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 Dictionnaire amoureux des faits divers

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epistophélès

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Mer 1 Mar - 17:21

De Didier Decoin


Abe (Sada)

Le 18 mai 1936, Sada Abe (trente et un ans) tua par strangulation son amant Kichizo Ishida (quarante-deux ans). Il était environ 2 heures du matin. Le meurtre eut lieu dans une auberge de Takanawa, un quartier de Tokyo immortalisé par une des plus belles estampes d'Andô Hiroshige intitulé Pleine lune sur Takanawa (1831).
Peut-être la lune brillait-elle en effet lorsque Sada Abe enroula et serra la ceinture de soie de son kimono autour du cou de Kichizo. En mai, le temps à Tokyo est agréable, sans doute est-ce même le mois le plus aimable juste avant les pluies de juin. Mais j'avoue ne pas connaître les conditions climatiques qui régnaient en cette nuit du 18 mai 1936, et je le regrette : le temps qui'l fait participe de l'atmosphère d'un fait divers, il en est même à mes yeux une des composantes majeures : un meurtre ne me provoque pas la même émotion selon qu'il est perpétré au coeur d'une nuit brumeuse ou dans la lumière de midi d'un mois d'août ; et je suis toujours mal à l'aise quand je dois décrire une scène dont j'ignore dans quelle ambiance climatique elle s'est déroulée. L'habitude du cinéma, sans doute, où il est quasiment impossible de dissocier une séquence tournée en extérieur de son contexte météorologique - car si l'on peut, grâce aux lances à incendie des pompiers faire pleuvoir à torrents un jour de canicule, il est plus difficile de donner l'illusion du plein soleil alors que nimbus et cumulus se partagent le ciel au-dessus du tournage, ou qu'un épais brouillard stagne sur le plateau.
S'agissant de l'affaire Sada Abe, j'en suis réduit à me rapporter aux statistiques de la météo japonaise et à formuler l'hypothèse que le ciel était assez dégagé (la lumière de la lune devait donc éclairer cette chambre de l'auberge de Takanawa) et que la température oscillait probablement entre quatorze et dix-huit degrés.
Supputations, donc. Mais ce dont je suis certain, c'est que la loi martiale décrétée à la suite de la tentative de coup d'Etat du 26 février était toujours en vigueur à Tokyo, ce qui suppose que la ville n'était pas éclairée à giorno et qu'il devait y régner un silence plus feutré qu'à l'ordinaire.
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epistophélès

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Mer 1 Mar - 18:58

"Aussi, nul doute qu'on eût entendu Kichizo Isshida se débattre (c'est-à-dire donner des coups de pied dans les cloisons de papier de l'auberge de Takanawa) s'il avait tenté d'échapper à la ceinture de soie de Sada Abe. Mais il ne fit rien de tel pour se soustraire à l'étranglement, bien au contraire : "S'il te prend l'envie de me serrer le cou pendant mon sommeil, avait-il dit à la geisha avant de poser la nuque sur l'oreiller rembourré de graines de sarrasin, ne t'en prive surtout pas car cela me procure des rêves érotiques des plus agréables. Mais si tu commences, surtout ne t'interromps pas et va jusqu'au bout. Je préfère mourir que supporter les douleurs provoquées par les parties du cou écrasées par l'étranglement lorsqu'elles reprennent lentement, si lentement, leur volume original. La dernière fois que nous avons pratiqué e petit jeun, rappelle-toi, j'ai dû avaler trente comprimés d'un puissant sédatif avant que la souffrance ne consente à céder..."
La geisha avait donc serré le lien de soie jusqu'à ce que le coeur de Kichizo eût cessé de battre.
En fait de geisha, profession qui suppose un long apprentissage des arts traditionnels japonais - une geisha doit savoir jouer de plusieurs instruments de musique, pratiquer la cérémonie du thé, la composition florale, la danse, et pouvoir discuter de poésie et de littérature japonaises -, Sada Abe n'était guère plus qu'une prostituée.
Mais il faut admettre qu'elle portait le kimono avec excellence, marchait avec un mélange de grâce et de majesté à rendre jalouses les grues du Japon qui dansent sur les champs de neige de Tsurui-mura. Et surtout, elle connaissait (et appliquait) à peu près toutes les fantaisies sexuelles existantes.
De son côté, Kichizo Ishida avait dirigé un restaurant spécialisé dans la préparation des anguilles d'eau douce, un mets dont les Japonais raffolent (et comme ils on raison!), puis, fortune faite, il avait passé la main et confié l'établissement à sa femme, se consacrant quant à lui à satisfaire toutes ses pulsions, surtout sensuelles. C'est ainsi qu'il avait rencontré Sada Abe, dont il était tombé d'autant plus amoureux qu'elle avait transformé sa banale existence de quadragénaire en un véritable festival érotique.
C'est elle qui, tout récemment, l'avait initié aux plaisirs subtils mais dangereux de la strangulation dont il était devenu un adepte inconditionnel.


Après avoir constaté la mort de son amant, la geisha s'était assise sur les talons et était restée plusieurs heures à le regarder. Kichizo Ishida n'était pas à proprement parler un bel homme, mais il y avait quelque chose d'émouvant dans la générosité avec laquelle il faisait l'amour, ne refusant rien à sa partenaire, ne reculant devant aucune pratique, prêt à toutes les déviances pourvu que ce fût Sada qui lui en fît la proposition - il aimait qu'elle lui explique minutieusement ce qu'ils allaient faire, qu'elle lui décrive avec minutie les règles du nouveau jeun qu'elle venait d'inventer, les limites qu'ils allaient dépasser en se souriant l'un à l'autre sans se quitter des yeux. Et ce sont ces défis remportés, ces extases renouvelées, qui avaient finalement conduit Sada Abe à éprouver pour Kichizo Ishida unepassion qui venait d'atteindre son paroxysme.
Ou plutôt qui l'atteindrait dans l'instant qui allait suivre, car elle avait encore un geste à accomplir : se saisir d'un couteau de cuisine, trancher le pénis et les testicules d'Ishida, et les envelopper dans une page en couleurs arrachée à un magazine avant d'enfouir ce trophée dans son sac.
Après quoi elle quitta la chambre, signalant à l'aubergiste que M. Ishida dormait et qu'il ne fallait surtout pas le déranger.

Le jour suivant, 19 mai, avec toujours le pénis et les testicules de son amant dans son sac, elle fit du lèche-vitrines, puis finit la journée en allant voir un film.


Le lendemain, vers 16 heures, on frappa à la porte de la chambre d'hôtel de l'arrondissement de Shinagawa où elle était descendue - sous un faux nom, bien sûr. Elle ouvrit et se trouva face à des policiers qui lui dirent qu'ils recherchaient une certaine Sada Abe soupçonnée d'avoir assassiné et émasculé son amant, et qu'ils avaient été frappés par la ressemblance entre le nom sous lequel elle s'était inscrite et celui de cette meurtrière. Curieusement, ils semblaient espérer qu'elle allait les détromper. Mais elle leur répondit posément que si c'était après Sada Abe qu'ils en avaient, alors ils l'avaient trouvée. Et comme ils continuaient d'hésiter à la croire, elle sortit de son sac les parties génitales de Kichizo Ishida et les leur montra. Elle leur expliqua qu'elle avait tué Ishida par passion, parce qu'elle l'aimait plus que tout au monde et qu'elle ne supportait pas l'idée qu'il puisse un jour serrer une autre femme dans ses bras.
Et elle avait tranché et emporté son pénis parce qu'elle pensait ne pas pouvoir y renoncer. Depuis le meurtre, elle passait de longues heure à le contempler. Elle l'avait embrassé, encore et encore, et elle avait même tenté de l'introduire dans son sexe, mais il n'était pas assez rigide.
Alors, elle avait décidé de se rendre à Osaka, et de gravir le mont Ikoma d'où elle se jetterait dans le vide en serrant contre elle le pénis d'Ishida.

Elle espéra être condamnée à mort, mais les juges crurent à l'authenticité de son amour fou pour Kichizo Ishida, et elle n'écopa que de six ans de prison, dont elle ne fit que cinq. Elle mourut dans une telle discrétion qu'on ignore la date, le lieu et les circonstances de son décès.
En 1976, ce fait divers devint un film prétendument sulfureux, mais pour moi simplement magnifique, du réalisateur Nagisa Oshima. Il s'appelle L'Empire des sens (Aino Korïda en japonais)"


Moi aussi j'avait été voir le film au cinéma (3 heures de séance), et je l'avais trouvé magnifique. ...
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Jean2

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Mer 1 Mar - 20:28

Oups .... j'espère que je ne vais pas en rêver !  Evil or Very Mad
je vérifierai de temps en temps si tout est bien là ....
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epistophélès

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Mer 1 Mar - 20:36

John Wayne Bobbitt eut plus de chance que Kichizo Ishida.
En 1989, il avait épousé une mignonne petite brunette originaire d'Equateur, Lorena Leonor Gallo. Lorsqu'il la souleva de terre et la prit dans ses bras pour lui faire rituellement passer le seuil de leur maison de Manassas (Virginie), elle n'avait que dix-neuf ans, parlait à peine anglais et ressemblait à ces jeunes vierges effarouchées dont les Romains, dit-on, se plaisaient à régaler les lions du Colisée. Or, d'une certaine façon, John Wayne Bobbitt était une sorte de fauve. Du moins en amour. A dire vrai, il ne pensait qu'au sexe. Quatre fois par nuit était pour le minimum requis. Peut-être Lorena aurait-elle fini par accepter ses exigences s'il s'était soucié de son plaisir à elle. Mais John Wayne ne la considérait pas mieux qu'une poupée gonflable, et lui lui était complètement indifférent qu'elle eût ou non un orgasme - en fait, elle n'en avait pratiquement jamais. Si Lorena se refusait à lui, ou quémandait un peu de tendresse, quelques caresses, il commençait par lui crier dessus, puis il se mettait à la frapper.
Dans la nuit du 23 juin 1993, il était rentré ivre mort, ce qui ne l'avait pas empêché de se vautrer sur sa jeune femme, se montrant particulièrement brutal et obscène.
Une fois sa petite affaire terminée, il avait roulé sur le côté et s'était endormi en ronflant. Lorena était demeurée un long moment immobile, méditant sur l'existence pitoyable qui était devenue la sienne, grimaçant de dégoût lorsque l'haleine avinée de son mari caressait son visage.

