Mosaïque

Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
AccueilAccueil  S'enregistrerS'enregistrer  Connexion  

Partagez | 
 

 Le dernier des Médicis

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : 1, 2, 3, 4, 5  Suivant
AuteurMessage
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Jeu 2 Fév - 19:26

Par Dominique Fernandez.

"AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR


Giovan Gastone de'Medici, né à Florence en 1671, grand-duc de Toscane en 1723, mort à Florence en 1737.

Selon G.F. Young (The Medici, Londres, 1930), le dernier des Médicis termina sa vie "dans une déchéance complète, ivrogne et dévoyé". Pour Giuseppe Conti (Firenze dai Medici ai Lorena, Florence, 1909), son règne ne fut qu'orgies et turpitudes. Pour Harold Acton, le plus téméraire (The Last Medici, Londres, 1932), "des scènes répugnantes, impossibles à décrire" profanent le nom qui avait incarné la perfection de la culture humaine. Pierre Antonetti (Histoire de Florence, Paris, 1976) répète le poncif d'un homme "abîmé dans l'ivrognerie et la luxure, entouré de catins et de ruffians qui transforment la palais Pitti en lupanar".
Alexandre Dumas lui-même (Les Médicis, Paris, 1860, livre le plus intelligent et le plus vif jamais écrit sur la famille) ose à peine évoquer "ces saturnales que l'on croirait les caprices de la force et qui n'étaient que les dévergondages de l'épuisement". Que tous se limitent à des allusions circonspectes et laissent dans les ténèbres la teneur de telles débauches montre l'épaisseur et la richesse du mystère.
Peut-être étions-nous condamnés à ignorer à jamais les péripéties d'une vie qui correspond si peu aux idées de "noblesse" et de "grandeur" associées par l'opinion aux Médicis, sans le hasard d'une découverte dans les archives notariales de San Miniato. Un médecin originaire de Naples, appelé au service des grands-ducs de Toscane et resté un demi-siècle auprès d'eux, rédigea dans la dernière années de sa vie le présent mémorial.
L'authenticité ne peut en être contestée, sauf pour l'orthographe, que nous avons modernisée, et quelques tournures défectueuses, que nous avons corrigées. Les dates ne sont pas toujours exactes : tel mois d'une année devra être reporté à l'année précédente ou à l'année suivante, l'auteur utilisant tour à tour, sans prévenir, le calendrier grégorien et le calendrier florentin, lequel calcule le nombre des années ab Incarnatione et non a Nativitate. Nous avons pu procéder à toutes les vérifications. Les titres des chapitres sont de notre cru.
Les notes qui ne sont pas spécifiées "note de l'Editeur" figurent dans le mémorial. On s'étonnera peut-être de trouver dans un texte écrit au dix-huitième siècle certains termes, empruntés surtout au langage médical, qui ne sont apparus en France qu'au siècle suivant. En France, oui; mais en Italie, où la Renaissance des lettres antiques avait commencé bien avant, la familiarité avec le grec et le latin hâta les progrès de la médecine, qui était aussi en avance sur le reste de l'Europe que la psychologie allemande (partagée entre plusieurs courants dont parle notre auteur) l'emportait sur les balbutiements des moralistes français.


Pino Simonelli a réellement vécu, plusieurs documents et les diplômes gagnés au cours d'une longue carrière en témoignent, à défaut de pièces d'état civil. Il a dû naître vers 1657 ; nous savons qu'il est mort en 1738. A part quelques mots trop idiomatiques, et que nous avons laissés en italien, il a écrit son texte en français, ne voulant pas livrer au premier venu des secrets aussi terribles, et tenant à jeter, par l'emploi d'une langue étrangère, comme un voile de piété sur les agissements de son ancien maître.
Si quelquefois il nous paraît un peu timoré, n'oublions pas qu'il fallait beaucoup de courage déjà pour vaincre l'inhibition qui, à présent encore, empêche les historiens de traiter un épisode choquant pour l'esprit humain. Est-il aisé d'admettre qu'une fleur de lis pure et un abject fumier possèdent un froit égal à se réclamer de Florence ?
On pourrait nous demander ce qui nous pousse à rendre publique une vie aussi peu digne de mémoire.
Disons que, à l'instar de celui qui l'a rédigé, nous restons partagé entre plusieurs sentiments. Tantôt l'emportent l'indignation, le dégoût contre ldes excès qui ont passé la mesure. Tantôt, comme Pino Simonelli, nous ne pouvons nous empêcher d'une sorte sorte d'admiration. Peu de gens ont transgressé avec plus d'audace les limites du bien et du mal. Il est fort instructif d'observer, chez notre médecin, les mille raisonnements qui lui servent, sinon à justifier Giovan Gastone, du moins à stimuler en sa faveur une sympathie rien moins que spontanée.
Si un savant, un homme d'aussi solides principes moraux s'est laissé surprendre par un émerveillement indu, qu'en sera-t-il d'un lecteur moins préparé ? Nous ne saurions mettre assez en garde contre les dangers d'un tel texte, ni trop recommander de ne le placer que sous des yeux avertis."
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
MORGANE

avatar

Nombre de messages : 1731
Age : 16
Date d'inscription : 10/12/2008

MessageSujet: Re: Le dernier des Médicis   Jeu 2 Fév - 19:53

Difficile pour moi !
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Mer 15 Fév - 22:12

Première partie

LE JEUNE HOMME


Où l'auteur se présente et présente la famille qu'il a servie plus de cinquante ans

Ier décembre 1737

Plus de quatre mois que mon maître est mort ! Plus de quatre mois que, sa famille éteinte avec lui, Florence est passée dans des mains étrangères ! Si à l'écart de la vie publique que je me tienne désormais, je capte les rumeurs malveillantes qui dénaturent son image et encourageront la postérité à traiter avec mépris, comme un exemple de honte et d'abaissement presque unique dans les annales de l'humanité, une conduite que je crois inspirée par des motifs secrets difficilement accessibles au sens commun. Puissé-je, dans mon âge avancé, trouver assez de forces, non pour réhabiliter le grand-duc - la catastrophe historique par laquelle s'est conclu son règne suffit à justifier l'opprobre qui souille à jamais sa mémoire -, mais pour suggérer que sa débauche ne manquait pas de lucidité, ni son infamie de grandeur.
Pourtant, de ma retraite de San Miniato, je n'ai qu'à ouvrir la fenêtre sur la vallée pour me sentir découragé par la tâche. L'alignement des ponts, des tours, des clochers, des coupoles entre les collines bleues dessine le plus beau paysage du monde. comment admettre et faire admettre que les beautés mêmes de Florence, la splendeur de ses monuments, la richesse de son histoire, l'éclat de son patrimoine, et non quelque vice de naissance ou aberration mentale, ont fait de Giovan Gaastone ce monstre qui sera honni dans les siècles ?
Comment ne pas rejeter comme un pur paradoxe le point de vue que je m'apprête à soutenir ? Qui pourra croire qu'un homme sain d'esprit et de corps, bien plus, d'une intelligence supérieure à la moyenne, ait puisé dans le spectacle de tant de beautés, dans la familiarité de tels trésors, un excitant au vil et au sordide, plutôt q'une invite à la noblesse et à l'élévation ? Voilà un mystère qui, s'il irrite celui qui fut son ami et se dispose à défendre sa mémoire, indignera le commun des mortels, à qui manquent et les motifs de rouvrir le procès et les pièces du dossier susceptibles de nuancer leur jugement.
Peut-être n'est-il pas inutile de rappeler mes titres scientifiques, pour qu'o ne m'accuse pas de présomption si j'ose développer dans ce récit une opinion sur la vie et les moeurs du dernier grand-duc bien différente du verdict qu'établiront les historiens et que ratifiera le préjugé populaire.
"Dégénérescence", disent-ils ou diront-ils tous.

"Epuisement de la race"." Une dégradation "pathologique" serait la cause première et le principe suffisant du désastre. Les excès de toute sorte où s'est porté Giovan Gaston, la faillite de son mariage, l'indignité des scélérats dont il a fait sa cour, l'ignominie finale qui a flétri son trône, le précipice qui a englouti, en même temps que son honneur, le règne des Médicis, accréditent l'idée que seules une tare biologique ou une fêlure dans le cerveau ont pu inciter le descendant de Laurent le Magnifique à trahir un lignage si illustre (tout au long de son récit, l'auteur s'obstine à qualifier G.G. de "descendant" de Laurent le Magnifique. En réalité, il appartenait à la branche cadette, dont le chef est Lorenzo - 1395-1440. Laurent le Magnifique appartenait à la branche aînée, issue du frère de Lorenzo, Cosimo l'Ancien -1389-1464 -. Pino Simonelli ne pouvant ignorer une généalogie si connue, on se demande pourquoi il a voulu donner pour ancêtre à G.G. celui qui ne lui était qu'un cousin éloigné. Pour grandir son héros ? Ou pour souligner au contraire quel abîme sépare le glorieux mécène du pochard qui a forligné ? - Note de l'Editeur. -)
La stérilité elle-même du grand-duc et l'extinction de sa famille, qui ont livré Florence à la maison de Lorraine, sont attribuées à l'appauvrissement du sang, au tarissement du sperme.
Si telle est la vérité, j'avoue que je n'aurais pas entrepris ce mémoire. L'aventure de Giovan Gastone ne serait qu'un cas de morbidité, non un chapitre de l'histoire de l'esprit humain, comme j'espère l'établir.

En matière de santé, ma qualité de médecin doit faire foi. Né à Naples, ayant appris les secrets de la machine corporelle de l'Athénée parthénopéen, la plus réputée des universités d'Italie, j'ai passé une année d'études supplémentaire à Vienne, assidu aux cours de la Nouvelle Ecole, même si m'en rebute la rigueur doctrinaire.
Après la science du corps, où les Italiens sont maîtres, l'analyse de la psyché, apanage des Allemands. On peut rejeter les outrances de la théorie viennoise, on ne peut nier que beaucoup de nos actes obéissent à des forces cachées que nous n'avons ni le pouvoir ni l'envie de connaître.
"Pino Simonelli ne me disait mon père, fais honneur à ton nom." Ma vie approchant de son terme, je crois que je léguerai à mes enfants, non seulement intact, mais enrichi de quelque notoriété, ce patronyme qui'l m'a transmis. Avant de vivre dans l'intimité de Giovan Gastone, j'ai servi son frère, le Grand Prince Ferdinand, et leur père, le grand-duc Cosimo III, à l'entière satisfaction de ces princes. Et contribué aussi, en mesure non médiocre, au progrès des sciences naturelles, par une découverte qui a établi mon autorité.
Jusqu'à la fin du siècle dernier, c'était une opinion incontestée que les vers naissent tout seuls, de la décomposition des matières organiques, par naturelle métamorphose du tissu gangrené en vermine. Doctrine de la génération spontanée, que j'ai combattue à force d'expériences, prouvant qu'un corps en putréfaction attire les mouches, les insectes, et sert de nid à leurs oeufs. Les victimes de la dernière peste, à la fin des années 1680 (j'approchais de la trentaine), me fournirent les moyens d'étudier comment, sur un amas de viscères corrompu, prolifère la souillure animale. Il est étrange de penser que l'observation des cadavres, à la même époque à peu près, poussa Gaetano Zumbo dans cette voie audacieuse qui exercerait sur Giovan Gastone une séduction si bizarre.
Cependant, je n'ai pas trop à me vanter du crédit obtenu auprès de Cosimo III et de ses deux fils. Rien d'étonnant, si l'on observe le blason des Médicis, qu'un homme de ma profession reçoive à Florence une considération particulière. Six boules (tourteaux en héraldique, mais boules bien rondes et dodues) ornent les armoiries de la famiile. Motif des plus curieux, qu'on expliquait autrefois par un épisode légendaire. Leur ancêtre Avérard, compagnon de Charlemagne, avait défié en duel et vaincu le géant Iongobard Mugello. Les six noeuds de fer de la massue brandie par le géant avaient laissé leur empreinte sur le bouclier d'or.
Cosimo l'Ancien, le grand-père de Laurent le Magnifique, s'employa à détruire cette fable. Pour ce banquier, rompu aux calculs du change, expert dans la spéculation et l'agiotage, esprit positif et solide, artisan de la richesse et de la puissance de Florence, il était contraire à toute raison d'admettre qu'on pût retrouver sous forme de boules convexes des trous nécessairement concaves.

