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 L'enfance des chefs de la Ve République

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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 20 Avr - 20:44

La grande vie

La guerre pèsera sur l'enfance des deux futurs président. Celle de 14-18 a privé le petit Georges pendant cinq ans de la présence d'unpère. La suivante modifiera le cours de la vie familiale des Chirac. Il y a d'abord 1936, qui constituera un formidable tremplin pour Abel.
Alors qu'à Brive son père fête la victoire tant espérée du Front populaire, à Paris le fis fait des affaires. Comme ils paraissent loin le petit prof éphémère et l'employé de banque auvergnat ! Abel est devenu le banquier et le confident de deux avionneurs de génie, Henri Potez et Marcel Bloch, qui ne s'appelle pas encore Dassault.
Potez, apparemment satisfait des conseils de son banquier, l'embauche comme directeur général. Abel fait son entrée dans le monde des grands industriels, des grands patrons. Il fréquente les restaurants étoilés, parfois avec sa femme, souvent sans elle. Le train de vie des Chirac a changé, ils ont des domestiques, reçoivent. Quand ils sont seuls, ils conservent les habitudes corréziennes. Le soir, ils mangent la soupe et font chabrot, c'est-à-dire y ajoutent un peu de vin rouge.
Le petit Jacques approche Potez et Dassault. Il se passionne pour les avions, pour les voitures aussi. En cure à Vichy à la fin des années 1930, Marcel Dassault rencontre Chirac à la terrasse d'un café. L'avionneur a raconté plus tard à Franz-Olivier Giesbert que l'enfant se flattait de connaître toutes les marques automobiles. " A cette époque, j'avais une grande voiture assez rare et j'étais sûr qu'il ne parviendrait pas à m'en donner le nom (...) Il s'est écrié : "Monsieur, c'est une Graham Paig !" Jacques Chirac, lui, se souvient que Dassault l'a emmené dans un magasin de jouets et lui a offert un train électrique.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 20 Avr - 21:42

Les quatre cents coups

Survient juin 1940. Jacques n'apas huit ans. De la Renault Viva 4 d'un ami de la famille qui les emmène, lui et sa mère, à Sainte-Féréole, il assiste à la débâcle.
Les Allemands arrivent, l'armée française bat en retraite, le gouvernement capitule et des millions de Français roulent vers le dus dans une désorganisation totale. Il est témoin de ce que Charles de Gaulle appellera dans ses Mémoires de guerre "cette sorte d'agonie déroulée le long des routes dans la dislocation des services, des disciplines et des consciences", l'exode.
Deux mois plus tard, Abel, qui était en voyage au Canada avec son patron Henri Potez, réussit à rejoindre sa femme et son fils, avec qui il prend rapidement la direction du Rayol, près de Toulon. Potez a fermé ses ateliers et ses bureaux dans la région parisienne pour ne pas collaborer avec les Allemands. Il s'est replié en zone non occupée. Abel le rejoint. Au soleil de la Méditerranée les deux hommes attendent l'effondrement du IIIe Reich.
Abel, qui a prudemment changé de prénom - ce sera désormais François -, pronostique une défaite rapide des nazis. Il lui faudra patienter quatre longues années.
Le petit Jacques se rend chaque matin à l'école publique du Rayol, à une heure de marche de la villa des Chirac. Sur une photo de l'école, il a le cheveu et l'oeil noirs, le visage bien dessiné, le regard droit, la lèvre légèrement boudeuse. Mail il ne faut pas se fier à cette image de garçonnet sage. Au Rayol, il marche pieds nus et fait les quatre cents coups avec son ami Darius Zumino, le fils d'immigré italien, un ouvrier agricole communiste. Le 27 novembre 1942, les deux garçons vont vivre l'Histoire en direct. Alors qu'ils jouent sur les collines qui surplombent la mer, soudain le ciel s'embrase : la flotte française est en train de se saborder dans la rade de Toulon. Finie la fiction de la zone libre.
Les Allemands sont là... Ils font courir des kilomètres de fils noirs pour leurs liaisons téléphoniques. Jacques et Darius, inconscients du danger, s'amusent à couper ces fils pour en faire des lassos.


Dans la nuit du 14 au 15 août 1944, les Alliés débarquent sur la côte varoise. C'est le second rendez-vous du petit Jacques avec l'Histoire. Elle se fait à nouveau sous ses yeux. Le général Brosset, qui commande la 1re Division de la France libre, frappe à la porte des Chirac. Il dînera, passera la nuit chez eux. L'enfant est subjugué par cet homme qui incarne pour lui le héros.
Quelques mois plus tard, il apprend que le général s'est tué en Alsace, sa voiture étant tombée dans un ravin.
Jacques taille une plaque de bois sur laquelle il écrit "Avenue du Général-Brosset" et l'accroche sur un mur du chemin qui descend de la route de la Corniche vers la mer. Franz-Olivier Giesbert raconte comment, trente ans plus tard, Jacques Chirac Premier ministre viendra, à la demande du maire de la commune, inaugurer très officiellement l'avenue du Général-Brosset.

Malgré l'humiliation de l'occupation allemande depuis novembre 1942, malgré le sabotage de la flotte française qui a provoqué la colère de son père contre Vichy, Jacques Chirac dit aujourd'hui garder "un souvenir enchanteur" de ces années tragiques. L'expression peut choquer, elle a quelque chose d'icongru. Il l'explique ainsi : "La guerre nous a donné une jeunesse particulière. Elle a fait de moi un garçon un peu rebelle, provocateur et prompt non à se dresser contre l'ordre établi, mais à suivre sa propre inspiration, à n'écouter que ses élans et sa curiosité. De ces cinq années passées sur la Côte, je gardais une impression de liberté, d'ivresse et d'insouciance, une sensation de grandes vacances qui ne me prédisposait pas à renter spontanément dans le rang à l'âge où on doit pourtant commencer à se préoccuper de ses études." L'enfant Chirac privilégie ses émotions, ses sensations, ses sentiments. Ils sont plus important, à ses yeux, que le déshonneur national. C'est de son âge.
Mais imagine-t-on Charles ou François, enfants, négliger à ce point ce qui fut un drame pour la France ?
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 21 Avr - 13:58

OEdipe Giscard d'Estaing-Sarkozy

L'enfance du petit Nicolas ne peut se comparer à aucune des cinq autres. Il n'est pas fils unique comme Jacques Chirac. Il n'a pas été élevé seul avec ses parents jusqu'à l'âge de dix ans comme Georges Pompidou. Il n'a pas grandi au sein d'une famille nombreuse comme Charles de Gaulle et François Mitterrand. Il n'est pas le fils aîné comme Valéry Giscard d'Estaing. Cadet rebelle par excellence, il est le second fils d'une famille qui en compte trois. Ces différences ont leur part d'influence dans la structuration de sa personnalité. Mais l'essentiel est ailleurs ; il est le seul qui ait grandi sans père, ou presque. Le seul enfant de divorcés. Le seul qui se soit construit contre la figure paternelle érigée en contre-modèle. Charles a aimé et admiré son père. Georges, François et Jacques ont craint et respecté le leur avant de le découvrir sur le tard. Valéry, adolescent, s'est opposé au sien sans jamais rompre. Nicolas, lui, dès son plus jeune âge, l'a détesté.

Seul contre tous

Il n'a que cinq ans lorsque la rupture se produit. Lassée des absences répétées et des infidélités chroniques de son mari, Dadu claque la porte de l'appartement que le couple occupe depuis un an rue Rachel, dans le 18e arrondissement de Paris, et retourne vivre chez son père avec ses trois fils. Pour Nicolas, c'est un monde qui s'écroule. Oh certes, Pal, son père, n'avait jamais été très présent. Il ne s'était pas beaucoup occupé de lui. Passer du temps avec ses enfants, jouer avec eux, leur inculquer les premières notions de l'écriture, les éveiller à la lecture, ce n'était pas son genre. Leur dire sa fierté d'être père, d'avoir des garçons, leur manifester de la tendresse, fût-elle bourrue, pas davantage. Evoquant son éducation à la hongroise et ses rapports avec ses parents, Pal écrira : "Il n'était pas question de proximité entre père et fils. Cependant le petit Nicolas avait le sentiment d'être normal. D'avoir un père et une mère comme ses camarades de classe.
Or, en perdant son père, il a le sentiment de perdre aussi sa mère. Depuis sa naissance, elle a vécu pour lui et pour ses frères. Et voilà qu'elle s'éloigne, elle aussi. Elle décide en effet de terminer ses études de droit, devient avocate, travaille beaucoup, rentre tard. Lui l'attend le soir en haut de l'escalier du second étage, de peur qu'elle ne revienne pas. De peur de rester seul. Définitivement seul. Plus tard il confiera à Catherine Nay que lorsque sa mère le trouvait en haut de l'escalier, elle lui lançait en riant : "C'est pour le chocolat, bien sûr !" Elle lui en ramène chaque soir. Lui n'apprécie pas. Comment peut-elle prendre à la légère ce qui l'obsède ? "Moi, c'était elle que j'espérais, toujours tremblant qu'elle ne revienne pas."
Cette angoisse de la solitude, ce besoin d'une présence affective à son côté ne le quittera plus. Quand Cécilia, sa deuxième épouse, partira, il la remplacera très vite. Quand Cécilia reviendra, il répudiera sans ménagement celle avec qui envisageait déjà de refaire sa vie. Quand Cécilia repartira définitivement, il rappellera la "remplaçante". Elle l'enverra balader. Et très vite ce sera Carla. Ne pas rester seul, cette obsession venue de l'enfance.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 21 Avr - 14:18

Tant de vie !

Retour rue Fortuny, donc, là où tout à commencé. Là où Nicolas a fait ses premiers pas. Au lendemain de leur mariage, ses parents y ont emménagé. Le cabinet du Dr Mallah se trouve au rez-de-chaussée, son appartement où il vit avec sa femme Adèle et sa fille aînée Suzanne, au premier, les jeunes mariés sont au second. Pal exige que Dadu arrête ses études. Il est hors de question que la femme d'un Sarkozy continue à fréquenter les jeunes gens avec qui elle sortait avant de le connaître. Dadu est amoureuse, elle veut avoir des enfants, les élever, pourquoi refuser ? Avec Pal la vie est une fête, un tourbillon : les restaurants, les clubs, les bals costumés, les soirées mondaines, le champagne et les violons tziganes de son enfance. Il est grand, mine, élégant, il a le sourire enjôleur et cet inimitable accent de l'Europe de l'Est, cette manière de dire "chérie" en roulant les "r" à la première venue. Il plaît, on l'invite. Elle est heureuse, fière que les femmes lui envient ce mari si séduisant. Quand a-t-elle pris conscience qu'il entendait vivre à Paris comme son père avait vécu à Budapest ?
Pour la femme, le foyer et les enfants. Pour l'homme, le travail et la liberté. Quand a-t-elle pris conscience qu'il ne pouvait être l'homme d'un seul amour ? Avec une fatuité indécente, Pal se vante dans son livre se souvenirs d'avoir vite trompé sa femme. Peu après la naissance de son premier fils Guillaume, chaque matin, comme d'autres vont prendre un café au bistrot du coin, lui entame sa journée de travail par une visite chez une artiste-peintre, "une jolie dame qui m'offrait sa vertu, L'Origine du monde, selon Courbet, peint de façon différente chaque jour". Pal, qui commence à gagner de l'argent dans la publicité, loue un atelier d'artiste sur deux étages rue Rachel. Un étage pour ses bureaux qu'il ouvre rapidement, l'autre pour y installer sa famille. Mais il prend tout son temps pour emménager. Quand Dadu s'est-elle aperçue que la rue Rachel servait de garçonnière à son mari ? A-t-elle su que la jeune fille au pair qu'elle avait embauchée était devenue sa maîtresse ? Pal est de plus en plus absent. Il travaille beaucoup, certes, mais cela n'explique pas tout. Dans son livre, il raconte sans la moindre gêne, avec goujaterie, qui'l lui arrive de "laisser glisser sa fatigue sur le corps des femmes, des jolies filles à portée de désir".
Pal a trente ans. Il se grise de ses succès professionnels, de ses conquêtes féminines. Il vit comme un célibataire, s'enivre de ses amours avec ces mannequins qui, selon ses propres mots, "auraient fait fondre la banquise avant le réchauffement climatique". Il revendique une liberté absolue : "Mes désirs sexuels étaient des ordres. Je ne me refusais rien et me permettais tout."
Dadu a trop fermé les yeux, elle n'en peut plus. Les scènes sont de plus en plus nombreuses, de plus en plus violentes. Le pire, c'est qu'il paraît ne pas comprendre. Que lui reproche-t-elle ? Ne travaille-t-il pas comme un forcené ? Ne gagne-t-il pas beaucoup d'argent ? Ne subvient-t-il pas aux besoins matériels de sa famille ? De quoi se plaint-elle ? Et ne l'aime-t-il pas toujours ? Ses incartades sexuelles sont sans lendemain, sans importance. C'est ainsi que vivent les hommes ! Le petit Nicolas, malgré son très jeune âge, ne peut pas ne pas entendre les éclats de voix et les pleurs de sa mère. Il ne peut pas ne pas avoir senti ce climat lourd, pesant, qui s'est installé entre ses parents.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 21 Avr - 15:21

Le "petit Napoléon"