Puis elle s'était levée pour aller boire un verre d'eau à la cuisine. En allumant la lumière, son regard s'était posé sur un couteau dont la lame semblait refléter des centaines d'étoiles - c'était seulement la brillance naturelle d'un couteau propre, mais les larmes qui embuaient les yeux de Lorena donnaient l'impression d'un scintillement presque féerique. La jeune femme s'était alors emparée du couteau et elle était retournée dans la chambre où Bobbitt, débraillé et profondément endormi, cuvait son vin. De la main gauche, elle avait saisi la verge redevenue flasque, tandis que de sa main droite, celle qui tenait le couteau, elle tranchait d'un coup plus de la moitié du pénis de son mari. Bobbitt avait poussé un cri inarticulé et ses jambes s'étaient mises à trembler comme s'il eût été pris de convulsions tandis que les draps s'imprégnaient de sang.
Lorena ne perdit pas de temps à se demander ce qu'il allait advenir de John Wayne. Tenant toujours sa moitié de pénis, elle sauta dans sa voiture, une Mercury Capri décapotable, démarra et fonça droit devant elle. C'est en roulant à grande vitesse, le visage rafraîchi par le vent de la course, qu'elle prit conscience de ce qu'elle venait de faire. Le contact du tronçon de chair dans la main gauche lui parut soudain abominable. Elle s'en débarrassa dans McLean Way, le jetant sur la pelouse d'un des jardins d'enfants les plus réputés de Manassas. Puis elle composa le 911 et demanda du secours pour son mari.
Pendant ce temps, tout en faisant pression sur la plaie par où son sang fusait comme d'un tuyau d'arrosage, John Wayne Bobbitt avait réussi à appeler un ami. Celui-ci le conduisit à l'hôpital où les urgentistes parvinrent à stopper l'hémorragie, tandis que policiers et pompiers, sur les indications de Lorena, fouillaient le jardin d'enfants Patty Cake à la recherche du pénis.
Ils finirent par le retrouver, le mirent dans la glace et, toutes sirènes hurlantes, le portèrent à l'hôpital où les docteurs James T. Sehn et David Berman décidèrent de tenter de le recoudre. L'opération dura neuf heures et demi et fut un plein succès. John Wayne recouvra ses fonctions sexuelles au point de figurer dans des films porno et, selon ses dires, d'avoir honoré au moins soixante-dix femmes après s'être séparé de Lorena. Laquelle fut simplement condamnée à passer quarante-cinq jours dans un hôpital psychiatrique..
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epistophélès

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Mer 1 Mar - 21:46

Plus heureuse encore est l'histoire d'Abélard, dont la cruelle castration a fait un mystique, un philosophe et un épistolier, tous les trois premiers en leur temps et hautement réputés jusqu'à nos jours - même si, aujourd'hui, c'est la partie fait dives de sa vie qui semble avoir conféré à Abélard une sorte d'immortalité.
Louis VI dit le Gros, roi obèse qui n'a pas son pareil à table, au lit ou sur le champ de bataille, règne sur la France en ce début du XIIe siècle. C'est le temps des croisades, des châteaux forts et des cathédrales - des démonstrations de force et de foi, donc -, mais aussi celui des goliards, ou "prêtres vagants", qui "dansent dans le choeur habillés comme des femmes (et) chantent des chansons légères. Ils mangent du boudin noir sur l'autel lui-même alors que le célébrant dit la messe. Ils jouent aux dés sur l'autel. Ils encensent avec de la fumée puante provenant de semelles de vieilles chaussures. Ils courent et sautent à travers l'église sans rougir de leur propre honte.
Enfin (...) ils soulèvent les éclats de rire de leurs acolytes et des passants grâce à leurs représentations théâtrales infâmes remplies de gestes impudiques et de mots vulgaires et dévoyés". Pierre Abélard n'est pas de leur coterie ; bien que sachant apprécier (et parfois sans modération) l'amour et la ripaille, Abélard n'a pas leur goût de la provocation. A la contestation, il préfère la discussion : petit-fils du seigneur du Pallet dont la ch^tellenie s'étend des rivages de la Sèvre jusqu'aux confins des Mauges, il a la passion des études, des lettres.
Cet intellectuel qui excelle en philosophie comme en analyse du langage a de surcroît du charisme à revendre.
Les auditeurs des cours qu'il prodigue dans son école de la montagne Sainte-Geneviève, à Paris, sont sous son charme.
Surtout quand ces auditeurs sont des auditrices.
Parmi elles, une jeune fille de dix-sept ans, Héloïse, issue d'une famille liée aux Montmorency. Fraîchement émoulue du couvent d'Argenteuil où elle a été éduquée dans sa prime jeunesse, elle habite chez son oncle, le chanoine Fulbert, un des trois sous-diacres attachés à Notre-Dame de Paris (il ne s'agit pas encore de la cathédrale que nous connaissons, mais d'un ensemble composé d'un ancien édifice mérovingien consacré à la Vierge et d'un autre lui faisant face, dédié à saint Etienne - d'après Jean Hubert, Revue d'histoire de l'Eglise de France, 1964).

Si Abélard est charmeur, Héloïse, elle, est absolument ravissante. Pour vous en convaincre, arrêtez un instant votre regard sur le tableau d'Edmund Blair Leighton, Abelar and his Pupil Heloise (1882). Composée plus de sept cent cinquante ans après les événements, cette oeuvre n'est qu'une vision d'artiste ; mais l'amateur de faits divers n'est pas trop regardant dès lors qu'il s'agit de nourrir son imaginaire, ce qu'avaient parfaitement compris les grands illustrateurs de faits divers comme l'époustouflant Angelo Di Marco, le plus génial d'entre tous.
Non contente d'avoir l'air d'un ange, Héloïse est déjà fort érudite, et surtout désireuse d'en apprendre davantage dans un maximum de domaines. Aussi, pour complaire à sa nièce, l'oncle Fulbert offre-t-il à Abélard de venir loger chez lui en contrepartie des leçons privées qu'il voudra bien donner à Héloïse.
Un regard posé sur celle-ci suffit à convaincre Abélard que le marché est de ceux qui ne se refusent pas quand on est un homme. Quant à Héloïse, elle a du mal à dissimuler son émotion à la pensée qu'elle va vivre sous le même toit que ce maître à penser qui fait tourner les têtes de toutes les dames et demoiselles.
Et le lendemain matin, dès le premier petit cours, ce qui devait arriver arrive. Mais aussi, comment résister quand on est assis face à face, séparés par le seul rempart d'un livre, que la tiède haleine d'Héloïse vient caresser le visage d'Abélard, et que des tourterelles roucoulent, posées sur le rebord de la fenêtre ? Admirez à nouveau le tableau d'Edmund Blair Leighton (soudain, un doute me vient : raffolez-vous autant que moi des peintres préraphaélites ?), et vous admettrez qu'Abélard ait craqué, fondu, se soit désagrégé, dilué, liquéfié, qu'il ait pétillé, éclaté, qu'il soit devenu en son for intérieur (car extérieurement il se devait de continuer à observer la dignité et la retenue liées à son statut de professeur vénéré) l'équivalent du loup fou amoureux du petit chaperon rouge dans le cultissime dessin animé de Tex Avery.
Avant que ne carillonne midi aux clochers de Paris, Abélard et Héloïse se sont étreints, caressés, embrassés, baisotés.

