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 La Bête du Gévaudan...

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epistophélès



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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Ven 26 Aoû - 22:11

Jusqu'au plus profond de ses provinces, la France entière ne tarde pas à apprendre l'existence de cette Bête terrifiante qui dévore ses enfants et tient la dragée haute aux chasseurs les plus expérimentés. Les images d'Epinal s'emparent de ce thème pour le populariser davantage.
Des dessins effrayants représentent la Bête se repaissant de familles entières, avec cette légende : "Figure de la Bête féroce qui dévore les hommes et principalement les femmes et les enfants, leur arrache les mamelles, leur mange le coeur et le foie et leur broie la tête. Elle fait ce carnage sur les limites du Gévaudan et de l'Auvergne."
L'affaire déborde les frontières ; la presse étrangère s'empresse de reprendre les articles des feuilles françaises, surtout de la Gazette de France et du Mercure historique, qui n'ont pas besoin d'exagérer les exploits du monstre.
L'un d'eux, le St. James's Chronicle, conte notamment la rencontre entre le monstre et un honorable sujet de la Couronne britannique. L'incident s'est produit tandis que le gentilhomme, en route vers le sud de la France pour y prendre convalescence, traversait le Gévaudan avec un groupe de domestiques et de compagnons. La Bête les observait, sans se soucier d'être visible. Tout est allé très vite. La monture d'un valet à trébuché, jetant à terre son cavalier. Le monstre a bondi, d'une détente formidable. Doté de réflexes, le domestique a prestement sorti un poignard pour en frapper la Bête, qui a esquivé le coup, se redressant soudain sur ses pattes. Sa gueule était effrayante à voir, tant elle écumait de rage. Puis elle a asséné un violent coup de queue à l'homme, qui en eut le visage ensanglanté, avant de sauter à travers le carrosse et de déguerpir pour se mettre à l'abri sous le couvert des bois.
Voilà le genre de récits qui tiennent en haleine les lecteurs de toute l'Europe, où l'on n'est pas avare de critiques pour ces chasseurs français incapables de mettre fin à l'hécatombe du Gévaudan. La Gazette de Hollande du 8 mars 1765 n'a pas de mots assez durs contre Duhamel et ses dragons ; des incapables !
Dans l'intervalle, la Bête carnassière a dévoré un garçon de neuf ans à la fontaine du Fayet, près d'Albaret-le-Comtal, où il abreuvait son troupeau. Puis elle a décapité une fillette de huit ans dans un pâturage du Fayet, avant de donner raison à la Gazette de Hollande, le lendemain de sa parution : près du château de Ligonès, elle coupe la tête d'Agnès Gastal, une jeune femme de vingt-cinq ans, aspire son sang tel un vampire et échappe encore et toujours aux chasseurs qui se tenaient en embuscade près du corps qu'ils avaient laissé volontairement sur place...

Mères courage

La liste des victimes s'allonge, celle des survivants aussi. Sans oublier les héros et les héroïnes, en tête desquelles se classent des mères qui se font furies pour défendre leurs enfants. L'une d'elles va s'illustrer à la manière de Portefaix.
Le jeudi 14 mars 1765, vers midi, au hameau de La Bessière - "entre Lajo et Saint-Alban, à égale distance de cette ville à Saugues, sur une hauteur", précisera Duhamel -, Jeanne Chastang, épouse Jouve, profite d'un soleil enfin clément dans son jardin, avec trois de ses enfants.
La jeune femme n'ignorait pas que la Bête avait été signalée dans les parages, en particulier à Prunières, où un paysan avait ouvert le feu sur elle. Elle avait ensuite franchi la Truyère, avait été vue à l'Estival avant de descendre vers La Bessière, puis de remonter vers Chanaleilles.
Pour le monstre, la jeune femme de faible constitution représente une proie de choix. Ses trois enfants en bas âge ne font sans doute qu'aiguiser un appétit d'ogre. A l'instant de l'attaque, Jeanne se dirigeait vers sa maison, précédée par Jean-Pierre, son fils de six ans. Près d'elle marchait Marie, neuf ans, qui portait dans ses bras son petit frère Jean, un nourrisson de quatorze mois.
A l'ultime seconde de son approche, la Bête fait dégringoler une pierre du mur, juste derrière Jeanne. A peine la jeune mère s'est-elle retournée en entendant le bruit que le fauve a saisi au bras sa fille et la renverse sur le sol avec violence. Marie, néanmoins, ne lâche pas le bébé et le serre contre sa poitrine pour le protéger du massacre. Aussitôt, Jeanne se métamorphose en furie. La colère, l'instinct maternel décuplent ses forces. Peu lui importe le péril mortel qu'elle court, elle se jette sur la Bête. Elle a ramassé au sol une pierre de belle taille, dont elle se sert comme d'une massue.
L'assaut brutal surprend la Bête par sa vigueur et la contraint à libérer la fillette qui se relève en criant "a la Bèstia !" et, Jean toujours enfermé dans ses bras, donne des coups de pieds au monstre, conjuguant ses efforts à ceux de sa mère. Mais la Bête ne renonce pas. Elle s'acharne maintenant sur Marie. Jeanne s'interpose et fait un rempart de son corps à ses deux enfants. Ce faisant, elle laisse Jean-Pierre sans protection. Lorsqu'elle en prend conscience, la Bête bondit sur lui. Mue par l'énergie du désespoir et l'amour d'une mère, Jeanne parvient à faire barrage entre le prédateur et le petit garçon.
C'en est trop pour la Bête, qui se déchaîne ; elle referme ses énormes griffes sur l'un des bras de la mère courage et la jette à terre, avant de se ruer vers le garçonnet qui, pétrifié, appelle sa maman au secours. Ses cris fouettent tant et si bien la jeune femme que, bientôt debout, elle reprend le combat contre le plus cruel adversaire qui soit. Elle saute sur le monstre, l'assaille par un côté, le serre dans l'étau de ses genoux, referme ses bras autour de son cou, l'écrase contre sa poitrine !
Alors, aussi incroyable que cela paraisse, la Bête s'écroule et s'ébroue sous l'assaut de cette furie aux forces multipliées par l'amour maternel. A une dizaine de reprises, la poitrine lacérée par les griffes, le corps meurtri de morsures, Jeanne reprend le combat. Pas un instant elle ne reste au sol. Elle se redresse et affronte le monstre. Chaque fois que la Bête s'empare du gamin, Jeanne parvient à lui faire lâcher prise !
L'affrontement dure maintenant depuis de longues minutes. La mère ramasse une autre pierre et porte de nombreux coups sur la tête de son assaillant, qui s'en débarrasse à nouveau. Jeanne roule sur le sol tandis que le prédateur emporte le petit garçon à travers une haie de broussailles. En un réflexe ultime, elle parvient à saisir l'une des pattes arrière, sans pouvoir la retenir. A son tour, elle s'engouffre dans l'ouverture et retombe près de la Bête, qui tient son enfant par le crâne. La bagarre reprend avec âpreté, mais le monstre tient bon et court vers un pré, toujours talonné par Jeanne, plus déterminée que jamais.

Sans doute ému par l'esprit de sacrifice de cette femme, Dieu a miséricorde. Alors que tout semble perdu, les deux autres fils de Jeanne, François et Pierre, seize et quatorze ans, qui se préparaient à mener leur troupeau à la pâture, entendent les hurlements de leur mère et se précipitent. Leur frère de treize ans, occupé à l'étable, se lance à la suite de ses aînés, tenant ferme sa lancette, emmenant son chien en renfort.
Plus rapide, le chien jaillit le premier et saute à la tête du monstre qu'il jette à terre. Le gamin survient et pique la Bête, sans pouvoir faire pénétrer la lame dans l'épaisse et solide fourrure de poils longs et rougeâtres. Surpris, le prédateur lâche sa proie et s'enfuit enfin, poursuivi un temps par le chien, avant de disparaître.
La petite victime se relève et court vers sa mère. Tête ensanglantée, nez arraché, le garçonnet est en piètre état. Les crocs du monstre lui ont ouvert la peau du crâne, y laissant des plaies béantes. Le pauvre enfant ne survivra pas à la terrible bataille : le 19 mars 1765, il succombe à ses blessures.
Au terme d'une demi-heure de farouche affrontement, Jeanne Chastang, ses vêtements réduits en lambeaux n'est pas blessée grièvement. Epuisée, meurtrie dans l'âme par le spectacle de son petit désormais défiguré, beaucoup craignent pour sa santé. Le capitaine Duhamel, arrivé sur les lieux le lendemain, redoute même qu'elle "ne périsse également car elle n'a pour ainsi dire pris aucune nourriture depuis l'événement".

Cette attaque extraordinaire, qui fait l'objet d'une relation par le capitaine des dragons, est également rapportée à l'évêque de Mende par le curé de Saint-Alban, sincèrement apitoyé par l'état de la pauvre femme à laquelle Louis XV ordonne que soit remise une récompense de 300 livres. Le comte de Morangiès lui donne aussi des gratifications au cours d'une visite qu'il lui rend peu après le terrible combat, désolé de la trouver accablée et lasse au-delà de l'imaginable.
Il reste qu'une femme, une mère, a su vaincre la Bête pour sauver ses enfants. Admirable combat. Et victoire passagère...



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epistophélès



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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Sam 27 Aoû - 1:25

Les mercenaires

Le ressentiment croissant de Duhamel contre les d'Enneval favorise les méfaits du monstre. Le capitaine de dragons ne supporte pas l'irruption en Gévaudan de ceux qu'il nomme les "étrangers", des chasseurs venus de toute la France, avides de gloire et impatients de toucher l'énorme prime promise par le roi et les autorités locales.
Ces "Don Quichotte", affirme-t-il dans un courrier, après une dizaine de jours de chasse au plus, "effrayés par la difficulté du pays et dégoûtés par l'argent qu'ils dépensent en pure perte, s'en retournent fort honteux et promettent bien de ne plus y revenir".
Les d'Enneval, père et fils, sont ses bêtes noires. "Ces messieurs, écrit-il avec mépris, croyaient comme les autres (...) avoir cette bête en quinze jours : voilà plus de trois semaines qu'ils cherchent après et qu'ils ne sont pas plus avancés." Mais ils ont des relations à la Cour, dont l'aura retombe en cascade sur les autorités régionales. On obéit donc à leurs désirs, surtout dans la province du Gévaudan, si éloignée de Versailles...
Le duc de Choiseul ayant demandé que le capitaine Duhamel et ses dragons ne se mêlent plus de cette chasse, l'officier obéit à contre-coeur et laisse entière liberté d'action aux d'Enneval. Des voix s'élèveront pour soutenir l'officier qui, "s'il n'a pas fait cesser le mal, en a du moins bien diminué les progrès". Et chacun veut croire que, dès ce printemps 1765, tout rentrera enfin dans l'ordre. Buffon l'affirme. La Bête du Gévaudan, à sont estime, n'est pas un monstre inconnu en ces contrées, mais plusieurs gros loups qui se retireront aux beaux jours...
Pour l'heure, la Bête se pourlèche, plus que jamais friande de chair fraîche. Notamment celle d'un gamin d'une dizaine d'années, Jacques Gibilin, qu'elle dévore le 3 avril 1765 entre Bergougnoux et Vialgose, après avoir attaqué son frère aîné d'une étrange manière ; elle a posé ses pattes de devant sur les épaules du garçon, qui l'a repoussée avec une baïonnette. C'est ensuite qu'elle s'est abattue sur le cadet. Curieuse attitude... Pas celle d'un loup, assurément.
Le lendemain, le monstre est repéré dans les bois du comte de Morangiès où d'Enneval tente en vain de l'encercler, après avoir lancé sur sa piste ses fameux chiens chasseurs de loups. Au moins trouve-t-on des ossements humains et du sang en abondance, sans q'uil soit possible d'identifier la victime.

On voit encore la Bête à plusieurs reprises, et même en compagnie d'un animal plus petit - sans doute sa femelle. Mais personne n'est sur place, paysans ou chasseurs, quand elle décapite et mange la poitrine d'Annez Giral, dit "Dauphine", âgée de douze ans.
Cette bête impie commet aussi le sacrilège de tuer le 5 avril 1765, jour du vendredi saint, l'un des quatre enfants qu'elle attaque à Donnepau. Tous réagissent avec leurs lancettes et la frappent violemment à la tête, sans dommage pour le monstre qui dévore à moitié sa victime. Les rescapés affirmeront avoir remarqué sur son ventre une blessure ouverte d'où sortait un boyau...
Parbleu, ce monstre est invincible ! Même les pires blessures ne l'empêchent pas d'assouvir sa faim quotidienne.
Dans toutes les fermes de cette province très chrétienne, il n'est question que d'elle. Nul n'a oublié l'anathème de l'évêque de Mende. La Bête est l'envoyée du Diable, en punition des péchés commis par les mauvais chrétiens.
Mais les mauvais chrétiens, bien entendu, c'est l'autre. Chacun s'épie. De bouche à oreille, on dénonce les turpitudes réelles ou supposées de voisins dissolus. Le mal et les péchés de chair ne peuvent être que de leur fait...
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JeanneMarie



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MessageSujet: Re: La Bête du Gévaudan...   Sam 27 Aoû - 14:25

pas très ragoutant cette image de boyau qui dépasse. Mad
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epistophélès



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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Sam 27 Aoû - 14:39

Cette histoire n'en finit pas et toi Jeanne-Marie, tu n'as retenu que "le boyau dépassant" Exclamation Question  ....... Rolling Eyes .......... geek

Excuse-moi, DOmi. Je ne comprends vraiment pas comment j'ai pu te confondre avé Jeanne-Marie Exclamation ........ Laughing ............. geek


Dernière édition par epistophélès le Lun 29 Aoû - 14:24, édité 1 fois
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epistophélès



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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Sam 27 Aoû - 20:40

Mort et résurrection de la Bête

Le 7 avril 1765, dimanche de Pâques, restera sans doute comme l'un des jours les plus amers pour le capitaine Duhamel. Avec ses dragons, il quitte Saint-Chély pour Mende, où il arrive le soir même avant de rejoindre son régiment à Pont-Saint-Esprit, dans le Gard. Sa mission est achevée.
Le même jour, tard dans la soirée, un homme hurle son chagrin. C'est le père de Gabrielle Pelicier, une jeune fille de dix-sept ans qui gardait ses vaches sur un pâturage au Champ-de-la-Dame. Resté sur place avec sa fille, il l'avait laissée seule avant le coucher du soleil, persuadé que la Bête ne rôdait pas dans les parages. Mais la Bête était là, à l'affût, et les observait. Sitôt le père éloigné, elle a terrasé la fille d'un bond. On pense que ses vaches ont voulu la défendre, à en juger par les éclaboussures de sang qui maculent leur robe. Elles ont dû charger la Bête pendant sa sale besogne.
C'est dans un bourbier que le corps de Gabrielle a été retrouvé, ses vêtements et son chapeau disposés de telle façon qu'on l'a d'abord crue endormie... Etrange mise en scène... de la part d'un loup ! Un loup-garou, peut-être ? Ou la mauvaise farce d'un paysan mal dégrossi passant près du corps ? Dans cette rude région, loin des élégances et des raffinements de la Cour, tout est possible...
L'insaisissable animal poursuit son oeuvre, tel un tueur en série. Le 18 avril 1765, il saigne Martial Charrade, un vacher de treize ans, au pâturage de la Vachellerie, avant d'égorger un autre enfant le lendemain, dont il ne laisse que le squelette.


