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 L'enfance des chefs de la Ve République

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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 8 Mai - 17:35

La traduction mystère

On a longtemps cru Jacques Chirac quand il affirmait n'aimer que les romans policiers et la musique militaire, lorsqu'il affichait une sorte d'allergie pour la culture. On sait désormais qu'il s'est passionné, à quinze ans, pour les poèmes d'Aragon, de Paul Eluard, de René Char. On a appris qu'il s'est essayé, à vingt ans, à traduire Eugène Onéguine, traduction adressée, dit-il, à une dizaine d'éditeurs, mais qu'aucun n'a voulu publier. Son autobiographie, Les Mille-Sources - le nom véritable du plateau improprement appelé de Mille vaches -, qui ne sera pas davantage publiée, il l'a écrite bien plus tard. Seul Franz-Olivier Giesbert a pu en lire et en publier de cours extraits. Le titre même marque l'importance, à ses yeux, de cette Haute-Corrèze où des générations de Chirac ont vu le jour et où lui-même est né à la politique. Il publiera quelques livres, mais ce sont avant tout des outils politiques, avant la campagne des législatives de 1978 et surtout en 1995 lorsque les sondages le donnaient battu par Edouard Balladur. Chirac n'a visiblement pas le goût de l'écriture. On voit mal celui que l'on avait surnommé 'l'hélicoptère" à Sciences-Po parce qu'il était toujours en mouvement, celui qui s'est toujours réalisé dans l'action, passer des heures assis à une table, seul face à une page blanche, luttant avec les mots. Il faudra attendre les deux tomes de ses Mémoires dont l'écriture doit beaucoup à Jean-Luc Barré pour que l'homme se livre. Un peu. Ce n'est pas lui faire injure que de dire qu'il n'est pas un écrivain. Il n'en a jamais eu la prétention.
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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 8 Mai - 17:55

Le bon choix

Valéry Giscard d'Estaing, lui, en a eu l'intention jeune, et la prétention sur le tard. Il ne s'en est pas caché : il aurait aimé être Flaubert qui fut l'ami de son arrière-grand-père, Agénor Bardoux. Ou Maupassant.
Adolescent, il a écrit des poèmes que seul son frère Olivier a lus et qui'l a trouvés "magnifiques". Des nouvelles aussi. "On y sentait l'éveil à la présence de la femme, le fugitif, l'insaisissable, l'instant", commente le frère admiratif. Valéry les a déchirés. Pas question d'être publié, comme le furent son grand-père maternel, son père et sa mère ! Il est trop pudique, trop secret, trop soucieux de ne pas donner prise à la critique, trop angoissé à l'idée de lire, sous la plume d'un autre, qu'il n'est pas un écrivain.
Olivier Todd a retrouvé certaines de ses copies de lycéen. Il estime que le style a un point commun avec celui de son père, une certaine propension à l'abstraction. L'étudiant construit des dissertations selon des plans très logiques, mais il est dénué d'imagination et de fantaisie. Le souci de la clarté, l'obsession de l'expression juste, qui seront siens plus tard, sont déjà présents.
A sa soeur Isabelle, Valéry confie : "Je veux écrire un roman comme Guerre et paix." Jeune, a-t-il réellement écrit un roman ? Il l'a affirmé à son ami Jean-François Deniau. Michel Poniatowski l'a-t-il lu, comme il l'a laissé entendre ? Ceux qui ont le mieux connu Giscard à cette époque n'y croient pas. Henride Clermont-Tonnerre : "Il y a toujours eu chez Valy ce serpent de mer de la littérature." Et Philippe de Vendeuvre : "Cette oeuvre, je suis convaincu qu'elle n'existe pas." Selon son cousin François, Valéry avait fait relier ce livre qu'il n'a pas écrit et dont la tranche figurait dans sa bibliothèque ! Jean d'Ormesson, lui, a pu lire trois nouvelles "très sentimentales" du jeune Giscard : "Il est question de la retraite de Russie, d'un safari en Afrique... Il est emmêlé dans le romantique et le classicisme... La littérature ne se fait pas comme ça."
Giscard a peut-être longtemps pensé que le combat politique, puis son élection à l'Elysée l'avaient seuls empêché de devenir l'écrivain qu'il rêvait d'être. En 1967, ne confiait-il pas à Emmanuel d'Astier de La Vigerie : "J'ai toujours pensé que la création la plus élevée était la création artistique ou littéraire (...) Pour un autre âge, je choisirais l'écriture : je me jugerais sur la littérature." Que ne l'est-il devenu, écrivain, après 1981, alors qu'il était encore dans la force de l'âge ? Il est vrai qu'il lui faudra beaucoup de temps pour se relever de cette défaite dont il avouera dans le troisième tome de ses Mémoires, Choisir, qu'il ne l'avait pas envisgée et qui le laissera groggy. Il s'essayera au roman sur le tard.
Sans souci du qu'en-dira-t-on, sans peur du ridicule. Son "oeuvre" la plus connue, La Princesse et le Président, en dit long sur ses fantasmes. Jean d'Ormesson avait vu juste ; le jeune Giscard aussi en optant pour la politique plutôt que pour l'écriture. Ce fut son bon choix.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 8 Mai - 18:27

"Il ne lit pas, donc il n'écrit pas"

