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 L'enfance des chefs de la Ve République

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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 5 Avr - 19:44

de Robert Schneider.

"Prologue

L'Enfant est le père de l'homme, dit un proverbe anglais. Comment mieux rappeler que chacun d'entre nous est le fis de la tradition et de la mémoire, façonné par l'histoire de son temps, par sa lignée, par son milieu ?
Quelles sont les racines familiales des sept présidents de la Ve République ? Quels étaient leurs ancêtres, leurs aïeux, leurs parents ? A quelle époque, dans quelle région, dans quels lieux ont-ils grandi ? De quelles geste familiale ont-ils été nourris ? Quelles valeurs leur a-t-on inculquées ? Quelle éducation ont-ils reçue ? Quelle place y tenaient la religion, l'amour de la patrie, la politique, l'argent, le sexe ? Quelle influence extérieure à la famille ont-ils subie ? Bref, quels enfants ont-ils été, ceux qui nous gouvernent depuis plus d'un demi-siècle ?
Et dans quelle mesure cet enfant préfigure-t-il l'homme parvenu au sommet de l'Etat ?
A l'évidence, il n'y a pas de profil type. Qu'y a-t-il de commun entre Charles de Gaulle, le fils de famille au nom de patrie, et Nicolas Sarkozy, le fils d'un réfugié hongrois qui a longtemps refusé la nationalité française ?
Entre François Mitterrand, l'enfant de la Saintonge, élevé dans le culte de la religion et de la patrie, et Georges Pompidou, le Cantalou nourri à la mamelle socialiste et laïque ? Entre Valéry Giscard d'Estaing, l'héritier dont l'arrière-grand-père fut ministre, et Jacques Chirac ou François Hollande, petits-fils d'instituteur, le premier franc-maçon et bouffeur de curés,  le second républicain admirateur d'Antoine Pinay ? Le moteur commun, c'est l'ambition, bien sûr. Mais elle ne s'est manifesté ni au même âge, ni de la même manière, ni pour les mêmes raisons.

Regardons-les, jeunes adolescents. En 1905, à quinze ans, le collégien Charles de Gaulle signe un texte intitulé Campagne d'Allemagne. Dans une Europe enfiévrée par le débarquement du Kaiser Guillaume II à Tanger, il imagine une guerre opposant en 1930 le Vieux Continent tout entier à la France. "Le général de Gaulle fut mis à la tête de 200 000 hommes et de 518 canons (...) De Gaulle, vite, prit son plan, il fallait sauver Nancy pour donner la main à Boisdeffre et écraser les Allemands avant leur jonction qui nous serait sûrement funeste." Et plus loin : "De Gaulle savait qu'il jouait la partie décisive car c'est sur les murs de Metz que l'Europe entière attachait son regard." A quinze ans, à la tête des armées françaises, venant au secours du prestigieux Boisdeffre, Charles se sait déjà le général de Gaulle ! L'homme du 18 Juin, le sauveur de la patrie, est là, avec trente-cinq ans d'avance.

A treize ans, François Mitterrand s'isole dans le grenier de la maison de son grand-père, à Touvent, pour déclamer des textes à la  manière des orateurs révolutionnaires, ceux de 1789 et de 1848. "De là, de ce grenier jonché de gousses de maïs, par la petite fenêtre qui donnait sur le jardin, je lançais des appels à l'Histoire dont je modifiais le cours selon mes préférences (...) Je me voyais dans la peau d'un tribun de la Convention : j'inventais des discours à leur place (...) Sans connaître le monde, je le dominais. De cela j'ai tiré une ambition de conquête." Convaincu qui'l aura à continuer l'histoire de France, le futur leader socialiste, celui qui fera accéder la gauche au pouvoir, perce déjà sous le petit rousseauiste saintongeais.

A treize ans, Valéry Giscard d'Estaing, lycéen à Janson-de-Sailly, confie à sa soeur Sylvie : "On est chef, grand écrivain, général, on s'occupe de son pays." Chef, c'est une évidence lorsqu'on a conscience d'appartenir à une élite, d'âtre prédestiné à l'exercice des plus hautes fonctions. Inutile de préciser lesquelles, les autres le font pour vous ! Lorsque Valéry a dix-neuf ans, son ami Philippe de Vendeuvre écrit à sa fiancée : "Valéry sera ministre à trente ans et président à cinquante." Bien vu, si ce n'est qu'ils sera ministre plus tard et président plus tôt !

Nicolas Sarkozy le confie volontiers aujourd'hui : il a toujours voulu être président. Du plus loin que remonte sa mémoire, il en a rêvé. Bien avant de se raser. A l'âge où les petits garçons veulent être pompier ou footballeur. En 1974, en pleine campagne présidentielle, le militant RPR de dix-neuf ans annonce à ses amis : "Si je fais de la politique, c'est pour monter très haut." La même année il glisse à des copains de la fac de Nanterre : "Un jour je serai président de la République." Lui ne se réfère pas à l'Histoire, ne se dit pas porteur d'une ambition pour la France, il exprime une volonté de revanche née des humiliations dont il a souffert dans son enfance.



Dernière édition par epistophélès le Mer 5 Avr - 20:11, édité 1 fois
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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 5 Avr - 20:10

"A quinze ans, François Hollande répond au père d'un de ses amis qui, frappé par sa maturité précoce, l'interroge sur la manière dont il conçoit son avenir : "Je serai président". Devenu homme politique, il se gardera d'afficher une telle ambition... jusqu'à la primaire socialiste pour la présidentielle de 2012. Lui aussi aura sa revanche. Pas comme Sarkozy sur les humiliations de l'enfance - la sienne fut heureuse - mais sur ses pairs, les ténors socialistes qui ne l'ont jamais pris au sérieux.

Georges Pompidou et Jacques Chirac ont eux l'ambition plus modeste et plus tardive. A sept ans, l'enfant de Montboudif dit, sans trop savoir à quoi il s'engage, qu'il entrera à l'Ecole normale supérieure. Ce temple du savoir est la plus haute marche à laquelle ses parents, des enseignants laïcs de la IIIe République, puissent rêver pour lui ! L'ambition politique naîtra plus tard, beaucoup plus tard. Elle grandira à l'ombre du général de Gaulle sans qu'elle ait été réellement programmée.

Si Jacques Chirac s'engage dès dix-sept ans, c'est comme pilotin sur un cargo. Il rêve d'être capitaine au long cours. Seule l'aventure attire cet adolescent hors du temps qui ne s'intéresse ni de près, ni de loin à la politique. S'il songe à s'engager à nouveau six ans plus tard, c'est dans l'armée. En Algérie, il a découvert la fraternité des armes. Déjà multiple, influençable, baroque, il se cherche à l'âge où les autres se sont trouvés. Il ne ment pas lorsqu'il note dans ses Mémoires : "Je n'ai pas grandi dans l'obsession d'accéder un jour aux plus hautes charges de l'Etat." Il faudra la rencontre avec Pompidou qu'il considérera comme un père et tiendra pour modèle pour que naisse à trente ans, l'ambition politique. Elle ne le quittera plus. Elle sera dévorante.

"Il y a chez les grands hommes quelque chose d'irréductible aux origines et à l'éducation", a écrit André Frossard évoquant le général de Gaulle. Ce qui est vrai pour le fondateur de la Ve République, élevé dans une famille monarchiste et devenu, très tôt, républicain, l'est aussi pour ses successeurs. Sinon, comment expliquer que Pompidou, fils d'un enseignant militant socialiste, grand admirateur de Jaurès, ait gouverné à droite ! Et que François Mitterrand, fils de catholiques conservateurs, lui-même militant droitier à vingt ans, ait fait accéder la gauche au pouvoir ! L'empreinte familiale n'explique évidemment pas tout. Eternel débat entre l'inné et l'acquis, l'essence et l'existence.Et le risque est grand, tous les biographes le savent, d'interpréter le début d'une vie que l'on connaît souvent mal en fonction de la suite que l'on connaît mieux. N'empêche ! L'enfance des chefs de la Ve République, c'est le "moule" qui forge les caractères et trempe les âmes. Pour mieux cerner la personnalité si complexe des présidents qu'ils sont devenus, pour regarder derrière les masques qui les protègent, il faut encore et toujours revenir à la source."
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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 5 Avr - 20:51

I

RACINES


Quatre des six présidents sont issus de familles qui ont fait souche au centre de la France et au sud de la Loire.
Les Pompidou et les Giscard sont auvergnats, les Chirac corréziens, les Mitterrand charentais. Les de Gaulle, eux, sont parisiens et lillois. Les Sarkozy viennent de Hongrie et d'Alexandrie.
La logique politique voudrait que de Gaulle ait des racines communes avec Pompidou, Chirac ou Sarkozy, trois successeurs qui, à des degrés divers, se sont réclamés de lui. Il n'en est rien. La logique sociologique pourrait rapprocher de Gaulle, Giscard d'Estaing et Sarkozy de Nagy-Bosca qui portent tous trois des noms à particule. La logique générationnelle - de Gaulle et Pompidou sont nés avant la guerre de 14, Mitterrand pendant, Giscard et Chirac avant celle de 40, Sarkozy bien après - joue un rôle, mais elle n'est pas déterminante.

Lorsqu'on s'en tient aux seules racines familiales, que constate-t-on ? Celles des Pompidou et des Chirac sont les plus proches. Celles des Giscard et des Sarkozy les plus atypiques et les plus différentes. Celles des Mitterrand, oh surprise, sont les moins éloignées de celles de de Gaulle !

Catholiques et français toujours !