Comme le capitaine Duhamel, le sieur d'Enneval, décidé à en finir une fois pour toutes, lance alors une puissante battue qui , le dimanche 21 avril 1765, rassemble dix mille hommes dans les environs D'Aumont. La chance lui sourirait-elle ? Un adolescent de dix-huit ans, armé d'un sabre, débusque la Bête tapie sous un rocher. Le monstre ne s'affole pas pour si peu. Il scrute le jeune homme de ses yeux qui lancent des éclairs de cruauté et, sans bouger, pousse des grondements terrifiants et montre ses crocs acérés. Le jeune homme sent son courage vaciller. Il prend peur, appelle au secours, est entendu par un prêtre qui participe à la traque, un pistolet à la main. Le curé accourt vers les cris pour découvrir le jeune homme pâle, tremblant, encore paralysé par l'émotion. Mais la Bête a pris le large. Malgré les efforts de tous, impossible de la revoir...
Le lundi, elle attaque une gamine de onze ans et un adolescent de seize ans qui gardaient leur bétail aux Couffours-Hauts. Suivant sa stratégie habituelle, elle tourne autour des deux enfants avant de bondir sur le plus faible. Mais tout le Gévaudan connaît maintenant ses ruses. Les deux adolescents ne se laissent pas faire et se défendent avec énergie, empêchant le monstre de séparer la fille du garçon.
Si la Bête réussit à sauter sur l'adolescent, la gamine la frappe avec sa lancette. Leurs hurlements attirent enfin un gaillard d'une trentaine d'années, homme vigoureux armé d'une hache avec laquelle il tente de frapper la Bête. Mais celle-ci esquive tout aussi adroitement les coups, avant de rompre le combat. Elle s'éloigne vers une autre bête, une femelle de taille moindre, qui lui flaire et lui lèche la gueule...
L'affaire se termine au mieux puisque le garçon s'en sort sans blessure, quitte pour une belle frayeur.
D'Enneval, le noble chasseur venu de Normandie, à l'affût du moindre renseignement, estime qu'une louve accompagne la Bête... qui ne peut donc être qu'un gros loup. Le chasseur apprend aussi qu'un jeune berger, attaqué près du château de Cheminades, a dû la vie sauve à l'un de ses taureaux, qui a affronté le monstre avec ses six cents kilos et surtout ses puissantes cornes...


En Gévaudan, à la peur s'ajoute un fort mécontentement. La région est pauvre et la survie de ses habitants est aléatoire. Les familles sont nombreuses, souvent plus de dix, voire de vingt enfants. La mortalité infantile est grande. Parce que l'hygiène n'existe guère. Mais aussi parce qu'en cas de maladie ce sont les rebouteuses qui font office de médecins.
Les femmes, souvent enceintes avant vingt ans, sont fréquemment en couches. Elles accouchent seules, à la ferme, avec l'aide d'une voisine en guise de sage-femme. Et pas question d'arrêter le travail ! Les femmes préparent le repas des hommes le jour même de leur délivrance et le lendemain matin, avant le lever du jour, elles sont debout pour préparer le petit-déjeuner à base de beurre, de pain de seigle, de saucisson et de fromage...
A cette rude façon de vivre, s'ajoute depuis près de dix mois la terreur provoquée par les meurtres de la Bête inconnue... Tous les regards se tournent vers l'éminent spécialiste issu de la noblesse et, selon ses propres récits, ami personnel de Sa Majesté Louis XV... Dans cette région reculée de France, cela en impose ! Aussi, quand ce grand chasseur, son fils, ses piqueurs et sa meute exigent une mobilisation de paysans comme on n'en n'a jamais vu, tous obéissent, chapeau bas.
Cette fois, vingt mille hommes participent à la battue. Le grand chasseur de loups et son fils, venus tout droit de leur Normandie, ne se mélangent pas à la bonne centaine de chasseurs, dans la perspective de remporter la totalité des récompenses et de tirer la juste gloire d'une victoire sur la Bête féroce qui fait trembler tout le Gévaudan et dont l'existence, grâce à la presse naissante, est connue dans toute l'Europe.


On croit les heures du monstre comptées. La confiance revient, d'autant plus vite que, le 1er mai 1765, dans les rochers de Prunières, l'animal est acculé par M. de La Chaumette, un gentilhomme, et ses deux frères. Les chasseurs l'ajustent, tirent. Trois balles l'atteignent et le renversent. Morte ? Non ! Il se relève ! La poudre parle encore. Les balles frappent. La Bête pousse un terrible cri d'agonie et s'effondre, inerte. Sans vie. Enfin ! Le cauchemar est-il terminé ? - et va-t-on pouvoir se partager l'énorme prime de près de 10 000 livres ? Les chasseurs n'osent croire à leur chance. Ils attendent. La Bête, étendue sur l'herbe, ne bouge toujours pas. Quel animal pourrait résister à quatre coups de grosses chevrotines ?
Les hommes s'avancent avec précaution vers le cadavre. Même devant la dépouille immobile du monstre, la peur demeure. Soudain, aussi incroyable que cela paraisse, la Bête se redresse et s'enfuit ! Elle perd pourtant beaucoup de sang. "La Bèstia est blessée au gros sang", indique le rapport. Un paysan, François Roche, qui l'aperçoit également, constate que son cou dégouline de sang. Les hommes la suivent quelque temps, avec l'espoir de la trouver morte dans quelque fourré, mais la nuit les contraint à renoncer.
Cette incroyable résurrection stupéfie les chasseurs et les nobles. Impossible, murmurent les uns : une simple balle aurait couché un grand loup ! M. d'Enneval est désarçonné. Des loups, il en a tué plus d'un millier. Des gros ! Des puissants, certains même atteignant cinquante kilos, quand un loup mâle dépasse rarement vingt-cinq kilos...
Mais les descriptions que lui ont fait les chasseurs sont unanimes : cette bête puissant, intelligente, véloce, insaisissable, n'est pas un loup... Un loup ne se vengerait pas le lendemain. Or, la Bête tue chaque jour... Et le jour suivant, encore... Comme un défi permanent aux hommes qui la poursuivent... Alors ?

La Bête nargue les chasseurs... Le 10 mai 1765, un voyageur survient opportunément pour sauver un berger en mauvaise posture près du château de Baume. La Bête rompt le combat et s'éloigne de quelques pas. L'homme s'approche, lui lance un bâton qui la fait gronder. Puis elle recule encore et... se couche !
Le garçon et l'homme courent alerter le château, mais les chasseurs n'y sont pas.
Lorsque enfin ces derniers arrivent sur place pour ratisser la zone, la Bête a disparu. Les hommes les plus rudes en perdent leur latin. Pourquoi la Bête s'est-elle couchée ? Incompréhensible.
Elle resurgit le lendemain, en début d'après-midi, pour jeter son dévolu sur quatre garçons d'Auvers, âgés de dix à quatorze ans, qui gardent leurs vaches dans les bois de la Ténazeyre. L'aîné fait courageusement face au monstre avec sa baïonnette, mais la Bête accroche l'un des petits par ses habits. Le grand redouble de hardiesse, parvient à lui faire lâcher prise et à la repousser en multipliant les coups de lancette, dont beaucoup glissent sur l'épaisse fourrure. Un autre gamin, encouragé par le sang-froid du grand, frappe violemment le monstre sur le museau à l'aide d'un bâton et le fait "fortement tousser". La Bête n'insiste pas et s'enfuit. La partie est trop forte pour elle. Sans doute mal remise de ses multiples blessures, elle n'a pas encore retrouvé toute sa force. Voilà peut-être pourquoi elle s'était couchée...
Mais l'animal est solide. La Bête a tôt fait de retrouver son poil ! Un habitant de Marvejols écrit : "La blessure qu reçut la Bête féroce le 1er de ce mois n'a opéré en elle qu'une copieuse hémorragie, dont elle avait peut-être besoin pour sa santé, ce qui peut lui avoir tenu lieu de ces saignées de précaution qui se font assez communément dans cette saison. Non seulement elle vit encore, mais se porte bien ; et si cette crise a un peu diminué ses forces, comme il est très naturel, elle lui a laissé tout l'appétit qu'il faut pour les réparer."
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 28 Aoû - 18:32

La complainte de la Bête

Il faut donc reprendre la meilleur techinique de chasse : les battues. Celle du 19 mai 1765 rassemble les habitants d'une vingtaine de communautés du Rouergue, à savoir Ségur, Vezins, Saint-Léons, Laclau, Gleisenove, Saint-Amans, Saint-Julien, Saint-Etienne-de-Viauresque, La Capelle, Saint-Aignan, Arques, Salars, Prades, Salles-Cuyran, Viarrouge, Curan, Mauriac et Saint-Laurent (Aveyron).
Plus de dix mille paysans et chasseurs ! On leur demande de faire le plus grand tapage possible avec les "tambours, poiles (sic), chaudrons et autres instruments propres à (...) épouvanter les loups". Bien sûr, ils emmènent leurs chiens, leurs mâtins pour débusquer les nombreux loups réfugiés dans la forêt de Trie, ainsi que dans les bois de Serres et de Sauganes. Assez curieusement, l'accroissement de la population de loups dans cette région est la conséquence des traques menées contre la Bête. Chassés par les multiples battues, ils ont fini par se regrouper en cette contrée.
Mais la pluie battante entraîne l'annulation de la chasse, sans entraver l'activité meurtrière du monstre qui, dans la zone même des recherches conduites contre lui, dévore une femme de quarante-cinq ans dans les bois de Servillanges, non sans l'avoir décapitée. La routine...
Décision est prise par les chasseurs de rester en embuscade toute la nuit près du cadavre sans tête, tandis que la Bête, rôdant autour de la maison de la victime, fait frémir ses habitants par ses pleurs imitant à la perfection ceux d'un être humain.
La Bête parle ! Elle pleure ! C'est donc bien le Diable...! La terreur monte dans les chaumières, éclairées de nulle autre lueur que celle des modestes flammes de la grande cheminée, dans les chambres toujours situées près de l'étable, pour profiter de la chaleur animale des vaches...

D'Enneval, plus préoccupé de toucher les 10 000 livres de prime que de délivrer les habitants du Gévaudan du fléau qui les décime, mobilise toute son expérience pour parvenir au succès. Après les grandes battues infructueuses, il fait tuer quelques animaux dont le corps empoisonné est laissé sur les passages supposés de la Bête.
Mais toutes les gesticulations du grand chasseur n'empêchent pas l'enlèvement d'un enfant à Mazeyrac, sauvé de justesse par les habitants, le 21 mai 1765. Trois jours plus tard , il ne peut éviter l'attaque à laquelle réchappe Marguerite Martin, une solide bergère de vingt ans, attaquée sur une pâture de Saint-Privat-du-Fau et secourue par deux bouviers. La gorge percée en plusieurs endroits par les immenses crocs, la malheureuse décèdera le 24 mai...
Quelques heures après avoir été chassée par les deux bouviers, la Bête a assailli une gamine d'une dizaine d'années à Amourettes, sans paraître craindre les nombreux témoins, des villageois qui sont intervenus à temps pour lui faire lâcher sa proie... La matinée n'est pas terminée qu'une fille du Mazet, Marie Valès, treize ans, est saisie par la Bête et traînée dans un bois où elle est dévorée. Le petit garçon qui l'accompagnait a bien tenté de la défendre, mais il n'a pu faire mieux qu'appeler au secours. Trop tard.

Les actes de bravoure se succèdent, sans permettre de neutraliser la Bête. Le jour même de ses méfaits aux Amourettes et au Mazet, elle s'en prend à Marguerite Bony, une bergère de dix-huis ans qui pourrait se croire perdue si ne volait à son secours Pierre Tanavelle, qui a assisté à l'assaut et qui s'interpose. Sa petite taille peut faire illusion, mais elle cache une grande bravoure. Cet adolescent de quinze ans a un compte personnel à régler avec le monstre : sa tante Jeanne est morte en janvier sous les crocs maudits. La Bête, une fois encore, tourne autour de ses proies pour les désorienter. Mais Pierre ne se laisse pas effrayer. Il tourne avec elle et lui porte au moins trois coups de sa lancette, dont la lame se teinte de sang. Eût-elle été plus longue, il transperçait l'assaillant et, peut-être, touchait un organe vital. Toujours est-il que le garçon remporte le combat et met la Bête en échec, sous le regard ébaudi de plusieurs témoins, trop éloignés pour être utiles. Et la Bête se retire, enragée, mais vaincue. Elle traverse en vacillant la paroisse de Saint-Just et s'enfonce dans le bois de Clavières, où elle est prise en chasse par des villageois avertis par le tocsin...

A défaut de tuer le monstre et d'empocher la prime, le sieur d'Enneval et son fils exigent le remboursement de frais parfois invraisemblables. Le gouverneur de la province n'est pas dupe, mais il se doit d'être prudent : le noble chasseur à ses appuis à la cour du roi. Avec la plus grande courtoisie, il insiste pour voir la lettre de Sa Majesté que le sieur d'Enneval prétend tenir dans son grand portefeuille, lui donnant tout pouvoir pour puiser dans les finances de la province... D'Enneval n'exhibera qu'une fois, et prestement, une lettre de commandement qu ele gouverneur n'a pas le temps de lire, ornée d'une signature qu'il ne reconnaît pas comme étant celle du roi. Pour éviter les ennuis, il paiera donc, bien conscient de se faire gruger...