Jeune, Georges Pompidou n'a pas écrit, on l'a vu, parce qu'il avait conscience qui'l lui serait difficile voire impossible de se hisser au niveau des écrivains qui'l admirait. Ce n'est pas un tel complexe qui a empêché le jeune Sarkozy de prendre la plume puisqu'il n' a rien lu ou presque. Enfant, il est trop turbulent, trop agité. Pour lire, il faut savoir rester immobile. Il n'en est pas capable. Sauf devant le petit écran où il passe des heures. Ses héros d'enfance il ne les a pas trouvés dans des romans mais dans des séries télévisées. Ce sont Thierry la Fronde ou Ivanhoé. Adolescent, il est déjà débordant de testostérone. Militer, être dans l'action, la séduction, le combat, oui. S'isoler puor lire ou écrire, pas question. Il affiche alors, il affichera longtemps un souverain mépris pour la culture, pour les "intellos" en général et les germano-pratins en particulier.
Lorsqu'en 2001, à la sortie du livre, Libre, Sarkozy affirme, pour bien marquer sa différence avec Chirac : "Il ne lit pas, donc il n'écrit pas", c'est de lui, jeune qui'l parle ! Il suggère aussi que, désormais, il lit. Il est vrai qu'il dévore les biographies de ceux qui ont régné en maître, de César à Napoléon. Pas pour la beauté du style ! Ce qui'l cherche, ce sont les clés du succès : quelles sont les recettes pour accéder au pouvoir puis le conserver ?
Son livre, il le dit et le redit, il l'a écrit, vraiment. Il n'a pas eu recours à un nègre, comme tous les politiques ou presque. Il a raturé, corrigé, jeté, souffert. Devant les journalistes Maurice Szafran et Nicolas Domenach, il admet, faussement modeste : "Ce n'est pas du Céline ! (...) Je ressens de la fierté, mais du doute aussi, il n'y a que Céline qui fut sûr de réussir un chef-d'oeuvre."
Affirmation purement gratuite comme il en assène souvent. Il n'ose tout de même pas se comparer à l'auteur du Voyage au bout de la nuit - son livre de chevet, avec Belle du Seigneur d'Albert Cohen, confie-t-il alors -, mais enfin, il estime être désormais, lui aussi, un écrivain. Et il ne craint pas d'évoquer un cousinage littéraire avec François Mitterrand : "Je l'ai lu... La Paille et le Grain. Il ne dissimulait pas ses sentiments. Il se mettait en danger. Ce que j'ai fait (...) J'ai mis, moi aussi, de l'affectif et de l'authentique." Très sérieusement, Sarkozy explique aux deux journalistes que son livre et pour lui une façon de montrer qu'il est devenu adulte. A quarante-six ans. Cette réaction est d'autant plus curieuse qui'l a publié en 1994 une biographie de Georges Mandel, Le Moine de la politique, sans manifester une telle autosatisfaction. Est-ce à dire qui'l ne l'a pas écrite lui-même ? Ou que, n'étant pas le sujet ce livre-là, il l'a jugé moins intéressant ? Après Libre, il publiera deux livres qui sont autant de petits cailloux sur le chemin de l'Elysée. La République, les Religions, L'Espérance en 2004, témoignage dans lequel il justifie son action au ministère de l'Intérieur et se pose en champion de la modernisation de la France ; Ensemble, dont le titre sera un slogan de sa campagne.
A l'Elysée, sous l'influence de Carla Bruni, il cherchera à combler ses lacunes. Sans complexe, il se montre intarissable devant ses invités sur les grands classiques du cinéma et de la littérature qu'il découvre. Comme un nouveau riche fait étalage de sa fortune, Sarkozy, le "nouveau cultivé", étale ses récentes connaissances. Grâce à une mémoire exceptionnelle, il apprend vite, au point d'étonner certains de ses visiteurs. D'autres s'agacent de s'entendre expliquer ce qu'ils connaissent depuis longtemps. Parfois, il dérape, tronque les citations, estropie les noms des personnages. On ne rattrape pas facilement, même lorsqu'on y met autant d'acharnement, le temps perdu au cours des premières années.
De Gaulle, Pompidou, Mitterrand n'avaient pas besoin d'afficher leur culture ; elle faisait partie intégrante de leur personnalité. Après eux ce fut le déclin. Amorcé sous Giscard, il se précise avec Chirac et culmine avec Sarkozy.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 8 Mai - 19:16