Apparemment tout les sépare. Les de Gaulle sont gens du Nord, les Mitterrand, gens du Sud. Les de Gaulle appartiennent à la petite noblesse de robe parisienne, les Mitterrand à la petite bourgeoisie charentaise. Les de Gaulle sont monarchistes, les Mitterrand républicains. Et pourtant, ce qui rapproche les deux familles est plus fort que ce qui les divise : elles viennent toutes deux de la terre barrésienne et de l'encens du catholicisme.
Chez les de Gaulle comme chez les Mitterrand, on croit en Dieu comme on respire. Dans aucune des familles des quatre autres présidents, la religion ne joue un tel rôle.
Alors regardons-les vivre sous l'oeil du Seigneur, ces deux familles si françaises.
La transmission de la foi, l'éducation religieuse, selon la tradition de l'époque, sont d'abord assurées par la mère. Jeanne, celle de Charles, et Yvonne, celle de François, sont des dévotes. Elles se rendent chaque jour à une messe matinale? Jeanne est passionnée, véhémente. Son catholicisme est à son image, intransigeant, presque fanatique, avouera sa fille. Il faut dire que la mère de Jeanne, Julie-Marie Maillot-Delannoy, a imposé à ses trois filles une discipline de vie ascétique. Le climat de dévotion est tel chez la grand-mère du Général que les deux soeurs de Jeanne finiront au couvent. Julie oblige même ses bonnes à assister à la messe du dimanche.
Elle est puritaine au point d'interdire la danse à ses enfants. Les vieilles chansons populaires ne sont tolérées qu'expurgées. Ainsi le mot "amant" se trasforme-t-il en "maman" et "auprès de ma blonde" devient "auprès de ma mère". Elle considère le théâtre comme "la maison du diable". Les arts ne trouvent grâce à ses yeux qu'à condition qu'"ils puissent mener à Dieu". Philippe de Gaulle, le fis du Général, raconte que "passant outre l'avis d'un curé qui le tenait pour une oeuvre d'art, elle avait fait recouvrir un magnifique cartel encadré de nymphes déshabillées". Elle répétait volontiers à ses enfants : "Il faut sans cesse placer les intérêts de l'âme bien avant ceux du corps." Ce qui faisait dire à son gendre, Henri de Gaulle : "Si le Bon Dieu avait consulté Bonne Maman, ce n'est pas ainsi que les enfants viendraient au monde." Le sexe, c'est le diable ; le plaisir, le péché.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Mer 5 Avr - 23:06

Telle mère, telle fille ! Jeanne est, selon son mari, "de glace dans les délassements, de feu dans les corvées".
Tout est dit. Pour elle, les femmes doivent "assumer les hommes" et leur "assurer des enfants" ! L'amour physique est un 'devoir conjugal" qu'il faut accomplir comme tel. Le sectarisme de Jeanne la pudibonde est tel qu'elle refuse de recevoir un protestant. Elle est pourtant la petite-fille du président du Consistoire de Lille converti au catholicisme en 1840 ! Ses origines mi-anglaises par sa mère, mi-allemandes par sa grand-mère, cette présence protestante dans sa famille n'ont pas fait naître chez elle la moindre ouverture d'esprit, ni même un brin d'oecuménisme. Elle est allergique à tout ce qui est moderne, au point d'interdire le jazz et "la Belle Hélène" à ses petits-enfants. A ses yeux, Satan n'est jamais loin.
La mère de François est moins intransigeante, moins bigote, mais tout aussi dévote. Les règles qu'elle s'impose à vingt ans et qu'elle respectera toute sa vie en témoignent. On les connaît grâce à son journal intime de jeune fille découvert beaucoup plus tard par François Mitterrand dans les papiers de famille. "Lever à 6 heures du matin, messe à 7 heures, ou un moment de piété et de méditation avant le petit déjeuner. Jusqu'au déjeuner fixé à 11 h 30, récréation avec récitation du chapelet, puis travail de bureau, piano et travaux de maison. Le goûter à 16 heures coupe l'après-midi, accompagné d'une méditation. Jusqu'au dîner, à 17 h 30, travail intellectuel. La soirée est consacrée à des travaux pour les pauvres. Elle se prolonge jusqu'à 21 heures, heure du coucher, que précèdent les prières." Yvonne précise qu'elle doit éleer son âme vers Dieu quatre fois par heure. Toujours dans son journal, elle raconte une rencontre avec Monseigneur Hoggear, primat de Palestine qui l'a fait longtemps rêver au "bonheur de vivre la vie de Jésus-Christ en Galilée".
Cettte grande lectrice, qui dévore Balzac, Chateaubriand, Lamartine, Barrès, surtout Barrès, note les livres qui l'ont le plus marquée : L'imitation de Jésus Christ, le Jésus du révérend père Didon, grand prédicateur de l'époque, Les Oberlés de René Bazin, ou encore des pages de saint Jean de la Croix. On ne saurait imaginer plus pieuses lectures !
Mais Yvonne, malgré une santé fragile, est beaucoup plus gaie, beaucoup plus tolérante que Jeanne. Elle a hérité de l'esprit vif et enjoué de son père, de son optimisme aussi. Elle incite ses enfants à suivre ses propres règles mais elle ne les oblige pas. Elle n'est pas sévère. La discipline qui règne chez les Mitterrand n'exclut pas un brin de fantaisie et de romantisme.
L'exemple religieux pour Charles et François ne vient pas seulement de leurs mères. L'empreinte catholique est très forte, exceptionnellement forte, aussi, chez leur père.
Ce qui, même à l'époque, est moins courant. Joseph, le père de François, a été élevé par des catholiques fervents. Ce n'est pas un hasard q'il porte le prénom du père du Christ. Son propre père, Théodose, modeste cheminot, l'a inscrit dans une institution religieuse, Notre-Dame des Aydes, à Blois, au prix d'un gros effort financier. Joseph ne le décevra pas. Brillant élève, le jeune homme est très pratiquant. Son sérieux, sa moralité, sa piété séduiront plus tard Yvonne Mitterrand. A Jarnac, dans la famille de sa femme où il se sent un peu à l'étroit, un peu en exil, Joseph s'illustre avant tout par son militantisme catholique. Il est brancardier à Lourdes, président des Ecoles libres de Charente, président régional de la Société Saint-Vincent-de-Paul qui porte assistance aux pauvres. Edith Cahier, la fiancée de son fils aîné Robert, qui évoquait devant lui la beauté d'une jeune Jarnacaise, fut surprise de sa réaction ; "La beauté d'une femme ne peut être que celle de son âme." On croirait entendre la grand-mère de Charles : "Les intérêts de l'âme viennent avant ceux du corps."
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Jean2

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MessageSujet: Re: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 6 Avr - 10:22

Smile
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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 6 Avr - 15:01

Henri, le père de Charles, a reçu lui aussi une éducation très marquée par la religion. Ses parents sont des catholiques intransigeants, des intégristes dirait-on aujourd'hui. Un lieu symbolise sa vie : le collège des Jésuites de l'Immaculée-Conception, 389 rue de Vaugirard... à quelques centaines de mètres du 104 où François Mitterrand sera pensionnaire des maristes. Henri y fut successivement élève, professeur, préfet des études, la plus haute fonction de l'établissement... Tout en continuant d'enseigner au collège Sainte-Geneviève, rue de la Poste, aujourd'hui rue Lhomond, dans des classes préparatoires aux grandes écoles. Il animera aussi la Conférence Olivaint - du nom de son ancien professeur fusillé par les communards - créée pour regrouper les étudiants catholiques prometteurs. Lorsque les congrégations seront interdites, Henri fondera sa propre école, l'école Fontanes, rue du Bas, où il continuera à dispenser un enseignement fortement imprégné par le catholicisme. Henri a formé des générations de jeunes catholicisme. Henri a formé des générations de jeunes catholiques dont certains s'illustreront, comme Georges Bernanos, le futur cardinal Gerlier, les futures maréchaux Leclerc et de Lattre de Tassigny. Son élève le plus célèbre reste Charles, son fils. Un autre de ses élèves, Edouard Bonnefous, futur ministre sous la IVe République, le décrit ainsi : "Il était très religieux. Il servait tous les matins la messe à Saint-Thomas d'Aquin. Il souhaitait qu'on la servît avec lui." Bref, Henri, entré en catholicisme dès son plus jeune âge, n'en sortira jamais.

Charles et François ont été dotés par leurs parents, mais aussi par leurs professeurs, d'un patrimoine spirituel qui a fait d'eux, à jamais, des catholiques culturels. Enfants, adolescents, ils n'ont connu que l'enseignement catholique. Le premier a été formé par les frères des écoles chrétiennes de Saint-Thomas-d'Aquin, les jésuites de l'Immaculée-Conception et ceux d'Antoing en Belgique. Le second a fréquenté l'école Sainte-Marie à Jarnac, le collège Saint-Paul à Angoulême, puis le foyer des pères maristes de la rue de Vaugirard à Paris. Les messes, les vêpres, les prières avant les repas et les couchers ont rythmé leurs premières années. Tous deux se sont fait remarquer par leur zèle religieux. Tous deux ont été des enfants de choeur modèles. Dans la propriété de son grand-père à Touvent, loin de tout, deux curés sont chargés de l'éducation de François qui sert la messe chaque dimanche dans la petite église de Nabinau. Il est si pieux que sa mère a pu espérer qu'il entrerait dans les ordres.
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MARCO

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MessageSujet: Re: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 6 Avr - 17:50

Il entrerait dans les ordres ?  Shocked
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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 6 Avr - 18:21

Meuhhh non, Bananeuuuu Exclamation  C'est sa mère qui aurait pu l'espérer. ........ Rolling Eyes ........ tongue


Dernière édition par epistophélès le Jeu 6 Avr - 19:58, édité 1 fois
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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 6 Avr - 19:58

Chez les jésuites, à quinze ans, Charles dirige les enfants de choeur. A dix-sept ans, brancardier à Lourdes, il croit aux miracles. Il écrit à sa mère : "J'ai vu une jeune fille italienne, paralysée et tuberculeuse, guérie à la procession du Saint-Sacrement." L'année suivante, ses lettres à ses parents nous apprennent qu'il effectue un séjour linguistique chez le curé de Riedern, dans le pays de Bade, qui'l participe à un pèlerinage à Notre-Dame-des-Ermites, à Einsiedeln. Une autre lettre datée du 23 juin 1908 précise qu'il assiste chaque matin à la messe de 7 heures et le dimanche à la grand-messe de 8 h 30, aux vêpres à 13 h 30 et au salut à 20 heures. On est pieux chez les de Gaulle quand on a dix-huit ans !
On l'est tout autant quand on s'appelle Mitterrand.
Dans la revue du collège d'Angoulême Notre école, son professeur de philosophie cite en exemple "la vie profonde et recueillie de François MItterrand". Ses camarades décrivent un mystique dévoué à la cause des humbles. Ils l'imaginent volontiers plus tard en ecclésiastique de haut rang portant la robe rouge des cardinaux. Chez les maristes, à Paris , où la messe n'est pas obligatoire, il communie chaque dimanche.
Le soldat de Gaulle continue de pratiquer avec assiduité. Saint-Cyprien, il sert régulièrement la messe. A la veille de la bataille de Dinan où il sera blessé le 13 août 1914, il note : "Le soir, à 7 heures, salut de l'aumônier. J'y vais avec Bosquet. Nous voulons Dieu." Le 28 janvier1915, il écrit à sa mère : "Le frère Havrais (les de Gaulle habitent alors Le Havre) que je rencontre par hasard, veut bien vous porter cette lettre. Je me suis confessé à lui." En captivité, il choisit l'abbé Michel comme compagnon d'une de ses tentatives d'évasion.


Le soldat Mitterrand, incorporé au fort d'Ivry, ne craint pas d'afficher sa croyance en Dieu. Le 4 novembre 1938, à vingt-deux ans, il écrit à sa soeur Geneviève : " De vie spirituelle, aucune : je ne sais ce que pensent mes voisins. Je fais tous les soirs ma prière au pied de mon lit. On ne me dit rien (et on fait bien !)" Dans une lettre à son ami Georges Dayan datée du 21 mai 1940, il décrit les violences des combats, les hommes qui tombent autour de lui, et s'interroge : "Pourquoi suis-je rescapé ? Je crois, tu le sais, et les prières qui m'ont accompagné n'y sont pas pour rien." Ce sont celles, bien sûr, de son père et de ses frères et soeurs, tous catholiques pratiquants. Peut-être aussi, venue de l'au-delà, la protection de sa mère morte quatre ans plus tôt.