Valéry Giscard d'Estaing a connu une tout autre enfance. Paisible, insouciante, protégée. Ancêtres, argent, parents attentionnés : toutes les fées se sont penchées sur son berceau. Comment n'aurait-il pas pris conscience, très jeune d'appartenir à une élite, d'être né pour diriger ?
Distinction naturelle, élégance, calvitie précoce, élocution précieuse, Edmond, son père, veille à ce que sa vie professionnelle et mondaine ne prote pas préjudice à sa vie familiale. Cet homme qui toute sa vie lira et écrira beaucoup s'intéresse de près à l'instruction et à l'éducation de ses enfants. Bon époux, il emmène sa femme dans ses nombreux voyages d'affaires. Bon père, il recherche un juste équilibre entre autorité et liberté laissée aux enfants. C'est du moins ainsi qu'il se décrit devant Olivier Todd. Ce n'est pas ainsi que l'a vécu Valéry qui, adolescent, supportera mal sa rigidité, son autorité cassante.
Marthe, la mère, qu'on appelle May dans la famille, s'occupe elle aussi de sa progéniture. Elle apprend la lecture à Sylvie et à Valéry avant même l'école. Elle leur fait donner des cours de piano. La fille de Jacques Bardoux descend-elle de Louis XV par son arrière-grand-mère, Marthe Bachasson de Montalivet - fille du comte de Montalivert, pair de France, ministre sous Louis-Philippe Ier -, qui descendrait elle-même de Louise de Saint Germain.
Cette dernière serait un des nombreux enfants naturels, on disait alors bâtards, du Roi bien-aimé ? Les généalogistes sont divisés. Jean-Louis Beaucarnot le tient pour vraisemblable, qui écrit : "De ce fait, Valéry Giscard d'Estaing cousine de loin avec tout le gotha, et notamment avec la reine d'Angleterre et, de façon ici bien plus proche, avec François Mitterrand." En revanche, Michel Sémentery note que d'après Joseph Valynsele, auteur d'une étude très poussée sur la descendance naturelle de Louis XV, cette filiation est plus qu'incertaine. May, elle, est persuadée que du sang royal coule dans ses veines. A-t-elle convaincu celui qu'elle appelle son "cher Valéry" que six générations seulement le séparaient de Louis XV ? Sans doute faut-il voir là l'explication de l'obsession nobiliaire de son fils, de sa passion pour le siècle du Roi bien-aimé et, plus tard, de la dérive monarchique de son septennat.
Aristocrate ou pas, May a reçu l'éducation des filles de bonne famille. Elle aime la musique, la poésie, les romans de la NRF. Comme son père, elle parle un bon anglais et est anglophile. Elle possède cette voix haut perchée, un peu hautaine, des filles bien nées qui ont appris très jeunes à parler aux domestiques. Comme son mari elle est snob et élitiste. Plus que lui elle croit que leur fils est promis à un destin exceptionnel. Après l'élection de Valéry à l'Elysée, elle dira : "S'il a eu la chance d'hériter d'une tradition familiale, il a réussi à aller même au-delà (...) Maintenant c'est fait et, en un sens, c'est normal. J'ai toujours cru en lui dès le moment où je l'ai porté dans mes bras, alors qu'il venait de naître".
Enceinte de Valéry, elle avait écrit un livre à la mémoire de son frère Georges, emporté par la tuberculose l'année précédent, à vingt-quatre ans. Elle dressait le portrait d'un jeune catholique, lecteur de L'Action française, d'un élève de l'Ecole libre des sciences politiques, passionné par les cours d'André Siegfried. May tremblera toujours pour la santé de Valéry. Comme Yvonne Mitterrand à tremblé pour celle de François. Elle aussi a perdu son frère, Robert, victime à vingt ans de la même maladie alors incurable, la phtisie galopante. Marie-Louise Chirac, dont la fille Jacqueline est morte à vingt-quatre mois d'une bronco-pneumonie, s'inquiétera longtemps, elle aussi, pour Jacques pourtant éclatant de santé.
Edmond et May aiment la vie de famille. Ils apprécient leur vaste appartement, très bourgeois, de l'avenue Henri-Martin : le salon, avec ses paravents chinois, ses fauteuils Louis XVI, ses canapés cossus, ses lourdes tentures, ses tapis épais, ses bibelots, ses tableaux, notamment celui représentant Charles-Henri d'Estaing décorant un grenadier après la prise de Grenade, en juillet 1779.
Dans la chambre de Valéry, au-dessus du lit, une vue de Varvasse et une autre du village d'Estaing dont son frère Olivier sera maire beaucoup plus tard. L'Auvergne à Paris.

Edmond et May aiment aussi leur Paris, celui des beaux quartiers : les promenades dans les jardins des Champs-Elysées ou au Tuileries, où Olivier et Valéry jouent avec les trois fils de l'oncle René.
Le couple se vouvoie. Il tutoie ses enfants qui lui disent vous. Comme les de Gaulle. Edmond fait régner la discipline : il interdit les jurons, exige des enfants qu'ils se tiennent correctement, respectant les bonnes manières, soient déférents et s'expriment clairement. On ne parle jamais d'argent à table, c'est vulgaire. Président, Valéry dira souvent, pour marquer sa réprobation : "Ce n'est pas convenable !"
Cependant les Giscard ne sont pas les Kennedy : ils ne dressent pas Valéry et Olivier dans le but avoué de les préparer aux plus hautes fonctions. Ils leur apprennent qu'ils appartiennent à une élite, qu'ils doivent tenir leur rang, c'est-à-dire être les meilleurs. Ce qui revient un peu au même.
A dix ans, Valéry n'est pas beau, comme François ou Jacques. Il est maigre, plutôt petit - il grandira brusquement à l'adolescence -, il a le regard noir et de petits yeux bridés qui lui vaudront d'être surnommé "l'Indochinois", puis "le Chinois". En fait, il a le type auvergnat. Ce n'est pas un enfant facile : il est turbulent, un peu renfermé, capable d'accès de colère. Comme Charles. Un peu sauvage, dira sa soeur. Valéry n'est à l'aise qu'au milieu des siens. Beaucoup moins avec d'autres enfants. Il les évite. Il n'a pas de petits camarades. Chez les Giscard, même si l'on est mondain, on vit d'abord entre soi. Comme les de Gaulle et les Mitterrand ! En famille Valéry est un enfant-chef. Il est à l'aise et aime déjà commander. Il est, et le sait, le préféré de sa mère. A sa naissance, elle s'est écriée à la vue de son nez busqué : "Mon petit Napoléon !" Elle veille à ses premières lectures : Les Indiens, de Gustave Aimard, La Famille Fenouillard, Le Sapeur Camember, Le Savant Cosinus, puis très tôt, Alexandre Dumas. Elle tient à ce qu'il s'inscrive chez les scouts de France, catholiques bien sûr. Et pas dans n'importe quelle troupe ! Celle "quasi hors série" selon son expression, réservée aux enfants des dirigeants du scoutisme. Valéry y apprendra la discipline, l'effort et la générosité. Est-ce là qu'ils se persuadera que les bons sentiments peuvent suffire à améliorer les rapports entre les hommes, donc à réformer la société ?
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 21 Avr - 18:04

Une éducation atypique

Le petit Nicolas pensait lui aussi avoir une relation privilégiée avec sa mère. N'était-il pas celui qui l'aimait le plus, celui qui avait le plus besoin d'elle ? L'a-t-elle compris ? Elle a pris soin, dit-elle, de ne jamais montrer de préférence entre ses trois fils. La manière dont elle évoque le passé, près d'un demi-siècle plus tard, laisse entrevoir une autre réalité. Elle avait manifestement un faible pour François, le petit dernier : "Un amour, pas l'ombre d'un défaut (...) Il était bon en tout, joli comme tout." Elle cachait mal son admiration pour Guillaume, l'aîné, "si responsable", qui l'a "beaucoup soutenue" quand Pal est parti. L'amour maternel ne rend pas toujours aveugle. Nicolas n'était, à ses yeux, ni le plus beau, ni le plus doué, ni le plus responsable. Il était à la fois le plus "turbulent" et le plus prévenant" à son égard. Il a souffert de ne pas être préféré. N'est-ce pas lui qui, déjà ressemble le plus à cette mère dont il admire le courage, qu'il saluera plus tard à maintes occasions ? Tous deux sont petits, ils ont les mêmes yeux de cocker un peu tombants, les mêmes sourcils en accent circonflexe, le même regard qui ne fuit pas, la même démarche un peu chaloupée, le même caractère entier. Alors, pourquoi traite-t-elle Guillaume avec plus d'égards que lui ? Pourquoi lui impose-t-elle de dîner avec son frère François avant son retour alors que Guillaume, lui, a le droit de l'attendre et de partager avec elle le repas du soir ? Nicolas jalouse son aîné. Il cherche tout le temps la bagarre. Il est plus petit, moins fort, il a toujours le dessous. Ce qui ne l'empêche pas de provoquer à nouveau quitte à prendre une raclée de plus.
On est loin du climat d'affection qui régnait entre enfants chez le de Gaulle, les Mitterrand et les Giscard.
Loin des convenances et de la discipline qui président aux rapports parents-enfants dans les familles des futurs présidents. A table, les petits Sarkozy ne demandent pas la permission pour prendre la parole, pas même pour se lever. Ils s'insultent souvent, pour un rien se traitent de cons. Parfois même, ils sont insolents avec cette mère à qui ils doivent tout. "Ils se montraient très machos avec elle", relève Catherine Nay. Ses amies, qui ont appris, comme elle, les bonnes manières au cours Dupanloup, s'étonnent qu'elle tolère pareil comportement. Dadu leur explique qu'elle ne peut tout maîtriser, qu'elle doit laisser à ses fils une certaine liberté d'expression. "J'ai été une mère très libérale, et surtout proche d'eux. Je partais du principe qu'interdire ne conduisait qu'à les faire mentir." Son amie Diane de Saint-Matthieu note, non sans une certaine admiration : "C'était une famille atypique, complètement hors conventions." Cette éducation "atypique" donnera de bons résultats avec Guillaume et François. Moins avec Nicolas. Ce dernier manifestera parfois, plus tard, un manque de savoir-vivre peu compatible avec la dignité de ses fonctions.
L'absence du père, la moindre présence de la mère qui n'arrive pas toujours à cacher son désarroi, la tristesse du grand-père qui ne s'est jamais remis de la mort de sa femme, trois semaines après la naissance de Nicolas, et qui souffre désormais de l'échec du couple de sa fille, comment l'ambiance ne serait-elle pas morose dans la grande maison un peu sombre, où flotte l'odeur d'éther qui monte du cabinet médical du rez-de-chaussée ?
Faut-il s'étonner que Nicolas n'ai pas aimé son enfance ? Il est le seul des six présidents à en garder un mauvais souvenir. Elle n'a été à ses yeux qu' "une somme d'humiliations". Humiliations en famille : ses frères ressemblent à leur père, ils sont grands, forts, beaux. Lui est petit, rond, complexé. Ils sont brillants élèves, lui est médiocre. Humiliations en classe, au cours Saint-Louis de Monceaux, où il est le seul fis de divorcés, le petit pauvre chez les riches. Ah, ces regard condescendants, méprisants, il ne les oubliera jamais. "A dix ans, Nicolas est un enfant chahuteur, bagarreur. Il était devenu un vrai petit voyou", racontera son frère Guillaume. Il est dissipé et dispersé. Il en veut à la terre entière. Très jeune, il s'est déjà juré de ne plus jamais avoir peur, de ne plus jamais se laidder humilier. Ne jamais se dégonfler, ne jamais se coucher, affronter.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 21 Avr - 18:19

Tuer le père ?

Valéry a toujours refusé de parler de ses rapports avec ses parents, de porter un jugement sur eux. Contrairement à dee Gaulle et à Mitterrand, il ne leur a pas consacré une seule ligne. Président, il expliquera à son biographe Olivier Todd que "sa fonction ne l'y autorise pas". Aujourd'hui, il ne veut pas davantage évoquer son enfance. Il ne parle jamais de lui, de ce qu'il a été, mais de son action, de ce qu'il a fait, explique-t-il. Comme sa soeur n'a rien écrit sur lui, contrairement à Marie-Agnès de Gaulle; comme son frère n'a pas consacré un livre à la famille, contrairement à Robert Mitterrand, on en est réduit aux hypothèses. Faut-il croire Edmond, son père, alors âgé de quatre-vingt-uns ans, lorsqu'il confie à Olivier Todd, en 1977 : "Nous avons toujours vécu, Valéry et moi, en parfaite entente" ? Probablement pas. Michel Bassi, qui fut très proche de Giscard lorsqu'il devint président, affirme au contraire qu'Edmond "rabrouait Valéry vingt fois par jour" et que "les relations entre le père et le fils ont souvent été difficiles, notamment quand Valéry traversa la crise de l'adolescence ; crise classique, certes, mais qui fut chez lui d'une grande violence et qui se traduisit par un refus total et sans nuances de tous ce que représentait sont père à ses yeux ; la droite, l'argent, la bourgeoisie, les affaires. On est loin; très loin, de l'admiration témoignée par Charles à son père. Et de l'affection de François pour le sien. Chez ces derniers, point de révolte contre le père. Celle de Valéry ne sera pas déterminante. A vingt-trois ans, il l'enterre lui-même qui écrit : "Au fur et à mensure que l'âge vient, l'image abstraite et autoritaire des "parents" s'efface. Il s'en substitue une autre, infiniment plus amicale et proche..." Sa crise d'adolescence ne structurera pas sa personnalité d'adulte, contrairement à la rancune, pour ne pas dire la haine, de Nicolas.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 21 Avr - 20:49

APPRENTISSAGE

Au tableau d'honneur...


L'entrée en sixième, le début des études dites secondaires, l'initiation au latin et à une langue étrangère marquent un tournant dans la vie de tout enfant. Pour François Mitterrand, c'est une rupture. A dix ans, il quitte le cocon familial pour un collège religieux à Angoulême. Il y passera huit ans, loin des siens. Une autre épreuve attend Charles de Gaulle et Georges Pompidou : ils entament ces années qui mènent au baccalauréat sous l'oeil sévère de leurs pères qui enseignent dans l'établissement où ils sont inscrits. Valéry Giscard d'Estaing affiche déjà, à Janson-de-Sailly, l'assurance tranquille et la facilité d'un fils de famille qui ne peut que réussir.
Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, eux, sont des rebelles indisciplinés, chahuteurs, dont le seul objectif est d'éviter le redoublement.
Aucun d'eux ne force son talent. Charles, François et Georges préfèrent la lecture et, pour les deux premiers, l'écriture aux leçons des professeurs. Valéry écrit des vers qu'on ne lira jamais et musarde. Jacques ne s'intéresse qu'aux civilisations anciennes. Nicolas préfère la télévision, Johnny Hallyday et les matchs de football. Tous ne produiront un effort qu'à l'approche du bac. Sauf Nicolas Sarkozy qui ne travaillera qu'après.