Une enfance normale François Hollande

François Hollande, comme Charles de Gaulle, un nom de pays, mais il ne le prédestinait pas à incarner la France. C'est celui, adopté par ses ancêtres bataves, des calvinistes, contraints, au XVIe siècle, de fuir leur pays pur échapper aux bûchers de l'Inquisition. Ils s'établissent dans le nord de la France. Par prudence - la France n'est-elle pas la fille aînée de l'Eglise ? -, ils se convertissent au catholicisme.
Grâce aux registres paroissiaux, les généalogistes du Pas-de-Calais ont retrouvé la trace du premier Hollande, en 1569, à Plouvain, près de la frontière belge.
Les Hollande appartiennent, comme les Pompidou et les Chirac, à la cohorte des anonymes. Qui sont-ils ? D'humbles valets de ferme, valets de meuniers, hommes de ménage. De génération en génération, la famille se fixe à Plouvain. Lorsque le village est pratiquement rasé par les bombes allemandes en 1917, la ferme des Hollande, modestes volaillers, est détruite. Ils ont cependant pris racine sur cette terre. Ils ne la quitteront pas. Le grand-oncle et la grand-tante de celui qui deviendra le septième président de la Ve République continueront à vivre, pratiquement en autarcie, dans une petite ferme reconstruite grâce aux indemnités des dommages de la Grande Guerre.
Gustave, le gran-père de François, réussira le premier à s'extraire de son milieu. Instituteur, il est aussi le premier à quitter Plouvain pur Saint-Avertin, sur les bords du Cher, où il est promu directeur d'école. Sa femme Antoinette, institutrice, exerce dans l'établissement. Leur fis Georges, le père de François, né en 1923, deviendra médecin.
Enfant, François Hollande, contrairement à de Gaulle ou Mitterrand, n'a pas entendu parents et grands-parents évoquer une légende familiale les rattachant à l'Histoire. Il a fallu qu'il devienne une personnalité politique pour que les généalogistes s'intéressent, un peu, à sa famille. L'Histoire, pur le petit François, se résume aux récits de guerre de ses deux grands-pères.
Gustave Hollande lui raconte les horreurs de celle de 14-18, qu'il a vécues dans les tranchées, et les humiliations de l'occupation allemande à Plouvain, pendant celle de 39-45. Robert Tribert, son grand-père maternel, a lui aussi connu l'enfer de la Grande Guerre. Gazé à l'ypérite, dans la Marne, il en a gardé des séquelles irréversibles. Tous deux lui ont fait partager leur haine de la guerre. Ils lui ont appris ce dont il aura confirmation, parvenu au sommet de l'Etat : l'Histoire est tragique.
Comme François Mitterrand, Georges Pompidou et Jacques Chirac, François Hollande a des relations quasi fusionnelles avec sa mère, difficiles avec son père. Le docteur Georges Hollande est très pris par ses nombreuses activités. Il a ouvert un cabinet à Rouen, dirige sa propre clinique, Le Trianon, à Bois-Guillaume, dans la banlieue résidentielle où il habite, tout en se laçant dans des opérations immobilières et en se présentant aux élections locale. Lorsqu'il est présent au domicile familial, il fait preuve d'autoritarisme, exige de ses fils une obéissance absolue. Jeune adolescent, l'aîné, Philippe, né en 1952, se rebelle. La sanction tombe. Georges décide de le placer dans le pensionnat religieux Saint-Pierre à Dreux, dans l'Eure, un établissement tenu par des jésuites, réputé pour sa discipline. Georges Hollande conseille même aux futurs professeurs de son fils : "Punissez-le et n'hésitez pas à le battre s'il le faut." François, né deux ans après Philippe, le 12 août 1954, souffre de cette séparation. Il perd son compagnon de jeu, son confident et se retrouve seul face à ce père tyrannique. Mais lui ne l'affronte pas. Il ne se rebelle pas. Il feint d'obtempérer, répond aux brimades par des sourires désarmants.
Déjà, cet art de l'esquive, cette apparent capacité d'indifférence don tle futur président, victime du Hollande bashing, fera preuve.
L'enfant reporte tout son amour sur Nicole, sa mère. Elle est le contraire de son mari. Il est taciturne, elle est joyeuse. Il est froid, elle est chaleureuse. Il est frimeur, roule en Mercedes blanche, elle est discrète. Il rudoie ses fils, elle les adore, les protège, fait régner en l'absence du père une atmosphère joyeuse, pleine d'affection. Il pense d'abord à lui, elle est généreuse, tournée vers les autres. Infirmière, elle est assistante sociale dans une usine de Rouen. François et son frère ne comprendront jamais comment deux êtres aussi différents ont pu vivre ensemble aussi longtemps.
Politiquement aussi, c'est l'eau et le feu. Lui est d'extrême droite, elle de gauche. En 1959, Georges est candidat malheureux, à Rouen, aux élections municipales, sur une liste très droitière. Anticommuniste et antigaulliste viscéral, il admire le maréchal Pétain et l'avocat d'extrême droite Jean-Louis Tixier-Vignancour. Pendant la guerre d'Algérie, il affiche ses sympathies pour l'OAS.
En 1965, il se présente à nouveau aux municipales. Cette fois, c'est à Bois-Guillaume, le Neuilly-sur-Seine de Rouen. A la tête d'une liste composée d'ex-collabos, d'anciens de l'OAS et de sulfureux professionnels du bâtiment, il est écrasé par la liste gaulliste.
Ulcéré par ses défaites, par la réaction de ses voisins qui désapprouvent ses engagements extrémistes, par celle du Conseil de l'Ordre que ses activités immobilières inquiètent Georges Hollande décide brusquement de tout quitter : la Normandie, son cabinet, sa clinique, son domicile. Sans prévenir personne, il vend la maison et la clinique, part installer sa famille à Neuilly-sur-Seine.
François a quatorze ans. Il perd brusquement ses repères, ses amis, la proximité de ses grands-pères. "Il a pleuré. Je ne l'ai jamais vu comme ça. Il a dit : "Je suis très malheureux", se souvient sa mère. Elle est d'autant plus frappée par ce qu'elle appelle son "chagrin d'adulte" que François était "un enfant facile et toujours de bonne humeur". Mais il réagira vite. Hollande possède déjà cette faculté d'adaptation, cette aptitude au bonheur qui lui permettront plus tard, dans les moments les plus difficiles, de retomber tel un chat sur ses pattes.
La campagne présidentielle de 1965 illustre le divorce politique de ses parents. Georges, en bon militant d'extrême droite, soutient Tixier-Vignancour ; Nicole, Mitterrand. François a onze ans, il choisit son camp. Celui de sa mère. Il remarque que, rivée devant son téléviseur, elle boit les paroles du candidat unique de la gauche. A son côté, il ne va pas manque une seule de ses interventions. D'ailleurs dans la famille, Nicole n'est pas la seule supportrice du député de la Nièvre. Sa mère, Antoinette, l'institutrice, est plus inconditionnelle encore. Elle n'a pas attendu la campagne présidentielle pour découvrir Mitterrand. Elle a lu tous ses livres. Fille d'un tonnelier franc-maçon originaire de la région de Cognac, sympathisant SFIO, elle se flatte d'être, comme le candidat de la gauche, originaire de Charente. Le jeune François ne le sait pas encore, mais ce Mitterrand, entré dans le salon familial par le petit écran, va déterminer sa vie.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 8 Mai - 21:30