Aussi fit-il savoir, sans crainte de souligner leur roture originelle, que l'aïeul des Médicis, le Jessé de leur souche, n'étant autre qu'un apothicaire et un médecin, avait pris son nom de son métier, et transposé en boules les pilules qui'l fabriquait dans son officine. Les cinq pilules utilisées pour la guérison des cinq organes majeurs (poumons, estomac, foie, coeur, intestins) étaient devenues les cinq boules rouges ; et la sixième, la boule bleue, qui domine les autres au sommet de l'écu, figurait la panacée, la recette un peu magique, prescrite quand les remèdes particuliers ont échoué. Les visiteurs qui admirent sur le fronton des palais et au plafond des villas les armes de Florence et se demandent quel mystère auréole ce blason, ne savent pas qu'i ll n'est que l'enseigne platement imagée d'un esculape sans invention.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Jeu 16 Fév - 16:40

Depuis que Cosimo l'Ancien a dévoilé le secret de ses ancêtres, les medici reçoivent un accueil bienveillant dans les palais de la famille. Seulement, comm i lne siérait pas que celui qui n'est après tout qu'un domestique ("valet de corps", dit-on couramment à Florence) porte un nom anobli par de tels princes, l'usage s'est établi d'appeler non plus medico l'homme de ma profession, mais archiatre ou fisico. Par faveur spéciale, Cosimo III m'avait élevé à la dignité de protofisico.
Comment Giovan Gastone railla à son tour la légende des pilules et, jourant sur les mots, fixa aux six palle médicéennes une origine encore plus triviale, c'est ce que nous verrons dans un chapitre ultérieur, en frémissant de la noirceur et férocité de son ironie.

Je dois auparavant m'expliquer sur un autre point.
Endoctriné à Vienne, ferré en psychoscience, j'avais ouvert un cabinet à Naples. Pourquoi, en 1686, ai-je accepté l'invitation de Cosimo III ? Naples, malgré deux siècles et demi de suzeraineté espagnole, restait une grande et puissante capitale. Pourquoi m'expatrier dans une ville qui non seulement s'était appauvrie depuis que la concurrence des Etats protestants avait ruiné ses industries textiles et ses banques, mais encore végétait sous le despotisme d'un souverain bigot, tatillon, étroit d'esprit, chagrin ? Dix mille prêtres, sur une population de soixante mille habitants, imposaient une loi odieuse aux Florentins.
Âgé de quarante-quatre ans, Cosimo III régnait depuis seize ans lorsque j'entrai à son service. Il y avait onze ans que son épouse, princesse française de haut rang, était retournée à Paris après une série de scandales.
Marguerite-Louise d'Orléans, mariée contre son gré, amenée de foce en Italie et enflammée dès le premier contact d'une répugnance invincible contre son mari, n'avait jamais pu s'acclimater à Florence. Au bout de quatorze ans de séjour et cinq ans de règne, ayant obtenu de regagner la France et promis de terminer ses jours dans un couvent, elle avait planté là le grand-duché, l'époux et les trois enfants, sans qu'on pût dire ce qui primait dans son coeur, du dégoût des convention à respecter dans une cour de prêtres et de jésuites, ou de l'aversion conjugale.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Jeu 16 Fév - 17:50

Cosimo III était né morose. Ces déboires le figèrent dans une hypocondrie que nous appelons, d'après la classification de Francesco Redi, du troisième degré. Il réglait sa vie sur une étiquette minutieuse, observait une frugalité austère, entouré de gens d'Eglise qui avaient banni de sa cour le faste et la gaieté propres aux deux Ferdinand. Toutes ces choses m'étaient connues avant mon arrivée à Florence, de même qu'il était de notoriété publique que le grand-duc, sous l'influence des prêtres, persécutait les professeurs de l'Université de Pise, unique foyer de recherches scientifiques dans l'Etat. Il interdisait de publier les écrits de Gassendi et si, malgré l'avis des évêques, il continuait de protéger un certain nombre d'artistes et de savants, c'était par routine familiale plus que par goût personnel.
Le médecin du corps eût trouvé dans cette suspicion contre la culture laïque un motif suffisant pur refuser l'offre qui lui était faite. Le médecin de l'âme fut fasciné par la répétition du drame qui s'était joué à la génération précédente, dans la vie des parents de Cosimo III.
Eux aussi, victimes d'un mariage de raison, n'avaient pas réussi à s'entendre ; pour eux aussi, le conflit entre un rigorisme obstiné et une inconstance primesautière avait abouti à l'échec ; à cette différence près que le caractère aimable et enjoué était échu à Ferdinand II, le père, alors que la mère, Vittoria della Rovere, duchesse d'Urbino, eût fait une digne émule de Calvin.
Ferdinand II, né en 1610, était le fils de Cosimo II et de Maria Maddalena, archiduchesse d'Autriche : la première de ces princesses allemandes dont s'enticherait Cosimo III, avec les conséquences funestes que tout le monde sait. Cosimo II étant mort à trente et un ans, Ferdinand lui succéda sous la tutelle de sa mère. A dix-sept ans il visita une partie de l'Allemagne; son voyage le conduisit jusqu'à Prague, où son oncle l'empereur reçut ses hommages. Nous retrouverons Prague au cours de ce récit, dans des circonstances moins brillantes pour les Médicis. A dix-huit ans, Ferdinand, débarrassé de la tutelle maternelle, prit possession de son Etat, et commença à mener l'existence qu'il aimait, quitte à encourir le blâme de sa mère. Celle-ci vint le trouver un soir d'hiver ; un grand feu de bois flambait dans la cheminée du salon. Elle déclara qu'elle avait découvert un abuso di carne à Florence. Les auteurs de ces turpitudes étaient des dignitaires de l'Etat et des gentilshommes en vue. Ils n'en échapperaient pas moins à la vengeance divine, conclut-elle en lui tendant la liste des coupables dont elle exigeait la punition.
Le grand-duc étudia la liste, puis dit à sa mère qu'elle n'était pas assez bien informée, car il manquait plusieurs noms. Il prit la plume et ajouta les noms de ses amis les plus proches, enfin, en lettres d'imprimerie d'un demi-pouce, y joignit le sien. Sa mère lui dit qu'il cherchait, par ce geste, à éloigner de sodomites le châtiment qu'ils méritaient. Quel châtiment ? demanda le jeune grand-duc. Le feu, dit sa mère, aussi férue d'exemples bibliques qu'ignorante des coutumes à Florence.
Ferdinand jeta la liste dans la cheminée, où les flammes la réduisirent en cendres. "Les voilà punis comme vous le souhaitiez." Puis, faisant, pour la première fois acte d'autorité, il lui enjoignit de s'occuper de ses propres affaires, sans se mêler de celles de l'Etat.
"Vous êtes pires que des Turcs", dit l'archiduchesse, qui ne se remettait pas de la chute de Byzance aux mains des Mahométans. Outrée, elle se retira dans la villa qu'elle avait agrandie, embellie et rebaptisée Poggio Imperiale. Sa phrase sur les Turcs plus tellement aux compagnons de son fils, que ces dévergondés la tournèrent en plaisanterie. De celui qui avait réussi à vaincre les résistances d'une belle ou d'un beau, ils disaient : "Le Turc est entré à Constantinople." Faire fiasco se traduisait par : "Rater son entée à Constantinople."

Peu de temps après, la veuve reprit le chemin de l'Allemagne, non sans emporter une grande quantité de bijoux et d'ors puisés dans le trésor des Médicis. Parvenue à Trente au milieu des montagnes, elle tomba malade, s'alita dans une auberge et mourut assistée d'un seul prêtre.
Sans manquer de respect envers l'aïeule de Giovan Gastone, observons que, dans la longue rivalité et le conflit diplomatique qui devaient opposer pendant cent ans les deux nations, la fuite et la fin misérable de l'archiduchesse furent la dernière et la seule occasion où le génie libre et gai des Médicis mit en déroute l'arrogance germanique. La dévotion du grand-duché à François de Lorraine, gendre et héritier de Charles VI d'Autriche, rachète définitivement la mort honteuse de Maria Maddalena. Les mésaventures allemandes de ses trois arrière-petits-enfants, les fils et la fille de Cosimo III, n'avaient pas suffi, semble-t-il, à apaiser les mânes de l'irascible princesse. L'Allemagne tient aujourd'hui une revanche complète. La mère du jeune Alcibiade peut se dire vengée.
Celui-ci prit femme, sans renoncer aux plaisirs auxquels le portait sa nature. Coïncidence ou loi qui empêche un fils de s'affranchir en tout de sa mère, la duchesse d'Urbino n'était guère moins rigide que l'archiduchesse d'Autriche. Peu après avoir donné un héritier (le futur Cosimo III) à Ferdinand II, Vittoria della Rovere le surprit au lit avec un page. Au lieu de se résigner à cette concurrence, comme l'eût fait une épouse familière des coutumes florentines, elle s'estima outragée. Raidie dans le sentiment de son offense, elle resta dix-huit ans sans remettre le pied dans la chambre conjugale. Une brève réconciliation eut pour fruit un second fils, Francesco Maria, qui aura un rôle à jouer dans l'histoire que je raconte. Francesco Maria était né en 1660, trois ans seulement avant son neveu, le Grand Prince Ferdinand, fils aîné de son frère.
Pour Cosimo III, quelle lourde hérédité ! Dans quel milieu avait-il grandi ! Mettons bout à bout ces données : un père volage et dissipé ; une mère humiliée et frustrée, veuve d'un mari vivant ; une enfance vécue dans le drame et l'angoisse. Elevé par un tel couple, Cosimo III ne me semblait plus aussi coupable, ni de son fanatisme religieux, ni de son application à la vertu.

En contraignant Marguerite-Louise à l'eau claire et au pain de contrition, en imposant à la cour un régime trop sévère pour une Parisienne et une Bourbon, ne cherchait-il pas à redresser les torts d'un père frivole ? Outre sa mère, n'avait-il pas à venger sa grand-mère, déjà sacrifiée au goût excessif des plaisirs ? Victimes de moeurs trop relâchées, les femmes de sa famille lui demandaient réparation.
Riche sujet d'analyse, pour un disciple de la Nouvelle Ecole. Un autre motif plus pressant me persuada de venir à Florence. J'aime encore mieux la vie que l'étude.
Cosimo III et Marguerite-Louise d'Orléans avaient eu, comme je l'ai dit, deux fils et une fille. Si le grand-duc, à cause de son éducation, était devenu ce tyran mesquin qui ne se réformerait plus, quels dégâts la mésentente du couple avait-elle produits chez les enfants ? Eux, du moins, il était encore temps de les aider. Ferdinand, destiné à être le troisième grand-duc de ce nom, avait vingt-trois ans, Anna Maria Luisa dix-neuf, et Giovan Gaston, celui dont j'aurais à surveiller le développement, seulement quinze. Il me sembla que Cosimo III, malheureux de son sort, plus ou moins conscient d'avoir été le jouet d'un destin injuste, enfin soucieux - donnons-lui crédit sur ce point - d'éviter à ses enfants la répétition des erreurs dont lui-même ne s'était jamais remis, faisait appel à moi pour les préserver contre les conséquences de son désastre conjugal : une invite qu'il ne m'était pas possible de repousser.
Ajoutons - je ne voudrais pas me donner le ridicule de la bella figura - un mouvement de vanité bien compréhensible, le désir de connaître Florence, la curiosité de comparer les deux civilisations, toscane et napolitaine, dont l'une se targue d'âtre la première au monde en oubliant que l'autre ne manque pas de titres pour lui disputer la suprématie : c'est avec la foi et l'empressement d'un homme pénétré de l'importance de sa mission que je m'embarquai avec ma famille sur la malle de Livourne, après avoir embrassé ma mère et promis à mon vieux père, dont ce fut l'ultime recommandation, de défendre auprès de ces arrogants du Nord, comme il les appelait, l'honneur méridional.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Jeu 16 Fév - 19:20

Entre Vénus et Apollon

Mon arrivée au palais Pitti ? Mes premières impressions ? Quelle demeure sévère ! Quelle bâtisse sans charme ! Pour des enfants, grandir dans cette prison ! Et quelle surprise - la première d'une longue suite d'étonnements éprouvés dans l'intimité de cette famille - lorsque le grand-duc, suivi de son fils aîné et de sa fille, l'un aimable et volubile, l'autre hautaine et renfrognée, me fit, dès le lendemain, visiter une partie des appartements d'apparat - ceux-là mêmes qui deviendraient dans quelques années, sous le nom de Galerie Palatine, le domaine réservé de Giovan Gastone.
Cosimo III me montra les plafonds que, à l'époque de sa naissance, son père avait commandés au peintre Pietro da Cortona. Et commandés pour lui, nouveau-né et héritier du trône, car ce beau jeune homme nu qui se retrouve de fresque en fresque, au centre de chaque plafond, c'était lui, Cosimo, "ou plutôt, rectifia Ferdinand, puisque Votre Altesse était encore au maillot, l'idée que votre père se faisait de Votre Altesse,, le modèle de celui qu'il voulait qu'Elle devînt".
Jamais espoirs paternels ne furent trahis à ce point, me disais-je en comparant ce jouvenceau radieux emporté sur les nuages à l'homme sec et jaune que les macérations, les jeûnes et autres excès d'une piété mal entendue avaient sclérosé dans une vieillesse précoce.
Cosimo III (peut-être se voyait-il autrement qu'il n'était, travers fréquent chez les dévots) ne semblait nullement confus d'avoir si mal répondu au programme de beauté et de grâce déployé au-dessus de son berceau à son intention. Il contemplait muet les magnifiques allégories dont son fils, en complaisant cicérone, m'éclairait le sens. Non sans me glisser, entre deux commentaires, quand son père ne le voyait pas, certains petits sourires moqueurs qui me rassurèrent sur l'indépendance de son esprit et la santé de sa constitution.
Ferdinand II avait légué à Ferdinand III son insolence et sa liberté.