Sous l'oeil du père

En 1900, à dix ans, Charles entre en sixième au collège de l'Immaculé-Conception, rue de Vaugirard. Son père, Henri de Gaulle, y est préfet des études, c'est-à-dire chef d'établissement, tout en continuant à enseigner. Situation d'autant plus délicate pour l'enfant que le P-DG, ou "le Vicomte", comme l'appellent ses élèves, est un personnage à la fois craint et admiré. Lorsqu'il traverse la cour, entouré de jésuites, le visage sévère, raide dans sa redingote noire. Charles se tient le plus possible à l'écart. Il veut, il se doit d'être un élève comme un autre, mais il ne l'est pas. Il lui faut se montrer exemplaire. Il sait le regard paternel posé sur lui. Le fils sera plus mal à l'aise encore quand il sera élève dans la classe du père. Lorsque le P-DG l'appelle au tableau, il le nomme "untel", ce qui fait sourire ses camarades. Pas question alors pour Charles d'être sec, de ne rien savoir. Ce serait aussi humiliant pour l'un que pour l'autre.

Georges Pompidou n'a pas attendu la sixième et ses dix ans pour connaître pareille situation. Il est entré deux ans plus tôt, en 1919, au lycée d'Albi. Lui aussi se sait sous contrôle. Et non pas d'un parent professeur, mais de deux ! Il craint les foudres de son père qu'il sait très exigeant et redoute plus encore de décevoir sa mère qu'il aime tant.

Henri de Gaulle, le catholique, et Léon Pompidou, le laïc, partagent la même passion pour le savoir, la même volonté de la transmettre à leurs fils. Pourtant, cette pression familiale au sein même de l'établissement ne poussera ni Charles ni Georges à faire de gros efforts. L'un et l'autre s'ennuient en classe. Les cours leur paraissent monotones, sans grand intérêt. Ils rêvassent plus qu'ils n'écoutent, oublient leurs devoirs ou les font trop vite. L'un et l'autre s'évadent dans la lecture qui leur procure un plaisir, parfois même une exaltation que ne leur offre pas la routine scolaire.

Regardons-les à dix ans. En 1900, Charles pose avec ses quatre frères et soeurs pour ce qu'on appellera dans la famille la "photo du siècle". Il est au centre, vêtu d'une marinière, les cheveux courts et drus, séparés par une raie à gauche bien dessinée. Les oreilles sont un peu décollées, le regard rêveur, le nez long des Maillot. Une autre photo prise la même année le montre déjà cravaté, le cou émergeant d'un col raide très large. Ce qui domine au même âge chez Georges, c'est lam aigreur et le teint noiraud qui lui valent le surnom de "grillon". Le front large, les joues émaciées, le nez fort, difficile de déceler chez l'enfant le séducteur qu'il sera à vingt ans.
Jusqu'à la seconde, Charles est un élève très irrégulier. Bon parfois, premier même, dans les matières qu'il affectionne : le français, l'histoire. Médiocre, voire mauvais dans les autres, notamment les mathématiques. Les prix d'excellence, les premiers prix ne sont jamais pour lui. Henri de Gaulle n'apprécie pas. Il le punit. Charles et privé de distractions, de sorties, de spectacles. "De la fenêtre de sa chambre, mon père voyait souvent partir ses frères sans lui, vers le Luxembourg ou le théâtre. Puni par exemple pour avoir attrapé une mauvaise note en mathématiques (...) Plus tard, quand il a essayé de m'aider à en faire, très vite, il m'a lanché les livres à la figure et a interrompu l'exercice", écrira son fils, l'amiral Philippe de Gaulle, qui tient pour vraisemblable que son père ait reçu quelques paires de gifles et peut-être aussi quelques coups de canne du professeur Henri de Gaulle.
Le "Vicomte" se fait du souci pour Charles. Autant Xavier, l'aîné, le plus brillant, et ses frères, Jacques et Pierre, lui donnent satisfaction, autant Charles l'inquiète. Il s'interroge sur sa personnalité insolite. Quand cessera-t-il de rêver, d'écrire des poèmes ? Il menace "Si tu n'es pas dans les quatre premiers en diligence - (total des points des leçons et des devoirs) - je déchirerai tes vers.

Le petit Georges, lui aussi, en fait le moins possible. En outre, il est dissipé. Il adore piéger ses professeurs avec des jeux de mots. Ce qui ne l'empêche pas de caracoler. Sa mémoire phénoménale, sa capacité naturelle à comprendre, à analyser, à synthétiser lui permettent d'obtenir d'excellents résultats en travaillant très peu. Il lui suffit de lire une leçon pour la savoir par coeur, de jeter un oeil sur le devoir d'un camarade pour rédiger le sien, en quelques minutes, dans la cour de récréation, et d'obtenir la meilleur note. Il n'a qu'un rival : Louis Fieu, le fils d'un syndicaliste, secrétaire de la Fédération départementale de la SFIO, un camarade de Léon Pompidou.
A chaque distribution des prix, la compétition entre les deux élèves constitue l'attraction. A eux deux, ils raflent tout. Et c'est presque toujours Pompidou, le dilettante, qui l'emporte sur Fieu, le travailleur acharné.
M. Mercadier, qui ne fut son professeur de lettres que trois mois avant la fin de la seconde, lui fera partager sa passion pour la poésie. Il confiera à Merry Bromberger : "A quatorze ans, Georges Pompidou était un garçon séduisant et déconcertant, l'as de la classe, le plus brillant que j'aie connu. Taille élancée, allure flegmatique, abondante chevelure noire, et sous les forts sourcils, son regard attentif ou malicieux devenait souvent absent (...) Louis Fieu, futur agrégé comme lui, lui disputait chaque année le prix d'excellence. Puis son ami, le doux et timide Robert Pujol, fin et charmant. Ils travaillaient plus que lui. Mais Pompidou les surpassait. Il est encore premier cet animal ! étais-je obligé de constater."

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 22 Avr - 0:40

Bien plus tard, Georges Pompidou portera un regard assez condescendant sur ses professeurs : "Je poursuivais au lycée d'Albi des études que je puis qualifier sans vanité d'excellentes, avec une série de professeurs qui faisaient parfaitement leur métier, mais dont les titres universitaires étaient modestes, les ambitions limitées. Il y en avait qu'on chahutait, d'autres qu'on craignait un peu, beaucoup qu'on aimait bien, aucun qui m'ait marqué. Je ferai exception, cependant, pour un jeune candidat à l'agrégation, qui contribuera à éveiller en moi le goût de la littérature et de la poésie." L'exception, c'est ce M. Mercadier. Le seul qu'il ait jugé au niveau de l'élève d'exception qu'il était.
A douze ans, en quatrième, Charles reste très moyen. Mais sa personnalité hors du commun s'affirme déjà. Pour la fête de l'école, le 31 mai 1902, les élèves doivent jouer une petite comédie. Le personnage principal est le roi Philippe Auguste. Tout naturellement, c'est à Charles qu'échoit le rôle. Le roi de France ? Il a l'habitude ! Il l'est chaque été, on l'a vu, avec ses frères et ses cousins, à Wimereux, à Wimille ou à la Ligerie, en Dordogne, la propriété que son père a achetée en 1900. Pour une fois, Henri peut être fier de son élève de fils. Le front couronné et le torse ceint d'une cape de velours, Charles a de l'allure ! Et il prend son rôle très au sérieux.
En seconde, il n'a pas encore quatorze ans, l'adolescent décide brusquement de travailler. Il a choisi sa voie : il fera Saint-Cyr. Charles pressent que la France, humiliée en 1870, va vivre de nouvelles et terribles épreuves. Déjà Guillaume II la défie qui débarque à Tanger. Comment mieux la servir, cette patrie que ses parents lui ont appris à aimer, qu'en tenant le glaive ? "Au collège, nous n'avions tous qu'une idée en tête : la revanche. Reprendre le dessus sur l'écrasement et l'humiliation, rendre ses honneurs à la patrie. C'était l'objet de toutes nos conversations, de nos reflexions et de nos rêves", confiera plus tard Charles à son fils. Les armes ! C'est une première chez les de Gaulle, intellectuels et gens de robe depuis plusieurs générations. Henri approuve. L'armée n'est-elle pas, à ses yeux, "l'asile de tout ce qu'il y a de noble, de pur, de désintéressé au milieu des tribulations et des laideurs de la politique" ?
Pour intégrer Saint-Cyr, encore faut-il travailler, explique Henri à son fils. Message reçu. "Charles s'est rendu compte qu'il n'avait pas le choix. Il est devenu brusquement un autre garçon : facile, raisonnable, oui, tout a changé" se souvient sa soeur. Il réussit son premier bac sans problème mais sans éclat : 169 points sur 300, mention passable. Les notes sont bonnes en français : 28 sur 40 à l'écrit, et 14 sur 20 à l'oral. Moyennes en version latine : 22 sur 40. Mais faibles en version grecque : 16 sur 40 à l'écrit. A l'oral 15 sur 20 en géographie, 12 sur 20 en explication grecque et en histoire ancienne, 10 sur 20 en explication latine, 6 sur 10 en mathématiques et 2 sur 10 en sciences physiques. En philosophie, Charles fait un réel effort. A la distribution des prix de juillet 1906, il est cité dix fois. Il obtient six premiers prix, notamment en composition française, en histoire-géographie et mathématiques où, on l'a vu, il n'avait jamais brillé, un second prix et trois accessits. Charles est, de loin, le lauréat, ce qui ne lui était jamais arrivé. Il aura fallu sept années au collège de l'Immaculée-Conception pour qu'il donne enfin satisfaction à son père.
Pourtant, si les résultats du second bac - 92 sur 160 - s'améliorent, ils restent insuffisants pour obtenir une mention. Sans doute à cause d'un fâcheux 17 sur 40 en dissertation philosophique et malgré un on 15 sur 20 en sciences. A l'oral, 23 sur 40 en philosophie, 15 sur 20 en histoire et géographie, 14 sur 20 en sciences physiques, 8 sur 20 en sciences naturelles. Charles semble avoir considéré le baccalauréat comme une épreuve nécessaire pour la suite mais qui ne méritait pas d'efforts particuliers.

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 22 Avr - 19:09

Pour Georges Pompidou, plus encore que pour Charles de Gaulle, ce baccalauréat constituera une simple formalité. En première et en philo, il ne change rien à ses habitudes. Il continue de lire "énormément", comme il dira. Parfois deux livres par jour, témoigne son ami Pujol. Les sciences, les langues vivantes ? Il s'en désintéresse. Pendant les cours, l joue aux cartes, bavarde, lit Baudelaire ou Verlaine. On ne s'étonnera pas que Louis Fieu lui souffle le prix d'excellence. Georges ne travaille que les matières où il se sait fort : les lettres, notamment le grec où il excelle.

En 1929, l'année de son bac, présenté au concours général de version grecque, il obtient le premier prix devant René Billières du lycée de Tarbes, futur ministre de l'Education nationale sous la IVe République. Sa mère préparait des confitures lorsque l'inspecteur de d'académie en personne est venu lui annoncer la nouvelle. Georges avait obtenu la note-plafond pour l'exactitude de sa traduction et l'élégance de sa rédaction. Il allait recevoir 25 kilos de livres reliés en rouge et les 500 francs du prix de la Société d'encouragement aux études grecques. Quel honneur pour le lycée d'Albi ! Quelle joie et quelle fierté pour ses parents ! Ainsi, malgré son insouciance et son dilettantisme, le fils pourra sans doute réaliser le rêve du père : intégrer Normale Sup. Pour la première fois de sa vie, Georges monte à Paris. Il participe, dans la grande salle de la Sorbonne, à la réception solennelle des lauréats. Parmi eux, outre Billières, Maurice Schumann, du lycée Janson-de-Sailly, accessit des versions latines, futur ministre des Affaires étrangères, et un certain Louis Poirier qui cumule le premier prix de thème latin et le second prix de français et se fera connaître plus tard sous le pseudonyme de Julien Gracq.
Pour un premier prix au Concours général, le bac n'est qu'une formalité qu'l ne peut réussir qu'avec une mention très bien. Pas pour l'atypique Georges Pompidou qui se contente d'une mention passable, indigne du surdoué qu'il est. Sans doute en nourrira-t-il quelque déception. Il éprouvera, en tout cas, le besoin de s'en expliquer : "On est parfois étonné de mes résultats modestes au baccalauréat. Cela tient à deux traits de mon caractère et de mon esprit. Je ne fais bien que ce que je connais parfaitement. Or, j'avais de nombreuses lacunes, ayant cessé, dès l'âge de quatorze ans, de m'intéresser aux sciences et aux langues vivantes et ne m'étant abonné que médiocrement à la philosophie telle qu'elle me fut enseignée. Le second trait, c'est que je suis sûr de moi dans ce que je sais connaître. Je savais que je ne pouvais pas être collé au bachot, et dès lors, je ne faisais aucun effort pour réussir. Je poussais ce défaut jusqu'à l'imprudence."


