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 L'enfance des chefs de la Ve République

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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mar 11 Avr - 11:06

Un passé sans histoires

Chez les Pompidou et les Chirac, personne ne s'est penché sur les origines familiales. D'ailleurs, à quoi bon ? Pas de titre, pas de maison de maître, pas d'ancêtres prestigieux ayant de près ou de loin marqué l'Histoire. Des Français ordinaires, conscients de l'être, appartenant à la cohorte des anonymes. Il faudra attendre que Georges Pompidou et Jacques Chirac deviennent des personnalités politiques d'envergure pour que généalogistes, historiens locaux, biographes s'intéressent, un peu, à leur famille.
Antoine TTrin, un prêtre, auteur d'une petite plaquette, Pompidou et le Cantal, a recherché les origines du nom. Que nous apprend-il ? Qu'un dolmen près de Tournac, dans le Tarn, s'appelle Lou Pompidou. Qu'un modeste village du Cantal porte le même nom. Qu'en Lozère le pompidou est un petit col, un lieu de passage. Dans les plaines méridionales, c'est un lieu de repos, le palier d'un escalier. Ou encore une pâte avec laquelle on fait des galettes rondes. Bref, un nom bien enraciné dans cette France rurale qui roules les "r" comme ses torrents roulent les cailloux, le sud du Cantal, le Lot, l'Aveyron, la Lozère, la région de Gaillac.
Le généalogiste Michel Sémentery a retrouvé les ancêtres. "La présence des Pompidou est attestée depuis le XVIIIe siècle dans la paroisse de Saint-Julien de Tournac", écrit-il. Qui sont-ils, les ascendants du futur chef de l'Etat ? "D'humbles métayer qui cultivaient avec beaucoup de peine les terres arides de ce paysage au sol cristallin e couvert de chataîgners. Ils ont peu de besoins, peu d'espoir et un savoir modeste, si modeste que l'arrière-grand-père du Président, Jacques Pompidou, ne savait ni lire ni écrire. Ce Jacques Pompidou naît en 1806, au début du Premier Empire. "Il est d'abord domestique dans une ferme de sa commune, puis ayant économisé quelque peu, il s'installe cabaretier dans le pays voisin de Rouzier", poursuit Sémentery.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mar 11 Avr - 18:26

Merry Bromberger nous apprend que l'épouse de Jacques, Marianne Pompidou, qu'on appelle "la Mariannou", une petite femme squelettique, paralysée, veuve à quarante-quatre ans, est fermière du domaine de Naucase, près de Maurs, aux confins du Cantal et du Lot. Une maîtresse femme malgré son handicap physique, illétrrée elle aussi, mais qui dirige l'exploitation la plus importante de Saint-Julien de Toursac, avec ses deux fils qu'elle mène par le bout du nez. L'aîné, Pierre, "Pierrou", lui succédera. Le second, Jean, "Jeantou", le grand-père de Georges Pompidou, sera maître valet sous les ordres de son frère. Le Jeantou aura un fils, Léon, le père de Georges. Elevé avec son frère Alfred et ses cousins à la ferme de Naucase, il aurait dû être paysan. Comme tous les Pompidou. Mais cet enfant n'est pas comme les autres. Au point d'inquiéter son père. Il a sept ans, l'âge de raison. Clui où on commence à aider ses parents. Hélas, on ne peut pas compter sur lui pour les travaux de la ferme. Il oublie les bêtes qui'l devait garder, disparaît quand on a besoin de lui,n ne s'aperçoit même pas qu'un cochon, le plus gros, est tombé dans le puits. Dès qu'il le peut, il s'isole, pour lire. Lire ! A-t-on idée ? Dans cette famille personne n'a jamais ouvert un livre. Son père et son oncle se désolent ; la lecture ce n'est pas du travail. Ce n'est pas cela qui lui permettra de vivre.
Grâce à son instituteur, M. Joie, qui lui a donné ses premiers livres, Léon réussira à s'extraire de son milieu. Plus tard, il racontera à Merry Bromberger comment ce maître, frère des écoles chrétiennes défroqué, devenu libre-penseur, l'a pris sous son aile. Léon obtient son certificat d'études avec la mention très bien. L'enseignant fait pression sur les parents pour que son élève puisse aller à l'Ecole primaire supérieure à Murat, puis à l'Ecole des maîtres à Aurillac. Ils sont très réticents : le certificat c'est bien suffisant. Maintenant Léon doit travailler. Les Pompidou ne connaissent qu'une seule activité : celle de la ferme. Et puis les études, c'est long et ça coûte cher.

L'instituteur a beau garantir que l'enfant obtiendra une bourse, ils ne veulent rien savoir. Mais la Mariannou, elle, a compris. Elle est fière des résultats scolaires de son petit-fils. Il faut lui donner sa chance. Elle le sait, elle le sent : il deviendra quelqu'un. Un professeur, un écrivain, un savant, un monsieur ! Quand la Mariannou décide, ses fils s'inclinent.
Léon franchira toutes les étapes avec brio : concours des bourses, Murat, l'Ecole normale primaire à Aurillac. Il en sort premier. Léon sera instituteur, puis professeur. Il a réussi le premier grand bond familial, le plus difficile, le plus décisif. Celui qui servira de tremplin à son propre fils. "Il y a plus loin des burons du Cantal à l'Ecole Supérieur d'Albi que d'Albi à l'Hôtel Matignon", écrira Pierre Rouanet alors que Georges n'est encore que Premier ministre.

Il faudra attendre janvier 1982 et la parution du numéro 81 de la revue Lemouzy - dont le régionalisme s'affirme jusque dans sa définition "revue franco-limousine" - pour que l'on sache d'où sortent les Chirac. Selon l'auteur de l'étude, René du Chatenet, l'origine du nom serait double. Il viendrait de Sûra qui, en sanscrit védique, signifie "fort, vaillant" et en avestique, ancien iranien, "héros". Plus sûrement du celte : "Le toponyme Chirac correspondant au bas latin chiracum, comporte le suffixe gaulois latinisé acum indiquant la communauté, le village, le domaine". Ce qui explique que des dizaines de communes de Lozère, Charent, Gard, Haute-Loire portent ce nom. Et qu'en Corrèze on recense notamment Chirac-Bellevue, CHirac commune d'Espagnac, Chirac commune de Saint-Paul, Chirac commune de Brivezac, Chirac commune de Saint-Bonnet-Elvert. De Gaulle portait un nom de patrie, Chirac un nom de pays, celui de bourgs de sa province.

Les archives de trente paroisses et communes situées à l'ouest de la Dordogne portant le nom de Chirac ont été dépouillées et environ 2 200 actes retrouvés par l'équipe de René du Chatenet. Ce dernier conclut qu'"il y a autant de familles Chirac trouvées au XVIIe siècle qu'il y a de paroisses. Les familles ont même déserté des villages portant ce nom". Les registres paroissiaux et communaux ne remontant pas au-delà de l'an 1600, il a été impossible de raccorder toutes les branches chiraquiennes. Le premier Chriac recensé est né vers 1607 au Couffinier, commune de Gros-Chastang, et se prénommait Jean. Sur la façade d'une des belles maisons paysannes du petit bourg on peut encore apercevoir un linteau de pierre sculptée portant l'inscription "Chirac père et fils 1707". Jean Chirac fut enterré dans l'église de Gros-Chastang en 1679. Le berceau familial est là : à 8 kilomètres à vol d'oiseau de Gros-Chastang, on compte trois lieux-dits Chirac. C'est le fils de Jean et son petit-fils Pierre qui ont très vraisemblablement construit la maison. La famille s'installera plus tard dans le village de Brigoux, puis à Beaulieu-sur-Dordogne où naîtra Louis, le grand-père de Jacques, en 1868.
"Si cette famille était essentiellement composée de laboureurs (sauf à Tulle où il y avait une famille de cordonniers et une seconde, plus connue, d'imprimeurs) au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, quelques membres avaient une certaine notoriété car on les trouve qualifiés de bourgeois, praticiens, marchands, et ils sont enterrés dans la cathédrale de Tulle, l'abbaye de Beaulieu et différentes églises", note du Chatenet.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mar 11 Avr - 21:13

Les hussards noirs

Les Chirac sont donc d'extraction moins modeste que les Pompidou. Et ils accèdent plus tôt au métier d'enseignant, si prestigieux à l'époque. Louis et Honorine Chirac, les grands-parents paternels de Jacques, Jean et Victorine Valette, ses grands-parents maternels, sortent la famille de la boutique et de l'atelier. Ils sont tous les quatre instituteurs, ce qui n'est pas banal. Chez les Pompidou, c'est le père, Léon qui désembourbe la famille de sa condition paysanne. Lui aussi se marie avec une institutrice.

Ces Chirac et ces Pompidou ont en commun la fibre républicaine et le culte de la méritocratie. Ils sont laïcs, rationalistes, de gauche. Ce sont des "hussards noirs", selon la formule de Péguy.
Le plus engagé, leplus militant, est à l'évidence Louis Chirac. Un ersonnage haut en couleur. "Imposant", dira son petit-fils. Tout en lui l'est en effet. Sa stature : c'est un géant qui mesure près de deux mètres. Avec sa magnifique chevelure et sa belle voix bien posée il ne passe jamais inaperçu. Son autorité naturelle : c'est un fort en gueule qui n'admet pas d'être contredit, ni dans sa classe, ni en famille. Ses colères sont légendaires. Sa personnalité : il est l'archétype du militant de l'enseignement public qui inculque à des générations d'élèves les valeurs républicaines : laïcité, fraternité, solidarité. La virulence de son engagement philosophique et politique : il est anticlérical, franc-maçon, membre du parti radical-socialiste. Convaincu et convaincant, il ne craint ni les responsabilités, ni l'affrontement. Vénérable de la Loge de la Fidélité d'Orient, il devient plus tard le correspondant local de La Dépêche de Toulouse et signe chaque semaine dans La Corrèze républicaine des éditoriaux qu vitriol où il polémique avec le chanoine Chastruce qui écrit, lui, dans le journal catholique. "Il échangeait aussi des lettres d'une grande agressivité avec le député de Corrèze, Charles de Lasteyrie, futur ministre des Finances et grand-oncle de ma future épouse, Bernadette de Courcelles", se souvient Jacques Chirac.
Louis Chirac est de tous les combats. Il soutient activement le Cartel des gauches, en 1924 et le Front populaire, en 1936. Cette années-là il anime aussi, à Brive, au côté de Charles Spinasse, ministre de l'Economie nationale du gouvernement Blum, le rassemblement antifasciste pour soutenir les Républicains espagnols contre Franco. Localement, il est président de l'Université populaire, vice-président de l'Association des écoles laïques, secrétaire de la section des Pupilles de la nation. Toujours en 1936, il participe au congrès de l'Union française pour le suffrage des femmes qui se tient à Brive. Jacques Chirac se souvient d'une photographie parue dans les journaux locaux qui le montre au milieu d'un groupe de femmes sous une banderole proclamant "Les Françaises veulent voter." Le petit-fils dira plus tard que ce grand-père qu'il a peu connu l'a beaucoup marqué. Il serait à l'origine de ce que certains appellent aujourd'hui le radical-socialisme de Chirac, la seule constante - laïque, sociale et modérée - d'un parcours tout en zigzag. Mais qu'y a-t-il de commun entre le radicalisme virulent de Louis et le chiraquisme ondulant de Jacques ?

Le grand-père maternel, Jean Valette, est lui aussi instituteur.Luis aussi est grand, autoritaire et radial-socialiste. Lui aussi aime la discipline, déteste les communistes et défend son terroir. Lui aussi prône les valeurs républicaines et laïques. Mais cet ancien élève des jésuites n'est pas, comme Louis Chirac, un bouffeur de curés. Sa femme, Victorine, institutrice elle aussi, partage ses idées et ses combats. En revanche, on ignore si Marie-Honorine, l'épouse de Louis, également enseignante, militait.
Le 5 janvier 1921, Louis Chirac et Jean Valette marient leurs enfants à Noailhac. Le repas de noce est servi dans la classe de Valette. Tout un symbole. Les mariés sont l'un et l'autre des enfants de la laïque. L'école leur colle à la peau. Et pourtant aucun des deux ne suivra l'exemple familial. Abel Chirac, le marié, est très grand, très mince et un peu taciturne depuis son retour de la guerre. Parti au front en 1917, à dix-neuf ans, il a été grièvement blessé à la poitrine, laissé pour mort. Après l'armistice, il s'est porté volontaire pour combattre en Pologne contre l'Armée rouge. Tout comme de Gaulle qui aura pour mission l'instruction des officiers polonais avant de participer à leur côté à la bataille de la Vistule. Cité à l'ordre du Premier régiment de chars polonais pour son courage, Abel Chirac revient en France en 1920, huit mois avant son mariage. Marie-Louise, la mariée, est grande elle aussi, elle a le nez long, la voix sonore, le rire tonitruant. Elle dégage une énergie peu commune qu'elle ne mettra pas au service de l'enseignement. Elle lui préfère son foyer. Catholique fervente, elle consacrera sa vie à son mari et à son fils.
Abel, épuisé par ses trois années de guerre, n'a qu'une obsession : échapper à l'autorité de son père, à ses colères, à sa passion militante. Il n'enseignera que quelques mois, avant de se tourner vers la banque. Il est embauché dans la succursale de la BNC de Clermont-Ferrand. Nommé à Pris, il devient directeur de l'agence de la Grande Armée, poste qu'il occupe à la naissance de son fils Jacques. Il a alors définitivement rompu avec l'enseignement et avec la Corrèze, si chers à ses parents et à ses beaux-parents.