Comme de Gaulle et comme Mitterrand, Hollande a fréquenté l'école catholique. De la maternelle à la troisième, il est élève à Saint-Jean-Baptiste de la Salle dirigé par les frères des écoles chrétiennes . Comme celle de ses deux illustres prédécesseurs, son enfance est rythmée par les messes, les rites, les prières avant chaque cours. Le jeune François supporte mal cette discipline très stricte, mais il n'en laisse rien paraître. Toujours souriant, il semble accepter avec entrain cet ensemble de règles auxquelles il déteste se soumettre. Ce qui lui permet d'échapper aux punitions.
Contrairement à de Gaulle et à Mitterrand, l'empreinte catholique ne sera pas un marqueur de sa personnalité. Il n'a pas vécu en famille dans un climat de dévotion. Chez les Hollande, même si le père est un catholique de droite traditionaliste et la mère une catholique de gauche, on ne vit pas sous l'oeil de Dieu.
D'ailleurs, dès la classe de seconde - c'est, à ses yeux, le côté positif du déménagement imposé par son père -, il échappe aux bons pères. Il entre au lycée Pasteur à Neuilly. Le voilà plongé dans un milieu qui'l juge hostile, celui des fils BCBG de la bourgeoisie de Neuilly dont il ne connaît pas les codes. Il s'y sent étranger. Pas pour longtemps. Comme toujours, il s'adapte. Sympathique, sociable, drôle, il se fait vite de nouveaux copains. Parmi eux, Christian Clavier et Thierry Lhermitte qui lisent alors L'Humanité et se disent communistes, auxquels se joindront, en première, Gérard Jugnot et Michel Blanc. Tous quatre fondront, quelques années plus tard, la célèbre troupe du Splendid. Contrairement à eux et à son frère qui, au grand dam de son père, deviendra saxophoniste de jazz, Hollande n'a pas la fibre artisitique. D'ailleurs au théâtre, il préfère le cinéma. Il fréquente assidûment un cinéclub de Neuilly et ne manque jamais de participer aux débats interminables qui suivent les séances. Il peut disserter des heures sur le cinéma italien, la Nouvelle Vague française ou les grands classiques du septième art, que Sarkozy découvrira trente ans plus tard grâce à Carla Bruni. Déjà, il aime prendre la parole en public.
Hollande est un bon élève. En Normandie, au collège Saint-Jean-Baptiste de la Salle, il a collectionné les tableaux d'honneur et les prix d'excellence. A Neuilly, il passe pour un dilettante surdoué. Comment peut-il obtenir d'aussi bons résultats alors qu'il passe apparemment son temps à lire L'Equipe et France Football, , à fréquenter les cinéclubs, à jouer au foot, à soutenir le PSG au Parc des Princes ? Mais, contrairement à Georges Pompidou qui, lui, était vraiment surdoué, Hollande, dans le montrer, travaille beaucoup. Il étonne surtout par sa facilité à s'exprimer, sa capacité à débattre, à imposer ses idées et, lorsqu'il le faut, trouver des compromis. Déjà, l'art de la synthèse.
Intrigué par cet élève de première - il a seize ans - qui tient des discours de vieux routier de la politique, le père de son meilleur ami, Joseph Audrin, un héros de la Résistance, l'interroge : "Que veux-tu faire plus tard ?" L'adolescent répons avec un sérieux désarmant : "Je serai président de la République." Plaisante-t-il, comme souvent ? Pas du tout. Il n'a certes pas le sentiment de répondre à un appel du destin comme de Gaulle ou Mitterrand. Il ne se sent pas davantage promis par la naissance aux plus hautes fonctions comme Valéry Giscard d'Estaing. Il n'est pas animé par l'esprit de revanche comme Sarkozy. Mais il a déjà choisi sa voie : la politique : son camp : la gauche ; son modèle : François Mitterrand. Alors, pourquoi ne pas viser, comme son champion, la plus haute marche ?
Mitterrand ! Ils ne sont pas nombreux, après 1968, les jeunes qui misent sur lui. Emporté par la bourrasque de mai, il paraît sans avenir. A l'époque, les étudiants de gauche militent chez les trotskistes, les maoïstes ou la jeunesse communiste. François, qui a lu Gramsci, se méfie du matérialisme historique comme des religions. Il approuve la stratégie d'union de la gauche, espère qu'Enrico Berlinguer, le dirigeant du Parti communiste italien, autrement moins sectaire que ses homologues français, accédera au pouvoir et leur montrera la voie.
L'adolescent Hollande est petit, rondouillard. Il a de son propre aveu "le cul bas", ce qui, dira-t-il avec humour, lui permet de ne jamais tomber. A son âge, de Gaulle et Mitterrand possédaient déjà cet ascendant naturel qui les distinguait des autres ; Giscard le brio et l'élégance des jeunes gens bien nés ; Chirac le physique du beau gosse. Le jeune Hollande n'a ni l'imperium, ni la prestance, de ceux qui deviendront des chefs charismatiques. Il n'est pas, il ne sera jamais, un grand séducteur. Il le dira à sa manière : "En amour comme en anglais, j'ai toujours été dans le groupe faible." Au temps des premières amours, il ne sera pas un "tombeur", comme Pompidou à Louis-Le-Grand et à Normale-Sup, ni un amoureux transi, comme Mitterrand, obsédé par la pureté du visage merveilleux de Marie-Louise, la future Catherine Langeais. Il ne sera pas, comme Chirac, à deux doigts de sacrifier un beau mariage avec Bernadette Chodron de Courcel pour une séduisante Américaine. Il ne privilégiera pas la compagnie des femmes comme Giscard, le jeune homme romantique. Hollande préfère celle des copains. Avec les filles, il papillonne. Et la politique n'est jamais loin. Son amie Lorène, élève du lycée Saint-James à Neuily, est la fille de la journaliste Huguette Debaisieux, proche de Charles Hernu, un des fidèles de Mitterrand. Et Dominique Robert qu'il a fréquentée à Sciences-Po est apparentée au député socialiste Louis Mexandeau. Déjà, une vie personnelle qui se confond avec la vie politique.
Plus tard, les trois femmes qui vont compter dans sa vie incarneront les trois centres d'intérêt dominants de sa jeunesse. Ségolène Royal, la compagne de trente ans mère de ses quatre enfants, la politique ; Valérie Trierweiler, reporter à Paris-Match, le journalisme ; Julie Gayet, l'actrice et réalisatrice, le cinéma. Toutes trois vont lui coûter cher. Ségolène, qu'il avait poussée à la primaire socialiste en 2007 pour contrer Strauss-Kahn et Fabius, et préparer ainsi sa propre candidature, lui a échappé.C'est elle qui sera dans la lumière, candidate contre Sarkozy. Lui devra ronger son frein cinq ans encore. Valérie, la volcanique, malade de jalousie, qui'l avait eu l'imprudence de qualifier de "femme de sa vie", l'a plongé, avec son tweet dévastateur en faveur de l'adversaire de Ségolène, au coeur d'un psychodrame politico-conjugal. Il est apparu comme un homme faible pris entre deux femmes de caractère, son ex, qu'il soutenait, et la nouvelle, qui la torpillait. Dévastateur en termes d'image. Julie Gayet sera, elle, un modèle de discrétion. Mais pour la retrouver, le président, déguisé en motard, se fera piéger la nuit par les paparazzis. Lui, le pudique qui voulait protéger sa vie privée, ne pas l'étaler comme Sarkozy !
Mais revenons au jeune Hollande. Donc, il ne paye pas de mine. Et pourtant, partout où il va passer, il va s'imposer. A sa manière, amicale, souriante, naturelle. Il n'ordonne pas, il convainc. Il agrège autour de lui. Il paraît être né pour représenter les autres, les défendre.
Un an seulement après son entrée au lycée Pasteur, il est élu délégué de classe. Il siège au conseil d'administration. Le président des parents d'élèves, un membre du Conseil d'Etat, est frappé par le sérieux, le sens des responsabilités, l'étonnante maturité de ce gamin de seize ans qui argumente avec une assurance tranquille. Il lui conseille de faire Sciences-Po pour accéder à l'ENA. Hollande sera d'autant moins difficile à convaincre qu'il a, en 1971, la confirmation d'avoir fait le bon choix. François Mitterrand prend le contrôle du Parti socialiste. L'année suivante, il a dix-huit ans, il assiste au grand rassemblement de l'Union de la gauche, porte de Versailles. Il est bouleversé par le talent du tribun Mitterrand, par la magie de son verbe qui soulève l'enthousiasme de cent mille personnes. Ce moment-là, il ne l'oubliera jamais. Peut-être un jour, comme lui...