Au plafond de la première salle, le futur grand-duc est couché avec Vénus dans un lit. Hercule et Pallas s'approchent pour le soustraire à cette vie de mollesse et le conduire vers de plus hautes destinées. Je lus dans le phylactère cette légende : Radix amara virtutis fructus suavis. A quelle plus grande suavité réserve-t-on le prince ? me demandai-je assez étonné. Dans la salle suivante, il grimpe au ciel et arrive en présence d'Apollon. Plus loin, Jupiter en personne l'accueille parmi les dieux.
Nous admirons la virtuosité du peintre, en gens bien élevés qui se gardent de soulever des questions embarrassantes. Je ne pouvais me cacher que le programme suggéré par Ferdinand II à son fils était bien étrange.
Pourquoi ce jeune homme n'a-t-il pas le droit de s'attarder un peu avec Vénus ? Pourquoi doit-il s'arracher au mousseux désordre des draps, suivre cet Hercule, nu comme lui, et se laisser griser par cette apothéose virile ? Quel chemin ambigu vers la gloire !
Non seulement Apollon, Jupiter et les autres dieux planent dans l'azur nus comme des païens, mais l'Olympe où ils fêtent l'arrivée de la nouvelle recrue est tapissé d'éphèbes sans le moindre voile qui soutiennent de leurs bras féminins la corniche dorée de la voûte.
Si j'avais pris le temps de réfléchir sur toutes ces bizarreries - de tels nus au plafond des salles d'apparat, l'amusement à peine déguisé du fils, la patente satisfaction du père, en contradiction avec sa piété -, peut-être serais-je enté plus vite dans les secrets de cette famille.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Jeu 16 Fév - 20:45

Comment Florence devint la cité du lis

Je n'eus pas à m'occuper d'Anna Maria Luisa. Des trois enfants, c'était elle qui ressemblait le plus à son père, par l'orgueil du nom et du rang, le souci exagéré de l'étiquette et l'ambition de sauver de la décadence les possessions de la famille. Ses frères ne l'aimaient pas et ne la voyaient presque jamais. Elle vivait retirée, dans une aile du palais Pitti ou dans sa villa de Castello. Je n'eus que très peu d'occasions de la rencontrer, avant son mariage et son départ pour l'Allemagne. Vingt-six ans plus tard, quand elle se fut réinstallée à Florence, j'appris à mesurer tout ce que ses frères avaient gagné à son éloignement.
Outre le prénom, Ferdinand avait hérité de son grand-père les agréments physiques, le charme, le brio. D'un naturel opposé à celui de son père, excellent cavalier, bon musicien, grand viveur, il était déjà, à vingt-trois ans, le modèle et l'espoir de tous les Florentins qui ne se résignaient pas au despotisme étriqué du grand-duc. N'étant pas en mesure de transformer sa révolte en sédition politique, il avait choisi le mode de vie le plus odieux à son père, en compagnie de jeunes débauchés et de chanteurs dont la voix n'était pas seule à le stimuler.
Un soir qu'il était assis au clavecin pour accompagner un certain Petrillo, il ne put s'empêcher, après que celui-ci eut fini son air, de le prendre dans ses bras et de le baiser sur la bouche. Le marquis d'Albizzi, gouverneur de l'héritier de Toscane, fit renvoyer Petrillo, sans que le Grand Prince, âgé alors de dix-huit ans, eût osé protester. Averti par cet échec, il se chercha un allié, et le trouva en la personne de son oncle, Francesco Maria, son aîné de trois ans, gaillard déluré et bientôt compagnon de ses beuveries, cardinal dès l'âge de quinze ans, mais non par vocation religieuse : à la mort du cardinal Léopold, frère de Ferdinand II, la place marquée au Sacré Collège pour un Médicis lui était revenue.
Pour compléter les collections de tableaux réunis par son grand-père et son grand-oncle Léopold, fervents amateurs de peinture, Ferdinand montrait une audace qu n'explique pas entièrement l'amour des beaux-arts.
Il visitait les églises à la recherche des toiles qui lui plaisaient et forçait les prêtres à les lui céder, en échange d'une mauvaise copie qu'il s'engageait à leur fournir.
S'ils faisaient mine de résister, il chargeait l'oncle cardinal de briser l'indocilité du chapitre. Certaines des plus belles oeuvres qui formeraient le noyau de la Galerie Palatine entrèrent au palais Pitti par ce moyen : véritables spoliations, où le plaisir d'humilier le clergé et de se venger de son père avait autant de part que l'enthousiasme esthétique. La grande toile de Rosso Fiorentino avec le beau saint Sébastien nu fut arrachée aux prêtres de Santo Spirito; la Madone du baldaquin de Raphaël soustraite à la cathédrale de Pescia; la Madone entre saint Jean-baptiste et saint François d'Andrea del Sarto soutirée aux nonnes de San Francesco dei Macci; la Madone au long cou du Parmesan extorquée aux chanoines de Santa Maria dei Servi à Parme, pour le prix dérisoire de deux cents doublons.

Le tableau de Raphaël dut être enlevé de nuit, en cachette. La population de Pescia se serait soulevée pour défendre son bien. Soucieux d'éviter les scandales, le grand-duc jugea bon d'éloigner son frère. Il le nomma gouverneur de Sienne, d'où Francesco Maria ne revint que bien des années après, pour jouer auprès de Giovan Gastone le rôle que nous verrons. Quant à Ferdinand, moins enclin au mariage que féru de célibat, son père décida de lui chercher une épouse parmi les filles de souverains. Le Grand Prince obtint la permission d'enterrer sa vie de garçon à Venise, Venise, centre des plaisirs et des fêtes, autrefois comme aujourd'hui. Peu après mon arrivée à Florence, il rentra de voyage avec plusieurs tableaux des écoles vénitienne et bolonaise, entre autres les Trois Âges de l'homme de Giorgione et le Concerto de Titien.
Il rapporta également de Venise un butin moins glorieux. Le morbus Veneris, cadeau d'une actrice qui l'avait pourtant mis en garde et à laquelle il ne voulut pas renoncer, uniquement parce qu'elle était convoitée aussi par le duc de Mantoue, inférieur en rang à l'héritier de Toscane. Il se croyait affranchi de l'influence paternelle, mais de qui tenait-il cette religion du point d'honneur, sinon du grand-duc Cosimo ? Un préjugé de caste qui les perdit tous les deux, le fils en lui préparant un déclin précoce, le père en ruinant ses espoirs de descendance.
Les tableaux acquis par le Grand Prince introduisirent à Florence un ton nouveau. Fi du monumentalisme de la grande école toscane ! Des tons rares et provocants, une sensualité, un frisson qui élèvent moins l'esprit qu'ils ne troublent le coeur. Comment reconnaître, dans ces figures étirées, dans ces couleurs crues et acides, dans ces caprices d'une imagination débridée, les canons sacro-saints de la Renaissance ?
Goût personnel ou bravade, il est certain que Ferdinand heurta une grande partie de la cour. Selon moi, l'intention de ses achats était d'abord politique. Il entendait, par le biais de ses tableaUx, s'en prendre à la tradition tout entière, protester contre le culte sclérosé du passé tel que le pratiquait son père, tourner en dérision le respect des vieilles gloires.

Les deux frères auraient pu faire cause commune et s'épauler dans cette résistance picturale au despotisme du grand-duc, si Ferdinand n'avait pas ignoré aussi complètement son cadet. Par fierté, celui-ci refoula tout désir de partager les enthousiasmes du Grand Prince.
Tenté d'être son émule pour le goût, il refusa de lui servir d'épigone.
La différence d'âge ne fut pas le seul obstacle entre eux. Ferdinand était trop brillant, doué de trop d'avantages pour que Giovan Gaston ne fût pas jaloux. C'est pourquoi, je pense, il ne voulut jamais se rendre à Venise, où il aurait eu l'impression de n'arriver qu'en second. Plus tard, comme je le dirai, il ne consentit à avouer son goût pour un de ces peintres nouveaux que sous l'influence d'une passion sans rapport avec leur art.
Second fils, il n'aurait pas dû régner ; aussi ne fut-il pas élevé comme un prince qu'on destine au trône.
Souvent on constate, en étudiant la vie des grands débauchés, qu'une éducation trop stricte est la source lointaine de leurs excès. Les désirs qui furent longtemps réprimés, lorsqu'ils trouvent enfin une issue, outrepassent la mesure. La sévérité tatillonne et le moralisme renfrogné de Cosimo III n'avaient tyrannisé et stimulé à la révolte que Ferdinand. Rien de tel pour Giovan Gastone, à qui son père, plus par incurie que par affection ou sagacité pédagogue, laissa la bride sur le cou. Libre de fréquenter les camarades de son choix, de courir dans la rue, de jouer à sa guise, il n'abusa en rien des facilités que sa condition de cadet avait mises dans son berceau. Ceux de ses plus anciens amis que j'ai pu interroger conservent l'image d'un garçon ordinaire, sage, plutôt timide. Le rusé n'eut garde de donner trop tôt l'éveil à son entourage. Il attendit d'être assez fort pour oser mettre en oeuvre son projet.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Ven 17 Fév - 18:07

Le premier souvenir que j'en garde ? Il se promenait dans les jardins Boboli, derrière la cour du palais Pitti.
Je fus frappé de voir un si jeune homme préférer la solitude à la société de ses compagnons. Un seau dans une main, une binette dans l'autre, il herborisait, examinant dans un rayon de soleil les plantes qu'il avait déterrées. La botanique a toujours plu aux Médicis.
J'était bien aise de constater que le goût des sciences expérimentales persistait dans le dernier de leurs rejetons. Je ne sais ce qui m'empêcha de descendre au jardin le rejoindre. Ayant levé les yeux vers le palais, il m'aperçut à la fenêtre. Il s'éloigna à grands pas et disparut derrière les roches d'une grotte, avant que j'aie pu lui faire signe. Cette sauvagerie ne me découragea pas. Je n'aurais pas voulu qu'il m'acceptât trop vite.
Fille de Gaston d'Orléans, sa mère était la cousine germaine du roi Louis XIV, lequel, pour dédommager le grand-duc du fiasco retentissant de son mariage, venait d'autoriser les Médicis, onze ans après le scandale, à mettre trois fleurs de lis de France sur une des boules de leurs armes. En provenance de Naples, ma ville natale, j'arrivais justement à Florence, au mois de mai 1686, lorsque cette bourbonienne faveur fut octroyée, illusoire réparation du mal causé par l'indocile princesse.

Giovan Gastone, comme je l'ai dit, allait sur ses quinze ans. C'était un adolescent de taille moyenne, de linéaments agréables quoique privés de charme particulier ; yeux marron un peu gros, nez busqué ; à peine "adolescent", au fond, si ce terme évoque, par sa longueur flexueuse et sa gracile ondulation, les grâces indécises du "jouvenceau". D'une virilité bien affirmée, déjà ragazzo, rude et ramassé comme les syllabes de ce mot, il n'aurait pu, jadis, quand on avait le goût de ces joliesses, servir de modèle aux peintre qui, tels Masolino à la chapelle Brancacci ou Ghirlandaio à Santa Maria Novella, plantaient dans le coin de leurs fresques de jeunes pages sveltes, un brin efféminés.
Exempt de défauts corporels, il ne possédait non plus aucun de ces traits qui attirent et fixent l'attention. On ne l'eût pas remarqué, si sa qualité de prince ne l'avait exposé aux regards. De la tournure légendaire dont nombre de ses aïeux tiraient gloire, de la prestance magnifique de Laurent, de la dignité hautaine de Julien, du charme plus convenu mais encore attachant de son grand-père Ferdinand, il ne conservait rien. Je ne crois pas improbable qu'un secret dépit de se savoir inapte à rivaliser avec eux en beauté physique et force de séduction l'ait incité à chercher une illustration dans une voie où il était sûr qu'on ne lui contesterait pas la primauté.