Le mariage de Léon Pompidou et de Marie-Louise Chavagnac est en quelque sorte l'inverse de celui d'Abel Chirac. Parents et beaux-parents sont étrangers au monde de l'école, mais les jeunes époux, eux, sont enseignants et fiers de l'être. A Murat, son premier poste d'instituteur, Léon a fait la connaissance d'une collègue, Marie-Louise. Chevelure noire, tient rougeaud, Léon est trapu, costaud, d'une robustesse et d'une santé à toute épreuve. Marie-Louise est fine, fragile, elle tousse, malade des poumons comme beaucoup de jeunes filles à l'époque. Léon est séduit par sa distinction, ses airs de demoiselle. Elle l'est par sa force physique et la vivacité de son intelligence. Ils partagent le même respect pour le savoir, la même passion pour l'enseignement. Une idylle naît.
Léon, venu demander la main de l'institutrice, découvre, à l'autre bout du département, la prospérité de Montboudif et des Chavagnac. Quel contraste avec la Chataîgneraie et la pauvre demeure des Pompidou ! Apre au gain, le père de Marie-Louise aurait préféré un gendre plus argenté. Mais il a du respect pour le savoir. Il est fier qu'Eulalie, son autre fille, soit, elle aussi, institutrice.
Va donc pour ce Pompidou sans le sou.
Le mariage a lieu le 26 septembre 1910. A l'église. En redingote et chapeau haut de forme. Tous les Chavagnac sont là. Côté Pompidou, seul Jeantou, le père de Léon est venu de la Chataîgneraie, un peu intimidé par le décorum. Comme son père spirituel, son maître M. Joie, Léon est libre-penseur. Marie-Louise a été élevée dans le catholicisme mais elle n'est pas pratiquante. Sa morale personnelle doit plus aux valeurs de la laïcité, à la philosophie des Lumières qu'à la religion. Mais sa famille, elle, est très croyante. Sa mère notamment, qui tient à un mariage religieux. Léon ne fera pas d'objection. Il n'en fera pas davantage lorsque son fils Georges sera baptisé. Le parrain et la marraine du bébé sont des Chavagnac. C'est dire l'influence prédominante, pour ne pas dire l'hégémonie de la famille maternelle. Georges Pompidou est d'abord un Chavagnac, comme François Mitterrand est d'abord un Lorrain, comme Charles de , si ce n'était la forte personnalité de son père, serait d'abord un Maillot.
Lorsque son fils naît, Léon Pompidou, instituteur à Murat, vient d'obtenir son diplôme de professeur de lettres dans l'enseignement primaire supérieur. A la rentrée de septembre il est nommé à l'Ecole primaire supérieure d'Albi ; sa femme, professeur délégué de mathématiques à l'EPS de jeunes filles. Elle y enseignera pendant vingt ans, jusqu'à ce que la maladie la contraigne d'arrêter. Léon, tout en donnant ses cours à Albi, poursuit les siens à la faculté de Toulouse. En 1913, il est reçu professeur d'espagnol des lycées et collèges. Il décide aussitôt de préparer l'agrégation. La guerre, puis la maladie de sa femme l'en empêcheront.
Toute sa vie, cet homme sorti de la paysannerie grâce à ses capacités naturelles et à son travail ne cessera de lire, en particulier les auteurs latins. Il consacrera ses vingt dernières années à la rédaction d'un dictionnaire franco-espagnol qui fait toujours référence.
Comme Louis Chirac, Léon Pompidou est un homme de gauche, un produit typique de l'école républicaine.
Ses maîtres et ses professeurs lui ont inculqué les idéaux de justice qu'enseigne l'école de Jules Ferry. M. Joie, l'instituteur qui l'a arraché à la condition paysanne, lui a fait lire Jules Vallès. A l'Ecole normale d'Aurillac, il est séduit par les théories socialistes. A Albi, où il enseigne à l'Ecole primaire supérieure, il approche Jean Jaurès. Jaurès, le grand Jaurès ! Moment inoubliable ! Le prestige du tribun socialiste est immense. En 1912, Léon Pompidou s'inscrit au Cercle socialiste, la section locale du parti. Son voeu le plus cher se réalise : on le présente à Jean Jaurès au café Pontié. Léon a raconté cette première rencontre à Merry Bromberger : "J'étais très ému (...) Je devais revoir Jaurès dans les congrès et suivre sa campagne au printemps de 1914. Mais nos relations ne sont jamais allées plus avant. J'étais un jeune militant, plutôt timide. On a dit que le tribun avait pensé faire de moi son secrétaire. C'est une pure légende."
En 1919, à son retour de la guerre, Léon retrouve le Cercle socialiste, en sommeil. Jaurès n'est plus là.
Le syndicaliste Albert Thomas qui lui a succédé comme député de Carmaux part pour Genève diriger le Bureau international du travail. En 1920, la scission de Tours sépare les majoritaires qui fondent le Parti communiste, et les minoritaires fidèles derrière Léon Blum à la SFIO. Au congrès fédéral d'Albi qui prépare les élections de 1924, Léon et ses amis réformistes font voter une motion en faveur de l'Union des gauches. Et il persuade Joseph Paul-Boncour, battu à Paris, de se présenter dans le Tarn à la tête d'une liste du Cartel des gauches regroupant socialistes et radicaux.
Le Temps consacre deux colonnes à l'initiative des Albigeois qui grâce à la mémoire de Jaurès fait événement et lance le mouvement. La liste Paul-Boncour est élue et le Cartel des gauches entre en triomphateur au Palais Bourbon. Léon, d'ordinaire si réservé, si modeste, confiera : "J'ai été étonné de l'action qu'un petit professeur de province pouvait avoir un jour sur l'évolution de la politique nationale. Je n'en ai pas été plus fier pour cela. Mais étonné."
Le militant Pompidou a conscience d'avoir joué un rôle important. Il n'en tire pas gloire, ne cherche pas à l'utiliser pour nourrir une ambition politique dont il est dépourvu. Conscient d'être timide et médiocre orateur, il se contente d'être conseiller municipal du nouveau maire socialiste d'Albi, le docteur Laurent Camboulives. E t sans doute tire-t-il une tout autre fierté d'être administrateur du musée Toulouse-Lautrec.
Socialiste tolérant, réformateur, Léon s'est opposé à ses camarades intransigeants et doctrinaires en 1924, lorsqu'il a soutenu Paul-Boncour. Il s'opposera au virage à droite de Camboulives quand ce dernier rejoindra Marcel Déat et Adrien Marquet, néo-socialistes et futurs collaborateurs. En 1936, pour suivre sa fille Madeleine qui vient à Paris continuer ses études qui la conduiront, comme son frère à l'agrégation, il demande à être nommé dans la capitale. Désormais professeur d'espagnol au lycée Lavoisier, il cesse de militer, mais reste fidèle à ses idéaux de jeunesse. Approuvera-t-il les choix politiques de Georges ? "Il jugeait l'action politique de son fils compatible avec ses propres convictions", affirme son gendre Henri Domerg.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 13 Avr - 21:52

Un tardif retour aux sources

Le Cantal et la Corrèze, terres de leurs ancêtres, Georges Pompidou et Jacques Chirac y ont peu vécu. Le premier a passé son enfance et son adolescence à Albi, lù ses parents enseignaient. Le second à Clermont-Ferrand, à Paris, au Rayol, dans le Var, où ses parents s'étaient réfugiés sous l'Occupation, puis à nouveau à Paris. Enfants, ils retourneront régulièrement "au pays" pendant les vacances. A Montboudif, chez la grand-mère Chavagnac, dans la maison où il est né, Georges Pompidou retrouve ses cousins Andraud et quelques enfants du hameau. A Sainte-Féréole, dans la maison de ses grands-parents maternels, en pleine campagne, Jacques Chirac se lie d'amitié avec les garçons du village. Les deux futurs président éprouvent les mêmes joies, les mêmes sentiments de liberté à courir les chemins, à franchir les ruisseaux, à pêcher les grenouilles et les écrevisses. Ces souvenirs les marqueront à jamais. Ils les décriront plus tard en des termes pratiquement identiques. Pompidou, quinquagénaire : "Je me plaisais à arpenter les puys, à pêcher dans les ruisseaux et à nager dans les lacs." Ou encore : "Je me rappelle une promenade avec ma mère, pendant les vacances, sur le plateau qui domine mon village. Ma mère s'arrête à un tournant sur la route (...) et dit pour elle-même : "Il n'y a rien de plus beau au monde."
Dans ses mémoires, Chirac évoque aussi ses "vagabondages" en pleine campagne et la pêche aux écrevisses. Mais à l'exaltation devant certains paysages il préfère des souvenirs plus prosaïques : "Mes grands-parents maternels habitent en face d'une ferme où j'aide à traire et à soigner les vaches. On les utilisait alors comme animaux de trait et on les ferrait. Il y a aussi à proximité un forgeron et un charron chez qui je connaîtrai des moments de pur bonheur."

Si le jeune Pompidou se souvient du temps des vacances à Montboudif, l'adulte, contrairement à de Gaulle ou à Mitterrand, ne montrera pas un grand attachement à sa région natale. Après la guerre ses visites se font rares. Il l'admet implicitement : "Il ne se passe pas une année sans que je retourne, au moins une fois, dans ma maison natale, et que je rencontre là ma famille qui est innombrable." Une fois l'an ! Les retrouvailles s'estompent. A Matignon ou à l'Elysée, ses proches collaborateurs ne l'entendront jamais parler du Cantal. Sauf pour évoquer des souvenirs culinaires. Il avait, comme Chirac, la nostalgie des plats canailles auvergnats. En revanche, il racontait volontiers ses années passées à Normale Sup. Publiquement, Georges Pompidou n'a jamais voulu reconnaître le moindre désintérêt, même passager, ni la moindre prise de distance, même relative, avec sa région : "Les enfants d'Auvergne qui l'ont quittée se souviennent de leur terre natale toute leur vie" Et pourtant, professeur, banquier, il a préféré le soleil de Saint-Tropez ou les embruns de Carnac au Cantal.
Lorsqu'il décide de se présenter aux législatives de mars 1967 - et de se représenter en juin 1968 - Georges Pompidou n'hésite cependant pas une seconde : c'est de son Cantal qu'il veut recevoir l'onction du suffrage universel. Le candidat multipliera alors les déclarations sur son attachement viscéral à sa région et à ses habitants. Difficile de ne pas voir là un brin de démagogie électoraliste. Joël Fouilleron résume : "Georges Pompidou naît auvergnat mais aussi, par le hasard et l'effet de la politique, le devient." Le hasard, vraiment ? A ses électeurs cantalous il ne manque pas de rappeler qu'il descend des "Gaulois d'Arvernes", qu'il garde "le pied sur sa terre paysanne". "C'est mon sol, mon attache naturelle, c'est là que je suis né, que ma famille est enterrée."Il exprime sa fierté de ne pas être un "sang-mêlé" : "Ce qu'il y a de sûr, c'est que je suis tout ce qu'il y a de plus auvergnat." Comment mieux dire qu'il porte en lui les racines de son terroir ?
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 13 Avr - 23:03

"Sans le Cantal, sans ce dialogue incessant avec la terre mère, Georges Pompidou ne peut se comprendre", affirme Fouilleron. Sans doute son sens pratique, sa solidité, son pragmatisme viennent-ils de ces terres ingrates. Tout comme son respect pour la valeur de l'argent.
Contrairement à François Mitterrand qui a toujours voulu tenir sa Saintonge natale à l'écart de ses combats politiques, Georges Pompidou, Premier ministre pui président, a multiplié les visites et les discours en Auvergne.
Entre 1964 et 1972 il se rend à dix reprises à Saint-Flour où il prononcera notamment son discours programme sur l'agriculture, sept fois à Aurillac et à Murat, cinq fois à Mauriac, trois à Montboudif. C'est dire son attachement, tardif certes mais bien réel, au pays qu'il l'a vu naître.

Jacques Chirac choisit lui aussi de se présenter dans la région où, dit-il, il s'est toujours senti "enraciné" : la Corrèze. Il lui faudra, pour y parvenir, résister à Georges Pompidou qu'il considère comme son père et à qui il n'a jamais rien refusé. Le Premier ministre le convoque au printemps 1966 : "Chirac, vous allez vous présenter aux législatives à Paris. C'est ainsi que vous me servirez le mieux." Comme ce dernier lui explique qu'il préférerait la Corrèze, une terre "dont il se sent plus familier", Pompidou l'arrête net : "Hors de question", la circonscription de Brive est réservée à Jean Charbonnel, celle de Tulle est imprenable et celle d'Ussel, qui n'a jamais échappé à la gauche, l'est presque autant. "Qui plus est, ajoute Pompidou, les trajets, les routes sont épouvantables. Vous allez vous user et quand j'aurai besoin de vous, vous ne serez plus bon à rien." Pompidou a raison. Ussel est une terre de mission pour la droite. Et l'accès par la route est difficile. Chirac l'apprendra à ses dépens qui y sera victime d'un grave accident de voiture, le 25 novembre 1978. Il sera transporté à l'hôpital Cochin, à Paris, d'où il lancera son appel contre "le parti de l'étranger", celui des pro-européens, celui de Giscard. Mais, pour l'heure, Chirac s'entête et Pompidou finit par céder. "C'est ainsi, sans l'avoir voulu (...) que je suis né, si je puis dire, à la vie politique, au coeur de la Corrèze sur le plateau de Mille-Sources improprement appelé plateau de Millevaches où la chaleur humaine compense la rudesse du climat."
Quand Chirac affirme : "Je n'ai jamais coupé mes racines avec mon terroir", il n'est pas plus crédible que Pompidou parlant de "son" Auvergne. Le lycéen, l'étudiant de Sciences-Po, l'élève de l'ENA, amateur de grands espaces, préférera l'aventure en mer ou le rêve américain aux paysages rudes de la Corrèze. Mais l'élu, lui, sera plus corrézien que corrézien. Avec une telle constance, un tel attachement que sa sincérité peut difficilement être mise en doute. A Pierre Jouve et Ali Magoudi qui, en 1987, demandent au maire de Paris qu'il est devenu de se définir en une demi-minute, il répond en deux secondes : "Je suis corrézien." Et d'ajouter : "Venir de cette terre rude, simple, où les gens ont l'habitude de peiner, de travailler et d'économiser, m'a probablement marqué. Mes racines, mes origines sont entièrement de cette terre."
Ses liens avec la Corrèze, Chirac les a "idéalisés à outrance". Il décrit ses habitants comme des gens simples, normaux, sans façon, authentiques, avec lesquels il se sent à l'aise, heureux : "Quand je suis en Corrèze, j'essaie de voir le maximum de gens. C'est ma vraie détente (...) C'est ma manière à moi de faire du bateau. J'aie être avec mes paysans et manger avec eux. C'est le seul endroit où je me sente absolument chez moi, comme dans ma famille." Lui qui déteste les cocktails mondains et se dit "allergique" à ce qu'on appelle le Tout-Paris se métamorphoserait au contact des Corréziens : "Il semble que je sois plus ouvert, plus chaleureux lorsque je suis chez moi en Corrèze, alors que j'ai une attitude plus guindée, froide ou agressive lorsque je suis dans l'exercice de mes fonctions. Tout le monde le dit, alors ça doit être vrai."
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 14 Avr - 2:42