A Sciences-Po, où il côtoie Valérie-Anne Giscard d'Estaing, Caroline de Monaco et de nombreux rejetons de bonne famille, François milite à l'Unef-Renouveau, proche du PCF, qui s'oppose à 'Unef-Union dirigée par les trotskistes. Il se méfie déjà des gauchistes, déteste leur sectarisme, leurs débats théoriques fumeux qu'il juge puérils. Il est tête de liste aux élections syndicales.
Edith Cresson, chargée de la jeunesse au PS, le repère et lui propose de lancer un nouveau syndicat étudiant dont il prendrait la tête. Il décline poliment l'offre. Il sait pourtant que la jeune femme est proche de Mitterrand et qui'l pourrait ainsi approcher son modèle. Mais il juge que les deux syndicats étudiants sont trop implantés, qu'il n'y a pas de place pour un troisième. Il estime surtout qu'exercer des responsbilités dans un organisme proche du Parti communiste est plus utile à ls stratégie d'union de la gauche chère au nouveau patron du PS.
Déjà, le sens du rapport de force !
Elève d'HEC, il anime en 1974 un comité de soutien à François Mitterrand. En 1978, à l'ENA, avec ses amis Jean-Maurice Ripert, Jean-Pierre Jouyet, Michel Sapin et Bernard Cottin, il crée un nouveau syndicat étudiant, le Carena - le Comité d'action pour la réforme de l'ENA - qui se donne pour objectif de démocratiser l'école, de l'ouvrir à la société civile en envoyant les élèves dans les cités, de supprimer la "botte", le classement de fin d'études. Ce qui lui vaut d'être dénoncé comme un "dangereux révolutionnaire" par le directeur de l'école. A la surprise générale, le Carena obtient 30% des voix en 1978 et 33% l'année suivante. Hollande est élu délégué.
A l'approche de la présidentielle de 1981, il veut créer une section PS. Ce serait du jamais vu à l'ENA ! Mais cette fois, c'est la direction du parti qui ne juge pas l'idée judicieuse et conseille aux jeunes gens de s'inscrire à où ils résident. Déçu, Hollande prend sa carte non pas à Neuilly, mais dans l'Eure où ses parents possèdent une résidence secondaire. Il pense déjà à s'assurer un point d'ancrage en province. Comme Mitterrand l'a fait dans la Nièvre.
Lors de l'affrontement entre Mitterrand et Rocard, la plupart de ses amis de l'ENA, ceux de la propotion Voltaire que l'on retrouvera trente ans plus tard à l'Elysée et au gouvernement, soutiennent le champion de la "deuxième gauche" moderniste. Lui reste fidèle au Premier secrétaire que la presse présente alors comme un politicard ringard, sans avenir. Il approuve la lucidité économique du maire de Conflans, mais il déplore son aveuglement politique. Pour gouverner, il faut d'abord gagner les élections et seule l'alliance avec le PCF peut permettre la victoire. Sorti huitième de l'ENA, il ne choisit pas la filière la plus prestigieuse, mais la Cour des comptes. Être disponible si on fait appel à lui pur la campagne présidentielle.
Lorsque Jacques Attali, chargé de constituer une petite équipe d'experts, qui prépare en secret la campagne d'un Mitterrand pas encore candidat et mal en point dans les sondages, l'appelle, il accourt, avec celle qui est depuis peu sa compagne, Ségolène Royal. Les jeunes gens aux dents longues ne se bousculent pas dans l'équipe Mitterrand. Ils vont tous ou presque chez Giscard ou chez Rocard. Pas lui ! Il a vingt-six ans, il pond des notes économiques pour le candidat non déclaré. François Mitterrand devenu officiellement candidat en janvier 1981, Hollande participe de plus près à sa campagne, mais sans jamais l'approcher.
Après le 10 mai 1981, François et Ségolène deviennent conseiller officieux de Jacques Attali, conseiller spécial du président. L'ancien élève de Sciences-Po est chargé des dossiers économiques, sa compagne des sujets de société. François Mitterrand s'intéresse davantage à la jeune femme. La manière dont elle se fait des ennemis en court-circuitant les conseillers de l'Elysée l'amuse. Mais François le bluffe quand il apprend qu'à vingt-sept ans, il ose se présenter aux législatives contre Jacques Chirac, dans son fief de Corrèze. Bien sûr, la circonscription d'Ussel est historiquement de gauche. Bien sûr, François Mitterrand y a obtenu 57% des suffrages. Mais le président du RPR qui pratique depuis quatorze ans un clientélisme effréné paraît imbattable. Pressentis, deux ténors socialistes, Pierre Bérégovoy et Jacques Delors, ont décliné l'offre. Trop risqué. Hollande, qui n'a pas trouvé de circonscription dans l'Eure, fonce. Affronter Chirac, c'est pour une chance inespérée de se faire connaître.
Le maire de Paris s'étonne, méprisant, qu'on lui oppose un candidat "moins connu que le labrador de Mitterrand". Il refuse évidemment de débattre avec ce jeunot. Hollande, flanqué des inséparables Spin, Jouyet, Ripert et Cottin, force la porte d'un de ses meetings, à Neuvic, qui fut le fief de l'ancien président du Conseil, le radical Henri Queuille : "Je suis François Hollande, Moneiur le Premier ministre. Je suis conseiller à la Cour des comptes et conduis la liste du Parti socialiste. Celui que vous comparez au labrador de Mitterrand..."
Le culot du jeune effronté provoque la stupeur dans la salle. Chirac : "Nous seommes du même corps. Si vous aviez été poli, vous m'auriez écrit, selon les usages."
Hollande : "Je vous ai écrit pour me présenter et vous proposer un débat." Bronca dans la salle. Chirac :" C'est vrai, vous m'avez écrit.Mais si vous aviez respecté la coutume de la Cour des comptes, vous m'auriez écrit une lettre manuscrite. Nous ne répondons pas aux lettres dactylographiées." Le ton est sans appel. Hollande et ses amis doivent quitter la salle de plus en plus hostile. Le débat n'aura pas lieu. Mais François a osé. Chirac sera élu au premier tour avec seulement 350 voix d'avance. Mitterrand, pour qui le suffrage universel est l'onction indispensable du politique, apprécie le premier galop de son jeune conseiller.
Après les cantonales de mars 1982, François Hollande est chargé de rédiger une note pour expliquer la sévère défaite de la gauche. Si le message du gouvernement ne passe pas, c'est que la communication est défaillante, tranche-t-il. Une semaine plus tard, François Mitterrand le convoque dans son bureau. Hollande à vingt-huit ans, c'est son premier tête-à-tête avec l'idole de sa grand-mère et de sa mère, celui qui l'a conduit à entrer en politique. Très aimable, le président l'encourage à poursuivre son combat en Corrèze et sa tâche à l'Elysée, même si cela n'est pas du goût de tout le monde. Mais surtout, il lui témoigne sa confiance en le chargeant de deux missions très confidentielles. La première : il devra surveiller la situation financière des associations lancées par Danielle Mitterrand et en informer le président et lui seul. La seconde est plus spéciale encore. Mitterrand a eu l'idée d'un livre écrit pas un soi-disant homme de droite qui se dissimulera sous lepseudo de Caton et critiquera un peu la gauche et beaucoup son propre camp. En fait, l'auteur de ce qui deviendra un best-seller est l'essayiste André Bercoff. Mis dans la confidence, Hollande assure la partie économique. Et c'est lui - Bercoff est trop connu - qui donne, de son domicile, des interviews aux radios. Alors que tous les journalistes de France et de Navarre s'interrogent sur l'identité de ce mystérieux Caton, il ne prend même pas la précaution de déguiser sa voix. A l'époque personne ne le connaît...
En 1983, après une nouvelle défaite, celle des municipales, et un troisième remaniement du gouvernement Mauroy, Mitterrand décide de nommer un porte-parole du gouvernement qui ne dépendra que de lui. Il désigne l'historien Max Gallo, député socialiste, ex-éditorialiste de L'Express, et choisit même son directeur de cabinet, le petit Hollande qui, un an plus tôt, avait mis le doigt sur la faiblesse de la communication. Hollande va faire la connaissance des patrons de journaux, de radios et de télévisions, celle des éditorialistes. Ces derniers découvrent un jeune énarque atypique, drôle, sympathique, qui ne se prend pas au sérieux et ne parle pas la langue de bois.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 8 Mai - 22:08

