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 La Bête du Gévaudan...

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epistophélès



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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Sam 13 Aoû - 17:51

et autres histoires vraies de Jean-Claude BOURRET

"C'est une sotte présomption d'aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable."

MONTAIGNE, Essais.

URBAIN GRANDIER, LE "DEMON" DE LOUDUN

1632. Histoire d'une machination diabolique

Loudun, tôt, un matin d'août. Dans cette petite ville au carrefour de l'Anjou, du Poitou et de la Touraine, tout est calme. Mais soudain...
Un hurlement déchire le silence. Un hurlement terrifiant. Un hurlement de douleur, poussé sous la torture.
Effrayés, les rares passants se hâtent de fuir l'austère bâtiment où l'on discerne la lueur des bougies. On sent quelques odeurs : de l'encens, du soufre.
Cris et gémissements se succèdent, insupportables, atroces. Le bourreau connaît son métier. Il attise une souffrance inhumaine. Répondant aux vociférations du supplicié, des chies aboient puis hurlent à la mort. Et l'on n sait plus qui, de l'homme ou de l'animal, lance cette terrible plainte d'agonie.
Un cri, glaçant, qui se prolonge en lamentation lugubre, s'atténue pour éclater plus fort et s'achever en une sorte de gargouillis sépulcral.
Quel homme peut endurer un tel martyre ? Mais surtout, quel homme peut infliger une telle douleur à un autre homme ? Et pourquoi ?
En cet an de grâce 1634, le supplicié s'appelle Urbain Grandier. Un chanoine. Un homme de Dieu. Que lui reproche-t-on ? D'aimer trop les femmes et de le montrer volontiers. Mais surtout de diffuser des idées scandaleuses car trop "modernes", notamment en Faveur du mariage des prêtres. Des idées qui bousculent la rigidité religieuse de son temps.
Ce n'est pas le seul reproche que lui font l'Eglise et le pouvoir judiciaire. Car le chanoine Grandier aurait encore fait entrer le Diable au couvent des ursulines. Il aurait même signé... un pacte avec le Malin !
Mais il y a plus grave encore : il nuirait à la politique du tout-puissant Richelieu, alors au faîte de sa puissance, en s'opposant à la destruction des forteresses ordonnée par le cardinal, notamment à Loudun, place forte stratégique des protestants.
Le principal ministre de Louis XIII entend donc faire un exemple. Il veut adresser un message ferme aux huguenots. La possession diabolique d'un être humain, a fortiori d'i, ecclésiastique, est un prétexte rêvé pour cet ambitieux personnage...

Quand le Diable s'invite...

Voici presque deux ans que s'éternise cette sulfureuse affaire. Elle a commencé de manière extraordinaire au couvent des ursulines de Loudun, petite ville du diocèse de Poitiers.
A l'époque, la cité sort d'une torpeur malsaine. Loudun ose à peine respirer, débarrassée depuis peu de la peste qui l'a ravagée cinq mois durant, décimant trois mille sept cents personnes. Ce fléau, beaucoup l'ont ressenti comme une malédiction divine.
Survient la nuit du 21 au 22 septembre 1632. Des phénomènes étranges perturbent le sommeil des ursulines.
Jeanne des Anges, la jeune mère supérieure, puis la sous-prieure, soeur de Colombiers, et la soeur Marthe de Sainte-Monique aperçoivent le spectre du prieur Moussaut, leur confesseur, mort de la peste quelques mois auparavant.
Apparition terrifiante ! Les soeurs entendent ce fantôme, dont elles reconnaissent la voix, leur demander de prier pour le repos de son âme. Puis il disparaît dans la nuit...
Le surlendemain, 23 septembre, une boule noire traverse soudain le réfectoire de la communauté, renverse la chaise de la prieure, bouscule plusieurs religieuses avec une telle violence que certaines en garderont des bleus.
Etait-ce le Diable ?
Ce n'est hélas que le début d'une série de phénomènes effrayants. Des cris, des rires stridents, des chants obscènes s'élèvent et troublent les prières. Des soeurs disent avoir été giflées ou avoir reçu des coups de poings. Des fantômes parcourent les corridors et poussent des hurlements. La peur est partout.
Dans ce couvent des ursulines, on ne badine pas avec le règlement imposé par Jeanne de Belcier, la prieure, devenus mère Jeanne des Anges. Cette jeune femme avide de sainteté, autant que de reconnaissance, impose aux soeur pénitentes, jeûnes et mortifications. Le moindre écart vaut une sanction immédiate et sévère. Ce lieu voué à Dieu doit être un rempart contre le Diable.