Quelques jours encore et ils seront amants.
Abélard sacrifie à sa jeune élève tout ce qui a jusqu'alors fait sa vie : ses travaux, sa renommée. Le philosophe devient troubadour, il remplace les sophismes par des chansons d'amour dont il improvise les textes et les mélodies. Héloïse ronronne, Héloïse se pâme.
Encore une brassée de mois, et la voici enceinte.
Afin de fuir le scandale qui menace, Abélard, profitant d'une nuit où l'oncle Fulbert n'est pas au logis, déguise sa jeune maîtresse en religieuse et la conduit en Bretagne, au Palet, chez sa soeur Denise où Héloïse donne naissance à un fils qu'elle prénomme Astrolabe.
Puis, un mariage secret ayant été négocié avec l'oncle Fulbert, Abélard et la jeune femme rentrent à Paris recevoir la bénédiction nuptiale.
Mais l'oncle et la famille d'Héloïse gardent une rancoeur tenace envers Abélard, qu'ils considèrent comme un suborneur, un ensorceleur, un corrupteur de jeunes filles sages. L'oncle engage alors deux écorcheurs qui, avec la complicité d'un serviteur corrompu, s'introduisent dans la chambre retirée où Abélard dort seul. Ils se glissent silencieusement dans la venelle, et, tandis que l'un pèse de tout son poids sur le corps de la victime pour l'immobiliser, l'autre l'émascule à l'aide d'une lame aiguisée.
Malgré une sévère hémorragie, Abélard survit. Héloïse, atterrée, en pleurerait presque des larmes de sang.
Mais les deux amants sauront transformer leur passion charnelle en passion spirituelle : Abélard entre à l'abbaye de Saint-Denis (avant de fonder, plus tard, un ermitage près de Nogent-sur-Seine, l'abbaye du Paraclet), tandis qu'Héloîse rejoint les bénédictines d'Argenteuil.
Cependant, dans les ruelles de la montagne Sainte-Geneviève, le peuple a pris fait et cause pour Abélard.
La colère populaire parvient aux oreilles de Louis VI qui fait rechercher, arrêter et châtier les agresseur d'Abélard en leur infligeant la loi du talion, à laquelle le roi ajoute un raffinement supplémentaire : le bourreau leur brûle les yeux au fer rouge. Quant à l'oncle Fulbert, il est privé de toutes ses ressources liées aux bénéfices de l'église. Certes, la punition n'est que pécuniaire, mais elle le frappe là où il est particulièrement sensible - et pour lui, c'est peut-être la plus douloureuse des castrations.
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epistophélès

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Mer 1 Mar - 21:49

Psitttttt, les Cop's, arrangez-vous pour que J2 ne lise pas la dernière histoire ; il risque de faire des cauchemars, le pôôôv'e Exclamation ..... geek
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Martine

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Jeu 2 Mar - 8:07

Tu vas faire fuir tous nos mâles Episto 
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Jean2

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Jeu 2 Mar - 9:41

Je ne mets plus les pieds dans cette rubrique malsaine et déplacée ! Mad
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epistophélès

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Jeu 2 Mar - 10:56

Bon, d'accord, je change de sujet Exclamation

Fréhel

Suicides de Dalida et de Mike Brant, décès accidentels de Claude François et de Daniel Balavoine, Joe Dassin mort d'un infarctus et Jim Morrison d'une insuffisance cardiaque, Michael Jackson d'une surdose médicamenteuse et Amy Winehouse d'un abus d'alcool, et la si jolie Joëlle Mogensen, du groupe Il était une fois, d'un oedème aigu du poumon provoqué semble-t-il par une overdose d'héroïne (Joëlle dort au cimetière Montparnasse, elle raffolait des reines-marguerites, il n'y en pas beaucoup sur sa tome, si vous passez par là pensez donc à lu en apporter) : ce ne sont là que quelques noms extraits de l'interminable générique des artistes ayant figuré dans la rubrique des faits dives, section fins tragiques.
Le premier du genre fut sans doute l'empereur Néron qui, le 9 juin 68, déclaré ennemi public par le sénat de Rome, craignit d'être condamné à subir un supplice abominable (il redoutait nottamment celui réservé aux parricides, et qui consistait à coudre le coupable dans un sac de cuir en compagnie d'un coq, d'un singe et d'une vipère, et à le jeter dans le Tibre). Pour y échapper, il choisit de se suicider. Mais au dernier moment, n'ayant pas le courage de se tuer, il demanda l'aide d'un esclave affranchi, Epaphrodite, lequel lui trancha la gorge. Juste avant de périr, Néron, sur un ton qu'on imagine grandiloquent, s'écria : "Ah, quel artiste le monde va perdre !" On n'est jamais si bien célébré que par soi-même...
Si certains, comme James Dean ou Françoise Dorléac, sont fauchés en pleine gloire, d'autres dévalent depuis les hauteurs du firmament jusqu'aux tréfonds de la déchéance.


Lorsque le samedi 11 février 2012 un porte-parole de la police de Beverly Hills lut le communiqué suivant - "A 3 h 55 p.m. ce jour, Whitney Elizabeth Houston a été déclarée morte au Beverly Hilton Hotel où elle séjournait" - bien des fans de l'inoubliable interprète de The Body Guard, celle qu'on surnommait the Voice (à l'égal de Frank Sinatra) ou the Diva, ressentirent une profonde tristesse en même temps qu'un sentiment de stupide gâchis. Car le décès de Whitney Houston dans la baignoire de la suite 434 de cet hôtel de Berverly Hills où elle attendait de participer aux Grammy Awards, était l'inévitable The End de cette chronique d'une mort annoncée que la jeune femme avait commencé d'écrire au début des années 2000, lorsqu'elle s'était mise à consommer d'importantes quantités d'alcool et de drogue pour compenser des problèmes personnels et artistiques. Son physique s'était dégradé - pas parce qu'elle avait quarante-huit ans, mais parce que la marijuana et la cocaïne à haute dose détruisait irrémédiablement sa beauté et sa voix.

C'est une dégringolade à peu près similaire, et pour quasiment les mêmes raisons, que connut une grande dame de la chanson française. Sauf que la chambre où elle mourut, solitaire et oubliée, n'était pas celle d'un palace de Los Angeles mais celle d'un minable hôtel de passe de la rue de Pigalle.
Marguerite Boulc'h était née à Paris en 1891. Son enfance aurait pu inspirer Zola, Dickens ou Eugène Sue - il n'y en effet pas si loin de Marguerite à la Fleur-de-Marie des Mystères de Paris, jeune prostituée au coeur pur que ses talents de chanteuse ont fait surnommer la Goualeuse.
Le père de Marguerite avait été cheminot, mais il avait dû quitter le métier après qu'une locomotive lui eut arraché un bras. Sa mère était officiellement concierge, et occasionnellement prostituée.
Dès qu'elle fut en âge de marcher, la petite Marguerite battit le pavé de Paris. A cinq ans, elle faisait la quête pour le compte d'un vieil aveugle qui jouait de l'orgue de barbarie aux carrefours et dans les cours d'immeubles. Tout en présentant sa sébille, elle s'essayait à chanter. Elle n'avait encore qu'une maigre petite voix d'enfant mais elle avait le don pour mimer les sentiments, le plus souvent pathétiques, que ressent, l'héroïne de la chanson : elle roulait des yeux, ses lèvres tremblaient, elle plaquait ses deux mains sur son coeur et, entre un et un si, elle poussait des soupirs de chaton mais avec une conviction de tragédienne.
Quand elle n'était pas trop dépeignée et à peu près débarbouillée, elle était jolie, lapetite Marguerite. Trop jolie, peut-être, ce qui lui valut, alors qu'elle venait de toucher ses sept ans, d'être victime d'une tentative de viol en traversant un terrain vague. Sa voix s'était musclée, elle cria à tue-tête et réussit à mettre en fuite son agresseur. Mais elle refusa de le dénoncer, arguant que tous les hommes étaient comme ça ! Ce que j'ignorais, et que m'a rappelé Fergus, chroniqueur sur Agora Vox, c'est que le sale type fut tout de même puni : quelques mois plus tard, sur le même terrain vague, à l'endroit où il s'en était pris à la petite fille, il fut tué d'une balle perdue...
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epistophélès

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Jeu 2 Mar - 11:45

Devenue représentante en cosmétiques, Marguerite alla un jour présenter ses échantillons à une certaine Agustina Otero Iglesias, dite Caroline Otiero, dite La Belle Otero.
Les deux jeunes filles présentaient des similitudes : Caroline, son aînée de vingt-trois ans, était issue d'une famille aussi modeste que celle de Marguerite, et à l'âge de onze ans elle avait été violée.
Mais Caroline, beaucoup plus douée pour se vendre que Marguerite ne l'était pour placer ses poudres de riz, avait fait ses débuts plus que prometteurs au music-hall, et tout le monde lui prédisait une carrière éclatante.
Marguerite chantait mieux qu'elle, et elle était (du moins selon moi) beaucoup plus jolie. Loin d'en prendre ombrage, Caroline Otero profita de ses relations naissantes dans le petit monde du cabaret pour présenter sa jeune amie et lui obtenir ses premiers engagements.
Sur les conseils de Caroline qui était fascinée par le bleu de ses yeux, Marguerite prit d'abord le pseudonyme de Pervenche. Mais le trouvant un peu mièvre, et en tout cas décalé par rapport aux chansons réalistes qu'elle interprétait (Elle chante le trottoir, écrit un critique, parce qu'elle en est la fleur authentique), elle se choisit un nom plus rude, plus évocateur des tempêtes de la vie : Fréhel, en hommage à ses ancêtres bretons.