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Ven 17 Fév - 19:29

Plus avertis, aurions-nous pu déceler, dans la jeunesse du prince, des signes pour nous mettre en garde ? Que Cosimo III, qui trouvait dans la dévotion religieuse un antidote aux déconvenues de sa vie privée, ne se soit douté de rien, je ne m'en étonne pas. Qu'à ses nourrices et à ses gouvernantes, femmes de la campagne, aussi courtes d'esprit que généreuses et dévouées, l'âme tourmentée du garçon soit restée opaque, je l'admets encore.
C'est à moi que j'en veux, moi qui aurais dû, en ma qualité de médecin, être alerté par les premières bizarreries de Giovan Gastone. Peu de temps après mon entrée au service du grand-duc, se présenta une occasion magnifique de lier connaissance plus intime avec son fils cadet.
Partout, dans la ville, des ouvriers s'affairent à sculpter, au-dessus de la boule du milieu, les trois fleurs de lis accordées par Louis XIV. Non seulement au fronton de leurs palais, mais sur le portail de mainte demeure publique, les Médicis avaient accroché leurs armes. "Quel joyeux bruit font ces marteaux !" dis-je à l'enfant, qui avait voulu se promener avec moi, moins, sans doute, parce qu'il me trouvait sympathique, que pour contrôler (peut-être sur l'ordre de son père) si celui qui entrait au service de la cour méritait la confiance du grand-duc. Je connaissait les moeurs à Florence, et la suspicion qui rôdait dans les couloirs du plais Pitti.
"Il était temps, enchaînai-je, de faire briller la gloire de l'illustre Maison à laquelle appartient Votre Seigneurie." Discrète flatterie, par laquelle j'entendais combattre la légende des pilules. L'étymologie triviale imaginée par le terre à terre Cosimo l'Ancien ? Une méchante plaisanterie et basta. Les Médicis, par l'adjonction de ces fleurs royales, ne pourraient plus être confondus avec des apothicaires.
"Dis plutôt que mon père veut nous dorer la pilule !"

L'amer humour de ce jeu de mots, la sombre énergie qui animait mon compagnon me prirent de court. Je cherchais une réponse, quand il me devança.
"Je suis triste pour mon père et pour moi. Il n'aurait pas dû accepter ce cadeau de son cousin de France. Il a l'air de vouloir embellir un nom essentiellement utilitaire et plat. De deux choses l'une : ou nous sommes nobles dans l'âme, et qu'avons-nous à faire d'un attribut botanique, ou Florence n'est plus qu'une vieille courtisane, qu'il faut farder et parfumer.
- Oh ! Votre Seigneurie !" ne pus-je m'empêcher de m'exclamer, moitié stupeur, moitié crainte que le jeune prince ne voulût me jouer un tour. Il aurait pris prétexte de mon acquiescement pour me désigner, selon la coutume florentine, à la vengeance de ses sbires ; un traître coup d'épée, par quelque nuit obscure.
"Des fleurs ! reprit-il, sans faire cas de ma protestation. On ne jette des fleurs que sur les morts. Sommes-nous donc un cadavre, pour que nous ayons un besoin d'être embaumés !
- Sa Majesté Louis XIV a voulu par ce geste rappeler l'éminente dignité d'une famille qui a commencé par s'illustrer dans le commerce des tissus, la teinture des draps et le trafic des monnaies, mais s'est acquis ensuite d'innombrables mérites dans toutes les branches des sciences et des arts."
Il s'esclaffa .
"Quel ton pompeux ! Tu parles comme un livre. On voit bien qu tu ne crois pas un mot de ce que tu dis. La dignité des Médicis ! Où réside-t-elle, messire ? Dans les signes de croix que faisait mon père avant d'entrer dans le lit conjugal ? Dans le mépris dont ma mère l'accabla en retour ? Ne sais-je pas qu'elle a tenu constamment à l'écart son mari ? Que, toutes les fois qu'il se présentait à la porte de son appartement, elle lui faisait dire par ses laquais qu'elle ne pouvait le recevoir ? Qu'elle se retira au dernier étage du palais Pitti, pour n'être pas exposée à le rencontrer ? Par représailles, il ordonna qu'on la tînt enfermée à clef dans ses chambres. Elle se sauvait dans une de nos maisons de campagne, à Poggio a Caiano ou à Careggi, menaçant de retourner en France. Une fois même, on la surprit en pourparlers avec des bohémiens, dans l'espoir de s'enfuir sur leur charrette et de quitter clandestinement la Toscane. Dis-moi où est notre honneur ! Dis-moi si ma mère, avant d'obtenir son rapatriement, ne s'est pas ingéniée à humilier par tous les moyens son ducal époux, et si lui, de son côté, pour rétablir sa dignité au sein de sa famille et se réhabiliter devant l'Etat, a trouvé d'autres moyens que les exercices de piété et les momeries cléricales."
A ma stupéfaction, car le garçon n'avait pas plus de quatre ans lorsque sa mère avait regagné la France, il me raconta par le menu les dissensions du couple. D'où tenait-il ses informations ? Témoin involontaire et médusé, assista-t-il à des scènes de ménage ? Fut-il présent aux esclandres qui éclaboussèrent les derniers temps du séjour florentin de Marguerite-Louise ? Plus probablement, quelque domestique de la cour, resté au service du palais après le départ de la grande-duchesse, s'était vanté devant lui des faveurs qu'elle accordait à son personnel. Elle faisait asseoir à sa table, pour qu'ils partageassent ses repas, ses cochers, ses valets de pied, ses femmes de chambre. Lorsque cette licence impie lui eut paru insuffisante, elle n'hésita pas à descendre elle-même aux cuisines, où elle prenait place, sur un banc de bois grossier, entre les cuisiniers et les marmitons. L'énormité de cette inconvenance avait convaincu le grand-duc qu'il serait dangereux pour l'Etat de retenir plus longtemps son épouse à Florence. Après une soirée plus répugnante où elle s'était enivrée avec le maître queux, il se décida à la laisser partir, avant que de ce nouveau caprice elle fit un scandale permanent.

Parmi les nombreux écarts dont s'était rendue coupable sa mère, aucun ne semblait fasciner plus le jeune homme que ces privautés consenties à des gens de la plus vile extraction. La blâmait-il sans réserve ? Je me demande si la hardiesse d'un tel caractère ne lui inspirait pas quelque secrète admiration. Tantôt du dégoût, du mépris perçait dans sa voix, et je ne pouvais douter qu'il ne condamnât de si graves manquements, non seulement à l'étiquette princière, mais à la simple bienséance.
Tantôt il me paraissait se radoucir, et presque envier l'insolence de telles transgressions, si les comportements que nous lui avons vus par la suite n'égarent pas les souvenirs que je garde de sa prime jeunesse.
Sur un point au moins la mémoire ne peut m'être infidèle.
Quand, pour la seconde fois, il évoqua l'épisode des gitans, une sorte de langueur le saisit : comme s'il revivait cette nuit d'été à Poggio a Caiano, comme s'il se trouvait lui-même à la fenêtre, parmi les parfums qui montaient du parc, écoutant, avec le chant nostalgique des nomades, flotter dans les ténèbres le murmure de la patrie perdue.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Sam 18 Fév - 21:06

En tout cas, si le grand-duc avait cru, en éloignant sa femme, soustraire ses enfants à une influence pernicieuse, le but semblait manqué. Les quelques images dont pouvais se souvenir Giovan Gastone restaient creusées en lui comme le sillon tracé par l'acide dans une plaque de métal. Je m'aperçus aussi qu'il n'ignorait rien de l'existence présente de sa mère, bien qu'il ne reçut jamais une seule lettre de Paris et qu'elle parût les avoir, son frère et lui, complètement oubliés. Plus le moindre signe d'affection depus le jour de son départ; et encore, lors de la séance des adieux, au lieu de s'entretenir avec eux dans l'intimité et de les serrer sur son coeur une dernière fois, elle avait convoqué un des ménétriers de sa chapelle musicale, son favori du moment. Au son du violon joué par cet infâme suborneur (infâme est de mon cru, Giovan Gaston se gardant de tout commentaire), ils avaient dû gambiller et danser à travers le salon. "Comme des saltimbanques !"
Il se reprit :
"Comme des chiens !"

A présent, elle résidait dans un couvent à Montmartre, menant grand train avec les quatre-vingt mille écus de rente qu'elle avait soutirés à son mari. Sa conduite, loin d'être conforme à ce qu'on eût attendu d'une princesse qui avait renoncé au monde, ne laissait pas d'être à nouveau criminelle. Le grand-duc l'avait placée sous la surveillance de ses espions, dont quelqu'un devait se faire un malin plaisir de tenir à jour pour Giovan Gastone la liste des domestiques avec lesquels elle s'affichait : postillons, palefreniers, écuyers, garçons d'écurie ; choisis toujours dans la plus basse valetaille, jamais un gentilhomme.
Je ne pus m'empêcher de remarquer, encore une fois, si indépendant que je tinsse à rester de l'enseignement de la Nouvelle Ecole, avec quelle délectation infernale le jeune home gravait dans sa mémoire les preuves de la déchéance maternelle. Quelle idée des femmes se faisait-il ? Saurait-il, adulte, ne pas mépriser l'autre sexe ? Mais peut-être, au lieu d'en vouloir uniquement à sa mère, rejetait-il une partie de la faute sur son père ? Je n'eus pas le courage de l'interroger, incertain moi-même du partie à prendre. Marguerite-Louise avait rompu le pacte et bafoué les saints liens du mariage, le premier coupable, toutefois, n'était-ce pas le mari ? De l'eau bénite, non du sang, coulait dans ses veines. Il s'était conduit en prude et en lâche, obligeant une fille de France, une princesse du sang, la propre cousine de Louis XIV, à chercher dans les troubles délices de la promiscuité ancillaire un remède à la frustration conjugale.


En débouchant sur la place de la Signoria, nous remarquâmes un attroupement devant la Loggia.
Accompagné de deux gardes et d'un tambour, un officier du palais lisait une proclamation. Cosimo III annonçait urbi et orbi que, à partir de ce jour, il reconnaissait à Florence le privilège d'être appelée "Cité du Lis". Un roulement de tambour souligna l'importance qu'il convenait d'attribuer à cet événement. C'était l'usage que le grand-duc, pour publier ses volontés, fît rassembler le peuple devant la Loggia, au pied de la statue de Benvenuto Cellini. Persée, entièrement nu, parce que tout est pur et droit en lui, serre d'une main son épée, et de l'autre brandit la tête coupée de Méduse ; image de valeur et de hardiesse. Et soutien efficace du pouvoir : nul ne peut douter que les décisions du grand-duc ne soient justes, s'il les a prises sous les auspices d'un tel héros.
Cette fois encore, le calcul, produisit le résultat escompté. Comme si l'octroi du lis anoblissait leur ville, les gens autour de nous commencèrent à s'embrasser et à se féliciter les uns les autres. Sous le coup de ma récente conversation avec Giovan Gaston, je fus choqué de les voir si joyeux. Ils auraient dû rougir, en songeant aux causes de cette faveur accordée à Florence.
Cosimo III, non content de redorer son blason avec le salaire de sa honte, étendait à sa capitale cette équivoque distinction. On m'avait assuré que les Florentins étaient frondeurs et railleurs. Je les trouvai, en cette circonstance, d'une docilité écoeurante. Les Napolitains, comme je l'écrivis à mon père, n'auraient pas manqué l'occasion de brocarder un prince qui, pour cacher la déroute de sa virilité, tirait gloire d'un ornement végétal. Le cornuto mettait sur son front, au lieu des cornes classiques, l'emblème de la virginité. De toutes les fleurs possibles, il n'y en avait aucune qui soulignât plus ridiculement sa disgrâce.
Giovan Gastone, à côté de moi, se contint. Outragé dans ses sentiments filiaux par cette allégresse populaire, il gardait les yeux fixés sur la statue, cherchant quel conseil le héros avait à lui donner, maintenant qu'on abdiquait à sa barbe tout sentiment d'honneur. Peut-être, ce jour-là, prit-il l'idée que le Persée de Benvenuto Cellini, tenu par tous comme un symbole de vaillance, pourrait, nu et beau comme il était, servir de caution à des passions moins nobles.
Les ouvriers au travail sur la façade du Palazzo Vecchio - trois grands lis à sculpter sur le blason - étaient accourus pour écouter la proclamation. Ils s'apprêtaient à remonter sur leurs échafaudages, quand le jeune homme tira de sa poche une poignée de ducats qu'il plaça dans la main de leur chef. Puis, déjà prêt à s'enfuir au cas où ils l'auraient reconnu, il se retourna vers eux et leur cira, mais en telle hâte et confusion que, loin de saisir toute la cruauté de ces mots, ils se regardèrent incrédules, en se demandant s'ils avaient bien entendu :
"Pour que vous mettiez plus de coeur à fleurdeliser l'ordure !"
Jamais plus il ne me reparla de sa mère, jamais plus n'évoqua la désunion de ses parents. Soit qu'il voulût garder secrète la douleur de cette ancienne blessure, soit qu'il ignorât lui-même jusqu'à quelle profondeur il était atteint.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Sam 18 Fév - 21:33