Même pour l'époque, cette rigueur est jugée excessive. D'autant qu'elle nuit à la santé morale et physique des nonnes, dont certaines résistent mal à ce régime et vivent dans un état de tension nerveuse intense.
L'obsession de sainteté de la prieure aurait-elle fini par dégénérer, au point de la convaincre de l'apparition de l'ancien aumônier du couvent ?
Passé l'instant de stupéfaction, Jeanne des Anges ne peut croire que ce saint homme n'ait pas accédé directement au Paradis et qui'l en soit encore à subir les tourments du Purgatoire. La vérité lui apparaît alors dans son épouvantable clarté : ce n'est pas le bon prêtre de Moussant, mais Satan qui a pris son apparence pour s'introduire dans le couvent...
Dès lors, les religieuses vivent dans la peur. Chaque soir, quand la nuit referme sur elles ses ailes noires, l'angoisse gagne. Dans la soirée du 1er octobre 1632, la prieure, couchée dans sa cellule et entourée de plusieurs ursulines, sursaute : une main invisible vient de saisir la sienne et de la piquer. Elle se dégage vivement et découvre "trois épines d'aubépine" au milieu de sa paume.
Jeanne des Anges et plusieurs ursulines se trouvent bientôt en proie à de fortes convulsions ; elles ressentent les effets d'une possession diabolique.
Alerté dès le début par le chanoine Jean Mignon, nouveau recteur des ursulines, le clergé local décide d'intervenir.
D'abord les pères carmes se rendent sur les lieux. Puis les exorcistes, dont Pierre Barré, curé à Chinon et "bachelier en la faculté de théologie de Paris". Enfin, les supérieurs des cordeliers et des capucins, sans oublier les curés des localités voisines... Mais l'Eglise exige le secret. On se garde d'ébruiter l'affaire. C'est donc en toute discrétion, le 5 octobre 1632, que l'on procède aux premier exorcismes...


Le 11 octobre, coup de théâtre. A peine magistrats et témoins ont-ils pris place que la supérieure entre dans de violentes convulsions. La jeune femme"envoûtée" déploie une telle force que dix hommes solides peinent à la maîtriser. Interrogée en latin, en présence du bailli de Loudun, Jeanne des Anges se dit alors possédée par le démon Astaroth. Et soudain, par la bouche de l'ursuline, le démon parle et révèle le nom du fantôme maléfique : Urbain Grandier, curé de Saint-Pierre-du-Marché, l'une des deux paroisses de Loudun, chanoine dans la même ville du chapitre collégial de Sainte-Croix !
Spasmes, convulstions, cris et hurlements atteignent des paroxysmes terrifiants, tandis que le démon - ou supposé tel - s'acharne à désigner un seul et même coupable : Urbain Grandier... Un prêtre ! Et bien vivant, celui-là.
C'est incroyable ! Et surtout très grave. Car il s'agit d'un crime de sorcellerie.
La scène, irréelle et délirante, a frappé les esprits. Un conseil de magistrats et de notables, composé de huguenots et de catholiques, assistés de médecins et d'apothicaires, instruit bientôt l'affaire et conclut, le 13 octobre 1632, que les faits "surpassaient les forces humaines et ne pouvaient procéder d'aucune maladie naturelle". Mais peut-on faire confiance au Diable, premier de tous les menteurs ?
Au sortir de ces crises, la supérieure affirme ne se souvenir de rien. Mais ce nom, "Grandier", soeur Jeanne des Anges l'a bien prononcé ! Voici donc le nouveau spectre qui la harcèle, nuit après nuit. Il ne s'agit plus du prieur disparu. Cette fois, il a les traits séduisants d'une personnalité très connue et surtout très controversée de Loudun, qui multiplie sans vergogne les conquêtes féminines parmi ses paroissiennes... La tragédie s'amorce.