Avec lucidité, courage et intelligence (surtout celle du coeur), Fréhel avait surmonté un départ plutôt difficile dans l'existence. On aurait pu penser qu'elle saurait se conduire avec la même rigueur si le succès venait la récompenser de ses efforts et de ses sacrifices.
Le succès vint en effet, rapide et considérable, on peut même parler de triomphe, mais elle y était si peu préparée qu'elle l'accueillit sans méfiance et ne sut pas l'apprivoiser. Alors c'est lui qui l'aveugla. Et qui la fit passer de la rubrique du Tout-Paris à celle des faits divers les plus sordides.


Ses premiers cachets avaient consisté en un litre de café, deux croissants, et la permission de dormir sur les banquettes du théâtre où elle se produisait.
Avec la célébrité, le champagne remplaça le café, elle étala du caviar sur ses croissants, et n'eut plus besoin qu'on lui permit de somnoler sur des banquettes ; son rêve était de ne presque plus dormir du tout afin de profiter sans réserve de tout ce que Paris avait à lui offrir.
Pour s'étourdir, et rire et danser jusqu'au-delà du point du jour, ses propres forces ne suffisaient pas. Elle avait besoin de dopants. Elle trouva un stimulant dans l'alcool, puis dans la drogue, puis dans le mélange des deux.
Sans doute commença-t-elle par l'opium, dans cette fumerie clandestine de la rue Marbeuf réservée aux femmes, que décrit René Schwaeblé dans Les Détraquées de Paris : c'est à la sortie des théâtres, vers minuit, que les habituées, après s'être fait reconnaître du concierge, montaient au quatrième étage, frappaient à une porte selon un code convenu, et étaient introduites dans un salon capitonné d'épas tapis d'Orient, aux murs tendus d'admirables soieries chinoises où étaient brodés des pavots géants, meublé de moelleux divans et de tables de laque où attendaient les accessoires - la pipe en ivoire avec fourneau en jade, la lampe pour chauffer la boulette et la boîte à opium, toutes deux en cloisonné bleu.
De dopants, l'alcool et l'opium se font anesthésiants.
Nécessaires anesthésiants, car Fréhel sanglote, Fréhel est malheureuse, Fréhel veut mourir : Maurice Chevalier, avec qui elle croyait filer le parfait amour, l'a quittée pour les longues jambes de Mistinguett.
Mais voici qu'un ange lui tend la main : la grande-duchesse Anastasia, cousine du tsar, invite Fréhel à Saint-Pétersbourg. La petite chanteuse en larmes n'hésite pas, prend passage à bord de l'Orient-Express.
Elle croyait s'absenter pour quelques semaines, quelques mois au maximum. Elle n'avait pas prévu la guerre. Rentrer à Paris se révèle pour l'instant trop difficile. Alors en attendant la victoire et la paix, Fréhel fait du tourisme. Elle visite Bucarest, s'éprend de Constantinople. Pour de bonnes et de mauvaises raisons - la bonne raison, c'est la splendeur de la ville, une splendeur étourdissante pour une fille des bas quartiers de Paris, et la mauvaise raison, c'est une autre forme d'étourdissement : la facilité avec laquelle on peut s'y fournir en drogues (et le s n'est pas une coquille d'imprimerie).
Fréhel n'y voyait qu'un demi-mal : elle croyait en son libre arbitre, se persuadait qu'elle aurait assez de force de caractère pour arrêter la cocaïne (car elle a glissé de la boulette d'opium à la poudre banche) quand elle le voudrait. Elle se trompait. On mesurait mal, en ce temps-là, la puissance et la perversité des addictions.
Les ravages de la cocaïne - et de l'alcool - sont rapides.
Sa charmante frimousse aux traits juvéniles, son teint lumineux, son corps de danseuse, si fin, si souple, toute cette beauté est saccagée. Son visage s'empâte, sa peau devient grise, se merveilleux yeux bleus se voilent, elle grossit, son haleine pue la vinasse, le tabac. Pour payer ses démons, elle se prostitue dans un bordel de Constantinople. Où l'ambassade de France la découvre dans un état lamentable et, pour lui sauver la vie, la rapatrie en France.
C'est après une absence de onze ans et une Première Guerre mondiale qui a transformé en profondeur la société française que Fréhel revoit Paris.

Mais son public, dont une partie a disparu sur les champs de bataille et dont l'autre ne la reconnaît pas tant elle a enlaidi, déserte les salles où elle se produit - salles de plus en plus étriquées, de plus en plus miteuses, de plus en plus "off". Seul avantage : elle n'a plus besoin de jouer les loques, elle en est une pour de bon. En conséquence, les chansons réalistes qui l'avaient fait connaître, tous ces couplets dont la noirceur nous paraît aujourd'hui excessive alors qu'elle était en vérité le reflet du quotidien souvent sordide des quartiers populaires, racontent sa nouvelle vie de poissarde entre deux vins, entre deux ligne se sa chère (dans tous les sens du mot) coco qu'elle célèbre par une chanson pleine d'autodérision, paroles d'Edmond Bouchaud, musique de Gaston Ouvrard, qui est un peu son coming out :

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Jeu 2 Mar - 12:09

Avant de chanter, elle a sa façon bien à elle de regarder la salle, d'invectiver son public : "Fermez vos gueules, j'ouvre la mienne !"
Et elle libère sa goualante comme le dompteur lâche ses fauves. Sa voix ne monte pas vers les anges, elle descend vers les bas-fonds, les réprouvés, les damnés.
Elle retrouve une certaine popularité avec Du gris (paroles de Ernest Dumont, musique de Ferdinand-Louis Bénech), chanson à la gloire d'un tabac âtre, bas de gamme, mais qui avait ses adorateurs - je fus l'un d'eux, à mes lointains débuts de fumeur, initié à son culte par mon grand-père qui ne jurait que par lui.




Je n'ai pas trouvé la chanson chanté par Fréhel, alors je vous mets Berthe Silva.

Le soufflé ne veut pas prendre, le succès retombe. En 1927, elle est au bord du désespoir, et elle le crie, pathétique, de sa voix de pocharde :

J'ai le cafard, j'ai le cafard.
Voyez-vous, la Camarde, elle est là, quelquepart,
Elle guette mon départ.
Mais viens donc, j'en ai marre,
Peu importe de crever aujourd'hui ou plus tard
.


Ce que Fréhel ignore, c'est que le destin lui a ménagé un autre rendez-vous avec la renommée : encore une dizaine d'années, et elle va connaître à nouveau la réussite grâce à une chanson mise en musique par Vincent Scotto, la fameuse Java bleue - qui d'ailleurs n'a rien d'une java !
: en réalité, c'est une valse...
Mais comme si elle ne croyait décidément plus ni à la fidélité du public ni à la pérennité du succès, Fréhel ne rompt pas pour autant avec ses addictions : l'argent que lui rapportent quelques engagements de circonstance lui permet simplement de se procurer plus facilement sa dos de cocaïne et de se soûler avec un vin de meilleur qualité.


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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Jeu 2 Mar - 12:31

Et c'est ici que prend place le fait divers qui justifie la présence de Fréhel dans ce dictionnaire - enfin ! direz-vous ; mais c'est souvent comme ça avec les faits divers : on croit d'abord n'avoir affaire qu'à une anecdote maigriotte, décharnée, tellement rachitique qu'on prévoit de lui régler son compte en deux mots et trois adjectifs, plus une ou deux virgules pour ne pas faire trop radin, et puis votre historiette joue les Schéhérazade, se met à vous glousser des prolégomènes, des prologues et des avant-propos, des préambules et des préliminaires, et vous voilà embarqué dans une histoire sans fin.
Or donc, nous sommes en 1948, au pied de Montmartre, métro Anvers, sur le boulevard de Rochechouart.
C'est l'après-midi. Une femme vêtue de noir est affalée au pied d'un marronnier. Son corps est boursouflé, empâté.
Sa bouche semble tuméfiée comme si on l'avait frappée à coups de poing. Manifestement ivre, elle suit d'un oeil torve le va-et-vient des passants. Soudain un car de police s'arrête à proximité. Des agents en pèlerine en descendent.
" Vous ne pouvez pas rester là, m'dame, dit l'un d'eux à la femme soûle. Faut vous lever et venir avec nous..."
Une autre pèlerine renchérit, plus sévère : "Ivresse sur la voie publique, vous savez ce que ça peut vous coûter ?"
Et le gardien de la paix de se pencher sur la femme dans l'intention manifeste de la prendre sous les épaules pour l'aider à se relever ; mais c'est qui qui se redresse, la mine dégoûtée : "Beurk ! elle pue la vinasse... et elle se serait vomi dessus que ça m'étonnerait pas !" La femme se lève, vacille, s'adosse au marronnier : "Foutez-moi donc la paix ! gronde-t-elle. Je suis Fréhel." Et comme si elle n'était pas très sûre que ce nom dise quelque choses aux policiers, elle précise de sa voix qui grasseye : "Ben oui, quoi ! Fréhel, la chanteuse..." Les flics la dévisagent, interloqués. Ils n'ont jamais assité à un de ses concerts (il est vrai qu'elle se fait de plus en plus rare sur les scènes parisiennes), mais ils ont entendu parler d'elle, ils ont vu son portrait sur des affiches que le vent et la pluie avaient déchiquetées - mais il restait tout de même quelques bribes du visage de l'artiste, et ça n'était pas ce masque d'aujourd'hui, bouffi, plein de couperose. "D'accord, conviennent-ils du ton qu'on prend pour s'adresser à un pauvre fou qu'on ne veut surtout pas braquer, d'accord, m'dame, on va aller ensemble vérifier tout ça au poste, on ne vous fera aucun mal..." Ils essayent de lui saisir les bras. Elle grogne, elle feule, se dégage. C'est alors qu'une passante - une jeune danseuse qui sort d'une répétition - s'approche des agents - : " La dame dit vrai. Je la reconnais, moi : c'est bien notre grande Fréhel. Vous ne pouvez pas l'arrêter." Le temps que les deux policiers, un peu ébranlés, échangent un regard, la petite danseuse chuchote à l'oreille de Fréhel : "Chantez, madame ! Oh, je vous en prie, chantez, chantez vite !"
Alors, les poings sur les hanches, les jambes écartées comme pour pisser sous elle, à la fois misérable et grandiose, Fréhel entonne La Java bleue. Et tout le temps qu'elle chante, la foule qui s'est agglutinée autour de la pauvre femme retient son souffle, et, le temps d'une chanson, c'est comme si le soleil suspendait sa course dans le ciel, comme si les véhicules s'immobilisaient, moteurs coupés, sur le boulevard de Rochechouart.
Fréhel chante, et Paris fait silence pour l'écouter.
Quand la chanson s'achève, bien des gens sont en larmes. Les policiers se sont éclipsés. La petite danseuse dépose un baiser furtif sur la joue de Fréhel, et elle se sauve, toute légère.
Marguerite Boulc'h, dite Pervenche, dite Fréhel, meurt trois ans plus tard.
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MessageSujet: Bertrand (Affaire Philippe)   Jeu 2 Mar - 20:44