L'anniversaire

N'étant pas destiné au pouvoir, Giovan Gastone fut élevé à l'écart des affaires de l'Etat. En raison de l'indifférence qu'il inspirait aux ministres, l'endoctrinement politique lui fut épargné. Aussi se distinguait-il par une rare liberté d'esprit. Les courtisans la jugeaient excessive. Les efforts de on père pour maintenir le grand-duché dans le concert des puissances européennes lui semblaient une lutte vaine contre le déclin inévitable de la Toscane. En face des trois grands souverains qui se disputaient la suprématie sur le continent, l'empereur Léopold à Vienne, le roi Louis XIV à Paris et le roi Charles II à Madrid, les Médicis, à la tête d'une principauté minuscule et appauvrie, n'avaient d'autre recours, pour la sauver de leur convoitise, que de s'appuyer sur l'un des trois, quittes à mécontenter les deux autres.
Au sud, Naples était à Charles II. A l'ouest, Cosimo III pouvait craindre que Marguerite-Louise ne réussit à persuader son cousin de la venger par quelque expédition punitive. La flotte française eût débarqué à Livourne sans tirer un coup de canon. Du nord, cependant, pesait la plus lourde menace. La branche espagnole des Habsbourg possédait la Lombardie, et l'Autriche, sans même avoir à chercher un prétexte, aurait volontiers étendu ses domaines dans la péninsule.
N'était-ce pas Charles Quint qui avait chassé les républicains de Florence, confié le trône à Alexandre de Médicis, marié celui-ci à sa fille naturelle et transformé la Toscane en duché héréditaire ? Charles Quint encore qui, après l'assassinat d'Alexandre, avait confirmé l'élection de Cosimo Ier par le Sénat florentin ? Vienne, à tout moment, pouvait réclamer la Toscane, que les Habsbourg considéraient comme un fief impérial. Bien que le marché eût été tenu secret, Giovan Gastone savait fort bien que son père versait à Léopold, pour s'assurer la neutralité de l'empereur, un tribut annuel de 150 000 doublons. Je venais du royaume de Naples, asservi à l'Espagne depuis deux siècles et demi. Les ruses de Cosimo III pour maintenir l'indépendance du grand-duché me semblaient dignes de louanges. Il n'en était pas ainsi pour Giovan Gastone qui, se sentant négligé par son père et traité comme une quantité infime, en avait profité pour développer de précoces facultés critiques et juger sans indulgence la conduite paternelle de l'Etat.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Dim 19 Fév - 15:39

Avec l'impertinence de son âge, il trouvait à reprendre toutes les initiatives du grand-duc, jugeant ridicule, en particulier, qu'au lieu de fortifier son armée, augmenter les navires de sa flotte et préparer la défense militaire de Florence, mon maître ne songeât qu'à courir après les honneurs. Le titre d'Altesse ne lui suffisait plus. Il voulait être reconnu Altesse Royale par les puissances européennes, aucune prérogative n'étant attachée à l'épithète, sinon le droit de se faire appeler "Sérénissime", et garder son chapeau devant les autres rois. Le duc Victor-Amédée de Savoie avait réussi à obtenir ce titre, ce qui augmentait le dépit du grand-duc.
Autre grief de Giovan Gastone : son père se disait prêt à allonger à l'empereur, en échange de l'absurde "Sérénissime", quelques milliers d'écus supplémentaires, mais n'envisageait pas le moins du monde, pour combler le déficit grandissant du budget, d'imposer le clergé sur ses immenses trésors. Il portait trop de révérence aux prêtres et aux moines, pour oser les soumettre à la loi commune. De plus, en exemptant de toute contribution les gens de l'Eglise, il comptait que le pape appuierait ses prétentions au titre si convoité.
"A part les processions et les Te Deum, mon père n'organise plus aucune fête. Tout pour les ratichons !
- Il table sur son fils aîné, dis-je vivement, mû autant par le souci de combattre l'image trop négative que Giovan Gastone, à l'âge critique de l'adolescence, se formait de son père, que pour me protéger contre l'accusation, toujours à craindre dans cette ville de courtisans et d'espions, de ne pas défendre avec assez de vigueur le grand-duc. Je viens d'écrire au maestro Alessandro Scarlatti, à Naples, pour lui passer commande d'un opéra que votre frère à l'intention de présenter le soir de son mariage, dans le théâtre de sa villa de Pratolino.
- Il épouse une princesse allemande", répondit le garçon, d'une voix hostile qui me surprit, d'autant plus que je le savais mélomane.


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Martine

avatar

Nombre de messages : 7875
Date d'inscription : 22/11/2008

MessageSujet: Re: Le dernier des Médicis   Mar 21 Fév - 9:37

je suis en retard ! Je m'y mets cet apm 
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Jean2

avatar

Nombre de messages : 9292
Date d'inscription : 10/12/2008

MessageSujet: Re: Le dernier des Médicis   Mar 21 Fév - 10:04

study
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Mar 21 Fév - 22:35

Toute la ville se préparait au mariage de l'héritier du trône avec la princesse Violante-Béatrice de Bavière. Le jour de la signature du contrat, Giovan Gastone s'éclipsa du palais et m'entraîna au milieu des badauds.
Il jouait avec un petit chien, mi-chien, mi-loup, d'une race inconnue en Toscane, qu'il avait reçu de son frère le matin même en cadeau. Nous descendions le Borgo dei Greci en direction de Santa Groce. Bien que la cérémonie nuptiale se tînt à Munich,où le marquis Filippo Corsini représentait l'époux, des réjouissances improvisées emplissaient les rues de vacarme et de gaieté. Sur la place Santa Croce, pavoisée aux couleurs de la Bavière, bouffons, acrobates, funambules réglaient la foule de leurs tours. Comme nous arrivions devant l'église, tendue elle aussi d'écussons fuselés en bandes d'argent et d'azur, je crus bon, une fois de plus, de justifier ce que son fils appelait la pusillanimité du grand-duc.
"Savez-vous que Ferdinand II voulut ériger un monument sur la tombe de Galilée, à l'intérieur de Santa Croce, près du mausolée élevé à Michelangleo par Vasari ? Le pape lui signifia qu'il tiendrait cette initiative pour une atteinte à sa souveraineté. Votre grand-père dut s'incliner devant la volonté pontificale. Entrons, si Votre Seigneurie veut bien me suivre. Elle constatera que le corps du grand savant est déposé dans le soubassement du clocher, sans autre distinction commémorative qu'une plaque à son nom."

A cause du chien, nous ne pûmes entrer.
"Gastone, viens ici !
- Gastone ? Vous avez appelé votre chien Gastone ? Est-ce possible, Votre Seigneurie ?
- Et pourquoi pas ? Si je porte, moi, un nom de chien, pourquoi mon chien n'aurait-il pas le droit de le porter ?
- Un nom de chien § Votre Seigneurie veut plaisanter ! Votre grand-père maternel s'appelait Gaston, Gaston d'Orléans, voilà pourquoi on vous a baptisé ainsi.
- Et pour faire oublier que c'était un nom de maître d'hôtel ou de chien, on y a adjoint un nom plus noble, Giovanni.
- Celui qui a baptisé le Christ et en qui les Florentins vénèrent leur protecteur".
Il haussa les épaules et continua à joer avec son chien, l'appelant à haute voix "Gastone !" et criant son nom à travers la place plus souvent et plus fort qu'il n'eût été nécessaire, s'il n'avait cherché à montrer avec le maximum d'ostentation quel cas il fallait faire d'un fils de grand-duc affublé d'un nom de chien. Par bohneur, cette crise d'humilité (abjectio mentis, selon la Nouvelle Ecole) ne porta pas atteinte à sa réputation ; à part les deux sbires, deux muets, attachés à sa personne, et qui nous suivaient à distance, personne dans la foule ne reconnaissait le garçon. Ces trois syllabes me serraient le coeur, comme une offense à sa dignité.
Une dame que la richesse de ses atours, l'importance de son escorte et la préciosité de son langage désignaient comme de la plus haute société s'arrêta pour regarder le chien.
"Je ne crois pas avoir jamais vu race plus belle ! Eleonora ! D'où vient ce noble anima ? D'un pays étranger, à coup sûr, car il frappe ma vue d'étonnement.
- Madame, ce sera un berger allemand.
- Oui, il me souvient d'avoir vu un de ces quadrupèdes chez l'ambassadeur de Sa Majesté Impériale."
Giovan Gastone, sans se relever, demanda brusquement :
"Elle vous plaît, ma bête ?
- Ne l'appelez pas une bête, messire. Un chien d'une race si pure aura une âme, anima, il mérite donc le nom d'anima."
A peine la dame partie, je m'empressai de faire à mon tour l'éloge de la haute noblesse de Gastone. Ces propos sonnant faux dans ma bouche, je crus préférable, pour le rehausser dans l'estime de soi-même, de louer l'attention et la générosité de son frère, que les préoccupations et les soucis de toute sorte causés par son mariage n'avaient pas empêché d'avoir une pensée délicate pour son cadet.
"Nous sommes le 24 mai", dit Giovan Gastone d'une voix tremblante. A l'instant, les larmes lui montèrent aux yeux.
"Eh bien ? fis-je, cherchant la cause de ce nouveau chagrin.
- Aujourd'hui... j'ai dix-sept ans !
- Bon anniversaire, Votre Seigneurie !
- Tu es tout pardonné d'avoir oublié cette date. Mais mon frère, mon propre frère ! Qaund il m'a remis le chien, ce matin, avant de partir pour la cathédrale écouter le Te Deum chanté en son honneur, il m'a dit :
"Je n'ai pas voulu qu'en ce jour de liesse tu restes sans cadeau. Tiens, je l'ai fait acheter par notre ambassadeur en Bavière. Appelle-le Giasone. Sa toison n'est pas d'or, mail vaut son pesant de thalers. - Ce n'est pas pour mon anniversaire que tu me l'offres ?" lui demandai-je, désappointé, car je voyais bien qui'l n'avait agi que par vanité. Il se troubla un instant, puis s'écria : "Mais bien sûr, petit nigaud!" Mon anniversaire, il l'avait bel et bien oublié, et se rattrapait comme il pouvait. Personne au palais ne m'a souhaité ma fête, savez-vous ? Ma soeur m'a croisé dans les couloirs, en me siant à peine bonjour. Elle courait au-devant du messager qui lui apporte chaque mois des nouvelles de Lisbonne. Elle est amoureuse de l'Infant du Portugal, on dit qu'elle va l'épouser. Mon père, je ne l'ai même pas aperçu.
Personne ne s'est souvenu de moi. Personne."