Contrairement à François Mitterrand qui, on l'a vu, souhaitait que Jarnac, sa petite ville, et la Saintonge, sa "petite patrie", changent le moins possible afin qu'il puisse y retrouver les parfums de son enfance, Jacques Chirac se fera un devoir de transformer "sa" Corrèze. Il la dote d'équipements collectifs et d'infrastructures démesurées, à coups de milliards de francs de subventions de l'Etat : autoroutes, routes, aérodrome, écoles. Chirac sollicite aussi ses amis - Bouygues, Pinault, Decaux - pour qu'ils y implantent des filiales de leurs sociétés. Devenu maire de Paris, il conditionne souvent l'obtention de marchés dans la capitale à un investissement préalable en Corrèze, ce qu'il appelle sans vergogne, "le ticket d'entrée pour Paris" Ainsi naît, sur la terre de ses ancêtres, le Chirac clientéliste. Il contacte la politique comme un échange de services, un e espèce de troc. Il arrache aux administrations parisiennes subventions, places, décorations, fait en sorte que chaque commune, chaque hameau lui soit redevable. Et attend qu'en échange les Corréziens lui apportent leurs voix. Ils ne le décevront pas.
Quelques semaines après avoir claqué la porte de Matignon, le 25 août 1976, c'est de Corrèze, d'Egletons précisément, qu'il défie le président Giscard d'Estaing en appelant à la création d'un grand mouvement populaire, "s'inspirant des valeurs d'un véritable travaillisme à la française". Le mouvement est lancé, il s'appellera le RPR. Le "travaillisme" sera vite oublié.
Dès 1969, Chirac décide de s'enraciner davantage en Corrèze en devenant propriétaire à Sarran. Il ne choisit pas une gentilhommière comme de Gaulle à Colombey, une ferme comme Pompidou à Cajarc, dans le lot, près de son Cantal ou une bergerie comme Mitterrand dans les Landes. Il achète un château du XVIe siècle, 2 000 m2 habitables, dix-huit fenêtres en façade, onze hectares de terres. On apprendra peu après que le château de Bity a été classé, un mois avant son acquisition par Chirac - alors ministre du Budget - et que, pendant deux ans, ce dernier n'a pas apyé d'impôts, les travaux de réfection du vieux château qui menaçait ruine étant déductibles des revenus.
Après "facho Chirac", voici venu le temps de "Château Chirac". Pompidou se fâche : "Quand on prétend faire de la politique, on s'arrange pour ne pas avoir de château. Sauf s'il est dans la famille depuis au moins Louis XV !"
Chirac a-t-il voulu imiter Pierre Juillet et Marie-France Garaud, ses gourous de l'époque, tous deux châtelains de province et qui paraissaient si bien connaître la France dans ses profondeurs ? A-t-il voulu montrer à Giscard qu'il n'avait pas le monopole du château ? Toujours est-il que Pompidou est déçu. Mais ne s'est-il pas laissé griser lui aussi ? Et n'a-t-il pas, à sa manière, commis des imprudences ? Pendant la longue traversée du désert du Général, il devient le collaborateur, puis l'homme de confiance de Guy de Rothschild. Il est souvent invité au château de Ferrières, où les Rothschild convient altesses et célébrités en tous genres. Dîners mondains, réceptions, spectacles, soirées chez Régine, l'arrière-petit-fils de la Mariannou, le petit professeurs de Marseille, est de toutes les fêtes. Le week-end, les Pompidou sont invités à Louveciennes, chez les Lazareff, les patrons de France Soir et de Elle, où se pressent tous ceux qui font l'actualité et la mode. Les Rothschild, qui apprécient de plus en plus la compagnie des Pompidou, les emmènent partout : New York, Washington, Venise, Mégève, Saint-Tropez, Deauville : les deux couples deviennent inséparables.

Les Pompidou emménagent dans un vaste cinq pièces quai de Béthune, sur l'île Saint-Louis. Il s achètent des oeuvres de Braque, de Nicolas de Staël, Fernand Léger, ou Delaunay. Georges offre une Porsche blanche à Claude, son épouse. Le jouisseur qu'il a toujours été est amusé plus qu'ébloui, curieux plus que séduit, par ce milieu nouveau pour lui. Cette anecdote racontée par Maurice Rheims, à la sortie d'un dîner, en témoigne. Pompidou, qui tenait par la taille les deux ravissantes jeunes femmes qui l'entouraient, lui dit : "Regarde comme je suis beau, regarde comme j'ai de la chance, regarde ce que c'est que le succès du pouvoir." Pompidou n'est pas dupe. Mais il poursuivra sa vie mondaine lorsqu'il entrera en politique dans le sillage du général de Gaulle. Cette attirance pour le luxe, cette soif de reconnaissance qui poussera Chirac à devenir châtelain, s'expliquent sans doute par lam odestie de leurs origines.
De Gaulle, Mitterrand n'ont pas succombé à de telles tentations. Le Général s'est toujours tenu loin de cet univers qu'il méprisait. Le jeune et séduisant ministre de la IVe République, classé en octobre 1951 par le magazine Elle parmi les dix hommes les plus séduisants de France, s'est laissé griser lui aussi. Il fréquente des actrices et on le voit souvent en habit ou en smoking dans les cérémonies officielles et les réceptions. Mais le leader de la gauche dans l'opposition pendant vingt-trois ans fuira lui aussi le Tout-Paris.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 14 Avr - 20:07

L'héritier et le "bâtard"
Giscard d'Estaing-Sarkozy


Dans la galerie présidentielle, les familles Giscard d'Estaing et Sarkozy sont atypiques. Hors norme. Les Giscard sont français de vieille souche, comme les de Gaulle, les Pompidou, les Mitterrand et les Chirac. Ce qui les différencie d'eux c'est leur condition sociale. Ils appartiennent à la grande bourgeoisie d'affaires qui se pique de noblesse. Les Sarkozy, eux viennent d'ailleurs, des steppes hongroises côté paternel, de la communauté juive de Salonique côté maternel. Leur différence tient à l'histoire et à la géographie.
Valéry, l'héritier d'une famille enracinée depuis dix générations dans le Massif central, ne voit pas le jour dans l'une des propriétés familiales d'Auvergne ou dans les beaux quartiers de Paris où il grandira, mais à l'étranger. Il naît le 2 février à Coblence, où son père a été détaché au Haut Commissariat français.

Nicolas, le fils d'immigrés de la première génération par son père, de la deuxième par sa mère vient au monde le 26 janvier 1955, à Paris, dans une clinique du 17e arrondissement, près du Parc Monceau. Contrairement à Charles de Gaulle ou François Mitterrand, Valéry Giscard d'Estaing et Nicolas Sarkozy ne manifesteront pas d'intérêt pour leur maison natale. Le premier ne gardera aucun souvenir de la confortable villa de deux étages située dans le quartier résidentiel de Coblence où, comme tous les occupants civils ou militaires, les Giscard vivent en vase clos. Et pour cause : il y passera moins de six mois, ses parents revenant en France dès juillet 1926.
Il n'y sera même pas baptisé. Sam ère a tenu à ce qu'il le soit chez lui, en Auvergne. Comme tous les Giscard. Ce qui n'empêchera pas ses adversaires politiques les moins bien inspirés d'interpréter comme un signe cette naissance dans la ville où s'était réfugiée, sous la Révolution, la fine fleur de l'émigration royaliste.
Le fait que Nicolas Sarkozy n'ai jamais exprimé le moindre attachement, la moindre nostalgie, pour la maison de son grand-père, rue Fortuny, est plus étonnant.
Arrivé de la clinique alors qu'il avait quelques jours, il en est reparti dix-huit ans plus tard. Aucun des cinq autres présidents, on l'a vu, n'a vécu aussi longtemps dans la maison de son enfance. Sans doute cette absence de sentiment tient-elle au fait qu'à ses yeux elle ne fut pas la maison du bonheur.

Un nom d'emprunt

L'histoire des Giscard est relativement facile à reconstituer. Tous sont d'origine cévenole, tous ou presque ont été propriétaires. Le généalogiste Michel Sémentery la résume ainsi : "La famille Giscard est originaire de la ville de Marvejols, capitale, sous l'Ancien Régime, du Gévaudan. C'est du moins là que l'on retrouve trace du premier ancêtre prouvé du vingtième président de la République, François Giscard, un Huguenot qui épouse en 1632 la petite-fille d'un pasteur, Jeanne Guyot.
Les Giscard sont des petits propriétaires qui, à chaque génération, consolideront l'acquis de la précédente et progresseront socialement grâce à un sens des affaires et à une série de bonne alliances (Prieur de Pratviala, de Mories, de la Tour Fondue)". Un autre généalogiste, Jean-Louis Beaucarnot, nous apprend que ce François Giscard,né sous le règne de Henri IV, appartient à une famille de notables, que son petit-fils, Barthélemy, est seigneur de Montplaisir - aujourd'hui un quartier de Marvejols - et que son arrière-petit-fils épousera en 1730 la fille d'un bourgeois de... Chirac, une paroisse des environs.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 14 Avr - 20:30

La famille Giscard se convertit au catholicisme au moment de la révolte des camisards. Elle demeure à Marvejols jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Elle se fixe en Auvergne, à Saint-Amand-de-Tallende, près de Clermont-Ferrand, après le mariage de Marcel Giscard avec Gilberte Cousin de La Tour Fondue en 1818. Un beau mariage. Le père de la mariée, fils d'une très vieille famille de la noblesse auvergnate, est le châtelain du lieu. Il avait quant à lui épousé "une demoiselle d'Estaing issue d'une branche apparemment bâtarde de l'illustre famille d'Estaing", affirme Beaucarnot. "Le XVIIIe siècle est pour les Giscard celui du commerce. Le XIX e sera celui de la magistrature : "Théodore (l'arrière-grand-père du chef de l'Etat) est avocat, puis juge. Son fils Valéry siège à la Cour d'appel de Riom", relève encore Sémentery. Le XXe siècle est à la fois celui du service de l'Etat et des affaires. Le père, l'oncle, le cousin et les petits cousins du futur président ont été, sont ou seront conseiller d'Etat, conseiller à la Cour des comptes, inspecteur des Finances. Puis ils siégeront dans les conseils d'administration, qu'ils présideront parfois, de nombreuses sociétés. Sémentery écrit en 1982 : "Par les postes que ses membres occupent et par les alliances familiales qu'ils ont contractées avec les dynasties d'affaires et d'argent (Georges-Picot, Schneider, Carnot), la famille Giscard d'Estaing est actuellement une des plus influentes de la bourgeoisie française. L'élection d'un de ses héritiers à la magistrature suprême concrétise cette importance."
Les Giscard sont de grands bourgeois qui comptent et qui en ont conscience. L'argent, les fonctions ne leur suffisent pas : Edmond, le père de Valéry, a des prétentions nobiliaires. "Comme la plupart des grands bourgeois, qui n'auront de cesse de s'agréger à la vieille noblesse qui les considère trop souvent comme des parvenus", relève Beaucarnot. Edmond demande de relever le nom de Cousin de la Tour Fondue, ce qui lui est refusé. La seconde tentative sera la bonne avec le nom de d'Estaing. Edmond descend en effet de Lucie-Madeleine, cousine et filleule de l'amiral d'Estaing qui participa à la guerre d'indépendance des Etats-Unis aux côtés de Rochambault et de Lafayette. Deux arrêtés du Conseil d'Etat de 1922 et 1923 autorisent Edmond et son frère René à ajouter la particule d'Estaing à leur nom. Et à reprendre leurs armes "d'azur à trois fleurs de lys d'or, au chef du même".

On connaît le mot prêté au Général à qui l'on fit savoir que Giscard d'Estaing, alors ministre des Finances, tenait à ce qu'un emprunt qui'l lançait portât son nom : "Effectivement c'est un nom d'emprunt !" Le nom d'Estaing est beaucoup moins prestigieux que La Tour Fondue mais plus facile à porter pour un candidat à la présidence de la République. Les Français auraient-ils élu à l'Elysée un Valéry de La Tour Fondue ?
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 14 Avr - 21:40

De petits nobles provinciaux

"Si les Giscard ne sont pas nobles et ne sont même pas d'Estaing", selon Beaucarnot, les Sarkozy, eux, le sont sans conteste, nobles, et depuis le XVIe siècle. Le généalogiste qui a travaillé avec un collègue hongrois, Szabolcs de Vajay, écrit : "Pour les remercier de leurs bons et loyaux services, l'empereur d'Autriche, en qualité de roi de Hongrie, leur délivra en 1626 des lettres de "renouvellement de noblesse", époque à laquelle ils feront enregistrer leurs armes : d'azur, au loup érigé d'argent, levant de sa dextre un cimeterre gardé d'or."
Le 10 septembre 1626, à Vienne, Ferdinand II de Hongrie déclare : "Par la plénitude de notre puissance royale et par grâce spéciale, il y a lieu de faire sortir Mihaly Särközy et son épouse Katalina de la situation et condition de roturiers dans laquelle ils sont réputés avoir vécu jusqu'à présent, pour les agréger et les inscrire au corps au nombre de nobles authentiques de notre royaume de Hongrie."
La famille, enracinée dans la steppe hongroise, convertie au protestantisme, doit son anoblissement à ses faits d'armes contre l'envahisseur turc. Leplus ancien Sarkozy connu est le grand-père de ce Mihaly, capitaine d'une forteresse construite sur une zone de défense à Ajnäcko, au nord de Buda. Son fils, après lui, avait aussi défendu la patrie? C'est ainsi que ce Mihaly Särközy, dont le nom vient de Sarkoz, au sud du lac Balaton, et désigne "un marécage entre les cours d'eau", accède au rang de privilégié du Royaume. Une caste au demeurant fort nombreuse puisqu'elle représentait plus de 7 % de la population ! La monarchie hongroise distribue d'autant plus généreusement les honneurs que cela ne lui coûte rien. En 1754, Janos, le petit-fils de Mihaly, accole à son nom, comme c'était l'usage, celui d'une terre qui appartenait à ses ancêtres, et devient Sarkozy de Nagy Boska (Särközy de Nagy Böscaï en hongrois). Ces Sarkozy, petits nobles provinciaux, ne fréquentent pas la cour à BVudabest. Ils se fixent à Szölnök, une ville de 70 000 habitants située à une centaine de kilomètres de la capitale, sur les rives de la Tisza. Ce sont des protestants austères, propriétaires terriens, qui s'enrichissent de génération en génération grâce notamment à de belles alliances avec de vieilles familles.
Comme les Giscard, les Sarkozy se convertissent au catholicisme. Mais beaucoup plus tard. C'est György, le grand-père de Nicolas, qui renonce à la religion familiale pour épouser Kalakina Töth von Csàfford, fille d'un industriel de Budapest en 1921. Ils ont fière allure tous les deux. Elle a dix-neuf ans, de grands yeux clairs, de longs cheveux blonds. Lui, grand, élégant, séduisant, en a vingt-six. Il est diplomé de la faculté de droit de Budapest, conseiller d'Etat, clerc de notaire. Il deviendra vice-bourgmestre de Szölnök, succédant à son père. Le couple aura trois fils : György - chez les Sarkozy tous les fils aînés se prénomment ainsi -, Gédéon, né en 1924, et Pal, le futur père de Nicolas, en 1928.
En 1935, György père sera éclaboussé par les retombées d'un vaste projet d'urbanisation financé à grand renfort d'emprunts dont il a la charge. Corruption, détournements de fonds : l'affaire est si grave qu'elle provoque le suicide du bourgmestre et d'un de ses adjoints. Le grand-père de Nicolas est arrêté et jugé. Partiellement relaxé - et non pas totalement comme l'affirme son fils Pal dans son livre -, il est déclaré coupable de détournements de fonds, doit démissionner et quitter Szölnök pour Budapest. C'est désormais un homme blessé. Pour faire vivre sa famille, il prend la direction d'une usine de tissage et de tricot, puis crée une usine fabricant des casseroles avant d'ouvrir un restaurant. Le destin tragique de la Hongrie pendant la Seconde Guerre mondiale achèvera de le briser.
Son fils Pal le dit "consterné par la montée du nazisme en Allemagne", par le ralliement à Hitler du Régent de Hongrie, l'amiral Horthy, dès 1941 qui forcèrent des milliers de jeunes gens, dont Gédéon, le frèe de Pal, à s'enrôler dans l'armée allemande pour aller combattre sur le front russe. En réalité, les Sarkozy n'ont pas fui leur pays à l'arrivée des Allemands mais à celle des Russes. On comprend mieux pourquoi lorsqu'on sait que György était membre, à Szölnök, du mouvement nationaliste Turul Bajtarsi, une organisation paramilitaire proche de Horthy qui prône l'ordre, la discipline, l'autorité. Lorsque éclate l'affaire des détournements de fonds, György doit quitter ses fonctions de vice-bourgmestre mais aussi la présidence de Turul Bajtarsi. Ce qui lui évitera de suivre ou de s'opposer à Horthy quand celui-ci se ralliera à Hitler.
Un cousin de lam ère de Pal, Tasnädi di Nagy Andräs, plusieurs fois ministre d'Horthy, arrêté par les Anglais dans la maison de Carinthie du Sud, en Autriche, où György et sa famille s'étaient réfugiés, sera condamné à la prison à perpétuité à Budapest. De l'engagement politique de son père, des liens familiaux avec le régime d'Horthy, Pal ne dit pas un mot dans son livre de souvenirs. Il se croit quand même obligé d'écrire :"Nous n'avons jamais été nazis, victimes consentantes ou passives peut-être, mais victimes d'abord de l'histoire à rebrousse-poil de la Hongrie."
Malgré son aversion pour les bolcheviks, malgré les risques, György rentre en Hongrie. Le mal du pays est le plus fort. La famille s'installe à Budapest. Mais il ne reconnaît plus sa patrie. Il meurt en janvier 1948, à cinquante-deux ans, terrassé par une crise cardiaque.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 14 Avr - 22:22