Chez Charles et François, cette empreinte catholique restera indélébile. Elle constitue un marqueur essentiel de leur personnalité qui les distingue des autres présidents.
De Gaulle n'a jamais cessé de croire ni de pratiquer. Mais l'homme public qui s'est toujours voulu le rassembleur des Français prendra grand soin de séparer le spirituel du temporel. Le Général ne communiera jamais dans les messes officielles. Il pratiquera ce qu'il appelait la "religion du for intérieur", seule compatible à ses yeux avec une carrière militaire et une fonction d'homme d'Etat. Contrairement à Pompidou, Giscard ou Sarkozy qui se firent d'autant plus volontiers photographier à la sortie des messes carillonnées que les échéances électorales se rapprochaient.

Toute son existence, comme sa femme, Charles de Gaulle sera un catholique de tradition. Il aime les curés en soutane et la messe en latin, le silence de la prière et la majesté des grandes orgues. Il croit à la vie éternelle : "Nous allons, même quand nous mourrons, vers la vie." Lorsque son père disparaît, il dit à son fils Philippe ; "La mort pour un chrétien n'a aucune importance." Cette croyance tranquille l'aidera à traverser les épreuves, notamment la plus cruelle d'entre toutes, le handicap de sa fille Anne, trisomique : "Elle est une grâce de Dieu dans ma vie. Elle m'aide à croire au sens profond et au but éventuel de nos vies, à cette maison du Père où ma fille Anne trouvera enfin toute sa taille et tout son bonheur."
De Gaulle a-t-il douté, parfois ? Malraux jugeait que la foi n'était pas pour lui une question mais une donnée comme la France et qu'il était hanté par l'Histoire plus que par la religion. Ce n'est pas un hasard si à Colombey, où il assistera à la messe du dimanche jusqu'à la veille de sa mort, il s'asseyait toujours à la même place, au dixième rang. Elle lui permettait de voir à sa droite le vitrail représentant Saint-Louis, à sa gauche celui représentant Jeanne d'Arc et, face à lui, une fresque évoquant les croisades. Soit les trois piliers médiévaux de sa vision de l'histoire de la France et du catholicisme qui se confondent. Mais c'est de la première qu'il se sentira d'abord l'héritier. De Gaulle est catholique parce que la France l'est.

François Mitterrand, lui, s'éloignera de la religion. C'est au stalag, derrière les barbelés, que se produira ce que son ami le jésuite Henri Madelin appellera le "grand basculement"" : "Le jeune bourgeois élevé dans une vision du monde imprégnée du christianisme fait alors l'expérience de la diversité des hommes et du possible illogisme de leur comportement. Il côtoie de près "celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas. Il découvre, étonné, des formes d'incroyance tranquille." Au début de sa captivité, il se lie avec ceux qui lui ressemblent, le jésuite Alphonse Delobre, ou l'abbé Leclerc avec lequel il tente sa première évasion. Pour faire la belle, de Gaulle avait choisi lui aussi un curé ! Puis François côtoie, pour la première fois de sa vie, ceux qu'il appellera "d'autres hommes", inconnus à Jarnac, à Saint-Paul et au 104 rue de Vaugirard ; des ouvriers, des communistes, des juifs, des libres penseurs. Il constate qu'ils ont, eux aussi une morale, des valeurs qui ne doivent rien à sa religion et qu'ils sont souvent les plus courageux, les plus généreux, les plus altruistes.
Plus qu'un basculement c'est d'un éloignement progressif qu'il s'agit : "D'une prise de distance", dira Mitterrand. Il ne renie pas l'éducation reçue dans sa famille. Il ne reniera jamais rien. Il ne rompt pas avec Dieu. Il ne rompra jamais vraiment avec personne, pas même avec ses fréquentations les plus contestables. Il s'affranchira progressivement du Dieu de sa famille, de son enfance. A sa manière, tout en lui restant quelque part fidèle. François Mitterrand a résumé sa pensée dans une interview donnée à Pierre Desgraupes pour Le Point en janvier 1973 : "Je suis né chrétien et mourrai sans doute en cet état.Mais dans l'intervalle, hum ! L'explication chrétienne est si riche de résonance. Mais j'ai aussi un contentieux avec une certaine attitude de l'Eglise complice à travers les siècles d'un ordre établi que j'abhorre. Et je crois que le malheur de notre génération est d'avoir oublié la primauté de la raison." C'est le leader socialiste, l'admirateur des Lumières, mais aussi le jeune militant catholique idéaliste qu'il fut qui a rompu avec l'Eglise puisqu'elle n'était plus dans le camp de la souffrance et de l'espoir".
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epistophélès

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Jeu 6 Avr - 22:13

A Elie Wiesel qui affirme, neuf mois avant la mort de François Mitterrand, que la foi, à ses yeux, a joué un rôle important sinon central dans la vie du président socialiste, ce dernier répond : "Non, je ne crois pas. J'ai eu la foi que l'on m'a enseignée dans ma famille et chez mes maîtres. J'ai un tempérament que l'on appellera religieux (...) En réalité, je suis agnostique. Je ne sais pas si je sais, je ne sais pas si je ne sais pas : cela ne peut s'appeler la foi." Celui qui a écrit qu'à Touvent, lorsqu'il était enfant, "le temps et les choses parlaient de Dieu comme d'une évidence", confie encore : "s'il s'agit de l'idée, d'un principe - pour ne pas dire d'un Dieu - ordonnant les choses, je dirais dans mon agnosticisme que si je penche d'un côté c'est tout de même de celui-là."
Mitterrand n'est plus croyant mais il veille à ce que ses fils reçoivent une instruction religieuse et il continue de fréquenter les hommes de foi, des jésuites le plus souvent. Ses amis l'ont vu prier, ce qu'il appelait "communiquer avec un monde transcendant". Il n'a cessé de s'interroger sur le sens de la vie, d'être obsédé par le moment de la mort, "le passage", disait-il. Et cette vie après la mort à laquelle il semble croire en prenant congé des Français, le 31 décembre 1994, à la télévision. "Je crois aux forces de l'esprit (...)Je ne vous quitterai pas." Et cette formule mitterrandienne entre toutes, dans son testament : "Une messe dans l'église de Jarnac est possible." Mitterrand, lecteur assidu, tout au long de sa vie, de la Bible, formule l'hypothèse - tout est dans l'adjectif "possible" - non pas d'un retour dans le giron de l'Eglise mais d'un ultime rapprochement avec ce Dieu qu'il vénérait dans son enfance à Jarnac.
François Mitterrand, "tiraillé entre fascination et retrait devant l'univers chrétien", selon le père Madelin, restera un mystique obsédé par la transcendance, un être profondément religieux. De Gaulle, bon catholique toute sa vie, "simple paroissien, simple chrétien", dira le cardinal Daniélou, l'est moins ! La foi, chez lui, est naturelle, évidente, quasi héréditaire. Comme son patriotisme.


La France est notre mère

Chez les de Gaulle on est patriote comme on est catholique. L'un ne va pas sans l'autre. "Ma mère portait à la patrie une passion intransigeante à l'égale de sa piété religieuse", écrira Charles. Enfant, il l'a entendue évoquer son désespoir alors qu'elle était petite fille à l'annonce de la capitulation de Bazaine. Le patriotisme de son père est tout aussi fort, tout aussi viscéral, mais plus conceptuel : l'histoire de France, professait-il, s'enracine dans le christianisme. Que serait-elle, cette histoire qu'il enseignait avec passion, sans le baptême de Clovis, sans le très saint Roi Louis auquel son père, Julien, avait consacré une biographie, sans Jeanne d'Arc qui inspirera à son fils le choix de la Croix de Lorraine comme emblème de la France libre ? Henri avait décidé jeune de servir sa patrie en entrant dans l'armée. L'humiliation de la défaite de 1870 l'en dissuada. Mais il en restera chez lui, écrit Lacouture, "comme une nostalgie". Il demeurera toute sa vie un patriote ardent qui rêve de revanche sur l'Allemagne. En 1901, au banquet des anciens élèves du collège de l'Immaculée-Conception, il déclare : "On doit servir sa patrie, même lorsqu'elle se trompe." Même lorsqu'elle est gouvernée par des radicaux anticléricaux !
Henri sera pour beaucoup dans la vocation de son fils qui, on l'a vu, signe, à quinze ans, le communiqué de victoire du prémonitoire général de Gaulle. Dès la première page des Mémoires de guerre, Charles de Gaulle écrit : "Toute une vie je me suis fait une certaine idée de la France (...) J'ai d'instinct l'impression que la providence l'a créée pur des succès achevés ou des malheurs exemplaires (...) La France n'est vraiment elle-même qu'au premier rang (...) Bref, la France ne peut être la France que dans la grandeur (...) Cette foi a grandi en même temps que moi dans le milieu où je suis né. Mon père, homme de pensée, de culture, de tradition, était imprégné du sentiment de la dignité de la France. Il m'en a découvert l'histoire."
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 7 Avr - 0:50

Si, pour de Gaulle, religion et patriotisme sont à ce moint liés, consubstantiels, c'est bien à son père qu'il le doit. Lorsqu'il déclare : "L'Eglise est éternelle et la France ne mourra pas" (Rome, 1967) ou, : "Je crois en Dieu et en l'amour de la Patrie" (Londres, 1940), ou encore lorsqu'il évoque d'une formule ""Notre Dame la France" l'image d'une patrie protégée par la Vierge, on croit entendre Henri de Gaulle.
Patriotes, les Mitterrand le sont aussi. Comme les de Gaulle, ils font leur la forume de Barrès "La France est notre mère". Joseph, le père de François, est proche du mouvement du très nationaliste et très calotin général de Castelnau,,. Il ne tolère pas que l'on conteste l'armée.
Un jeune Jarnacais, Pierre Boujut, avait offert à sa partenaire de tennis, Colette, une soeur de François, trois numéros de Regains, la revue anarchiste et antimilitariste qu'il publiait. Joseph les lui a renvoyés par la Poste, accompagnés de ce commentaire sec : "Ce genre de littérature n'entre pas chez nous."

Yvonne, la mère de François, est moins intransigeante que Jeanne de Gaulle, mais plus exaltée. A vingt ans, elle s'emballe pour le général Boulanger. Elle admire Paul Déroulède, l'ancien député d'Angoulême, créateur de la Ligue des patriotes, le poète claironnant des Chants du soldat.Accusé de complot contre l'Etat, Déroulède est en exil à Saint-Sébastien, en Espagne. Elle entretiendra avec lui une correspondance enfiévrée. Elle peint aussi des aquarelles où abondent les trois couleurs bleu-blanc-rouge, qu'elle lui fait expédier.
Yvonne n'a pas eu grand mal à convaincre son père, Jules Lorrain, pourtant radical et tolérant, de l'accompagner pour aller écouter Déroulède de l'autre côté des Pyrénées. Lui aussi rêve de revanche sur l'Allemagne. Il a du respect, de l'admiration pour l'armée, à laquelle il prête un tel prestige qu'en villégiature il se fait appeler "le commandant Lorrain". Tous les deux ans, de 1879 à 1895, il accomplit une période d'un mois dans le 95e Régiment territorial d'infanterie. Et il n'est pas peu fier d'être nommé capitaine de réserve.