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epistophélès



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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 28 Aoû - 19:29

Cependant le seigneur d'Enneval, comme le capitaine Duhamel, doit faire face à un début de fronde. Car les résultats se font attendre. Le père, vu son âge, n'est pas toujours en état de soutenir les fatigues d'une traque prolongée. On lui reproche de ne pas s'investir dans les chasses, de ne pas vouloir abîmer son équipage dans la forêt touffue, d'économiser sa horde de chiens dressés pour la chasse au loup... En outre, certains notables locaux pensent qu'il peut être encore un excellent chasseur en plaine, mais dira l'un d'eux, "Je doute qu'il ait jamais eu un esprit d'ordre et d'arrangement suffisant pour bien disposer et diriger des chasses générales".
En somme, résume le comte de Morangiès, les d'Enneval ne paient pas de leur personne. Chacun commence à comprendre qu'en dépit du déploiement de piqueurs, de veneurs en luxueuse livrée cramoisie et de meutes de chiens courants, le meilleur louvetier de France a échoué. Il n'a réussi qu'à se gagner la méfiance d'une population plutôt austère de moeurs. Lui qui avait promis à la Cour de tuer le "croque-chair" s'ennuie ferme dans la région, sans parler de l'exaspération que lui inspirent ses rudes habitants, qui ne croient pas vraiment à ses méthodes et le lui font sentir...
Mais c'est la Bête qui lui inflige le pire des camouflets : soit elle ne se manifeste pas, soit elle se joue de lui. D'Enneval en vient à penser que cette "Beste féroce" n'est que pure invention. Aussitôt, celle-ci contredit, une nuit, de façon spectaculaire : un bond prodigieux la conduit pile sur la croupe d'un cheval, d'où elle pense profiter de l'effet de surprise pour terrasser le cavalier. Celui-ci se dégage, pique l'apparition démoniaque avec sa baïonnette et la met en fuite.
M. d'Enneval doit revoir son point de vue. La Bête existe bien. Ecoeuré par ses échecs, le grand louvetier est partagé entre le désir d'en finir une fois pour toutes avec ce prédateur imprévisible et la tentation de déclarer forfait.
C'est alors que, désagréablement surpris par l'accumulation de rapports défavorables qui parviennent à ses ministres, le roi s'en mêle. Louis XV, impatient, s'agace en effet de ne voir remonter jusqu'à Versailles que plaintes et récriminations, mais pas la moindre bonne nouvelle, de ce Gévaudan si reculé. Or le rôle d'un roi est de protéger son peuple.
Cette histoire de chasse sans fin perturbe et empoisonne son règne. L'inefficacité des dragons et des traques commence à faire très mauvais effet. Il y va du prestige de la France ! D'autant que le souverain vient d'essuyer une défaite historique à l'issue de la guerre de Sept Ans, en 1763.

Le roi s'inquiète également des ravages incroyables causés par la Bête, qui n'ont que trop duré. Les royaumes voisins ont leurs regards braqués sur la France, et l'on voit bien des sourires moqueurs s'afficher ici et là... Comment Louis XV pourrait-il diriger victorieusement ses armées s'il est incapable de mettre fin aux déprédations d'un simple loup, fût-il enragé ? Et voilà que sa traditionnelle ennemie s'en mêle ; on peut lire dans la presse anglaise qu'en Gévaudan "une chatte a dévoré vingt mille soldats du roi Louis XV".
Cette fois, le roi de France ne décolère plus. Conscient de devenir la risée de l'Europe, le souverain se fâche et convoque sur-le-champ François Antoine, son lieutenant des chasses et premier porte-arquebuse. Il lui ordonne de sélectionner de fines gâchettes et ses meilleurs limiers pour faire enfin le ménage en Gévaudan. Mission singulière dont il le charge en ces termes :
- Je ne vous demande pas, monsieur, de tuer la Bête, mais de m'annoncer sa mort. Bref, faites comme vous voudrez, mais qu'on n'en parle plus... Qu'on ne la chante surtout plus, cette lancinante "Complainte de la Beste" :


Lorsqu'elle tient sa proye,
Cette cruelle Beste
En dévore le foy
Le coeur avec la teste.
Ce monstre funeste,
Cet animal dévorant,
A craindre comme la peste,
Ne s'abreuve que de sang...


Partout, en Gévaudan d'abord, puis dans les autres provinces de France, les colporteurs chantent le couplet, participant à la diffusion de cette peur sournoise... On commence à voir la Bête partout. A se demander si certains ne lui mettent pas sur le dos quelques assassinats, à une époque où la police scientifique et ses prélèvements ADN relèvent de la science-fiction...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 28 Aoû - 20:32

Les grands s'en mêlent

Antoine, familier du roi, mais surtout serviteur de Sa Majesté, s'entoure de renforts prestigieux. A ses côtés, les ducs d'Orléans et de Penthièvre, ainsi que le prince de Condé, qui viennent spontanément épauler le premier porte-arquebuse de Louis XV. Celui-ci ayant exprimé le souhait que soit mis fin à l'existence de cette Bête qui dévore ses peuples depuis bientôt un an, les grands du royaume obtempèrent comme s'ils avaient reçu un ordre. Il est bon par son zèle de se faire remarquer de Sa Majesté. Par ailleurs, avec l'amour courtois, la chasse est la seule distraction de ces seigneurs qui peuvent encore espérer vivre de la sueur du peuple et des lourds impôts qui l'écrasent, avant qu'une révolution autrement plus sanglante que la Bèstia ne vienne les balayer...

Antoine recevra son ordre de route le vendredi 14 juin 1765, signé par Choiseul, ministre et secrétaire d'Etat, par ailleurs parent de l'évêque de Mende. On est en famille, celle des grands de la Cour royale. La Bête n'a qu'à bien se tenir ! Ses jours sont forcément comptés.
La situation en Gévaudan donne raison au roi. La grande battue menée par d'Enneval dans les environs de Saugues, le samedi 1er juin 1765, n'aboutit pas plus que les autres, en raison surtout d'une piètre organisation.
Preuve de ce désordre, la Bête égorge Jeanne Hugon, une gamine de onze ans, près de Lair, tandis qu'à quelques lieues de là les d'Enneval mobilisent dix mille hommes pour tenter de la débusquer...

La consternation est générale. Nouvelle traque. Nouvel échec. Dans ces forêts denses de taillis, de buissons et de genêts atteignant deux mètres, les chiens ont parfois du mal à suivre une piste. Alors un cavalier... Les champs a découvert sont clos de murs de pierres volcaniques que les paysans ont enlevée de leurs terres pour en délimiter la surface... Et dans les prés, lorsque enfin la vue porte à plus de cent mètres, il faut encore se défier de la traîtrise des bourbier. Cruelle et sauvage région, si peu porpice à une traque efficace ! Tel est le décor où Antoine, les grands seigneurs de la Cour et leurs équipages se font fort d'abattre le monstre, pour le bon plaisir du roi plus que pour le salut des populations dévorées...

En attendant l'arrivée prochaine de ces équipages prestigieux, M. d'Enneval et son fils mettent les bouchées doubles pour rafler la gloire au nez et à la barbe de ces rivaux. Il y a urgence à réussir : le trajet Versailles-Gévaudan ne prendra qu'une quinzaine ! Les battues reprennent donc avec force et vigueur au cours des jours suivants, dont de nombreux loups font les frais... mais dont la Bête sort indemne. On ne l'a même pas vue. Serait-elle morte de ses blessures dans quelque massif de genêts ?
M. d'Enneval aimerait se retirer avec les honneurs et avec la prime. Pour cela, il lui faut la peau du monstre, ou mieux, la tête. Il n'est pas loin de voir son souhait réalisé quand, le 13 juin 1765, alors qu'Antoine est prêt à partir, les chiens, plus énervés qu'à l'accoutumée, se lancent sur la piste de la Bête. D'Enneval, pour une fois en selle, fonce avec eux. Il croit la tenir, mais la meute s'arrête soudain et les chiens, apeurés, regardent piteusement leur maître à cheval, comme pour lui signifier qu'ils ne peuvent aller plus loin. L'odeur et la forme de la Bête qu'ils ont levée semble leur inspirer la plus grande prudence, mère de toute vie prolongée... La Bête, elle, met à profit cet incident surprenant pour s'échapper dans les taillis touffus. Elle s'est encore enfuie, comme par magie !

Le 16 juin, on la signale près de Julianges. Les habitants du village la rabattent vers les chasseurs, mais elle réussit à se cacher dans un petit champ où elle est répérée par deux pêcheurs qui ne la reconnaissent d'abord pas, puis qui l'identifient avec stupeur lorsqu'ils la découvrent dans son entier.
- A la Bèstia ! A la Bèstia !
Alertés, les d'Enneval se lancent à sa poursuite. Dans l'intervalle, le monstre tente d'enlever une bergère de dix ans à Varennes, non loin de Julianges, mais deux boeufs la dégagent de son emprise et la petite en sera quitte pour une blessure à l'épaule. La Bête file entre les villages de Feyrolettes et de Plaux, tue une chèvre sans la dévorer et, un peu plus loin, près de Lorcières, traverse un groupe de femmes qu'elle ignore mais laisse terrifiées.
Parvenue dans les bois de Lorcières, la Bête repère une jeune fille qui garde des cochons. La fille la voit et lui jette des pierres, tandis que sa mère, alertée par ses cris, accourt à toutes jambes. Cette fois, ce sont les cochons, comprenant le danger couru par la petite maîtresse qui les soigne si bien, qui viennent à la rescousse. Et l'on voit cet étonnant tableau, où une demi-douzaine de cochons bien gras, mais aux grognements inquiétants, la gueule ouverte et bavante, chargent l'ignoble Bête ! Malgré sa puissance et son odeur repoussante, elle n'impressionne pas les porcs héroïques, qui sortent victorieux de cette confrontation !
La Bête s'escampe. Elle a trop d'avance sur les chasseurs de d'Enneval et fausse compagnie aux habitants de Lorcières qui tentaient de la rattraper. La nuit favorise sa fuite. Résistera-t-elle à l'envoyé de Louis XV ?
Antoine fait son entrée à Clermont-Ferrand le 18 juin 1765. L'accompagnent un de ses fils, gendarme de la Garde, quatorze gardes des chasses, des princes de sang, plus quatre limiers réputés parmi les meilleurs. Aura-t-il la peau de la Bête féroce, là où ont échoué le capitaine Duhamel et ses cinquante-sept dragons ? Là où piétinent désormais d'Enneval père et fils, pourtant grands décimeurs de loups ?

Le 20 juin, presque un an après la première attaque mortelle près de la cité fortifiée de Langogne, la Bête l'accueille par un pied de nez en dévorant un gamin de huit ans, puis, le lendemain à Pépinet, un garçon de douze ans qu'elle décapite avant de s'en nourrir et d'emporter sa tête et un bras. Elle récidive le même jour à Sauzet, en tuant une quinquagénaire dont elle coupe également la tête et un bras avec lesquels elle se réfugie dans la forêt profonde.
Peu après, dans les bois de Faisel, on découvre avec stupeur une autre victime, une adolescente de quinze ans.
Le même jour, près de Sauzet, la Bête - n'est-elle pas rassasiée ? - fonce sur deux filles et saisit par un bras Marie Trincard, âgée de douze ans. Elle va pour la traîner à l'écart quand un adolescent de quinze ans, Jean-Pierre Lourd, survient et la frappe au cou avec sa baïonnette, sans la blesser, l'obligeant à lâcher sa proie qui s'en sort avec un bras sévèrement mordu...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 28 Aoû - 23:12

Antoine tâte le terrain

Un tel appétit étonne, même de la part d'un monstre.
Y en aurait-il plusieurs, outre la louve remarquée au côté de la Bête ? Une portée a-t-elle vu le jour dans quelque coin inaccessible de ces forêtes impénétrables ? L'hypothèse est recevable. Mais, si plusieurs bêtes de même espèce écument la région, formant une famille de fauves anthropophages, comment se fait-il qu'aucun de ces animaux n'ait été tué, malgré de multiples battues ? Il est vraiment temps qu'antoine, l'envoyé du roi, déploie son talent !
Le Gévaudan retient son souffle. Comme la cour de Versailles, qui manque singulièrement de distractions. La chasse au monstre croqueur de croquants fait les délices de la Cour.
En attendant, les attaques se multiplient. Le 4 juillet 1765, la Bête tue Marguerite Oustallier, une femme de soixante-huit ans. Face à cette nouvelle provocation, le seigneur d'Enneval et le nouvel arrivé en Gévaudan, François Antoine, unissent leurs efforts. Sur les lieux du drame, près des bois de Broussoles, à Lorcières, on leur explique fébrilement que la Bête était resté sur place, malgré l'arrivée des villageois. Un jeune homme a même vu le monstre qui se retirait à petits pas et a voulu le poursuivre. L'animal lui a fait face et l'homme, terrorisé, en est devenu jaune de fièvre... Devant l'attroupement de paysan, la Bête s'est contentée de s'esbigner à petit trot du côté de Julianges, où elle a attaqué la fille du maréchal-ferrant, secourue de justesse.
Le 6 juillet 1765, Antoine est à Broussoles pour mener l'enquête. Il y trouve quantité de sang et relève les empreintes d'un grand loup, qu'il identifie encore - en plus de celles d'une louve - près de Lorcières, dont les habitants disent avoir entendu les hurlements d'un animal inconnu... Sans doute le grand loup qui appelait sa louve, pense Antoine. Martin d'Enneval ne daigne pas le détromper : tout comme Duhamel, l'homme quitte à son tour le Gévaudan "les larmes aux yeux", ainsi qu'il l'écrit aux intendants d'Auvergne et du Languedoc. Il est vrai qu'il repart sans la prime de 9 700 livres... mais avec la certitude que la Bête n'est pas un loup !

Antoine est décontenancé par les traces du couple de fauves. Les autorités locales, elles, croient de plus en plus ferme que la Bête cauchemardesque est la même qui ravagea le Dauphiné, quelques années auparavant.
Nombre de descriptions concordent, notamment le fait que le monstre décapite souvent ses victimes avant d'en laper la cervelle, après avoir fait exploser le crâne sous la puissance inouïe de ses mâchoires... Un signe qui ne trompe pas, à mille lieues des habitudes des loups que connaissent bien les paysans et les quelques chasseurs assez riches pour se payer un fusil à pierre - lequel se charge par la gueule du canon avec un cornet à poudre.
A Antoine d'enrayer l'hémorragie. Or la Bête s'en donne toujours à coeur joie, à en juger par le corps d'un gamin de huit ans, Claude Biscarrat, retrouvé dévoré le 25 juillet 1765, trois jours après son enlèvement. Elle nargue encore l'envoyé du roi, le surlendemain, lorsqu'elle fond sur trois enfants du Roussillon, au nord-est de Ruynes. Les gamins lui tiennent tête un quart d'heure, jusqu'à l'arrivée des secours, maniant fermement leurs lancettes, malgré la peur qui les étreint et leurs multiples appels au secours.
Ce jour-là, la Bête file sans demander son reste, mais pour commettre aussitôt un nouveau méfait, cette fois près de Servières, où elle enlève le petit Pierre Roussel sous les yeux de ses parents et de sa soeur. Le monstre agit si vite qu'il ne leur laisse pas le temps de revenir de leur surpise. Il traîne le jeune garçon sur plusieurs centaines de mètres et l'emporte aisément par-dessus trois murailles de plus de deux mètres, avant de tomber sur un faucheur. Il préfère alors renoncer à sa proie et, plutôt que de subir la faux que brandit l'homme, s'enfuit. Le garçon est relevé sans connaissance. Il présente plusieurs blessures à la tête, à l'épaule et à une main. Il sera soigné à Saugues et asse vite guéri...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Lun 29 Aoû - 14:45

Antoine sent que la partie sera rude. Il prend 'abord la mesure du vaste champ de bataille où il doit affronter la Bête. La région, d'une beauté sauvage, est l'alliée objective de l'animal massacreur. Le Gévaudan et l'Auvergne voisine sont hérissés de montagnes de plus de mille mètres, aux flancs souvent escarpés, couverts de forêts denses parsemées de rocs, séparés par des gorges et des vallées encaissées où cascadent rivières et ruisseaux parfois profonds de plusieurs mètres. On n'y compte pas les ravins et les grottes. Terrain propice aux loups, où la B^te elle-même ne manque pas de refuges inaccessibles aux battues, voire aux meutes de chiens. Les hommes ne s'y peuvent déplacer que sur des sentiers pierreux, étroits et dangereux, longeant à l'occasion de profonds précipices qui contraignent à de longs détours pour se rendre d'un point à un autre.