Quand Max Gallo quitte le gouvernement et prend la direction du Matin de Paris racheté par Max Théret, un grand résistant ami de François Mitterrand, il devient chroniqueur économique. Cette fois, il découvre de l'intérieur la vie d'un quotidien. Pour Hollande, cette double expérience va jouer un rôle très important. Il a compris mieux que ses rivaux comment fonctionne la machine à informer. Il sait ce que veulent les journalistes. Il va le leur donner. Sans chercher à les instrumentaliser. Pendant des années, les grandes signatures de la presse parisienne vont l'appeler avant d'écrire. Ils se nourrissent de ses informations, de ses analyses, de ses formules. Hollande aime la compagnie des journalistes. Il es respecte. Jamais il n'est intervenu auprès d'un patron de presse après un papier qui lui déplaisait. Jamais il n'a rompu avec un journaliste qui le critiquait. Si Mitterrand n'avait pas choisi la politique, il aurait été écrivain, Hollande, lui, serait devenu journaliste.
Il a trente ans. A son âge François Mitterrand a déjà été membre du cabinet Parodi, le gouvernement de la France libre en France occupée, Sarlozy est déjà maire de Neuilly, Giscard d'Estaing député du Puy-de-Dôme. Lui n'est ni parlementaire, ni membre de la direction du PS. Seulement conseiller municipal d'opposition à Ussel, le fief de Jacques Chirac. Mais son obstination va payer et il va vite compter dans la galaxie socialiste. Il devient député de Corrèze à trente-quatre ans, Premier secrétaire du PS à quarante-trois, maire de Tulle à quarante-sept. Secret, pudique, réaliste aussi, il se gardera, pendant toutes ces années, d'afficher son ambiton présidentielle.
On aurait cru à une de ses petites blagues ! Il attendra la présidentielle de 2012 pour se porter, presque timidement, candidat à la primaire socialiste. Malgré la concurrence de Martine Aubry et surtout celle de Dominique Strauss-Kahn qui caracolait alors dans les sondages. Il lui aura fallu trente années presque exclusivement consacrées à la politique pour donner enfin vie à son rêve d'adolescent.
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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mar 9 Mai - 0:12