Evoquant sa famille, François Mitterrand résumera :
"On était patriotes jusqu'aux saintes colères avec, heureusement, un côté Barrès et Colline inspirée, et, moins heureusement, un côté René Bazin et Blé qui lève. Soyons juste : Barrès l'emportait sur Bazin. Concession faite à l'attachement dû à la France éternelle, on gardait bon oeil et bon goût."
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 7 Avr - 14:32

A Saint-Sébastien, les envolées de Déroulède exaltant les sentiments patriotiques ont transporté Yvonne. "Ses paroles, écrit-elle dans son journal, ont ééveillé en moi des sensations délicieuses." Mais, dans le train du retour, elle déchante, les "patriotes" qui, comme elle, ont vibré en écoutant son grand homme se déchaînent contre les juifs. Elle est bouleversée. Toujours dans son journal , elle s'insurge : "Mais enfin, comment peut-on porter tant de haine quand on est chrétien ? Le Christ et la Vierge étaient juifs..."
On est alors en pleine affaire Dreyfus. Beaucoup de chrétiens et de patriotes sont antidreyfusards, ouvertement antisémites. Selon plusieurs témoins. Jules, le père d'Yvonne, écoutait volontiers les arguments des défenseurs du capitaine auxquels il paraissait favorable. Mais cet homme libre, qui n'a jamais hésité à afficher ses convictions, à prendre parti, parfois même seul contre tous au conseil municipal de Jarnac, ne s'engage pas dans la bataille pour l'innocence de Dreyfus. Son respect pour la hiérarchie militaire est tel qu'il refuse de la dénoncer, même lorsqu'il estime qu'elle se fourvoie.


Les biographes du Général ont écrit que son père Henri s'était converti peu à peu à l'innocence du capitaine et qu'il s'était opposé, selon l'expression de Jean Lacouture, "à l'hystérie antidreyfusarde" en un temps, écrit-il, "où dans son milieu il y fallait du courage". Ce ralliement à la cause de Dreyfus est aujourd'hui contesté. Marcel Thomas, spécialiste de l'Affaire, écrit : "Nous n'avons certes aucune raison de mettre en doute la conviction acquise par Henri de Gaulle que Dreyfus est innocent, mais il est légitime de souligner que l'on ignore à ce jour quand et comment cette innocence lui a paru indiscutable. La tradition familiale qui en porte témoignage ne semble d'ailleurs pas entièrement homogène et certains des descendants d'Henri de Gaulle n'excluent pas qu'il ait pu penser - au moins à une certaine époque - que Dreyfus, considéré comme un "contestataire", avait probablement tenu - mais qui ? - des propose imprudents sur nos nouveaux matériels d'artillerie. Il serait donc, jusqu'à preuve du contraire, excessif de voir en Henri de Gaulle un "dreyfusard cent pour cent." L'historien n'exclut pas que le père du Général ait cru à l'innocence de Dreyfus. Il doute de la réalité de son engagement. Henri de Gaulle fut vraisemblablement partagé entre l'exigence de vérité réclamée par ses convictions religieuses et, comme Jules Lorrain, sa volonté de ne pas participer à une démarche qui ne pouvait que ternir l'image de l'armée et diviser les Français. Cette armée qui, malgré la défaite de 1870, était considérée chez les de Gaulle et chez les Mitterrand comme une des grandes fiertés nationales.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 7 Avr - 19:38

Si l'on devait mesurer le degré de patriotisme des familles des six présidents comme on effeuille la marguerite, on dirait que l'on était patriote passionnément chez les Mitterrand, à la folie chez les de Gaulle... et, on le verra plus loin, pas du tout chez le père de Sarkozy qui a longtemps refusé la nationalité française et s'est toujours considéré comme un Hongrois, beaucoup chez les Pompidou, les Giscard et les Chirac.
C'est au sein de sa famille que Charles a acquis la conviction qui'l devrait un jour incarner la France, être le garant de sa grandeur. Cette passion l'a poussé loin, trop loin parfois, jusqu'à faire l'éloge, à vingt-trois ans, du chauvinisme. Le patriotisme de François, hérité lui aussi de la tradition familiale, est moins mythique, plus charnel, mais tout aussi fort.


Légendes et réalités familiales

Depuis leur plus tendre enfance Charles de Gaulle et François Mitterrand ont entendu grands-parents et parents évoquer une légende familiale qui revendiquait des ancêtres prestigieux. Elle les rattachait à cette histoire dont ils ont, très jeunes l'un et l'autre, eu la conviction qu'ils la continueraient.
Chez les de Gaulle, c'est le grand-père paternel du Général, Julien-Philippe, qui a accumulé tout au long de sa vie un très grand nombre de notes mais qui n'a rien rédigé, trop occupé qu'il était à combler la lacune séparant les de Gaulle de Bourgogne et les de Gaulle de Champagne. Comment était-on passé des uns aux autres ? Son fils Henri, le père du Général, à l'aide de ces notes, a reconstitué la généalogie familiale. C'est la soeur de Charles, Marie-Agnès, qui en 1945 a découvert dans le grenier familial de Sainte-Adresse la cantine ayant appartenu à son père contenant les documents qu'il avait rédigé. Julien-Philippe avait retrouvé trace d'un Richard de Gaule qui, en 1210, reçoit de Philippe Auguste un fief situé à Elboeuf-en-Bray. Puis celle d'un Sir Jehan de Gaule, gouverneur d'Orléans qui participe en 1415 à la bataille d'Azincourt à la tête d'un millier d'hommes.
Vaincu, ce dernier refuse de servir le roi d'Angleterre. Sa fidélité à la couronne française lui vaut d'être déchu de ses biens. Il quitte la Normandie pour la Bourgogne. Les de Gaulle - avec deux l - apparaissent en 1515 à Cuisery, dans la Bresse louhannaise.
Côté maternel la légende familiale revendiquait des racine autrement prestigieuses. Elle voulait que la grand-mère du Général, Julie Maillot-Delannoy, descendît par son grand-père, un certain Mac Cartan, de Rudricus le Grand, 87e roi d'Irlande et 10e roi élu de l'Ulster. Du sang royal !

Joseph Mitterrand, le père de François, d'ordinaire peu disert, évoquait volontiers lui aussi l'histoire de ses lointains aïeux telle qu'on la lui avait transmise. Le nom des Mitterrand issus du Berry venait, disait-il, d'un lieu géographique situé très exactement au centre de la France.
Et deux des ancêtres avaient été prévôts de Bourges au temps de Jeanne d'Arc, quand la ville était le siège de la royauté française. Mais comme chez les de Gaulle, c'était, disait-on, la branche maternelle qui rattachait la famille aux têtes couronnées. Après de longue recherches, Jules Lorrain, le grand-père de François, passionné par la généalogie de sa femme, Eugénie, était arrivé à cette conclusion. Il avait dessiné un tableau montrant des liens avec la royauté anglaise. Bon républicain, Jules, pas peu fier de sa découverte, s'était empressé d'écrire à ses petits-fils Robert et François, pensionnaires à Angoulême, pour les en informer. Sur le document qu'il leur adressait on voyait que leur grand-mère descendait en ligne directe du marquis de Barbezières, un lointain parent de la reine Victoria. Cette parenté lui paraissait d'autant plus certaine que Marie-Rose Bernard, la grand-mère d'Eugénie, ressemblait étrangement à la reine !

Philippe Auguste, Azincourt, et les rois d'Ulster... Le centre de la France, les prévôts de Bourges au temps de Jeanne d'Arc, et la reine d'Angleterre ! Nul doute que cette geste familiale ait enflammé l'imagination de Charles et de François, qu'elle ait engendré chez eux un sentiment de prédestination historique.
Au-delà de la mémoire sélective transmise de génération en génération quelle est la réalité ? Le généalogiste Jean-Louis Beaucarnot affirme que des études récentes et sérieuses ont démontré que les de Gaulle sont de Châlons-sur-Marne et non pas de Normandie ou de Bresse. Les actes de mariage consevés dans les archives de la ville permettent en effet de remonter la filiation jusqu'à un certain Thébault de Gaulle, né à Châlons en 1475. Et, écrit Beaucarnot, de "redescendre l'échelle sociale avec un portefaix (transportant des charges à dos d'homme) lui-même petit-fils de vigneron et de laboureur". On comprend mieux pourquoi Julien-Philippe, le grand-père de Charles, ne parvenait )as à faire le lien entre les de Gaulle de Bourgogne et ceux de Champagne !
Après Antoine de Gaulle, la généalogie familiale ne prête plus à discussion. Son fils Jean-Baptiste est, on l'a vu, le premier de Gaulle à habiter la capitale. Il devient procureur du Parlement de Paris sous Louis XV. Son petit-fils, l'arrière-grand-père du Général, prénommé lui aussi Jean-Baptiste, est avocat au barreau de Paris. En 1794, bien qu'il ait pris la précaution d'écrire son nom en un seul mot - Degaulle -, il est arrêté et détenu au collège des Ecossais, rue du Cardinal-Lemoine. Dans la nuit du 9 au 10 Thermidor an II, il est témoin de l'emprisonnement et de la libération de Saint-Just par des partisans de la Commune qui l'abandonneront quelques heures plus tard à  la guillotine en compagnie de Robespierre. Lui, retrouvera sa particule mais pas ses biens qui ont été saisis. Ruiné, il nepourra plus jamais plaider. Il entrera à cinquante-six ans, un âge avancé pour l'époque, dans le service des Postes de la Grande Armée. Après Waterloo, il mourra du choléra. L'incarcération, la ruine et la fin douloureuse de Jean-Baptiste sont sans doute pour beaucoup dans la détestation de la Révolution et de la République par son fils Julien-Philippe et son petit-fils Henri.
Côté maternel, les ascendances irlandaises et badoises du Général sont prouvées. Sa grand-mère, Julie Maillot-Delannoy, est la petite-fille de John Mac Cartan. Comme beaucoup de catholiques irlandais qui se sont exilés lorsque le protestant Guillaume d'Orange est devenu roi d'Angleterre - on a applé cette migration  massive "le vol des oies sauvages" -, ce colonel de cavalerie s'est réfugié en France en 1711. Les Mac Cartan ont fait souche dans le nord de la France, ils ont francisé leur nom. Une Macartane est l'arrière-grand-mère du Général. Or, dès 1836, M. Betham, de la Chancellerie d'Irlande a rassemblé des documents prouvant, selon lui, que ces Mac Cartan se situaient dans la lignée du roi Rudricus. Plus récemment, en 1964, les travaux de Gertrude Ellis, chef du Service de la généalogie à Dublin, auraient établi que le Général était bien le trente-quatrième descendant de ce roi qui régna soixante-dix ans au début de notre ère et dont la lignée est restée plusieurs siècles sur le trône d'Irlande.
Charles de Gaulle, de sang royal ? "Trop beau pour être assurément vrai", écrit Michel Marcq, l'historien de la famille. Mais tenu pour suffisamment vraisemblable par les de Gaulle pour être pris au sérieux.


