant, désapprouve. Elle est "littéralement horrifiée à l'idée d'avoir une bru américaine qui roule en décapotable".
Tous deux prient leur fils de rompre sans délai. Bien décidé à ne pas tenir compte de leur ordre, Jacques feint de ne pas avoir reçu la lettre. Et s'il quitte Florence, qui rejoint sa famille en Caroline du Sud alors qu'il part avec ses amis pour San Francisco et la Nouvelle Orléans, c'est pour mieux la retrouver, en septembre, à Washington.
Ils se revoient en effet, pour la dernière fois. Jacques n'est pas un aventurier rimbaldien. Couper les ponts avec ses parents, avec Bernadette, avec Paris, c'est finalement trop pour lui. Au rêve américain, il préfère la sécurité d'un avenir assuré. Il annonce à Florence sa décision de rompre. Elle lui avoue que son père est, lui aussi, farouchement opposé à leur union. Les adieux sont déchirants.
Chirac reconnaîtra : "Je garderai de mon idylle avec Florence un souvenir délicieux, indissociable de ce qui avait été mon apprentissage du Nouveau Monde. Mais mon destin était ailleurs..."
Jacques ne reverra jamais Florence. Une quarantaine d'années plus tard, devenu président de la République, il apprendra, en lisant Paris Match, qu'elle avait épousé un enseigne de vaisseau, en 1957 - un an après son propre mariage -, et qu'elle était "devenue une grand-mère radieuse.
Dès octobre 1953, peu après son retour en France, Jacques décide de se fiancer avec Bernadette. Les parents de cette dernière ne considèrent pas ce garçon d'origine modeste, que l'on dit même de gauche, comme un gendre idéal. Ils demandent à leur fille : "Est-ce au moins un être baptisé ?" Il l'est, mais il sera toujours un drôle de paroissien ! Comme Mitterrand, comme Giscard, Chirac multipliera les conquêtes. Il n'en forme pas moins avec Bernadette un couple atypique mais solide, lié par tant de combats et d'intérêts communs.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 6 Mai - 23:41

L'algéroise

Comme François, Valéry, jeune, est un romantique et un sentimental. Comme lui, il rêve d'un amour fusionnel, d'une complicité totale. Il a, selon plusieurs de ses amis, une sensibilité de jeune fille. Il aime marivauder. Les poèmes qui'l écrit, adolescent, révèlent, selon son frère Olivier, un éveil précoce à la présence féminine. Mais on ne sait rien de ses premiers émois. Des six présidents, il est le plus secret.
Le lycéen de Jeanson, l'élève des classes préparatoires, est grand beau, élégant, distingué. Il n'est jamais grivois, toujours bien élevé. Il possède ce mélange d'aisance et de timidité qui peut plaire aux filles. C'est un séducteur. S'il l'ignoraient, les jeunes bourgeoises qu'il fréquente dans les rallyes du 16e se chargeraient de le lui faire comprendre. On lui prête beaucoup de flirts. On prête toujours aux riches ! De ses amours adolescentes, il n'a jamais rien dit et on ne saura rien. L'étudiant est tout aussi secret. Il sort beaucoup : théâtre, boîtes de jazz. Mondain, il fréquente les parties, les salons, celui des Fabre-Luce, des Broglie, des Brantes. On l'admire. Il sait tout faire, et bien : nager, skier, jouer au tennis, danser, converser. Partout, on le voit entouré de jeunes filles de la bonne société, la sienne. Il aime la compagnie des femmes, se confie volontiers à elles. On pressent déjà chez lui une tendance au donjuanisme, qui s'affirmera plus tard. Mais il semble que, comme Mitterrand, il se soit éveillé tard à la sexualité. Evoquant sa relation sentimentale avec Thérèse de Saint-Phalle, future éditrice, il le reconnaît implicitement : "A cette époque, on sortait, on avait des amies mais on ne constituait pas des couples comme de nos jours."
On ne lui connaît qu'une idylle de jeunesse, évoquée par Michel Bassi et André Campana. Elève de l'ENA, il effectue un stage administratif en Algérie. Il a vingt-deux ans et se lie avec la fille d'un riche pied-noir qui prépare une agrégation de philosophie. Elle est très séduisante, intelligente, cultivée. On les voit beaucoup ensemble. Ils forment ce qu'on appelle un beau couple. Mais le narcissisme de Valéry va décourager la belle Algéroise. Il ne lui parle que de lui, de son avenir, de sa carrière, des tremplins qui'l devra utiliser. Il lui décrit très précisément ce que sera son parcours : les législatives, un poste ministériel, de préférence les Finances, la présidence du Conseil, là où était alors le pouvoir. La belle Algéroise se lasse vit...
A La Rivière, en Seine-rt-Marne, la propriété des Fabre-Luce, il rencontre Anne-Aymone de Brantes. Elle a dix-huit ans. Elle est la famme qu'il faut à ce Valéry en quête de pouvoir : elle est jolie, discrète, a été élevée dans le strict respect des convenances. Son père, le colonel François de Brantes, résistant, est mort en déportation. Il descend des Schneider, des fonderies et aciéries du Creusot. Les Brantes, c'est un nom, même s'il a été relevé, comme celui de Giscard, mais bien avant, dès 1863, et c'est une fortune. Le mariage civil a lieu le 17 décembre 1952, le mariage religieux le 23, au Fresne, propriété de sa belle-famille.
Comme Mittterrand, comme Chirac, comme Sarkozy, Giscard ne sera pas un mari modèle. Comme eux, il multipliera les conquêtes. Olivier Todd en dresse ce qu'il appelle la typologie : duchesse, actrice, intellectuelle, quasi-prolétaire, fille d'ambassadeur, snob pulpeuse, cousine exquise... Giscard, l'homme qui aimait les femmes. Ou plutôt qui aimait l'amour qu'elles lui inspiraient. "Pour ma mère, ça n'a pas toujours été facile", concédera pudiquement sa ville Valérie-Anne, dans un documentaire télévisé consacré à son père. Mais, comme Mitterrand et Chirac, pas question de divorcer : cela ne se fait pas. Et puis, ne croit-on pas alors que les Français n'éliront jamais un divorce à la tête de l'Etat ? Aucune femme, même s'il en est épris, ne vaut la peine qu'il renonce à son ambition.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Dim 7 Mai - 19:47