Antoine et ses gens découvrent que ce pays, à mille lieues de Versailles, est aussi marécageux. Gare aux bourbiers qui freinent les voyageurs et pourraient bien les engloutir à jamais, avec montures et bagages ! Il leur faut progresser avec méfiance : un terrain qui semblait solide peut se transformer en piège liquide, tels des sables mouvants...
De ces tourbières, au sommet comme au flanc des monts, jaillissent des sources et des ruisseaux aisément franchissables, mai qui, par temps d'orage, deviennent torrents en quelques instants. Enfin, il convient d'éviter les gouffres qui s'ouvrent dans le lit des cours d'eau, avec des creux dépassant largement la hauteur d'un noble à cheval...
Ainsi, le Gévaudan où doit sévir Antoine est à lui seul un défi qui complique la traque. En outre, la région se caractérise par l'isolement des bourgs et des villages, le plus souvent des hameaux, voire de simples fermes implantées dans des vallons et séparées par le relief. Quant aux habitants, ils sont pauvres et ne doivent leur maigre subsistance qu'au laitage et à l'élevage des moutons, des cochons et des vaches, plus rarement à la culture de quelques champs de blé, d'avoine, de seigle ou d'orge... Antoine constate que les paysans affamés, font souvent moudre des blés encore verts, et déplore la disette dont souffre une population sous-alimentée. Voilà pourquoi, sans doute, tant d'entre eux tombent d'inanition au cours des battues. D'autres qui lui en sont conscients, à l'instar d'Etienne Lafont, syndic du diocèse de Mende, qui remet 18 livres à trois paroisses du Gévaudan pour qu'elles puissent se procurer du pain et prendre part plus gaillardement aux battues.
Mais les autochtones ne sont pas seulement mal nourris, ils manquent d'armes pour se défendre. "S'ils avaient eu des fusils chargés, écrira Antoine, ils auraient infailliblement tué cette cruelle Bête qui leur a toujours résisté, au point qu'ils l'auraient toujours quasi touchée de leurs fusils, lorsqu'ils ont voulu prêter secours contre cet animal."

Le sujet est délicat, cependant, car les autorités et l'aristocratie locale, en tout premier lieu, redoutent les révoltes paysannes - les jacqueries - et craignent que des armes à feu, entre les mains d'un peuple misérable, puissent être employées à d'autres fins que la chasse. Alors, faute de mieux, les paysans continueront à se défendre à l'aide de faux, de pierres, de gourdins et de baïonnettes improvisée en fixant une lame à un bâton...
Ayant pris la mesure du terrain, Antoine doit bien reconnaître qu'il ne dispose pas de moyens suffisants pour terrasser la Bête. Malgré sa bonne volonté et l'appui de seigneurs locaux, notamment du comte de Tournon, gentilhomme d'Auvergne, il ne peut compter sur une population qui ignore tout des techniques efficaces de battue. Les habitants ne savent pas se tenir en ligne, avancent en désordre et laissent entre eux de tels écarts, telle une chaîne aux maillons trop lâches, que les animaux sauvages - loups, renards et sangliers, mais surtout la Bête - se faufilent sans mal entre les rabatteurs.
Pour encadrer militairement cette troupe désordonnée, Antoine demande au duc de Choiseul de lui envoyer douze sergents et un officier d'infanterie. Et, se voulant très mobile, il installe systématiquement son quartier général dans le village proche du dernier lieu où la Bête a tué.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Lun 29 Aoû - 15:11

Un homme vêtu de peaux de bêtes ?

Pendant qu'Antoine établit son plan de bataille, les d'Enneval arrivent à Versailles où, le 4 août, Louis XV accueille le père avec courtoisie et, bon prince, lui octroie une rente de 350 livres. Le temps de quelques mots aimables, on oublie combien cette affaire du Gévaudan devient embarrassante, voire grotesque, moins parce qu'elle paralyse de peur la population qu'en raison du casse-tête qu'elle représente pour les autorités penaudes et désemparées par ces échecs répétés.

L'affaire, qui dure maintenant depuis plus d'un an, a fait l'objet de plusieurs chroniques dans la gazette locale, imprimée à Montpellier. Seuls les bourgeois lettrés, le haut clergé et la noblesse y sont accès ; mais, si la plupart sont illettrés, les gens du peuple entendent commenter par les premiers l'événement qui fait des gorges chaudes, bien au-delà de l'Auvergne ou du Gévaudan... Car la presse anglaise ne liasse passer aucune occasion de ridiculiser cette France où, écrit-on sans rire outre-Manche, une armée de cent vingt mille hommes n'a pu venir à bout d'un animal qui a déjà dévoré... vingt-cinq mille soldats !


Le roi Louis XV, à qui personne n'ose rapporter ces calembredaines, finit par l'apprendre d'un noble plus hardi et s'en montre fort courroucé. La perfide Albion ne perd rien pour attendre ! Même si, pour l'heure, le royaume de France, éreinté par la guerre de Sept Ans, n'a guère envie de reprendre ces éternelles mêlées où meurent des dizaines de milliers de soldats pour des causes parfois mal définies...

En Gévaudan, cependant, l'hécatombe se poursuit, même si le dimanche 11 août 1765, vers dix heures du matin, Marie-Jeanne Valet, servante de Bertrand Dumont, curé de Paulhac, repousse victorieusement l'attaque de la Bête. Cette courageuse jeune femme, âgée d'une vingtaine d'années, se rendait à la métairie de Broussoux en compagnie de sa soeur cadette, Thérèse, seize ans, quand le monstre a surgi d'un îlot boisé relié par deux petits ponts aux rives d'un torrent. D'abord effrayée, Marie-Jeanne recule de quelques pas, tout en pointant sa lancette. Surprise par cette résistance, la Bête se dresse sur ses pattes arrière. La jeune femme ne se laisse pas intimider et, retrouvant son sang-froid et ses réflexes, guette l'instant propice pour frapper. Puis, lorsque le prédateur s'élance, elle plonge soudain sa lame dans le poitrail que lui offre l'animal, toujours debout comme un humain. Le monstre pousse un long hurlement de douleur, qui glace d'effroi tout le village... et porte une de ses pattes avant à sa blessure, en un geste quasi humain qui va relancer les spéculations sur sa nature : si ce n'est un diable ou un loup, serait-ce un homme déguisé et vêtu de peaux de bêtes ?
Ce coup d'une efficacité inespérée met un terme brutal au combat. La Bête se jette dans la rivière où elle se roule à plusieurs reprises. Puis, d'un bond, malgré sa blessure au poitrail, elle saute puissamment sur la berge et disparaît...
Le porte-arquebuse du roi accourt sur les lieux. Il presse de questions les deux jeunes filles encore tremblantes, demande à voir la lame de la lancette, encore poisseuse de sang sur plus de sept centimètres ! Marie-Jeanne décrit son agresseur : de la taille d'un très gros chien de troupeau, avec, insiste-t-elle, une tête grosse et plate, une gueule noire, de redoutables dents et une tache blanche sur le cou... La Bête, insistent les deux soeurs, "était beaucoup plus grosse par-devant que par derrière et (...) avait le dos noir", note Antoine dans son procès-verbal, établi le jour même.
Quant à Marie-Jeanne Valet, qu'Antoine surnomme "notre pucelle du Gévaudan", elle reprend aussitôt le cours de sa vie simple et gentille de paysanne, auprès de ses parents. La postérité lui élèvera un monument, à Auvers, pour immortaliser le combat héroïque de la Belle contre la Bête...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Lun 29 Aoû - 17:05

Un étrange incident

Ainsi donc, le fauve n'est pas invulnérable. Il saigne. Une lancette à pu percer sa carapace de poils épais. Antoine, pour sa part, pense toujours à un loup ; mais un loup hors du commun, aux attitudes humaines, dont les mélopées nocturnes évoquent un chant grave et qui fait montre au combat d'une rare aptitude à déjouer les pièges, ainsi qu'à inventer de nouvelles stratégies d'attaque... Un casse-tête pour Antoine, auquel s'ajoute, le 16 août 1765, un incident inquiétant qui manque dégénérer en tuerie générale.
Ce jour-là, deux des envoyés du roi en chatoyante tenue bleu et rouge, Louis Pélissier, garde-chasse de la capitainerie royale de Saint-Germain-en-Laye, et François de La Chesnaye, garde-chasse du duc de Penthièvre, effectuent sous les ordres d'Antoine une reconnaissance près du bois du mont Chauvet, en vue d'une battue que doivent prochainement mener les habitants de Saugues, Pébrac, Venteuges et La Besseyre.
Les deux hommes, peu familiers des lieux, approchent d'un passage dangereux, en raison du terrain mouvant où chevaux et hommes pourraient s'enliser profondément et, faute de secours, ne jamais se dépêtrer. Les deux nobles cavaliers rencotnrent à cet instant un dénommé Jean Chastel. Ce paysan du cru est accompagné de ses deux fils, Pierre et Jean-Antoine, chasseurs, qui participent à la chasse générale. Les deux gardes-chasses royaux, habitués à chasser en plaine, leur demandent si le petit sentier qu'ils comptent emprunter n'est pas crevé de fondrières. Ils reçoivent l'assurance formelle que le chemin pierreux est sûr et qu'ils ne courent aucun danger. Ils s'engagent donc sans crainte. Hélas, leur équipage n'a pas fait cinquante mètres que leurs montures s'enfoncent brusquement dans une fondrière à demi invisible... et les deux cavaliers de choir dans la boue traîtresse...
Les Chastel éclatent de rire. Ils raillent grossièrement ces beaux messieurs de la Cour, aux uniformes chatoyants et aux noms à rallonge, dont la présence hautaine n'est guère appréciée dans le secteur. Piqués au vif, les deux gardes finissent par s'arracher à la gangue boueuse. Mais c'est en bien piteux état qu'ils retrouvent la terre ferme et, la rage au coeur, demandent des comptes aux trois manants. Mais ces "bougres de coquins", ainsi qu'ils les appellent, s'esbaudissent de plus belle !
Outré, Pélissier déclare le plus jeune des Chastel en état d'arrestation. Il est bien décidé à l'emprisonner à Saugues. Mais son père et son frère ne l'entendent pas de cette oreille et le mettent en joue. Pélissier est contraint de relâcher le jeune homme, lequel le menace à son tour...
Soudain, l'autre garde-chasse, La Chesnaye, se jette sur Chastel père, visiblement le plus mauvais des trois. Il détourne l'arme et le saisit au collet. La tension est à son comble lorsque les deux gardes-chasses, eux-mêmes armés et prêts à en découdre, préfèrent abaisser leurs armes et battent en retraite. Rira bien qui rira le dernier !
Les deux nobles se hâtent d'aller trouver le chef de l'équipée et lui content leur fâcheuse mésaventure. Antoine décide immédiatement d'arrêter les trois Chastel, qu'il condamne à quatre jours de détention. Il envoie des renforts pour mater ces fortes têtes et ordonne leur incarcération à Saugues, où six gardes-chasses les conduisent. Un nouveau drame a été évité de justesse ; mais, cette fois, la Bête n'y aurait été pour rien !


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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Lun 29 Aoû - 17:50

Il ne faut pas vendre la peau de la Bête...

Pour Antoine, cependant, le but premier reste d'accomplir la mission que lui a confiée Sa Majesté. C'est devenu son obsession. A l'affût du moindre renseignement, il ne songe qu'à tuer ce loup hors du commun, que seuls les ignares appellent la Bête du Gévaudan.
Un événement pourrait lui donner raison ; l'animal blessé par M. de Védrines aurait été abattu ! Aussitôt, Antoine de Beauterne expédie son fils Robert à Saint-Flour pour récupérer la dépouille. Las, de l'animal décapité, il ne reste... que la peau. On parvient toutefois à repêcher le cadavre, qui venait d'être jeté à l'eau. Un premier constat trouble les observateurs : les poils courts ont la même couleur que ceux d'un veau. Etonnant pour un loup... Il y a aussi cette pattes déformée, à la suite d'une blessure...
Antoine apprend aussi qu'une louve et des louveteaux accompagnaient la Bête. Mais ce n'est pas elle ! La Bête, la vraie, sème plus que jamais la terreur. Le 4 septembre 1765, après avoir été vue à proximité de Broussoles, de Chalelles, de Plaux et de Fayrollettes, elle tente de s'en prendre à une adolescente de dix-huit ans, Isabeau Paschal, qui a le réflexe de monter sur une charrette, tandis que les villageois, par leurs cris, font décamper le monstre. Nullement échaudée, la Bête croit tenir sa bonne fortune à Paulhac, où elle fond sur une autre fille aussitôt secourue par un laboureur armé d'une fourche...


Quatre jours plus tard, hélas, Marie-Jeanne Barlier, une gamine de douze ans, n'a pas cette chance. La Bête l'enlève à la Vachellerie alors qu'elle rentrait avec son bétail. On ne retrouve que sa coiffe. Le corps, faut-il en conclure, a été entièrement dévoré par le monstre...
La population est à bout. Chacun garde à portée de main qui sa lancette, qui sa hache, sa fourche ou sa faux.
Plus d'un an déjà que la Bête erre en toute impunité, qu'elle tue et blesse des vingtaines d'enfants de paysans...
Trop, c'est trop : le 10 septembre 1765, M. de La Barthe estime qu'il est temps de frapper fort. Il faut, demande-t-il, "envoyer assez d'infanterie pour garnir cent villages", former des détachements, organiser des patrouilles incessantes. L'heure de la grande bataille est venue. Les hommes, organisés en armée, ne laisseront aucun répit à la Bête invincible, donnant ainsi crédit à l'évêque de Mende qui en a fait un monstrueux envoyé du Diable...
La Bête réplique dès le lendemain avec insolence. Elle s'attaque à des muletiers, Jean et Joseph Gouny, deux frères qu'accompagnait un teinturier, Joseph Boudet. Le convoi de six mulets chargés se rendait de Saint-Flour à Langogne. Il n'est plus qu'à une vigtaine de minutes de Paulhac quand Jean Gouny aperçoit un animal qu'il prend pour un chien, couché dans la bruyère, à plus de cinquante mètres. A mieux l'observer, cependant, ce pourrait être un loup, ou pourquoi pas la Bête cruelle qui terrorise la région. Il épaule son fusil et tire en direction de l'animal une décharge de petits plombs pour la chasse aux lièvres. Touchée sans gravité par cette grenaille légère, la Bête se redresse prestement et bondit sur le tireur, qu'elle fait chuter de sa monture, et l'attaque avec les puissantes griffes de ses pattes avant. Le cavalier, qui n'a pu recharger son arme, en est réduit à crier "A la Bèstia !"... La Bête tente de mordre, le muletier esquive ses redoutables mâchoires, elle parvient à le lacérer... Mais voici qu'arrivent en hurlant les deux compagnons du muletier, qui évitent le pire à Jean Gouny. Devant ces renforts déterminés, la Bête abandonne et s'enfuit vers le bois de la Pauze...