Essences

Tocqueville disait, à propos des Etats-Unis, que pour comprendre l'histoire d'un apys, il fallait connaître les conditions de sa naissance, ce qu'il appelait son "pont de départ". Il en va de même pour les présidents de la Ve République. Lorsqu'on sait d'où ils viennent, on fait plus aisément, dans leur parcours, la part du hasard et celle de la prédestination.
Charles ne serait sans doute pas devenu ce général de Gaulle qu'il rêvait d'être à quinze ans si, après la débâcle de 1940, Philippe Pétain avait choisi la voie de l'honneur et non pas celle de la collaboration. Mais serait-il parti, seul, pour Londres s'il n'était issu d'une famille rebelle, ouvertement hostile au régime légal de l'époque, la IIIe République, s'il n'avait été élevé dans l'orgueil de la patrie, s'il ne s'était persuadé dès l'enfance qu'il aurait à assumer son destin ?
François Mitterand aurait-il aussi bien compris les Français dans leur diversité, aurait-il su tisser ce formidable réseau d'amitiés, au-delà des clivages politiques, qui l'a aidé à accéder au pouvoir alors que la gauche n'était pas majoritaire, s'il n'avait subi la triple influence d'un grand-père radical, de parents catholiques et nationalistes et d'un oncle apôtre du christianisme social ? Nicolas Sarkozy aurait-il été habitué de cette volonté farouche de conquête s'il n'avait éprouvé, enfant, ce complexe d'infériorité et ce sentiment d'humiliation qui ont fait naître chez lui un ardent désir de revanche, pour ne pas dire de vengeance ? François Hollande aurait-il consacré sa vie à la politique si sa mère, en 1965, ne lui avait pas fait découvrir Mitterrand à la télévision ?
Charles de Gaulle, le Connétable, Georges Pompidou, le surdoué, Valéry Giscard d'Estaing, l'héritier, François Mitterrand, le romantique, Jacques Chirac, l'aventurier, Nicolas Sarkozy, le marginal, Hollande, le convivial, ont acquis dès l'enfance la conscience de leur singularité.
De Gaulle perce sous le jeune Charles. Comme Bonaparte, il croit déjà en son étoile et acquiert la conviction qu'elle le conduira à incarner la France. François Mitterrand, qui se glisse, encore enfant, dans la peau des héros révolutionnaires, pressent qu'il aura à continuer cette histoire nationale qui déjà le passionne. Chez eux, l'enfance fut matricielle. Ce n'est pas un hasard s'ils ont été des fondateurs. De Gaulle, chef de la France libre, père de la Ve République à qui il a donné ses institutions et son style, a plus que tout autre marqué l'Histoire. Il en a changé le cours. Mitterrand n'est pas de Gaulle mais lui aussi a laissé sa trace. A gauche, il domine son siècle, devant Jaurès, Blum et Mendès France. En faisant accéder l'autre France, celle qui 'ny avait pas droit, au pouvoir, en installant l'alternance, il a modernisé le pays. Les Français ne s'y trompent pas qui classent le Connétable et son rival loin devant les autres. Jacques Chirac non plus qui, peu après son départ de l'Elysée, a confié à plusieurs visiteurs : "Au fond, il n'y a eu que deux grands présidents de la Ve République : de Gaulle et Mitterrand."
Valéry Giscard d'Estaing et Nicolas Sarkozy n'ont pas ressenti, enfants, cet appel du destin ; ils ont été attirés par le pouvoir en tant que tel, par la jouissance de son exercice plus que par sa transcendance, par essence sacrificielle. Le premier, fils d'une des familles les plus influentes de la bourgeoisie française, était programmé pour les sommets. Le second, fils d'immigrés, complexé puis revanchard, s'y est hissé, marche après marche. L'un et l'autre, chacun à sa manière, ont été des hommes de rupture. Rupture convenable, comme il se doit, pour Giscard, candidat du changement dans la continuité. Rupture brutale, de style, de comportement, de manière de gouverner pour Sarkozy. Il a voulu moderniser la fonction présidentielle. Malheureusement il ne l'a pas seulement désacralisée, il l'a dénaturée.
Georges Pompidou et Jacques Chirac, entrés en politique dans le sillage d'un père spirituel - de Gaulle pour le premier, Pompidou pour le second - ne sont ni des fondateurs, ni des hommes de rupture. Seulement des usufruitiers. Partant du principe que les peuples heureux n'ont pas d'histoire, Pompidou affirmait sohaiter que les historiens aient peu à dire sur son mandat présidentiel. Il a été exaucé. Ni lui ni Chirac n'ont marqué leur temps.
François Hollande est lui aussi un usufruitier. Mais pas en ligne directe comme Pompidou et Chirac. Mitterrand a été son modèle, pas son mentor. A sa manière , il est aussi un homme de rupture. A l'Elysée, il a voulu être un "président normal"." Par opposition à Sarkozy qui, à ses yeux, ne l'était pas. Mais il ne s'agissait pas seulement d'une stratégie politique. Cela correspondait à sa nature profonde. Chez lui, pas une once de suffisance, pas un zeste de mégalomanie. Il aura mis du temps, trop de temps, à entrer dans les habits présidentiels taillés par Charles de Gaulle auxquels les Français restent plus attachés qui'l ne l'avait cru. Il a conscience de n'être devenu président "dans le regard" des Français qu'après les attentats. Deux ans avant la fin de son mandat. Face au terrorisme, il a démontré qu'à défaut de charisme, il possédait cette carrure présidentielle qu'on lui déniait.
Les fondateurs n'ont pas connue d'autre influence que celles de leur famille et de leurs professeurs. De Gaulle, le rebelle, ne s'est jamais soumis. Pas même à Philippe Pétain le seul supérieur qui'l ait jamais respecté. Jeune sous-lieutenant, il s'oppose aux conceptions stratgiques du héros de Verdun et à celles de l'état-mjor. François Mitterrand n'a lui non plus jamais obéi à personne, il est toujours resté son propre maître. Jeune responsable du Mouvement des prisonniers de guerre, il dit non à de Gaulle qui veut le chapeauter. A la libération, il refuse d'être le bras droit d'Henri Frenay, le prestigieux chef de la résistance intérieure, qu'il admire.
Les hommes de rupture ont conscience, eux aussi, de n'avoir pas eu de mentor. C'est vrai pour Valéry Giscard d'Estaing. Il a certes démarré avec Edgar Faure, mais ce dernier a été pou lui une locomotive plus qu'un modèle.
Pour conquérir le pouvoir et imposer ses idées, il n'a pas hésité à rompre avec de Gaulle et les gaullistes, et à fonder son propre parti. Ce n'est pas vrai pour Nicolas Sarkozy. Quand il répète qu'il ne doit rien à personne et tout à lui-même, il oublie qu'il fut à l'école du sulfureux Charles Pasqua, puis à celle de Jacques Chirac qui l'a considéré comme un fils et lui a beaucoup appris. D'ailleurs, et quoiqu'il s'en défende, comme il lui ressemble ! Même clanisme, ma^me culot monstre, même acharnement à conquérir le pouvoir et à le conserver, même volonté d'éliminer, dans son propre camp, ceux qui pourraient constituer une menace, même absence de cap et de vision historique.
Les usufruitiers, eux, n'ont pas renié ceux qui les ont faits. Georges Pompidou s'est toujours vécu comme le continuateur du Général, même après leur rupture affective. Jacques Chirac n'a jamais oublié ce qu'il devait à Pompidou. Si le premier ne s'est reconnu qu'un seul maître, le second n'a cessé d'être sous influence : celle de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud, ce couple réactionnaire et manipulateur qui l'a poussé à torpiller Chaban-Delmas, puis Giscard, celle de Balaldur qui l'a entraîné sur la pente ultralibérale, celle de Villepin qui lui a conseillé la calamiteuse dissolution de 1997. François Hollande est resté fidèle à François Mitterrand dont il ne fut pas l'affidé. Il ne l'a jamais critiqué, même lorsque c'était la mode au PS. Il a été un des seuls à lui rendre régulièrement hommage à la tribune des congrès du parti.