Vérité ou fable, je trouvais désolant que, d'un cadeau si rare, il ne retirât qu'un plaisir midtigé.
"C'est un anima magnifique ! dis-je en me pendant pour caresser le chien et lui montrer la qualité exceptionnelle de son poil, lisse et doux sous la main. Votre frère, en tout cas, ne s'est pas moqué de vous. L'achat à dût être coûteux. Il vous traite comme le prince que vous êtes.
- Oh ! Sa femme lui apporte une dot de 400 000 thalers en espèces, et des bijoux pour une égale valeur. Il pouvait bien débourser quelques groschen pour le chien. Ca ne lui coûte pas plus que s'il m'offrait un verre d'eau de l'Arno !
- Ce n'est pas le prix qui compte, mais l'intention. Il aurait pu vous acheter un quelconque épagneul, choisi dans la meute des Rucellai ou des Bicci. Non, il a pensé que cela vous amuserait plus et que vous seriez plus fier de posséder un spéciment d'une race inconnue chez nous.
Parmi les autres mission dont il a chargé votre ambassadeur en Bavière, il n'a pas oublié de lui demander l'achat d'un Hund. un chien allemand aura un sccès fou auprès des Florentin, toujours avides de nouveautés. Vous avez vu, déjà, comme on s'arrête pour le regarder !
- Peppino, tu n'y comprends rien. Le berger allemand est un instrument de propagande dans un plan général. Le trésor de mon père est presque vide, tu le sais. Les quelques compagnies de cuirassiers et de cavalerie légère qui composent son armée seraient inaptes à défendre le territoire. Des quarante-trois forteresses qui restent debout dans le grand-duché, Livourne et Portoferraio sont les seules à posséder une garnison suffisante. La flotte se réduit à une douzaine de galères armées, la chiourme à moins de cinq cents hommes. Les Etats riches et puissants, aujourd'hui, se trouvent au nord es Alpes. Par l'intermédiaire de Violante-Béatrice, la Bavière allonge 400 000 thalers au grand-duc.E n contrepartie, elle exige des facilité d'exportation pour ses récoltes. Elle envoie en avant-garde le chien, pour montrer l'excellence de ses produits. Nous serons bientôt envahis par la bière allemande, la pomme de terre allemande, le cochon allemand. Mon père, à son tour, attend de l'amitié commerciale allemande beaucoup d'avantages, politiques et personnels. Il joue l'avenir de son règne sur l'alliance avec l'empereur et les vassaux allemands de l'empereur. Regarde ce qu'il a fait de Santa Croce ! Par le déploiement de ces tentures et de ces banderoles aux couleurs de la Bavière, le temple de nos gloires nationales n'est-il pas déjà tout germanisé ? Que dirait Michelangelo, que dirait Lorenzo Ghiberti, de ces armes étrangères qui profanent leurs tombeaux ?"

J'avais entendu parler de la dot, et du providentiel renflouement des caisses publiques. Les grands de ce monde, comblés de privilèges, doivent abandonner au commun des mortels, en dédommagement de leur médiocrité sociale, le plaisir de se marier par amour.
Quelle exagération, pourtant, dans ce qui'l venait de me dire ! Je crus reconnaître son inclination naturelle au cynisme, plutôt qu'une estimation raisonnable des pour-parlers qui précèdent tout mariage d'Etat. Combien je me trompais, et combien dans cet esprit qui s'était formé tout seul pouvait se dessiner une juste appréciation des choses, l'avenir ne serait pas long à me l'apprendre.
Pour le distraire de ses  idées sombres, je l'invitai à manger des gâteaux chez un pâtissier qui tenait boutique à deux pas de Santa Croce, non loin de mon domicile.
En mère avisée, ma femme n'y emmenait nos enfants que le dimanche après-midi. Le lecteur, qui sait à quel point la boulimie sucrière a été fatale au dernier grand-duc, froncera le sourcil en lisant ces lignes,et sera tenté de rejeter sur moi une partie de la responsabilité.
Eh oui ! je l'avoue, je fus l'initiateur de Giovan Gastone dans une voie où peut-être il n'aurait pas songé tout seul à s'aventurer. Quoi de plus naturel, cependant,que de chercher à consoler, par le moyen qui réussit le mieux à cet âge, un enfant que sa famille, le jour même de son anniversaire, laisse tomber comme s'il ne valait pas plus d'une guigne ?

A ma décharge, je dirais encore que la pâtisserie à Florence, avant que Giovan Gastone n'y introduisit, bien des années plus tard, la révolution que l'on sait, ne contenait aucun germe de corruption morale. Cet art était resté rudimentaire en Toscane, et le massepain, qui en formait l'élément principal, se prêtait à des friandises aussi massives, compactes et revêches que les bossages du palais Pitti. Les cuisiniers de Marguerite-Louise avaient apporté quelques améliorations, on peut même dire qu'un des rares bénéfices de ce mariage désastreux fut l'importation de la brioche, de la madeleine et du palmier. Un maigre progrès entre nous. Du goût français, pouvait-on attendre mieux que ces fifrelins conformes au génie d'une nation avare dans ses dépenses et puritaine dans son esprit ? Le grand-duc Cosimo III avait aussitôt adopté, pour en agrémenter les repas de cour, la nonnette, en raison du nom. Avec l'aval de la religion, il était sûr, en mordant dans son dessert, de ne pas succomber au péché de gourmandise.
Vivoli, à l'angle de via dell'Isola delle Stinche et de via dei Lavatoi, eut l'audace de fourrer ses nonnettes avec des fruits confits. Cette spécialité m'ayant paru agréable, je voulus y initier le pauvre garçon. Nous entrâmes et prîmes place autour d'un guéridon. "C'est bien sec", me dit Giovan Gastone, en mâchant d'un air dégoûté cette sorte de pain d'épice à peine amendé, qui devait lui rappeler, en outre, les tristes dîners de famille.
Il eut alors une idée qui me sembla drôle. Jamais je n'en aurais soupçonné les conséquences : tous les excès ultérieurs découlèrent de ce premier geste. Il demanda un couteau et une fourchette, et se mit à séparer avec soin, de la pâte aussi pulpeuse qu'un tampon d'étoupe, les petits morceaux de cédrat, d'angélique, d'orange macérée dans le sirop. Puis, jetant la filasse au chien, il n'avala que les sucreries. A le voir se passer la langue sur les lèvres, je crus qu'ils se réjouissait du bon tour joué aux manies ecclésiastiques de son père, sans me douter qu'il venait de découvrir, par ma faute, un plaisir qui contribuerait à sa ruine.

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Mer 22 Fév - 15:23

Les Allemands

Il est difficile de dire quand le changement apparut.
Dans la belle saison, à coup sûr, car c'est aux terrasses de café que la nouveauté se montra. Aux terrasses de café ? Y avait-il autrefois des terrasses de café à Florence ? Non ; jamais un débit de boissons ne se serait permis d'en servir sur la chaussée. Les Florentins tenaient trop à la sévère dignité de leurs façades pour admettre qu'on détériorât, par un étalage de tables et de chaises mercantile, le plus beau décor du monde. Les terrasses de café constituèrent donc un des éléments de la nouveauté. La nouveauté, en quelque sorte, les produisit.
D'abord les voix, l'accent. Une langue inconnue, qui heurtait nos oreilles. La ville bruissait de consonances inouïes. En observant d'où provenaient ces voix, nous découvrions des faces rondes, pleines, tirant sur le rouge, qui ne pouvaient appartenir à aucun type italien.
Les femmes portaient des jupes froncées à fleurs, et les hommes, encore plus excentriques, des culottes courtes, en cuir, ornées d'un noeud de lacet, en cuir également, qui se balançait au-dessus du genou. Ils ne craignaient pas de laisser leurs cuisses nues, bien qu'elles fussent le plus souvent aussi abondantes et rouges que leurs visages. Tant qu'ils marchaient dans les rues, cette bizarrerie se notait peu. Elle devenait patente et choquante aux terrasses de café. Ils étaient plus grands et gros que nature, leurs bras et leurs jambes d'un gabarit supérieur à la moyenne, leur soif de boisson fraîches phénoménale ; ce qui me fait penser que, pour satisfaire cette avidité et aussi pour retenir plus longtemps des clients qui ne regardaient pas à la dépense, les cafetiers eurent l'idée d'installer, au mépris des usages, un service extérieur.

Contre toute attente, un petit nombre seulement de Florentins songèrent à s'offusquer. La plupart s'amusaient d'un spectacle insolite ; il y avait longtemps qu'on éprouvait le besoin d'un changement dans cette ville, qui languissait et s'ennuyait sous le gouvernement rigide du grand-duc. Certes, on déplora l'enlaidissement des rues ; la place de la Signoria elle-même ne fut pas épargnée. Mais que d'avantages en échange !
Ces étrangers laissaient de l'argent sur les guéridons ; une fois désaltérés, ils demandaient où se procurer de petits souvenirs à rapporter dans leur pays. On s'aperçut qu'il était facile de leur vendre, dix fois le prix de revient, toute sorte d'affûtiaux. Les plus malins se mirent à fabriquer des babioles. Les orfèvres confectionnaient des bijoux à huit carats, qu'ils écoulaient comme de l'or pur. Les artisans en cuir, en osier, les potiers, les relieurs ouvrirent des boutiques de cadeaux, les premières qu'on eût jamais vues à Florence, place de la Signoria, place de la Cathédrale, devant Santa Maria Novella. Les hôteliers haussèrent le tarif de leurs chambres. Bref, la ville entière fut bientôt intéressée à recevoir, héberger, nourrir, pouvoir d'articles variés ces visiteurs prêts à s'extasier devant tout ce qui portait l'estampille de Florence.

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
JeanneMarie

avatar

Nombre de messages : 2475
Date d'inscription : 09/12/2008

MessageSujet: Re: Le dernier des Médicis   Mer 22 Fév - 16:16

Des cuisses nues abondantes et rouges ? Beurk !
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Mer 22 Fév - 16:17

Au début, on ne pouvait pas se tromper sur leur origine ; tous venaient de Munich. Le mariage de leur princesse avec l'héritier de la Toscane avait mis à la mode le grand-duché. Selon le calcul du grand-duc, cet afflux soudain de Bavarois apporta de substantiels bénéfices au commerce florentin. Le jeune prince lui aussi s'était montré perspicace ; des débits de bière, des comptoirs de saucisses apparurent dans la verdure des Cascine et sur les auvents du Ponte Vecchio. Ce liquide blond et mousseux qui plus tard enflamma Giovan Gastone d'un enthousiasme si funeste commença par nous amuser. Une boisson tout en bulles, en bave, en écume !
La ville se divisa en deux camps. Le parti des Anciens se déclara offensé par un breuvage qui insultait aux coutumes. La Toscane, depuis les temps les plus reculés, appartenait à la civilisation du vin. Pour faire la nique à la tradition, la jeunesse adopta la nouveauté. Il n'y eut personne en tout cas pour nier que le passage du vin àla bière marquât une étape dans l'histoire de Florence. Le vin ; route, fort, concentré, âpre, tonique, capiteux, symbole des vertus en honneur dans la terre de Laurent le Magnifique. La bière ; jaune, diluée, gazeuse, molle, flatulente, gonflant l'estomac, relâchant l'énergie. Plus qu'un simple changement de mode alimentaire, il s'agissait d'une entorse à l'idéal florentin. Benvenuto Cellini avait ciselé des coupes en or pour les crus virils de Val d'Elsa et de Chianti, et maintenant, pour remplacer les verres d'où l'écume débordait en bouillons floconneux, les céramistes à l'affût du gain tournaient des chopes en grès d'un demi-litre, si lourdes, quand on les avait remplies, qui'l fallut les pourvoir d'une anse.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Mer 22 Fév - 16:34

Rhaaaaaaaaa, les Bavarois en culottes de cuir courtes, exhibant des cuisses rougeaudes ! ........ Jeanne-Marie, tu ne trouves pas ça sexy ? ........ geek
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
MARCO

avatar

Nombre de messages : 5723
Date d'inscription : 09/12/2008

MessageSujet: Re: Le dernier des Médicis   Mer 22 Fév - 20:04

Perso, je suis pour les terrasses !
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Mer 22 Fév - 20:41

Et moua donc, Marco Exclamation ........ Razz
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Mer 22 Fév - 21:20

"On dirait des pots de chambre ! s'exclama Giovan Gastone, un jour où il était venu s'asseoir avec moi dans une guinguette au bord de l'Arno. Si j'étais à la place de mon père, je ferais arracher de splats de vigne pour les remplacer par des tiges de houblon." Je ne vis dans cette boutade qu'une allusion ironique aux projets économiques de son père. A la lumière du désastre final, je me demande si déjà il ne caressait pas l'idée d'utiliser l'agriculture aux fins perverses que nous savons.
Le mariage bavarois ayant donné des résultats fructueux, le grand-duc se détermina à exploiter le reste du marché allemand. Sa fille, la princesse Anna Maria, fut priée de renoncer à l'Infant du Portugal. Le Portugal !
Un royaume qui avait épuisé sa mission historique, une terre pauvre réduite à un rôle de subalterne. Jugement dont Cosimo III aurait sujet de se repentir lorsque, trois ans avant sa mort, l'or découvert au Brésil afflua par vaisseaux entiers à Lisbonne.
L'empereur, averti des intentions du grand-duc, suggéra un parti que celui-ci s'empressa de trouver excellent : l'Electeur Palatin Johann Wilhelm, le propre frère de l'impératrice. Dès que la date du mariage fut fixée, Johann Wilhelm réussit à procurer à son futur beau-père le fameux titre d'Altesse Royale. Le jour où la nouvelle de cette faveur parvint à Florence, Giovan Gastone, par dégoût de la vanité paternelle, décida de changer de nom.
"Giovan, c'est trop près de Johann. Je n'étais déjà pas si fier de porter le nom du Baptiste et protecteur de Florence, un nom si noble, comme tu le disais, Peppino.
Tu me vois maintenant affublé du même nom que celui qui achète le coeur de ma soeur pour 600 000 thalers ?
Appelle-moi désormais Gian Gastone."