Interrogé à deux reprises par Antoine, le 12 septembre 1765, Gouny ne peut livrer qu'une description sommaire de son assaillant, tant sa peur a brouillé ses sens. L'animal lui a paru plus fort qu'un loup, il avait "une tête fort grosse, comme un veau, des petites oreilles droites", comme chez les loups, et "des yeux fort gros et saillants".
S'il n'a pu discerner ses dents, en revanche, il se souvient du "poitrail extrêmement large, garni de beaucoup de poils très longs, rougeâtres", de même que "des grosses jambes, (du) corps levretté, tout rougeâtre aussi, à l'exception de l'épine du dos (qui comporte) une raie noire jusqu'à la naissance de la queue basse, pendante à peu près comme celle d'un loup ou d'un chien".

Au cours des jours suivants, la Bête se venge en blessant Jean Teissèdre, un berger de seize ou dix-sept ans qui la repousse avec sa lancette. Elle n'insiste pas et se précipite sur Jacques Bastide, dit Peirechon, le très jeune domestique du père de Jean. Elle saisit le gamin et le traîne sur plus de cinquante mètres avant de lâcher prise, car Jean Teissèdre la harcèle vigoureusement avec la lame de sa lancette...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Lun 29 Aoû - 20:37

"La Bête est morte !"

Le printemps puis l'été ont fleuri le Gévaudan. Les genêts odorants recouvrent encore d'or les flancs des montagnes, quand l'automne prépare la nature à sommeiller. Mais la Bête reste la puissante obsession des paysans. On la voit partout. Elle tue partout. Aux agressions réelles s'ajoutent les attaques imaginées... Ces histoires vraies ou fausse se transmettent par les colporteurs qui vont d'un bourg à l'autre. A une époque où le seul moyen de s'informer est d'écouter les racontars sur les marchés et les prêches du curé, il n'est question que des méfaits de la Bête, de sa sauvagerie et de la meilleure façon de se défendre de la créature du Diable. Les lancettes équipent désormais tous les jeunes bergers, lesquels, autant que possible, s'en vont pâturer à plusieurs, afin d'augmenter leur courage et leur force de dissuasion... Mais la Bête n'a peur de rien toutes ses attaques le prouvent...
En cette mi-septembre 1765, une gamine âgée d'environ treize ans est attaquée sans témoins. Son corps martyrisé, à moitié dévoré, est découvert dans les bois. Le premier porte-arquebuse du roi se rend aussitôt chez les parents, au Pépinet. Antoine est frappé, ému par la désolation qui afflige cette famille. La mère pleure et implore le Christ. Le père, renfermé dans une solide pudeur paysanne, demande la mise à mort du mystérieux meurtrier de son enfant. Scène désolante, à l'occasion de laquelle le sieur Antoine, dont la population a pu apprécier les égards, démontre une foi_s encore qu'il est sensible au malheur qui frappe ces pauvres paysans...
Il n'est pas loin de partager ce désespoir quand, le 20 septembre, le hasard lui apporte une récompense inespérée : un loup de puissante taille vient d'être repéré non loin du bois des Dames de l'abbaye de Chazes, près de Saint-Julien-des-Chazes, en Auvergne. La Bête ? Antoine sait bien qu'elle n'a jamais été vue de ce côté de l'Allier, mais il prend la décision de s'y rendre et fait cerner le bois des Pommiers par quarante tireurs venus de Langeac et par ses gardes-chasses. Lui-même se poste à la croisée de plusieurs sentiers quand, à travers les feuillages, à cinquante pas, il croit apercevoir un âne ou un mulet, tant l'animal est imposant... avant d'identifier un loup d'une taille incroyable.

L'animal se rapproche. Antoine épaule sa canardière d'un geste vif, vise un oeil et tire. Touché, déséquilibré, l'animal s'effondre, mais se relève. Antoine comprend qu'il n'aura pas le temps de recharger. Le puissant loup, un mâle énorme, est maintenant à moins de dix mètres. Blessée, furieuse, la Bête s'approche "en tournoyant".
Le porte-arquebuse sent la peur le gagner. N'est-il pas, pourtant, le tireur le mieux entraîné du royaume ?
La balle a crevé l'oeil du gros loup, vant de ressortir par le crâne ! Malgré cette terrible blessure, l'animal se jette sur son bourreau, en ouvrant une énorme gueule aux dents étincelantes... Le sieur Antoine est décontenancé : comment un loup dont il a transpercé le crâne, fût-il de taille inhabituelle, peut-il encore marcher sur lui ? Il ne peut s'agir que de la Bête maudite qui ensanglante le Gévaudan depuis quinze mois... et Antoine n'est plus loin de penser qu'elle a bien une accointance avec le Diable ! Il sort prestement son couteau de chasse, le fiche dans le sol, près de lui, puis il se saisit de sa canardière par le canon, prêt à assommer son terrible adversaire avec la grosse, tout en hurlant :
- A moi ! Mes gens !
Une première fois, par un écart, il déjoue la charge de la Bête, quand survient à la rescousse un nommé Rinchard, garde-chasse. Dans l'intervalle, l'animal a pris le large. Rinchard, aux aguets, le cherche des yeux. Antoine le voit à une trentaine demètres et s'écrie :
- Tiens, voilà son cul tout à l'air !
Rinchard, précisera-t-il non sans humour, "tira un coup de sa carabine qui (...) servit de lavement" au gros loup, lequel, sur sa lancée, avance encore en vacillant sur quelques mètres, avant de s'écrouler. Chance incroyable ! Les envoyés du roi ont-ils enfin tué le monstre ?

- La Bête est morte ! hurlent les autres gardes-chasses, attirés par les coups de feu et les cris... La Bête est morte !
Le cri de joie et de victoire tant attendu est poussé à tue-tête par la trentaine de premiers témoins de l'exploit d'Antoine et de son garde-chasse...
Antoine en est aussi persuadé. Dans son rapport daté du 21 septembre 1765, il affirme "n'avoir jamais vu aucun loup qui pût se comparer à cet animal" et écrit, non sans grand plaisir, que "ce pourrait être la Bête cruelle ou un loup dévorant".
Sans tarder, le même jour, il fait transporter la dépouille chez le sieur François Boulanger, "maître chirurgien juré de la ville de Saugues", pour l'examiner et procéder à une autopsie, afin d'en savoir davantage sur ce monstre. Car il s'agit bien d'un loup monstrueux, à considérer son poids et sa taille : si un loup mesure en moyenne entre 60 et 80 centimètres de haut, celui-ci atteint 87 centimètres, pour une longueur de 1,85 mètre et un poids d'environ 64 kilos. Or un loup mâle adulte pèse le plus souvent moins de 30 kilos... Antoine, dans son rapport, précise encore que "les crocs, les dents mâchelières et les pieds de cet animal nous ont paru des plus extraordinaires".
Aucun doute : il s'agit bien du monstre qui sévit cruellement en Gévaudan depuis le 30 juin 1764...

Après la première autopsie - dont les conclusions sont parvenues jusqu'à nous par les divers rapports de l'époque -, une nouvelle autopsie est réalisée quelques jours plus tard par le Dr Charles Jaladon, éminent praticien de Clermont-Ferrand. Les mensurations constatées diffèrent, puisque le poids est estimé à 150 livres, soit 73,4 kilos, et la longueur à 1,90 mètres, pour une circonférence de 99 centimètres. Est-ce à dire que le monstre est plus gros et plus puissant mort que vivant ?
Cela confirmerait son caractère démoniaque...
Quant aux entrailles, Boulanger déclare y avoir trouvé "plusieurs lambeaux de chair et ossements, lesquels ossements nous n'avons pas bien pu discerner, si ce n'est quelques côtes de moutons"... Pas d'os humains ? Est-ce vraiment la Bête ? Sans doute, puisque ses attaques ont cessé ces derniers jours...

Pour être sûr de son exploit, le sieur Antoine appelle les témoins à venir contempler la dépouille, afin de savoir ce qu'en pensent ceux qui l'ont victorieusement affrontée.
Jean-Pierre Lourd et Marie Trincard, Marie-Jeanne Valet et sa soeur Thérèse identifient la Bête qui les a attaquées et reconnaissent la blessure que Marie-Jeanne lui a infligée à l'épaule droite avec sa lancette... Les frères Guillaume et Jean Bergounhoux, deux adolescents confrontés au monstre le 9 août précédent et sauvés par Pierre Mercier, garde du baron de Basset, sont également formels : c'est bien la Bête ! C'est la dépouille du monstre qui les a attaqués et qui les aurait dévorés sans leur courage et quelque prompt secours...
Simon Charles Sébastien Bernard de Ballainvilliers, intendant de la province d'Auvergne, auquel Antoine fait porter la dépouille par son fils, au soir du 22 septembre, lui écrit le lendemain une lettre enthousiaste, convaincu que "cet animal est le même qui a exercé tant de cruauté" et qu'il présente "quantité de caractères de conformations qui sont propres à la hyène (dont) M. de Buffon dit qu'elle a trente-quatre dents, c'est-à-dire huit de plus que les loups, que la dernière des mâchelières est plus large que les autres et hors la ligne. L'animal à cet égard est conformé comme la hyène ; il a aussi d'autres ressemblances sensibles avec elle".
Lucide et prudent, l'intendant est bien conscient que ce terrible prédateur se rapproche de la hyène, sans en être vraiment une. Faute d'un terme adéquat pour désigner "cette bête, de quelques espèce qu'elle soit et quelque dénomination qu'on lui donne", il préfère parler d'un très gros loup, au moins provisoirement. L'animal tué n'a-t-il pas été vu avec une louve et trois louveteaux ? Il arrive toutefois que des canidés se croisent, même s'ils ne sont pas de la même lignée...
Mis enfin hors d'état de nuire, le monstre doit maintenant être embaumé et acheminé à Paris, où l'on l'apprêtera au mieux pour le présenter au roi Louis XV. A Versailles, la Cour pourrait bien frémir en apprenant que, dans le seul diocèse de Mende, elle a dévoré quarante-six personnes et en a blessé soixante-et-onze ! ... Sans compter tous les petits paysans, dévorés par la Bête, dont la triste mésaventure n'est pas parvenue aux oreilles des autorités. Il faut dire que la mort, dans cette région, fait partie de la vie. Combien de femmes ont perdu plusieurs enfants en bas âge, à une époque où l'hygiène et les soins étaient inexistants ? En Gévaudan, on est mis en terre sitôt accomplies la toilette mortuaire et la dernière veillée... Quelquefois; les paysans les plus riches achètent un cercueil, mais c'est le père de famille, dans la plupart des cas, qui en confectionne un avec quatre planches et quelques clous, quand les corps ne sont pas mis en terre dans un simple drap. Et c'est souvent sur une charrette tirée par deux boeufs que le cercueil, ou le corps entoilé, est conduit au cimetière...
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MessageSujet: : La Bête du Gévaudan...   Lun 29 Aoû - 23:11

Mais est-ce bien la Bête du Gévaudan que vient d'abattre le sieur Antoine, premier porte-arquebuse du roi ? On examine à nouveau la dépouille. Elle n'est pas dénuée d'intérêt, à lire l'énoncé de ses blessures dressé le 27 septembre 1765 par Charles Jaladon, "maître et démonstrateur de chirurgie, lieutenant de M. le premier chirurgien du roi, chirurgien major du régiment de Riom, membre de l'académie des sciences et arts dans cette ville de Clermont-Ferrand". On note ainsi :
"La blessure provoquée par le coup fatal qui a percé le globe de l'oeil droit, pénétré dans la tête, et a fracturé les os de la base du crâne, lequel coup paraît avoir été fait par une balle :
- Une cicatrice à la face interne de la naissance de l'épaule droite qui pénètre jusqu'au muscle ;
- Plusieurs cicatrices aux deux poignets ou à la partie antérieure inférieure des jambes de devant ;
- deux trous situés à la partie postérieure des deux cuisses qui paraissent avoir été faits par une balle ;
- une cicatrice derrière l'oreille gauche ;
- une autre cicatrice pénétrant obliquement dans les chairs à la partie moyenne antérieure de l'épaule droite ;
- la peau percée en différents endroits par des gros plombs ou chevrotines, surtout dans le flanc gauche ;
- plusieurs plombs de différentes grosseurs se sont trouvés dans les parties inférieures de cet animal ;
- les muscles du dos et de la mâchoire inférieure sont des masses de chair d'une force bien au-dessus des loups ordinaires, toutes les autres proportions sont aussi plus considérables que dans ces espèces d'animaux."


En plus d'os de moutons, l'autopsie permet de récupérer des lambeaux d'étoffes rouges, preuve qu'un humain, sans doute un petit chaperon, n'a pas eu de chance.
Les spécialistes qui se penchent sur le cadavre font plusieurs constats propres à ébranler le plus courageux des chasseurs : "Sa mâchoire présentait une rangée de quarante dents, les muscles de son cou étaient énormes et indiquaient une force extraordinaire, ses côtes étaient disposées de façon que l'animal avait la faculté de se plier de la tête à la queue, ses yeux étaient si étincelants qu'il n'était guère possible d'en soutenir le regard, sa queue était d'une longueur et d'une grosseur incroyable. En un mot, son aspect était celui d'une bête terrible."


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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Lun 29 Aoû - 23:49

La Bête à la Cour !

Le 27 septembre 1765, Antoine reprend la route avec la monstre embaumé. Cet étrange équipage arrive à Versailles le 1er octobre. D'abord déposé chez le comte de Saint-Florentin, puis exposé dans les appartements de la reine, l'animal attire vite les curieux, les courtisans, certes, mais aussi les visiteurs de marque étranger, ambassadeurs et autres dignitaires. Le monde entier a entendu parler de l'animal monstrueux qui a dévoré quarante-sept personnes identifiées et en a attaqué ou blessé des centaines...