Chez les Mitterrand aussi la réalité est moins flatteuse que la légende. François Mitterrand s'en doutait-il ? En 1969, il prend, à sa manière, ses distances avec cette dernière, tout en lui donnant un certain crédit. Evoquant ses ancêtres, "bourgeois de Bourges", il écrit : "Notre généalogie peut être complaisante prétend les suivre à la trace jusqu'au brouillard du Moyen Age. Deux d'entre eux furent prévôts de la ville du temps du roi de Bourges."
Près d'un quart de siècle plus tard, l'historienne et généalogiste Marie Balvet propose à François Mitterrand, qui a soixante-seize ans et se sait malade, d'étudier l'histoire de sa famille, comme elle l'a fait pour celle de Drieu la Rochelle. " Dans la plus stricte nudité, celle des registres de l'Etat civil", prévient-elle. Le vieux président accepte volontiers. Entre mars 1992 et janvier 1994, il accordera même sept entretiens à la chercheuse. C'est dire l'intérêt qu'il portait encore à sa lignée au soir de sa vie.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 7 Avr - 21:31

"La réalité objective", fruit d'un patient travail de recherche, n' a pu que décevoir François Mitterrand . S'il y a bien eu un Mitterrand prévôt, ce dut en 1697, quand Bourges n'était plus le coeur de la royauté. Et aucun lien n'a pu être établi entre ce Mitterand avec un seul r et les ancêtres du Président. Quant au lien avec la royauté anglaise, il se révélait pour le moins ténu. François Mitterrand est certes le très lointain descendant de Pierre de Barbezières, lui-même lointain parent de la reine Victoirai. Mais les ascendants de sa grand-mère maternelle Eugénie, issus de la branche cadette, celle qui n'a pas retenu l'attention des historiens, sont d'origine modeste : marchands, tisserands, aubergistes, cafetiers. Sans doute François Mitterrand ne se faisait-il plus guère d'illusions. N'empêche ! Si, pour des raisons politiques évidentes, le leader de la gauche, après 1965, insistait volontiers sur la modestie de ses origines - ce qui agaçait plusieurs de ses frères et soeurs -, le Président, lui, était sensible à l'évocation d'une lointaine parentée avec les têtes couronnées. "François Mitterrand ne pouvait s'empêcher d'évoquer cette trace de sang royal", se souvient avec attendrissement son neveu Frédéric. Elle le rattachait à cette France éternelle, à ces Capétiens qu'il admirait tant.
Tout au long de sa vie, le Général n'aura cessé, lui aussi, d'"inscrire les siens dans le roman national".
La formule est de Claude Marmot, l'historienne qui a recueilli pour la Fondation Charles de Gaulle de nombreux témoignages montrant, dit-elle, "l'intérêt passionné que le Général portait à l'histoire de sa famille, dans la mesure où elle reflétait l'histoire de France et de l'Europe". C'est cette idée qui'l exprime dans une lettre datée du 15 juillet 1916, écrite à son père, depuis son camp de prisonniers : "Notre chère et vaillante famille, pareille de notre glorieuse Patrie." Les preuves de cet attachement à ses racines, le Général les a multipliées dans des conditions le plus souvent étonnantes. En avril 1959, au cours d'un voyage présidentiel en Côte d'Or, il exprime brusquement le désir de se rendre à Cuisery, en Saône-et-Loire. Stupeur de l'entourage, et plus particulièrement de son chef de cabinet, Pierre Lefranc. Ses collaborateurs comprendront lorsqu'ils verront le Président se recueillir sous le porche de l'église du petit bourg bressan, devant le blason des Gaule, ses ancêtres présumés.

En septembre 1962, à Stuttgart, à l'issue de sa rencontre avec le chancelier Adenauer, le Général vient s'installer face au journaliste Michel Anfrol qui déjeune avec des confrères. Veut-il convaincre la presse du caractère historique de la journée qui scelle cet axe franco-allemand, pilier de la construction européenne et symbole de la réconciliation entre les deux pays ? Pas du tout ! Pendant près d'un quart d'heure de Gaulle évoque le bonheur qu'il éprouve à se trouver pès du village où est né son ancêtre badois Louis-Philippe Kolb, sergent-major dans les Gardes suisses de Louis XVI, le père de Charles Kolb - Bernard, grande figure familiale. Cette conversation à bâtons rompus avec les journalistes, enregistrée et transmise à Paris, avait un caractère surréaliste le jour d'un tel événement.
Le 10 mai 1969, moins d'un mois après avoir quitté l'Elysée, le Général part pour l'Irlande. A l'amiral Flohic, son aide de camp qui l'accompagne, il confie qu'il ne voualit pas mourir sans connaître la terre des Mac Cartan, ses ancêtres. Celle aussi de Daniel O'Connel, le libérateur des catholiques irlandais auquel sa grand-mère, Joséphine de Gaulle, avait consacré une biographie. A Dublin, il réunit ses cousins Mac Cartan, ils sont une bonne trentaine originaires de l'Ulster, mais implantés autour de Killarney. A la fin du déjeuner offert en son honneur par le Premier ministre, Jack Lynch, il déclare : "C'est une sorte d'instinct qui m'a porté vers l'Irlande, peut-être à cause du sang irlandais qui coule dans mes veines. On revient toujours à la source."

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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Ven 7 Avr - 22:29

Lors de sa dernière visite à Jarnac, le 6 mars 1995, François Mitterrand glisse à la journaliste et écrivaine Madeleine Chapsal, charentaise comme lui : "La Nièvre, ce n'est qu'une greffe. Mais les vraies racines, le pied, c'est ici". Le retour aux sources, le pied... De Gaulle et Mitterrand disent et cherchent la même chose au soir de leurs vies.
Résumons. Même si le Général a toujours dit que sa famille n'était pas noble, les de Gaulle sont des petits aristocrates sans titres, sans terres, sans château, sans blason, sans fortune. Ils sont depuis plusieurs générations gens de robe, avocats, huissiers, greffiers, procureurs, mais aussi gens de plume et commis de l'Etat. Ce sont des intellectuels qui savent le grec et le latin, la grammaire et l'histoire. Ils figurent aussi, curieusement, dans l'armorial de la bourgeoisie ancienne que Jean Pouget oppose à la bourgeoise d'argent. La définition qu'il en donne - "Plus attachée à ses valeurs morales, ou à ses préjugés qu'aux richesses matérielles qu'elle ne possède plus ou dont elle fait un usage discret" - s'applique parfaitement aux parents d'Henri.

Ce sont des écrivains d'inspiration religieuse et moralisatrice, mais originaux, parfois même anticonformistes. Julien-Philippe de Gaulle, ancien élève du Petit Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, chartiste, est un érudit passionné par le Moyen-Age, Jeanne d'Arc et Saint Louis. Collaborateur du Journal des savants, , il est l'auteur d'une monumentale Histoire de Paris et des environs préfacée par Claude Nodier, d'une Vie de Saint Louis, d'un Recueil des épitaphes de Notre-Dame. Sa femme, Joséphine Maillot, est plus prolifique encore. C'est une graphomane dont l'oeuvre - une centaine d'ouvrages - remplit huit pages du catalogue de la Bibliothèque nationale. Littérature bien pensante d'inspiration catholique. Mais aussi des biographes de Chateaubriand, du chef irlandais O'Connor, du très bonapartiste général Drouot.
Dans le genre de la Comtesse de Ségur, en plus édifiant", dira l'amiral de Gaulle. Déroutante Joséphine ! Elle déteste la ville, Paris notamment, lieu de débauche, et les philosophes des Lumières qui ont sapé les fondements du catholicisme. Mais elle est capable d'indulgence, voire de sympathie, pour les défenserus des pauvres et des opprimés, même lorsqu'ils ne partagent pas ses opinions. Dans Correspondant des familles , la plublication - aussi édifiante que ses livres - qu'elle dirige, elle fait, en février 1865, l'éloge posthume de Proudhon, l'auteur de la célèbre formule "la propriété c'est le vol". Elle le crédite "d'avoir vécu et d'être mort pauvre" et de n'avoir jamais cherché à dissimuler "ses opinions erronées". Plus surprenant encore, elle publie un texte de Jules Vallès, l'auteur de l'Insurgé. (je l'ai lu, et adoré ! cette réflexion ne vient ni de l'auteur ni de l'éditeur, mais de mouaaaaa, votre claviériste ! ... bounce bounce ).
Plusieurs des livres de celle que Vallès appelait "la comtesse de Gaulle" et de son mari sont des succès, mais apparemment ils n'en tirent guère profit. "Mon père, à toutes époques, a fait preuve d'un désintéressement excessif", écrit tout en retenue son fils Henri. Comment dire plus déllicatement qu'il ne cessera tout au long de sa vie d'avoir de graves problèmes d'argent qui lui feront mener une existence errante pour échapper à ses créanciers ? Il sera même amené à commettre ce qu'on appelle aujourd'hui à la Fondation Charles de Gaulle une "indélicatesse". Longtemps tenue secrète, l'affaire fut révélé - fort pudiquement - par Michel Marcq, lors d'un colloque à Lille en 1999 : "Son salaire ne doit pas être bien gros et c'est peut-être la raison pour laquelle se paléographe occupant le plus clair de ses loisirs dans les archives vendit en 1833-1834, tant à Gand qu'à un négociant Lillois de la rue Jean-Jacques-Rousseau, des documents qui ne lui appartenaient pas." Il s'agissait ni plus ni moins que de textes consacrés à Jeanne d'Arc ! L'affaire eut-elle des suites judiciaires ? On l'ignore. Toujours est-il que Jean-Philippe, qui épouse Joséphine en 1835, abandonne la rue de Béthume à Paris pour Valenciennes où il reprend un petit pensionnat qui très vite fait faillite. Le couple quitte précipitamment le Nord avant une condamnation par défaut du tribunal de Valenciennes pour se réinstaller à Paris. Poursuivis par les créanciers, insolvables, les de Gaulle ne cesseront dès lors de déménager. De 1837 à 1885, ils n'occuperont pas moins de vingt-sept domiciles, note Eric Roussel. Existence d'autant plus difficile qu'ils ont trois fils. Charles, l'aîné, infirme, se spécialisera dans la littérature bretonne. Il est notamment l'auteur de l'Appel aux Celtes, écrit en langue gaélique, et sera surnommé "le barde de Gaulle" par ses disciples. Sa personnalité hors du commun avait beaucoup frappé le Général qui donnera à ce de Gaulle, prénommé Charles comme lui, une forme de célébrité en citant devant une foule stupéfaite deux de ses vers en breton, lors d'un visite officielle à Quimper.
C'est ce jour-là qu'il annoncera le référendum sur la décentralisation. Comme un hommage à son oncle qui avait adressé, en 1870, une pétition pour les langues provinciales au Corps législatif.
Le deuxième est Henri, futur père du Général. Jules, le benjamin, consacrera sa vie aux abeilles et aux guêpes. Il se fera connaître dans le milieu très fermé des entomologistes grâce à son Catalogue systématique et biologique.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 8 Avr - 18:50

Des parents écrivains impécunieux fuyant les créanciers, un frère barde breton, un autre spécialiste des abeilles, "l'ange du bizarre", écrit Jean Lacouture, planait sur la famille de Gaulle. Seul Henri, on l'a vu, suivra un parcours classique.
Côté maternel, les Maillot appartiennent à la bonne bourgeoisie qui s'apparent aux grandes familles du Nord. Selon l'image de Michel Marcq, la famille Maillot "s'enfonce dans la soie et le coton, se perd dans les nuages de l'herbe à Nicot et tient du commerce dunkerquois". Ces industriels et négociants fortunés, âpres au gain, défendent bec et ongles des positions toujours menacées. C'est ainsi qu'Henri Maillot, l'arrière-f=grand-père du Général, qui possédait une prospère usine de tabac, fut ruiné. Napoléon III ayant décidé la nationalisation de l'activité.