Les yeux de Clara

Nicolas, lui, n'est pas un romantique. Il ne rêve pas aux grandes amours célébrées dans les livres qui'l n'a pas lus. Il suffit de l'écouter se confiant à Catherine Nay : "J'étais jeune, fougueux, capable de sauter sur tout ce qui bouge." Le garçon complexé qui boudait dans son coin se mue, ves dix-sept ans, en un adolescent découvrant qu el'on peut séduire sans être beau comme son père ou ses frères, sans être riche comme ces jeunes BCBG qu'il déteste. La drague, comme la politique, est affaire de volonté, d'audace, de tchatche. Pour séduire, il faut oser : "Quand je voyais mes copains hésiter, regarder leur nombril, moi, j'agissais, j'allais parler aux filles, j'invitais, j'ai allumé le moteur avant les autres." Déjà ce besoin de se prouver qu'il peut être le meilleur. Même si, en ce qui concerne "les filles", il doit ramer ! Lui qui a détesté l'esprit de Mai 68 et les soixante-huitards profitera de la liberté sexuelle née d'un des slogans phares du mouvement : "Il est interdit d'interdire !" "Les mères avaient peur pour leurs filles. C'était un dragueur invétéré. Un expéditif. Tu veux ou tu veux pas...", confie un militant de Neuilly à Catherine Nay.
L'amour ? La politique ? Les deux sont un combat. Les deux se confondent chez le militant Sarkozy. Robert Grossmann, le responsable des Jeunes gaullistes se souvient : "On allait boire en boîte et on s'intéressait beaucoup aux nanas." Le premier amour de Nicolas, Clara Lebée, était étudiante à Nanterre, comme lui. Militante gaulliste naturellement. Une fille de caractère qui parlait d'égal à égal avec lui. "C'était une militante très douée, une fille radieuse, rayonnante, avec des yeux bleus superbes. Ils étaient comme des jumeaux, inséparables", poursuit Grossmann. La jeune fille trouvera la mort dans un accident de voiture. Nicolas plonge dans une profonde tristesse. Il n'oubliera jamais les yeux de Clara.
Mais il se consolera vite. Son appétit de vie, sa soif de conquêtes, qu'elles soient politiques ou féminines, sont plus forts. Nicolas est déjà un hyperactif. Son militantisme effréné, à Neuilly et au RPR, ne l'empêche pas de sortir. Dans les soirées, il ne boit pas, il ne fume pas, mais il cause. Presque toujours de politique. Sa manière à lui de draguer. Ce n'est pas un hasard si sa première femme, Marie-Dominique Culioli, est elle aussi une militante. Il l'a vue pour la première fois dans le bureau de Roger Karoutchi, le délégué RPR aux Universités. Elle étudie l'italien à la Sorbonne. Il est séduit. Elle est rapidement conquise. Ils se marient à Saint-Pierre de Neuilly le 23 septembre 1982. Le témoin de Nicolas s'appelle Charles Pasqua. A la réception au Tir au pigeon, les militants sont nombreux. Sarkozy veut fonder une famille, élever des enfants, être pour eux ce père qu'il n'a pas eu. On connaît la suite. Le 10 août 1984, jour où, maire de Neuilly, il marie Cécilia Ciganer-Albéniz avec Jacques Martin, grande vedette de la télévision, il décide, subjugué, qu'elle sera un jour sa femme. Elle le sera, en effet, douze ans plus tard. Elle deviendra d'abord sa maîtresse, puis divorcera. Lui aussi quittera son épouse, la douce militante que Dadu aime tant. Cécilia sera présente à son côté pendant près de vingt ans, indispensable accompagnatrice de son ascension vers l'Elysée. Il a besoin d'elle : "Elle me calme et m'apaise (...) Elle m'aide à me dépasser dans les moments importants." Son départ, au moment où il réalise son rêve, devenir président, lui causera un choc terrible. Mais rapidement, ce sera Carla.
Il voulait être le contre-exemple de son père. Comme lui, il ne peut être l'homme d'une seule femme. Déjà trois mariages et deux divorces ! Au même âge, Pal en était au quatrième mariage et au troisième divorce.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Dim 7 Mai - 20:45