Le mondain et le solitaire

Nicolas Sarkozy n'a pas connu son grand-père paternel. Valéry Giscard d'Estaing non plus. En revanche, ils ont été tous deux marqués par la personnalité de leur grand-père maternel. Valéry, enfant et adolescent, a passé ses vacances dans la propriété de Saint-Saturnin, chez Jacques Bardoux, qui a influencé sa vocation politique. Il lui a mis le pied à l'étrier en lui léguant son siège de député du Puy-de-Dôme. Comme s'il était héréditaire. Et il lui a aussi montré l'exemple à ne pas suivre : démarrer trop tard. Nicolas a vécu jusqu'à dix-huit ans avec Benedict Mallah qui fut pour lui un père de substitution. Bardoux, Mallah : difficile d'imaginer deux hommes aussi différents. Le premier, Auvergnat de souche, fier de sa lignée, est un grand bourgeois, ce qu'on appelle un fils de famille. Son père, Agénor Bardoux, fut maire de Clermont-Ferrand, préfet, député sous Napoléon III, ministre sous la IIIe République, avant de devenir sénateur sous la IIIe République, avant de devenir sénateur à vie en 1882. C'est lui qui préparera la loi sur l'instruction primaire gratuite et obligatoire. Le second, un émigré arrivé en France à quinze ans, est le fils d'un bijoutier juif de Salonique, converti au catholicisme pour se marier, qui deviendra médecin, avec une double obsession : taire ses origines et ne jamais faire parler de lui.
Jacques Bardoux, qui a échoué au concours d'entrée à Normale Sup, a terminé ses études à Oxford. Il lit le Times tous les matins, prend le thé à 5 heures, joue au tennis. Il est courtois, cultivé, très bon chic bon genre. Olivier Todd le décrit d'une phrase : "C'est un marginal plus qu'un original, de ces marginaux créés par des rentes ronronnantes et d'un désoeuvrement distingué." Il est plus touche-à-tout qu'un désoeuvré ne cessant de se disperser. Rédacteur de politique étrangère au Journal des débats et à l'Opinion, , professeur à l'Ecole libre de sciences politiques, animateur d'une université populaire à Belleville avec André Siegfried et Jean Schlumberger, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, de l'Académie des sciences sociales, il publie une trentaine d'ouvrages essentiellement consacrés à l'économie et à la politique étrangère. Chef de cabinet du maréchal Foch, chargé de mission auprès de Raymond Poincaré qui fut son grand homme, représentant de la France à la Société des Nations, il devra attendre ses soixante-quatre ans pour être élu dans le puy-de-Dôme grâce à l'appui de Pierre Laval. Un parcours plus qu'honorable qui ne le satisfait pas. "Il ne sera jamais ce qu'il avait souhaité être : un homme politique considérable et un grand écrivain", juge Todd.
Politiquement, c'est un conservateur, un homme de droite, un libéral. Il aime l'ordre, déteste le communisme et l'anarchie. Faut-il s'étonner qu'il signe, le 4 octobre 1935, avec Maurras, Brasillach, Drieu la Rochelle, Brinon ou Léon Daudet, un manifeste "pour la défense de l'Occident et pour la paix en Europe" ? Le texte défend le Duce et l'Italie fasciste à propos de l'Ethiopie : "Au vrai, sous le prétexte éthiopien, on assiste aujourd'hui à la coalition monstrueuse de toutes les anarchies, de tous les désordres contre une nation où se sont affirmées les valeurs relevées, organisées, fortifiées depuis quinze ans, quelques-unes des valeurs essentielles de la haute humanité."
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 15 Avr - 16:00

Avec une telle conception de la "haute humanité", Bardoux, qui plus est ami de longue date de Laval, ne peut qu'être favorable au Maréchal. Ce n'est pas un pétainiste de raison, comme son gendre Edmond, mais un pétainiste militant. Dans L'Ordre nouveau, , paru en 1939, il préconise "le retour à la terre" qui deviendra l'un des slogans de Vichy. Il réclame "la lutte contre les tares sociales, l'élimination des ferments malsains, la République des comités et des ligues, des cellules et des grèves". Il lui oppose une France saine, morale, celle de l'Etat français. Il affirme : "Qui n'est pas avec Pétain est contre lui... Ce qu'il nous faut, c'est une chevalerie." Bardoux est dans sa logique, qui écrivait déjà en 1936 dans un pamphlet "J'accuse Moscou" que le Front populaire était un complot moscovite. Et pourtant il est antiallemand. Mais il croit, avec une naïveté qui en dit long sur son sens politique, que le Maréchal l'est aussi. Cette naïveté, il la partageait, il est vrai, avec une large majorité de Français parmi lesquels François Mitterrand, mais il n'avait pas, comme ce dernier, l'excuse de l'inexpérience et de la jeunesse. Et il n'a pas fini la guerre dans la Résistance active. Il a même été conseiller du Maréchal à Vichy.
Quel que soit le régime, Bardoux est un mondain qui cultive les relations, les réseaux d'influence, recherche les honneurs et aime approcher le pouvoir. Mallah, le grand-père de Nicolas, est son contraire ; solitaire, austère, secret. Il ne se livre pas, même en famille. Il n'a jamais évoqué son enfance à Salonique, au bord de la mer Egée, où il est né le 8 juin 1890. Il n' a jmais dit à ses filles et à ses petits-fils qui'l était juif, ni que son premier prénom était Aron. Ils ne l'apprendront qu'à sa mort. Comme si, à ses yeux, son arrivée en France signait son véritable acte de naissance.
Les Mallah sont des juifs sépharades d'Espagne chassés par Isabelle la Catholique en 1492. Il s'installent à Salonique. Au début du siècle, la ville compte près de 50 % d'habitants d'origine juive. En l'absence d'archives, les généalogistes n'ont hélas pu remonter le fil des générations. On sait seulement que le père de Benedict avait conservé la nationalité espagnole et se prénommait Mordohai ou Mardochée. Mais on ignore sa date de naissance. En revanche, on connaît celle de sa femme, Reina Magriso : le 18 novembre 1868, à Salonique. Ils auront sept enfants, tous scolarisés dans les écoles de la très francophile Alliance israélite universelle. Bijoutier, l'arrière-grand-père de Nicola est assez aisé pour envoyer son fils aîné Aron (Benedict) faire ses études en France.
Grâce à son dossier de naturalisation que deux journalistes du Nouvel Observateur, Doan Bui et Isabelle Monnin, ont consulté aux Archives nationales, on peut retracer le parcours français de Benedict, que sa famille elle-même ne connaissait pas. Quand il débarque à Marseille en 1905, il n'a pas quinze ans. On retrouve sa trace au lycée Lakanal, à Sceaux, dont il est l'élève de 1905 à 1910. Il poursuit ses études de médecine à Paris, puis à Lyon, où il obtient son diplôme en 1915. Pendant la guerre, interne des Hospices civils de Lyon, il dispense des soins, à titre bénévole, dans les hôpitaux militaires.
En 1916, il fait la connaissance d'une jeune Lyonnaise, veuve de guerre, Adèle Bouvier, dont la famille est originaire du village de Sermerieu, entre Belley et La Tour du Pin, dans le bas Dauphiné. Les ancêtres sont des paysans, des jardiniers, des marchands de beurre-oeufs-fromages. Pour épouser Adèle, Benedict se convertit au catholicisme. Apparemment sans aucun état d'âme. Etonnant pour le fils d'une communauté juive très attaché à ses racines. Mais il reste fidèle à sa famille. Un à un, sa mère et ses frères et soeurs le rejoidront en France. Après l'annexion de Salonique par les Grecs en 1912 et la mort de leur père l'année suivante, plus rien en effet ne retenait les Mallah au bord de la mer Egée.
Benedict et Adèle se marient le 16 octobre 1917 à Sainte-Foy-les-Lyons. Le 3 janvier 1919 naît Suzanne, toujours à Lyon. Puis le couple rejoint Paris, emménage rue Milton, dans le 9e arrondissement, où Benedict ouvre un cabinet de consultations tout en travaillant à Cochin et à Saint-Louis. Andrée, la mère de Nicolas, voit le jour le 12 octobre 1925.
En épousant Benedcit Mallah, citoyen grec, titulaire d'une carte de séjour délivrée par la préfecture du Rhône, Adèle a merdu la nationalité française. Dès lors, le grand-père de Nicolas n'aura qu'une obsession : devenir français. En 1924, il fait une demande de naturalisation. Refusée. "Bien que les renseignements recueillis sur M. Mallah ne soient pas défavorables (...) il convient d'ajourner l'examen de sa demande et celle de sa femme", tranche la préfecture du Rhône. Benedict ne se décourage pas. Il réitère sa demande et finit par obtenir sa naturalisation par décret du 29 mai 1925. Il sera "plus franchouillard que les Français", dira sa fille, la mère de Nicolas.
Benedict a du mérite. La France en effet ne s'est montrée généreuse ni avec lui ni avec les siens. La demande de naturalisation de son frère Léon , datée de 1936, sera elle aussi refusée. Ce dernier dirige trois succursales de la Grande Maison d'ameublement. Sur son dossier figure un avis défavorable du ministère du Commerce qui précise que"la Chambre de commerce ne voit aucun intérêt militant, au point de vue commercial, à cette naturalisation". C'est vraisemblablement l'hostilité de l'Ordre des médecins qui a également retardé la naturalisation de Benedict. Eux aussi devaient craindre la concurrence. Pour être certain d'être naturalisé, Raphaël, un autre frère Mallah, s'engagera dans la Légion. Gazé au front pendant la Grande Guerre, il ne sera naturalisé qu'en 1926 et mourra deux ans après.

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 15 Avr - 19:41

En 1938, Benedict Mallah, vénérologue et urologue déjà réputé, quitte la rue Milton pour la rue Fortuny où il installe son cabinet au rez-de-chaussée. Il opère à Saint-Jean-de-Dieu, une clinique privée, près des Invalides. Suzanne et Andrée font leurs études au cours Dupanloup, un collège huppé réservé aux jeunes filles de la bonne société. Le Dr Mallah est abonné au Figaro, il va à la messe le dimanche, il fréquente des bourgeois de la bonne société parisienne, les reçoit rue Fortuny, bref recherche le confort et incarne l'assimilation.
La guerre lui rappellera ses origines. Prudent, Benedict se réfugie en zone sud, avec sa mère qui l'a rejoint, sa femme et ses filles. Il vit pendant quatre ans dans la ferme d'un oncle d'Adèle, au coeur d'un hameau perdu de la commune de Marcillac-la-Croisille. Un bourg situé à quelques encablures du berceau de la famille Chirac.
Lorsqu'il déclare en 1944 le décès de sa mère, il ne fait pas référence à ses origines et pas davantage à sa profession, se disant cultivateur. Les habitants du hameau eux, savent qu'il est médecin ; il a été appelé à plusieurs reprises à soigner des maquisards blessés lors des affrontements avec les Allemands.
Après la libération la famille retrouve la maison de la rue Fortuny qui était occupée par des officiers SS. La vie reprend. Benedict rouvre son cabinet, réopère à la clinique Saint-Jean-de-Dieu, Andrée, surnommée "Dadu", réussit au bac et s'inscrit à la fac de droit où Suzanne passe son doctorat.
Si Jacques Bardouc fut pétainiste, Benedict Mallah, lui, est gaulliste. Le Général sera son idole. Le père de la Ve République comme l'homme du 18 juin. Il le restera toute sa vie. Mais il ne milite pas, ne fait pas de politique. Il demeure fidèle à son style de vie - rester discret, ne pas se faire remarquer. Il manifestera pour la première et dernière fois de sa vie le 30 mai 1968. Pour soutenir de Gaulle contre les émeutiers. Son petit-fils, Nicolas, alors âgé de treize ans, voulait lui aussi défiler sur les Champs-Elysées. Mais sa mère a téléphoné à la direction du cours Monceau pour qu'on l'empêche de sortir. Il lui en voudra longtemps.
Si différents qu'ils fussent, les grands-pères Jacques Bardoux et Benedict Mallah avaient quelques valeurs communes : une certaine rigueur morale, le sens du devoir, le culte de la famille. En revanche, tout oppose Edmond Giscard d'Estaing et Pal Sarkozy, les pères. Le premier est le prototype du grand bourgeois provincial, cultivé, attaché à sa terre, à ses valeurs, à ses traditions, à sa famille, aux usages, à ses biens. Le second, déraciné à vingt ans, aventurier malgré lui, est fantasque, excentrique, obsédé par les femmes, attiré par tout ce qui brille.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 15 Avr - 20:44