Les Mitterrand sont plus ruraux et de condition plus modeste que les de Gaulle : vignerons, jardiniers, employés, cordiers, épiciers, cabaretiers, éclusiers, instituteurs, cheminots. La famille maternelle appartient à la petite bourgeoisie charentaise qu'on ne saurait confondre avec la grande bourgeoisie du Nord, ni, à Jarnac, avec les maîtres du cognac autrement fortunés. Mais l'aisance de Jules Lorrain, le vinaigrier, est réelle. Le grand-père de François est propriétaire de deux maisons à Jarnac et de deux vastes domaines agricoles à Touvent et à la Treille.
Les Mitterrand et les Lorrain sont eux aussi gens cultivés qui savent le latin et lisent beaucoup. Yvonne, la mère de François, entretient une relation épistolaire suivie avec François Mauriac. Son frère, emporté à vingt ans par la tuberculose, a milité au Sillon avec Marc Sangnier. Comme les de Gaulle, les Mitterrand conservent une distance à l'égard de la comédie humaine ainsi qu'une certaine idée d'eux-mêmes. Leur style de vie, leur rigueur morale, leur pratique religieuse qui tient du jansénisme, les distinguent, à leurs yeux, de ceux qui mettent en avant l'argent et les plaisirs.
Voilà ce qui explique le mépris commun de Charles et de François pour une bourgeoisie d'affaire, qui n'est pas la leur. Même mépris romantique et littéraire du bourgeois, qui se trouvait au coeur de l'oeuvre de Chateaubriand, admiré à la fois par de Gaulle et Mitterrand. "Bourgeois ? Je ne l'ai jamais été ! La bourgeoisie, c'est la richesse, la conscience de la détenir ou la volonté de l'acquérir. Ma famille et moi,n nous avons toujours été pauvres... Je ne me suis jamais senti lié aux intérêts, aux aspirations de cette classe." Ces propos, tenus par de Gaulle en 1962, reflètent une certaine idée de la bourgeoisie puisée dans le milieu familial. Même détestation du matérialisme et du manque de transcendance hérités de leur éducation.


A la fin de sa vie, le Général s'était même convaincu que cette bourgeoisie avait toujours été son adversaire. Il avait envisagé de donner à la suite de ses Mémoires d'espoir le caractère d'un "réquisitoire contre les classes dirigeantes françaises". Jean Mauriac l'avait entendu pester contre "cette rage des bourgeois français à vouloir effacer la France à tout prix".
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 8 Avr - 20:26

Mitterrand s'élève lui aussi contre le règne de cet argent "qui corrompt, avilit, salit ce qu'il touche". Dans son livre Les Religions d'un président, Jean Daniel a relevé trente-trois citations de Mitterrand dénonçant le pouvoir de cet "argent-roi qui ruine et pourrit jusqu'à la conscience des hommes". Lui aussi condamne cette bourgeoisie au sein de laquelle son père, homme de foi et de culture, n'avait pu trouver sa place : "Je crois que j'en veux encore à cette société aux postulats glacés qui ne demandait pas d'amour et ne voulait pas de justice, je crois que j'ai attendu et espéré du fond de mon enfance le choc qui l'ébranlerait."


La source et le pied

Est-ce la conscience d'appartenir à une lignée, à une histoire familiale, qui explique l'attachement viscéral de Charles de Gaulle et de François Mitterrand à la maison, à la région où ils sont nés ? Il est en tout cas beaucoup plus fort, cet attachement, que chez les quatre autres présidents. Charles de Gaulle n'oubliera jamais lam aison de sa famille maternelle, rue Princesse, à Lille, où il a vu le jour au crépuscule du XIXe siècle, le 22 novembre 1890.
Sa façade austère - seule fantaisie, dans la niche qui surplombe le porche d'entrée, la statuette de Notre-Dame de la Foy, l'une des quatre-vingts vierges qui ornent les maisons de ce quartier bourgeois -, ses pièces un peu sombres aux murs tapissés de fleurs de lys, ses potraits des ancêtres dans l'escalier. Le catholicisme, la royauté, l'histoire de la lignée... Et puis la véranda qui donne sur le jardin avec le grand tilleul à gauche de la pelouse. Et ce kiosque où il jouait avec ses frères, sa soeur et les cousins de Corbie. Et cette salle, au bout de l'aile à droite, où les enfants pouvaient faire tout le bruit qu'ils voulaient. On l'appelait le hurloir. A Colombey, le Général fera aménager une pièce où ses petits-enfants pourront eux aussi s'ébattre dans être grondés. Au soir de sa vie, c'est à sa maison natale qu'il pense. A André Frossard qui lui demande s'il y avait un lieu où il aurait l'impression de se "retrouver", lui qui souffrait de ne pas être libre à l'Elysée, il répond : "Oui. Avec l'âge ce sont ces souvenirs d'enfance qui prédominent et cet endroit est la rue Princesse, à Lille, où je suis né. Mais je sais que je n'y retournerai jamais."
Ses parents habitant à Paris où les de Gaulle avaient fait souche depuis quatre générations, le petit Charles a peu vécu rue Princesse. Quelques semaines à sa naissance. Quelques mois, écolier chez les sœurs de la Sagesse, sa mère souffrante ayant séjourné chez Bonne-Maman Maillot, à Lille. Mais il y est régulièrement revenu enfant. A Noël, à Pâques et pour les grandes vacances, avant de rejoindre les plages de la côte d'Opale : Wimereux ou Wimille. De ces mois d'été, dans le vent et les embruns, il a gardé un souvenir ému. A L'Elysée, il aimait à citer une phrase tirée de Vacances de la comtesse de Ségur - la plus mélancolique de la littérature française, disait-il : "Les vacances étaient près de leur fin ; les enfants s'aimaient de plus en plus."

L'attachement de François Mitterrand à la maison du 22 rue Abel-Guy à Jarnac, où il est né le 26 septembre 0916, est plus fort encore. Cette maison est à ses yeux une sorte de sanctuaire, de mausolée des souvenirs familiaux. Son arrière-grand-père maternel, Léon Beaupré-Lorrain, l'a achetée peu avant 1850 au pasteur : elle jouxte le temple protestant. Sa façade de pierres blanches est presque aussi austère que celle de la rue Princesse, mais elle est plantée sur les coteaux qui dominent la riante Charente. Et la lumière ici est tout autre, presque onctueuse, sans pareille en France, disait Jacques Chardonne. Chaque pièce, chaque meuble parlait de lui et des siens. Le petit salon où sa mère faisait la lecture aux enfants le soir, éclairés de la lampe à pétrole. Le bureau où Joseph, le père, s'enfermait pour lire et écrire, avec cette odeur de tabac qu'il croit encore sentir. La salle à manger aux murs de bois sombre. C'est là qu'Yvonne a vécu sa longue agonie. Malade du coeur, incapable de monter les marches du petit escalier en colimaçon menant aux chambres du premier étage, on y avait installé son lit. Elle y est morte le 12 janvier 1936, dans de terribles souffrances. A sa place, à la tête du lit, une petite croix de nacre qui ornait un de ses chapelets a été incrustée dans le mur. A chaque visite, François Mitterrand la caressait longuement du doigt, avant de s'asseoir, toujours à la même place, face à la petite croix. A l'étage, la grande chambre qui donne sur la rue Abel-Guy, où François et six de ses sept frères et sœurs ont vu le jour. Plus loin, à gauche dans le couloir donnant sur la cour intérieure, avec son pin, symbole des protestants, la chambre aux oiseaux, celle de l'enfance de François, sommairement meublée. C'est là, dans cette chambre, qu'il a commencé à rêver à son destin. François Mitterrand a toujours veillé à ce que la maison reste en l'état, que l'on ne touche à rien. Il a même tenu à ce que ce soit sa sœur Colette qui la rachète parce que, disait-il, elle n'avait pas les moyens d'y faire les travaux de restauration qui pourtant s'imposaient.
De six à dix ans, devenu écolier, François ne vit qu'à mi-temps à Jarnac. Le reste de l'année, il séjourne à Touvent, à 70 kilomètres de sa ville natale, en pleine campagne, aux confins de la Saintonge et du Périgord, à la frontière de la langue d'oc et de la langue d’oïl. C'est là, dans une propriété d'une centaine d'hectares, loin de tout, qu'il a connu les sensations qui l'ont marqué pour toujours : la griserie de la liberté, la communion avec la nature, la contemplation des horizons. Là qu'il a appris le rythme immuable des saisons. Là qu'il s'est fait une certaine idée "du paysage français", plus tard, il écrira : "Il faut naître en province et toucher aux racines pour comprendre d'instinct les relations des sociétés humaines et du sol où elles vivent." Barrès n'est pas loin !
Collégien à Angoulême dès l'âge de dix ans, il ne reviendra plus à Jarnac qu'à la Toussaint et pour les vacances de Noël et de Pâques. L'été, il le passe à Touvent, jusqu'en 1929, l'année de la crise, où Jules Lorrain son grand-père vend le domaine "Voilà mon premier deuil", confiera Mitterrand soixante-six ans plus tard. Toute sa vie, il a veillé à ne pas en connaître un second avec la vente de Jarnac. Le déchirement aurait été plus grand encore. Les vraies racines de Mitterrand, le "pied" comme il disait, la "motte" comme disait l'autre François, Mauriac, sont là dans cette petite ville de quatre mille habitants, prospère et ouverte sur le monde grâce au cognac.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Sam 8 Avr - 22:15