La cousine et la comtesse

De Gaulle, lui, n'a pas connu de filles chez les jésuites, pas dansé dans les bals étudiants, pas tenté d'escapade américaine, pas fréquent les rallyes du 16e arrondissement, pas côtoyé de militantes. Seules les héroïnes de ses nouvelles, les troublantes et langoureuses Zalaïna et Medella, pourraient laisser penser qui'l n'est pas insensible, à dix-sept, dix-huit ans, aux élans du coeur et à l'appel des sens. Il paraît trop sérieux, trop respectueux de la morale très stricte enseignée par sa mère, trop soucieux de sa carrière, de son avenir don til pressent qu'il sera grand, pour se laisser distraire par quelque amourette. Si ce fut le cas, il était trop discret pour qu'on le sût.
A-t-il connu des aventures, le Connétable ? Mauriac l'affirmait : "Des femmes, de Gaulle ? Les mêmes que Pétain !" Les deux hommes, on le sait, étaient proches et le futur Maréchal était un séducteur invétéré. Légendes, insinuations, médisances ? Non, de Gaulle lui-même confiera à l'un de ses biographes, Paul-Marie de La Gorce : "A cette époque, j'étais très sur les femmes, Pétain aussi, ça nous rapprochait..." Charles est lieutenant à Arras, il a vingt-trois ans. Ce "très sur les femmes" traduit plus un désir de conquêtes et d'affirmation de soi que le besoin de liens sentimentaux. Quelques années plus tard, à Varsovie, on lui prête aussi des succès féminins. Jean Lacouture rapporte qu'entre août et septembre 1920 on le voit beaucoup rue Nowy-Swiat. " Des gens parlaient volontiers d'un officier français à la taille de chevaux légers, habitué du fameux café Blikle où il dégustait des ponskis (qu'on appelle en France des pets-de-nonne) avec une minuscule personne que l'on dit être la comptesse Czetwertinska." Jean Pouget cite un mémorialiste polonais qui évoque des soirées où "Charles de Gaulle était le point de mire des salons qui, de Marie Waleska à madame Hanska, n'ont jamais marchandé aux Français en uniforme un régime de faveur." Il répond aussi aux invitations de la comtesse Strumila. Sa haute taille, sa raideur, ses allures aristocratiques plaisent aux belles Polonaises. Lui n'est pas insensible à leur charme.
Contrairement à Georges, François ou Valéry, Charles n'a jamais idéalisé la femme ou l'amour. En captivité, à vingt-six ans, il note dans le petit carnet qu'il porte toujours sur lui : "Les choses n'ont que l'importance qu'on leur donne. Si nous jugeons que l'amour est au fond plus amer que doux, n'en faisons pour rien au monde l'objet principal de nos préoccupation, mais seulement un assaisonnement de la vie". On ne saurait être moins romantique.
Charles ne fera état d'un trouble amoureux qu'une seule fois. Dans une lettre datée de juillet 1919, il fait confidence à sa mère de la "vive impression" que lui a laissée sa cousine Thérèse Kolb. Il a été "très sérieusement frappé" par son charme et son intelligence. Mais, précise-t-il, c'était quelques années plus tôt. Depuis, il y a eu la guerre, la captivité, la Pologne où il enseigne aux militaires avant de combattre les bolcheviks. "Je ne puis croire qu'elle se souvienne de ma modeste personne..."
En novembre 1919, à sa mère qui lui parle du mariage de son frère Xavier, pour mieux lui suggérer qu'il est en âge, lui aussi de convoler, il répond : "Vous savez ce que je souhaite que cette année m'apporte à moi-même : une famille et, dans la tranquillité d'un amour profond et sanctifié, le pouvoir de donner à quelque autre tout le bonheur qu'un homme peut donner." Entre cet "amour profond et sanctifié" du Connétable et le "j'suis pas un clébard" de Sarkozy, il y a trois générations d'écart, un monde !
La vie à Varsovie est gaie, légère, futile. Elle le lasse vite. Ce n'est pas ainsi qu'il la conçoit. Charles estime qu'il est temps pour lui de fonder un foyer et ne le dit pas qu'à sa mère. Une note d'un de ses supérieurs nous le confirme : "Le capitaine de Gaulle veut rentrer en France pour se marier." Ce qu'il cherche, ce n'est pas le grand amour, mais une union stable, harmonieuse, solide. Elle est indispensable à l'accomplissement de son destin.
Au printemps 1920, au cours d'une de ses permissions, ses parents lui ont "présenté" dans un château près de Paris, la fille d'une famille fortunée. C'est ainsi que se marient les jeunes gens à cette époque, dans ce milieu-là. La la trouve charmante, souriante, agréable, mais elle ne parvient pas à dissimuler qu'elle boite. Charles est gêné, mais il se sent incapable de passer le reste de sa vie avec une infirme. Il repart pour la Pologne.
La seconde tentative, à la fin de cette année 1920, sera la bonne. Cette fois, ses parents ont organisé une rencontre dans le salon d'une de leurs amies, Mme Denquin-Ferrand. Charles porte la Croix de guerre, la Légion d'honneur et ses décorations polonaises. On lui présente M. et Mme Vendroux, bons bourgeois de Calais, et leur fille Yvonne, vingt ans. Les Vendroux, qui descendent d'un pape, ce qui n'est pas courant, sont de fortunés armateurs et fabricants de biscuits. Ils possèdent le château des Septfontaines, une ancienne abbaye des Prémontrés, une maison familiale à Calais, une propriété à Coulogne, un appartement à Paris. Yvonne est petite - quarante centimètres de moins que Charles -, les traits sont réguliers, le tient pâle, la chevelure noire, le regard assuré. Quelques jours plus tard, Charles et Yvonne, accompagnés de leurs parents, se retrouvent au Salon d'automne, au Grand Palais. Après avoir admiré les toiles de Van Dongen, ils prennent le thé. C'est alors que Charles renverse sa tasse sur la robe d'Yvonne. Puis c'est le bal de Saint-Cyr à Versailles. Fiançailles le 11 novembre, mariage en avril. Le Connétable épouse une jeune fille dont les origines, les valeurs sont proches des siennes. Elle est, comme lui, du Nord, bourgeoise, patriote et catholique. Ils forment un couple uni par une même éducation, une même foi, une même conception de la bienséance. Leurs lettres, qui seront publiées, témoignent de leur affection, de leur tendresse, de leur confiance réciproque. Un couple sans problèmes, sans histoires, si ce n'est bien sûr le handicap de la petite Anne qui fut vécue comme une épreuve de Dieu. La confidence que le Général fait, en 1948, à l'un de ses aides de camp, Charles Guy, n'en est que plus stupéfiante : "Elle (Anne) a servi de lien entre sa mère et moi. Elle aura permis que nous demeurions ensemble à un moment où il était essentiel que Mme de Gaulle et moi demeurions ensemble, j'entends aux yeux des Français". Charles Guy précisera plus tard : "Cette confidence m'étonne à ce point que je crois avoir mal entendu. Le soir même, j'ai demandé à Bonneval (autre aide de camp du Général), qui avait assisté à notre entretien, s'il avait conservé les mêmes souvenirs que moi. Il me confirmera que j'avais bien entendu." Ce couple-là aussi avait son mystère et ses fêlures.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 8 Mai - 0:34