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epistophélès



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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Sam 13 Aoû - 18:44

Un drôle d'ange

Personnalité complexe que celle de Jeanne des Anges...
Il suffit de lire l'autobiographie édifiante qu'elle a laissé.
On la découvre narcissique, moins dévouée aux autres qu'à elle-même, s'appuyant sur la misère humaine pour attirer l'attention. Mais cette soeur n'est pas n'importe quelle femme...


Née le 2 février 1602 au château de Cozes, en Saintonge (Charente-Maritime), fille de Charlotte Goumard d'Eschillais et de Louis de Belcier, baron de Cozes, Jeanne de Belcier, future prieure des ursuline, descend des deux plus importantes maisons de Gascogne et même, par les femmes, de Charles VII et d'Agnès Sorel.
Habituée à un train de vie fastueux, cette jolie fillette blonde au teint mat, aux grands yeux doux et à l'intelligence vive, reçoit une éducation raffinée et s'épanouit au milieu d'une fratrie qui compte dix-neuf frères et soeurs. Son existence commence donc sous les meilleurs auspices.
Le conte de fée vire au cauchemar à la suite d'une chute qui disloque son épaule droite, tandis qu'un tour de reins déforme son corps à jamais et stoppe sa croissance : adulte, sa taille ne dépassera pas un mètre quarante. Ce handicap n'altère pas sa beauté, mais éloigne la perspective d'un beau mariage. Pour elle, ce sera le couvent, en l'occurrence l'abbaye royale de Saintes, où elle entre en 1610 sous la protection d'une de ses tantes, religieuse bénédictine.

D'abord choyée, la gamine, très appréciée pour sa gentillesse et sa douceur, se distingue par une mémoire précoce qui lui permet d'apprendre le latin sans effort. Sa situation change à la mort de sa tante, en 1611. Malgré une personnalité attachante, elle présente un caractère bizarre, auquel le régime rigoureux de l'abbaye convient mal. Il se dit que sa tante, désespérant de dompter cette nature rebelle, a fini par la rendre à ses parents. D'autres rumeurs prétendent que sa nouvelle tutrice, plus stricte, soumettait la jeune femme à une discipline qu'elle ne pouvait supporter. Jeanne de Belcier n'aurait pas été renvoyée : c'est elle qui aurait obtenu de revenir au bercail.
Son père l'accueille à bras ouverts et entreprend de compléter sa formation spirituelle, notamment grâce à la lecture des Confessions de saint Augustin. S'il l'entoure de son affection, sa mère, quant à elle, s'accommode mal de sa présence. Après l'avoir reçue froidement, elle l'oblige à couvrir d'un voile son visage pourtant beau et met tout en oeuvre pour cacher sa silhouette difforme, aux épaules inégales, à la taille déjetée. Elle ira jusqu'à contrarier ses projets de mariage avec un beau parti, la destinant pour de bon à la vie religieuse, c'est-à-dire à la réclusion.
Tandis que soupirant éconduit se retire chez les jésuites, la jeune femme, en proie au chagrin d'amour, se morfond au point de repousser un parti qui semblait ne pas déplaire à sa mère. Elle décide alors de prendre le voile et choisit les ursulines, congrégation de fondation récente, à vocation contemplative, dont les religieuses sont soumises à la règle d'Augustin.