Et Georges Pompidou de raconter qu'à l'écrit de philosophie il rédigea deux dissertations sur des sujets différents. L'une qu'il fit discrètement passer à celle qu'il appelle "la demoiselle de mes pensées". L'autre, pour lui, qu'il bâcle, faute de temps. Tout est dit : certitude de réussir, désintérêt pour la philosophie telle qu'elle lui fut enseignée par un professeur farfelu qu'il chahutait.
Pour Charles de Gaulle et Georges Pompidou, les études, les vraies, vont commencer. Le bac n'était à leurs yeux qu'un passeport pour aller plus loin.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 22 Avr - 19:38

Sous l'oeil de Dieu

Le collège Saint-Paul d'Angoulême est planté sur le Rempart du Midi qui domine la ville. La vue sur la plaine de la Charente et l'Angoûmois est splendide. Mais la lourde porte franchie, fini les horizons illimités. C'est derrière de hauts murs, presque à huis clos, dans un décor austère, que le jeune François passera son enfance et son adolescence. Jarnac n'est qu'à une trentaine de kilomètres, mais il ne s'y rendra que pour les vacances de Noël et de Pâques.
L'intégration du petit rousseauiste de Touvent est d'autant plus difficile que, malade, il est arrivé au collège avec un jour de retard. Un seul petit jour. Mais il a suffi pour que François se sente étranger dans cette communauté qui s'est formée la veille, sans lui. Un demi-siècle plus tard, il expliquera : "Je mis des semaines à m'intégrer à cette société et son ordre établi qui s'était constitué la veille. Je veux dire le banc de la classe, le lit du dortoir, le rang de l'étude, la place aux jeux, les cénacles de la récréation. Des semaines à franchir, à l'extrême périphérie où je pensais qu'un injuste destin m'avait rejeté, des cercles concentriques qui me séparaient du clan des anciens comme si, en vingt-quatre heures s'étaient bâtis et refermés les murs des habitudes, les cercles clos des amitiés."
François, pourtant, n'est pas seul. Et son frère Robert, entré au collège un an plus tôt, le comprend d'autant mieux qu'il a lui-même souffert du déracinement familial. Dans une lettre à ses parents datée du 30 janvier 1927, il donne des nouvelles de son cadet : "François est redevenu habituel car vous savez qu'il a été pris de cafard. Seulement, il est un peu trop habituel, car il a manqué son tableau d'honneur (je crois qu'il ne l'avait pas le mois dernier) (...) Il ne m'a pas parlé d'avoir une meilleure place. Il m'a dit qu'il se trouvait très bien à la place où il était. A vous de lui démontrer le contraire dans la prochaine lettre." François assume : il a signé la lettre que son frère lui avait fait lire.

A Saint-Paul, l'enseignement ressemble à celui d'un petit séminaire. Il fait une très large place à l'instruction religieuse et le catholicisme imprègne l'ensemble de l'éducation. Les professeurs sont des prêtres diocésains, souvent d'origine paysanne, pas des jésuites. La Compagnie de Jésus a jugé la ville trop parpaillote pour s'y installer. Mais les jésuites sont bien le modèle du collège dont les élèves portent l'uniforme, avec le blason de l'école brodé au revers ; une croix et quatre roses rouges illustrant la devis "Graciam in veritate" - la vérité est dans la grâce.
L'emploi du temps de l'année scolaire 1927-1928, lorsque François est en cinquième, témoigne de cette imprégnation catholique. Pour une journée "ordinaire" : lever à 5 h 45 et messe à 6 h 05. Coucher à 8 heures, après la prière du soir à la chapelle. Le jeudi (jour de congé) messe à 8 heures, cours d'instruction religieuse et lecture spirituelle de 8 h 45 à 10 h 45. Le dimanche, lever à 6 heures, prière à 6 h 25, grand-messe de 8 heures à 9 h 15, angélus à 12 heures, vêpres à 13 h 15.
Chaque repas, quel que soit le jour, est précédé de la lecture de textes des Ecritures. La discipline religieuse est encore accrue pendant les fêtes. C'est au collège que François fait sa communion solennelle et sa confirmation, en uniforme d'hiver bleu foncé avec brassard, cierge, cravate, gants blancs, chapelet et livre. Sur les photos, il se tient droit, une mèche barrant son front, les traits fins, réguliers, le regard mal assuré des timides.
La vie à Saint-Paul est spartiate. La toilette est faite en commun devant un lavabo qui compte une vingtaine de robinets d'eau froide, glacée en hiver. La nourriture, assez grossière, est servie dans une seule assiette que l'on retourne pour le dessert.
Le règlement est sévère. La paresse, la désobéissance, le non-respect des maîtres, l'introduction dans l'établissement de "mauvais livres" ou de "mauvaises chansons" peuvent entraîner l'exclusion. Le règlement intérieur stipule encore qu'"aucun livre de lecture, aucune revue aucun journal, aucune brochure ne doivent être introduits dans la maison sans autorisation spéciale".

Comment le jeune François, épris de liberté au point, on l'a vu, de ne pas supporter d'être attaché, même symboliquement, vit-il ces années quasi recluses où il doit se soumettre quotidiennement à la règle ? Etrangement, plutôt bien. Quelques mois avant sa mort, en 1996, il écrira : "Tout m'intéressait au collège. J'avais certes la perception d'un déchirement, mais pas de problèmes d'existence. J'évoluais dans un monde inchangé."
Ce "monde inchangé", c'est celui du catholicisme de ses parents. Les messes, les vêpres, les prières avant les repas et avant les couchers, les chants liturgiques, les rituels ont rythmé les premières années du petit garçon pieux de l'Ecole Sainte-Marie de Jarnac, de l'enfant de choeur de Nabinaud, près de Touvent, de l'élève des curés Marcellin et Roux.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 22 Avr - 21:14

Le pensionnaire d'Angoulême s'adapte aux rigueurs de la vie communautaire, comme l'enfant de Jarnac s'était adapté aux règles de la fratrie. Il parvient à se ménager des plages de solitude pour lire, méditer, écrire. Ce qui ne l'empêche pas de participer à la vie du collège. Activités religieuses : il communie chaque jour et sert la messe. Sociales : il vient en aide aux pauvres avec la société Saint-Vincent-de-Paul. Sportives : il brille à la pelote basque et au tennis de table où il remporte à plusieurs reprises le tournoi de l'école. Plus grand, il sera gardien de but de l'équipe du collège, comme de Gaulle à Stanislas. Mais ce dernier, qui possédait un bon shoot, jouait également à la pointe de l'attaque.
A Angoulême, derrière les hauts murs de Saint-Paul où le bruit et la fureur du siècle sont ignorés, le jeune Mitterrand s'impose très vite. Dès l'âge de douze ans, selon son frère Robert : "J'étais chez les grands, lui chez les petits et je voyais qui'l avait des adeptes qui se réunissaient autour de lui. C'était lui qui assurait la direction de la conversation, lui que les autres écoutaient. Ils le considéraient comme le patron." Il prend de l'assurance et en impose. Son port altier, sa force de caractère, sa volonté, son audace, son goût du défi qui le pousse parfois à contester l'autorité, son tempérament mystique, sa capacité à se montrer amical tout en introduisant une distance entre lui et les autres le distinguent. S'il acquiert un prestige certain auprès de ses camarades, c'est plus par cette personnalité hors du commun que par ses résultats scolaires.

Car François Mitterrand n'est pas ce qu'on appelle un bon élève. Il est trop irrégulier, trop flegmatique. Parfois très bon, dans les matières qu'il affectionne : l'histoire, la géographie, le français, l'instruction religieuse. Faible dans celles qui ne l'intéressent pas : les mathématiques, la physique, l'anglais. Chaque année, la note dite de "diligence" constitue le palmarès général. Robert Mitterrand s'y distingue. François pas. En troisième, il remporte les premiers prix de français, de prosodie latine et d'instruction religieuse. Mais en seconde, à quatorze ans, il décroche. Au cours des trois trimestres de l'année 1930-1931, il n'obtient pas un seul 1 - la meilleure note -, pas un seul 2 ni à l'écrit, ni à l'oral, mais beaucoup de 3 et 4 (la plus mauvaise note étant 5), même en composition française, l'une de ses matières favorites. Chaque trimestre, à la rubrique Mention, le verdict tombe : "Insuffisant". L'année suivante, celle du premier bac, il consent, semble-t-il, un effort. On constate une légère amélioration mais le jugement global reste le même : "Insuffisant". Est-ce la conséquence logique de ces résultats médiocres, ou sa timidité naturelle qui le bloque parfois lorsqu'il lui faut s'exprimer en public ? Admissible à l'écrit, il échoue à l'oral. "Les mots dansaient dans ma tête et ils restaient au niveau du larynx", expliquera-t-il. Toujours est-il qu'il redouble. Il est le seul des six présidents qui ait échoué au bac. Mais sa seconde première se révèle bien meilleure. Il obtient quatre premiers prix d'excellence - composition française, histoire, géographie et instruction religieuse -, deux deuxièmes prix d'anglais et de chimie, un deuxième accessit en version latine. L'appréciation globale est enfin positive : mention plus qu'assez bien au premier trimestre, plus que passable au second. Il est admissible et reçu à l'oral en juillet. Sans mention.
En classe de philo, il travaille enfin : prix d'excellence de géographie, de physique, et comme toujours ou presque, d'instruction religieuses, accessit en diligence, en composition française, en sciences naturelles. Surtout, il se voit décerner le prix accordé à l'élève qui n'a pas obtenu une seule note inférieure à assez bien et le Prix du tableau d'honneur remis à celui qui y a été inscrit dix fois de suite. Son professeur de philosophie le juge "bon élève, intelligent, travailleur, bien qu'il demeure parfois obscur dans ses dissertations". Il obtient, sans problème mais toujours sans mention, son second bac. C'est moins brillant que son frère Robert, plus jeune bachelier de France à seize ans, mais suffisant pour s'inscrire à la faculté de droit et à Sciences-Po.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 22 Avr - 21:57

Fin des études secondaires. Comme de Gaulle, comme Pompidou, François Mitterrand ne s'est vraiment passionné que pour la littérature. Lire, lire encore, parler des livres. Avec les frères Guillain de Bénouville, Pierre et François, qui ont fait sensation au collège en arrivant accompagnés d'un précepteur privé et qui affichent leurs convictions royalistes, il a disserté sur Montherlant. Avec Claude Roy, jarnacais comme lui, royaliste lui aussi mais élèvre au lycée Guez-de-Balzac, qui jouxte le collège Saint-Paul, il a partagé une prédilection pour les écrivains aquitains : Mauriac, Fromentin, Chardonne, et découvert Gobineau. Dans une interview donnée le 17 janvier 1996 au Nouvel Observateur, pour le numéro consacré à la mort du président Mitterrand, Claude Roy confiera : "Il avait beau incliner vers une sympathie perplexe pour le "catholicisme social", ce n'est ni la philosophie, ni l'idéologie qui me semblaient avoir dominé notre exploration avide de la forêt des livres (...) Nous échangions surtout des livres de fiction, des titres de romans, des biographies (...) Pour nous, les romans c'était une répétition à blanc de la vie à venir, un exercice de l'imaginaire. Les romans nous proposaient des jeux de rôle où nous mettions à l'épreuve, sans risque, sans danger, nos ressources." Quel rôle entrevoit-il, le jeune Mitterrand ? La politique passionne Roy. Mitterrand, lui, préfère la littérature. Le début des années trente est propice à l'engagement. Mais le fracas du siècle, on l'a vu, ne franchissait pas les hauts murs de Saint-Paul.
C'est pourtant là qu'il s'est armé pour les combats futurs. Là, à force de caractère, qu'il a vaincu l'appréhension qui'l éprouvait - elle ne le quittera jamais vraiment - à parler en public. Sa peur était telle qu'enfant il bafouillait et qu'on a craint qu'il fût bègue. Le 27 janvier 1933, à dix-sept ans, il remportera même, à Angoulême, la coupe de la Drac, un concours d'éloquence. Mais il échoue en finale à Bordeaux.
C'est là aussi qu'il a pris conscience de son aptitude à s'imposer aux autres, à commander. A l'écouter, c'est à quinze ans qu'il a pressenti son destin : "Veut-on savoir si je me voyais roi ou pape ? Pour peu que cette idée m'eût visité, elle a duré moins d'un été. Mais ce monde, dont je ne connaissais que dix villages de provinces, j'avais l'intolérable sensation de le supporter tout entier. Je communiquais avec lui au point de m'en attribuer la vocation sublime. Bref, j'étais plus proche de moi-même et des autres à quinze ans que je ne le suis à deux pas de la soixantaine."
La vocation sublime ! Mitterrand a dix-huit ans. Il est perçu par ses professeurs et ses camarades d'Angoulême comme un littéraire et un mystique dévoué au sort des humbles. L'ambition est là, il le sent, il le sait. Mais vers quel rivage le mènera-t-elle alors qu'il s'apprête à découvrir Paris ?
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Dim 23 Avr - 18:20

Tenir son rang

Un seul des cinq autres présidents a connu la pension, comme Mitterrand : Valéry Giscard d'Estaing. Mais deux semaines seulement. Suffisant pour qu'il en garde un mauvais souvenir. En septembre 1935, ses parents qittent le faubourg Saint-Germain pour l'avenue Henri-Martin. Craignant que le déménagement ne perturbe l'entrée en sixième de leur fils, ils l'inscrivent à Gerson, 31 rue de la Pompe, près de leur nouveau domicile. Un collège catholique bon chic bon genre, fréquenté par les fils de la bourgeoisie du 16e arrondissement.
Valéry n'a pas dix ans. Sorti de sa fratrie qu'il domine déjà, de sa famille où il se sent si bien, il est mal à l'aise. Ses premiers jours sont difficiles. Comme ceux de François. Il confiera à Olivier Todd : "J'étais timide et plus petit que les autres. Le monde des petits garçons est cruel(...) Par rapport à mes camarades, il me semblait que je faisais partie de ceux qui sont moches. J'avais un type très asiatique. On m'appelait "l'Indochinois."
Edmond et May ont compris le désarroi de Valéry. Le déménagement terminé, il devient externe. Il retrouve sa famille, ses habitudes. A Gerson, comme à Saint-Paul, les cours sont donnés par des prêtres diocésains, la discipline est stricte, la religion omniprésente. La journée démarre à 7 h 15 par une demi-heure de révisions. Chaque matin deux messes sont dites, à 8 h 30 et 11 h 30. Le soir, les élèves de sixième et de cinquième terminent à 18 heures, les grands, de la quatrième à la première, à 19 heures.