Premiers écrits

Jeunes, Charles de Gaulle et François Mitterrand se sont forgés par l'écriture. La tentation littéraire, chez eux, est précoce et elle ne les quittera plus. On peut lire aujourd'hui leurs textes d'adolescents. Les autres n'ont rien laissé. Au même âge, Valéry Giscard d'Estaing, si l'on en croit son frère Olivier, a écrit des poèmes et des nouvelles qui'l a jetés. Curieusement, Georges Pompidou, qui possédait la plus vase culture, n'a rien écrit. Nicolas Sarkozy non plus, mais c'est moins étonnant : il est un enfant de la télé,pas du livre. Quant à Jacques Chirac, on lui doit, dit-il, une traduction d'Eugène Onéguine que personne n'a lue.

Une vocation

Charles est prolifique. Il n'a que treize ans lorsqu'il écrit ses premiers poèmes, ceux que son mère menaçait de déchirer quand ses résultats scolaires étaient trop médiocres. Le professeur de de Gaulle est-il passé à l'acte ? Toujours est-il que ces poèmes n'ont pas été conservés.
A quatorze ans, Charles compose une scénette comique intitulée Une mauvaise rencontre. Elle met en scène un bandit au grand coeur qui, pistolet au poing, dévalise un voyageur apeuré. La pochade, qui doit beaucoup aux influences conjointes de Victor Hugo et d'Edmond Rostand, est jouée au cours de l'été 1905 devant la famille réunie au grand complet. Charles, costumé par sa soeur, coiffé d'une casquette à visière qui'l porte à l'envers, interprète évidemment le rôle principal, celui du brigand, son cousin, Jean Corbie, celui du voyageur.


Le brigand :
Certains naquirent rois, d'autres naquirent princes, officiers, magistrats, gouverneurs de province,
Celui-ci naît charron, celui-là fabricant,
Cet autre enfin maçon. Moi je suis né brigand (...)
D'ailleurs, regardez-bien, j'ai là deux pistolets (...)
Le voyageur :
Oui, je les vois, Monsieur, retirez-les.
Acceptez, je vous prie, une simple escarcelle.


La famille apprécie, à coup sûr, l'imagination et l'habileté à versifier de Charles. Comment juge-t-elle la morale bien peu morale de l'histoire, où le brigand a le beau rôle alors que la victime est ridiculisée ?
L'adolescent adresse, en secret, son "oeuvre" au jury d'un concours littéraire qui va le distinguer. Le prix est, au choix, une somme de 25 francs ou la plubication. Il choisit naturellement d'être édité. La renommée plutôt que l'argent ! Pendant un quart de siècle, Une mauvaise rencontre fut le seul texte signé Charles de Gaulle au catalogue de la Bibliothèque nationale. Sous l'occupation, la scénette sera jouée par la famille réfugiée en Bretagne. Les soldats allemands, ignorant qui'l s'agissait de parents du général de Londres, aidèrent à monter des tréteaux qui servirent de scène. La pochade fut même reprise, en 1979, dans un théâtre parisien, par Jean Piat.
Faut-il voir là la préfiguration de l'homme de pouvoir ?
Le journaliste américain Stanley Hoffmann le pense : "Il est évident que le souci de ce jeune homme est déjà l'exercice de la puissance. La pièce exprime une volonté de domination dans un monde marqué par la médiocrité et la violence..." Sans doute est-ce aller vite en besogne !
En revanche, sa Campagne d'Allemagne, écrite à quinze ans, est révélatrice d'un caractère et d'une personnalité. Charles y décrit les exploits d'un certain général de Gaulle, sauveur de la patrie, à la tête des armées françaises. Il prend soin de situer la guerre, qui oppose la France au reste de l'Europe, en 1930, "une époque où il aura atteint l'âge de Napoléon à Wagram", note Jean Lacouture. Ce général de quinze ans, qui parle de lui à la troisième personne, fait manoeuvrer des régiments, détaille leurs armements, analyse les rapports de force et les diverses stratégies possibles. Pour ceux qui refuseraient de voir la signification de ce long texte prémonitoire, de Gaulle écrira, vingt-cinq ans plus tard, dans Le Fil de l'épée : "Ce qu'Alexandre appelle son "espérance", César "sa fortune", Napoléon "son étoile", n'est-ce pas simplement la certitude qu'un don particulier les mets, avec les réalités, en rapport assez étroit pour les dominer toujours." Le temps des réalités n'est pas encore là mais le collégien a déjà le sentiment qui'l possédera "ce don particulier", celui des personnages historiques.
En vacances chez le curé du Pays de Bade, le futur saint-cyrien écrit ce poème patriotique :


Je voudrais
Quand je devrai mourir j'aimerais que ce soit
Sur un champ de bataille alors qu'on porte en soi
L'âme encor tout enveloppée
Du tumulte enivrant que souffle le combat
Et du rude frisson que donne à qui se bat
Le choc mâle et clair de l'épée (...)
J'aimerais que ce soit le soir. Le jour mourant
Donne à celui qui part un regret moins pesant
Et lui fait un linceul de voiles (...)
J'aimerais que ce soit pour mourir sans regrets
Un soir où je verrai la Gloire à mon chevet
Me montrer la Patrie en fête
Un soir où je pourrai écrasé sous l'effort
Sentir passer avec le frisson de la Mort
Son baiser brûlant sur ma tête.