Pétainiste mais pas collaborationniste

Edmond suit le cursus exemplaire du fils de famille auvergnat ; études secondaires au lycée Blaise-Pascal à Clermond-Ferrand, licence d'histoire et de droit à Paris, inspection des Finances. Il quitte le service de l'Etat en 1930 pour entrer dans les affaires où il s'impose brillamment. Il est conservateur, sans fantaisie, snob, conscient d'appartenir à une élite, à une caste. Dans un de ses livres dont le titre à lui seul est évocateur, La Monarchie intérieure, essai sur la seigneurie de soi-même, paru en 1949 mais commencé sous l'Occupation, il écrit : "C'est dans l'élaboration d'une famille qu'il faut voir la naissance et les ramifications du nom (...) pour qui comprend et approuve le perpétuel effort vers le mieux que doit être l'existence humaine avec son épanouissement dans tous les domaines où s'étend la personnalité - famille, vertus, fortune, influence, qualités de l'esprit et du corps -, le nom prend sa place qui n'est ni la première ni la dernière mais qui existe dans la hiérarchie monarchique de l'accomplissement et de la réussite." Il dit encore : "Il est certain que j'ai du goût pour les gens de bonne tenue. Orgueil ? Vanité ? Le nom c'est une servitude, pas un privilège." Tout Edmond est là : arrogance tranquille, bonnes manières, respect des convenances.
Le personnage est plus complexe qu'il n'y paraît. Lecteur de l'Action française, il est royaliste. "Mon père était monarchiste. Il connaissait bien le comte de Paris et, avant la guerre, il allait régulièrement saluer en Belgique les parents du comte, le duc et la duchesse de Guise (...) ou célébrait l'anniversaire de la mort du roi à la maison..." confiera son fils Valéry. Catholique sans ostentation dans un département, le Puy-de-Dôme, plutôt laïc, il adhère à la droite nationaliste. Sa femme, May, aimerait qu'il fasse de la politique. Il n'en a pas envie, ce qui n'empêche pas les convictions. Il est président de la section du 8e arrondissement de Paris des Croix-de-feu du colonel de La Rocque. En 1933, il écrit un curieux essai monétaire dans lequel il affirme que la France produit trop. Il plaide pour un progrès plus lent, contre l'élévation du niveau de vie des travailleurs.
Effrayé par le Front populaire, il est bien sûr anti-communiste mais aussi antiparlementaire. Dans ses écrits, il condamne le nazisme et son Führer mais pas le Ducé, ni le Caudillo, crédités à ses yeux de reconnaître les valeurs du catholicisme. Est-il antisémite comme beaucoup dans son milieu à l'époque ? Olivier Todd, le biographe de son fils, il avouera en 1975 : "Avant la guerre de 14, j'étais plutôt antisémite, plutôt antimétèque, barrésien. Je rougis de l'avoir été. Aujourd'hui, je suis un ami d'Israël d'une manière compromettante..."
Après la défaite de 1940, Edmond pense que Pétain est le meilleur bouclier contre Hitler et les Allemands qu'il déteste, lui qui fut grièvement blessé pendant la guerre de 1914. Il ne croit pas en de Gaulle, ce petit général, cet inconnu qui s'est réfugié chez les Anglais et qu'il considérera comme un "dissident". Il adhère tout naturellement aux "valeurs" prônées par l'Etat français, les siennes, : travail, famille, patrie, la terre qui ne ment pas, l'Europe antibolchevique. Et se félicite de la suppression de tout système représentatif, lui qui, dans La Monarchie intérieure, n'a pas hésité à dénoncer "le crime du suffrage universel" et à déplorer "l'intervention du vote qui vicie tout".
L'homme d'affaires se rend fréquemment à Vichy où il reçoit la francisque. Comme Bardoux, son beau-père. Mais, patron des Automobiles Lorraines, Edmond refuse de rouvrir son usine sur ordre de l'Occupant. Maire de Chanonat, il s'arrange pour ne pas livrer les noms de ses administrés aux autorités allemandes. Il se flattera de ne pas avoir été épuré à la Libération.
Et il continuera de truster les sièges de président ou d'administrateur de société. Son cousin René Giscard d'Estaing, pétainiste lui aussi, écrit au Maréchal pour lui dire que la condamnation de Pierre Mendès France, accusé de désertion pour avoir, avec d'autres parlementaires, tenté de rejoindre le Maroc sur le Massilia, est un scandale. Il est persuadé de convaincre Pétain. Le Maréchal ne bouge pas.
Bref, Edmond est représentatif d'une caste qui, par haine du communisme, par détestation du Front populaire, était prête à suivre le Maréchal et l'Etat français dont il partageait les valeurs tout en condamnant la Collaboration.

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 17 Avr - 20:01

Bling-bling avant l'heure

Pal Sarkozy, le père de Nicolas, a été plus encore marqué par la guerre. Il aura deux vies. La première, en Hongrie, est, à l'en croire, c'elle d'un fils de seigneur qui grandit dans un château, choyé par des nurses, servi par des domestiques, puis poursuit ses études, comme tous les fis de l'aristocratie fortunée d'Europe, dans le Valais, en Suisse, chez les pères Prémontrés. Il n'en est rien. Le château d'Alattyän dont il parle abondamment appartenait à un cousin de sa mère et non pas à ses parents. Il y séjournait pendant les vacances tout au plus. Il le reconnaîtra d'ailleurs dans son livre : "Eux-mêmes (ses parents) possédaient une petite propriété à Alattyän."
En réalité, ils la louaient. S'il a bien été élève des pères Prémontrés, c'est à Gödöllö, à trente kilomètres de Budapest, et non pas dans le Valais où les registres du seul internat tenu par les Pères et accueillant des étrangers, l'abbaye de Saint-Maurice, n'ont pas la moindre trace d'un Sarkozy. "Ce n'est pas le siècle qui a tout englouti, comme Pal Sarkozy se plaît à le prétendre, constatent Pascale Nivelle et Elise Karlin, ce sont ses souvenirs écrits sur du vent, tracés à la craie de son imagination.

Tous ils s'effritent au contact des archives." Nicolas Sarkozy lui-même s'est moqué de la propension paternelle à embellir la réalité : "Il est où le château ? Nous y sommes allés en famille (en Hongrie). Nous avons cherché et nous n'avons rien trouvé !"
Peut-on croire davantage à sa seconde vie telle qu'il la raconte ? Sans doute l'a-t-il aussi romancée, enjolivée. L'itinéraire du jeune homme qui fuit la Hongrie en 1948 pour échapper à un camp de travail en Sibérie est vraisemblable : le passage périlleux de la frontière autrichienne, la zone anglaise de Vienne, Baden Baden, Klagenfurt en Autriche, la rencontre avec un recruteur français de la Légion qui, après l'avoir fait beaucoup boire, lui fait signer un engagement de cinq ans. Engagement sous le matricule 58532, authentifié par sa photo et sa fiche de renseignements, ainsi que sa feuille de démobilisation le 29 novembre 1948, publiés dans son livre. Ensuite... on a peine à croire à la succession de hasards heureux - Ma chance", dit-il - qui le conduiront jusqu'à la rue Fortuny. Dernière visite médicale à Marseille avant le départ pour l'Indochine. Le médecin de la Légion est hongrois. Comme par hasard, c'est un ami de son père. Il décèle une maladie de coeur imaginaire, le déclare inapte. Pal est démobilisé. La liberté, Paris enfin où il arrive en haillons. Première nuit place de l'Etoile, en décembre, couché sur une bouche de métro pour ne pas mourir de froid. Le clochard qui dort à côté de lui, encore un hasard, est hongrois. Il lui indique l'existence d'un centre pour réfugiés. Là, il obtient l'adresse de sa grand-tante : 100, rue Ordener, dans le 18e arrondissement. L'accueil chaleureux de la famille, la solidarité de la diaspora hongroise, les petits boulots : vernisseur de film, valet de chambre, boxeur, joueur de bridge, dessinateur, métreur, maître d'hôtel, portraitiste. Ce qu'il appelle son "inventaire à la Prévert". Là encore, rien n'est ordinaire. Le premier appartement qu'il doit mesurer est celui de Cocteau, le deuxième celui de Colette. Lorsqu'il joue de l'argent au bridge, il l'emporte toujours. Lorsqu'il gagne une maison de campagne au baccara, c'est face à Yul Brynner. Lorsqu'une femme tombe dans ses bras, c'est une comtesse. Et quand sa société est menacée de faillite, il gagne au loto !
En revanche, les retrouvailles avec Mathias, un réfugié hongrois, fils d'une grande famille magyare, devenu grand reporter à Paris Match, ne relèvent pas du fantasme. Et elles vont changer le cours de son destin. Pal, qui cherche du travail, voudrait exercer ses dons naturels dans le portrait ou la peinture. L'amie d'une amie de Mathias, une certaine Suzanne Mallah, connaît une école qui cherche un assistant pour enseigner le dessin à de jeunes enfants ; c'est ainsi que Pal sonne à la porte du 46 rie Fortuny. Ce n'est pas Suzanne qui ouvre, mais sa soeur cadette, Andrée, soixante ans plus tard, il se souvient : "Je suis resté sans voix, hypnotisé par la bouche de la créature qui m'apparaissait (...) Je l'aurais suivie au bout du monde. Je voulais revoir sa bouche, retroussée, charnue et tendre comme un bec d'oisillon appelant les baisers." Celle qu'on surnomme Dadu est petite, mince, jolie. Pal tombe amoureux fou dans l'instant. Et décide aussitôt qu'elle sera sa femme. Dès le lendemain, il l'invite à la piscine Deligny. Moins d'un mois après leur rencontre, elle lui présente ses parents. Et très vite, il la demande en mariage. Encore faut-il convaincre l'austère Dr Mallah. Pal est réfugié, apatride, sans le sou. Pas le gendre idéal. Mais il sait séduire et pas seulement les jeunes filles. Est-il sincère lorsqu'il dit être marqué par une éducation traditionnelle hongroise très stricte, être attaché à la famille et désireux d'avoir des enfants ? Il est en tout cas convaincant et Benedict, naïf, conclut ainsi leur entretien : "Nous partageons les mêmes idées sur le mariage." En réalité, le futur beau-père est tout le contraire de son futur gendre. Il est introverti, l'autre extraverti. Il est fidèle, l'autre volage. Il est rigoriste, l'autre, libertin. Il déteste se faire remarquer, l'autre adore être vu. Il est radin, l'autre, dispendieux. Il a tout fait pour devenir français, l'autre a longtemps refusé de l'être ! Mais Benedict ne le sait pas lorsqu'il donne son consentement.
Le mariage a donc lieu le 21 février 1950. Le couple emménage au second étage de l'hôtel particulier de la rue Fortuny. Benedict ne mettra pas longtemps à s'apercevoir que son gendre et lui n'ont pas la même conception du couple et de la famille.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 17 Avr - 21:03

Charles de Gaulle et François Mitterrand ont été nourris à la même source, celle du catholicisme et du patriotisme. Ils ont partagé un attachement quasi viscéral à leur maison natale, à leur lignée qui leur a donné, très jeunes, le sentiment de s'inscrire dans l'histoire de France.
Georges Pompidou et Jacques Chirac, fils et petits-fils de hussards noirs, ont été marqués par la rudesse de leur terre et la modestie de leurs origines. Valéry Giscard d'Estaing et Nicolas Sarkozy, eux, n'ont qu'une racine commune, une seule, l'anticommunisme familial. Mais pour le reste ! Le premier est habité par le sentiment d'appartenir à une élite, d'être l'héritier d'une histoire familiale hors du commun. Il partage avec les siens cette fatuité d'autant plus puérile d'appartenir à l'aristocratie, que cette appartenance, on l'a vu, est d'emprunt récent. Au point d'avoir fait dessiner sur les murs de la grande salle du château d'Estaing qu'il a acheté à son frère et un cousin, un arbre généalogique.
Le second se vit comme un homme sans passé, sans attaches, qui ne doit rien à personne - surtout pas à son père - et tout à lui-même. Le problème de Giscard, le fils de famille, sera ce peuple dont son père se méfait tant et qu'il aura du mal à comprendre, malgré ses efforts. Celui de Sarkozy, le fils d'immigrés, grandi près du parc Monceau, puis à Neuilly, sera l'absence de racines. Paris n'est pas une terre.


EN FAMILLE

Le terreau fondateur
De Gaulle-Mitterrand


Chaque dimanche matin, Henri et Jeanne de Gaulle quittent leur appartement, 24 avenue Duquesne à Paris, à deux pas des Invalides, un bel immeuble en pierre de taille où ils ont emménagé en 1892 pour se rendre à l'église Saint-François-Xavier. Lui, grand, élancé, un peu voûté à l'approche de la cinquantaine, le visage allongé, le regard vif, la moustache soigneusement peignée. Il est coiffé d'un haut-de-forme et vêtu d'une redingote noire qui accentuent son allure digne et austère. Elle a le port altier, les cheveux tirés, les traits réguliers, un regard noir, très assuré, qui trahit sa détermination et son intransigeance.
Lorsqu'il a songé à se marier à l'approche de la quarantaine, Henri a pensé à cette cousine éloignée. Pourquoi ne pas épouser une Maillot, comme son père ? Elle n'a pas hésité longtemps : pourquoi refuser cet homme si brillant, si sérieux, qui partage ses valeurs et sa conception de la vie ? Pour elle, Henri sera plus qu'un mari, un membre de sa famille à laquelle elle tient tant puisqu'il est le fis de Joséphine Maillot, sa cousine, une femme hors du commun, on l'a vu. Il ne peut pas la décevoir.
Ils marchent vers l'église, leurs cinq enfants bien groupés derrière eux. En partant, Henri leur a dit, comme à chaque sortie : "Formez-vous près de la porte !" Ils se sont alignés par ordre de naissance : Xavier, l'aîné, puis Marie-Agnès, suivie de Charles, de Jacques et de Pierre.
Chaque dimanche matin, à Jarnac, Joseph et Yvonne Mitterrand quittent la maison de la rue Abel-Guy qui jouxte le temple protestant pour se rendre, à pied, à l'église Saint-Pierre où ils se sont mariés en 1906. Lui, de taille moyenne, mince, le nez fin, le menton volontaire, la moustache conquérante, le visage un peu sévère, le teint pâle. Un chapeau noir cache sa calvitie naissante. Elle, grande, très typée, avec un nez busqué, des lèvres charnues, des grands yeux noirs aux paupières tombantes et de longs cheveux noirs qu'elle coiffe en chignon. On dit dans la famille qu'elle n'est pas "spécialement jolie". Qu'importe ! Puisque pour Joseph seule compte la beauté de l'âme. Ils sont tous deux trop pieux, trop sérieux, trop habitués à maîtriser leurs sentiments pour que leur mariage, quelques années plus tôt, ait tenu du coup de foudre. Les amis de la famille Lorrain, celle d'Yvonne, inquiets de voir ces jeunes gens toujours célibataires, les ont fait se rencontrer. Il avait trente-cinq ans, elle vingt-cinq. Chacun a compris, dès le premier contact, que l'autre était fait pour lui.
Ils marchent vers l'église. Aux côtés de Joseph et d'Yvonne, les grands-parents Lorrain : Jules, le pater familias, et maman Ninie, toujours de noir vêtue, suivis des huit petits Mitterrand : Antoinette, Marie-Josèphe, Colette, Robert, François, Jacques, Geneviève et Philippe. Et aussi d'Antoinette, la soeur d'Yvonne, et de ses deux enfants, Pierre et Lolotte. Chez les Mitterrand aussi on part pour la messe dominicale en rangs serrés.