Avant de se mettre en route pour Düsseldorf, Anna Maria se maria à Florence. Nouvelle cérémonie à Santa Maria del Fiore, nouveau Te Deum, nouvelles festivités dans la ville. Cependant, chacun nota une grande différence entre le premier et le second mariage allemand.
Attirés par les réjouissances, de nombreux étrangers accoururent ; encore des Germains, bien sûr, en majorité ; mais d'une autre région et d'une autre sorte que naguère. La clientèle bavaroise se composait de cultivateurs, de fermiers, de brasseurs : gens simples, empreints de bonhomie, et dont les curiosités, surtout alimentaires, se bornaient à la prospection des auberges, des buvettes et des charcuteries. Le Rhin nous envoya des visiteurs moins rustiques, plus exigeants. On voyait tout de suite qu'ils provenaient d'un mondeplus élevé, plus évolué.
Les oeuvres d'art, qui n'intéressaient que médiocrement les premiers, passionnaient ceux-ci. Ils exploraient les églises, les galeries de peinture, les cabinets de curiosités, les jardins, non seulement avides de tout découvrir, mais de le découvrir avec méthode. D'où leur étonnement de ne trouver ni livres ni opuscules pour les guider, et leur stupeur de voir tant de monuments à l'abandon, ou fermés sine die. Ils déploraient que les horaires d'ouverture ne fussent jamais affichés à la porte, et que les Florentins, dans l'ensemble, marquassent si peu de considération pour leur patrimoine.
Opinion que je partageais depuis longtems, sans avoir osé l'exprimer. En arrivant de Naples, j'avais pensé que la ville de Brunelleschi, de Donatello, d'Uecello, de Michelangelo vouait un culte aux oeuvres d'art.
Je ne fus pas long à m'apercevoir qu'il n'en était rien. S'ils se montraient fiers d'être les compatriotes de ces grands hommes, c'était pour se vêtir vaniteusement de leur gloire, sans se donner la peine d'aller voir eux-mêmes les tableaux et les statues, ni se soucier d'en donner l'accès aux amateurs.
Têtus, Teutons, comme dit le proverbe. Ces Allemands de Heidelberg, de Mannheim, de Düsseldorf voulurent savoir pourquoi les moines du Carmine, de l'autre côté de l'Arno, avaient interdit l'entrée de leur église. Déjà irrités parce qu'ils manquaient un des plus beaux ensemble de fresques de la Renaissance, ils se scandalisèrent en apprenant que Cosimo III avait ordonné de peindre un rameau d'olivier sur les nudités d'Adam et Eve. L'église resterait fermée jusqu'à la fin des travaux. Je reconnus dans cette initiative la bigoterie du grand-duc. Pour Eve, qui se couvrait le sexe de sa propre main, rien de plus saugrenu que cette culotte végétale. Et pour Adam, bien qu'il exhibât, en effet, des génitoires d'une taille et d'un poids exceptionnels, on comprenait mal qu'un membre d'où l'humanité tout entière devait jaillir fût jugé d'une grosseur obscène.

Gian Gastone se gaussa des scrupules paternels. Il railla encore plus, avec une pointe de mépris, le marquis Francesco Brancacci, qui faisait peindre à ses frais les feuillages de pudeur. Un de ses aïeux, le marquis Felice, avait commandé ces fresques à Masaccio ; et maintenant, autant par ignorance de leur valeur que par servilité devant le grand-duc, le descendant du mécène finançait le caleçonnage.
"Crois-tu qui'l en éprouve la moindre gêne ? Si tu lui demandes qui il est pour se permettre un tel outrage, il te répondra : Ne suis-je pas de l'antique souche des Brancacci ?
Demande à un Florentin qui il est, il te répondra qui étaient ses ancêtres. Si tu lui reeproches ses longues phrases, il te dira qu'il les prises chez Dante ou Boccace. Si tu lui fais remarquer à quel point les collines autour de Florence sont pelées et mesquines, il te répondra : N'est-ce pas ainsi que le divin Fra Angelico les a peintes ?"

Les boutiques de souvenirs ouvertes à l'intention des Rhénans mirent en vente des mouchoirs brodés avec des vues de Florence. La formule ayant eu du succès, on commença à reproduire des tableaux et des statues; d'abord au hasard, en devinant ce qui plairait davantage; puis, quand le goût des Allemands fut connu, des ateliers se spécialisèrent dans le David de Michelangelo, le Bacchus du Caravage, la Diane de Benvenuto Cellini, trois des oeuvres qui d'emblée avaient eu leurs préférences.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Jeu 23 Fév - 0:04

Où l'on fait apparaître deux nouveaux personnages

Irrité de voir le grand-duc donner à l'empereur, pour la seconde fois, un gage de confiance et d'amitié, Louis XIV ordonna à sa flotte d'appareiller pour Livourne. Par souci d'apaiser le grand roi, Cosimo III se résolut à accorder une faveur que ses ancêtres avaient toujours refusée : il permit qu'un ministre de France résidât dans sa capitale.
Avec le comte de Champigny arrivèrent à Florence beaucoup de ses compatriotes, moins riches que les Allemands, ou moins portés sur la dépense, selon les goûts parcimonieux de cette nation. Infatués de Renaissance et d'oeuvres d'art, plus imbus de tableaux que s'ils avaient peint eux-mêmes la Joconde, ils disaient "Vinci" en prenant le village natal du peintre pour son nom de famille.
Voulant à leur tour acheter des mouchoirs, ils trouvèrent que les modèles proposés ne faisaient pas la part assez belle aux dames. En vrais Parisiens qui ont leur réputation à soutenir, ils se posèrent en champions du gentil sesso. Pour réparer l'offense infligée au pays de Béatrice et de Laure, et aussi pour damer le pion à leurs rivaux, ils se firent broder, mais à l'économie, avec des soies d'une seule couleur, la Vénus de Botticelli, la Vierge à la chaise de Raphaël, la Judith de Cristofano Allori, la Flora du Titien.
Les collectionneurs privés se piquèrent au jeu. Le marquis Capponi, le prince Corsini, du parti français, le prince Marucelli et d'autres, du parti allemand , permirent qu'on utilisât les gravures tirées de leurs tableaux.
Guerre des factions, comme au temps des Bianchi et des Neri, des Guelfes et des Gibelins, sous l'oeil goguenard de Gian Gastone. Pas plus que les Allemands, les Français ne trouvaient grâce à ses yeux. "Prétentieux, bellimbusti, fringants, avec ça près de leurs sous, à rouspéter pour un liard." J'estimais heureux pour Florence que l'antagonisme des deux puissances les plus fortes en Europe se bornât à ces pacifiques assauts de plumetis.
Le comte de Champigny porta au grand-duc un message de son maître. En vue de resserrer une amitié compromise par les deux mariages allemands, le grand roi proposait comme épouse à Gian Gastone Mademoiselle de Blois, une des filles qu'il avait eues de Madame de Montespan. Le grand-duc s'indigna de cette ambassade effrontée. Quant au principal intéressé, qu'une telle mésalliance eût discrédité, il félicita son père qu'on lui offrît pour bru une bâtarde.
"Ce ne sera pas la première fois que la bâtardise profite à notre famille. N'attribue-t-on pas à Sa Sainteté le pape Clément VII la paternité du duc Alexandre ?
- Tais-toi ! Pareille insinuation sur le neveu de Laurent le Magnifique ternit notre blason. Les Médicis doivent rester au-dessus du soupçon. Que deux tours de corde punissent quiconque osera pour diffamer. Notre lignée estpure d'enfants illégitimes. De mon vivant, aucun sang adultérin ne la contaminera. Le comte de Champigny dût-il reprendre ses patentes, je décline l'offre de son roi."

Après cet acte d'autorité, il ajouta plus doucement :
"J'ai pour toi d'autres projets matrimoniaux."
Une pâleur subite décolora le jeune homme. Malgré l'assurance que le grand-duc, en repoussant une demande de mariage aussi insultante à leur honneur, n'exposerait pas son fils à la risée de l'Europe, Gian Gastone me jeta un regard implorant. Que redoutait-il ?
Jamais, auparavant, on n'avait parlé de le marier. A vingt ans, étant le cadet, il était à l'abri des homélies paternelles sur le devoir de procréation. Crainte d'être soudain poussé dans l'univers des adultes, angoisse d'une épreuve pour laquelle il ne se sentait pas mûr, ou obscure épouvante tapie dans son coeur, je ne sais, toujours est-il que des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Il s'essuya avec le carré de batiste acheté devant Santa Maria Novella, un mouchoir à l'effigie du Narcisse de Benvenuto Cellini.
Comme toutes les fois où il avait besoin de se calmer, je l'emmenai manger des gâteaux chez Vivoli. L'hostilité entre l'Autriche et la France avait trouvé dans la pâtisserie le terrain d'une émulation moins dangereuse.
Les bavaroises enduites de sirop, les rhénanes fourrées, les bagatelles de Cologne à la crème faisaient une concurrence triomphale aux secs palmiers, aux brioches, aux madeleines importés de Paris. Gian Gastone ne cachait pas ses préférences. Il fallait déjà pour qu'une sucrerie lui plût, qu'elle dégoulinât.
"Un mariage français n'aura jamais votre agrément", dis-je en matière de plaisanterie. A ce moment s'avança vers nous, portée à bout de bras, une pièce montée si haute, si large, si gonflée de rondeurs onctueuses qu'elle nous cachait la figure du mitron. Il déposa son fardeau devant Gian Gastone. Je vis apparaître la tête et le cou, poudrés à farine, d'un adolescent trapu, crépu, charnu. Boucles noires, peau brune, teint mat, paupières lourdes, bouche épaisse. D'origine méridionale, à coup sûr. Seize ans ? Dix-sept ans ? Celui qui dressait devant nous sa vitalité de jeune animal roulait des épaules d'homme sur un torse déjà viril. Le contraire de l'éphèbe toscan ; plutôt un métis irrigué de sang mauresque.

"Mon père envoie à Votre Seigneurie cette tour de Babel créée tout exprès à son intention."
Fâché d'avoir été reconnu, Gian Gastone fixait les yeux à terre. Ayant levé le regard vers le messager, il fut amusé de découvrir un type physique si différent du sylphe élégiaque brodé sur son mouchoir.
"Tu es le fils de Francesco Vivoli ?
- Votre Seigneurie l'a deviné.
- Ta mère est-elle aussi de Florence ?
- Mon père l'a rencontrée à Malte, pendant qu'il combattait contre les Turcs."
Gian Gastone avait mordu dans un des choux de la garniture.
"Fameux, dit-il, en se passant la langue sur les lèvres. Mais sache qu'il y aune chose dont je suis jaloux plus que de toute autre : mon incognito. A force de rester planté devant moi, tu vas signaler ma présence aux clients. Prends une chaise, assieds-toi avec nous et avale une portion de gâteau, c'est le seul moyen de te faire pardonner l'impertinence de m'avoir reconnu. Tu me plais, petit Sarrasin de mon coeur, je serais fâche d'avoir à me brouiller avec toi.
- Votre Seigneurie se moque de son humble serviteur.

- Tais-toi. Si tu m'appelles encore une fois ainsi, je t'envoie les sbires de mon père. Quel est ton nom ?
- Damiano, pour vous servir.
- Moi, c'est Lorenzo. Non, se corrigea-t-il, Lorenzino. Assieds-toi et mange. Lorenzino dit Lorenzacchio."
D'abord intimidé et craintif, DamIano se laissa vite gagner par la gaieté de Gian Gaston. Le prince avait recouvré sa bonne humeur. Pourquoi Lorenzino ? De tous les Lorenzo qui avaient illustré la famille des Médicis, pourquoi choisir lem oins recommandable ? S'il était fier de se rattacher à cette souche, au point de se réclamer du Magnifique, pourquoi se suspendre à la branche vermoulue ? A l'époque glorieuse de Florence, quand les jeunes gens s'exerçaient aux armes pour rivaliser en énergie avec le David de Michelangelo, Lorenzino jouait avec un petit couteau de femme dont il essayait la pointe sur des florins d'or qu'il perçait, en disant que c'était son épée et qu'elle lui suffisait. On le jugeait si mou, si lâche, si vil qu'on ne l'appelait plus Lorenzino mais Lorenzaccio. Son seul exploir, ensuite, fut d'assassiner en traître son cousin le duc Alexandre, dont il avait capté la confiance par des ruses, plus de bouffon et de valet que d'homme. Quel tortueux dessein nourrissait le nouveau Lorenzaccio ? A voir ces deux louveteaux dévorer à belles dents les ruines de la tour de Babel, je dus convenir que ce tortueux détonnait.
Il eût fallu être prophète pour trouver rien de suspect à son entrain. Ni à la camaraderie qui, depuis ce jour, s'établit entre les deux garçons, bien qu'elle fût soudaine, inattendue et contraire à l'étiquette.