Pour moi, l'abolition de la peine de mort est inséparable d'un grand avocat et d'un petit garçon. Quand je pense au visage de l'un, je vois aussi le visage de l'autre.
Le grand avocat, c'est Robert Badinter. Le petit garçon, c'est Philippe Bertrand, huit ans, écolier à l'institution catholique de Pont-Sainte-Marie, localité voisine de Troyes, département de l'Aube.


Le vendredi 30 janvier 1976, à midi, Philippe quitte son école pour rejoindre son petit frère, Christophe, qui est en maternelle à la Visitation. Les deux enfants sont supposés se rendre chez un fleuriste où leur père a l'habitude de les récupérer pour les ramener à la maison. Mais ce jour-là, quand Gérald Bertrand se présente chez le fleuriste, Philippe n es'y trouve pas. Pourtant, un de ses camarades de classe, le jeune Dominique, assure avoir accompagné Philippe jusqu'à la porte de la Visitation, après quoi ils se sont séparés. Dominique se souvient de s'être retourné une ou deux fois pour dire au revoir de la main.
Mais après Dominique, plus personne n'a revu Philippe. Le personnel de la Visitation est formel : le garçonnet est peut-être parvenu jusqu'au seuil de l'école, mais il n'y est pas entré.
Pendant que le père, au comble de l'inquiétude, refait le trajet qu'a forcément dû emprunter Philippe, le téléphone sonne chez les Bertrand. Marie-Françoise, lam ère décroche.
- Si vous voulez revoir votre enfant vivant, scande sèchement une voix d'homme, réunissez d'urgence une rançon d'un million de francs. On vous dira où et comment la verser. Et surtout, ne prévenez pas la police.
Mme Bertrand a l'impression que son coeur va cesser de battre. Au ton de cette voix à la fois sûre d'elle et légèrement crispée, elle comprend qu'il ne s'agit pas d'une mauvaise plaisanterie. Elle pousse un interminable cri silencieux, ses poumons se vident de tout l'air qu'ils contenaient. Le combiné du téléphone lui échappe des mains et danse au-dessus du parquet comme un balancier, scandant le compte à rebours mortel qui vient de commencer. Car Marie-Françoise Bertrand le sait ; si dans le cas de fugues la quasi-totalité des mineurs sont retrouvés, la plupart des rapts d'enfants connaissent une fin tragique.
L'idée ne lui est pas venue de demander qui, de Philippe ou de Christophe, on lui avait pris. Dans sa détresse, ils se sont confondus, ils sont devenus L'Enfant.
Comme le plus souvent en pareil cas, les parents ne tiennent pas compte des avertissements du (ou des) ravisseur (s) : Gérald et Marie-Françoise n'ont rien de plus pressé que d'appeler la police. Celle-ci, d'emblée, croit à la gravité de l'affaire, et c'est la PJ de Reims qui prend les choses en main.
Les enquêteurs commencent bien entendu par piéger le téléphone des Bertrand : quand les ravisseurs rappelleront pour fixer les modalités de remise de la rançon, un dispositif permettra de repérer le lieu d'où ils téléphonent - à condition toutefois que le père de Philippe se débrouille pour faire durer la vacation assez longtemps afin que les techniciens aient le temps de localiser l'appel. Parallèlement, le grand-père maternel de Philippe, un entrepreneur dont les affaires sont florissantes, s'entend avec sa banque pour réunir le million exigé par les ravisseurs.


A 18 h 16, le téléphone sonne. C'est la même sonnerie que toujours, un peu grelottante, mais le père de Philippe et les policiers présents dans le salon de la villa des Bertrand devinent que l'appel, cette fois, vient du (ou des) ravisseurs(s).
- Vous avez l'argent ? questionne brutalement l'inconnu.
Gérald Bertrand marmonne quelque choses d'indistinct - il s'agit maintenant pour lui de faire durer l'entretien afin de permettre à un technicien d'utiliser le détecteur installé sur la ligne et de router le signal audio de l'appel.
Avec une habileté et un sang-froid qui forcent l'admiration des policiers, le malheureux père, qui n'a pourtant qu'une envie : hurler sa détresse, réussit à "balader" son interlocuteur comme un pêcheur fatigue un poisson.
Enfin, au bout de neuf minutes - une éternité ! -, un policier lui passe un message écrit : "Ca y est, il est logé. il appelle d'une cabine publique, à Bréviandes, banlieue de Troyes. Essayez de le garder en ligne jusqu'à ce qu'on lui tombe dessus."

Une patrouille fonce à Bréviandes. Dans la cabine signalée par les techniciens, les policiers distinguent en effet la silhouette d'un homme qui semble téléphoner. Les vitres sont embuées, ce qui donne à penser qu'il doit être là depuis un certain temps. Il écoute davantage qu'il ne parle. Et tout en écoutant il surveille l'avenue, les trottoirs luisants de pluie. Quant une voiture passe et que ses phares accrochent la cabine, l'homme détourne le visage, rentre la tête dans les épaules.
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MessageSujet: Bertrand (Affaire Philippe)   Jeu 2 Mar - 21:44

- A tous les coups c'est lui, chuchote un des policiers de la patrouille dont la voiture, tous feux éteints,a pris position à bonne distance pour nepas effaroucher le suspect. Allons-y, on va le cueillir...
Mais les policiers n'ont pas le temps de gicler hors de leur voiture qu'une estafette de la gendarmerie surgit des profondeurs de la nuit. Sans doute employés à une surveillance de routine, ses occupants ignorent tout du piège tendu par la PJ de Reims. Comme s'il voulaient s'assurer que tout va bien pour l'usager de la cabine téléphonique, ils ralentissent en parvenant à sa hauteur.
Malgré la buée qui transforme les vitres de la cabine en véritables plaques de verre dépoli, l'homme qui téléphone a dû apercevoir et identifier l'Estafette bleu marine, il n'hésite pas une seconde, il lâche le combiné, se jette hors de la cabine et détale à toutes jambes.
Quelques sommations retentissent, mais il est déjà trop tard : l'inconnu s'est évanoui derrière le rideau de la pluie.
Cette involontaire bévue des forces de l'ordre va avoir des conséquences dramatiques - mais on n'en mesurera les effets que dix-neuf jours plus tard, quand on interpellera enfin le ravisseur.
Effrayé à l'idée d'avoir failli être arrêté, l'homme de la cabine regagne l'hôtel des Charmilles, une très modeste pension de famille où il a loué une chambre.
Le petit Philippe, retenu prisonnier dans la chambre, exige de voir ses parents. Son ravisseur le lui avait promis, et Philippe l'avait cru : l'homme qui l'a enlevé n'est pas un inconnu pour lui, il s'appelle Patrick Henry, il fréquent un peu la famille Bertrand, c'est même la raison pour laquelle l'enfant l'a suivi sans méfiance.
Mais il se fait tard, la nuit est tombée, et Philippe se sent trahi. Il s'agite, fait un raffut de tous les diables, pousse des cris, Patrick Henry a beau essayer de le calmer en allumant la télévision, rien n'y fait.
Ce soir-là, vendredi, c'est Apostrophes, Bernard Pivot et ses invités parlent du pouvoir et des malfaisances de l'argent. Bernard Oudin, journaliste et historien, présente son livre, Le Crime et l'Argent, qui traite du "développement d'un comportement criminel qui, à l'image même de notre société, fait de l'argent sa valeur suprême..."