Les ursulines de Poitiers l'accueillent en 1622. Jeanne de Belcier aborde son noviciat avec exaltation. Très vite, elle se distingue par son dévouement auprès des malades parfois repoussants et par sa diligence à accomplir les tâches les plus ingrates. Mais, si on la compare à un ange, cet ange est avant tout soucieux de lui-même et ne semble agir que pour briller au regard du monde. Jeanne ne s'en cache d'ailleurs pas. L'envie de plaire, chez elle, l'emporte sur l'humilité.
Devenue Jeanne des Anges le 7 septembre 1623, au terme de son noviciat, elle fait partie du groupe de huit ursulines qui; le 22 juillet 1627, prend possession du couvent créé l'année précédente à Loudun par Mgr de La Roche-Posay, évêque de Poitiers.
Elue prieure, elle demeure prisonnière de sa contradiction : à la foi désintéressée et égocentrique. Elle veut passer pour vertueuse, charitable et dévouée, comme une revanche sur la malédiction qui l'a frappée dans son enfance. Un rôle qu'elle joue à la perfection ; mais, consciente de ne pas évoluer dans son élément, elle se ment à elle-même et stimule la spiritualité. C'est elle-même qui l'écrit : "Je m'appliquais à la lecture de toutes sortes de livres (mystiques) ; mais ce n'était pas par un désir de mon avancement spirituel, mais seulement pour me faire paraître fille d'esprit et de bon entretien et pour me rendre capable de surpasser les autres en toutes sortes de compagnies."
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MessageSujet: : La Bête du Gévaudan...   Sam 13 Aoû - 19:56

C'est le début d'une obsession, alimentée par de puissantes tentations, dont l'objet est Grandier. Cet homme brillant, séducteur à la réputation sulfureuse, Jeanne des Anges ne l'a jamais vu. Mais elle sait ce que ses amies du parloir lui en ont dit, jour après jours, pendant deux ou trois ans. L'imagination de la prieure est débordée par les frasques du beau prêtre dénué de morale. D'ailleurs, toute la ville ne parle et s'en gargarise.
Passant outre la méfiance qui devrait s'imposer, la mère supérieure demande pourtant par écrit à Urbain Grandier de devenir le confesseur de la communauté.
A quelle pulsion répond-elle pour agir ainis ? A sa frustration sexuelle, à ses désirs trop longtemps refoulés ?
Or le prêtre prétexte ses nombreuses occupations pour décliner l'invitation. Voici les malheureuses, déjà soumises à des envies aussi compréhensibles qu'insupportables, privées d'un exutoire... mais non de la tentation. Le Diable se faufile davantage dans l'esprit des recluses, avec l'aide de Jean Mignon, le nouveau confesseur.


Le culot de Grandier

Urbain Grandier ? Jean Mignon le déteste. Un bel homme, séduisant, qui incarne tout ce qu'il n'est pas.
Grand, le visage avenant, la taille bien prise, les yeux noirs, un nez long et régulier, une moustache et une barbe en pointe, selon la mode de l'époque, Grandier est un esprit fort, au charisme certain, dont la liberté de pensée déplace les foules lors de ses sermons dominicaux. Outre un charme indéniable qui fait se pâmer les femmes, ce trentenaire est doué d'une éloquence et d'une érudition qui achèvent de les faire chavirer. Dune intelligence vive, ayant le sens de la répartie, il a souvent le dernier mot dans des joutes verbales, où il excelle. A Loudun, où il n'y a guère de distraction, le spectacle qu'il offre ravit ses paroissiens et surtout ses paroissiennes, subjuguées.
Depuis dix ans qu'il exerce son ministère, il est certainement le personnage qui suscite les rumeurs les plus folles, les jalousies les plus fondées et une succession de scandales dont il se moque éperdument.
C'est là où le bât blesse. Doté d'un esprit ferme et subtil, l'homme est aussi, d'après son contemporain Nicolas Aubin, "fier et hautain, jaloux de son rang", et présente "un penchant extraordinaire à la galanterie". Ce qui n'est pas peu dire, à en juger par les oeillades que lui adressent les dames et les regards assassins que lui jettent les maris.
Ismaël Bouillau, défenseur et ami de Grandier, confirme ces appréciations, déclarant à son propos qu'"il avait de grandes vertus, mais accompagnées de grands vices".