De Gaulle, le Parisien, a toujours considéré le Nord comme sa terre. Sans doute parce que Paris n'en est pas une. "Cette immanence nordiste est l'une des composantes essentielles du Général", note à juste titre Jean Lacouture. Dès la vingt-sixième ligne des Mémoires, il se définit comme "un petit Lillois de Paris" et non pas comme "un petit Parisien de Lille". Il se sentait lillois par essence. "Entre Charles de Gaulle et son Nord natal, la connivence est naturelle, profonde, alimentée par des sentiments, des réflexes communs", écrit l'historien Pierre Pierrard. L'amiral Philippe de Gaulle ne dit pas autre chose : "Pour mon père, le Nord représentait non seulement un lieu de naissance, mais aussi une éthique, un mode d'éducation, une manière de voir."
Il est vrai que la filiation nordiste était telle chez les de Gaulle, et donc le poids culturel des Maillot, que Charles et ses frères et soeurs recevaient leurs cadeaux à la Saint-Nicolas et non pas à Noël ou au jour de l'An.
Toute sa vie, dès qu'il le pourra, le Général mettra le cap sur le Nord. Adolescent, il vient fréquemment rue Princesse. Militaire, il choisit le 33e régiment d'infanterie, le régiment des Chtimis, en garnison à Arras. Et c'est à Calais qui'l épousera Yvonne Vendroux, fille d'une bonne famille de l'industrie et du négoce.
Début 1942, lorsqu'il adresse un mémorandum au gouvernement américain pour le convaincre du soutien du peuple français à la France libre, c'est sa ville qu'il donne en exemple : "C'est à Lille, dans ces provinces de la zone occupée les plus riches et les plus peuplées de la métropole, que nous trouverons les meilleurs soutiens."
Après la Seconde Guerre mondiale le Général s'est rendu à neuf reprises en visite officielle dans le Nord. Le 30 septembre 1944, il lance, dans son style inimitable : "La voilà donc libérée, la chère, la vieille ville de Lille, la voilà sortie de l'Océan de souffrances et d'humiliations où elle a été plongée, sans avoir jamais rien perdu de sa fierté et de sa dignité, sans avoir failli à l'espérance !"
Le 21 juin 1947, il choisit Lille pour exhorter les Français à rejoindre le Rassemblement qu'il vient de lancer :"Nous autres, gens du Nord, sommes fiers, en effet, que les hommes et les femmes de chez nous aient, en très grand nombre et comme toujours, bien servi la patrie dans le drame où s'est joué son destin (...) Comme nous ne sommes point d'une race qui redoute la vérité..."
Amour de la patrie, lucidité, courage : ces vertus qu'il prête à son action politique, de Gaulle avait le sentiment de les avoir reçues en héritage de ce Nord où il avait vu le jour.


François Mitterrand, qui fut onze fois ministre sous la IVe République pendant quatorze ans, n'a effectué que trois visites officielles à Jarnac. Le 16 octobre 1947, c'est le jeune ministre des Anciens Combattants - il n'a que trente ans - qui évoque son enfance dans ce qu'il appelle "sa petite patrie". Trente-six ans plus tard, le 8 octobre 1983, devenu président, il affirme : "J'aimerais bien que la France tout entière ressemble à Jarnac. C'est un retour non seulement sur le sol, le vôtre, le mien, mais sur moi-même." Comment mieux dire son attachement à sa terre ? Sa troisième visite officielle, le 6 mars 1995, sera la dernière. Deux mois avant la fin de son septennat, à bout de forces, il inaugure l'Orangerie, son musée abritant les cadeaux reçus des autres chefs d'Etat. Devant les élus il répète "son attachement profond pour les choses et pour les gens (...) pour cette communauté humaine de Jarnac".
Avant de regagner Paris, malgré sa grande faiblesse et sa difficulté à marcher, il tient à se rendre une dernière fois, à pied, de l'église Saint-Pierre où il a été baptisé à la maison du 22 rue Abel-Guy où il est né, puis au cimetière où il sait qu'il rejoindra bientôt ses grands-parents et ses parents.
En cinquante ans de vie politique, François Mitterrand n'a pas tenu une seule réunion politique dans sa ville. Il a pris soin de ne jamais la mêler aux combats partisans. Il s'est fait élire ailleurs, dans la Nièvre, où ses chances de victoire, au départ, paraissaient plus minces encore.
Président, il n'a rien fait pour moderniser la cité du cognac. Les Jarnacais lui en ont tenu rigueur. Ce qu'ils ont pris pour du désintérêt était la preuve d'un attachement, égoïste certes, mais très fort. Il voulait que sa ville, comme sa maison, reste en l'état. Comme il l'avait connue dans son enfance.
Si les déplacements officiels de François Mitterrand à Jarnac furent rares, ses visites privées, en revanche, furent nombreuses. Le besoin de retrouver ses racines augmentant avec l'âge, il se rendra de plus en plus souvent en Saintonge. Le Président fera de nombreux sauts en hélicoptère, souvent accompagné de son fils Gilbert. Il y viendra notamment avant chaque grande décision, chaque grand affrontement politique. Il éprouvait le besoin, pour voir clair, de retrouver ses racines.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Dim 9 Avr - 16:33

C'est là, sur les lieux de leurs premières années, que de Gaulle et Mitterrand se sont fait une certaine idée de la France. Pour Charles, les vertus nationales sont d'abord celles des gens du Nord. Ecoutons l'un de ses biographes, Paul-Marie de La Gorce : "Tout au long de sa vie, quand il évoque le peuple français, c'est surtout la population du nord de la France qu'il imagine. Quand il s'adresse aux Français, c'est aux Français du Nord qu'il pense." Jean Lacouture, évoquant comme en écho quelques réflexions acerbes du Général de Gaulle sur les villes du Midi, estime que quand il grommelle "les Français sont des veaux", il songe plutôt à ceux du sud de la Loire. Sa volonté d'unité nationale aurait donc été plus historique que géographique.
Pour François, la France c'est d'abord la géographie, les bords de la Charente, l'harmonie de l'eau, des collines, des vallées, des prairies, des bois et des vignobles. La France des bourgs et des cantons de Saintonge. Ce sera plus tard, plus au sud, à Hossegor puis à Latche, celle où le vent vient de la mer et donne au ciel une lumière si particulière. A Jean Lacouture qui lui disait vouloir faire de son identification à tous les Français une ligne directrice de sa biographie, il répondit : "Bon... Mais ce Français, dites bien qu'il est d'Aquitaine."


Charles de Gaulle et François Mitterrand ne concevaient pas une famille sans une maison. Le premier choisira le nord-est de la France, non loin de cette Champagne dont ses ancêtres sont originaires. La gentilhommière de Colombey-les-deux-Eglises qu'il acquerra en 1934 est située à flanc de coteau. La proximité des forêts immenses où César s'est heurté à la farouche résistance des Gaulois, où Jeanne d'Arc chevaucha, en route pour le pays de Loire, où saint Bernard a établi à Clairvaux la communauté des moines cisterciens, où Napoléon a mené la deuxième campagne de France en 1814, a-t-elle pesé sur la décision de Charles de Gaulle ? Son fils, prosaïque, écrit dans ses Mémoires, que ce fut avant tout la modestie du prix de vente et la situation géographique "pratiquement au lieu géométrique des états-majors parisiens et des garnisons de l'Est" où son père avait le plus de chances d'être affecté.
François Mitterrand optera pour l'Atlantique dont il sentait le souffle, enfant, à Jarnac : Hossegor d'abord, puis Latche. Il n'aimait pas beaucoup l'eau - on l'a rarement vu se baigner - et ne s'exposait pas au soleil. Mais il pouvait rester des heures à contempler le spectacle de l'Océan. Plus tard, avec Anne Pingeot et Mazarine, ce sera aussi Gordes et le soleil de Provence. D'autres paysages, d'autres senteurs. Mais toujours le Sud.

Des Capétiens à la République

On ne saurait omettre la différence, apparemment la plus radicale, entre les deux familles : les de Gaulle sont royalistes, les Mitterrand républicains.
Les parents de Charles ne sont pas de simples nostalgiques de la monarchie. Ce sont des militants véhéments. Henri, le père du Général, a été élevé dans la haine de la République par son propre père qui, dira-t-il, "avait horreur de la Révolution et non seulement ses excès, mais ses principes et ses résultats". Lui-même portera ce jugement sans appel : "Comme la Réforme, la Révolution a été, selon le mot de Joseph de Maistre, satanique dans son essence. L'aimer, c'est s'éloigner de Dieu." Pour ce catholique fervent, c'est la pire des condamnations.

Le professeur de Gaulle n'hésite pas à enseigner de manière très engagée. Il oppose à cette Révolution "satanique" le "bon sens", le "réalisme" des Capétiens, le "sens politique" de Saint Louis, et même "l'orgueil" de Louis XIV qui ne fut, à ses yeux, que l'orgueil de la France". Il conseille à ses élèves : "Expliquez qu'un roi de France travaille, comme votre père quand il dirige une entreprise, quand il mène sa famille, quand il essaye de faire des hommes avec vous (...) N'en déplaise aux fervents de la Révolution française, le droit de monter par le travail et par la volonté ne date pas de 1789".
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Dim 9 Avr - 19:23

Jeanne, la mère de Charles, est plus antirépublicaine encore. Pour elle, la République est une usurpatrice, et aucun républicain ne trouve grâce à ses yeux. Quand il est socialiste, c'est pis ! Sa fille, Marie-Agnès, l'a entendue s'écrier : "Blum, ce suppôt de Satan !" On l'a vue pleurer, dit-on dans la famille, je jour où le comte de Chambord a renoncé au trône en refusant d'adopter le drapeau tricolore. On rapporte aussi qu'elle vécut comme un drame le fait que ses quatre fils soient devenus républicains.
Les parents du Général, lecteurs de l'Action française, , n'entonneront jamais La Marseillaise qu'ils considéreront toujours comme un chant sacrilège.
Henri ira jusqu'à interdire à ses enfants de lui souhaiter sa fêle la veille comme il se doit, la Saint-Henri tombant malencontreusement un 15 juillet. Pas question de célébrer quoi que ce soit en ce maudit jour du 14 juillet, "date terrible, date effroyable, date atroce". Comment mieux dire son aversion de la République ?
Cependant, Henri de Gaulle est trop intelligent, trop lucide pour croire, comme Maurras, à une restauration monarchique. Il sera, selon son expression, "monarchiste de regret". Mais il restera un adversaire résolu de cette IIIe République honnie pour avoir affirmé sa filiation avec la Révolution et s'être attaquée à la religion catholique.
Charles de Gaulle naît donc dans une famille hostile au régime légal. "Un flot de résistance au mouvement des idées en marche", écrit Jean-Raymond Tournoux. Faut-il voir là, dans ce creuset familial, la future vocation de rebelle de Charles, qui saura dire non au désordre établi de Vichy ? En tout cas, fidèle à l'enseignement de son père, il défendra toujours l'apport de la royauté au destin national. Mais, contrairement à lui, il ne rejettera pas la République. Il l'intégrera à sa vision de la continuité française.