De passage à Paris, l'écrivain britannique Horace Walpole s'étonne du tapage fait autour de cette Bête, qu'il décrit à son cousin, le général Henry Seymour Conway, comme étant, "un très gros loup, assurément", dont il remarque "l'expression de souffrance fortement imprimée sur ses mâchoires mortes".
Les commentaires vont bon train. Il se dit que la Bête tient à la fois de la hyène et du loup. Il se dit également, après avoir écouté Antoine, qu'un loup montre moins de souplesse. En tout cas, contrairement à ce monstre enfin vaincu, il ne peut se plier de la tête à la queue... Enfin, déclarent ceux qui ont bien retenue la leçon d'anatomie, si le loup possède vingt-six dents, l'aniaml tué par Antoine en totalise quarante !
Les détails inquiétants affluent. Par exemple : ses muscles prouvent que cette bête était d'une grande force, ce qui explique qu'elle pouvait couper une tête, mais surtout, plus difficile, faire éclater un crâne pour en laper la cervelle. Une dernière caractéristique fait délicieusement trembler ces dames de la Cour : les yeux de la Bête, plus étincelants qu'on ne peut l'exprimer.

La Bête devient aussi une machine à sous très rentable.
Dès le 7 octobre 1765, elle est offerte aux regards du public parisien, dans une résidence du quai de la Ferraille - actuel quai de la Mégisserie -, entre le pont au Change et le pont Neuf, moyennant un droit d'entée peu élevé. Mais le nombre des curieux garnit copieusement la bourse du montreur !


Pendant cette période qui suit son triomphe, François Antoine retourne traquer la louve et ses petits. En bon chasseur, il sait qu'avoir tuéla Bête est certes un exploit, mais qu'il convient d'éviter toute descendance, afin de protéger durablement une population qui peine encore à admettre que le danger mortel a enfin été détruit par le prote-arquebuse de Sa Majesté. Mais le 19 octobre, la louve et ses petits tombent enfin sous les balles. Pleinement satisfait d'avoir mené à bien sa mission, Antoine quitte la région martyre le 3 novembre 1765. Il peut maintenant aller recueillir ses lauriers devant la Cour, qui ne bruisse que de cet exploit. Louis XV, en effet, qui adore la chasse, n'a cessé de se tenir informé, par les intendants du royaume, de la difficile mission qu'il a confiée à son porte-arquebuse. Depuis que la Bête a été tuée, le roi n'a cessé de lire le rapport d'Antoine aux nobles de sa Cour, qui n'ont pu qu'abonder en son sens...
Le souverain, qui vient de déclarer la Bête officiellement morte, reçoit son porte-arquebuse à Fontainebleau, où il se trouve avec la Cour au grand complet. Il s'agit de faire honneur à celui dont il ne cesse de vanter les mérites et, de surcroît, de jouir d'un spectacle hors du commun : celui du cruel et monstrueux animal.
- Moneiur, avez-vous eu peur ? demande Louis XV à son fidèle porte-arquebuse.
- Sire, j'ai prié Dieu afin qu'il affermisse mon bras...
- Vous avez eu bien du courage d'affronter ce si puissant loup.
- Sire, c'est en étant sûr de bien servir Votre Majesté que Dieu m'a donné confiance...
(gnégnégné... geek )

Alors le roi, devant toute la Cour, remet la Grande Croix de Saint-Louis au sieur Antoine et l'autorise à enrichir ses armoiries en y incluant un loup sanglant, mortellement blessé, symbolisant la Bête enfin terrassée. Cet honneur, celui d'une modification des armoires d'une noble famille, sera confirmé par un brevet très officiel, remis à Antoine en 1770.
Le héros de la chênaie du Pommier, où a été repéré le "monstre" en amont de l'Allier, perçoit également 1 000 livres de pension annuelle, tandis que son fils reçoit le commandement d'une compagnie de gendarme à cheval.
Fin de l'histoire, fin du cauchemar.

Est-ce bien certain ? C'est oublier un peu vite l'avertissement glissé par M. de Ballainvilliers dans sa lettre à Antoine, datée du 23 septembre 1765 : "Il ne faut point précipiter le jugement. Il est plus à propos d'attendre encore quelque temps pour savoir s'il n'y aura pas d'autres personnes attaquées ou dévorées." Sages paroles, en vérité. Car ce que l'on croyait être la fin d'une histoire épouvantable n'était que la conclusion d'un épisode...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mar 30 Aoû - 22:07

La Bête renaît de ses cendres !

La Bête, en effet, n'en a pas fini avec les hommes. Indifférente aux compliments que le roi ne cesse de prodiguer à son porte-arquebuse, elle passe à l'attaque à Marcillac où, deux jours après la mort officielle du grand loup, un jeune berger est secouru à temps par des villageois. Ce fait si inquiétant est rapporté par l'abbé Ollier, curé de Lorcières, un homme réputé pour ses informations fiables. Antoine, s'il a débarrassé la région d'une sérieuse menace, n'a manifestement pas tué la bonne Bête - ou pas la seule !
Bientôt, d'autres agressions sont signalés. La psychose reprend, quoique bien rares soient ceux qui croyaient à la mort de la Bête. Certes, le roi en a informé les intendants des régions concernées, ainsi que l'évêque de Mende, qui s'en est félicité dans une lettre à ses nombreux curés, lesquels s'en sont réjouis lors du sermon du dimanche, devant leurs ouailles endimanchées...
- Mes bien chers frères... chères soeurs, rendons grâce à Notre Seigneur, qui a permis, avec l'aide de la volonté de notre bon roi, la mort de cette bête carnassière qui a tant dévoré d'enfants de notre pays...
Et les églises, pleines à craquer - car dans toutes les régions de France, fort peu de mécréants fuient l'office du dimanche -, font monter vers le ciel des chants d'action de grâce pour remercier Dieu... Mais chasseurs et paysans, qui connaissent bien la nature, osent se poser une question impie : est-ce bien la Bête qu'a tuée le premier porte-arquebuse de Sa Majesté ?
Le 5 octobre 1765 une jeune bergère, croyant apercevoir la Bête, s'évanouit. Illusion ? L'animal est bien réel, cependant, qui s'en prend à une autre jeune fille, près de Marcillac. Des hommes surviennent à temps pour la sortir de ce mauvais pas car la Bête, fidèle à sa vieille tactique, tournait autour d'elle avant de tenter de la saisir au cou et de lui trancher la tête...

Ces incidents, qui auraient pu être tragiques, remontent jusqu'à M. Lafont, sans qu'il estime nécessaire d'y donner foi. L'intendant du Languedoc est un fin politique. Reconnaître que la Bête est toujours vivante serait contredire le roi, qui s'est félicité de sa mort à Versailles. Impensable ! Crime de lèse-majesté ! "Si ce calme continuait, écrit-il donc à M. de Saint-Priest, il y aurait lieu d'en espérer la fin de nos malheurs."
Mais le calme ne continue pas.


Le 2 décembre 1765, dérogeant à son habitude, la Bête commence par harceler des vaches avant de bondir vers les deux bergers qui les gardaient, deux garçons des Hontès.
Elle les assaille à trois reprises, mais le plus grand, Jean Couret, âgé d'environ quatorze ans, la repousse à l'aide de sa solide lancette, protégeant ainsi Vidal Tournevre, un gamin de six ou sept ans. Le monstre réussit toutefois à saisir Vidal aux reins ; il l'emporte tout aussi vite et, dans sa course, le mord et lacère ses vêtements.
Jean Couret fait preuve à cet instant d'une présence d'esprit et d'un courage qui tiennent du prodige. Il ne laisse aucun répit à la Bête, qui finit par lâcher sa proie lorsque s'annoncent bruyamment des secours. A l'issue du combat, Jean tend la main à Vidal, peu grièvement blessé, l'aide à se relever, puis s'empresse de rassembler son troupeau dispersé par l'agitation insolite, avant de le ramener à l'étable. Quant au jeune garçon, transporté à l'hôpital de Langeac, il se remettra vite.
La description que donne Jean Couret de l'agresseur dissipe les derniers doutes : cette Bête progressait par sauts et par bonds, faisant trembler la terre dans sa course.

D'après le récit du jeune témoin, fort précis et habitué aux loups, l'animal, bien plus gros qu'un loup, avait un cou épais et très court, un museau camus, une tête plate et des taches rouges et noires sur ses flancs. Une barre noire courait des épaules à l'extrémité de la queue, d'une grosseur fabuleuse à son extrémité.
Tout cela est bien troublant et correspond exactement à la description du monstre qui sévit en Gévaudan depuis presque dix-huit mois... et dont Versailles vient de célébrer la mort !
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mar 30 Aoû - 23:42

D'étranges marques rouges

L'hiver s'avance, fort rude cette année-là. Une couche de neige de plus d'un mègre, hérissée de congères, une température inférieure à -10°C handicapent considérablement les patrouilles de la maréchaussée. La Bête n'a cure de ces mauvaises conditions : elle poursuit ses attaques ; un homme blessé à Paulhac, deux femmes sauvées par un homme armé d'une hache au-dessus de La Champ... puis c'est le drame, la tragédie que l'on croyait écartée. Le samedi 21 décembre 1765, vers midi, la Bête tient sa victime : Agnès Mourgues, une bergère de douze ans qui gardait son bétail près de Marcillac. Elle crie, la malheureuse, elle essaie de se défendre avec des pierres, mais rien n'y fait. D'autres bergers, étonnés de voir le bétail d'Agnès se disperser en courant, se précipitent et découvrent l'horreur ; un corps nu déchiqueté, du sang... La Bête l'a tuée, décapitée, a dévoré son cou, ses épaules, sa poitrine et un mollet, puis elle a plongé ses crocs dans le ventre de la malheureuse...
La Bête ne quitte pas le secteur. Elle s'y manifeste dès le lendemain, un dimanche, très vite prise en charge par deux bergers et leurs cinq chiens. La peur s'empare de nouveau des fidèles, au sortir de la messe :
- A la Bèstia ! Prenez garde à la Bèstia !
C'est terrible, mais c'est vrai : la Bête n'est pas morte. Affamée par l'hiver, elle a repris son cycle meurtrier.


Le lundi 23 décembre, à Julianges, elle surprend deux vachères de treize et quatorze ans, referme ses puissantes mâchoires sur l'une d'elles, qu'elle emporte dans les bois et dont on ne retrouvera, à la veille de Noël, que les deux bras et les deux jambes. Malgré les hurlements de terreur poussés par les fillettes, les secours sont arrivés trop tard.
Et la nuit interdit toute recherche...
A Versailles, où l'on oubliait déjà le Gévaudan et ses malheurs, l'annonce de ces drames fait l'effet d'une douche glaciale. Comment annoncer au roi qu'il s'est trompé ? Qu'il a congratulé son porte-arquebuse pour avoir tué un énorme loup, carnassier et peut-être enragé, mais un loup ?
Plusieurs notables de la région, d'abord incrédules, ne tardent pas à croire que tout est à recommencer. Le 1er janvier 1766, premier jour d'une année qui devait être celle du soulagement, Pierre de Tassy de Montluc avertit l'intendant d'Auvergne, dont il est le subdélégué, que "la Bête féroce vient de renouveler ses carnages" sur la paroisse de Lorcières et qu' "il n'y a plus à douter de son existence". A en juger par l'état de ses victimes, il s'agit bien d' "un animal différent du loup".
Gagné à la conviction de Montluc, M. de Ballainvilliers avertit le roi de cette nouvelle menace. Louis XV ne lui accorde pas la moindre attention. Il a chassé la Bête de son esprit, puisqu'elle est morte. Un roi ne saurait se tromper. Ni ses sujets le contredire.
Le désintérêt marqué du souverain - donc de la Cour - pour le monstre entraîne celui des grands féodaux et des gazettes. Voici le Gévaudan et une partie de l'Auvergne bien seuls face au danger mortel, qui n'a jamais vraiment cessé...

En janvier et début février 1766, la Bête se manifeste à plusieurs reprises sur le territoire de Lorcières, sans que ses attaques mortelles soient rapportées par les autorités.
Le 12 février, cependant, elle s'attaque à un jeune vacher qui a l'heureux réflexe de se réfugier sous le ventre d'une de ses bêtes, lesquelles se mettent à meugler en pointant leurs cornes. Des renforts accourent, qui obligent la Bête à se retirer.
Toujours sur sa faim, elle pense l'assouvir le surlendemain, en faisant son festin de Jeanne Delmas, épouse de Gilbert Barriol, meunier à Badouille, près de Lorcières. Le scénario ne varie guère. Ici, la jeune femme sort chercher de l'eau à la rivière. Par chance, elle s'est munie d'une pioche pour briser la glace. L'outil se fait arme dans sa main et Jeanne se défend avec âpreté contre l'animal, qui la blesse néanmoins en divers endroits, surtout au cou et au visage, au point de déchirer profondément sa joue droite, sans pouvoir l'empêcher de se réfugier dans sa maison proche
.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mer 31 Aoû - 19:16

Le prieur Ollier, curé de Lorcières, venu panser ses plaies dans l'attente d'un médecin, est intrigué par la présence d'une marque rouge au cou de Jeanne. La Bête a-t-elle entrepris de décapiter sa victime... ou s'agit-il plutôt d'une tentative d'assassinat à l'aide d'un collet ?
On soupçonne un instant le mari, sans aller au-delà de la simple présomption. Jeanne ne fournira aucune explication à ce sujet et gardera pour elle ce secret bien enfoui.
L'année suivante, d'ailleurs, le 24 juin 1767, elle donnera naissance à une petite fille prénommée Elisabeth. Il faut donc croire que le drame conjugal - si drame il y eut - était oublié... Toujours est-il que cette marque au cou, trace d'une possible strangulation par corde, fait surgir l'hypothèse d'un homme habillé de peaux de bêtes...
Comme si les seules exactions d'un monstre hors du commun ne suffisaient pas à assouvir la soif de sensationnel !

Etienne Lafont ne cache pas son désarroi, le 17 février 1766, après avoir eu confirmation du retour de "la calamité dont le Gévaudan a été affligé pendant plus d'un an", la Bête féroce aurait donc "survécu aux coups sous lesquels on se flattait qu'elle avait succombé", à moins qu' "une autre de même instinct (l'ait) remplacée".
Jean Bergounioux, un gamin de huit ans, en fait les fais à Monchauvet, le 4 mars. La Bête l'emporte dans les bois où les parents du garçon la poursuivent en hurlant, faux et fourche à la main, et finissent par récupérer la petite victime gravement blessée, une jugulaire perforée.
Il mourra chez lui une demi-heure après son sauvetage...