Oui, Grandier aime les femmes, mariées ou non, et n'y voit nulle contradiction avec sa qualité d'ecclésiastique.
Ce don Juan en soutane séduit à tour de bras, y compris Philippa Trinquant, fille du procureur du roi, une adolescente de quinze ans à laquelle il était censé enseigner le latin. Quand la jeune fille se retrouve enceinte, un scandale énorme éclate. Or Philippa est apparentée à Mignon, qui mène la charge contre Grandier. Accompagné d'un avocat du roi et de deux hommes du peuple, il l'accuse d'avoir souillé l'Eglise en forniquant dans son enceinte même.
L'affaire prend de l'ampleur. Bientôt, une nouvelle rumeur accuse Grandier d'abuser des femmes à l'intérieur d'édifices sacrés. Il ne s'en offusque pas, sachant pouvoir compter sur de solides appuis, notamment celui de Mgr de Sourdis, archevêque de Bordeaux, qui , moyennant une pénitence, le tire de ce mauvais pas.
Quant à Philippa, Grandier l'abandonne dans le moindre scrupule, avec une légèreté révoltante. On l'accuse d'immoralité ? Il s'en moque et convole avec Madeleine de Brou, une orpheline issue de la haute noblesse, dont il avait la charge spirituelle... à sa manière. La jeune fille se préparait à prendre le voile ; Grandier, trop épris d'elle, l'en dissuade. Elle partage son sentiment, mais exige le mariage avant de s'abandonner au libertin. Lequel bâtit toute une argumentation en vertu de laquelle il est des cas où un prêtre peut se marier. Si l'Eglise a imposé le célibat, explique-t-il, il faut bien remarquer qu'il n'en était rien à l'aube de la chrétienté... Et de rédiger un traité ad hoc sur le célibat des prêtres ! Acte audacieux et provoquant, à l'époque où l'Eglise, en pleine contre-réforme, impose aux prêtres une discipline plus stricte et une morale renforcée. Rien qui empêche Grandier d'épouser Madeleine, étant tout à la fois prêtre, officiant et témoin de son propre mariage !
La nouvelle, pourtant secrète, finit par s'ébruiter. Loudun se partage entre la rage et l'incrédulité. Quel culot, ce Grandier ! Quel prêtre scandaleux ! On l'aime et on le déteste avec la même force.

L'intelligence devrait toutefois se méfier de la bêtise dont elle se rit. Quant éclate l'affaire des possessions, Grandier, pourtant gagné à l'esprit des lumières, se moque ouvertement - hélas - de l'ignorance et du fanatisme de certains religieux, prompts à dénoncer une invasion de démons.
Carmes, cordeliers et capucins, ridiculisés et envieux, lui vouent notamment une haine tenace. Les rejoignent vite, pour gonfler les rangs de ses ennemis, l'exorciste Pierre Barré, qui voit le Diable partout, et surtout le chanoine Mignon, recteur des ursulines... Sans oublier les maris des femmes séduites par Grandier, qui ne manque donc pas d'adversaires.
N'y aurait-il que la vie de patachon du prêtre séducteur et son impiété, sans oublier les rumeurs de ses extravagances qui franchissent les limites de Loudun, son dossier serait délicat et lui vaudrait remontrances et pénitences. Mais il y a maintenant les possessions, ce qui est grave...
Le sulfureux ecclésiastique est loin de se douter qu'une puissante machination vient de s'enclencher, qui va le broyer. L'affaire est désormais prise très au sérieux. On parle ouvertement de diablerie. Elle va servir de détonateur à la haine accumulée depuis des années contre lui.