On croit entendre le chant révolutionnaire :

Mourir pour la Patrie
C'est le sort le plus beau
Le plus digne d'envie


Littérature saint-cyrienne, galonnée, juge à juste titre Jean Lacouture.
A dix-sept ans, pensionnaire à Antoing, Charles publie, on l'a vu, un long plaidoyer en faveur des congrégations dans la revue des jésuites Hors de France. L'année suivante, en prépa à Louis-le-Grand, il signe une nouvelle intitulée[i] Zalaïna sous un pseudonyme, transparent, Charles de Lugale. Sans doute tient-il à ne pas mêler son nom à des écrits romancés. C'est l'histoire d'un officier de la Coloniale ensorcelé par une belle esclave mélanaisienne : "Zalaïna exerçait sur moi un charme si étrange qu'un mois entier vécu avec elle ne fit que me la faire paraître plus attachante encore et plus originale..."
Quand il lui annonce qu'il doit la quitter, elle décide de l'entraîner avec elle dans la mort en l'empoisonnant avec des fleurs vénéneuses. Elle croyait que leurs deux âmes vivraient ensemble éternellement, mais elle seule succombera. Le soldat raconte son réveil. Cette fois, l'influence de Pierre Loti est perceptible : "Auprès de mon lit le cadavre nu de Zalaïna... La mort, au moins, avait respecté ses traits et ses formes."
Une autre nouvelle, Le Secret du spahi, sous-titré La Fille de l'Agha, , est écrite en 1910 à la caserne Schramm, dans les brumes d'Arras. Elle a pour cadre le désert saharien. Un jeune lieutenant, Meillan, est séduit par une belle nomade, Medella. Or l'officier est missionné pour capturer l'Agha, un chef pillard qui n'est autre que le père de Medella. Pour permettre à la jeune fille de s'enfuir, Meillan choisit de se suicider. Charles écrit : "Il y avait dans son dolman un de ces courts corsages bleus comme en portent les filles arabes dans les tribus nomades du désert. Quelques semaines après les funérailles solennelles de Meillan, un chanteur psalmodiait dans les rues la légende de La Fille de l'Agha tuant de ses regards les ennemis de son père."
Zalaïna, Medella ? Charles rêvait-il d'amours exotiques, de femmes ensorceleuses, envoûtantes et envoûtées ? Il est en tout cas suffisamment satisfait de son second texte - qui témoigne de plus de maturité dans le style, de plus de vivacité de ton que le premier - pour l'envoyer au Journal des voyages. Le secret du spahi sera publié dans le numéro du 30 janvier 1910. Charles de Gaulle en conservera la version imprimée dans une chemise jaune portant la mention : "Publié par moi..." Il vient d'avoir vingt ans. Il n'a pas encore franchi le porche de Saint-Cyr.
Plus que ses récits un peu trop mélodramatiques, ce sont ses conférences à Saint-Cyr, puis en captivité, ses allocutions prononcées devant les officiers de son bataillon à Arras, ses textes sur la politique de défense, ses lettres à ses parents aussi qui révèlent ses qualités d'écrivain.
Dès sa mobilisation, Charles rédige son journal, jour après jour, jusqu'à sa blessure le 16 août 1914. Pendant sa convalescence, à Lyon, il écrit une nouvelle, Le Baptême, dans laquelle il fait le récit de la blessure du lieutenant Langel : "Le jeune officier gisait sur le sol, sanglant, les oreilles remplies des cris de déttresse des mourants, entouré d'humbles cadavres, tandis qu'au-dessus de sa tête se déchaînaient les orgueilleuses rafales de nos canons et que sur la pente du plateau montait notre contre-attaque." Jean-Luc Barré, dans la présentation de Lettres, Notes et Carnets, 1905-1947, , estime qu'il s'agit d'"une nouvelle autobiographique (...) évoquant le désarroi d'un soldat de vingt-trois ans qui, blessé, dès le début de la guerre, est privé d'une aventure dont il avait tant rêvé". La suite l'est-elle aussi ? Charles était-il, comme Langel, l'amant de la femme de son capitaine tué au cours du même combat ? Est-ce lui qui met fin à la liaison, éprouvant le sentiment que désormais "le coeur de sa maîtresse n'était pas à lui seul, que la pensée d'un autre y balançait la sienne et que "le guerrier mort avait assez payé le droit de posss éder ce coeur tout entier ?"
Ses nombreuses lettres écrites en captivité à "son bien cher papa" et à s "bien chère maman" témoignent de la détresse, parfois même du dégoût, du combattant privé de combat en ces heures historiques : "Dans mon lamentable exil"; "Je ne suis plus rien" ; "L'état de prisonnier est le pire de tous" ; "Cette odieuse captivité" ; "Je suis enterré vivant" ; "Être inutile aussi totalement est pour un soldat la situation la plus cruelle qu'on puisse imaginer" ; "Au point de vue militaire je sera, moi aussi, un revenant".
Sur ses petits carnets qui ne le quittent jamais, le prisonnier note des commentaires de lecture, des rappels historiques, de la Grèce antique à Roosevelt, les textes de ses conférences devant ses camarades prisonniers. Dans De la guerre, on retiendra son intérêt pour la lecture de Stendhal ou de Friedrich von Bernhardi, un officier prussien auteur de L'Allemagne et la prochaine guerre, et plus encore pour Charles Benoist qui écrit dans Sophismes politiques de ce temps : "Il n'y a jamais eu, il n'y a pas de monarchie, d'aristocratie, de démocratie pure. Un gouvernement est toujours une cote taillée entre ces trois termes où chacun est dosé différemment selon les pays et les époques." Comment ne pas penser à la monarchie républicaine que de Gaulle instaurera près d'un demi-siècle plus tard.
Charles ne cessera de se consacrer à ce qui fut sa vocation première, l'écriture. De La Discorde chez l'ennemi, en 1924, au tome II des Mémoires d'espoir, inachevé - ma mission avant de mourir, disait-il -, la somme de ses ouvrages est impressionnante. En 1969, il avait confié : "A quatre-vingt-quatre ans, j'aurai terminé mon oeuvre et ma vie." Il n'eut le temps d'écrire que deux des six chapitres qui devaient composer son ultime ouvrage. Il avait prévu de le conclure par une série de dialogues avec ses pairs, les grands de l'histoire de France : Clovis, Charlemagne, Philippe Auguste, Colbert, Napoléon, Clemenceau, sur le thème "Qu'auriez-vous fait à ma place ?" L'après-midi même de sa mort, le 9 novembre 1970, à 19 h 25, il écrivait encore à son bureau à Colombey.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 8 Mai - 13:42