A Jarnac, terre républicaine et protestante, les amis de la famille Mitterrand sont eux aussi des monarchistes militants. Catholiques fervents, ils préfèrent courir le risque de l'excommunication - après le décret de Pie XI condamnant l'athéisme de Maurras en 1926 - plutôt que de renoncer à militer à l'Action française. Les Mitterrand, eux, sont républicains. A l'image du pater familias, Jules Lorrain, qui est radical, comme beaucoup de Charentais à l'époque. En 1924, il vote pour le Cartel des gauches. On le dit même rouge parce qu'il lit, chez un ami, l'unique numéro de L'Humanité diffusé dans la ville. Mais c'est un modéré, dont les grands hommes s'appellent Clémenceau et Poincaré. Conseillé municipal, il côtoiera pendant vingt ans les représentants des grandes familles du Cognacais, tous protestants et républicains. Joseph, le père de François, républicain lui aussi, est beaucoup plus conservateur. Catholique fervent, il n'hésite pas à aller porter la contradiction aux candidats radicaux pour le compte du très nationaliste, très droitier et très calotin général de Castelnau, président de la Confédération catholique.
Les parents de François, eux aussi, ont lu L'Action française, mais ils sont bons catholiques et ont cessé dès sa mise à l'Index par Pie XI, que Maurras surnommait Lévy XI. Yvonne, qui vouait, on l'a vu, un véritable culte à Déroulède, avait-elle la nostalgie de la royauté ? Frédéric Mitterrand le pense. Ce n'est pas un hasard à ses yeux si elle a prénommé sa fille aînée Marie-Antoinette.
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Martine

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MessageSujet: Re: L'enfance des chefs de la Ve République   Dim 9 Avr - 19:42

Ca me fait penser au livre de Françoise Xénakis " Zut on a encore oublié madame Freud " 
Si tu peux le trouver un jour Episto, ca plairait je pense 
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Dim 9 Avr - 19:47

C'est noté, Martine. ..... Very Happy
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 10 Avr - 1:35

François naît dans une famille républicaine consciente de l'apport de la monarchie. Dans son esprit, la formation de la Nation ne remonte pas à 1789 - ni à Clovis, comme le pense de Gaulle -, mais à la bataille de Bouvines et à Philippe Auguste. Les Capétiens constituaient, à ses yeux, "la colonne vertébrale de notre histoire", "François Mitterrand est le dernier des Capétiens", confiera le comte de Paris. Il se souvenait de la visite que le jeune homme et ses amis Dalle, Bettancourt et Pilven lui avaient rendue en 1939, alors qu'il était en exil à Bruxelles. Relatant leur rencontre, Guy Gautier, auteur d'un livre paru en 2005 chez France-Empire, et dont le titre reprend la formule du comte de Paris - François Mitterrand, le dernier des Capétiens - écrit : "Dans le magnifique regard bleu azur du prince, le jeune provincial, patriote et vibrant aux appels historiques, a sans doute perçu les images d'un merveilleux kaléïdoscope qui, de Bouvines à Yorktown, ravivait le souvenir d'une France que la providence avait placée au premier rang des puissances de l'univers." Mitterrand n'a jamais oublié cette rencontre. Il nouera avec le comte de Paris une relation qui durera jusqu'à sa mort. Le 3 avril 1987, le président socialiste assiste en sa compagnie - il a fallu modifier le protocole républicain - à une messe pontificale dans la cathédrale d'Amiens, pour commémorer le rattachement de la Picardie au Royaume de France, Philippe Auguste l'ayant arrachée au comte de Flandre à la fin du XIIe siècle. Si la royauté passionnait à ce point Mitterrand, c'est qu'elle représentait "la plus ancienne tradition politique" du pays. Elle le rattachait, lui président républicain, à cette France éternelle qu'il révérait tout autant que Charles de Gaulle. Son intérêt allait jusqu'à connaître les dates et les traits marquants de tous les règnes et de tous les rois. Il les enseignait à sa fille Mazarine. Pour autant, l'idée même de royauté lui paraissait "irréelle" pour la France du XXe siècle.

De Gaulle a-t-il pensé que le comte de Paris pourrait lui succéder ? La rumeur en a couru si fort en 1963 que l'Express n'a pas hésité à annoncer que le Général avait déjà choisi le Prince. Ne laissait-il pas entendre alors qu'il ne briguerait pas un second mandat ? N'affirmait-il pas volontiers : "De Gaulle n'a jamais eu de prédécesseur", ce qui signifiait qu'il n'aurait pas davantage de successeur à sa mesure ? Le compte de Paris, c'était différent ; il incarnait une lignée, une légitimité historique. D'ailleurs, n'était-il pas le mieux placé pour présider cette république monarchique voulue par de Gaulle, lui dont Edouard Herriot disait qu'il était bon républicain ? On connaît la suite : le Général s'est représenté en 1965 et, après 1968, il n'était plus en mesure d'influer sur sa succession, Pompidou ayant préempté le rôle.

Charles de Gaulle et François Mitterrand, sans renier les convictions de leurs familles, ont su les dépasser. Le fils de royalistes justifie la République en la rattachant à la monarchie, le fils de républicains intègre la monarchie en la rattachant à la République. Cette démarche, inverse mais concordante, témoigne d'une même conception, celle de la continuité historique de la France. Charles de Gaulle restera, à sa manière, fidèle à la tradition de ses parents, puisqu'il fondera la plus monarchique des Républiques. François Mitterrand aussi puisqu'il la combattra avant d'utiliser ses institutions pour conquérir le pouvoir et pour l'exercer. Tout en continuant à l'estimer dangereuse entre toutes autres mains que les siennes.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 10 Avr - 1:43

Deux Auvergnats à Paris
Pompidou-Chirac


Les racines géographiques, les origines sociales, les héritages culturels rapprochent les familles Pompidou et Chirac. Toutes deux viennent de la France profonde. Même ancrage dans les terres arides du Massif central, le Cantal pour le premier, la Corrèze pour le second.
Même origine modeste : les ancêtres sont gens de peu, d'humbles paysans, de petits artisans ou commerçants.
Même culture politique : les parents de Georges Pompidou et les quatre grands-parents de Jacques Chirac se sont extraits de leur milieu social grâce à l'école de la IIIe République. Ils sont tous enseignants, républicains, laïcs, socialistes ou radicaux-socialistes. On est loin de l'univers des de Gaulle et des Mitterrand. Loin aussi, on le verra, de celui des Giscard ou des Sarkozy.


Bon, vais Sleep Sleep . Vous fais de gros bisous.
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MessageSujet: L'enfance des chefs de la Ve République   Lun 10 Avr - 19:23

Né cantalou

Georges Pompidou naît à Montboudif le 5 juillet 1911, dans la maison de ses grands-parents maternels. Comme Charles de Gaulle et François Mitterrand. Le hameau est perché à mille mètres d'altitude, au nord du Cantal, sur un plateau où la terre est dure et le climat rude.
Planté sur un sol ingrat, le village de Montboudif fait figure d'oasis. Il étale une certaine aisance.
"Montboudif fait dans le cossu, le coquet, le presque important", écrit l'historien Joël Fouilleron. Curieux hameau en effet ! Sans passé ou presque, devenu commune sous le Second Empire. L'église date de 1848, la mairie de 1865. Mais les maisons de pierre de taille aux lucarnes ornées, aux balcons à boules de cuivre et aux toits d'ardoise se donnent des allures bourgeoises. C'est que le village vit du commerce de la toile et non pas de l'agriculture. Ses enfants le quittent. En quarante ans, il produira vingt-sept instituteurs et soixante patrons de bistrots parisiens.
La maison des Chavagnac, les grands-parents maternels du petit Georges, dont le linteau porte la date de 1864, fait face à l'église. C'est la plus cossue, la plus coquette avec ses murs blancs et ses volets verts. Les Chavagnac sont d'origine paysanne mais ils ont su se tourner, parmi les premiers, vers le commerce. L'arrière-grand-père de Georges Pompidou, Léger Chavagnac, est maquignon. En bon Auvergnat, il pense que deux revenus valent mieux qu'un et tient aussi un café sur la place du village. Le grand-père Etienne, est marchand ambulant : il vend du linge de table et du linge de toilette de ferme en ferme. Sa fortune est estimée à 200 000 francs or, selon Merry Bromberger, auteur de la seule biographie autorisée de Georges Pompidou. Il les placera, hélas pour la famille, dans les emprunts russes...

Les Pompidou, eux, sont originaires de la Chataîgneraie, la partie la plus méridionale et la plus basse du Cantal, aux confins du Quercy et de la Haute Auvergne. Un pays de bocages et de vallons, moins farouche, au climat plus doux, plus ensoleillé, mais au sol tout aussi aride. Des générations de Pompidou, paysans sans terre, y ont trimé pour d'autres, y ont vécu et y sont mortes dans de très modestes demeures.
Ce pays rude, Léon Pompidou, le père de Georges, l'a aimé. Il le décrit ainsi à Merry Bromberger : "C'était une contrée pauvre mais riche en gourmandises. On y vivait sans argent. Mon père, comme maître valet de son aîné, ne gagnait que 250 francs or par an. Mais il n'avait besoin d'argent que pour son tabac. On semait le chanvre. La vieille tante filait en gardant le troupeau. On avait la toile. En échange de la laine on obtenait du drap." Il évoque aussi les fleurs "plus parfumées qu'ailleurs, les ruisseaux qui fourmillaient d'écrevisses. Les cèpes, les marrons, les oies, les canards, le pain que cuisait mon père"... Georges Pompidou résumera la situation familiale d'une phrase : "Du côté de mon père, on était paysans et pauvres mais non misérables."

Jacques Chirac aurait dû naître en Corrèze où sont nés tous les Chirac depuis quatre siècles. A Beaulieu, comme son père et comme tant de ses ancêtres. Ou à Sainte-Féréole, dans la maison de son grand-père. Ou dans l'une des nombreuses communes qui portent son nom. Mais non, il est né à Paris, le 29 novembre 1932, à la clinique Geoffroy Saint-Hilaire, dans le 5e arrondissement. Pour beaucoup de Corréziens et d'Auvergnats, Paris est une seconde patrie. Mais Jacques Chirac se sentira toujours plus corrézien que parisien, même lorsqu'il deviendra maire de la capitale. Ses racines sont ici, dans cette terre où ses ancêtres ont trimé et économisé : "J'ai été le premier à ne pas voir le jour du côté de Nouailhac ou de Sainte-Féréole, de Beaulieu ou de Queyssac-les-Vignes, aux alentours de Brive".
C'est son père qui a rompu la tradition en quittant la Corrèze pour faire carrière dans la banque, à Clermont, puis à Paris.
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