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 Dictionnaire amoureux des faits divers

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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Dim 5 Mar - 17:18

Waow j'ai appris des choses là !
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JeanneMarie

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Dim 5 Mar - 19:51

Merci Laure !  I love you
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epistophélès

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MessageSujet: Encre rouge (Mort à l')   Dim 5 Mar - 20:31

Octobre 1930, prison d'Etat de San Quentin. Son avocat ayant épuisé tous les recours juridiques possibles, il ne restait plus à William Kogut qu'à compter les jours le séparant de son exécution.
Kogut avait été condamné à la chambre à gaz pour avoir égorgé une certaine Mayme Guthrie qui tenait une pension de famille (laquelle faisait office de maison de jeu, et très probablement de bordel) à Oroville (Californie).
Kogut reconnaissait sa culpabilité, et, même si cette Mayme Guthrie n'était pas exactement le genre de femme qu'on voudrait avoir pour mère, il convenait qu'il n'aurait pas dû la tuer. Mais s'il acceptait l'idée de devoir payer pour ce qu'il avait fait, il considérait que lui seul avait le droit de se punir en s'ôtant la vie. En d'autres termes, il était d'accord pour se suicider.
Le problème était que les juges, le procureur, le directeur de San Quentin et le gouverneur de l'Etat, et sans l'immense majorité des respectables citoyens de Californie, ne l'entendaient pas de cette oreille : la loi stipulait que tout condamné à mort devait être attaché sur un des deux sièges métalliques de la chambre à gaz et respirer un gaz mortel provoqué par la chute d'oeufs de cyanure dans un bac d'acide sulfurique, et il n'y avait pas à sortir de là.
William Kogut avait bien essayé de négocier, mais il n'avait réussi qu'à renforcer la méfiance de ses gardiens qui, à chaque requête qu'il leur présentait, se demandaient s'il n'allait pas la détourner pour se donner la mort. C'est ainsi qu'on lui fractionnait ses aliments en morceaux trop petits pour qui'l puisse s'étouffer avec, et qu'il devait rédiger son courrier en présence d'un gardien de peur qu'il n'aiguise la pointe du crayon pour se poignarder - il n'était évidemment pas autorisé à lutiliser un stylo à plume, celle-ci pouvant lui servir à se saccager les veines.

Kogut commençait à désespérer de trouver un moyen de se tuer, lorsqu'il découvrit dans une revue scientifique un article à propos d'un produit chimique, la nitrocellulose, qui avait la particularité d'être explosive dans certaines conditions, notamment quand elle était mouillée.
Le journal ajoutait que, mine de rien la nitrocellulose avait envahi notre quotidien - n'en retrouvait-on pas dans la composition du vernis à ongles et des teintures capillaires, dans des produits pour ôter les verrues, dans des pansements hémostatiques, des guitares bon marché et des cartes à jouer ? Concernant ces dernières, précisait l'article, seules les cartes rouges (coeurs et carreaux, donc) contenaient de la nitrocellulose.
Un explosif était évidemment le moyen idéal de se supprimer. Mais le règlement tatillon du couloir de la mort n'autorisait pas les détenus à faire usage de vernis à ongles, à se teindre les cheveux, à se soucier de leurs verrues, ni à jouer de la guitare ; quant aux pansements, il fallait pouvoir justifier d'une sérieuse blessure pour s'en faire délivrer par l'infirmerie.
Restaient les cartes à jouer.
On en trouvait dans la plupart des cellules. Certes, les condamnés à mort étaient seuls vingt-trois heures sur vingt-quatre, mais, généralement le matin, ils avaient le droit à une hure de "promenade" dans un enclos grillagé et surveillé par des miradors. Alors certains en profitaient pour jouer aux dames. Ou aux cartes.
William Kogut obtint facilement qu'on lui fournisse quelques jeux de cartes - il en voulait plusieurs car, disait-il, il s'essayait à un tour de prestidigitation qui exigeait que les cartes soient quasiment neuves afin de les glisser à la perfection.