Polémiste en herbe

François Mitterrand est tout aussi précoce. Enfant, il écrit déjà. Des poèmes, ce qui n'est pas très original. Des discours révolutionnaires, ce qui l'est plus : "Je me voyais dans la peau d'un tribun de la Convention !" Pour la poésie, ses sources d'inspiration ne sont ni l'amour - pas encore, pas avant dix-huit ans, confiera-t-il à Elie Wiesel -, ni l'exotisme, ni la patrie, mais la nature, celle qui l'entoure à Touvent. Avec une prédilection pour les cours d'eau qui'l connaît : la Charente, la Seudre, la Gironde, un peu plus tard les fleuves mythiques dont il a découvert l'histoire dans les livres et qui le font rêver : le Rhône, le Nil, Niger..."L'eau, ce mouvement qui traverse des continents et va finalement à la mer, représentait à la fois la fatalité et un ensemble d'évocations et de symboles qui m'émouvait, m'inspirait", confiera-t-il peu avant sa mort.
A Paris, le jeune François écrira beaucoup, lui aussi : lettres, contributions à la revue du Collège Saint-Paul d'Angoulême, article à L'Echo de Paris, mais surtout de longs textes pour la revue Montalembert, , celles des frères maristes de la rue de Vaugirard, à laquelle Mauriac collabora vingt-huit ans plus tôt.
Contrairement à Charles, François ne s'essaye pas à la fiction. Il préfère commenter l'actualité littéraire. En décembre 1936, à dix-neuf ans, il rédige une critique de Service inutile de Montherlant :"Fier d'une vie libre, ne dépendant de rien, pas même de l'ambition et de la célébrité, Montherlant affirme son individualisme intransigeant. De même que Barrès dans Le culte du moi (...) Montherlant n'a "que l'idée qu'il se fait de lui-même pour se soutenir sur les murs du néant (...) Mais l'inutilité du service ne signifie pas l'abandon par les âmes bien trempées (...)" Un être bien né est "ce qu'il y a de plus rare au monde", et l'artiste véritable, sans s'inquiéter de l'opinion du vulgaire, doit avant tout vivre selon l'honneur. Ainsi se trace le rôle de l'écrivain." Le jeune militant catholique qui défend la famille, la patrie, le social, souscrit à l'individualisme, à l'élitisme, au mépris des masses affiché par Montherlant. Sans doute pressent-il déjà qu'il mènera, lui aussi, "une vie libre, ne dépendant de personne".
En mars 1936, toujours dans la revue Montalembert, il prend la défense de François Mauriac, un ami de sa famille, dont le roman Les Anges noirs, qui dépeint une certaine bassesse humaine, a fort déplu aux bien-pensants. Mauriac a écrit : "Le damné est un saint manqué."
Mitterrand commente : "C'est exact, ils sont de même nature. A la recherche de l'infini, ils ont dépassé leurs forces." Il est peu probable qu'on ait approuvé un tel jugement rue Abel-Guy, à Jarnac ! Le mois suivant, Mitterrand signe son premier texte polémique. Alors que Léon Blum et le Front populaire s'apprêtent à prendre le pouvoir en France, alors qu'éclate la guerre civile en Espagne et que se confirme l'ascension d'Hitler en Allemagne, il règle leurs comptes aux dirigeants politiques, de gauche ou de droite, et aux intellectuels qui les soutiennent, sur un ton qui laisse entrevoir le talent qu'on lui connaîtra plus tard : "Chaque parti veut ses grands hommes, magnétiseurs de gogos en veine de formules. Du côté gauche, parmi bien d'autres, nous trouvons Romain Rolland, tout étonné de se voir soudainement apprécié, spécialement, et pour cause, de ceux qui n'ont jamais feuilleté ses écrits. André Gide, qui, sachant la porte étroite, a choisi le neuvième passage, celui qui donne sur Moscou ; Jules Romains en quête d'hommes qui seraient enfin de bonne volonté (...) Du côté droit, s'il faut écouter leurs programmes, il vaut mieux se boucher les oreilles car ils parlent tous ensemble. Et si l'on rencontre sur les murs la tache inepte de noms tels que Jean Renaud, ou Jean Hennessi, on peut estimer inutile d'aller plus loin." Ces deux-là, en effet, sont des admirateurs d'Hitler !
Anticommuniste, antifasciste, le jeune Mitterrand exprime aussi son rejet des partis traditionnels. Il renvoie dos à dos les signataires du Manifeste pour la défense de l'Occident, qui sont à droite, et ceux du Manifeste pour la défense de la culture, qui sont à gauche. "Serions-nous donc, ainsi que les partis, en quête de grands hommes ? Ceux que l'on est allé chercher pour les empailler et nous les offrir, nous les donnerons à ramasser à nos chiens."
On croirait entendre Charles de Gaulle déplorant, en 1920, dans une lettre à son père, que le pays "s'enfonce dans un océan de sottises"...