Il y a plus grave encore.
A l'époque, le cardinal de Richelieu fait raser toutes les forteresses du royaume, du moins celles qui ne sont pas indispensables à la défense nationale. Sont visées en priorité les places fortes tenues par les protestants. Si les guerres de religion sont terminées depuis au moins trente ans, le cardinal se montre particulièrement vigilant car, sou le règne de Louis XIII, de nouvelles rebellions huguenotes ont éclaté dans l'Ouest et le Midi. Décidé à éradiquer les éventuels foyers de résistance, avec une arrière-pensée pour les protestants qu'il a victorieusement assiégés à La Rochelle, Richelieu entend débarrasser la France des derniers vestiges de la féodalité et souhaite conduire jusqu'à son terme la lutte contre la Réforme.
Depuis l'Edit de Nantes, avec ses murailles et son puissant donjon, à la limite des territoires catholiques et protestants, Loudun constitue pour ces derniers une place de sûreté imposante. Les deux confessions y cohabitent. Aussi le cardinal a-t-il ordonné la destruction des fortifications de la cité, en particulier l'enceinte hérissée de dix-huit tours qui couronne la colline de Loudun. Sa volonté - et les hommes désignés pour l'appliquer - se heurte immédiatement au gouverneur Jean d'Armagnac, qui prétend conserver à sa ville cette architecture originale et peut compter, dans son hostilité, sur le soutien... d'Urbain Grandier.
Heureuse coïncidence pour le cardinal, c'est au moment où Grandier s'érige en ardent défenseur des murailles que les ursulines dénoncent en lui leur tourmenteur diabolique...
Mignon saute sur cette belle occasion. Son diagnostic est sans appel : oui, la soeur supérieure est possédée par le Diable. Il ne fait aucun doute que le Malin s'est emparé du corps de Jeanne des Anges, sous les dehors d'un homme qu'elle n'a pourtant jamais rencontré : Grandier...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Sam 13 Aoû - 21:23

Entrée des exorcistes et de Laubardemont

Afin d'expulser le démon du corps de la nonne, Mignon fait appel à un exorciste renommé - et quelque peu illuminé - qu'il fait venir de Chinon, à quinze kilomètres de là. Jacques Barré fait le trajet à pied, à la tête d'une procession. Il commence son action par un savant mélange de rituel et de prières, aspergeant la soeur d'eau bénite et sommant le démon de se nommer.
Mais l'épidémie se propage. Au bout de deux mois, dix-sept soeurs sont possédées, persuadées d'être visitées par Urbain Grandier. On les croit et la justice ecclésiastique est saisie.
Le 30 novembre 1632, dans un rapport édifiant, un certain Dr Brion affirme qu'il y a "possession de mauvais esprits". Le brave médecin appartient au groupe de praticiens qui ont du mal à dissimuler leur stupéfaction, et même leur frayeur à la vue du spectacle des religieuses possédées.
C'en est trop ! Cette affaire de possession commence à prendre des proportions effarantes. L'évêque de Poitiers, Mgr de La Roche-Posay, en profite pour faire arrêter le prêtre. Les motifs ne manquent pas ; il lui reproche ses prises de position blasphématoires et sa luxure insupportable, le suspecte de montrer trop de tolérance à l'égard des protestants. Très officiellement, il estime que Grandier a dépassé les bornes en épousant Madeleine de Brou, scandale que l'Eglise, cette fois, ne saurait tolérer.
Grancier, habitué aux débats, ne s'en laisse pas aisément conter et fait appel du jugement auprès du lieutenant criminel de Poitiers et du cardinal Henri d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux et supérieur de l'évêque de Poitiers. Ce haut personnage ordonne une enquête approfondie et un examen médical de chacune des soeurs, pour déterminer si anomalie ou diablerie il y a vraiment.
Rien de tel n'est mis en évidence. Les soeurs ne parlent pas plusieurs langues étrangères, n'ont pas connaissance de faits exceptionnels survenus à l'autre bout du monde, et autres mystérieux secrets. Le cardinal dépêcher alors ses propres exorcistes auxquels Mignon, contre toute attente, interdit l'entrée du couvent, affirmant que le Diable en est parti.
Enfin, un rapport médical, mis en avant pour la défense du prêtre, démontre que les soeurs ne sont pas possédées, mais simplement exaltées...
Acquitté une première fois par un tribunal ecclésiastique, Urbain Grandier recouvre la liberté. C'est peu dire qui'l n'a pas le triomphe modeste. Il ne mesure pas, hélas, la haine qui se concentre désormais sur sa personne et dont va se servir le plus puissant personnage du royaume.
Plus que jamais obsédé par le démantèlement des forteresses huguenotes de la région, Richelieu est bien décidé à faire une démonstration de son autorité. Grandier est l'obstacle idéal à son dessein, le bouc émissaire rêvé pour assumer le rôle du sacrifié.