Charles et François ont connu l'un et l'autre le bonheur des familles nombreuses lorsqu'elles sont unies, lorsque l'harmonie y règne. Huit enfants plus deux cousins chez les Mitterrand, cinq enfants chez les de Gaulle, sans compter, l'été sur la Côte d'Opale, les huit petits Maillot et les cinq cousins de Corbie.
L'un et l'autre ont reçu la même éducation religieuse, obéi aux mêmes règles : maîtriser ses émotions, ne pas extérioriser ses sentiments, respecter l'autre et se respecter soi-même. L'un et l'autre ont appris très jeunes à constituer avec leurs frères et soeurs un groupe homogène, solidaire, où l'on vit entre soi. A Paris, les parents de Gaulle vont rarement au spectacle, ils ne dînent pas en ville, ils ne reçoivent guère que leur famille. A Jarnac, les grands-parents et les parents de François vivent en clan, derrière leurs hauts murs. "L'étranger commence hors du cercle de famille. Chez nous, comme nous recevions peu, les invités entraient comme par effraction, nous les regardions avec curiosité", écrira François Mitterrand au crépuscule de sa vie.
Chez les de Gaulle comme chez les Mitterrand, les enfants n'ont jamais entendu d'éclats de voix. Ils n'ont jamais été témoin de scènes de ménage. Leurs parents forment des couples solides, unis, nés de mariages de raison plus que de passion. C'est dans ce contexte harmonieux que les personnalités de CHarles et François se sont affirmées.
Chez les de Gaulle, le mode de vie est strict. Malgré son humour et sa gentillesse décrits par sa fille mais aussi par les enfants de cette dernière, chez qui il finira sa vie, au Havre, Henri le père, est un personnage imposant. Notamment pour Charles dont il sera le professeur. Jeanne, la mère, fait régner un climat d'austérité rue Duquesne. Sa fille la décrit ainsi : "Mamère était bonne, douce, très imaginative, mais entière, ardente, intransigeante et quelquefois véhémente (...) Elle était honnête au point d'exiger une sincérité totale. Elle ne comprenait que les compliments vraiment mérités." Ainsi son mari l'agace-t-il lorsque, de sa voix grave et bien posée, il dit à ses enfants : "Vous avez la plus belle maman du monde !" Ce qui, note Lacouture, "était faire preuve de plus de sentiments que de mesure". Ou quand il félicite une jeune mère pour le charme de son bébé visiblement très laid. C'est qu'Henri, on l'a vu, possède plus d'humour. Marie-Agnès Cailliau évoque sa mémoire avec plus de chaleur : "Ah ! Notre père ! Quel homme il était ! Charmant, spirituel, merveilleux. Il était gai, tendre, aimable avec tous."

Chez les Mitterrand, l'autorité est double : celle des grands-parents Lorrain, celle des parents. Mais la discipline n'exclut pas un brin de fantaisie, voire de romantisme. Les grands-parents font confiance à leurs descendants et leur laissent la bride sur le cou. Yvonne, la mère, n'est pas sévère. "Avec elle, un enfant n'avait jamais tort !" confiait la cousine Lolotte. Joseph, le père, lui, marquait sa désapprobation par de lourds silences. Grâce à la convivialité et à l'optimisme foncier du grand-père, à la tendresse de la grand-mère, au tempérament chaleureux d'Yvonne, à l'affection bourrue de Joseph, il régnait rue Abel-Guy et à Touvent une atmosphère de liberté dont les enfants ont un souvenir fort. "Aucune contrainte n'empêchait le bonheur et l'enthousiasme d'envahir la maison", écrira Robert Mittterrand. François confiera à Elie Wiesel : "Il n'y avait pas de règlement à la maison. Personne ne venait nous surveiller. Nous avions une très grande liberté dans un environnement familial strict (...) Ma famille était de petite bourgeoisie mais elle avait une certaine indépendance d'esprit. Je n'ai jamais eu à me dresser contre elle."
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 17 Avr - 21:21

Une "ambition de conquête"

A Jarncac, François ne côtoie pas l'Histoire. Celle de sa petite ville que lui raconte son grand-père Lorrain ignore le bruit et la fureur. Ici, même la Révolution a su se garder de trop d'excès. Le 31 janvier 1790, cent soixante "électeurs actifs" désignent la municipalité et son président... Le curé de Jarnac. La fête de la Révolution du 14 juillet 1790 est ouverte par une messe et close par un te deum et un bal... Le nom de cette ville harmonieuse et paisible est pourtant lié à un coup d'épée, le fameux "coup de Jarnac", assimilé à une tricherie et à un épisode sanglant de la quatrième guerre de religion. En 1547, Guy de Chabot, septième baron de Jarnac, sort vainqueur de son duel avec une des fines lames du royaume, François de Vivonne, le blessant mortellement d'un coup imprévu au jarret. Non seulement cette botte inédite ne fut pas jugée déloyale par le roi et les princes de sang qui assistaient au combat, mais Chabot fut nommé gouverneur de La Rochelle et maire perpétuel de Bordeaux. Jamais le rayonnement d'un baron de Jarnac ne plus plus grand.
Le 13 mars 1563, le prince de Condé, chef de l'armée protestante, et quatre cents de ses hommes furent tués à Jarnac par les troupes du duc d'Anjou, frère de François II et de Charles IX, futur Henri III. La victoire des catholiques connut un retentissement dans tout le pays et fut célébrée avec éclat jusqu'à Rome où le pape fit exposer les vingt-sept drapeaux pris aux protestants dans l'une des chapelles de Saint-Pierre. Le souvenir des deux siècles de déchirement entre les deux ommunautés restera vivace au point de marquer François Mitterrand qui écrira dans Ma part de vérité : "Le feu des guerres de religion couvait encore sous la cendre (...) Le dimanche matin, l'église et le temple séparaient en deux assemblées possessives du même dieu une bourgeoisie revêtue des mêmes habits de fête."
La France de François Mitterrand est là, moins épique que celle de De Gaulle, plus charnelle, plus conflictuelle, inspirée de la géographie autant, sinon plus, que de l'Histoire : "De la France je n'ai pas une idée, mais une sensation, celle que donnent un être viviant, ses formes, son regard (...) Elle a été fille du sol, de l'eau, de la géométrie avant de donner aux hommes l'image de l'harmonie (...) Mon patriotisme s'alimentait aux sources de la Dronne, de la Charente et de la Vienne tout autant qu'aux coups d'éclat de Duguesclin. Mon pays, se sont d'abord des paysages..."
C'est à Jarnac et à Touvent, loin de Paris et des lieux de pouvoir, qu'est née ce qu'il appellera son "ambition de conquête". Et cette conviction précoce qu'il aurait à continuer un jour cette histoire de France qui, dira-t-il, "le possédait".

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mar 18 Avr - 17:57

Le rebelle autoritaire et la force tranquille

Quel enfant fut-il, Charles de Gaulle ? On n'en saurait rien si sa soeur Marie-Agnès, au soir de sa vie, n'avait confié ses lointains souvenirs à Jean Mauriac. En effet, personne, ni ses parents, ni ses frères, ni ses cousins, ni ses camarades d'enfance, ni Charles lui-même, n'a rien laissé. Pas la moindre note, pas le moindre témoignage sur son enfance. Le regard porté par Marie-Agnès Cailliau dix ans après la mort du Général et deux ans avant sa propre disparition, à quatre-vingt-douze ans, est naturellement bienveillant. Elle n'en décrit pas moins son jeune frère - elle était de dix-huit mois son aînée - comme un enfant "plutôt difficile (...) turbulent et taquin". Ce "plutôt difficile", dans la bouche d'une soeur aimante, signifie "très difficile". D'ailleurs, les scènes qu'elle décrit montrent que Charles pouvait être capricieux, coléreux, parfois même violent :
"Il devait avoir dans les sept ans. Charles s'était adressé à notre mère :
- Maman, je voudrais monter à poney.
- Non, tu es monté hier, tu ne monteras pas aujourd'hui.
- Alors, je vais être méchant !
"Et aussitôt il jetait ses jouets par terre, criait, pleurait, tapait du pied.
"Une autre fois, Charles lançait des livres à la tête de Pierre (son plus jeune frère qui avait six ans de moins que lui). La porte de la chambre était fermée à clé et il ne voulait pas ouvrir à notre mère qui, inquiète des pleurs de Pierre, désirait entrer. Ce n'est que longtemps après que Charles se résolut à libérer son frère."
Cette propension à imposer sa volonté à ses frères inquiétait Heneri de Gaulle, comme ne témoigne cette scène racontée par sa fille.
"Un jour que Charles jouait avec nous, mon père l'appelle :
- Charles, tu es sage ?
- Oui, papa.
- Tu n'opprimes pas Jacques ?
- Non, papa.
- Ni Pierre ?
- Non, papa.
- Tiens, voilà deux sous pour que tu continues à être gentil avec tes frères."


Marie-Agnès affirme que sa mère, malgré son caractère très affirmé, n'avait aucune autorité sur Charles : "Il ne lui obéissait jamais." En revanche, son père savait punir : "Je me souviens spécialement d'une Saint Nicolas. Charles venait d'avoir cinq ans. Je n'en avais pas encore sept. Il avait demandé ce que nous appelions un "cheval-jupon" (dans un trou pratiqué dans les flancs du cheval, l'enfant passait ses jambes qui étaient dissimulées par un volant). (...) A la place du cheval-jupon, il avait trouvé, sur un fauteuil, une lettre de Saint Nicols lui expliquant qu'il ne l'avait pas mérité (...) Charles était alors le seul à ne pas avoir de jouets. Il en était mortifié et humilié." Grâce à Marie-Agnès on apprend encore que le petit Charles aimait les jeux : le diabolo, le croquet, le cerf-volant, le bâillon, colin-maillard. Mais il jouait surtout aux soldats de plomb, manifestant d'emblée une propension certaine au commandement. " Charles était toujours le roi de France. Il avait toujours sous ses ordres l'armée française. Il n'était pas question qu'il en fût autrement." Son frère Xavier, qui avait pourtant trois ans de plus que lui, devait se contenter d'être le roi d'Angleterre. Et Jean de Corbie, son cousin, l'empereur de Russie. C'est naturellement le chef des armées françaises qui gagnait. A l'instar d'un autre cadet célèbre,Napoléon Bonaparte, Charles est déjà un rebelle imposant son autorité.
Henri de Gaulle regarde grandir cet enfant né un 22 novembre comme lui. Il est moins bon élève que Xavier, l'aîné, moins sage que ses cadets, mais il brûle d'une passion pour l'Histoire qui le rend singulier.

L'enfant Mitterrand s'impose lui aussi au milieu des siens. Mais avec un tout autre comportement. Son frère Robert le décrit ainsi :"François organisait tranquillement sa vie, sans faire de bruit, mais s'il était défié, dans quelque jeu ou quelque sorte de concours, il relevait le gant et, sans se défaire de son calme, il s'évertuait jusqu'à la fin à gagner la partie." Le petit François prend part à la vie commune. Il en respecte les règles, tout en sachant s'isole. "Je n'étais pas perdu dans une caravane bruyante. Je pouvais, car j'en avais le goût, conquérir des moments de solitude", écrira-t-il. Déjà cette force tranquille, cette faculté d'organiser sa vie selon son libre-arbitre, cet art de fractionner le temps.
Contrairement à Charles, François ne se départit jamais de son calme. Même lorsqu'il n'obéit pas. Quand sa grand-mère Eugénie lui interdit de toucher un objet, il s'en approche le plus près possible. Elle le gronde, il répond, plus taquin que révolté : "Mais je ne touche pas !" Lorsqu'elle lui inflige la punition familiale - être attaché à un meuble par un fil qu'il ne faut pas rompre - acceptée de bonne grâce par tous ses frères et soeurs, il se détache aussitôt. "Il admettait mal l'autorité et moins encore les entraves à sa liberté", se souvenait sa cousine Lolotte, témoin de ses désobéissances. Elles furent d'autant plus rares que, écrira-t-il, "Mes parents ne pesaient pas sur moi. Ils ne faisaient pas preuve à mon égard d'une autorité aveugle. Mais ils m'inculquèrent une discipline de vie". François n'est pas un rebelle - "Se révolter ? Contre qui !" dira-t-il. Il ne crie pas, il ne trépigne pas, mais il est moqueur et têtu. A Jarnac, les siens l'appellent "le doux entêté".
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mar 18 Avr - 19:30

Une photo de famille prise en 1923 rue Abel-Guy en dit long sur la fratrie. Au centre, Yvonne, entourée de ses huit enfants. Tous fixent l'objectif. Derrière la mère, Antoinette, l'aînée, alors âgée de quatorze ans, qui sera un peu une seconde mère pour les plus petits. A sa droite, Marie-Josèphe, sa cadette de deux ans, déjà fantaisiste, déjà artiste, elle invente des histoires peuplées de personnages mystérieux qui fascinent François. Puis Colette, déjà la plus jolie, si proche de Robert qu'on les appelait "la cane et le canard". Au premier rang, Geneviève, quatre ans, la dernière des filles ; Robert, uit ans, l'aîné des garçons ; Jacques, le troisième, le seul qui soit blond aux yeux bleus ; Philippe, le petit dernier, sur les genoux de sa mère. Et à leur gauche, légèrement en avant des autres, une main protectrice sur la cuisse de sa mère, François, sept ans, le cheveu brun, le regard assuré, dont la présence semble déjà dominer. Il n'est pourtant pas le plus brillant : c'est Robert, futur polytechnicien. Pas le plus beau et le plus intrépide ; c'est Jacques, le futur général, patron de la force de frappe française. Pas le plus charmant, le plus convivial : C'est Philippe, le gentleman farmer qui restera au pays. Il est différent,. Il possède ce je ne sais quoi d'indéfinissable que les autres. n'ont pas, et qui faisait dire à son grand-père Jules et au curé Marcelin, son professeur à Touvent : "Ce petit fera parler de lui !"

Comment ne pas noter un étonnant parallèle entre les deux fratries ? Chez les de Gaulle comme chez les Mitterrand l'aîné est le plus prometteur, le plus doué. Xavier de Gaulle, dont Georges Bernanos qui fut son condisciple rue de Vaugirard dira "n'avoir jamais connu d'adolescent plus riche de promesses", sera ingénieur des Mines avant de devenir consul général à Genève.
Robert Mitterrand, plus jeune bachelier de France en 1925, sera polytechnicien, ingénieur, homme d'affaires.
Charles et François sont les seconds. Les troisièmes se prénomment tous deux Jacques et sont brillants élèves. Jacques de Gaulle, ingénieur lui aussi, sera brisé dans son élan par une épidémie d'encéphalite léthargique qui le rendit paralytique à trente ans.
Jacques Mitterrand, saint-cyprien, deviendra responsable de la force de frappe sous de Gaulle et Pompidou, puis président de l'Aérospatiale sous Valéry Giscard d'Estaing. Autant dire qu'il n'était pas suspect de partager les idées politiques de son frère ! Les quatrièmes fils, Pierre de Gaulle et Philippe Mitterrand, sont les plus engagés au côté de leur illustre frère. Le premier participera à la fondation du RPF, deviendra président du conseil municipal de la capitale, sénateur de la Seine puis député de Paris. Le second, resté au pays où il cultive sa vigne et distille son cognac, sera, plus modestement, maire de Saint-Simon, la petite commune où il habite, responsable local puis candidat UDSR à la députation quand son frère présidait le parti.
Charles et François furent-ils des enfants heureux ? Le premier n'en a jamais rien dit. Sans doute par pudeur. Sans doute aussi parce qu'il estimait que ses sentiments relevaient de la sphère privée et ne regardaient personne. C'est sa soeur, Marie-Agnès, qui parle de lui : "Charles a gardé un souvenir merveilleux de son enfance. Cette enfance, toute sa vie, est demeurée présente."
François, lui, n' pas hésité à affirmer : "Mon enfance qui fut heureuse a illuminé ma vie." C'est même la première phrase de son livre d'entretiens avec Elie Wiesel.
Son frère Robert, à propos de Touvent, parlera de lui, des "paradis de notre enfance".
Charles, on l'a vu, n'a consacré que quelques lignes à ses parents dans ses Mémoires de guerre,. Pour rendre hommage à leur ardeur patriotique. Mais il s'est volontairement gardé d'exprimer le moindre sentiment. Une seule fois il s'est laissé aller. Quelques mois avant sa mort, c'était le dimanche 27 septembre, à Colombey. Au cours d'une promenade après la messe, il s'est confié à sa soeur.
Lui : "Ce qui m'a souvent réconforté depuis le 18 juin 1940, c'est la conviction que maman aurait été toujours et en tout avec moi."
Elle : "Papa aussi ?"
Lui : "Oui, bien sûr. Mais peut-être y aurait-il eu de sa part une nuance de prudence..."