Les archives, lacunaires, se taisent ensuite pendant deux semaines, jusqu'à l'attaque de Marie Bompard, une fille de Liconès. A la suite de ce nouveau massacre, Etienne Lafont et Jean-Joseph de Randon, marquis d'Apcher - un jeune homme de vingt ans qui s'est vite imposé comme l'un des principaux chasseurs de la Bête -, font disposer des cadavres de chiens empoisonnés sur les passages empruntés par la Bête. Ils en ont obtenu l'autorisation à l'occasion des Etats particuliers du Gévaudant, réunis le 24 mars 1766 à Marvejols. Mais la Bête, sans doute alertée par un odorat subtil, ignore ces pièges mortels. Seul un loup famélique, incapable de résister à cette chair offerte, laissera sa vie à Montchauvet...
Les chasseurs ont le sentiment que la Bête se cantonne maintenant dans la région du mont Mouchet, du mont Grand et du mont Chauvet, où sont lancées de nouvelles battues, mais de moindre importance que les précédentes.
Le 20 mars 1766, un certain Antony, qui revenait avec un compagnon de la foire d'Ally, est soudain pris à partie par deux animaux, l'un plus grand, au poitrail blanc et aux oreilles courtes et redressées, rougeâtre sur les côtés et noir sur le dos, l'autre, plus petit, dans doute sa femelle, apparemment de même nature. Les deux prédateurs ont pris le cavalier en tenaille, pensant le désarçonner pour le dévorer, mais le compagnon d'Antony, nommé Bompard, parvient à grand-peine à se dégager, aidé par les chevaux qui ruent violemment pour chasser le couple maudit. Les deux bêtes abandonnent et les deux cavaliers, encore tremblants de cette attaque inouïe, racontent leur mésaventure à qui veut les entendre, contribuant ainsi à entretenir une peur continuelle dans tout le Gévaudan...
L'alerte a été chaude, tout comme elle l'avait été le 11 mars pour Nicolas Jouniaux, un sexagénaire sorti vainqueur d'un corps-à-corps avec un loup, près de Montbillard, non sans avoir reçu treize morsures à la main gauche et dix à lamain droite. L'homme est un robuste gaillard. Après avoir repoussé un premier assaut, il en a subi un second, plus violent, qui a permis à l'animal de le prendre à la gorge. Mais Jouniaux s'est débattu comme un beau diable pour se défaire de l'étreinte, serrant le loup de toutes ses forces dans l'étau de ses bras. Au terme d'un quart d'heure d'affrontement, au bord de l'épuisement, il a enfoncé son bras gauche dans la gueule du loup, lui a saisi sa langue et, d'une bourrade désespérée, l'a renversé sur le sol pour lui asséner de violents coups de sabots sur le crâne, laissant l'animal groggy. Puis il a extrait un couteau de sa poche et, sans lâcher la langue du loup, l'a mordu au sang à une oreille tout en plongeant sa lame dans le corps de son adversaire. Au seizième coup, l'animal est tombé sans vie.
Mais ce n'était pas la Bête. Sans doute un loup enragé, les seuls qui attaquent l'humain pour tuer. Les loups en bonne santé, au contraire, craignent ce prédateur dangereux dont leur mémoire a souvenance. Avec son museau de cochon, sa queue "levrettée, sa facilité à marcher sur ses pattes arrière et à se dresser pour terrasser et terrifier ses proies, la Bête, selon toutes les descriptions de ceux qui ont eu la chance de survivre à ses attaques, n'est décidément pas un loup.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mer 31 Aoû - 20:02

Quand la légende s'en mêle

Une petite fille de six ans, Marguerite Lebre, croise son chemin le 17 avril 1766, à La Pauze. Elle pourra de ses blessures, en dépit des secours portés par sa famille. La Bête récidive quelques heures plus tard, dans le même secteur, en s'élançant sur Guillaume et Mathieu Hugon, tous deux armés de lancettes. Guillaume, berger, est également sauvé par son chien, tandis que Mathieu l'est par ses vaches, qui chargent pour sauver leur petit maître, cornes en avant et mufle écumant...
Face au malheur qui frappe le Gévaudan depuis vingt-deux mois, paysans et bêtes d'élevage font un front commun. Mais le terrible danger est toujours là. Mystérieux. Imprévu. Pouvant surgir den n'importe quel buisson de n'importe quelle forêt, pour semer la mort...

Au cours de l'été 1766, une bande de gamins qui gardaient des vaches à Soir, près de Servières, ont l'effrayante surprise de voir la Bête parmi eux. Tout en appelant au secours, ils se défendent avec leurs lancettes, sans jamais pouvoir faire pénétrer leurs lames dans l'épaisse toison de poils drus. Ils montrent une telle combativité, s'encourageant de la vois, qu'ils font reculer le monstre, d'autant mieux que surviennent des villageois, alertés par le sinistre cri de ralliement qui hante les landes du Gévaudan depuis août 1764. La Bête, de dépit, s'en prend à une femme de Servières dont elle crève les yeux d'un coup de griffe, avant de prendre la fuite sous une volée de plombs, sans en paraître affectée.
C'est à croire qu'elle ne craint pas les balles - sauf, fait remarquer un observateur, lorsqu'elle est touchée sur le côté. Elle chancèle alors et pousse un cri... Mais reprend sa course comme si de rien n'était. Su du sang coule, ce qui arrive souvent, la Bête va se rouler dans un ruisseau, s'ébroue, se sèche en se roulant dans l'herbe et reprend sa chasse sans autre forme de procès...

Désormais, la légende s'en mêle. Parmi les histoires qui circulent, celle d'Antoine Pichot, de Servières. On raconte que ce jeune vacher, qui garde son troupeau près de Montchauvet, se bat tous les jours avec la Bête. C'est devenu un rituel, une sorte de rendez-vous entre deux lutteurs. Le monstre manoeuvre de manière à terrasser le fermier, sans chercher à le mordre. Mais le vigoureux garçon n'en a pas peur et se joue de la Bête. Combien de temps durèrent leurs rencontres ? Les archives sont muettes sur ce point ; mais cette histoire extraordinaire est parvenue jusqu'à nous, sans que l'on sache si elle fut inventée, dans cette période où l'incroyable côtoyait l'habituel...
La tradition orale mentionne aussi l'affrontement qui, près de trois heures durant, aurait opposé Pierre Blanc à la Bête. Il est insolite de constater, d'après les archives, que la bagarre aurait connu des pauses, tel un combat de boxe, lorsque les adversaires étaient essoufflés. Blanc aurait fini par l'emporter, la Bête quittant précipitamment les lieux, la queue entre les jambes. Par la suite, le vainqueur aurait confié à son entourage que la Bête, dressée sur ses pattes arrière, paraissait boutonnée sous le ventre !
Quoi, le monstre serait-il caparaçonné d'une sorte de cuirasse, cause de son invincibilité ? Serait-ce un loup dressé ? Voire, qui sait, un homme aux moeurs sadiques ? Rumeurs invraisemblables. Les paysans de cette époque étaient des témoins avertis du milieu naturel. Et, s'ils n'étaient poins instruits, une vie rustique leur donnait de quotidiennes leçons de choses. L'hypothèse d'une cuirasse sur un loup dressé par un sorcier ou un maniaque, celle d'un châtelain pédophile et prédateur, ne tiennent pas une seconde, les survivants des attaques s'en seraient aperçus...
Mais alors, comment expliquer cette vision d'une "boutonnière" sous le ventre de la Bête ? Le témoin, dans un état de stress et de peur immenses, n'a-t-il pas su reconnaître une rangée de tétons ?

Une chose est certaine : la Bête du Gévaudan ne peut être qu'un animal inconnu en ces régions. Nouvelle preuve le lundi 21 juillet 1766, près de Sarlat, lorsqu'il surprend un cavalier dans une gorge, en bondissant sur sa monture. M. Des Camps, c'est son nom, défaille et tombe de cheval en voyant fondre sur lui la gueule béante du monstre, sans lâcher toutefois son fusil de pierre. A terre, il reprend instantanément ses esprits et tend son arme vers l'animal, qui mord le canon de toutes ses dents.
L'instant est décisif. Le sieur Des Caps arme et tire dans la gueule de la Bête, qui tombe foudroyée. Alertés par les cris de la bataille, deux paysans, eux aussi armés de fusils à pierre, surviennent pour prêter mains forte au malheureux. Ils arment leur pétoire et tirent à leur tour sur la Bête, lui brisant les pattes arrière.
Les deux paysans se précipitent sur la dépouille ensanglantée, qui macule le beau costume de voyage de M. Des Camps : est-ce la Bête ? Oui, c'est bien elle. Un peu plus grande qu'un veau d'un an, gris foncé sur le dos, jaune fauve sous le ventre, quarante dents en gueule. Leur fortune est donc faite, quand bien même ils devront la partager à trois. Car la prime de 9 700 livres fait tourner bien des têtes. Pensez ! c'est plus d'argent qu'une famille de paysans n'en gagnerait en cinquante ans. Combien de pères, à la veillée, autour de l'âtre où mijote un chaudron, ont expliqué à la maisonnée fascinée ce qu'ils feraient de ce trésor qui les transformerait en paysans les plus riches de la région ! Certes, la prime a déjà été octroyée à Antoine - qui a d'ailleurs eu l'élégance de la partager avec ses gardes-chasses -, mais qui le sait ? Puisque la Bête est toujours là, la prime doit l'être aussi. Ainsi réfléchissent ces paysans incultes, mais non dénués d'intelligence.


Hélas, les secoureurs de M. Des Camps doivent très vite déchanter : ce n'est pas la Bête qu'ils viennent de tuer, mais un loup-cervier, peut-être bien enragé... La Bête du Gévaudan, ce monstre dont le seul regard terrifie par ses éclats diaboliques, continue, quant à lui, impunément ses ravages. Le 27 août 1766, près du bois de la Tournelle, elle attaque et dépèce plusieurs enfants, notamment Magdelaine Paschal, quatorze ans ; le 12 septembre, elle fait de même de Jean-Pierre Ceillier, douze ans ; puis de Jean-Pierre Ollier, douze ans, à La Soucheyre, le 1er novembre... A compter du lendemain, elle semble se lasser de la chair humaine. Aucune attaque avant mars 1767. Quatre mois de jeûne ? Cela ne lui ressemble pas...



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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mer 31 Aoû - 21:40

Un jeûne de quatre mois...

Indépendamment des pertes liées à la Révolution, c'est un faut que les archives se raréfient à partir de la mort officielle de la Bête, en septembre 1765, sous les balles du porte-arquebuse Antoine. Cependant, les autorités locales, ecclésiastiques notamment, ont reconstitué une cagnotte pour inciter les chasseurs à tuer ce que personne encore ne daigne considérer comme la vraie Bête du Gévaudan. Non que l'on manque de récits sur ses attaques aussi fréquentes que mortelles, mais parce qu'il paraît impensable de désavouer Sa Majesté en donnant à penser qu'elle s'est trompée et que le sieur Antoine n'a pas abattu la Bête, mais un très gros loup. Voilà pourquoi tant de victimes du monstre sont enterrées sans que la mention "dévorée par la cruelle bête qui sévit en nos régions" soit portée sur les registres paroissiaux.
Ce silence des autorités sur les ravages de la Bête - qui continuent pourtant - fait naître un grand espoir. Il est conforté par de multiples prières. Quatre mois sans attaque, est-ce un signe que le Ciel est lassé de punir le Gévaudan, dont les enfants gardent malgré tout la peur au ventre et la lancette à la main ?


Hélas, le 2 mars 1767, la machine à tuer reprend du service : à Servières, elle enlève Marie Plantin, une gamine de sept ans que son père tente vainement de lui arracher en la poursuivant dans les bois où, malgré la proie qu'elle tient fermement dans sa gueule, elle parvient à le distancer. L'enfant, terrorisée et blessée hurle : "Papa, sauve-moi !" Elle sera dévorée. Et le père, à demi fou, entendra toute sa vie le cri de détresse de l'enfant qu'il n'a pas pu sauver...
Et voici que les témoignages ressurgissent dans les archives, comme s'il avait fallu un délai de décence pour oser démentir la conviction du roi. A Viallevielle, la Bête attaque Marguerite Dentil, trente-deux ans, qui la repousse à grands moulinets de sa hache. Elle se rabat ensuite, à la Veysseyre, sur Marie Reboul, une jeune fille de dix-neuf ans, qu'elle blesse sérieusement, avant d'être mise en fuite par un couple dont l'intervention inopinée évite le pire des sorts à la pauvre fille. Sans doute rendue furieuse par ces échecs, mais également tenaillée par une faim de loup, la Bête dévore Marianne Pascal, huit ans, à Darnes, le 28 mars 1767. Une semaine plus tard, le 6 avril, Louise Soulié, dix-neuf ans, est à son tour dévorée dans les bois de la Tournelle.


Comment pouvait-on cacher longtemps, fût-ce qu roi, les multiples attaques du monstre du Gévaudan ? Une étude attentive des archives montre que l'animal avait besoin de se repaître de chair humaine tous les deux à quatre jours. A raison d'un meurtre tous les trois jours, on estime donc que près de quatre cents personnes furent sans doute dévorées pendant les trois années d'"activité" de la Bête ; mais seul un quart de ces attaques mortelles nous est formellement connu.
Le jeudi 9 avril 1767, toujours plus affamée et hardie, la Bête s'immobilise, impassible, à quelques mètres d'un nommé Chaleil, du Fraissinet. Plusieurs paysans occupés aux champs la voient également. Ces hommes décrivent un gros loup au poil très long, rougeâtre sur les côtés, gris clair sur le cou et sous le ventre, levretté sur l'arrière, avec une bande noire sur le dos. Les partis s'observent pendant un moment interminable, lorsque soudain les hommes passent à l'action et se mettent en chasse. La Bête détale, mais ne mpanque pas l'occasion de semer la désolation en attaquant deux garçons d'une dizaine d'années dont l'un qu'elle égorge, le petit Estienne Loubat, qu'elle entend emporter pour son quatre-heures.
Un homme intervient alors vigoureusement en criant : "A la Bèstia !" Le monstre abandonne sa victime... mais pour s'éloigner de quelques mètres et attendre. Elle finit par prendre le large à l'arrivée des secours. En cours de route, tenaillée par la faim, elle enlève un agneau, grimpe sur une hauteur en direction d'un bois, d'où vient à sa rencontre une autre bête plus petite ; sans aucun doute sa femelle, avec laquelle elle partage ce repas moins goûteux, hélas, qu'un jeune et tendre berger...



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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mer 31 Aoû - 22:03

Prévenu trop tard pour intervenir, Lafont arrive sur place le lendemain. L'attaque a été d'une rare sauvagerie, à en juger par le sang abondamment répandu, les lambeaux de vêtements et même - détail horrible - un morceau de cuir chevelu, arraché au gamin survivant. De la surface d'une paume, ce "scalp" tranché net présente une forme presque triangulaire, sans la moindre déchirure, comme prélevé à l'aide d'un couteau...
Lafont remonte ensuite la piste de la Bête et, à l'endroit du rende-vous avec sa femelle, relève les traces. Elles sont bien marquées ; a priori, , il s'agit d'un gros et d'un petit loup, dont les griffes ne sont pas plus longues que celles d'un loup ordinaire. C'est à n'y rien comprendre...
Comment venir à bout de ce fauve carnassier ?
A bout, les hommes le sont, surtout depuis qu'ils se sentent délaissés, abandonnés par le pouvoir central. Depuis l'"exploit" du sieur Antoine, Versailles se désintéresse du Gévaudan. Jamais la région n'a paru aussi désolée, livrée aux crocs et aux griffes d'un tueur insatiable, insaisissable. La liste des victimes s'allonge presque chaque jour. Ainsi, le 10 avril 1767, la Bête dévore Jeanne Paulet, quinze ans, à La Besseyre-Saint-Mary. Trois jours plus tard, elle fait de même d'Anna Blanc, douze ans, à Bugeac. La litanie sanglante reprend, dûment consignée, au rythme habituel d'un meurtre tous les trois jours. Le 16 avril, c'est Louise Paulet, dix-sept ans, originaire du Ménial, qui est égorgée et dévorée. Trois mortes en six jours. La Bête semble avoir une dilection particulière pour la tendreté des jeunes femmes et des adolescents, plus vulnérables que les hommes, armés, méfiants et avertis, donc moins faciles à dévorer. Début mai, elle égorge donc Marie Bastide et Catherine Coutarel, avant d'exécuter Marie Denty, douze ans, le 16 mai 1767. La petite est inhumée le lendemain en présence de Jean et Pierre Chastel, fort émus...