Le jeune Valéry n'est pas un catholique zélé comme François. Il n'est pas un surdoué comme Georges. Ce n'est pas un rebelle comme le seront Jacques et Nicolas.
C'est un bon élève qui a l'aisance de ceux qui sont bien nés. Mais il ne force pas son talent. En sixième, il obtient le premier prix de récitation, le deuxième d'instruction religieuse, le troisième accessit de latin, le quatrième d'arithmétique. En cinquième, il décroche le premier prix de géographie, le quatrième accessit d'analyse grammaticale et de logique, le cinquième d'histoire et de dessin, le sixième de latin. A partir de la quatrième, Gerson devient un externat de lycéens. Les élèves se rendent en rangs à Janson-de-Sailly tout proche. Après les cours, ils reviennent jusqu'à 19 heures à Gerson. Valéry aime le lycée, où il est à l'aise. "Nous avions une formation élitiste de la meilleure qualité ; nous avions une culture très civilisée", confiera-t-il curieusement. Il travaille ce qu'il faut pour passer haut la main dans la classe supérieure. Ce n'est pas suffisant pour rivaliser avec les meilleurs. Qu'importe ! Cette année-là, il se contente d'un cinquième accessit de mathématiques, d'un sixième d'histoire naturelle, loin derrière Badinter, le frère du futur garde des Sceaux.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Dim 23 Avr - 23:03

En troisième, son professeur de lettres est chahuté, mais il donne le goût du grec à ses élèves. Il s'appelle Paul Guth. Valéry tente de le séduire ; "J'étais nul en thème latin, alors pour me dédouaner j'écrivais pour lui des sonnets qui, eux, l'enchantaient." Paul Guth juge en effet son élève avec bienveillance. Il l'estime "réfléchi, d'une grande puissance de concentration (...) Elève moyen mais capable d'éclairs". Giscard est un élève sage, excellent à l'oral. Il suffit que ses camarades lui soufflent les leçons qu'il n'a pas apprises pour qu'il obtienne des notes très correctes. Edmond et May s'intéressent à la scolarité de leur fils sans lui mettre la pression. Ils viennent le voir jouer au football au bois de Boulogne avec ses camarades de Gerson. Ils invitent l'abbé Arnold, un professeur de cinquième, un été à Varvasse. Paul Guth déjeune avenue Henri-Martin.
Lorsque la guerre éclate, Valéry n'a pas quatorze ans. Les Giscard passent leurs vacances en Auvergne, dans l'une des propriétés familiales. May attend son cinquième enfant, Marie-Laure, qui naît en décembre 1939. Pas question donc de rentrer à Paris. La famille loue une maison à Chamalières, dans la banlieue de Clermont. Les cousins François, Jacques et Philippe habitent en face. Valéry et son frère Olivier sont inscrits au lycée Blaise-Pascal, Sylvie, elle, va chez les Ursulines. Les garçons ne fichent rien. Valéry joue au billard, s'initie aux échecs avec le curé de Chanonat, lit Flaubert, Dumas, Montesquieu. Les notes s'en ressentent. "Doué mais flemmard", dit un professeur. "Elève moyen sans avenir",
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 24 Avr - 22:01

tranche un autre. May s'inquiète, demande un rendez-vous au professeur de mathématiques. Il ne la rassure pas. "Je n'en veux pas à votre enfant. Il n'est pas très intelligent." Valéry s'ennuie de Paris. Clermont ne lui plaît pas et il ne plaira jamais à Clermont dont il aurait aimé devenir maire.
En janvier 1940, l'armistice signé, May veut rejoindre son mari qui a dû rentrer à Paris. Elle réussit à rallier la capitale avec ses trois enfants, la nurse et la cuisinière. Valéry retrouve Jeanson. En quelques mois, il a grandi de quinze centimètres. Il intrègre, en cours d'année, la première A3, réservée aux élèves bons en lettres et en mathématiques. Cette fois, il décide de travailler. Le bac est à la fin de l'année, ses parents n'accepteraient pas qu'il échoue. Un Giscard se doit de tenir son rang. Mais Valéry n'est pas un stakhanoviste. Il a même une théorie : pour être performant, il faut savoir se détendre. Président, il s'accordera ainsi des plages de repos et de distraction, disparaissant souvent, sans que l'on sache où il se trouve.
En première, la méthode paie : Valéry se voit décerner le Prix du tableau d'honeur, le deuxième prix de français et de maths, un accessit de physique-chimie. Il obtient son premier bac avec la mention bien, rate de peu très bien. L'année suivante, il réussit un double bac, philosophie et mathématiques, avec la même mention bien. Et il n'a que seize ans. Comme Robert, le frère de François, comme Xavier, le frère de Charles, comme Georges Pompidou. Il est grand, 1,85 mètre, mince, l'allure aristocratique. Qui pourrait douter qu'un avenir brillant l'attend ? Pas lui, assurément.


Les mauvais élèves

Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy démarrent très mal leurs études secondaires. Le premier a grande peine à se refaire à la vie citadine. Le sauvageon du Rayol a pris l'habitude de marcher pieds nus. Au grand dam de sa mère, il se déchausse sitôt franchi le seuil de l'appartement familial. En classe, il est dissipé. Il est renvoyé du lycée Hoche à Saint-Cloud pour avoir tiré des boulettes de papier sur son professeur de géographie. Le second est exclu du lycée Chaptal dans le 17e arrondissement de Paris : il a chahuté, lui aussi, et séché les cours. Le catéchisme, notamment. Il doit revenir au cours Monceau où l'on avait été très content de le voir partir l'année précédente. Autant ses frères sont appréciés, autant lui l'est peu. Guillaume, l'aîné, brillant élève, s'est fait remarquer par son sens des responsabilités : il dirige les enfants de choeur. François, le plus jeune, par ses résultats et sa gentillesse. Nicolas, lui, est râleur, bagarreur, mal élevé. On accepte de le reprendre à deux conditions : qui'l redouble et qu'il s'amende. Il ne respectera que la première.
Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy sont agités, incapables de tenir en place, de se concentrer. Manque de travail, indiscipline, résultats médiocres ; ils sont ce qu'on appelle des mauvais élèves. Ce ne sont pas des cancres, car ils ont l'un et l'autre l'esprit vif, mais leur seule ambition est de passer, souvent ric-rac, dans la classe supérieure. Et ils ne s'en cachent pas. Chirac : "Je m'efforçais tout au plus, jusqu'en classe de première, de travailler suffisamment pour ne pas avoir à redoubler l'année suivante et risquer de gâcher mes vacances en étant contraint de préparer un examen de rentrée. Je me débrouille pour arriver à franchir la barre, même de justesse, afin de ne rien avoir à faire durant les trois mois d'été. C'est mon seul objectif."
Sarkozy : "Cette scolarité n'avait pas de sens à mes yeux. Il n'y avait pas de direction, pas de gouvernail, je n'ai vraiment commencé à travailler qu'après le bac."
Ils sont tous deux rebelles, mais pas pour les mêmes raisons. A quinze ans, lorsqu'il sèche les cours, Jacques se rend en cachette, comme d'autres ados courent voir des films pornographiques, au musée Guimet où il se prend de passion pour les civilisations anciennes. Au soir de sa vie, il évoque ce qui fut si longtemps son jardin secret : "J'ai rencontré et appris à aimer l'Asie, découvert le génie de civilisations majestueuses, mesuré leur grandeur et, par contraste, le carcan ethnographique ou exotique dans lequel l'Occident les avait trop souvent enfermées." Pourquoi Chirac s'est-il donné tant de mal et pendant si longtemps à faire croire qu'il était inculte et qu'il s'en flattait, affirmant n'aimer que la musique militaire et les romans policiers ? Par crainte d'être incompris, dira-t-il. Notamment de son père pour qui seuls les résultats scolaires comptent. Et parce qu'il veut qu'on le laisse tranquille, qu'"on ne se mêle pas de mes petites affaires". C'est sa manière de vivre, secrète, pudique, hors du temps.
A seize ans, il décide de se convertir à l'hindouisme et veut apprendre le sanscrit. On lui indique l'adresse d'un professeur. C'est un "Russe blanc", ancien diplomate, âgé d'une soixantaine d'années, qui parle plusieurs langues et donne des cours dans la petite chambre où il habite, au fond d'une cour dans le 14e arrondissement. Wladimir Belamovitch sera le premier gourou, le premier maître à penser de Jacques Chirac qui, on le sait, en aura beaucoup. M. Belamovitch, comme il l'appelle encore aujourd'hui, comprend vite que son élève n'est pas doué pour le sanscrit et lui conseille le russe. Il lui fait lire Tolstoï, Pouchkine et Dostoïevcki dans le texte. L'incite même à traduire, à vingt ans, Eugène Onéguine, traduction refusée, dit-il, par une dizaine d'éditeurs et qu'il conserve pieusement. Mais que personne n'a jamais vue ! Entre le vieux professeur et le jeune élève naît une vraie amitié. Les parents de Jacques se prennent aussi d'affection pour cet homme qui vit seul avec peu de ressources. Ils l'hébergeront même dans leur appartement de la rue de Seine, qui possède une chambre avec entrée indépendante. Le soir, il dîne souvent avec eux, en famille. L'été, ils l'emmènent en Corrèze. François Chirac a compris qu'avec lui, au moins, son fils apprendrait quelque chose.
Au lycée Carnot, les professeurs ignorent tout du jardin secret de Jacques Chirac. Ils ne connaissent que l'élève désinvolte qui ne prend pas ses études au sérieux, qui rêvasse quand il ne se dissipe pas. Certains en font leur tête de turc. Un professeur de français lui demande régulièrement, pendant ses cours, de nettoyer le vélo. Et le premier mot de son professeur de philosophie, en entrant dans la classe, est souvent un tonitruant : "Chirac, à la porte !" Sanction préventive en quelque sorte, dont l'élève se félicite. Seul dans le couloir, il pourra laisser vagabonder sa pensée vers cette lointaine Asie qui le fascine. Dans ces conditions, sa réussite au bac avec la mention assez bien tient de l'exploit. Une divine surprise, pour lui et pour ses parents.
Si Chirac n'a pas travaillé au lycée, c'est qu'il s'ennuyait. Ses passions étaient ailleurs. Elles lui ont permis de se cultiver, à sa manière. Si Sarkozy n'a pas travaillé au lycée, c'est qu'il n' pas aimé son enfance. Il s'est senti mal à l'aise, on l'a vu, au milieu de ces fils de famille bon chic bon genre, trop bien habillés, trop bien dans leur peau. Lui ne l'est pas. Cette jeunesse dorée de Saint-Louis de Monceau - les fils des amies que sa mère a connues au très chic cours Dupanloup - le renvoie à sa condition de fils de divorcés, à ses humiliations, à ses complexes. Il a honte quand son grand-père vient les chercher, lui et ses frères, pour partir le week-end à la campagne à Orgerus, dans les Yvelines. Il lui demande de ne pas garer sa vieille 11CV Citroën devant le lycée. A l'avant, à côté de Benedict, Suzanne, sa tante, et les deux chats. A l'arrière, sa mère, lui, ses frères et souvent un copain et les poissons rouges. Et sur la galerie, dans une caisse en bois, une poule gagnée à la tombola d'une fête de village qu'on ne peut laisser seule à Paris. Pas le style de Saint-Louis. Nicolas est presque aussi gêné quand son père gare sa Jaguar, un cabriolet décapotable, devant l'établissement. Le genre play-boy, frimeur, n'est pas non plus le style de l'établissement.
Ses frères ont souffert eux aussi du divorce, du déclassement social qu'il implique, mais ils réagissent différemment, s'intègrent à cette société dont Nicola se sent rejeté.
Après tout, leur enfance, ce n'est pas l'enfer. "Ce n'était tout de même pas Zola", dit Dadu, agacé par Nicolas qui évoque volontiers son enfance pauvre, de fils d'immigré.
L'argent ne coulait pas à flots, certes, mais "on a toujours eu ce qu'il fallait", tient-elle à préciser. Et si le père de Nicolas était un réfugié, c'était, déclare-r-elle, "un réfugié de grand luxe". L'hôtel particulier du grand-père est peut-être un peu triste, mais il a belle allure, avec ses murs de briques et ses fenêtres à vitraux. Le cours Saint-Louis de Monceau qu'il fréquent est, selon Dadu, "le plus chic de Paris". Les week-end, ils les vivent à la campagne dans la charmante maison d'Orgerus que loue le grand-père, en bordure de la forêt de Rambouillet. En juillet, Dadu loue le second étage d'une villa au bord de lam er, près de Royan, à la famille d'une amie d'enfance. Cours de gymnastique sur la plage, baignade, équitation, bicyclette. En août, Dadu travaille. Les enfants passent la première quinzaine avec leur grand-père et leur tante. Ils voyagent, en Italie, en Ecosse, au pays Basque. La deuxième quinzaine, ils sont invités à Beauvallon, pèrs de Saint-Tropez, chez une amie de leur mère. Luxueuse maison, piscine, plage privée, bateau, domestiques, accueil chaleureux. Les Hauvettes ont trois fils de l'âge des Sarkozy, qui reçoivent beaucoup. Une ambiance festive que Guillaume et François apprécient. Pas Nicolas : "Quand ma mère repartait, je me sentais abondonné, détruit, j'avais un cafard monstre", se souvient-il. Il lui en veut encore de ne pas avoir compris sa souffrance intime : "Ma mère n'a rien voulu voir."
Il est complexé par sa petite taille, son physique ingrat, son manque d'assurance. On se moque gentiment de lui parce qu'il préfère Johnny Hallyday ou Serge Lama aux Beatles. Sil se sent différent, rejeté, il enrage dans son coin.
"Dès quatorze ans, je l'ai vu se fabriquer sa motivation. Il me parlait toujours de revanche, et moi, je ne comprenais pas pourquoi", se confie l'un des fils Hauvettes. La revanche, se sera le moteur de Sarkozy. Revanche sur son père. Non seulement il a abandonné sa mère, mais en plus, il ne s'occupe pas de lui. Quand il l'invite à déjeuner, c'est pour l'entendre féliciter ses frères qui travaillent bien, eux, et déplorer la médiocrité de ses résultats à lui. Nicolas ne supporte pas sa manière d'afficher sa réussite financière. Il roule en Jaguar, s'habille comme un milord, possède un luxueux appartement sur l'île de la Jatte et une maison à Ibiza, deux bateaux, des toiles de maîtres et il oublie de payer sa pension alimentaire. Lorsque ses fils le lui reprochent, il se fâche : "Je ne vous dois rien". Ou encore : "On ne juge pas son père." Nicolas ne s'en prive pas qui le traite de salaud à qui veut l'entendre et le menace même d'un procès. Ses blessures d'enfance ne cicatriseront jamais tout à fait. Revanche aussi sur ses frères qu'on lui donne en exemple. Revanche sur lui-même, sur ses peurs, ses angoisses, ses complexes.
A son propos, Patrick Devedjian, qui fut longtemps très proche de lui, cite Barrès : "Jeune, infiniment sensible, humilié, vous étiez mûr pour l'ambition."
Nicolas se vit comme un marginal. Une victime. C'est un écorché vif. Guillaume et François, même s'ils n'ont pas les mêmes moyens matériels que leurs camarades de classe, partagent leurs loisirs ; ils jouent au tennis et au rugby, participent aux rallyes, écoutent les groupes anglo-saxons, admirent les Kennedy. Lui a des goûts populaire : le vélo, le football, la pétanque et Charles de Gaulle. Il a quinze ans. Il est susceptible, mal dans sa peau. Il a le sentiment qu'on ne lui a rien donné, qu'il doit tout conquérir, ne compter que sur lui-même. Il exagère, bien sûr. Mais comme le dit son frère François : "L'important, ce n'est pas la réalité, c'est la perception." Alors, il rêve de se venger. De faire payer tous ceux qui l'ont méprisé, humilié. De leur montrer qu'il est le meilleur. Sa vie sera un combat. Sans merci.