Les sept présidents ont été marqués par les lumières et les ombres de l'époque où s'esst formée leur personnalité. De Gaulle, Pompidou et Mitterrand, nés au crépuscule du XIXe siècle ou à l'aube du XXe siècle, sont les enfants de la guerre. Ils ont appris, jeunes, que l'Histoire est tragique. Ils ont aussi été imprégnés de cette culture historique et littéraire qui prédominait alors. Elle leur a donné une épaisseur, une densité, une justesse de ton, une capacité à dire l'essentiel en quelques phrases qui les distingue des quatre autres. Giscard et Chirac ont connu la guerre eux aussi, mais ils sont avant tout des enfants de l'ENA, formés à la gestion politique des Trente Glorieuses. La culture du premier est d'abord économique, même s'il a été un grand lecteur de Flaubert et de Maupassant. La formation du second elle est aussi technocratique, bien qu'il ait détesté l'ENA et, plus tard, le technocrates. Elle est surtout atypique, plus exotique qu'hexagonale, au point qu'on le croira longtemps inculte. D'autant plus facilement qui'l se vantera longtemps de l'être et que la médiocrité de son expression orale accréditera la légende.
Sarkozy, né dans la seconde moitié du XXe siècle, est le produit d'une société en perte de sens, de valeurs, de repères. Contrairement à de Gaulle et Mitterrand qui ont su se garder de l'antisémitisme répandu dans leur milieu, ou à Giscard qui a dépassé ses préjugés de classe en imposant, contre une partie de son camp, des réformes audacieuses, Sarkozy, lui, a épousé son époque jusqu'à la caricature. Il en a certaines qualités : la rapidité de décision... mais souvent sans le recul nécessaire, la volonté de transparence... proche parfois de l'exhibitionnisme, l'obsession d'être en phase avec les réactions populaires... qui pousse à la démagogie. Il en a également les défauts ; une grammaire approximative, des jugements expéditifs, un zapping permanent au gré de l'événement d'une sujet à l'autre, d'une promesse à l'autre, sans donner de sens à son action. Et aussi ce côté "m'as-tu-vu", cette fascination pur l'argent, cette absence de repères historiques, comme si tout avait commencé avec lui. Sarkozy, petit-fils et fils d'immigrés, aurait dû incarner la nouvelle société française, multiraciale et multiculturelle. Il n'a cessé, au contraire, d'opposer les Français de souche à ceux issus de l'immigration, de "cliver", selon un terme qu'il affectionne, plutôt que de rassembler.
Victime de cette tyrannie de l'instant imposée par l'information continue, si contraire au temps politique long par essence, François Hollande a souvent donné le sentiment de réagir plutôt que d'agir. La fréquence de ses interventions médiatiques a banalisé la parole présidentielle. Chroniqueur de son quinquennat, il est devenu de son propre aveu, un "émetteur presque comme les autres".
Tous ont acquis très jeune une centaine idée de la politique. Adolescent, de Gaulle croit d'abord aux vertus militaires, Pompidou à celles de l'école républicaine, Mitterrand au christianisme social. Adulte, de Gaulle continuera d'afficher une méfiance viscérale pour les politiciens. Pendant sa longue traversée du désert, il ne cessera d'exprimer un mépris souverain pour les partis et le Parlement. Revenu aux affaires, il modifiera la Constitution pour détenir son pouvoir directement du peuple et de lui seul.
Pompidou, son successeur, nourrira les mêmes préventions. Premier minsitre, puis président, il prendra goût à cette politique qui lui "répugnait". Mais il continuera de se méfier de la classe politique qui'l appelait la "machine infernale".
Mitterrand, oubliant les réticences morales du jeune catholique, deviendra l'archétype de l'homme politique. Ses qualités de stratège, sa capacité à prévoir plusieurs coups à l'avance, son habileté manoeuvrière,son machiavélisme, diront ses détracteurs, en feront une référence, au point que l'on s'inspire désormais de lui, à gauche comme à droite.
Giscard, arrière-petit-fils de ministre, petit-fils de député, ne partagera jamais les réticences de ses prédécesseurs. Il se passionnera, très jeune, pour cette politique politicienne qui'ls méprisaient. Convaincu, lui aussi, de la médiocrité du personnel politique de la IVe, ne doutant pas de sa propre valeur, il y verra la promesse d'une réussite rapide.
Chirac, qui aurait aimé devenir militaire, entrera en politique comme on entre en guerre. C'est un hussard qui charge sabre au clair. On gagne les batailles ou on les perd. On tue ou on est tué. La liste de ses victimes est longue : Chaban-Delmas, Giscard d'Estaing, Pasqua, Balladur, Séguin. Lui, plus intelligent et moins gentil qu'on ne l'a cru, survivra plus d'un demi-siècle.
Comme Mitterrand, Sarkozy a une haute idée de la politique. Ce qui est rare à droite. Il croit qu'elle peut tout ou presque, à condition d'en avoir la volonté, d'aller au bout de son pouvoir chaque jour, à chaque instant, sur chaque sujet. Ainsi naîtra l'mni-président, hypermédiatique, qui décide de tout, contrôle tout, toujours en première ligne, unique responsable.
Hollande aime la politique. C'est sa vie. A la tête du PS pendant onze ans, il s'est montré habile à négocier des synthèses et à bâtir des majorités. Il a réussi à éviter l'éclatement du PS qui paraissait inéluctable après le choc de l'élimination de Jospin en 2002. Mais il n'a pas su le réarmer idéologiquement, le doter d'un corps de doctrine adapté à l'évolution de la société. Il e paiera cher à l'Elysée.
Tous les sept sont des personnages romanesques. Charles de Gaulle est un héros shakespearien. C'est l'homme des tempêtes, jamais aussi à l'aise que dans le drame. Il aura fallu la guerre et la capitulation pour qu'il prenne sa dimension historique, le putsch des militaires d'Alger pour qu'il revienne au pouvoir. Comme s'il était conscient que seule une tragédie pouvait le remettre en selle, il ne cessera, pendant sa traversée du désert, de prédire l'apocalypse.
Georges Pompidou, monté de sa province à Paris, comme Rastignac, paraît sorti tout droit de La Comédie humaine. Sa brillante ascension dans le monde des affaires et de la politique, sa fréquentation du Tout-Paris, sa jouissance, sans complexe, des plaisirs que permettent l'argent et les relations font de lui un héros balzacien.
Valéry Giscard d'Estaing possède le raffinement, l'él
égance, la sensibilité, la sensualité, la préciosité et le snobisme des créatures proustiennes. Et, après son échec de 1981, il ne cessera d'être, lui aussi, à la recherche du temps perdu.
François Mitterrand, l'homme multiple, dont les convictions, les jugements, la vie ont été marqués par une constante ambivalence philosophique, tient à la fois des personnages de Mauriac et de Stendhal, deux de ses écrivains préférés. Il partage l'ancrage provincial et les passions secrètes des premiers. L'amour des femmes, l'ambition politique, la personnalité énigmatique des seconds.
Jacques Chirac évoque plutôt Jack London dont la vie même fut un roman. Adolescent, il fut, comme l'écrivain, attiré par la mer, puis communisant... mais beaucoup moins longtemps. Comme lui, il connaîtra le succès sans jamais l'aimer, sans jamais s'aimer.
Avec Sarkozy, on pense encore à Stendhal, mais seulement pour "Souvenirs d'égotisme" ; il parle encore et toujours de lui-même. On pense aussi à Alexandre Dumas, à Edmond Dantès, l'homme qui se venge. La prison de Sarkozy, son château d'If, ce sont les humiliations de l'enfance.
François Hollande, c'est Jacques le Fataliste, le personnage de Diderot qui n'était pas vraiment fataliste. Comme lui, il est paradoxal, imprévisible. Méfiant, habile à déguiser sa pensée, à se justifier par des échappatoires, le voilà à la fin de son mandat, livrant à plusieurs journalistes, par plusieurs livres, des jugements à l'emporte-pièce atomisant tout, tout le monde et jusqu'à lui-même. Ce qu'aucun président en exercice n'avait fait. Conscient de son impopularité, de son impuissance à rassembler la gauche, donc du risque d'être éliminé dès le premier tour de la présidentielle, il est aussi le premier président renonçant à se représenter.
Ce sont des enfants qui ont donné naissance à ces sept personnages complexes en quête de postérité. Celui qui regardait Mitterrand à la télévision avec sa mère et celui en haut de l'escalier de la rue Fortuny qui attendait la sienne, l'élève de l'Immaculée-Conception qui tenait le rôle de Philippe Auguste, celui du lycée d'Albi qui raflait tous les prix, le petit châtelain de Varvasse, le petit rousseauiste de la Saintonge du Rayol resteront leurs plus fidèles compagnons de route.
L'essence est là, qui dit tout ou presque. La vie, les circonstances dont ils ont su se rendre maîtres ont fait le reste.


FIN

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