Sa mère l'a toujours défendu, soutenu, approuvé. Jusqu'à ses derniers instants. Elle est morte le 16 juillet 1940, moins d'un mois après l'Appel lancé de Londres. Sans doute se souvient-il de ce qu'on est venu lui rapporter dans la capitale anglaise. Un prêtre ayant annoncé à Paimpol, où elle vivait dans un foyer, qu'un général français nommé de Gaulle venait de déclarer sur les antennes de Radio Londres que la défaite n'était pas définitive, elle s'est écriée : "Mais c'est mon fils !" Et, apprenant qu'il était dégradé et déclaré traître, elle affirmait à qui voulait l'entendre : "Je vous assure que mon fils est un bon Français !"
Avec Henri les relations sont moins fusionnelles. Le fils est fier de son père. Il lit dans les yeux de ses condisciples l'admiration pour ce professeur dont les cours les passionnent et dont l'autorité leur en impose.
Mais le P-DG, le "père de Gaulle" comme on l'appelle est particulièrement sévère avec son fils. "Il l'attrapait souvent et le punissait", se souveint Marie-Agnès. Le petit Charles sent le regard paternel posé sur lui, il lit sur son visage la satisfaction de le voir à ce point passionné par l'Histoire. Mais aussi le doute qui le fait souffrir :"Charles est très intelligent mais il n'a aucun bon sens..." Sans doute fallait-il en manquer, en effet, sans doute fallait-il posséder un grain de folie pour décider d'incarner seul, à Londres, la France de l'honneur !
Son père aurait-il exprimé "une nuance de prudence", comme semblait le redouter le Général ? Sans doute ce dernier avait-il en mémoire ses textes qu'il soumettait à la relecture paternelle. Ils revenaient parfois annotés sévèrement. Henri estimait que son fils était trop critique avec l'Ancien Régime, trop élogieux avec la Révolution.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mar 18 Avr - 20:43

"Papa Jules ou Papa Joseph ?"

Dans ses écrits, François Mitterrand n'évoque pratiquement pas la mémoire de sa mère. Pas une ligne dans les premières pages de Ma part de vérité où il rend un vibrant hommage à son père et à ses grands-parents. Seulement quelques mots dans Mémoires à deux voix sur la longue et douloureuse agonie d'Yvonne. Pourquoi un tel silence ? Dans une lettre adressée en 1942 à une cousine qui lui était très chère, Marie-Claire Sarrazin, il donne la réponse : "J'embrassais les oncles et les cousins, indifférent; avec ma mère, la communication intérieure me semblait trop constante et tout geste aurait été dilution vulgaire (...) Avec ma mère, c'était tout autre chose." L'explication de son mutisme est là : confessé par un jeune homme de vingt-six ans. C'est l'incapacité d'exprimer un sentiment trop frofond, trop fort, trop intense. C'est aussi la volonté de garder pour soi un souvenir précieux entre tous. Ses amis intimes, les rares auxquels il lui arrivait de se confier, en témoignent : toute sa vie François Mitterrand a voué à celle qu'on appelait dans la famille "l'admirable mère", un véritable culte. A l'Elysée, derrière la photographie d'Yvonne, sur la cheminée de son grand bureau doré, le président cachait son livre d'heures, qu'elle tenait, jeune fille. Entre deux rendez-vous, alors que d'importantes personnalités patientaient dans le salon d'attente du premier étage, il en lisait fréquemment quelques pages.
François Mitterrand en a dit bien davantage sur son père, qu'enfant il craignait : "Il était froid, glacial même, il ne parlait jamais." Il a gardé le souvenir d'un misanthrope qui s'enfermait volontiers dans son bureau, plongé dans ses livres, dans ses pensées ou dans son journal qu'il écrivait chaque jour. Ce père réfrigérant ne s'est laissé aller à de rares confidences qu'au bord des eaux de la Charente et de la Dronne où il allait pêcher. Là, l'oeil fixé sur le bouchon, il a évoqué devant ses fils son goût pour les études, notamment pour les langues mortes, latin et grec, son attirance pour le sport qui'l pratiquait assidûment. Sa passion pour l'art dramatique aussi.
A ce père qui le livrait si peu, le petit François a préféré son grand-père maternel. Même s'il ne se l'est jamais avoué. A Jarnac et à Touvent, c'est Jules Lorrain qui domine le clan. Lui qui dirige la vinaigrerie, lui qui exploite les domaines agricoles, lui qui commande, lui qui fait vivre toute la famille. Il est jovial, expressif, volubile. C'était, dira plus tard son petit-fils, "un personnage chatoyant".
A son côté Joseph apparaît encore plus taiseux, encore plus introverti, encore plus secret. "Tout jeune, François a compris que son grand-père était un homme remarquable. C'est lui qui l'a le plus marqué. Mais vis-à-vis de ses parents, il était soucieux que ça ne soit pas la vérité de son coeur", confiera sa cousine Lolotte. Pourtant, quand on demandait à François "Comment va ton papa ?" Il répondait : "Le quel ? Papa Jules ou Papa Joseph ?"

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 19 Avr - 16:05

Comme Georges Pompidou, François Mitterrand découvrira son père plus tard, lorsque, veuf, celui-ci viendra voir ses fils étudiants à Paris. Il comprendra alors la somme de frustrations vécues par cet homme cultivé qui s'est sacrifié deux fois. La première pour obéir à son père qui, par sécurité, lui a imposé d'entrer, comme lui, à la Compagnie des Chemins de fer Paris-Orléans, alors qu'il rêvait de monter à Paris, de fréquenter les milieux littéraires, de devenir journaliste ou écrivain. La seconde, pour sa femme qui, fragile du coeur, épuisée par ses couches, aspire à vivre auprès de ses parents et de sa soeur dans la maison de son enfance, où elle pourra disposer d'une domesticité qui la soulagera. Il renonce à son métier de cheminot qu'il avait fini par aimer et à une carrière qui s'annonçait brillante avec une promotion à Paris. François Mitterrand décrit ainsi son père dans Ma part de vérité : "Non par indifférence, mais par nécessité, il s'était réfugié dans la réflexion, loin de l'action qui le tentait et le repoussait à la fois. L'un des esprits les plus libres que j'eusse connu, qui ne pouvait user de cette liberté qu'en tête à tête avec lui-même ou avec nous, ses huit enfants, pendant les vacances, à la maison. Il aurait aimé le mouvement des villes, le mouvement des idées. La solitude et le silence furent ses compagnons (...) Frondant les hiérarchies, détestant les privilèges mais respectant l'ordre spirituel auquel il avait donné sa foi, il n'y avait pas de place pour lui dans la province de ce temps-là (...) Si je cherche à me représenter ce que peut être un homme juste, c'est à lui que je pense."
Hommage vibrant d'un fils qui s'est sans doute reproché de ne pas avoir compris plus tôt le courage de son père et surtout de n'avoir pas su cacher une admiration sans bornes pour son grand-père qui n'a pu que le blesser. De Jules, esprit fort, il retiendra une leçon : rester son propre maître, ne jamais dépendre de personne, demeurer libre, toujours. De Joseph, frustré de n'avoir pu mener la vie dont il rêvait, il a tiré un contre-exemple : ne pas se laisser détourner de son ambition, vivre comme on l'entend.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 19 Avr - 20:16

Premières lectures

Au sein du cocon familial, Charles de Gaulle et François Mitterrand ont baigné dans une atmosphère culturelle. S'ils ont été rétifs l'un et l'autre à l'enseignement musical - ils ont tous deux boudé les leçons de piano données à leurs frères et soeurs -, ils ont affiché très jeunes un appétit exceptionnel pour les livres. Comme Georges Pompidou. Tous trois ont été forgés par la lecture.
On sait, toujours grâce à sa soeur Marie-Agnès, qu'enfant Charles regarde les images d'Epinal, la vie des saints et l'Histoire sainte sur laquelle, comme ses frères et soeurs, il reste penché des heures entières. On sait que son père, de sa belle voix de professeur, lui lit, Les Oraisons funèbres, L'Aiglon, pièce d'Edmond Rostand dont "Charles savait et a su jusqu'à sa mort des scènes entières par coeur", précise sa soeur. Puis Charles dévore la Bibliothèque Rose, et surtout La Comtesse de Ségur.
Un peu plus tard, c'est Jules Verne, Paul Féval, Edmond About, puis Sans famille, Robinson Crusoë, Le Dernier des Mohicans, La Prairie, Le Trappeur de l'Arkansas, L'Héritier de Charlemagne. Sans compter Le Journal Des Voyages auquel la famille est abonnée.


Chez les Mitterrand c'est Yvonne, la mère, qui, le soir, dans lepetit salon, fait la lecture aux enfants : des articles de la Revue des Deux Mondes, des poèmes, notamment Le Berceau d'Edouard Pailleron, Les Prunes d'Alphonse Daudet, Les Bouquets des pauvres de Paul Bourget, et A nos soldats inconnus, de Théodore de Banville. Premières lectures pour François, premières bandes dessinées, Bécassine, Le Sapeur Camember, Le Savant Cosinus, La Famille Fenouillard.
Ensuite, la Bibliothèque Rose, Les malheurs de Sophie, Les Mémoires d'un âne. Puis Le Capitaine Corcoran, les romans de Jules Verne, d'Alexandre Dumas. Lorsqu'il commence un livre, impossible de l'en distraire.
Cette soif de lecture peu commune donnera très tôt à Charles et à François l'envie, pour ne pas dire le besoin, d'écrire.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 19 Avr - 21:29

Naissance d'une conscience politique

Et la politique ? Enfants, adolescents, ils ont été marqués tous deux par les grands événements dont ils ont eu connaissance àà travers les commentaires familiaux. Charles voit l'indignation de son père lorsqu'en 1898 - il a huit ans - la France recule devant les troupes anglaises à Fachoda. Il partage sa fierté en visitant à son côté l'Exposition universelle de 1900. Oui, la France est grande. Oui, Paris est le centre du monde. Oui, la Ville lumière est plus belle que jamais, avec, cette tour Eiffel qui défie le ciel, ce pont Alexandre-III qu'on inaugure. Plus moderne aussi, avec cette garde d'Orsay que l'on ouvre et cette première ligne de métro mise en service entre la porte Maillot et la porte de Vincennes. Henri fait aimer à son fils cette France qu'il aime, celle qui croit en son avenir, qui veut étendre sa puissance au-delà des mers.
En 1902, Charles comprend les craintes de ses parents, après la victoire du Bloc des gauches unies par l'anticléricalisme. Leurs appréhensions seront justifiées. En trois ans, une cascade de lois antireligieuses va s'abattre sur cette France de toujours, fille aînée de l'Eglise. En 1902, Emile Combes, l'ancien séminariste, fait fermer deux mille cinq cents écoles confessionnelles. L'année suivante, il fait expulser les moines de la Grande Chartreuse. En 1904, la loi du 7 juillet interdit à tout congrégationiste d'enseigner. Enfin, le 3 juillet 1905, le gouvernement décide la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Les élections législatives de 1906 opposent les défenseurs de l'Eglise et de l'école confessionnelle aux anticléricaux. Les parents de Charles sont, bien entendu, favorables aux premiers, mais ce sont les seconds qui gagnent. Cette France-là, Henri de Gaulle ne l'aime pas.
C'est dans ce contexte que Charles a décidé, à quatorze ans, d'entrer dans l'armée. Dans ses Mémoires de guerre, de Gaulle évoquera ce que ressentait Charles en ce début de XXe siècle : "Adolescent, ce qui'l advenait de la France, que ce fût le sujet de l'Histoire ou l'enjeu de la vie publique, m'intéressait par-dessus tout. J'éprouvais donc de l'attrait, mais ausi de la sévérité à l'égard de la pièce qui se jouait, sans relâche, sur le forum. D'autant qu'au début du siècle apparaissaient les prodromes de la guerre. Je dois dire que ma prime jeunesse imaginait sans horreur et magnifiait à l'avance cette aventure inconnue." Lorsque la guerre paraît à ce point inéluctable, quel meilleur service rendre à son pays que de porter les armes !
Charles de Gaulle, l'homme des tempêtes, naît donc en 1890. C'est une année ordinaire qu'aucun grand événement ne marque. François Mitterrand, lui, voit le jour le 16 octobre 1916, en pleine guerre de 14. En juin, l'offensive allemande est brisée à Verdun grâce à l'héroïque résistance des hommes commandés par le général Pétain. Mais l'offensive alliée sur la Somme qui a suivi a peu modifié la ligne de front. Au point que des voix s'élèvent pour réclamer une paix sans vainqueur ni vaincu. Jules Lorrain n'est pas pacifiste. Il l'est d'autant moins qu'il n'a jamais admis l'annexion de la Lorraine, la terre de ses ancêtres, après la défaite de 1870.