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 24 Avr - 22:23

Vers dix-sept, dix-huit ans, son horizon s'éclaire enfin. Il a grandi, un peu, minci, beaucoup. Il réussit son bac. Sans éclat, certes, sans mention, mais n'est-ce pas déjà faire mentir son père qui lui affirmait : "Tu n'arriveras à rien !" ? Cette rage de s'affirmer, de s'imposer, de dominer, qui le dévorait intérieurement, commence à s'extérioriser. Il prend conscience qui'l a un don, hérité de son père : c'est un tchatcheur, un baratineur. Il est à l'aise dans les joutes verbales, sait répliquer, avoir le dernier mot. L'enfant était boudeur, renfermé, hargneux, l'adolescent est dynamique, audacieux, pressé d'agir. S'il a encore des complexes, c'est très vite de supériorité ! IL découvre les boums, les rallyez, les filles. Ce n'est pas un séducteur classique. "Toi et moi, on n'était pas de beaux footballeurs, qu'est-ce qu'il a fallu ramer pour avoir les filles, lancera-t-il plus tard à son ami le chanteur Didier Barvelivien. Il rame, avec excès, comme tout ce qu'il fera désormais. De son propre aveu, "il saute sur tout ce qui bouge". Le Sarkozy que l'on connaît aujourd'hui vient de naître : sûr de lui, fonceur, conquérant, en quête perpétuelle de reconnaissance.
Nicolas a adoré son grand-père. Il a admiré sa dignité, sa discrétion, sa rigueur morale. Il a détesté son père, son côté hâbleur, fabulateur, égoïste. Et pourtant... Quand Pal se décrit complaisamment comme un homme débordant de vie, fourmillant d'idées, toujours en mouvement ; quand il avoue son narcissisme, sa propension à se donner le beau rôle, son attirance pour tout ce qui brille, sa détestation de toute contradiction ; quand il reconnaît qu'il aime par-dessus tout parler de lui, on croit lire un portrait de Nicolas. Et plus encore lorsqu'il avoue sa fascination pour l'argent. Voilà ce qui différencie son fils des autres président. De Gaulle et Mitterrand ont affiché leur détestation de l'argent. Mais si le premier a poussé la probité jusqu'à payer les notes d'électricité de son appartement de l'Elysée et les repas des membres de sa famille qui'l y conviait, le second s'est montré moins conséquent, s'accommodant des largesses de ses amis fortunés, pouis devenu président, des facilités offertes par la fonction. Pompidou a satisfait sans complexes ses goûts de luxe. Il venait au Château au volant de sa Porsche, fréquentait les Rothschild et Saint-Tropez , achetait des oeuvres d'artistes contemporains très côtés. Mais il ne s'en est jamais vanté. Giscard d'Estaing, qui méprisait les nouveaux riches, boursicotait alors que sa présence à l'Elysée lui permettait de connaître à l'avance les opérations financières. Quant à Chirac, il a utilisé l'argent public au point de devoir rembourser des frais de bouche exorbitants à la Maire de Paris et d'être entendu par la justice après son départ de l'Elysée.
A l'exception du Général, les prédécesseurs de Sarkozy n'ont donc pas été des modèles de rigueur. Mais aucun n'a érigé l'argent en valeur cardinale. Aucun n'en a fait le marqueur essentiel de la réussite. Aucun n'a fréquenté aussi ostensiblement les grands patrons. Aucun n'a claironné : "Moi, j'aime l'argent !"
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mar 25 Avr - 20:22

La voie royale des grandes écoles

Pour Georges Pompidou et François Mitterrand, l'entrée dans la vie universitaire est synonyme de déracinement. Ils ne changent pas seulement de statut, ils changent de vie. Ils quittent leur province pour plonger dans l'inconnu. Paris. Ils en rêvent depuis des années. Paris, capitale du savoir pour Georges, programmé depuis l'enfance par ses parents pour devenir un grand professeur. Paris, capitale des lettres du pouvoir pour François Mitterrand, conscient déjà de son destin. Mais lorsqu'ils débarquent dans cette ville immense, qu'ils ne connaissent que par la lecture de Balzac et de Proust, les deux jeunes gens, si sûrs d'eux et de leur valeur à Albi et à Angoulême, se sentent perdus. Ils ont le complexe du provincial. Seront-ils à la hauteur ?

Charles de Gaulle, lui, fait le chemin inverse. Il quitte Paris où il vit depuis dix-sept ans pour la Belgique. Pourquoi cet étrange exil ? Parce qu'en cette année 1907 les congrégations sont interdites d'enseignement en vertu de la loi sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat votée rois ans plus tôt. Pas question qu'un de Gaulle abandonne les jésuites pour un lycée laïc, tranche son père qui l'inscrit à l'école libre du Sacré-coeur d'Antoing, de l'autre côté de la frontière.

Valéry Giscard d'Estaing ne change pas de pays, ni même de ville, seulement de rive. Il quitte Janson-de-Sailly, dans le 16e arrondissement, pour entrer en classe préparatoire à Polytechnique, au lycée Louis-le-Grand, rive gauche, dans le 7e arrondissement, celui-là même où il aurait tant aimé que ses parents habitent. D'un élitisme l'autre ! De la bourgeoisie fortunée à l'aristocratie intellectuelle.

Nicolas Sarkozy passe de la banlieue chic, Neuilly, où sa mère vient d'emménager, à la banlieue populaire, Nanterre, où il entre à la faculté de droit sans trop savoir ce qu'il fera plus tard. De la bourgeoisie fortunée qu'il déteste à la contestation gauchisante qu'il exècre.

Jacques Chirac, lui, ne fait rien comme les autres. Il ne rêve pas d'une carrière, encore moins d'un destin, il rêve d'aventure. Le bac en poche, il s'embarque comme pilotin sur un cargo. Le temps des vacances, pensent ses parents. Mais Jacques s'y plaît tant qu'il décide de rester. Il rate la rentrée à Louis-le-Grand, où son père l'a inscrit contre son gré, et entre en Maths Sup avec plus d'un mois de retard.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mar 25 Avr - 21:04

Cacique de lettres avec les regrets du jury

Lorsqu'il intègre la khâgne de Louis-le-Grand, en octobre 1930, Georges Pompidou perd soudain l'assurance dont il a fait preuve depuis l'enfance. Ses brillants résultats en hypokhâgne à Toulouse devraient le rassurer. Mais dans la Ville rose, où il a retrouvé ses amis Fieu et Poujol, il était chez lui, comme au lycée d'Albi. Il n'a même pas eu à forcer son talent. Luis-le-Grand, c'est autre chose !
Les khâgnes y regroupent l'élite des bêtes à concours du pays. Sur une quarantaine d'élèves, trente au moins sont des prix d'excellence. Pompidou appréhende de ne pas être au niveau : "J'étais convaincu de me trouver au milieu d'esprits supérieurs parmi lesquels je m'attendais à faire pâle figure. Quelques bons résultats dès le début ne suffirent pas à m'en dissuader." Pourtant, le lycéen d'Albi s'aperçoit assez vite que les élèves de province, de milieu assez modeste comme lui, aussi complexés que lui, sont majoritaires et ces Parisiens qui les intimident tant ne sont pas forcément les meilleurs. Ses condisciples comprennent tout aussi vite que Georges appartient à la catégorie des "esprits supérieurs". Ils s'interrogent : affecte-t-il la paresse par coquetterie ou bien est-ce un authentique paresseux surdoué ? Sa facilité est déconcertante. Le Sénégalais Léopold Senghor, futur chef d'Etat, qui deviendra son ami raconte : "A la veille d'une composition d'Histoire, il parcourut son cours en une heure, se leva en disant : "J'en ai marre", sortit de l'étude griller une sèche et s'absorba à son retour dans un roman de Giraudoux - il exagère, me dis-je. Quand le professeur rendit les compositions, Pompidou était premier". Il est si brillant que lorsqu'il exprime, devant plusieurs camarades, son admiration pour un élève de la promotion qui jouit d'une réputation exceptionnelle parce qu'il a obtenu, l'année précédente, le prix d'excellence en hypokhâgne, on le suspecte de fausse modestie : "Tu te fiches de nous ! Tu sais bien que tu lui es supérieur !" Lui affirme n'en avoir rien cru : "Cela me frappa mais je ne fus pas convaincu. Je devais être victime de ce reste de complexe au concours de Normale. Pour moi, les normaliens étaient des êtres de qualité quasi surnaturelle."
Normale ! Il s'en fait une telle montagne qu'il exclut d'en réussir l'ascension à la première tentative. Alors que ses camarades bachotent dans un climat de rivalité exacerbée, lui s'y prépare, comme il l'a toujours fait, sans forcer son talent. Apprenant qui'l est admissible, il n'y croit pas. jean Thomas, le secrétaire général de l'école, n'avait-il pas prévenu qu'Henri LV allait truster des places ? "J'en conclus, écrira Georges Pompidou, que je me trouvais certainement en queue de liste. Je passai l'oral aussi négligemment que j'avais paassé l'oral du bac de philosophie, me consacrant surtout à remonter le moral de mes camarades. J'aus un choc après les résultats, quand je découvris que j'avais été dix-septième à l'écrit. Je me retrouvais trente-quatrième après l'oral alors qu'il y avait trente et uns reçus. C'est-à-dire que si j'avais mis un peu de sérieux et d'application tout au long de cet oral, j'aurais été parmi les élus." Sans doute a-t-il pensé alors à son père, à ses reproches ressassés : "Tu ne travailles pas assez !" A-t-il été meurtri par cet échec, lui qui n'en avait encore jamais connu ? Il n'en laisse en tout cas rien paraître. Son tempérament optimiste le pousse plutôt à en tirer une note d'espoir : "Dès lors, j'admis en moi-même que j'étais "à la hauteur" et chacun l'admit avec moi."

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 26 Avr - 0:02

A Maurice Schumann, il confie : "Je serai reçu l'année prochaine. Cette fois, j'avais trop de lacunes. Je vais m'employer à les combler." Il y parvient si bien que ses résultats le classent largement en tête. Ce qui ne l'empêche pas de sortir souvent le soir, alors que ses camarades travaillent. Ces derniers pourraient lui tenir rigueur de cette réussite d'autant plus insolente qu'elle paraît le fruit d'un certain dilettantisme. Mais non ! Sa désignation par ses condisciples comme "Sekh de khâgne", on dirait aujourd'hui délégué, est à la fois un témoignage de sympathie, un hommage rendu à son sens des relations humaines et à son talent pour la diplomatie puisqu'il sera amené à arbitrer des différends entre élèves et avec la direction de l'école.
Tout Louis-le-Grand pense qu'il sera reçu "cacique", c'est-à-dire premier à Normale. Un succès que le lycée attend depuis plusieurs années. Il n'en est rien. A la surprise générale, plusieurs élèves de Louis-le-Grand, dont son ami Poujol, le devancent. Il est neuvième à l'écrit, huitième après l'oral. Il explique sa relative contre-performance par "une certaine nonchalance au moment des épreuves", parlant de "revanche" à l'agrégation, ce qui prouve qui'l a mal vécu de ne pas terminer à la première place.