Entre deux pleurnicheries de Philippe, Patrick Henry tend l'oreille. Ca l'intéresse, forcément, lui qui a réclamé une rançon d'un million de francs aux Bertrand. "Tais-toi et écoute !" enjoint-il à l'enfant. Mais ces histoires de gros sous et de grandes personnes, le petit Philippe n'y comprend rien. Il continue à couiner. Et il y met du coeur.
Quelqu'un va finir par l'entendre, pense son ravisseur, les enfants ont des voix qui percent les murs.
Alors Patrick Henry se dépêche de préparer un mélange de barbituriques et d'alcool qu'il réussit à faire avaler à Philippe. Le cocktail n'est pas létal, mais tout de même assez fortement dosé pour plonger l'enfant dans un profond sommeil.
A peine s'est-il effondré que Patrick Henry se penche sur lui et l'étrangle.
Le ravisseur - désormais le meurtrier - n'a pas besoin de s'acharner : c'est si fragile, un cou d'enfant ! Il lui suffit d'appuyer sur ses deux pouces à l'endroit idoine pour interrompre la respiration.
Le petit garçon meurt presque aussitôt, si vite qu'on peut espérer qui'l ne s'est rendu compte de rien.
L'assassin doit maintenant se débarrasser du cadavre. Il pare au plus pressé, se contente de l'enfouir dans un sac de couchage qu'il pousse sous le lit, comme un bagage encombrant. Puis il quitte Les Charmilles.
L'enfant éliminé, Patrick Henry n'a plus qu'une préoccupation : toucher la rançon.


Gérald Bertrand s'est mis au volant de sa voiture, aux ordres du ravisseur. Celui-ci a semé à travers la ville et ses faubourgs des accessoires vestimentaires appartenant à Philippe. Dans chacun il a glissé un morceau de papier indiquant la destination suivante - effroyable jeu de l'oie ! Il conduit ainsi le malheureux père au lieu choisi pour la remise de la rançon.
La nuit est froide. Deux heures durant, le ravisseur va ainsi "balader" Gérald Bertrand dans la banlieue de Troyes, ainsi que les policiers qui frétillent autour de lui comme des poissons pilotes en essayant de ne pas se faire remarquer. Car contrairement à ce qu'a exigé Patrick Henry, le véhicule de Gérald Bertrand est discrètement suivi par des voitures banalisées des hommes du commissaire Charles Pellegrini.
Les flics n'ont pas le moral ; ils savent que les enlèvements qui s'éternisent, et en ce domaine l'éternité commence en terme des premières trente-six heures, finissent souvent en tragédie. Dès lors, ils considèrent que leurs chances de retrouver l'enfant vivant sont devenues faibles. Mais à défaut de sauver Philippe, ils sont déterminés à capturer son ravisseur. C'est pourquoi ils jouent le jeu - son jeu, jusqu'au moment où la chance tournera et où ils reprendront la main.


A Montieramey, à une vingtaine de kilomètres de Troyes, la voiture de Gérald Bertrand ralenti en approchant d'un hôtel situé au bord de la route. L'établissement, au fronton duquel brillent aujourd'hui trois étoiles, avait alors un cachet un peu vieillot qui n'aurait pas déparé un film des années 1960, un Maigret bien province, bien mélancolique, mais bien sensuel aussi, avec un Gabin se régalant d'une tête de veau ravigote ou d'un gratin d'andouillette à la moutarde dans la salle de restaurant qui s'appelait "La Mangeoire".
Le père de Philippe dépose docilement la rançon à l'endroit que lui a désigné Henry et, sans s'attarder davantage, reprend la route de Troyes.
Stationnés à proximité, les policiers ne bronchent pas. Ils appliquent scrupuleusement le protocole : aucune lumière, aucun bruit, interdiction de fumer, entrouvrir légèrement les vitres des véhicules pour éviter que les respirations, en les embuant, ne signalent une présence.
D'une manière ou d'une autre, les flics en sont sûrs, le ravisseur va devoir prendre le risque de se montrer pour récupérer l'argent. Les enlèvements d'enfants ont parfois pour mobile une haine familiale, ou une perversion sexuelle, ou une crise de folie, mais, dans le cas du petit Philippe, vu la façon dont son kidnappeur a agi jusqu'à maintenant et le montant "relativement raisonnable" de la rançon demandée (un million de francs, c'est beaucoup d'argent, mais ça n'est pas absolument impossible à rassembler dans un court délai - la preuve en est que les Bertrand l'ont fait), la police a la certitude que l'argent est le seul vrai mobile du rapt.
Les enquêteurs ont donc les yeux rivés sur la cachette indiquée par le ravisseur et où le père de Philippe a déposé le sac de billets de banque.
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MessageSujet: Bertrand (Affaire Philippe)   Ven 3 Mar - 0:23

Mais le temps passe, et aucun véhicule suspect ne ralentit devant le sac contenant la rançon.
Les policiers interrogent alors les propriétaires de La Mangeoire, car ce n'est évidemment pas un hasard si le ravisseur a choisi leur établissement pour lieu de l'échange - la police continuant de privilégier l'hypothèse d'un homme qui ne laisse rien au hasard. On peut donc supposer qu'il fréquent l'hôtel restaurant de Montieramey depuis déjà un certain temps, qu'il en connaît tous les tours et détours, qu'il en a repéré tous les avantages aussi bien que les dangers potentiels.
Le patron de La Mangeoire réfléchit, hésite. Finalement, il évoque un client - oh, ce n'est pas à proprement parler un habitué, non, mais il est déjà venu à plusieurs reprises, et c'est vrai qu'il dégage quelque choses de froid, de bizarre, un sentiment de malaise. "Mais attention, hein ! dit le patron, moi, je ne l'accuse de rien !" Juste à cet instant, une Citroën DS blanche passe devant La Mangeoire. "Tenez, ajoute le patron, quand on parle du loup : c'est justement lui..."
Les enquêteurs se précipitent. Trop tard, la DS fonce, se perd dans la nuit froide et pluvieuse.Pourquoi a-t-elle accéléré ? Son conducteur a-t-il "reniflé" les véhicules banalisés de la police ? Et si oui, est-ce le signe qu'il a quelque chose à se reprocher ?
La voiture est aussitôt signalée - un des policiers a eu le bon réflexe de noter son numéro : 880 JA 10 -, aussitôt prise en chasse. Mais pilotée par un conducteur déterminé, cette Citroën est un vrai lièvre. Elle laisse sur place les véhicules de la police. N'importe : grâce au relevé de sa plaque minéralogique, on aura vite fait d'apprendre qu'elle appartient à un certain Patrick Henry, vingt-trois ans, qui habite 5, rue de la République, à Troyes.
Le lendemain, à 6 heures du matin, il est interpellé à son domicile.


Durant sa garde à vue, le suspect jure qu'il n'a rien à voir avec cette affaire. D'ailleurs il est un ami des Bertrand, il connaît bien le petit Philippe, il serait la dernière personne au monde à lui vouloir du mal. Mais il a beau protester de son innocence, les policiers de l'OCRB (Office central pour la répression du banditisme) sont persuadés qu'il est bel et bien le ravisseur de Philippe : certes, la mémoire humaine est faillible, mais il y a tout de même trop de confusion et de contradictions dans son emploi du temps. Et puis, quand ils sondent le réservoir de la DS blanche, ils constatent qu'il manque très exactement le nombre de litres d'essence dont le ravisseur aurait eu besoin pour accomplir ses différents trajets.
Ils n'ont dès lors qu'une seul objectif : obtenir les aveux du ravisseur pour qu'il leur révèle au plus vite la cachette où il retient l'enfant.
Mais Patrick Henry, imperturbable, s'enferme dans le déni. Le commissaire Charles Pellegrini tente alors un coup de poker : il entraîne Henry dans une forêt, sort son arme de service et la pointe sur le jeune homme : "Fini de rire. Tu me dis immédiatement où tu caches le gamin, ou je te loge une balle dans la tête. Tu sais qui je suis, je n'hésiterai pas." Et pur appuyer ses dires, le commissaire Pellegrini tire quelques balles en visant le sol, à proximité des pieds de Patrick Henry. Celui-ci n'esquisse même pas un mouvement de recul : il sait que Pellegrini bluffe, qu'il ne peut pas être à la fois un ardent défenseur du droit et un exécuteur à la sauvette. "Si vous me tuez, dit en souriant Henry, vous tuez un innocent."
Phrase terrible, dont le commissaire Pellegrini comprend le sens caché : l'innocent, ce n'est pas forcément Patrick Henry, c'est aussi, c'est d'abord Philippe Bertrand - car en effet, si son ravisseur meurt sans avoir dit où se trouve l'enfant, alors le petit garçon, à supposer qu'il soit encore en vie, risque fort de mourir lui aussi, faute de soins.
Il n'y a pas d'autre alternative que de remettre Henry en liberté. En le surveillant de très près, bien sûr, avec l'espoir qu'il conduira les enquêteurs jusqu'à Philippe Bertrand.