En février 1937, nouvel article titré "Les géants fragiles". Cette fois, François Mitterrand n'hésite pas à s'attaquer aux écrivains. Aucun des grands noms de la littérature française ne trouve grâce à ses yeux, pas même Mauriac et Valéry dont il affirmait, un an plus tôt, dans la même revue, qu'ils étaient, avec Baudelaire et Claudel, les auteurs qui l'avaient le plus marqué. "Gide a-t-il fait autre chose que Le Voyage d'Urien ? Valéry a revêtu de splendeur son inutilité. Maurras a dépouillé de foi son effort. Et si Giraudoux sait caresser, parfois pénétrer la folie des hommes, si Mauriac lesm et devant un problème à la solution douloureusement accordée, si Romains et Martin du Gard rebâtissent les étages d'une génération ou d'une famille, qui répond aux besoins de réalité mêlée de rêve, qui répond gravement du centre de la vie ? (...) A vouloir examiner la vie on la tue (...)
Si la littérature était raisonnable, elle limiterait son royaume." Seuls Claudel et Carco échappent à cette descente en flammes : "Une scène du Soulier de satin, et la littérature renaît. Un poème comme L'Ombre de Carco, et la fragilité disparaît." La plume est plus vive, le style s'est affermi, mais la tournure est toujours ampoulée qui sent le lecteur de Mallarmé.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 8 Mai - 14:54

Son ami Marot se moque de ce style qui recherche systématiquement l'effet. "Mitterrand n'écrit-il pas "des enclos immarcescibles où le Christ viendra reposer". Immarcescibles ? Immarcescibles ? Pardon, cher ami, vous n'auriez pas un dictionnaire ? ironise-t-il dans la même revue Montalembert.
En janvier 1938, François explique pourquoi, contrairement à ses parents, il ne tient pas ce qu'ila ppelle "les archives de l'esprit et du coeur" : "Les auteurs de confessions ou de souvenirs ou de journaux intimes sont invariablement les dupes de leur espoir de choquer ; et nous les dupes de ces dupes. Ce n'est jamais soi-même que l'on veut exhiber tel quel (...) On écrit donc les aveux de quelqu'un d'autre plus pur, plus vif, plus noir, plus sensible et même plus soi qu'il 'est permis. Qui se confesse ment..." Mais il avoue éprouver lui-même le plaisir d'écrire : "Il est agréable de noter une sensation, de l'enserrer dans une formule comme il est précieux de transcrire un sentiment, c'est le plaisir de la recherche difficile, la mise au clair de l'obscur".
Lorsqu'il s'essaie à transcrire ses sentiments dans sa correspondance avec sa cousine Marie-Claire Sarrazin, il est "plus soi" qu'il n'et permis : "Là où l'on peut vivre davantage, j'y vais ; et mon grand regret est de ne pouvoir me mêler à toute chose. J'aimerais que le destin de tous ceux que je rencontre soit une proie où je pourrais faire à ma volonté des incursions. Comment Dieu a-t-il pu créer le monde sans je sois à l'origine ?..." (lettre datée du 14 janvier 1936) "Pour vivre sans entrave il faut mépriser considérablement son voisin. Est-ce de l'orgueil ? Est-ce une vue réelle d'un état de fait ? Je considère tout autre - ou à peu près - que moi-même en me baissant un peu. Or je ne puis m'attacher qu'à e qui m'élève - ce qui signifie que je ne peux m'attacher qu'à peu de choses" (lettre datée du 8 février 1938).
Quel orgueil en effet !
Un mois après l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par les troupes hitlériennes, il publie un long article dans le numéro d'avril 1938 de la revue Montalembert.
Un demi-siècle plus tard, il parlera à propos de ce texte de "son entrée en écriture". Et il le choisira lorsqu'il s'est agi de sélectionner ses écrits politiques pour un recueil chez Fayard. C'est en effet son premier texte important. Cette fois, l'écrivain politique s'annonce. Le titre de l'article, "Jusqu'ici et pas plus loin", fait référence aux propos tenus par le chancelier autrichien Schuschnigg à Hitler. Dire cela, affirme Mitterrand, c'est déjà accepter la suite : "Pourquoi le plus fort irait-il jusqu'ici s'il n'avait l'intention de poursuivre plus loin (...) Dans la vie des peuples aussi bien que dans la vie des individus, tout recul est une bataille perdue (...) Qu'est-ce que la pureté, si, une fois, elle défaille ? Qu'est-ce que la volonté, si elle plie ? Qu'est-ce que la liberté, si elle cède ? '...) La France, l'Angleterre et l'Italie enregistrent l'Anschluss. Plus ou moins sèchement elles signifient leur agrément (...) Jusqu'ici mais pas plus loin. C'est ce qu'on appelle la mauvaise humeur. Mais la mauvaise humeur n'a jamais remplacé la colère (...)
"Il est peut-être vrai que la France serait folle de tenter une guerre pour sauver une paix perdue. Mais sous le faisceau de ces raisons, j'éprouve encore une inquiétude (...) Devant la venue triomphale du Dieu de Bayreuth sur le sol de Mozart, je ne sais quel sacrilège se prépare et, malgré moi, j'éprouve une sorte de honte, comme si je m'en reconnaissais responsable." L'étudiant Mitterrand n'a que vingt et un ans. Il est plus lucide, plus prophétique que les experts reconnus qui, devenus aveugles, jugent logique cette annexion sous prétexte que "l'Autriche, c'est la culture allemande".
Le talent de plume de Mitterrand s'affirme encore dans ses écrits de prisonnier. Le 15 août 1941, dans L'Ephémère, la revue du Stalag, il écrit : "Derrière les barbelés, le soleil continuait son chemin coutumier, et avec lui les champs, les bois et les villages recommençaient les gestes d'hier et de toujours. C'était la vie qui jouait le jeu ; ce jeu dont, pour la première fois, nous comprenions que nous étions exclus." Le 15 novembre, toujours dans L'Ephémère : "Je crains qu'on ne parle des prisonniers comme on parle des morts : en vantant leurs mérites, en tressant leurs louanges, mais en estimant que leur première qualité est surtout de ne plus gêner les vivants..."
Comment ne pas penser au "je suis enterré vivant" du capitaine de Gaulle !
Dans un long article, "Le pèlerinage en Thuringe", publié en décembre 1942 par France, revue de l'Etat nouveau, et repris lui aussi dans Politique, je jeune captif raconte son voyage au bout de la nuit. Ils'interroge sur le comportement des prisonniers, sur l'histoire commune franco-allemande, sur les causes du désastre.
"Notre train paresseux a mis dix heures pour faire deux cents kilomètres (...) La campagne alentour ressemblait à mon Angoûmois, toutefois moins plissé, moins altier, moins délié (...) Nous traversâmes Elsenach, que Luther habita pour y traduire la Bible en langue populaire ; Erfurt, où, devant son parterre de rois, et le coeur plein d'angoisse de sa puissance solitaire, Napoléon dicta ses volontés suzeraines (...) Weimar, où Goethe saluait la grandeur de la Révolution française (...) Il me semble que l'histoire déroulait pour moi sa leçon continue. Le duel franco-allemand, le long des siècles, était là, ramassé (...)
"Notre convoi misérable me paraissait symbolique (...) La France, en nourrissant l'Europe de ses ambitions fraternelles, en imposant son ardeur guerrière, en répandant son sang hors de ses frontières et pour d'impossible frontières, s'était épuisée (...) J'en voulais à cette histoire triomphale et qui précédait imparablement cette marche lente d'une génération dans des wagons à bestiaux (...) Je songeais aux jugements qui condamneront notre débâcle ; on incriminera le régime affaissé, les hommes nuls, les institutions vidées de substance, et l'on aura raison. Condamnera-t-on les erreurs glorieuses ? Je voyais dans cette rencontre de la splendeur et de la misère française, au coeur de l'Allemagne, les deux boucles d'un même cycle, et qui devaient fatalement se rejoindre."
Autrement dit, la IIIe République n'est pas seule responsable de ce que Mitterrand appelle "les erreurs glorieuses" : la Révolution, les deux Empires, la Restauration le sont aussi. Un jugement que de Gaulle ne partageait pas, lui qui n'a cessé de magnifier les victoires militaires, qu'elles fussent l'oeuvre de la Royauté, de la Révolution de l'Empire ou de la République.
Comme de Gaulle, Mitterrand ne cessera d'écrire. Des milliers de discours, des centaines d'articles et une quinzaine de livres. Une oeuvre moins vaste, moins riche. Même s'il affirmait de ne pas considérer comme un écrivain politique, Mitterrand revendiquait l'influence de son "milieué, de son "pays d'enfance", et une parenté avec "d'autres écrivains de même langue, de même style", comme Jacques Chardonne, Henri Fauconnier, qui obtint un prix Goncourt dans les années trente, Fromentin et Mauriac, "un de nos proches, par la terre et par l'esprit".
Comme de Gaulle, Mitterrand aura tenu la plume jusqu'à la fin, malgré la maladie et la souffrance. Il a remis le manuscrit de ses Mémoires interrompus à Odile Jacob quelques jours avant son ultime voyage, à Assouan, deux semaines avant sa mort.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 8 Mai - 17:22