Rue d'Ulm, il savoure pleinement le climat de liberté et d'euphorie intellectuelle. L'école paraît faite pour lui. Fini l'internat, la discipline, la compétition féroce entre élèves. Quand il écrira plus tard : "On ne devient pas, on naît normalien, comme on naissait chevalier. Le concours n'est qu'un adoubement", c'est de lui qu'il parle. Les deux premières années sont consacrées à l'obtention de certificats de licences en Sorbonne. Une simple formalité pour les normaliens. Et plus encore pour le plus doué d'entre eux. Georges Pompidou décroche sans peine ses certificats. De même que le diplôme de Sciences-Po dont il a suivi les cours sans rien dire à ses amis. Pourquoi Sciences-Pol ? Est-ce l'attrait des jolies filles, comme le penseront alors ses camarades, ou plus sûrement la volonté de s'ouvrir à d'autres horizons que l'enseignement ? Il expliquera plus tard avoir suivi l'exemple de Julien Gracq et de René Brouillet : "Nous estimions, rue d'Ulm, être dans le sanctuaure du travail, de la vraie culture et des fils du peuple. Nous considérions Sciences-Po comme celui de la bourgeoisie, de la superficialité." Il ajoute : "Ceux qui, autrefois comme aujourd'hui, ont fréquenté la rue Saint-Dominique, quelles que soient leurs préoccupations d'avenir et de carrière, ont été tous intéressés et souvent passionnés par la politique..."
Envisage-t-il déjà une carrière politique ? Il s'en défend. C'était simplement "pour s'occuper", dira-t-il. De fait, il ne se présentera à aucun des concours permettant d'accéder aux grands corps de l'Etat. Serait-il entré à l'ENA si elle avait existé ? Certains de ses condisciples le pensent, pressentant que le métier de professeur le lasserait vit. En tout cas, il paraît certain qu'il ne songe pas, alors, à faire de la politique son métier.
L'essentiel de son temps, il le passe à flâner dans les rues de ce Paris des années trente qu'il découvre avec délices, à courir les théâtres, les cinémas, les expositions, à traîner dans les bistrots où il disserte jusqu'au bout de la nuit. En deuxième année, dans le cadre du diplôme d'études supérieures, il consacre son mémoire à Emille Verhaeren. Curieux choix pour un amoureux d'Apollinaire et de Baudelaire ! Le sujet lui a été proposé par un de ses professeurs. Il lui a fait miroiter que des amis belges du poète offraient une bourse pour l'impression d'une plaquette consacrée à leur compatriote. L'Auvergnat dispendieux qu'est Pompidou est toujours à court d'argent. Les leçons particulières qu'il donne - de préférence à de jolies étudiantes fortunées - ne lui suffisent pas. Son ami Poujol dira plaisamment, plus tard : "J'ai été surpris d'apprendre que, sous son gouvernement, le budget de la France était en équilibre. Le sien l'était si rarement." Va donc pour Verhaeren, la bourse et,pour la première fois, la publication d'un de ses textes. Visiblement peu séduit par son sujet, et bien peu reconnaissant, Georges Pompidou ne consacra qu'une page au poète belge dans son Anthologie de la poésie française et écrira ce commentaire peu amène : "J'ai cherché dans l'oeuvre abondante et estimable de Verhaeren un vrai poème. AI-je réussi ?" Il est amusant de noter que l'étudiant François Mitterrand portera un jugement guère plus indulgent sur le poète belge : "A par quelques-uns, ses poèmes m'ont peu élevé."
Le concours d'agrégation qui sanctionne la troisième année est une épreuve difficile que tous les normaliens ne franchissent pas. Georges Pompidou le prépare sans rien changer à son style de vie, à ses habitudes de sybarite. Le jour de l'examen, au deuxième trimestre de 1934, il affiche son habituelle désinvolture, remettant sa copie une heure avant les autres, pressé d'aller allumer une cigarette dans la cour. Au surveillant qui lui demande : "Vous êtes sûr de ne pas avoir avantage à relire encore une fois votre copie ?" Il répond : "Il est vain de s'appesantir !" Il est reçu premier, "cacique" de lettres. Mais sans les félicitations traditionnelles. "Une bonne partie du jury avait l'impression que je n'avais pas fourni autant d'efforts que mes concurrents", expliquera-t-il. L'un d'eux lui dira, en effet : "Nous n'avons pas pu faire autrement que de vous accorder cette place. Mais c'est à notre grand regret. De tous les normaliens, vous êtes celui qui a le moins travaillé !" Un reproche qui est le plus bel hommage rendu à une intelligence exceptionnelle.

Georges Pompidou pense à ses parents, bien sûr. A son père qui aurait tant voulu devenir agrégé. A sa mère qui a tant fait pour lui donner le goût des livres et du savoir. Normale Sup, l'agrégation : les buts que son père lui avait fixés et qu'il avait faits siens enfant sont atteints. Il avouera avoir eu le cafard : "Je savais que ma jeunesse était finie, qu'il allait falloir entrer dans la vie active, la gagner. Ce qui pour beaucoup était un départ m'apparaissait comme un terme et une limitation."

Il gardera un"souvenir impérissable" de ses trois années passées à Normale. "Je ne connais pas de milieu où, mieux qu'à l'Ecole dans les années trente, se soit donné libre cours de liberté d'esprit (...) J'ai gardé la nostalgie de cette liberté, même si j'avais compris qu'elle tenait pour une bonne part à l'absence de responsabilités. L'action demande plus au caractère qu'à l'intelligence mais il faut admettre qu'à bien des égards elle l'appauvrit." Lauréat avec les regrets du jury ! Décidément, Pompidou n'est pas un jeune homme ordinaire. Son destin sera, lui aussi, hors norme.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 26 Avr - 15:08

Un jeune homme chaste et pieux

Lorsque Mitterrand arrive dans la capitale le 17 octobre 1934, quatre ans après Georges Pompidou, il n'est guère plus rassuré. Il a eu dix-huit ans la veille. Parce qu'il monte d'Angoulême à Paris, François Mauriac, qui pressent chez lui l'ambition, le comparera à Rastignac.
Ce que le futur leader de la gauche mettra longtemps à lui pardonner. Contrairement au héros de Balzac, le jeune homme de Jarnac ne s'écrie pas, apostrophant Paris : "A nous deux, maintenant !" En découvrant sa petite chambre monacale au 104 de la rue de Vaugirard, un foyer d'étudiants tenu par les frères maristes, il est lui aussi plus intimidé que conquérant : "Je me suis senti perdu, tout petit, au bas d'une montagne à gravir. J'étais sans identité (...) A Paris, j'étais dans un monde indifférent, dans des conditions d'âpreté, de solitude qui exigeaient de ma part toutes les ressources de la lutte et de la conquête", écrira-t-i soixante ans après.
Pourtant, là aussi, François Mitterrand ne débarque pas en terre inconnue. Son frère aîné, Robert, qui prépare Polytechnique, sa soeur Marie-Josèphe, élève aux Beaux-Arts, sont déjà là. Son jeune frère, Jacques, futur saint-cyrien, comme de Gaulle, les rejoindra bientôt.
Lorsqu'il descend du train, gare d'Austerlitz, il a en poche quatre lettres : une pour François Mauriac, l'ami de sa mère et de son oncle Robert décédé si jeune ; une pour le général Guillaumat, lointain parent de son grand-père Jules Lorrain ; une pour le préfet Joinot, frère d'une amie de sa mère ; une enfin pour Maurice Marcilhacy, avocat au Conseil d'Etat et conseiller général de Jarnac. Seule la rencontre avec Mauriac aura un intérêt à ses yeux.
François s'installe donc au 104 rue de Vaugirard. Avec sa haute verrière, ses boiseries, sa bibliothèque expurgée des livres "amoraux", cet ancien couvent entretient, à deux pas de Saint-Germain-des-Prés, une atmosphère provinciale. Les étudiants y font l'apprentissage de la liberté dans un environnement protégé qui rappelle leur cocon familial. Le jeune François est reçu par le directeur, le père Plazenet, ce qui n'est pas la coutume. Celui-ci fut le professeur et le confesseur de son oncle, Robert Lorrain, dont la présence, une seule année, de l'automne 1906 à l'automne 1907, n'a pas été oubliée. Son portrait, dont le visage rappelle celui de Barrès jeune, est accroché au mur du bureau. Cette parenté confère à François Mitterrand une attention particulière des bons pères mais lui fera obligation de ne pas décevoir.
Au 104, François retrouve des fils de la bourgeoisie de province qui viennent, comme lui, de collèges catholiques. Henri Lacombe, président de la "Réunion des étudiants", accueille ainsi tous ceux qui, comme François, font leur entrée en octobre 1934 : "Vous ne sentirez jamais l'isolement (...) Ici, le nom d'étudiant ne saurait jamais, et par personne, être pris en mauvaise part, et la délicatesse des manières et des codes y crée un climat que vous aimerez, où fleurit avec prédilection l'amitié."
Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce que François se défasse, plus vite que Georges de son complexe provincial. Au 104, il fréquente certes des jeunes gens qui feront de brillantes carrières - André Bettencourt, futur ministre du Général et futur mari de Liliane Schuller, François Dalle, futur patron de l'Oréal...Mais, très vite, c'est François qui s'impose, comme il s'est imposé au collège Saint-Paul à Angoulême ! Il participe aux activités intellectuelles et caritatives du foyer. Les études ? Comme Georges, il travaille à son rythme, sans forcer son talent. Son challenge est, il est vrai, moins ambitieux. Il ne se prépare pas à entrer en compétition avec les plus brillants élèves de France. A la faculté de droit où il s'est inscrit, il côtoie des fils de famille. La formule en vogue à l'époque - "Ils sont étudiants en droit, mais le sont-ils en fait !" - s'applique à beaucoup d'entre eux. François, lui, suit ses cours et travaille, bien que le droit ne le passionne guère. Pas question de décevoir ses parents qui consentent des sacrifices financiers, pas question d'être à la traîne de ses frères qui se préparent à des écoles difficiles d'accès. Mais pas question non plus de renoncer à la lecture, à l'écriture, aux nombreuses distractions qu'offre Paris.
François est plus intéressé par les cours de Sciences-Po et ceux de la faculté de lettres que par le droit. A l'issue d'un parcours sans histoires, il est reçu à Sciences-Po en 1937, à vingt et un ans, avec la mention bien, et au cinquième rang. La même année, il obtient une autre mention bien en droit public. Son ami François Dalle fait à son propos le même commentaire que ceux tenus par les condisciples de Georges Pompidou : "Moi, je bûchais pour m'affirmer. Lui se contentait de travailler au troisième trimestre. Son intérêt était ailleurs..." En 1938, il passe des certificats à la faculté de lettres et se classe cinquième au concours de la Marine marchande. Mais François n'est pas Georges : il n'est pas exceptionnel, seul au-dessus du lot, il n'est qu'au premier rang.

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 26 Avr - 20:33

Ils ont vingt ans et ils se ressemblent. Ils sont l'un et l'autre ce qu'on appelle de beaux ténébreux. Des photos de l'époque montrent un François Mitterrand au visage bien dessiné, aux traits fins et réguliers, aux cheveux noirs, au regard de braise. "Un visage à la Clouet", dira Mauriac. Georges Pompidou est moins beau, mais tout aussi séduisant. Le nez un peu trop fort, la bouche un peu trop mince, mais les yeux bleus sous les sourcils broussailleux éclairent un sourire charmeur.
Les deux jeunes gens auraient pu se rencontrer au Quartier latin. A quatre années d'intervalle, ils ont fréquenté les mêmes lieux. L'un et l'autre musardent sur les quais de la Seine, s'arrêtent devant les bouquinistes, entrent dans les librairies, fréquentent les cinémas, les expositions. Même curiosité intellectuelle, toujours en éveil, même appétit de lecture jamais rassasié, même pouvoir de séduction ont ils sont conscients. Ils aiment les mêmes auteurs : Stendhal, Proust, Martin du Gard, Barrès, Baudelaire, Valéry, Malraux, les romans russes, les romans anglais et américains. A l'époque, Pompidou cite plus volontiers les poètes : Musset, Apollinaire, Saint-John Perse. Mitterrand, les écrivains catholiques : Claudel, Mauriac. Et il lit la Bible, qui restera son livre de chevet tout au long de sa vie.
Tous deux possèdent une autorité naturelle. Ils ne sont pas bavards mais, au milieu de leurs camarades, ce sont toujours eux qui orientent les discussions dont ils restent maîtres. A vingt ans, ils se ressemblent, mais ils ne mènent pas la même vie. A Paris, loin de sa mère, Georges Pompidou s'émancipe. Dandy épicurien, il joue plus que jamais les séducteurs. Dans ses Mémoires, il reconnaît : "Les femmes tenaient beaucoup de place dans ma vie."
François Mitterrand, lui, reste l'enfant sage de Jarnac, le jeune homme chaste et pieux, fidèle aux valeurs que lui ont inculquées ses parents et ses maîtres. En bon catholique, on l'a dit, il continue de communier tous les dimanches. Il participe activement à la vie du foyer des pères maristes. Président de la Conférence des étudiants, comme Mauriac avant lui, il anime les débats qui suivent les conférences données par d'anciens pensionnaires prestigieux : François Mauriac, Jean Guitton, Daniel Rops. Il écrit dans la revue Montalembert, le bulletin mensuel du 104. Il se distingue surtout par ce qu'on appellerait aujourd'hui son activité caritative. Membre de la JEC, la Jeunesse étudiante chrétienne, Francçois Mitterrand sert des soupes chaudes aux chômeurs - "Oeuvre magnifique" -, écrit-il, fait "du patronnage dans la banlieue rouge", s'enthousiasme pour ce qu'il appelle "ce passionnant apostolat". Président de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul du 104 - son père présidait celle de Jarnac -, il rend visite, le samedi après-midi, à des familles dans le besoin. Le père O'Reilly, successeur du père Plazenet, confiera : "Il menait sa tâche avec fermeté car c'est un autoritaire. Il réprimandait ceux ce ses camarades qui ne s'acquittaient pas régulièrement des devoirs pour lesquels ils s'étaient portés volontaires."
D'un côté un hédoniste, de l'autre un chrétien dévoué. Mons, on le verra, la différence la plus marquante et la plus paradoxale est ailleurs : le jeune Pompidou est de gauche, le jeune Mitterrand, de droite.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 26 Avr - 21:07