En attendant, le ravisseur multiplie les déclarations à la presse : "Interrogez ceux qui me connaissent, ils vous diront que je suis incapable d'un tel meurtre !", il passe à la télévision où il se compose un visage particulièrement grave pour déclarer : "Ceux qui ont fait ça, ils méritent la peine de mort..."
Pendant qu'il plastronne, les policiers ne le lâchent pas d'une semelle. L'enquête se poursuit avec plus d'intensité que jamais. L'espoir de retrouver Philippe vivant est à présent presque nul, mais Pellegrini et ses hommes sont décidés à se battre jusqu'au bout.
Ils ont raison de ne pas baisser les bras. Car voici qu'un témoin (qui demande à garder l'anonymat) leur révèle que Patrick Henry se rend fréquemment dans une modeste pension de famille de Troyes, l'hôtel des Charmilles. Pourquoi cette location ? Pourquoi Patrick Henry, qui a déjà un domicile au 5, rue de la République, aurait-il besoin en plus d'une chambre d'hôtel ?
Avec en main une photo du suspect, les policiers interrogent les commerçants proches de l'hôtel : ont-ils vu cet homme rôder dans les parages ? Ils sont nombreux à assurer que oui, mais peut-être ont-ils été influencés par les passages d'Henry à la télé ou ses portraits parus dans la presse.
La réponse du patron de l'hôtel des Charmilles est plus intéressante : il confirme que l'individu dont on lui présente la photo a bel et bien loué une chambre. C'était le 23 janvier. Le fait qu'Henry se soit inscrit sous un autre nom que le sien renforce la suspicion des enquêteurs. "Et cet individu, demandent-ils au patron des Charmilles, il y a longtemps que vous l'avez vu ? - Ma foi non, répond l'hôtelier, il vient d'ailleurs de rentrer dans sa chambre.
- Vous avez un double de sa clef ? - J'avais. Mais il a fait changer le verrou - à ses frais, bien sûr !"
Les policiers grimpent quatre à quatre l'escalier étroit qui mène à la chambre de Patrick Henry. Ils tambourinent contre la porte. Ils entendent alors le bruit sec d'un volet qu'on ouvre et qu'on claque contre le mur : loin d'obtempérer à leurs ordres, Henry tente de leur échapper en passant par la fenêtre.
Il aurait dû se souvenir que le propre de la police est de tout prévoir : une partie des hommes de Pellegrini est restée à l'extérieur pour sécuriser les alentours de l'hôtel.
Et à peine le ravisseur se laisse-t-il choir dans la rue qu'il est aussitôt appréhendé.
On le ramène dans la chambre qu'il vient de quitter et qui est si remplie de policiers que les carreaux de la fenêtre se couvrent de buée.
Au propre comme au figuré, Patrick Henry est à présent dos au mur. Il est en cet instant tueur et victime - victime, oui, car il a compris que l'hallali a sonné pour lui et qui'l ne lui reste plus qu'à attendre le coup de dague.

Il a encore une dernière formalité à accomplir : prononcer la phrase de reddition : "C'est bon, dit-il, vous avez gagné, le corps de l'enfant est sous le lit.
Il regarde les policiers qui se jettent à plat ventre, palpent le dessous du lit et ramènent à eux un tapis roulé. A peine ont-ils entrepris de le déplier qu'il s'en échappe une odeur grasse, doucereuse, un peu écoeurante. Une odeur qu'ils ne connaissent que trop, qui va rester collée à eux, même s'ils se récurent à s'en arracher la peau :le petit Philippe a été enlevé le 30 janvier, étranglé le 31, on est le 17 février, cela fait donc dix-huit jours que son cadavre se décompose dans les plis de ce tapis.

La France de 1976 était déjà en majorité partisane de la peine dem ort. Lorsqu'elle découvre l'horreur du crime de Patrick Henry, cette majorité n'est pas loin de devenir une unanimité. A la télévision, le propre père du ravisseur reconnaît que son fils mérite la mort.
Comme tout accusé, Patrick Henry a le droit d'être défendu. Mais aucun avocat ne veut se charger de son dossier - non pas parce que la cause semble entendue d'avance, mais parce que le crime est si abominable que les avocats sollicité éprouvent des nausées à la seule idée de devoir s'y plonger et vivre de longs mois dans la compagnie d'un meurtrier aussi abject.
Il en est un, pourtant, qui accepte Me Robert Bocquillon... qui s'empresse de contacter Robert Badinter, alors avocat à Paris et ardent opposant à la peine de mort, afin de lui proposer de défendre l'accusé en sa compagnie.
Les deux avocats conviennent de se rencontrer dans un restaurant entre Troyes et Paris.
Me Bocquillon présente le dossier de Patrick Henry à Me Badinter. Et tout de suite les deux hommes devinent que rien ne peut faire que Patrick Henry bénéficie de la moindre circonstance atténuante : le jeune homme est tout simplement indéfendable.
Robert Badinter décide alors de transformer le procès de Patrick Henry en procès de la peine capitale.


Dans la même salle d'assises de Troyes où furent condamnés à mort Buffet et Bontems, condamnation dont ne s'est jamais remis Badinter car Bontems n'avait pas de sang sur les mains, s'ouvre le procès Patric Henry.
Me Bocquillon plaidera pour Henry, Robert Badinter se fera procureur et prononcera le réquisitoire contre la peine de mort.

C'est Robert Bocquillon qui ouvre le feu. Il s'adresse aux jurés d'une voix grave : "Nous avons, Robert et moi-même, une responsabilité affreuse mais aussi un devoir absolu : être la défense. Ce devoir, il est tout simple, tout bête, tout clair : il est de vous dire : ne faites pas cela.
Vous êtes les derniers dépositaires de l'immense intérêt que peut représenter une vie humaine. Alors, si vous le voulez, le procès de Troyes entrera dans l'Histoire..."
Et puis, c'est au tour de Robert Badinter. Il se lance, non pas à corps mais à coeur perdu, dans ce qui restera la plaidoirie de sa vie - et l'une des plus belles qu'un avocat ait jamais prononcée.
Il raconte le bruit qui'l a entendu quand Roger Bontems a été exécuté, le bruit que fait la lame qui coupe un homme vivant en deux." On prend un homme vivant et on le coupe en deux morceaux, c'est ça guillotiner... Si vous décidez de tuer Patrick Henry, c'est chacun de vous que je verrai au petit matin, à l'aube. Et je me dirai que c'est vous, et vous seuls, qui avez décidé... Si vous votez comme monsieur l'avocat général vous le demande, je vous le dis, le temps passera, c'en sera fini du tumulte, des encouragements (il fait allusion à la foule, dehors, qui réclame la mort de Patrick Henry), vous demeurerez seul avec votre décision. Un jour, on abolira la peine de mort, et vous resterez seul avec votre verdict, pour toujours. Et vos enfants sauront que vous avez un jour condamné à mort un jeune homme. Et vous verrez leur regard ! Vous avez, vous et vous seuls, à cette minute - et oubliez tout ce qui vous entoure -, vous avez seuls le droit de vie et de mort sur quelqu'un... Ne croyez pas que quand on a liquidé un criminel, on en a fini avec le crime, ce n'est pas vrai. C'est exactement comme jadis, on brûlait ceux qu'on considérait comme des sorciers, parce qu'on se disait qu'on en aurait fini avec le Malin, et évidemment ça recommençait... Dites-vous bien que si vous le coupez en deux, eh bien ça ne dissuadera rien ni personne..."
Trois jurés pleurent. Robert Badinter parle longtemps, sans notes, le visage livide. Dans son livre L'Abolition, il raconte - se raconte : "Dans la salle de la cour d'assises où je plaidais pour Patrick Henry demeure vivante ne moi cette impression singulière que je défendais à nouveau Bontems.
Tout ce que je n'avais pas su dire pour lui jaillissait pour cet autre, assis derrière moi ; l'un était devenu l'autre."
La cour se retire. Revient. A la stupéfaction générale, Patrick Henry est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il échappe au couteau qui devait le couper en deux morceaux. Badinter a gagné, la guillotine a perdu.