"Ce doit être bien amusant d'être écrivain"

Pourquoi le jeune Georges Pompidou, grand lecteur comme Charles et François, plus brillant élève qu'eux, n'a-t-il rien écrit ? L'explication, il l'a donnée à Claude sa future femme, lors de leur tout premier tête-à-tête.
Comme elle s'en étonnait, découvrant sa passion pour la poésie, il lui expliqua : "Les poètes n'aiment pas la poésie des autres. Et moi j'ai le goût des poètes. Dieu me garde de faire une rime." Sant doute était-il trop épris de perfection, trop fasciné par les fulgurances d'un Baudelaire, d'un Apollinaire, pour oser le risque d'une comparaison. A quoi bon écrire lorsqu'on connaît des milliers de vers ? Il faudra attendre 1961 - il a quarante-neuf ans et il est directeur de la banque Rothschil - pour qu'il publie Anthologie de la poésie française, qui fut jugée trop classique par la critique. Le plus cruel fut Joseph Barsalou : "Voilà bien une anthologie de banquier : un portefeuille de valeurs sûres." La tentation était là pourtant. Premier ministre, il confiait en 1965 à Merry Bromberger : "La politique n'est pas ma seule vocation. J'avais commencé un roman sur les manières de voir la politique. J'ai un autre sujet sur les hommes et les femmes. Ce doit être bien amusant d'être écrivain..."
En 1974, peu avant sa disparition, il publie Le Noeud gordien, un essai auquel il travaillait, précise-t-il, depuis 1969 et qui sera considéré comme son testament politique. Le Président s'interroge sur l'avenir d'une société devenue si complexe qu'un de ses dirigeants devra un jour trancher le noeud gordien : "Il s'agit de savoir si ce sera en imposant une discipline démocratique garante des libertés ou si quelque homme fort et casqué tirera l'épée comme Alexandre." Pessimiste, il juge le fascime "pas si improbable", plus en tout cas que "le totalitarisme communiste" dont il avait prévu le crépuscule, de manière prophétique.
Peut-être aurait-il été écrivain après l'Elysée si la mort lui en avait laissé le temps. Il avait commencé à rédiger, de sa main, ses Mémoires, de sa naissance aux événements de Mai 1968, pour, disait-il, contribuer à "rétablir une vérité". C'est le texte que sa femme et son fils ont décidé de publier en 1982.

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