Jean Chaastel, paysan lettré, l'un des très rares à savoir lire et dont on retrouve l'élégante signature sur les registres paroissiens, a fort mal accueilli les gardes-chasses des princes. Il a même été conduit en prison quelques jours pour cette farce outrageante. Mais Jean Chastel est un homme du Gévaudan, dur à la tâche, travailleur, excellent chasseur et bon chrétien. Avec la grâce de Dieu, il se promet d'éliminer, lui, la Bête massacreuse qui décime son pays...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mer 31 Aoû - 22:33

La dernière victime ?

Cependant, les attaques mortelles se succèdent et s'accélèrent : Sébastien Biscarrat, onze ans, le 20 mai ; André Hugon, treize ans et Joseph Meironenc, quinze ans, le 27 mai ; Catherine Chautard, neuf ans, le 12 juin. Sans se soucier des chasseurs et de leurs fusils, des chértiens et de leurs églises, la Bête continue ses prélèvements mortels sur le cheptel humain du Gévaudan.
Le mercredi 17 juin 1767, tandis qu'elle marche vers le bois de Combès, Jeanne Bastide, une jeune fille de dix-neuf ans, ne sait pas qu'elle va être la dernière victime officielle de la Bête du Gévaudan. Il est près de 17 heures quand cette fille de Lesbinières, accompagnée d'une autre adolescente, se dirige vers les champs où travaillent leurs parents, auxquels elles apportent le repas dans un grand panier d'osier. Parvenues à la hauteur du Sanil, près d'un champ de blé haut sur tiges, sur le point d'être moissonné et mitoyen du bois de Combès, elles sont soudain attaquées par la Bête. De Jeanne, on ne retrouvera que de pauvres restes.
Un détail insolite intrigue les premiers témoins parvenus sur les lieux ; la couture du devant de sa robe a été minutieusement décousue, avec la précision et la délicatesse d'une main. L'oeuvre d'un homme ? A moins qu'un paysan qui passait par-là, découvrant le corps de cette belle adolescente, ait eu l'inspiration d'une plaisanterie morbide...


Le marquis d'Apcher apprend ce nouveau et terrible fait le 18 juin. La Bête circule donc entre les paroisses de Nozeyrolles et de Desges. Aussi décide-t-il d'organiser une battue dès le lendemain, vendredi 19 juin, en concentrant les efforts dans le secteur du mont Mouchet, plus précisément dans le bois de la Ténazeyre. Douze volontaires se joignent à lui : Jean Chastel, Pierre Chastel, Antoine Chastel, Jean-François Chastel, Pierre Roux, Jean-Pierre Valet, Antoine Tournaire, Jean Taraire, François Lebre, Pierre Laborie, Jean-Pierre Chassefeyre et Pierre Pomier.
Jean Chastel, solide quinquagénaire, est l'une des meilleures gâchettes de la région et l'un des rares à posséder une arme à feu. Originaire de La Besseyre-Saint-Mary, surnommé "fils de sorcière", ce père de cinq filles et de quatre garçons se dit laboureur, brassier et cabaretier.
L'homme n'a guère d'estime pour le roi et ses représentants, ce qui le rend suspect aux yeux des autorités. Si ce chasseur bougon et redouté dans a région fait l'objet de rumeurs les plus diverses et souvent infondées, nul n'ignore néanmoins que son frère Jean-Pierre, condamné à mort pour avoir tué son neveu Joseph Pascal, est en fuite. En Gévaudan, on n'est pas loin d'associer les deux hommes.
Quant aux fils de Jean, Pierre et Jean-Antoine, dit Antoine, des bruits circulent également à leur propos. Ce dernier, notamment, aurait vécu des aventures extraordinaires. Il aurait même été capturé par les pirates barbaresques qui sévissaient alors en Méditerranée. Qu'a-t-il bien pu rapporter de cet épisode de sa vie tumultueuse ? L'art de fesser les bêtes sauvages ? Une autre légende, tenace mais dénuée de tout fondement, ira jusqu'à faire d'Antoine un complice du comte de Morangiès, pour lequel il aurait transformé la Bête en machine à tuer, vêtue d'une carapace à l'épreuve des balles. Deux pervers assoiffés de sang et de chair fraîche ? Ces élucubrations ne résistent pas à l'examen historique.


Plus tard, bien plus tard, des auteurs passionnés par l'affaire voudront voir une coïncidence bizarre dans le fait que la Bête eût élu la forêt de Ténazeyre pour principal repaire. Or, qui était le garde-chasse affecté à cette forêt ? Antoine Chastel ! Que n'a-t-on fantasmé et brodé à ce sujet, dans tant de livres sur la Bête du Gévaudan ! On est allé jusqu'à dire que l'animal était un loup dressé par Jean Chastel, qui avait connaissance des lieux et des bêtes. La certitude, maintes fois attestée, que la Bête marchait sur ses pattes arrière, tel un humain, conjuguée au témoignage - unique entre plus de mille - selon lequel elle présentait sous le ventre une boutonnière, ces détails amplifiés et magnifiés, ont abouti à des histoires folles, proprement invraisemblables.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mer 31 Aoû - 22:42

Mais retrouvons le jeune marquis d'Apcher. Ce 19 juin 1767, avec deux de ses hommes, il aperçoit enfin son terrible adversaire, cette Bête qui'l traque depuis bientôt deux ans. Il en frémit d'excitation. Il remarque également que la suit un animal plus petit, tacheté de blanc sur le col et sous le ventre, sans doute sa femelle. Or, qui dit femelle dit portée. Apcher sait qu'il faudra anéantir cette engeance pour éviter de nouveaux drames.
Ses chasseurs sur le qui-vive, Apcher fait lâcher les chiens ; lesquels, contre toute attente, hésitent à foncer sur la Bête, dont l'odeur de fauve et l'aspect terrifiant décourage les plus valeureux. Un seul chien, le plus hardi, entame la poursuite et s'élance vers le monstre.
Un peu plus loin, à l'affût dans le haut bois de Sogne d'Auvers, une Bible et un fusil à portée de main, Jean Chastel attend l'éventuel passage de la Bête. Il a coulé lui-même - et fait bénir par le curé - les balles qu'il entend utiliser pour tuer le monstre, si tel est le bon vouloir de Dieu.
Soudain, il entend le bruit d'une course effrénée à travers les taillis. Chastel saisit son fusil, dont il arme le chien. Et voici, surgissant tranquillement d'un groupe touffu de genêts... le monstre, comme craché par l'Enfer !
Avoir la Bèstia en ligne de mire : ce moment, Jean Chastel l'attend depuis deux. Débarrasser le Gévaudan de cette calamité. Rendre ses habitants à une vie paisible, qu'ils n'aient plus à vivre la peur au ventre et la lancette à la main. Or la Bête est là, à vingt pas. Une monstrueuse créature au poil rougeâtre, avec une raie noire sur le dos, une tache blanchâtre en forme de coeur sur le poitrail et des yeux terribles qui étincellent de cruauté. Le doute n'est pas permis.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Jeu 1 Sep - 21:08

Délivrance

Chastel a posé sa Bible sur une souche. Le chasseur lettré et l'animal se jaugent. La Bête, comme si elle sentait soudain la puissance de toutes les prières montées vers le Créateur depuis deux ans, semble paralysée. Son heure est-elle venue ?
Toujours à vingt pas, elle observe Chastel, immobile. Elle non plus ne bouge pas. De son côté, le chasseur est fort calme. Son fusil chargé d'une balle et de cinq chevrotines. La balle bénite semble lui murmurer : "Prends ton temps. Dieu te donne cette Bête en sacrifice. C'est toi qui la tueras. Enfin."
Chastel ôte ses lunettes, les replie et les glisse dans leur étui. Posément, sans trembler, il lève son fusil, épaule, vise. Toujout immobile, l'animal le fixe se ses prunelles qui lancent des étincelles bestiales.
Le doigt se replie. Le coup part. Une flamme, un nuage de fumée blanche. L'explosion, répercutée de tronc en tronc, de rocher en rocher, traverse la forêt comme un cri de délivrance. La balle a traversé la nuque. Elle fracasse les quatre premières vertèbres. Une chevrotine brise la patte avant gauche de la Bête, qui pousse un hurlement et s'écroule sur le coup.
Raide morte.

La Bête du Gévaudan, la vraie, la seule sans doute, vient de rendre le dernier soupir, touchée à mort par la balle bénite. A coup sûr, Dieu tenait la crosse. Pour forcer le destin, Jean Chastel a toutefois doublé la quantité de poudre. Le recul de son arme lui a d'ailleurs meurtri l'épaule.
Certains, pourtant, s'interrogent déjà. Pourquoi la Bête n'a-t-elle pas bougé ? N'est-ce pas la preuve qu'elle avait reconnu son dresseur ? Et que Chastel est bien le sorcier décrit par certains ? Cette hypothèse n'a aucun sens : tous les témoignages décrivent un animal sauvage et autonome, sans "maître" à proximité.
Toujours est-il que les attaques, dès cet instant, cessent brusquement et à jamais dans tout le Gévaudan. A cette occasion, on vérifie que M. de La Védrines n'avait pas menti : il avait vraiment touché la Bête, en février 1765.
La blessure qu'il prétendait lui avoir infligée est en effet bien visible sur la dépouille du fantastique animal.


La Bête est morte. Elle n'ajoutera plus de victimes à un tableau de chasse qui en compte déjà cent vingt-deux, pour environ trois cents attaques connues. D'autres décomptes font état, pour deux cent quarante quarante-sept personne attaquées, de cent dix-neuf tués, cinquante-deux blessés et soixante-seize rescapés. Du moins s'agit-il là des victimes dont les archives ont conservé le nom. Aussi n'est-il pas absurde d'estimer que la Bête, en trois ans de cavale meurtrière, a sans doute tué et dévoré entre quatre cents et cinq cents paysans, du 30 juin 1764 au 19 juin 1767.
Autour de la dépouille du monstre, cernée par la meute de chiens, chasseurs et rabatteurs commencent à s'attrouper. Le marquis d'Apcher la fait charger sur un cheval et porter en son château de Besque, paroisse de Charraix, en Haute-Loire. Et, tout à son triomphe, le jeune noble se promet de traquer la compagne de la Bête, qui a disparu dans les bois.
Si Chastel est l'homme qui a tué la Bête, le marquis d'Apcher, en sa qualité d'organisateur de la battue, entend bien en assumer l'entière et légitime gloire. Il semble qu'il se soit entendu avec le chasseur, dont il aurait monnayé le silence afin de porter seul les lauriers de cette victoire. L'arrangement, s'il eut lieu, a tourné court ; il était impossible de taire les détails entourant les circonstances d'un événement aussi retentissant. Apcher eut néanmoins sa part d'hommages, plus que respectueux. Il fit même l'acquisition du fusil de Chastel, que l'on exhibe encore, deux siècles et demi plus tard, lors des fêtes d'été en Gévaudan.

Pour l'heure, on veut croire à la fin du cauchemar.
Le soulagement ne sera total, cependant, que lorsqu'on aura la certitude que la dépouille pantelante ramenée au château est bien celle du monstre terrifiant.
Dès le 20 juin 1767, l'incroyable nouvelle s'étant répandue dans tout le pays, de nombreux curieux se pressent pour voir le cadavre. Même morte, la Bête impressionne : sa mâchoire supérieure se compose de six incisives, deux crochets et douze molaires ; sa mâchoire inférieure, de six incisives, deux crochets et quatorze molaires... Soit quarante-deux dents en tout. Et pourtant, l'anatomie de l'animal ne manque pas de surprendre. Car il est plutôt petit : moins d'un mètre sans la queue, quand un loup mesure en moyenne 1,20 mètre. Mais il est aussi plus lourd : 109 livres, soit 53,4 kilos, au lieu de 30 en règle générale.
On procède ensuite à l'examen et à l'autopsie, sous le contrôle de Roch Etienne Marin, notaire royal et bailli de l'abbaye de Chazes. Apcher a fait mander à Saugues le chirurgien Antoine Boulanger, sollicité, on s'en souvient, pour le grand loup tué par le sieur Antoine. Il lui sera confié le soin d'embaumer la Bête de telle manière qu'elle puisse supporter le voyage jusqu'à Paris, pour y être exposée au regard du roi et de la Cour... si le roi et la Cour n'y voient pas outrage.
L'embaumement, contrarié par les fortes chaleurs, ne sera pas un modèle du genre, contrairement au rapport d'autopsie du scrupuleux Marin. Le notaire conscient de l'importance de sa tâche, note que "cet animal n'a des ressemblances avec le loup que par la queue et le derrière", et poursuit :

"Sa tête est monstrueuse ; ses yeux ont une membrane singulière qui part de la partie inférieure de l'orbite veant au gré de l'animal recouvrir le globe de l'oeil.
"Son col est recouvert d'un poil très épais d'un gris roussâtre, traversé de quelques bandes noires. Il a, sur le poitrail, une grande marque blanche en forme de coeur. Ses pattes ont quatre doigts armés de gros ongles qui s'étendent beaucoup plus que celles des loups ordinaires. Elles ont, ainsi que les jambes qui sont fort grosses, surtout celles du devant, la couleur de celles du chevreuil.
"Cela nous a paru une observation remarquable parce que, de l'avis (des chasseurs), on n'a jamais vu aux loups de pareilles couleurs. Il a encore paru à propos d'observer que ses côtes ne ressemblent pas à celles du loup, ce qui donnait à cet animal la liberté de se retourner aisément, au lieu que les côtes des loups étant obliquement posées, ne lui permettent pas cette facilité."

La dépouille de la Bête, on le voit, correspond assez à l'ensemble des portraits qu'en ont fait les survivants des attaques. La qualité des récits dépendait, en effet, de l'angle de vision des témoins, dont il faut rappeler qu'ils étaient également sous le choc d'unepeur intense. S'ils voyaient la Bête de os, c'était un loup ; s'ils l'apercevaient de face, c'était un monstre...
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