Le 17 septembre 1981, Robert Badinter s'adresse aux députés : "J'ai l'honneur, au nom du gouvernement de la République, de demander à l'Assemblée nationale l'abolition de la peine de mort en France."
Il ajoutera plus tard : "Prononcer cette phrase, dans ma vie, ça a été quelque chose d'immense..."
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epistophélès

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MessageSujet: Bertrand (Affaire Philippe)   Ven 3 Mar - 2:36

Hé bé, c'est hallucinant comme vous vous êtes précipités, affamés de commentaires sur les "castrés", alors que les autres sujets n'ont suscité aucune réaction de votre part.
Très bien Exclamation J'ai cerné vos désirs littéraires : l'euniquisme vous passionne, malgré vos commentaires - grinçants, pour la forme -, rien que par le fait que votre "pendant, en phase calme" existe toujours.
Mais personne n'a commenté le sujet sur Fréhel. Et pourtant je me suis donné du mal pour vous taper son histoire, en introduisant des chansons d'elle. ... Crying or Very sad
Là, je ne suis pas contente Exclamation ...
scratch
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Sam 4 Mar - 17:34

Minute papillon je suis là
Pour Patrick Henry .. ok victoire contre la peine de mort , mais si je me souviens bien de l'histoire Ranucci a payé à cause de lui non ?
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JEAN

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Sam 4 Mar - 17:59

Oui Domi, je pense comme toi. La grâce lui avait été refusée car les gens étaient scandalisés de ce qui était arrivé à ce petit Philippe.
C'était Giscard D'Estaing si je me souviens bien , qui n'a pas osé gracier Ranucci.
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epistophélès

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Sam 4 Mar - 18:17

Nan, nan, DOmi Exclamation Ranucci, c'est une autre histoire. Il s'agissait de l'enlèvement et du meurtre de Marie-Dolorès Rambla (8 ans). Ranucci a été exécuté sous le gouvernement de Giscard d'Estaing.
Un livre, sur cette histoire, avait été publié sous le titre du "Pull-over rouge", qui soulevait la polémique sur la culpabilité de Ranucci.
A l'époque, il y avait eu plusieurs enlèvements d'enfants, dont le petit Philippe Bertrand.
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Sam 4 Mar - 20:11

Oui justement quand Ranucci a demandé la grâce, le petit avait été enlevé par Patrick Henri et l'opinion publique grondait et voulait de la punition . d'où le refus .. je crois .. demain je cherche des infos
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epistophélès

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Sam 4 Mar - 20:55

Voui, tu as raison DOmi, c'est tout à fait ça ....... Very Happy
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Martine

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Dim 5 Mar - 7:42

Qu'est ce que j'ai pu lire et relire le pull over rouge ! 
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Jean2

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MessageSujet: Re: Dictionnaire amoureux des faits divers   Dim 5 Mar - 14:19

Tu n'as pas l'"histoire de Ranucci dans ton grand livre Episto? Je ne me souviens plus bien !
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epistophélès

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MessageSujet: Dictionnaire amoureux des faits divers   Dim 5 Mar - 14:53

Non, je n'ai pas, J2, mais je vais aller à la pêche chez mon bouquiniste. Comme je n'ai jamais lu le livre, ça sera une occasion. ... Wink
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epistophélès

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MessageSujet: Boulevard du crime   Dim 5 Mar - 15:44

"Les Parisiens appelaient Haussmann Attila, ou le baron éventreur, parce qu'il rasait, démantelait, sapait et dépeçait Paris. Sous sa férule, raconte l'architecte Pierre Pinon, "on ouvre soixante-dix rues, on exproprie, on démolit à grand fracas et ça dure vingt-cinq ans..." Et bien sûr au prix fort : la facture pour la mise de Paris aux normes haussmanniennes s'éleva à la bagatelle de 1 500 millions de francs (de l'époque !) au lieu des 500 annoncés.
Certes, pour du grandiose, ce fut du grandiose ! Mais malgré 600 kilomètres d'égouts supplémentaires, en dépit de la construction des Halles confiée à Baltard (330 maisons jetées bas, remplacées par 800 tonnes de fonte et 700 tonnes de fer, par 2 millions de briques et 18 000 mètres cubes de béton, sans parler des tonnes de verre), de la gare de Lyon et de celle du Nord, de l'Opéra Garnier, de l'aménagement de parcs et jardins comme Montsouris ou le Luxembourg, de la création de la place de l'Etoile et du rayonnement de ses avenues, j'en veux, moi aussi, au baron Haussmann.
A cause de ce qu'il fit subir au boulevard du Temple.
"Parmi les démolitions où il s'acharna, s'insurge Mario Proth, un journaliste, écrivain d'art critique et contemporain d'Haussmann, une des plus bêtes et des plus irritantes fut celle du boulevard du Temple. Le boulevard du Temple ! qui ne sait ce que ces trois mots évoquent ? Il n'est pas dans Paris un Parisien quelconque, il n'est pas en province ni à l'étranger un être d'intelligence et de sentiment (...) à qui le boulevard du Temple n'ait laissé un charmant et profond souvenir."
En fait, ce que déplorait Mario Proth n'était pas tant la condamnation sans appel du boulevard séparant le 3e arrondissement du 11e, que la disparition des théâtres qui lui avaient valu son appellation chaque soir contrôlée, de boulevard du Crime.
L'association du mot plaisir et du mot crime peut paraître un rien choquante, mais ici, de la place de la République à la place Pasdeloup, il fut un temps où elle se justifiait pleinement.

Sur quelque deux cents mètres, luisants et colorés comme les rubans de guimauve du confiseur, s'étiraient en effet téteaux d'acrobates et de pantomimes, cabinets de curiosités scientifiques, théâtres de chiens savants, de marionnettes, marchands de plaisirs (pas toujours très honnêtes), pâtisseries proposant des processions de religieuses (elles n'avaient pas encore leur silhouette d'aujourd'hui, le gros chou dodu surmonté d'un plus petit, elles étaient alors plustôt carrées, mais déjà fourrées de la délicieuse crème que l'on sait), cabarets et cafés chantants qui restaient ouverts jour et nuit, etc.
"Tout Paris se promenait sous les arbres centenaires, s'enthousiasme notre ami Mario Proth, à travers les badauderies compactes, au bruit de mille boniments", chantant à tue-tête l'hymne du boulevard, contemporain de La Marseillaise et du Ca ira ! ;"La seule promenade qu'a du prix, la seule dont je suis épris, la seule où j'm'en donne, où je ris, c'est l'Boulevard du Temple à Paris..."
La fête y était permanente, insolente, un défi à toutes les misères du temps. Même l'épidémie de choléra de 1832 qui fit dans la capitale plus de 18 000 morts en six mois ne réussit pas à vider le boulevard : près de 10 000 personnes s'y bousculaient chaque soir, aguichées par les bonimenteurs et les affiches d'une vingtaine de théâtres - les Funambules, le Théâtre des Associés, le Petit Lazari, l'Ambigu, le Théâtre des Pygmées, les Variétés Amusantes, le Théâtre du Cirque Olympique, les Délassements Comiques, etc.
La particularité de ces théâtres, dont certains n'étaient que des baraques éclairées à la lanterne, ce qui explique qu'ils étaient prompts à partir en fumée - mais sitôt les cendres balayées, ils étaient rafistolés ou reconstruits à l'identique, et rouverts en attendant le prochain incendie -, résidait dans leur programmation qui faisait appel aux faits divers les plus abominables : ce n'étaient que "drames ruisselants de sang, pleins de coups de couteaux, d'enfants volés, d'orphelins persécutés".
D'où le nom de boulevard du Crime.

Ces établissements mettaient en scènes un nouveau genre théâtral, le mélodrame, inspiré du roman noir "à l'anglaise". La ligne dramatique était quasiment invariable : dans des décors angoissants (sombres châteaux, ruelles tortueuses et mal famées, forêts ténébreuses, etc.), une héroïne pure et méritoire s'éprenait d'un jeune homme plein de grandeur d'âme, mais un traître corrompu, aux moeurs dévoyées, s'interposait. S'ensuivaient des affrontements bien sanglants. Au troisième acte, le méchant était puni et la vertu persécutées triomphait.
C'était rien de mois que la théâtralisation du fait divers, et le public ne s'y trompait pas qui prenait place après avoir replié et glissé dans sa poche l'incontournable Gazette des tribunaux...
L'Almanach des spectacles de 1860 a recensé tous les meurtres commis, c'est-à-dire représentés, en vingt ans sur le boulevard du Crime. C'est ainsi qu'on apprend que Jean-Baptiste Tautin (l'inoubliable - paraît-il - interprète de L'Homme à trois visages ou Le Proscrit) a été poignardé 16 302 fois, que son collègue Marty a été empoisonné 11 000 fois, que Fresnoy, leur ami et néanmoins rival, a été trucidé à 27 000 reprises, que la charmante Adèle Dupuis a été 75 000 fois enlevée, ligotée, garrottée, ficelée, enchaînée, bâillonnée, aveuglée, et enfin très souvent noyée, tandis qu'une certaine Mademoiselle Levesque, la pauvre choute, a été exécutée à 6 400 reprises et que Mademoiselle Olivier a dû tremper 16 000 fois ses lèvres roses, humides et pulpeuses, dans une boisson empoisonnée.
Mais le pire des crimes était encore à venir, et ce fut donc Georges Eugène Haussmann qui, en 1862, le perpétra en décrétant la démolition de tous les théâtres du boulevard sous prétexte de modifier la topographe des lieux.
Les Parisiens se dressèrent comme un seul homme contre cette décision inique qui allait les priver de leur dose de palpitations, de spasmes et de frissons. Mais rien n'y fit.
Et le 15 juillet à minuit (l'heure du crime, il ne pouvait en être autrement...), toutes les cloches de Paris sonnèrent le glas pour annoncer la mort du boulevard du Crime.

Lequel eut tout de même sa revanche : sous l'Occupation, reconstitué aux studios de la Victorine à Nice par le génial décorateur qu'était Alexandre Trauner (en étroite collaboration avec Léon Barsacq car, étant juif, Trauner devait travailler dans la clandestinité), le boulevard du Crime fut l'écrin somptueux du film que la critique, à l'occasion du centenaire de la naissance du cinéma, désigna comme "plus grand film français de tous les temps" : Les Enfants du paradis, réalisé par Marcel Carné, écrit par Jacques Prévert."


FIN
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