Au projet de mariage français, Léopold Ier riposta par une manoeuvre politique assortie d'exigences financières.
Le maréchal comte Caraffa, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Impériale, intima l'ordre au grand-duc de s'unir aux autres princes italiens pour combattre "l'usurpation française". En vertu de la carte du Saint Empire Romain Germanique duquel l'empereur se disait le César, la Maison d'Autriche considérait les Etats de la péninsule comme sa possession personnelle. Vienne consentait à assurer la défense militaire de ses "vassaux" italiens, à condition que ceux-ci versassent au trésor autrichien les sommes fixées pour chaque ville : 500 000 écus pour Mantoue, 400 000 pour Modène, 270000 pour Parme, 180 000 pour Gênes, 40 000 pour Lucques, mais 600 000 pour Florence, jugé l'Etat le plus riche. Pendant que les milices autrichiennes, que personne n'avait appelées parce que l'Italie n'était l'objet d'aucune menace française, descendaient dans le Piémont et en Lombardie, et que les autres villes, moins aptes à la résistance, s'acquittaient du tribut réclamé, Cosimo III tergiversait de son mieux. Il allégua que Florence avait déjà contribué pour 600 000 écus à la guerre contre les Turcs; jura que le Trésor se trouvait à sec; prédit que ces préparatifs de guerre, loin de protéger son Etat, inciteraient Louis XIV à rompre sa neutralité et la flotte de Toulon à cingler vers Livourne.
En voulant prévenir un mal imaginaire, on précipterait le débarquement redouté.
Ayant épuisé les arguments de la raison, le grand-duc recourut à ceux de la vanité. Si Léopold Ier, pour appuyer ses prétentions sur l'Italie, se faisait appeler Sa Majesté Césarienne, lui, de son côté, remettrait en honneur le titre de Dux Etruriae accordé par le pape Pie V à son ancêtre Cosimo Ier. Sur les monnaies d'argent qu'il fit frapper, on vit apparaître autour de sa tête couronnée l'inscription COSMUS III MAG.(nu) DUX ETRURIAE VI (sixième de la dynatie) : comme si le rappel de l'ancienne province consulaire de Rome et l'étalage de quelques mots latins pouvaient rendre à la cité déchue un peu de sa force et de sa grandeur.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
MAINGANTEE

avatar

Nombre de messages : 4230
Date d'inscription : 17/10/2009

MessageSujet: Re: Le dernier des Médicis   Jeu 23 Fév - 13:33

study
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès

avatar

Nombre de messages : 9706
Age : 27
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: Le dernier des Médicis   Jeu 23 Fév - 20:38

Jamais tentative de pallier la faiblesse par la dignité ne fut plus vaine. Lorsque après d'interminables pourparlers mortifiants pour le grand-duc, qui cherchait à rogner sur chaque demi-florin, la somme à verser eut été ramenée à 130 000 écus, Gian Gastone voulut assister à la remise du tribut dans les caves du palais Pitti. Il s'installa près des coffre et compta, en même temps que les agents de Sa Majesté Césarienne, les sacs où le Dux Etruriae s'humiliait cent trente mille fois devant son maître.
Celui-ci ne voulut pas se montrer ingrat. Comme ses légions venaient de remporter en Hongrie, dans la vallée du Danube, la victoire sur les Turcs, il encoya à Son Altesse Sérénissime un cadeau exceptionnel : l'étendard de l'agha des janissaires, pris de haute lutte sur le champ de bataille. Connaissant la dévotion des Florentins pour l'image de la Santissima Annuziata conservée dans l'église du même nom, Léopold priait de fêter le succès des armes chrétiennes en accrochant ce trophée militaire dans le cloître, au milieu des centaines d'ex-voto rassemblés par la ferveur populaire. Si la guérison d'un foie infecté, d'un genou disloqué, d'une vessie graveleuse devait être tenue à miracle, comment remercier avec assez d'éclat la Très Sainte Vierge pour l'écrasement de Mahomet ?
Le cloître de la Santissima Annuziata ! Un endroit qui inspirait une terreur sacrée aux fidèles, mais où un familier de la table de dissection ne se trouvait pas dépaysé. A Naples aussi, nous avons de ces panoplies d'objets hétéroclites pendus dans les églises pour hâter une convalescence ou rendre grâces d'une guérison.
Moins riches et opulentes collections que n'était celle-ci.
Même dans la chapelle de San Gennaro, devant les reliques de notre proteteur, je n'avais vu un florilège aussi complet de membres et d'organes. Reproduites en métal ou en carton, suspendues à la voûte par un ruban ou une simple cordelette, toutes les parties, visibles ou invisibles, du corps humain exposaient leurs contours difformes, leurs protubérances biscornues, leurs sarcomes, leurs cancers. Un entrechoquement de plaies et de bosses, de fistules et de rotules, de tumeurs et de hernies, à pousser dans l'église le plus mécréant. La plupart étaient modelées dans la cire, matière plus malléable et apte à rendre les moindres détails du système circulatoire ou nerveux.

Comment rendre par les mots de la prose commune ce qui ressortit à la pathologie cellulaire ? Des mains déformées par l'arthrose voisinaient avec des jambes dont les veines saillantes appelaient d'urgence une phlébotomie. Des bras couverts de pustules tournaient sans arrêt au bout d'une ficelle, comme si la démangeaison leur interdisait tout répit. Des doigts amputés d'une phalange pointaient vers le sol leurs moignons. Ce spectacle n'était encore rien comparé à l'exhibition des disgrâces plus secrètes. Il y avait des estomacs semblables à des polypes monstrueux ; des poumons réduits par la phtisie à une gaze transparente ; des intestins dont les circonvolutions de fer-blanc évoquaient plus les spires luisantes d'un reptile à l'affût que l'honnête tube digestif. On voyait des coeurs si boursouflés et spongieux, que le poète le plus candidement élégiaque n'aurait pu y localiser le sentiment ; des anus qui semblaient avoir été passés au tison ardent; des verges pas plus grosses qu'une limace, et d'autres qui se pavanaient comme des courges ; des bourses rabougries de la taille d'une noisette, à côté de testicules métamorphosés par l'orchite en mangues du Brésil ; des vulves entrouvertes comme le pistil carnivore du népenthès exotique ; des langues tirées comme des tranches de pâté à la devanture d'une charcuterie.
Les lèvres étaient peut-être ce qu'il y avait de plus terrible à regarder pour un oeil profane : béantes et flottantes, sans souffle pour murmurer leur plainte, ou figées dans un rictus éternel. Même les oreilles rongées par la nécrose ou les nez hydropiques bourgeonnant sous la poussée d'une sérosité oedémateuse causaient une impression moins sinistre que ces bouches séparées du visage. Jamais plus ne clorait leur détresse l'amoureuse pression d'un baiser.

Le grand-duc s'apprêta à recevoir cum magna pompa le présent impérial. La cérémonie fut fixée au dimanche 7 octobre 1691, cent vingtième anniversaire de la bataille de Lépante. Tandis que les trois cents cloches de Florence sonnaient à la volée, la famille ducale, la noblesse, la magistrature s'avancèrent en cortège au-devant de la députation autrichienne. Une vraie splendeur, ce drapeau, un chef-d'oeuvre de coruscante barbarie. Sept bras de long sur quatre de hauteur, brocart d'or sur fond cramoisi, demi-lunes et étoiles d'or, guirlandes d'inscriptions turques brodées en or.
"Il nous a coûté assez de pognon", me souffla Gian Gastone.
Le vocabulaire du petit Damiano déteignait un peu trop sur le langage de celui qui était devenu, bon gré mal gré, mon élève. Devais-je permettre ce grana (que j'ai rendu, vaille que vaille, par pognon) au fils de mon auguste maître ? Plût au ciel qu'un vocable aussi peu distingué ne tombât dans l'oreille de quelque sbire aux aguets !
"Mais pourquoi, ajouta-t-il, parles-tu de barbarie ?
Qu'aurions-nous à Florence d'aussi magnifique à montrer ? Ces barbares nous donnent une leçon de beauté !"
Prémices de cette tendance à idéaliser l'Islam, que ne manquerait pas de fortifier, quelques années plus tard, son séjour en Europe orientale. Une seconde fois j'eus peur, ce propos impie pouvant être retenu contre moi.
Cependant, le spectacle autour de nous était si captivant que je renvoyai à plus tard mes devoirs de précepteur comme mes frayeurs de sujet. La foule se signait, priait à genoux, les femmes baisaient le sol, les veuves dont l'offrande n'avait pas sauvé le mari léchaient la poussière, les mendiants raclaient leurs ulcères pour inciter à remplir leur sébile, pendant que se balançaient, dans un enchevêtrement d'excroissances et de fibromes, tous les rouages de la machine anatomique soumis aux virus meurtriers qui gangrènent les chairs et consommeraient leur ruine sans l'intercession de la Madone.
Ces témoignages de la piété n'existent plus, le chapitre de l'église ayant ordonné, cinq ou six ans plus tard, d'en débarrasser le cloître, pour la raison que, trop crues et réalistes, ces images favorisaient l'hystérie. Simple prétexte, selon Gian Gaston, qui incriminait la cupidité des prêtres ; ils voulaient fondre la cire des ex-voto pour avoir des cierges à l'oeil. " A l'oeil", oui, encore une expression trop familière, et je me demande s'il ne lâcha pas un mot plus malséant, à une époque où j'avait renoncé à m'inquiéter de son langage, tant me causait de souci sa conduite.
A Naples, les ex-voto pendent toujours aux voûtes de nos églises. Est-ce à un médecin qui se respecte d'ajouter : Dieu merci ? J'ai beau avoir prêté le serment d'Hippocrate et remplacé le credo des prêtres par les certitudes de la science, les forces hostiles qui rôdent dans lem onde feront toujours échec à la raison pure.
Ma femme n'oublie jamais de mettre au fond de ma poche une gousse d'ail et une corne de buffle en corail. Je suis bien aise qu'ellepense à me pourvoir de ces talismans que je n'oserais peut-être pas emporter de mon chef.

Après le Te Deum dans l'église, nous repassâmes par le cloître. L'assistance, au lieu de se disperser tout de suite, ne pouvait se résoudre à s'en aller. Qui avait jamais vu une bannière de dignitaire ottoman illuminer de ses étoiles d'or l'étalage du délabrement et de la misère physiologiques ?
La vision de ces guenilles de cire parmi le luxe de la cérémonie bouleversa un homme qui apparaissait pour la première fois en public. Rien ne servirait de retarder la mention d'un nom que ma femme, originaire de la Madonna dell'Arco, le faubourg le plus superstitieux de Napes, m'interdit de prononcer à haute voix. Gaetano Zumbo (vite, toucher mes amulettes) venait d'arriver à Florence, pour entrer au service de Cosimo III. Il s'appelait encore Zummo, et jouissait d'une réputation d'homme pieux. On savait peu de chose à son sujet, sinon qu'il fournissait au grand-duc, habilement sculptés dans la cire, angelots, santons, figurines sacrées pour les crèches de Noël. Il avait lui-même une face longue et jaune, comme si la matière qu'il façonnait avait déteint sur sa peau. Quelle dut être sa stupeur, de constater qu'avec le produit des abeilles qui'l utilisait lui-même à des fins si gracieuses et conformes à la nature poétique de ces insectes, d'autes procédaient à l'inventaire de toutes les infirmités humaines !
Quand tout le monde se fut retiré, il resta seul à méditer dans le cloître.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Le dernier des Médicis   

Revenir en haut Aller en bas
 
Le dernier des Médicis
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 5Aller à la page : 1, 2, 3, 4, 5  Suivant
 Sujets similaires
-
» Quizz Beauté "mon premier, mon dernier"
» Gadget dernier cri
» [Vente] Collector, le dernier exemplaire produit !!!!! Baccara, bleu 472, 01/97, 202.000 km, 10.000 € à débattre
» Votre dernier Voyage.
» Le dernier clip de Marilyn Manson réalisé par Shia LaBeouf

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Mosaïque :: Bibliothèque :: HISTOIRE D'AMOUR DE ...-
Sauter vers: