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 La Bête du Gévaudan...

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epistophélès

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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Jeu 1 Sep - 21:32

Autopsie de la "Male-Bête"

Il reste maintenant à présenter la dépouille aux témoins des agressions. Le test est décisif et porte ses fruits : victimes ou simple spectateurs des attaques, tous identifient formellement le monstre. Ils s'en approchent souvent avec une hésitation presque respectueuse, parfois avec colère, toujours avec émotion. Chacun a le souvenir d'un drame, d'une lutte, d'une perte. François Plantin reconnaît l'animal qui enleva et dévora sa fille. Jean Bergougnoux, attaqué à deux reprises, la voit pour la troisième fois. Marie Reboul exhibe les blessures encore douloureuses et vives qu'elle lui a infligées. On voit aussi venir un certain Pierre Aret, qui dit être l'auteur, au printemps 1766, du coup de feu dont on discerne la cicatrice sur la patte gauche... Tous sont catégoriques ; c'est bien le cadavre du monstre.
Les nombreuses blessures visibles sur la dépouille sont autant d'indices supplémentaires qu'il s'agit bien de la "Male-Bête". Au-dessous de l'articulation de la cuisse droite se situe celle infligée par M. de La Védrines, sans oublier trois grains de plomb logés dans le jarret, une blessure ancienne à la cuisse gauche, près de l'articulation, et une autre au-dessus de la paupière gauche, apparemment occasionnée par un instrument tranchant, sans doute un coup de lancette. Le chirurgien note également le coup fatal tiré par Chastel, qui a coupé la trachée artère et brisé l'épaule gauche.
Mais la preuve ultime des forfaits de la Bête se trouve dans son estomac, d'où est extraite la tête du fémur d'une gamine de huit ou neuf ans, sans doute dévorée entre vingt-quatre et trente heures avant l'exécution du monstre... Comme il ne peut s'agir de Jeanne Bastide, âgée de dix-neuf ans, ni de la petite Catherine Chautard, dont l'âge correspond mais qui a été tuée une semaine auparavant, il faut donc ajouter une nouvelle victime, non identifiée, au palmarès de la Male-Bête. La dernière, assurément. Mais cette macabre découverte prouve une fois encore que des dizaines d'attaques, peut-être des centaines, n'ont pas laissé de traces dans les archives parvenues jusqu'à nous...
Et maintenant, que faire de la dépouille ? Vivant, le monstre dégageait une odeur pestilentielle ; mort, s'y ajoute la puanteur de la décomposition... Décision est vite prise de décharner le cadavre et de n'en conserver que le squelette. L'opération effectuée le dimanche 21 juin 1767, permet aux observateurs de constater, sitôt dépiautées les cuisses et les jambes, la présence d'un grand nombre de plombs, témoins des fusillades essuyées par le prédateur, mais aussi de son étonnante résistance aux balles et aux coups de lancettes reçues en trois ans d'agressions mortelles. L'usure des dents, plus petites que celles d'un loup, étonne également, car la Bête ne paraît pas très vieille.

Il se confirme, en tout cas, qu'il s'agit bien d'un animal inconnu, de type canidé, dont la physionomie laisse fortement à penser qu'il pourrait résulter du croisement d'un loup et d'une chienne, ou d'un chien et d'une louve - c'est-à-dire un "mulet". On pense également à un chien de type Borophagus, caractérisé par une tache blanche en forme de coeur sur le poitrail. Car la Bête ressemble plus au chien qu'au loup. On note sa tête allongée comme celle d'un lévrier, son front proéminent, ses oreilles droites, larges à la base, pointues à l'extrémité, placées et dirigées vers l'avant, brun noir sur le dessus, fauve à l'intérieur.
Le bord des paupières est noir, avec une petite tache blanche près de l'oeil. Le mufle, plus semblable à celui d'un porc qu'à celui d'un loup, est assez gros, quoique un peu comprimé à l'extrémité, noire comme le sont ses moustaches. Noire également, mêlée de fauve et de quelques poils gris, est la couleur du dos, des épaules et du croupion. L'animal est équipé de jambes puissantes, surtout à l'avant, et de pattes dotées d'énormes griffes, souvent décrites par les rescapés. On note enfin un "train de derrière presque plus haut que celi de devant, ce qui n'est pas dans le loup."
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epistophélès

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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Jeu 1 Sep - 22:00

Après l'avoir débarrassé de ses entrailles et de sa chair, Boulanger bourre l'animal de paille et, semble-t-il, fait saler la dépouille pour la préserver de la pourriture.
Jusqu'au début de juillet, de tous les environs, les curieux accourent au château s'assurer que la Bête du Gévaudan est bien morte. Puis, le 15, le marquis d'Apcher fait placer l'animal dans une caisse fabriquée à cette fin. Il est temps, en effet, de l'expédier à Paris pour l'y présenter au roi, mission qui'l confie à Gibert. Escorté par un cavalier de la maréchaussée, le domestique et son chargement parviennent d'abord à Clermont, où Gibert loue un attelage. Comme le lui a recommandé Apcher, il ne quitte pas des yeux sont précieux colis, dont l'odeur infecte, au fil des relais, incommode les cochers...
Dès son arrivée à Paris, début août 1767, Gibert se rend à l'hôtel de M. de La Rochefoucault. Il lui remet une missive par laquelle le marquis d'Apcher le prie "d'informer le roi de la délivrance heureuse du monstre si fameux" dont il lui fait apporter le corps pour preuve de sa destruction.
Louis XV, alors à Compiègne, hausse à peine un sourcil à l'annonce de cette nouvelle. Toutefois, il demande à M. de Buffon, d'examiner l'animal. Le célèbre naturaliste, assailli par la puanteur, éprouve un haut-le-coeur ; la Bête, mangée par les vers, est dans un état de décomposition avancée. Il procède néanmoins à un examen scrupuleux des restes maudits et en déduit qu'il s'agit d'un gros loup. Son verdict établi, il s'empresse de quitter les lieux, tandis que Gibert fait procéder à l'enfouissement immédiat de la charogne. Vert de nausée, il devra garder le lit pendant quinze jours et déclarera bien plus tard avoir souffert de séquelles de ce mal pendant plus de six ans !

Même morte, la Bête savait encore nuire... Sa sinistre carrière ne s'achève ni dans le parc de Versailles, ni à Marly, mais vraisemblablement dans les jardins de l'hôtel de La Rochefoucault, au coin de la rue de Seine et de la rue des Marais, démoli en 1825;
Quant à Louis XV, jamais il n'aura vu la vraie Bête du Gévaudan, dont les méfaits avaient empoisonné le règne.
Mais pouvait-on présenter au roi cet amas de poils en putréfaction, aux relents méphitiques ?
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Jeu 1 Sep - 22:43

Le secret de la Bête

Ironie de l'histoire, alors que l'exhibition de la première Bête avait valu de substantiels profits au sieur Antoine de Beauterne et à son fils, Gibert n'aura tiré que des désagréments de son expédition parisienne. En outre, il a suivi à la lettre la consigne d'Apcher de ne montrer la Bête à personne.
Le marquis d'Apcher entandait se voir paré du titre de seul vainqueur de la vraie Bête et apparaître au regard de l'Histoire comme le pacificateur du Gévaudan, saigné par trois années de carnages et de déprédations. S'il fut salué comme celui qui avait organisé et mené la battue fatale, c'est bien Chastel qui fut reconnu comme légitime tombeur de la Bête ; mais le chasseur ne reçut qu'une maigre gratification pour son coup de fusil magique : seulement 72 livres, touchées le 9 septembre 1767... Même pas le prix d'un bon cheval ! C'est bien peu, quand on sait qu'un autre chasseur, Jean Terrisse, obtint une récompense de 78 livres pour avoir abattu, le 25 juin précédent, la louve qui accompagnait la Bête. Sa piste n'avait guère été difficile à suivre, en raison d'une abondante hémorragie qui permit de la retrouver morte, le lendemain, avec ses cinq petits, aussitôt abattus.


Ainsi s'achève la tragédie du Gévaudan, après trois années de terreur, des centaines d'attaques et de morts et tout autant de récits légendaires. La Bête n'est plus, mais elle laisse une empreinte formidable sur les territoires où elle a sévi, à cheval sur le Gévaudan (actuel département de la Lozère), le Velay (Haute-Loire), la Haute-Auvergne (Cantal) et le Rouergue (Aveyron).
Reste une question, à l'origine de centaines de romans et d'études historiques ; qu'était vraiment la Bête du Gévaudan ? Un gros loup ? M. Buffon l'a affirmé, bien certain, d'après le nombre de ses dents, d'avoir affaire à un canidé. Et pourtant, tous les témoins sont formels : il ne s'agissait ni d'un loup, ni d'un chien...
Alors ?
La tache blanche sur le poitrail, en forme de coeur, le museau très particulier donnent une piste sérieuse.
Deux éléments viennent la préciser. Tout d'abord, la Bête avait sévi dès 1763 en Dauphiné, dans la rgion de Grenoble. Un rapport circonstancié décrit ses agressions contre de jeunes bergères, ainsi que l'attaque mortelle d'une femme âgée, dont elle avait coup la tête d'un coup de dents, devant deux adolescents effrayés, cachés dans une grange... Or, l'Europe venait de sortir de la guerre de Sept Ans, dont les batailles avaient laissé des dizaines de milliers de cadavres sur les mornes plaines centrales...
Or, les armées étaient toujours suivies par des loups affamés et par des chiens sauvages, alléchés par la promesse de chair humaine fraîchement tuée. Il est plausible de croire qu'une louve, éprise d'un beau mâle Borophagus, finit par donner naissance à une portée de chiots à la puissance décuplée par l'hybridation. Cette petite famille se serait ensuite déplacée vers des régions moins inhospitalières et plus peuplées que l'Europe centrale : en France. Un voyage de plus de deux mille kilomètres : simple formalité pour ces animaux capables d'en couvrir une centaine par jour... A peine un mois de voyage pour arriver en Dauphiné et y pratiquer les premiers sacrifices, attirés par l'odeur si particulière de la chair humaine, au goût de laquelle les champs de bataille les ont accoutumés...
(Il faut croire que la chair humaine était plus goûteuse que celle des moutons. Un siècle avant la Bête du Gévaudan, un écrit semble le prouver, qui concerne la proche campagne parisienne. Le royaume de France est alors plongé dans une guerre par épisodes contre les Anglais. Les victimes, surtout parmi les civils livrés aux pillards et aux soudards des deux camps, ne manquent pas. Et les loups, de plus en plus nombreux, ont fini par en faire un mets de choix. Un chroniqueur d'alors écrit : "En celui tems espécialement, les loups étoient si enragés de manger chair d'hommes, de femmes et d'enfants, en une semaine, mangèrent quatorze personnes. Et s'ils trouvoient un troupeau de bestes, il assailloient le berger, le mangeoient et laissoient les bestes..." CQFD.)

L'hypothèse d'un loup dressé, qui a fait fantasmer tant d'écrivains en mal de sensationnel, est fort peu plausible. Elle n'est pourtant pas absurde, s'agissant d'une époque où les loups infestaient le pays. Chaque hiver, en Gévaudan, on en tuait une centaine ! Mais surtout, c'est un fait attesté qu'une famille de bandits, les Rodier, avait dressé des loups à l'attaque pour mieux détrousser les voyageurs. Arrêtés en 1762, ses membres furent jugés à Mende. Les parents furent condamnés à la pendaison, tandis que leurs deux fils, âgés de dix-neuf et quinze ans, étaient expédiés aux galères en compagnie d'un complice nommé Paul Serre.

Quant à la piste d'un sadique vêtu de peaux de bêtes, elle ne s'ouvre en réalité qu'une décennie après l'affaire, en juillet 1777, lorsqu'une certaine Marianne Thomas est agressée chez elle, au Cros. La pauvresse se croit assaillie par la Bête ressuscitée, si ce n'est pas le Diable, car l'homme est affublé d'une fourrure et porte des gants pour "faire le loup". Il y parvient très bien du reste, infligeant de cruelles blessures à la malheureuse. Après sa mort, dans la nuit du 23 au 24 juillet 1777, le curé de Saugues et le chirurgien constatent, à certains détails sordides, que ce crime est bien le fait d'un homme : mais Marianne a été violée avec sauvagerie. Le criminel est entré dans la maison par effraction. Un loup n'aurait pas laissé de telles traces. La justice, alertée, remonte rapidement à Jean Chausse, dit Lanterolle, cultivateur, qui sera inculpé et jeté en prison. Puis exécuté.

Quant aux Chastel, ils ont été injustement accusés. En 1764, lorsque la Bête commence à faire parler d'elle en Gévaudan les Chastel sont une simple famille de paysans et de chasseurs à qui la vie réussit, d'autant plus enviée que crainte et respectée. La famille apparaît unie, solide et fort habile au braconnage. Lequel est passible des pires sanctions, pour peu que les contrevenants soient pris en flagrant délit par la maréchaussée. Or dans cette région sauvage et difficile d'accès, où les moeurs sont dures comme le travail aux champs, tout se sait, tout se voit, tout s'espionne, tout se fantasme, tout s'exagère, tout se transmet. Hommes robustes et malins, les Chastel sont volontiers qualifiés de sorciers, d'autant mieux que le père, passé par les écoles des curés, sait lire et écrire, suscitant plus de jalousie que d'admiration.

L'Histoire est décidément bien ingrate avec cette famille. Les Chastel n'étaient pas des dresseurs de loups, pas plus que Jean Chastel ne s'est associé au comte de Morangiès. Cet aristocrate menait une vie dissolue et n'avait pas brillé par ses exploits lors de la guerre de Sept Ans ; mais il n'était pas le monstrueux prédateur de jeunes filles imaginé par certains esprits fertiles. Par la suite, il devait s'employer à faire le désespoir de son père et à dilapider la fortune familiale dans des conditions qui l'éloignèrent de ses frères. Une fois l'héritage gaspillé, il se lança dans des spéculations hasardeuses qui lui valurent d'être assigné en justice par ses créanciers et emprisonné pour dettes à plusieurs reprises. Sa mort fut à l'image de sa vie ; brutale et inattendue. Il succombe en 1801 aux coups de pelle assénés par sa seconde épouse, au cours d'une violente dispute conjugale... Maints officiers ont connu un trépas plus glorieux !
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Ven 2 Sep - 2:17

La Bête a bon dos !

Plus intéressant est le point de vue de Gérard Ménatory (1921-1998), ancien journaliste et créateur du Parc des loups en Gévaudan, toujours ouvert au public.
M. Ménatory connaissait parfaitement les loups. Un jour que je l'interviewais sur RMC, il se mit à imiter les hurlements de différentes espèces, notamment le loup d'Amérique du Nord et celui des plaines d'Europe centrale. Il m'apprit qu'à leur naissance les loups gardent les yeux fermés et considèrent le premier être vivant qu'ils voient en les ouvrant comme leur père ou leur mère.
Enfin - et ce détail est capital pour mieux cerner la psychologie de la Bête du Gévaudan -, le loup considère l'homme comme un mâle dominant. Gérard Ménatory avait chez lui un loup qui le considérait comme son père ; en cas de cambriolage, ce loup n'aurait pas bougé d'un poil, car un mâle dominant n'a de secours à attendre d'aucun autre, fût-il son père d'adoption... Or la Bête du Gévaudan, seule ou avec femelle, ne craignait pas d'attaquer les humains, y compris à cheval, armés et dans la force de l'âge ! Voilà pourquoi Gérard Ménatory était persuadé que la Bête ne pouvait appartenir à cette lignée, lui qui en connaissait si bien les instincts. Il rejoignait ainsi tous les témoignages d'époque, attestant qu'il ne pouvait s'agir d'un loup, fût-il monstrueux.
Autre hypothèse : y aurait-il eu plusieurs bêtes en Gévaudan, dont l'une surclassa toutes les autres ? La famille d'hybrides venus d'Europe centrale avait sans doute mis au monde une portée de deux à six chiots. Lesquels, dès l'âge de trois mois, ont fort bien pu suivre leurs parents dans leurs pérégrinations. Eduqués à l'attaque des humains, ils parviennent en Dauphiné, où les premières attaques mortelles sont constatées, avant de s'établir en Gévaudan, ayant sans doute traversé le Rhône de nuit, par un pont. Devenus adultes, les chiots acquièrent leur autonomie et se partagent le territoire, y semant la désolation parmi les troupeaux et les humains.
Ce qui expliquerait que des attaques se soient produites le même jour, à plus de quarante kilomètres de distance... Voilà qui expliquerait l'étonnement des chasseurs qui, ayant sévèrement blessé la Bête "au gros du sang", eurent la surprise de la retrouver en pleine forme peu de temps après, à des lieues et des lieues de là.

Je crois pourtant, ayant lu et relu le millier de rapports de l'époque, qu'il n'y eut jamais qu'une seule Bête en Gévaudan, un animal hybride particulièrement puissant, grand amateur de chair humaine, notamment d'enfants ou d'adolescents. Qu'il suffise pour s'en convaincre de relire le rapport d'autopsie, montrant que toutes les blessures infligées à la Bête furent bien retrouvées sur le cadavre de l'animal abattu par Jean Chastel...
Certains n'en ont pas moins évoqué l'hypothèse absurde d'un loup-garou, ou lycanthrope. Selon cette légende, certains sorciers auraient le pouvoir de se transformer en loups à la nuit tombée... Or, au cours d'une nuit de mai 1767, un homme nu et couvert de poils se serait métamorphosé en animal sous les yeux d'un certain Pailleyre. Ledit loup-garou à la faveur du clair de lune, l'aurait repéré sur la rive et, par bonds, se serait lancé à la poursuite du paysan, lequel, épouvanté, n'aurait eu que le temps de courir à sa ferme et de s'y claquemurer. Depuis lors, ce pauvre hère bégaie à qui veut l'entendre que ce loup-garou n'était autre que... Antoine Chastel ! Que le sieur Pailleyre ait entrevu un homme se baignant à minuit dans une rivière, passe encore; mais un loup-garou... c'est là un conte à dormir debout ou à faire peur aux enfants ! A moins, comme j'incline à le penser, que ce témoin nocturne ait simplement surpris un croquant pêchant la truite à la main... Cette pratique, illégale de nos jours et depuis plus d'un siècle, a toujours cours en Lozère, hors de vue des gendarmes et des gardes-pêches... Le fils de Jean Chastel braconnait-il dans un ruisseau au clair de lune ? La peur terrible de la Bête et la crédulité des paysans auraient fait le reste...

Poursuivons l'examen des thèses. Celle du sadique déguisé en loup a fait couler beaucoup d'encre. Dès le début du XXe siècle, le Dr Puech, de l'école de médecine de Montpellier, niait l'existence de la Bête, imputant le carnage à un fou et à ses complices, tous revêtus de peaux afin de semer la confusion et d'entretenir l'épouvante.
Si monstre il y eut, expliquera à son tour Marguerite Aribaut-Farrère, dans une fameuse plaquette intitulée La Bête du Gévaudan identifiée (Béziers, 1962), c'était en réalité un aristocrate issu d'une puissante famille du Midi de la France et très proche du pouvoir royal. Dix ans plus tard, Alain Decaux lui-même se laissera séduire par cette thèse "complotiste", développée en particulier dans les colonnes de la revue Historia.
Sans doute y eut-il quelques rares cas - une demi-douzaine avérés en trois ans - où des paysans attribuèrent à la Bête un assassinat ou un crime pédophile. La tentation était grande, en ces temps où la police scientifique n'existait pas, de maquiller un meurtre en attaque de monstre, dans une région traumatisée qui s'y attendait chaque jour.
Dans ces conditions, il est donc loisible d'imaginer qu'un détraqué ait pu profiter de la situation pour enfiler la panoplie du tueur en série, camouflant quelques crimes sous les agissements de la Bête. Dans plusieurs cas, fort peu nombreux au demeurant, le cadavre d'une bergère fut bel et bien touché par une main d'homme, telle cette jeune fille au corsage soigneusement déboutonné, indiquant soi l'origine humaine du meurtre, soit le passage d'un rustre ayant assouvi ses instincts sur le cadavre laissé par la Bête...
Dans trois cas en tout, une présence humaine peut être soupçonnée, encore que de façon fortuite. Mais ces cas restent marginaux. Ils ne remettent pas en cause la certitude que j'ai acquise d'une Bête bien réelle, hybride d'un Borophagus - ce chien de combat des légions romaines - avec une louve, ou d'un loup avec un Borophagus, naturellement. La forme du museau, celles des puissantes pattes avant, la configuration du squelette, très différente de celui des loups, la queue "levrettée", les postures d'attaque de la Bête, tout cela ne laisse aucun doute : il n pouvait s'agir que d'un loup-Borophagus.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Ven 2 Sep - 22:51

Le mystère Portefaix

L'énigme est-elle résolue ? Pas si vite ! D'autres mystères continuent d'émailler cette histoire a rebondissements, qui depuis plus de deux siècles et demi n'en finit pas de surprendre.
Rappelez-vous par exemple le cas de Jacques Portefaix, ce jeune berger de douze ans qui, le 12 janvier 1765, révéla ses talents de chef de guerre dans un champ du Villeret, paroisse de Chanaleilles. Le garçon, intelligent mais inculte, solidement bâti, se trouve aux champs avec quatre autres garçons de son âge et deux filles, tous âgés de huit à douze ans, lorsque survient la Bête. Sous ses ordres, la petite troupe parvient à la faire reculer vers une fondrière où elle s'enlise et lâche sa proie (Nous avons raconté cette péripétie p.95).
Ce haut fait est vite connu dans tout le Gévaudan, rapporté par les colporteurs qui passent de ferme en ferme pour y vendre du sel. Les autorités royales ont tôt fait d'alerter la Cour de Versailles et Louis XV en personne. Dans un premier temps, une bourse de 300 livres est octroyée à la famille. C'est sinon la fortune, du moins une somme très importante, équivalant au prix de trois bons chevaux.

La vie de Jacques s'en trouve bouleversée. En avril 1765, sous la bienveillante protection du souverain et de hauts personnages du royaume, le pupille royal - Louis XV ayant décrété qu'il avait l'étoffe d'un futur officier de son armée - est d'abord admis chez les frères des écoles chrétiennes - ou frères ignorantins -, afin d'apprendre à lire et à écrire. Trois ans plus tard, en novembre 1768, l'adolescent quitte Montpellier. Une nouvelle vie commence, inespérée pour un simple vacher du Gévaudan.
De passage à Fontainebleau, Jacques Portefaix rencontre le prince de Beauvau, un de ses protecteurs, qui le présente au roi, ainsi qu'au duc de Choiseul et à M. de Saint-Florentin, duc de La Vrillières. Louis XV lui remet une gratification de 10 louis pour lui permettre de rejoindre l'école d'artillerie de Douai, commandée par M. de Bréande, qu'il rejoint le 26 novembre 1770 et quitte en 1773 avec le grade de sergent, ayant là aussi donné entière satisfaction à ses supérieurs.
Portefaix intègre ensuite la compagnie de la Pelouze du régiment d'artillerie d'Auxonne, stationné à Besançon.
Il circule beaucoup, notamment à Brest, à La Fère et au Havre. Assez curieusement, il ne perçoit aucune solde, contrairement à ses camarades, mais dépend uniquement de la pension royale, versée en une occasion avec un retard d'un an. Sa situation financière exigera plusieurs fois l'intervention de M. de Bréande et des aides de son capitaine. L'incertitude liée à sa pension le poursuivra tout au long de brève existence et le classe à part parmi les soldats du roi.
De retour à Douai en 1785, il est affecté au Corps royal d'artillerie constitué depuis peu. Lieutenant par la grâce d'un avancement collectif, il sert sous le nom de Jacques Villaret (ce nom aurait dû être orthographié "Villeret", mais une erreur administrative en décida autrement)... et meurt le 14 août de la même année, âgé de trente-deux ans. Officiellemnt, à la suite d'un accident de tir sur le polygone militaire de Dorignies. Or aucun accident mortel n'a été déploré en ce lieu avant le début du XIXe siècle.
En réalité, Jacques André Portefaix du Villeret de Chanaleilles est bien décédé ce jour-là, mais chez son cousin, le curé de Franconville, dans la chambre du second étage du presbytère de la paroisse Sainte-Marie-Magdeleine de Franconville, d'une bien curieuse et soudaine maladie. C'est ce que découvre le chercheur Jacques Baillon, après de minutieuses investigations. Portefaix est inhumé le lendemain dans le petit cimetière jouxtant l'église, qui a depuis disparu.


Pourquoi cette dissimulation de faits réels ? Quelle énigme entoure la mort de Jacques Portefaix ? A-t-il été victime d'une rixe ? Voire d'un assassinat ?... La protection du roi, sa pension militaire garantie par la Cour de Versailles n'avainet pu que susciter des jalousies parmi les autres officiers...
Reste que ce fils du Gévaudan est bien le symbole de la paysannerie de son temps ; endurante, courageuse et solidaire, dans cette contrée très-chrétienne où les valeurs d'entraide étaient une condition de survie sine qua non...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Ven 2 Sep - 23:14

Plus de quatre cents victimes en trois ans !

La Bête est morte en juin 1767, après avoir commis deux cent quarante-sept attaques, mortelles ou non, en près de mille cents jours, causant la mort de cent dix-neuf personnes selon les estimations les plus raisonnables. Soit une attaque tous les quatre jours et demi en moyenne, si l'on en croit les archives conservées jusqu'à ce jour.
Le compte n'y est pas. On sait en effet, lorsque ses méfaits ont été convenablement rapportés, que la Bête du Gévaudan attaquait tous les deux jours. Combien a-t-elle réellement tué ? Les dates des attaques, lorsqu'elles n'ont pas disparut dans les oubliettes de l'Histoire, nous livrent la réponse.
La Bête avait besoin de manger tous les jours. Lorsqu'elle attaquait un berger ou une bergère pour les dévorer, elle emportait souvent son cadavre, qu'elle cachait ou enterrait afin de reprendre son repas le lendemain. Or, à bien examiner les périodes où les archives n'ont point subi de disparitions fâcheuses, on constate que la Bête attaquait et tuait tous les deux jours ou trois jours, voire deux fois par jour... Ainsi en est-il au début de ses attaques, dès le mois d'octobre 1764, non loin de Langogne, où l'on note des agressions mortelles le 7, le 8, le 10 (deux fois), le 11, le 15 et le 19 de ce mois, soit sept meurtres en douze jours !

Les périodes de répit au cours desquelles la Bête n'attaque ni ne tue, selon les mêmes archives, correspondent à des blancs anormalement longs dans l'interminable litanie de ses méfaits. Mais la destruction d'une partie des archives sous la Révolution n'est pas seule en cause ; dès septembre 1765, les autorités locales font pression pour que plus aucune attaque de la Bête ne soit recensée, afin de ne pas offenser Sa Majesté, dont le porte-arquebuse a très officiellement terrassé l'animal maléfique...
un calcul raisonnable, à raison d'un meurtre tous les trois jours, permet d'avancer le nombre de quatre à cinq cents morts, peut-être davantage, et de plusieurs centaines de blessés. Un tel traumatisme a laissé des traces en Gévaudan. Récemment encore, dans un supermaché de Mende, j'ai entendu une maman dire à sa fillette de dix ans, qui touchait aux paquets de gâteaux dans les rayons ;
- Ne touche donc pas à ça, que la Bête va venir te manger !
Morte, la Bête ? Pas si sûr...


FIN
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