Le jour où François naît, il préside à Jarnac le Comité pour "les versements d'or et d'emprunts", exhortant les Jarnacais à donner de l'argent pour intensifier l'effort de guerre plus que jamais nécessaire puisque l'issue du conflit paraît plus que jamais incertaine.
Cette guerre que de Gaulle, blessé, puis fait prisonnier, subit dans sa chair et qui a laissé le pays exsangue, le petit François en a beaucoup entendu parler. Tout jeune, il s'est passionné pour la conversation des adultes. A Touvent, il aimait se coucher sur un muret qui bordait l'espace où se tenaient ses grands-parents et ses parents : "Je me faisais oublier et j'écoutais. Parfois je m'endormais et on me portait dans mon lit sans me réveiller."
Qu'entendait-il lorsqu'on discutait politique en famille ?
"On parlait d'Herriot avec une sympathie méfiante, de Poincaré sans chaleur mais avec référence, de Briand plaintivement, des communistes comme on l'aurait fait de martiens plutôt que de loups garous, des Russes avec rancune (à cause de l'emprunt), des Anglais avec réserve (à cause de Fachoda). On s'affirmait républicains et l'on évoquait l'arrière-grand-père emprisonné sous le second Empire..." Catholicisme, modérantisme, patriotisme...
Au sein de sa famille, François Mitterrand subit trois influences contradictoires. Il y d'abord le catholicisme social de son oncle Robert, qui'l n'a pas connu puisqu'il est mort huit ans avant sa naissance, fauché à vingt ans par la tuberculose, mais dont l'ombre envahissante planait sur Jarnac. Le jeune homme, brillant, ami de François Mauriac, lui a été présenté comme un modèle, un exemple à suivre. Il a été "sublimé", dira François Mitterrand, par sa grand-mère, sa mère et sa tante. Et avec lui les idées du Sillon de Marc Sangnier, au sein duquel il militait à Bordeaux. Ensuite, le radicalisme tolérant de son grand-père. Rouge dans sa jeunesse et agnostique, Jules Lorrain est devenu un catholique fervent à la mort de son fils. Mais il reste attaché à la république, à la laïcité, à la justice sociale. Enfin, le nationalisme calotin de son père, Joseph, qui préside, à Jarnac, la Confédération catholique, créée en 1924 par le général de Castelnau pour combattre le Cartel des gauches et défendre les intérêts de l'Eglise. Avant d'être tenté de suivre, dans les années 1930, le colonel de La Rocque, leader d'une autre ligue patriotique, celle des Croix-de-feu. Cette diversité, droite nationale, catholicisme social, radicalisme, le jeune François en fera la synthèse.

C'est bien dans cette enfance qu'ont commencé à naître, chez de Gaulle et chez Mitterrand, sans qu'ils en aient encore conscience, les convictions qui les habiteront plus tard. Pour Charles, celle d'incarner la France.
Pour François, celle de représenter les Français dans leur diversité.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 20 Avr - 0:03

Dans l'ombre de la guerre Pompidou-Chirac

Georges Pompidou et Jacques Chirac ont les mêmes racines ou presque. Ils auront la même enfance ou presque. Le second est fils unique : il naît dix ans après sa soeur Jacqueline, morte d'une broncho-pneumonie à vingt-quatre mois. Le premier le sera pendant dix ans, jusqu'à la naissance de sa soeur.

Les vertus du travail

Le petit Georges passe ses premiers mois en nourrice près de Murat. Le temps pour ses parents de s'installer à Albi où ils sont nommés, à la rentrée de 1912, à l'Ecole primaire supérieure, lui professeur de lettres et d'espagnol, elle professeur délégué. Ils emménagent au 2, ure Salvan de Saliès, dans une petite maison blanche où l'enfant fera ses premiers pas. Merry Bromberger, qui a recueilli les confidences de Léon, nous apprend que Georges dévore - littéralement - les livres avant même de savoir lire. En effet, il les déchire en mange le papier ! Dès l'âge de deux ans, sa mère lui fait découvrir des livres d'images. Son père lui apprend les lettres, puis les mots. A trois ans, il sait lire. A l'école maternelle, sa précocité stupéfie son institutrice. Mlle Durant. Elle n'a jamais vu un enfant aussi doué. Il faut dire que son père et sa mère, pédagogues dans l'âme, veillent à son instruction. Ils croient au travail, à l'effort, au mérite, bref aux vertus prônées par l'Ecole de Jules Ferry.
La guerre de 1914 marquera un premier tournant dans la vie du petit Georges. Lorsque son père Léon est mobilisé en juillet, il n'a que trois ans. Il vivra cinq années en tête à tête avec sa mère, entièrement vouée à lui.
Elle le couve d'autant plus qu'il est fluet et qu'elle craint qu'il n'hérite de sa maladie pulmonaire. Elle l'a inscrit à l'école communale de la rue Bitche, dont il devient tout naturellement le meilleur élève. L'été, il passe les vacances avec sa mère et sa grand-mère à Montboudif. Le petit Pompidou est plus que jamais un Chavagnac. Ses années de formation, il les vit entouré de femmes, choyé.
Une photo le montre à quatre ans : costume blanc, col marin, souliers de cuir, chapeau de paille, une canne à la main." Le petit prince", écrit Merry Bromberger. L'enfant sage. L'est-il vraiment ? Il n'est pas coléreux et querelleur comme Charles. Mais il se révélera vite d'une indépendance ombrageuse et se montrera dissipé en classe. Il adore faire rire ses camarades aux dépens des professeurs.
Quand son père revient enfin du front d'Orient, en mai 1919, l'enfant à huit ans. Il voit débarquer un homme en uniforme avec sa capote, ses bandes molletières et ses godillots. Presque inconnu. Pour ne pas dire un intrus qui vient troubler cette douce solitude avec sa mère dont il gardera toujours un souvenir attendri. L'arrivée de son père, qui vient finir ses jours à son côté, la naissance de sa fille Madeleine, la maladie se sa femme qui la contraindra à arrêter ses cours prématurément obligent Léon à louer une maison plus grande, près de la gare, et à accepter un double professorat en donnant aussi des cours d'espagnol à l'EPS des filles.
Il n'a plus le temps de préparer les concours. Adieu l'agrégation, le rêve de sa vie ! Il reporte, dès lors, tous ses espoirs sur Georges. Et Marie-Louise partage cette ambition pour son fils. Elle veille donc à ce que les devoirs soient faits, les leçons apprises. Georges est un élève brillant, exceptionnellement doué, mais sa facilité est telle qu'il travaille peu, se dissipe beaucoup, musarde plutôt que de rentrer à la maison après les cours. Sa mère doit parfois le gifler pour l'obliger à travailler. Il ne lui en veut pas. D'elle, il accepte tout, il l'idolâtre. En revanche il supporte mal les reproches paternels. Pourquoi travailler plus lorsqu'on est toujours le plus jeune et le premier de la classe ? Que veut-il donc de plus, ce père qui'l juge injuste ? Léon pourtant, n'a pas tort : son fils ne fait pas le moindre effort. "Tu n'as aucun mérite à être premier puisque tu possèdes une mémoire phénoménale, lui dit-il en substance. Mais si tu continues à faire la nique à tes professeurs, à passer plus de temps à faire rire tes petits camarades qu'à suivre les cours, tu n'entreras jamais à Normale Sup." Léon enferme son fils dans son bureau avec une version grecque. Mais Georges cache un livre dans le tiroir de la table qui'l referme dès qu'il entend le pas de son père. Georges travaille peu, mais il lit beaucoup. Enormément. Un livre par jour. Jules Verne, Ponson du Terrail, les romans d'Indiens, Dumas. Si Léon n'a pas réussi à faire partager à son fils sa passion pour les études, au moins a-t-il la satisfaction de constater qu'il partage son appétit dévorant pour les livres. Et s'il lui enlève Les Trois Mousquetaires pour lui faire lire Virgile, il ne lui en conseille pas moins Le Capitaine Fracasse, Le Père Goriot ou La Chartreuse de Parme.
"Mon père attachait aux études une telle importance qu'il faisait à mes yeux figure de persécuteur, écrira Georges Pompidou. Ma mère était mon recours et ma défense. Je l'adorais." Comme Mitterrand, Georges Pompidou découvrira son père plus tard, après la mort de sa mère, à soixante ans : "Je devais connaître le vrai visage de mon père, marqué par la bonté, jusqu'à la faiblesse, et que j'avais mal jugé dans mon enfance."
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 20 Avr - 19:21

L'enfant gâté

Le petit Jacques, comme le petit Georges, aura des relations quasi fusionnelles avec sa mère, difficiles avec son père. Comme Léon Pompidou, Abel Chirac reproche à son fils de ne pas assez travailler à l'école. Le père est doué d'une méoire exceptionnelle et il enrage que son fils n'en ait pas plus : "Si tu n'as pas de mémoire, c'est que tu es paresseux." Et Jacques n'est pas Georges. L'insuffisance de son travail rejaillit sur ses notes. La sévérité d'Abel est pavée, comme celle de Léon, de bonnes intentions : le père veut imprimer sa marque à son fils. Le soir, après le dîner servi à 20 heures précises dans la cuisine, il lui fait la lecture : Pagnol, Baudelaire, Hugo, Romain. Les Croix de bois de Roland Dorgelès, un roman sur la guerre de 14-18, est le livre qui a marqué l'enfant plus que tout autre parce que son père, d'ordinaire si pudique, se laisse aller en le lisant à raconter ses propres souvenirs de guerre. Un passé qui l'a meurtri et qui explique pour partie son humeur sombre, son caractère cassant. Jacques Chirac le décrit ainsi soixante-dix ans plus tard : "Mon père avait une grande autorité naturelle. C'était un homme sûr de lui, exigeant, froid et déterminé. Joueur de rugby, sa haute taille lui conférait un avantage incontestable. Je l'aimais beaucoup, nos rapports étaient avant tout placés sous le signe de la hiérarchie père-fils, celui-ci étant fait pour obéir à celui-là.
A l'époque, ce type de relation allait de soi et ne se discutait pas." Trente-deux ans plus tôt, plus prosaïque et sans doute plus proche de la vérité, Jacques Chirac confiait à son biographe Franz-Olivier Giesbert : "Quand mon père m'engueulait, ça me terrifiait." Et il l'engueulait souvent.
Rudoyé par son père, le petit Jacques est couvé par sa mère. "Elle me passait tous mes caprices, s'empressait de satisfaire le moindre de mes désirs." Georges Pompidou dévorait les livres de ses parents, Jacques, lui, mange les chapeaux de sa mère. Elle laisse faire. A son retour de l'école, il trouve toujours sa sucette sur la table de la cuisine. Elle a enlevé le papier pour lui éviter tout geste inutile. Quand il prépare une interrogation écrite, elle demande aux visiteurs d'enfiler une blouse blanche afin que le petit n'attrape pas de microbe ! Ces excès d'attentions pourraient agacer son fils, ils le comblent.
Cette mère qui l'adore, il l'idolâtre : "Une femme douée d'un sens aigu de la repartie et d'un franc-parler qui pouvait déconcerter. Energique, tenace et chaleureuse, elle savait se montrer attentive aux autres et était d'une très grande bonté. Maîtresse de maison hors pair, réputée pour ses talents de cuisinière, sa principale préoccupation était de prendre soin de mon père et de moi, son fils unique, qu'elle couvrait d'attentions et protégeait à l'extrême." Si Jacques Chirac a gardé le souvenir d'une enfance qui fut "une des plus heureuses et des plus comblées qui soient", s'il a eu le sentiment d'être "un enfant gâté", c'est sûrement à cette mère tant aimée qu'il le doit.
A-t-il perçu le climat lourd qui s'est instauré au fil des ans entre ses parents ? Il n'en a jamais rien dit. Comme s'il ne s'était rendu compte de rien. Il est vrai que sa mère, comme toujours, a d'abord pensé à lui. Le protéger. Ne pas lui montrer à quel point elle souffre des infidélités d'un homme à qui elle a consacré sa vie. Faire croire à son fils que les absences de son père sont dues au travail de plus en plus lourd que lui impose sa réussite professionnelle. Alors qu'elle sait bien, elle, qu'il collectionne les aventures extraconjugales.

Chez les Pompidou aussi un étrange climat s'est instauré au fil des mois. Mais c'est pour une tout autre raison que le petit Georges, hélas, ne peut ignorer. L'état de santé de sa mère a empiré. Elle a dû démissionner de l'EPS de jeunes filles et prendre une retraite anticipée. La nuit, d'interminables quintes de toux l'épuisent. Son mari veille à son chevet. Le jour, elle reste allongée sur une chaise longue, couverte de plaids, même en plein été.
Les amis de Georges sont frappés par le silence oppressant qui règne dans la maison, par la présence de cette femme au regard fiévreux, par sa dignité et son courage.
Malgré le mal qui l'affaiblit de jour en jour, elle continue de surveiller les devoirs de son petit Georges, de lui faire réciter ses leçons. Elle consacrera ses dernières forces à l'ultime but de sa vie : la réussite de ce fils qui ne peut passer, à ses yeux d'enseignante, que par une carrière universitaire.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 20 Avr - 20:32

Catholiques sociologiques

L'empreinte catholique, si forte chez de Gaulle et Mitterrand, est naturellement beaucoup plus faible chez Pompidou et Chirac, petit-fils et fis d'enseignants laïcs.
Elle existe pourtant. Les parents de Georges, on l'a vu, ne sont pas pratiquants. L'enfant ne va régulièrement à la messe que l'été, à Montboudif, avec sa grand-mère Chavagnac. Il est ce qu'on appelle un catholique sociologique. Il a été baptisé, il fait sa première communion. Mais "les leçons de droiture, d'honnêteté et de travail" qui'l a reçues en famille sont avant tout inspirées de la morale laïque et républicaine enseignée par les "hussards noirs". Evoquant son enfance et sa jeunesse dans Pour rétablir une vérité, Georges Pompidou ne dit pas un mot de Dieu, du christianisme, de la pratique religieuse. Son ami l'historien Pierre Guiral, qui l'a connu jeune professeur, alors qu'il ne pratiquait pas, affirme : "Il admirait le catholicisme, la manière dont il a résisté aux tempêtes, l'imposante architecture qu'il représente, son art de l'adaptation. La réussite humaine le touchait plus que l'aspect mystique". Il renouera plus tard avec la pratique religieuse sous l'influence de sa femme, suivant ainsi le chemin inverse de Mitterrand qui, lui cessera de croire. Pour Pompidou, devenu de plus en plus conservateur au pouvoir, l'Eglise catholique représente un pôle de stabilité de la société française, au point qu'il déplorera l'évolution de l'Eglise après Vatican II. Dans son testament, il demandera que sa messe de funérailles soit dite en grégorien.


Croyant par amour

La mère de Jacques, elle, est une "catholique fervente et pratiquante", selon son fils. Elle veillera à son éducation chrétienne. Jacques est enfant de choeur à Saint-Philippe-du-Roule. Chez les scouts, catholiques bien sûr, on le surnomme "bison égocentrique", sans qu'il sache pourquoi ! Chirac affirme aujourd'hui : "soucieuse de me transmettre sa propre foi, ma mère s'est employée autant qu'elle l'a pu à me préserver de l'anticléricalisme déclaré d'une grande partie de mes ancêtres corréziens." Il sera donc croyant, d'abord par amour maternel, plus tard par complicité conjugale, plus que par conviction. Tout en revendiquant sa fidélité à l'esprit humaniste de ses aïeux, à cet héritage familial dans lequel, il s'est toujours reconnu : "Ce n'est pas par hasard que je suis devenu, à mon tour, un combattant de la laïcité, convaincu qu'une société se doit d'accorder la plus grande liberté de conscience et de conviction à tous ses membres et qui'l n'est pas acceptable de vouloir imposer à quiconque une direction religieuse." C'est une des rares constantes de Chirac le caméléon : ce fils de la laïque croira toute sa vie à la méritocratie et à la tolérance.
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