Le Connétable et les badernes

En décembre 1907, Charles de Gaulle a dix-sept ans. Il ressent "l'amertume des petits exilés". C'est son fils, Philippe - lui en a-t-il fait la confidence ? -, qui l'affirme. Comment ne souffrirait-il pas d'être loin de ses parents qui'l vénère, hors de cette patrie qu'il chérit ? Mais est-il réellement dépaysé ? Antoing est situé à deux pas de la frontière française. Les murs de brique de l'Ecole du Sacré-Coeur qui domine l'Escaut, la plaine du Nord qui se confond avec l'horizon, et ce ciel bas comme nulle part ailleurs, tout rappelle le nord de la France, celui des Maillot, celui de ses racines maternelles. Sur les soixante-deux élèves inscrits en prépa pour l'année scolaire 1907-1908, un seul n'est pas français ! Une grande majorité est nordiste, tous sont d'origine aisée, beaucoup sont des aristocrates à fine moustache et col dur qui, écrit Lacouture, "se prennent tous pour le duc d'Enghien". Les professeurs sont des jésuites belges dont Stanislas est l'un des modèles.
Le catholicisme n'a pas de frontières. Même discipline, même ambiance studieuse, même vouvoiement, même réserve entre les élèves. Jusqu'à l'histoire nationale qui est présente à deux pas, dans cette plaine du Nord où, le 11 mai 1745, à Fontenoy, s'est joué le sort de la France.
Charles approuve le choix de son père. Comme lui, il est révolté en cette rentrée universitaire de 1907 par l'interdiction faite aux congrégations d'enseigner en France. Comme lui, il estime que la formation des jésuites est la meilleure. Va donc pour Antoing. L'étudiant exilé en Belgique poursuit le rêve du collégien. A l'un de ses condisciples du Sacré-Coeur, François Lepoutre, Charles confie, dans l'un de ses rares moments d'abandon : "Je serai général et commandant en chef." Où est-on le mieux placé pour rendre "un service signalé" à son pays, si ce n'est à la tête de son armée !
Lorsqu'on se fixe un tel objectif, les études ont un sens. On ne musarde pas, comme le feront Pompidou et Mitterrand. D'ailleurs, Charles le voudrait-il que le strict règlement de l'école l'en empêcherait. Les élèves sont encadrés, aussi bien pour les études que pour les devoirs religieux. Dans une lettre à sa mère dont on connaît le catholicisme intransigeant, il prend soin de lui rappeler qu'il a messe tous les matins à 8 h 30 et salut à 20 heures. Charles et si conscient de préparer un avenir riche de promesses qu'à la moindre mauvaise note il est mortifié. Le 30 novembre 1907, il écrit à son père : "J'ai eu cette semaine un grand malheur : dans la composition de mathématiques que nous avons faite, j'ai été 12e (...) C'était d'autant plus vexant que je savais très bien le théorème qu'il (le professeur) avait demandé (...) Et puis, comme la fortune n'était pas avec moi, ce mois-ci, je viens d'être second en physique et chimie et, naturellement, avec la mê^me note que le premier. Ce premier est un illustre inconnu, Chaboche."
Charles de Gaulle devancé par un Chaboche ! Il ne se le pardonne pas. "Dimanche dernier, poursuit-il, j'ai passé avec le père Sausse une bonne colle de mathématiques. Il m'a gardé une demi-heure au tableau et m'a fait faire une foule d'exercices. Il m'a dit que c'était bien, mais j'ai eu 13 seulement, ce qui était d'ailleurs la meilleure note."
Note "assez peu brillante", juge Charles, ce qui en dit long sur sa propre exigence.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 26 Avr - 22:54

Cette lettre à "mon cher Papa" qui se termine par un "votre fils respectueux et affectionné", il ne la signe pas de son seul prénom, mais d'un étonnant Charles de Gaulle, comme s'il s'agissait déjà, à ses yeux, d'une référence, d'"un sceau indissociable", écrit Lacouture.
A la fin du mois de mai, la retraite annuelle a lieu à Notre-Dame du Hautmont, à Mouvaux. Traditionnellement, l'élève le plus brillant est désigné pour remercier le prédicateur. Charles parle donc au nom de ses camarades. Avec une éloquence qui déjà s'affirme, il répond à tous ceux, anarchistes, socialistes, pacifistes, qui ont critiqué l'enseignement de la Compagnie de Jésus : "On reproche aux élèves des jésuites de ne pas avoir de personnalité, nous saurons prouver qu'il n'en est rien (...) Et quant à l'avenir, il sera grand, car il sera pétri de nos oeuvres.
Les pères jésuites de l'école du Sacré-Coeur ont vite remarqué cet élève, son sérieux, sa clarté d'expression, sa passion pour l'Histoire. Ils l'ont chargé d'écrire pour Hors de France, la revue du collège, une sorte de plaidoyer historique en faveur de la congrégation s'ipposant aux réquisitoires de ceux qui dénoncent les complots des hommes en noir. De sa démonstration, un peu laborieuse mais bien documentée, il ressort que les jésuites ont été, à plusieurs moments de leur histoire, victimes de la calomnie. Celle des philosophes et des Jansénistes, sous Louis XV au XVIIIe siècle, comme celle du chansonnier Béranger qui, au XIXe, devant bourgeois et ouvriers, fredonnait : "Hommes noirs, d'où sortez-vous ? Nous sortons de dessous de la terre. Moitié renards. Moitié loups". Déjà obnubilé par la chose militaire, le futur saint-cyrien crédite notamment les congrégations des services rendus à la Défense nationale, rappelant que Condé et Turenne furent élèves des jésuites, et citant l'apostrophe du maréchal Villars à Louis XV qui avait exclu les jésuites de l'armée : "Tant que j'ai été à la tête des armées, je n'ai jamais vu soldats plus actifs, plus prompts à exécuter mes ordres, plus intrépides enfin que ceux qui appartenaient aux congrégations." Nul doute que les bons pères d'Antoing ont apprécié le texte de Charles. Lui gardera finalement un bon souvenir de cette année d'exil estudiantin puisque sa place y fut reconnue par ses maîtres : la première.

En octobre 1908, Charles de Gaulle entre en classe préparatoire à Saint-Cyr au collège Stanislas, rue Notre-Dame-des-Champs, dans le 6e arrondissement, à Paris, où des professeurs laïcs ont remplacé les pères maristes. Jean Lacouture a retrouvé les "notes de l'élève de Gaulle Charles", d'octobre 1908 à juillet 1909. Est-ce la discipline moins stricte qu'à Antoing qui provoque un relâchement ? Les résultats du premier trimestre sont moyens : 18e sur 36. Mais ils s'améliorent pour terminer fort : Charles est 3e en avril et 2e à la fin de l'année. Les annotations des professeurs sont élogieuses : "Très bon élève, mais s'il continue, perdra du temps par ses causeries" (Fumey) ; "excellent élève, doit facilement réussir" (Dumont); "meilleur élève de sa classe par l'intelligence" (Kaeppelin) "seul bémol : Charles est un peu bavard !"
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 27 Avr - 0:52

Plusieurs de ses compositions d'histoire, rédigées à dix-huit ans et publiées dans le tome 1 de Lettres, notes et carnets, témoignent d'une belle maturité. Par exemple, lorsqu'il écrit à propos des constitutions de l'an VIII et de l'an X : "Elles donnaient à Bonaparte un pouvoir autant dire absolu. La faculté de choisir les fonctionnaires et les députés détruisait les effets du suffrage universel." Ou à propos des conséquences de la guerre de 1870 : "Le traité de Francfort assure à l'Allemagne le rang de première puissance militaire. Pourtant, l'annexion de l'Alsace-Lorraine, outre qu'elle crée désormais une raison d'hostilité permanente avec la France, oblige l'Empire à des dépenses et à des sacrifices militaires énormes." Ou encore : "Les guerres de la révolution avaient replacé la France au premier rang des puissances européennes, et largement réparé les désastres du règne de Louis XV."
Charles s'émancipe. A Antoing, l'année précédente, il était encore dans le droit-fil de la pensée paternelle lorsqu'il prenait la défense des jésuites. A Paris, il se convertit à l'idée chère à Barrès ou à Péguy et à laquelle son père ne se ralliera jamais : l'histoire de France est une et indivisible.
Encore en vacances à Wimereux, Charles de Gaulle apprend, par une lettre de son père, qu'il est reçu au concours de Saint-Cyr. La place est modeste - 119e sur 221 - mais il y avait près de huit cents candidats et réussir, à dix-neuf ans, dès la première tentative n'est pas si courant. Charles répond à son père : "Vous avez été le premier à ajouter à mon nom le titre de saint-cyrien. Ceci est dans l'ordre des choses car n'est-ce pas à vous, d'abord, que je dois, pour une foule de raison, la réussite à cet examen ?" En effet, c'est Henri de Gaulle qui l'a élevé dans l'espoir de la revanche de la défaite de 1870, entraînant la perte de l'Alsace et de la Lorraine. C'est lui qui l'a convaincu qu'en ces temps incertains l'armée restait la "grande chose" de la nation. Et n'est-ce pas le rêve du père qui voulait devenir soldat pour mieux servir la France que le fils réalise ?

Charles contracte un engagement de sept ans. Mais avant de franchir le portail de Saint-Cyr, il doit, comme tout nouvel officier, effectuer une année de service dans la troupe. L'armée de la République apprend à obéir avant de commander. De Gaulle choisit le 33e régiment d'infanterie d'Arras. Choix dû à l'histoire : ce régiment prestigieux s'est illustré, notamment à Austerlitz et à Wagram. Choix dû à la géographie : Charles se rapproche ainsi de sa ville natale et de sa famille maternelle. Ironie du destin ; c'est aussi la ville de Robespierre.
Lui qui, à quinze ans, se rêvait commandant en chef des armées françaises, lui qui a choisi l'armée pour rendre un "service signalé" à son pays, le voilà au garde-à-vous devant une baderne de la caserne Schramm. En but aux brimades. Les sous-officiers n'aiment pas les futurs officiers. Et celui-là moins que les autres. Au milieu des appelés, paysans et mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, ils ont vite repéré cet escogriffe, avec ses bras trop longs dont il ne sait que faire, son cou trop maigre qui flotte dans son col, son port altier, son nom à particule, qui, du haut de son mètre quatre-vingt-treize, domine tout le monde. Ils l'appellent "la grande asperge" et lui en font baver. Avec l'espoir, dans doute, de le faire sortir de ses gonds. Mais non ! Charles, le rebelle, se domine, obéit à cette discipline absurde, à ces ordres imbéciles hurlés par des instructeurs bornés... C'est aussi cela, l'armée, songe-t-il. Il faut l'accepter. Il confiera plus tard à son ami le colonel Nachin "avoir gardé un souvenir peu enthousiaste de ses instructeurs improvisés". Et affirmera, avec humour, "qu'en prenant le contre-pied des mesures dont (il) avait été victime, des résultats satisfaisants pouvaient être escomptés".
Calres de Gaulle agace les sous-officiers parce qu'il ne se départit jamais de ses airs supérieurs. Il agace les simples soldats parce que, placé le plus souvent en tête de la troupe, il marche trop vite. Et parce que le soir dans la chambrée, il les empêche de trouver le sommeil tellement il ronfle fort. Il n'est pas des leurs, ce futur qaint-cyrien. Cette manière d'obéir à ses supérieurs en leur en imposant, cette autorité naturelle qui émane de sa personne, cette éloquence lorsqu'il prononce des conférences devant les officiers n'appartiennent déjà qu'à lui. Le commandant et le colonel y assistent en personne, et les sous-officiers qui le birment se doivent d'y être présents. C'est au cours de ces mois-là que Charles, simple soldat, hérite d'un surnom qui le restera : "Le Connétable". C'est-à-dire, dans la hiérarchie monarchique française, chef suprême des armées après Dieu et le roi. On connaît l'anecdote. Comme on s'étonnait qui'l ne l'ait pas rpomu à un grade plus élevé, le capitaine de Tagny répondit : "Que voulez-vous que je nomme un garçon qui ne se sentirait à sa place que Connétable ! " "Le Connétable" sera fait caporal le 1er avril 1910, sergent le 27 septembre.

De la coopérative de son quartier, dans une salle réservée aux "épistoliers", il écrit à son père et lui raconte ses journées, taisant les brimades. Se plaindre n'est pas son genre. Ce serait s'abaisser. Et son père serait déçu d'apprendre de sa bouche que règne une telle médiocrité dans cette armée qu'il magnifie. En revanche, il évoque les longues marches éreintantes qui ne le rebutent pas. "Nous revenons d'une marche de 24 kilomètres, qui a été assez fatigante à cause de la pluie et de la boue des chemins. C'est un bon entraînement pour les marches d'épreuve qui se feront bientôt et qui , paraît-il, sont un exercice assez dur. Jusqu'à présent, d'ailleurs, la marche ne m'a jamais paru difficile, même avec notre chargement actuel qui ressemble fort au chargement complet : c'est effectivement du côté du sac que j'attendais, pour mon compte, des ennuis. Ils ne se ont pas produits.
Charles ne manque pas d'informer son père qu'il va "faire sa conférence à tout le 3e bataillon". Toujours dans cette salle réservée aux épistoliers, il s'évade d'une condition qu'il juge peu digne de lui, grâce à l'écriture.
De Gaulle franchit le porche de Saint-Cyr le 14 octobre 1910. Il vient d'avoir vingt ans. Il est élève officier de la promotion Fez. Comme chez les jésuites rue de Vaugirard, comme à Antoing, en Belgique, comme en prépa à Stanislas, comme à la caserne Schramm à Arras, on le remarque aussitôt. C'est plus que jmais un personnage atypique, une personnalité complexe. Il y a son nom et sa taille. Il y a cette manière de se tenir à l'écart, cette difficulté à supporter la vie en commun, cette raideur un peu hautaine, volontiers péremptoire. Il n'est pas sensible à la chaude camaraderie de chambrée que Chirac aimera au point d'envisager d'entrer dans l'armée. Lui se lie peu, à peu d'amis. Contrairement à un Pompidou ou à un Mitterrand, il n'attire pas les autres autour de lui. Il en impose, lui aussi, mais on le respecte plus qu'on ne l'aime.
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