Ses gardiens furent heureux de pouvoir, pour une fois, lui donner satisfaction : de quelque façon qu'ils retournent la question, ils ne voyaient vraiment pas comment leur prisonnier pourrait se suicider avec des petites choses aussi anodines que des cartes à jouer.
Kogut, lui, avait pourtant concocté un plan imparable. Il commença par déchiqueter minutieusement ses cartes à jouer (les rouges uniquement, bien sûr !) et par en tasser les fragments dans un des tubes creux qui constituaient les pieds de sa couchette. Il ferma l'une des extrémités du tube avec le manche du balai dont il se servait pour l'entretien de sa cellule, et y versa assez d'eau pour noyer les lambeaux de cartes à jouer.
Puis il appliqua la partie scellée du tube contre son petit radiateur, et appuya son front sur l'autre extrémité, celle qui restait ouverte. Après quoi, il attendit. Il ne savait pas combien de temps il faudrait à la nitrocellulose contenue dans l'encre rouge des cartes à jouer pour exploser, mais il était sûr que ça arriverait.
La température de l'eau monta peu à peu, et Kogut sentit de la vapeur de plus en plus chaude se condenser sur son front. Cette fois, il se dit qu'il n'y en avait plus pour longtemps - et il est probable qu'il esquissa un sourire.
L'explosion fut extrêmement violent, au point de propulser des fragments de carton ornés de carreaux et de coeurs jusque dans la boîte crânienne de Kogut.
Ce dernier agonisa trois jours à l'infirmerie, puis il mourut. Il avait laissé dans sa cellule un mot à l'intention de ses gardiens : "N'imputez ma mort à personne ; j'ai tout voulu et organisé moi-même. Aussi longtemps que j'étais vivant et qui'l me restait une chance, je n'ai jamais baissé les bras ; mais là maintenant, c'est la fin..."
Lorsque l'affaire fut connue, un certain nombre de citoyens de Californie, parmi lesquels des partisans pourtant avérés de la peine de mort, soulevèrent la question de savoir si la justice n'aurait pas été mieux inspirée en laissant vivre un individu aussi ingénieux que William Kogut..."


FIN
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epistophélès

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MessageSujet: Experts (Les)   Jeu 9 Mar - 21:13

Qui ne connaît Mac Taylor, Horatio Caine ou Gilbert "Gil" Grissom ? Membres d'élite de la police scientifique, ils opèrent à Manhattan, Miami ou Las Vegas. On les surnomme Les Experts, ils sont les héros de la série télévisée la plus regardée dans le monde. Même si des lobbies de parents ont classé celle-ci parmi les programmes à déconseiller aux enfants, la presse américaine l'a qualifiée de "série parfaite", et Quentin Tarentino s'en est entiché au point d'en réaliser lui-même un épisode en deux parties 'Grave Danger, saison 5).

Mais ces Experts ne sont pas surgis du néant. Ils ont eu des précurseurs qui, eux, n'étaient pas des héros de feuilleton : ils vivaient dans la vraie vie, celle de la France du début du XXe siècle.
L'un s'appelait Edmond Locard, l'autre, Alphonse Bertillon. Bien qu'ils n'aient eu que de rares occasions de se rencontrer, et qu'ils se soient opposés sur bien des questions, on peut se risquer à dire que Bertillon fut le maître et Locard le disciple, et qu'ils partagèrent la même passion pour une discipline qui venait de naître : la preuve par la science.


Sa silhouette longiligne et son nez aquilin, sa passion pur la musique et la peinture, ses connaissances linguistiques - il parlait couramment onze langues -, son diplôme de médecins spécialisé en anatomie et psychologie, son élégance vestimentaire, son talent d'écrivain de romans criminels, et par-dessus tout sa façon de résoudre les énigmes les plus embrouillées grâce à son sens de l'observation des plus infimes détails, tout cela avait valu à Edmond Locard le surnom de Sherlock Holmes français.
Grand lecteur de Conan Doyle depuis son plus jeune âge, ce surnom le comblait. Il n'était d'ailleurs pas usurpé : lors d'une expérience contrôlée par huissier, Locard avait réussi l'exploit de déterminer la profession de 92 % des individus qu'on lui présentait en se fondant sur le seul examen des minuscules résidus de la vie de tous les jours qui s'étaient pris dans leurs sourcils...
Sa théorie était que n'importe quel criminel, quelle que soit la nature de son forfait, devait obligatoirement abandonner quelque chose de lui sur la scène du crime : empreintes digitales, traces de pas, cheveux, poils de moustache ou de barbe, échantillons de sang, de salive ou de sperme (les fameux trois"S"), rognures d'ongles, minuscules fragments de peau ou de vêtements ; et parallèlement, il ne pouvait éviter de se charger à son insu d'un certain nombre d'éléments appartenant à l'environnement de son crime : grains de poussière, esquilles, échardes, miettes, parcelles de ceci ou de cela, fluides corporels de sa victime.

C'est en 1912, une année fertile en faits divers puisque ce fut celle, entre autres, du naufrage du Titanic, de l'éperonnage mortel du sous-marin Vendémiaire par le cuirassé Saint-Louis et du coup de grisou qui fit soixante-dix-neuf morts aux mines de La Clarence, que Locard eut l'occasion d'appliquer concrètement sa théorie dite du principe d'échange, à savoir que lorsque deux corps entrent en contact l'un avec l'autre, il y a nécessairement un transfert entre ceux-ci.

Il avait déjà contribué à confondre une bande de faux-monnayeurs grâce aux éclats de métal presque invisibles repérés dans la poussière de leurs fonds de poches, mais cette fois il s'agissait d'un crime de sang. Et le jeune Locard comptait bien se montrer aussi brillant que son cher Holmes.
La victime, jeune et jolie, était une certaine Marie Latelle. On l'avait retrouvée morte au domicile de ses parents, à Lyon. La cause du décès était la strangulation, et le coupable, à en croire la police, ne pouvait être que le dénommé Emile Gourbin, employé de banque et fiancé de Marie Latelle - mais fiancé éconduit, ce qui avait pu constituer un mobile suffisant pour l'amener à tuer la jeune femme qui se refusait à lui.
Pourtant, la conviction des enquêteurs butait sur un problème en apparence insoluble : à l'heure où on l'accusait d'avoir étranglé Marie, le dénommé Gourbin disputait une partie de cartes endiablée avec une bande de camarades. Lesquels avaient tous confirmé son alibi.
Locard demanda à rencontrer Emile Gourbin. Ce dernier avait été placé en détention préventive, mais la police n'ayant rien pu prouver contre lui, il allait être remis en liberté incessamment sous peu.
- On m'a déjà questionné pendant des heures, protesta Gourbin avec véhémence en voyant Locard entrer dans sa cellule. Je ne sais rien de cette affaire, sinon qu'un salaud a tué la femme que j'aimais.
- Rassurez-vous, lui dit Locard, je ne suis pas là pour vous interroger. Je viens juste examiner vos ongles. Avec votre permission, bien sûr.
- Mes ongles ? s'étonna le suspect. Depuis quand les policiers jouent-ils aux manucures ?
- Oh, je ne suis pas policier. Ni non plus manucure. Je ne suis que médecin.
Cet aveu sembla rassurer Gourbin. Il se rappelait avoir entendu dire que l'examen des ongles, comme celui de la langue ou du blanc de l'oeil, faisait partie de l'établissement d'un diagnostic. Comme il se sentait épuisé après tout ce qu'il venait d'endurer (l'annonce de la mort de sa chère Maire, la brutalité des policiers lors de leur interrogatoire, puis une détention inique dans cette cellule puante), il se sentit réconforté à l'idée qu'un médecin allait s'occuper de lui, et il tendit volontiers ses mais à Locard. Lequel lui passa un petit bâtonnet sous les ongles, recueillant soigneusement ce qu'il prélevait dans un tube en verre.
De retour à son laboratoire, et à l'aide d'un microscope perfectionné qu'il avait payé de ses propres deniers, Edmond Locard expertisa ses échantillons. Ceux-ci se composaient notamment d'une substance rose qu'il supposa être du maquillage. Si ce mélange de fond de teint et de poudre de rez provenait du cou de Marie Latelle, on ne serait pas loin d'avoir la preuve que Gourbin, alibi ou pas, avait étranglé sa fiancée.

Locard commença par se mettre en quête d'un parfumeur ayant commercialisé un maquillage dont la formule soit identique à celle de la substance rose recueillie sous les ongles du suspect.
Non seulement il trouva le fabricant, mais celui-ci lui apprit qui'l s'agissait d'un maquillage exclusif, élaboré spécialement pour Mlle Latelle.
Lorsque les inspecteurs informèrent Emile Gourbin de ce qu'avait découvert Locard - "Le Sherlock Holmes français, Gourbin, vous n'êtes pas de taille à lutter contre lui !..." -, le meurtrier comprit qu'il avait perdu la partie.
Il ne fit aucune difficulté pour reconnaître qu'il avait serré le long cou blanc et fragile de Marie Latelle jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et tant qu'il y était, il expliqua aussi comment il s'y était pris pour que ses amis confirment, avec la meilleure bonne foi du monde, qu'il était avec eux à l'heure où sa fiancée était assassinée : il avait tout simplement - et en toute discrétion - retardé d'une heure la pendule de la salle où ils jouaient aux cartes. Il était minuit lorsqu'il avait étranglé Marie, puis il avait rejoint ses amis pour qui, à cause de la pendule truquée, il n'était donc encore que 23 heures...
Dix ans plus tard, grâce à sa maîtrise de la graphologie, et en organisant une impressionnante dictée collective, Locard réussit à confondre un "corbeau" qui, depuis cinq années, inondait la ville de Tulle de plus d'une centaine de lettre ordurières signées Oeil-de-Tigre et dénonçant de prétendus liaisons secrètes, cocuages, avortements, etc., n'hésitant pas à diffamer les personnes les plus en vue de la petite ville ou celles auxquelles on aurait vraiment donné le bon Dieu sans confession
(c'est l'histoire dont s'inspirèrent le scénariste Louis Chavance et le réalisateur Henri-Georges Clouzot pour le film Le Corbeau
).
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epistophélès

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MessageSujet: Experts (Les)   Ven 10 Mar - 21:38

Dès lors internationalement reconnu comme le créateur du premier laboratoire de police scientifique, Edmond Locard publia un ouvrage en sept volumes, intitulé justement Le Traité de police scientifique, qui élargit encore sa réputation. Au point qu'en 1937 John Edgar Hoover, alors patron du FBI, lui confia la formation de son adjoint.
Locard était parfaitement conscient que si la science est infaillible, il peut arriver que ceux qui la servent se trompent. Il en fit lui-même l'amère expérience : sur la base d'une lettre anonyme dont il lui avait attribué à tort l'écriture, il fit condamner aux travaux forcés à perpétuité une femme accusée d'avoir trahi un maquis de résistance du Gers. L'erreur judiciaire fut reconnue en 1956, et la malheureuse fut remise en liberté. Elle avait tout de même fait onze ans de prison pour rien, ce qui est irréparable.

Il faut croire que des nombreuses disciplines constituant la police scientifique, la graphologie est l'une des plus sujettes à l'erreur. Alphonse Bertillon lui-même, autre grand fondateur de la police scientifique, s'y empêtra sérieusement.
N'est-il pas dit dans Le Chien des Baskerville que Sherlock Holmes serait le deuxième plus grand expert européen, le tout premier étant le savant français Bertillon ?

Comme Locard dont il était l'aîné de vingt-quatre ans, Alphonse Bertillon avait lui aussi commencé jeune : il n'avait que vingt-six ans quand il était entré comme commis à la préfecture de police de Paris où on l'avait employé à établir des fiches signalétiques de malfaiteurs.
L'un des buts de ce fichage était de repérer les récidivistes qui faisaient tout pour éviter d'être condamnés à la "relégation coloniale", une peine qui s'ajoutait en cas de récidive, et qui se traduisait le plus souvent par un internement de sûreté en colonie pénale.
Mais le jeune Bertillon avait vite compris que ce classement alphabétique sur papier avait des limites.
D'abord, faute d'un vocabulaire assez précis, la plupart des éléments de signalement tels que le front, le nez, la bouche, la taille, etc., étaient, sauf à présenter des caractéristiques spectaculair
es, le plus fréquemment qualifiés de neutres, moyens ou ordinaires. Puis "l'inflation des fiches - déjà huit millions en 1893 ! - rendait toute recherche lente, longue, difficile, d'autant que ces difficultés étaient aggravées par les homonymies : comment retrouver un Dubois parmi les 50 000 autres ?" Sans compter que les malfaiteurs les plus retors usaient de plusieurs identités pour se faire condamner sans apparaître comme récidivistes.
Bertillon s'était alors attelé à améliorer le système en préconisant non plus de décrire mais de mesurer les particularités d'un individu, notamment osseuses, sachant que celles-ci ne changent quasiment plus à partir de vingt ans.
Par la suite, lorsqu'on pratiquerait un certain nombre de mesures (il en préconsiait quatorze : taille, longueur des pieds, des mains, des oreilles, des avant-bras, de l'arête du nez, de l'écartement des yeux, de l'épaisseur des lèvres, etc.) sur un individu ayant déjà subi ce protocole d'identification, on saurait avec une quasi-certitude si on avait ou non affaire à un récidiviste, et cela quel que soit le nom sous lequel la personne figurait dans les fiches.
Ce système anthropométrique fut adopté en 1882, non sans que l'autorité policière ait d'abord traîné des pieds - son supérieur, le préfet Andrieux, était persuadé que "ce pauvre Bertillon" serait mieux à sa place dans un asile d'aliénés que dans un bureau de la préfecture de police de Paris.
Trois ans plus tard, Bertillon franchit une étape supplémentaire ; il préconisa l'usage intensif de la photographie prévoyant de munir tous les officiers de police " de petits appareils de photographie instantanée (pour), toutes les fois que la chose pourra se faire, joindre une vue des lieux à leurs procès-verbaux de constatation".
C'est encore lui qui va définir la manière de photographier les
"sujets malsains" (comme on disait alors pour désigner les prévenus) : un cliché de face, un cliché de profil, la tête bien droite, la bouche fermée.

Mais il semble qu'Alphonse Bertillon n'ait pas toujours été aussi rigoureux, aussi objectif que le protocole scientifique et judiciaire - le fameux bertillonnage, devenu de réputation mondiale - qu'il ne cessait de perfectionner pour le rendre toujours plus impénétrable à l'erreur de jugement.
Au début, ce n'était encore qu'un procès intenté à un certain capitaine Alfred Dreyfus qui, travaillant à l'état-major de l'armée, était soupçonné, sur la foi d'un bordereau trouvé dans une corbeille à papiers, d'avoir livré des documents secrets français à l'Empire allemand.
Or le capitaine Dreyfus était juif. Et la très influente extrême droite française était violemment antisémite par nationalisme revanchar - au prétexte que l'industrie allemande de l'armement était tout entière aux mains des Juifs. A quoi s'ajoutait le vieil antisémitisme rampant de l'Occident, le feu haineux couvant sous la braise et périodiquement ravivé par des ouvrages comme Les Protocoles des Sages de Sion qui annonçait la conquête et l'asservissement du monde par les Juifs, ou Biarritz, la nouvelle d'Hermann Goedsche qui décrivait un complot juif visant la maîtrise du monde occidental, ou encore les affiches électorales d'Adolphe (ce prénom, déjà !) Willette qui, lors d'élections législatives, se présentait dans le 9e arrondissement de Paris comme très officiel candidat antisémite : "Les Juifs sont grands parce que nous sommes à genoux, proclamait-il. Ils sont cinquante mille à bénéficier seuls du travail acharné et sans espérance de trente millions de Français devenus leurs esclaves tremblants. Le Judaïsme, voilà l'ennemi..."
Nourrie de ces délires, l'affaire du bordereau s'enfla jusqu'à dépasser, pulvériser, atomiser le cadre du fait divers, pour devenir affaire d'Etat.
Il fallait un coupable, et Alfred Dreyfus serait idéal dans ce rôle... à condition que le fameux bout de papier retrouvé dans lequel étaient détaillées les informations que le traître s'apprêtait à fournir à l'Allemagne
fût bien de sa main.
Et c'était là que le bât blessait. Car les premiers experts désignés pour examiner le bordereau estimaient que le capitaine Dreyfus n'en était pas l'auteur. Ce qui faisait fulminer l'accusation. Laquelle décida alors d'en appeler à Alphonse Bertillon dont le sérieux, l'autorité et la compétence faisaient que son verdict serait indiscutable.
Cerise sur le gâteau : il se chuchotait que Bertillon ne portait pas les Juifs dans son coeur.
Bertillon assura qu'il s'agissait bien de l'écriture du capitaine Dreyfus ; et comme les autres graphologues maintenaient le contraire, il s'obstina dans son erreur qu'il tenta de justifier en échafaudant une théorie abracabrantesque selon laquelle l'écriture de l'accusé pouvait ne pas lui être attribuée parce qu'il avait pris laprécaution de la maquiller de telle façon qu'elle soit méconnaissable...
Lors du procès en révision qui se tint à Rennes en 1899, Bertillon fut une nouvelle fois cité par l'accusation. Sa déposition, qui'l appuya cettte fois en distribuant force graphiques millimétrés, photographies, agrandissements de caractères, etc., dura plus de dix heures réparties en deux journées - journées interminables pour les acteurs du procès qui ne comprenaient à peu près rien aux démonstrations que leur prodiguait un Bertillon gesticulant devant un tableau noir. "Furieux de provoquer l'hilarité générale, l'expert Bertillon proteste qu'après sa mort on jugerait au point de vue historique. Il accuse les avocats de le tourmenter, déclarant éprouver des bouillonnements intérieurs..."
Pour Laurent Rollet, chercheur à l'université de Lorraine, la théorie de Bertillon
reposait sur "un vaste système qui mêlait des mesures très fines effectuées sur des reproductions photographiques bricolées, des calculs de probabilités erronés et des analyses psychologiques puériles. Autodidacte de formation, Bertillon n'avait pas fait d'études supérieures, mais certaines disciplines scientifiques, comme le calcul des probabilités, exerçaient sur lui une sombre attraction".
Le jugement le plus sévère contre... comment appeler la chose ?... disons "l'amateurisme enthousiaste" d'Alphonse Bertillon, est celui que rapporte Pierre Piazza ; "S'il y a eu une affaire Dreyfus, si le pays a été aussi profondément divisé, si la discorde s'est mise dans les familles, si la guerre civile nous a un moment menacés, c'est à M. Bertillon qu'on le doit (...) C'est formellement constaté par M. le Procureur général Manau qui dit en propres termes : c'est sa conviction (celle de Bertillon) du premier jour qui a décidé de l'accusation et du sort de Dreyfus." (Pierre Piazza, Aux origines de la police scientifique, Alphonse Bertillon, précurseur de la science du crime, Karthala, Paris, 2011.)
Dommage, vraiment, que Bertillon ait eu tout faux à propos de l'
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epistophélès

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Ven 10 Mar - 21:44

Affaire, car pour toutes les autres affaires (avec cette fois un a minuscule, mais un s pluriel qui n'est pas loin de valoir une majuscule), il avait tout bon.
Si ces deux précurseurs de la police scientifique que furent, chacun dans son domaine, les Français Locard et Bertillon, ont inspiré Les Experts de la série culte championne du box-office de la télé, c'est aujourd'hui la police de New York qui prend modèle sur les méthodes des Experts, notamment sur leur façon de mener des interrogatoires vidéo destinés à impressionner les suspects pour les pousser aux aveux. C'est en tout cas ce qu'a révélé - sur une chaîne de télé, bien sûr - Ray Kelly, un des responsables du New York City Police Department.


FIN
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Jean2

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Ven 17 Mar - 10:27

Waow je ne regarderai plus les experts de la même façon ! 
( en fait , je ne les regarde pas )  Cool
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Berengere

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Ven 7 Avr - 10:15

Moi non plus, je ne les regarderai plus du même œil, même si moi aussi, je ne les regarde pas Laughing
Merci Epistounette !
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