La chute du prêtre est organisée par un fidèle du cardinal. La sorcellerie lui fournit, sur un plateau, un prétexte plausible. Jean Martin, baron de Laubardemont, commissaire spécial de Richelieu à Loudun, connaît bien la ville pour y être venu, en novembre-décembre 1631, superviser le démantèlement des remparts et du donjon - opération qui s'échelonnera jusqu'en 1634. Il se rend d'autant plus souvent sur place qu'il est également chargé de pacifier une province où le cardinal, à vingt kilomètres de Loudun, veut créer une ville nouvelle, dessinée par l'architecte Jacques Lemercier, qui portera le nom de Richelieu.
Evidemment, Laubardemont n'ignore rien de la réputation sulfureuse de Grandier, ni sa défense farouche des remparts. Comment éliminer ce personnage embarrassant ? Au cours d'un de ses séjours, il entend dire que Grandier sèmerait le trouble parmi les religieuses et serait la cause de leur possession par le Malin. Le commissaire spécial dresse l'oreille. L'affaire l'intéresse d'autant plus qui'l se trouve être un parent de Jeanne des Anges. De plus, sa femme est liée à deux autres soeurs.
En vérité, les cas de possession et les accusations d'envoûtement le laissent plutôt indifférent. C'est d'ailleurs d'un oeil froid qui'l assistera à des exorcismes - "un spectacle étrange", déclare-t-il. Dans les faits de sorcellerie, il voit surtout l'occasion rêvée de neutraliser le fauteur de troubles qui entrave la politique de Richelieu. Définitivement !

De retour à Paris, Laubardemont rend compte au cardinal de l'accomplissement de sa mission, puis l'avertit de l'affaire de la possession des religieuses ursulines et du cas très préoccupant de Grandier. Richelieu l'écoute avec attention, caresse machinalement un des nombreux chats qui'l l'accompagnent partout. Puis il ordonne l'arrestation de Grandier, son interrogatoire et ses aveux. Il a vite compris tout le parti qui'l pouvait tirer des circonstances.
Grandier et Richelieu se connaissent, même si ce dernier a pu oublier leur première et détestable rencontre.
Bien des années auparavant, en 1618, alors qui'l n'était encore que prieur à Coussay et évêque de Luçon, il avait dû ravaler son amour-propre quand Grandier, jeune prêtre tout feu tout flamme, avait refusé de lui céder la première place dans une procession religieuse. Voici que les deux hommes se croisent de nouveau, quinze ans plus tard, dans une affaire de sorcellerie... Richelieu tient sa revanche, mais surtout, en homme d'Etat, il ourdit une manipulation juridique qui va servir sa politique générale.
Le 30 novembre 1633, à l'instigation du cardinal, le roi signe l'ordre d'emprisonnement du curé de Saint-Pierre-du-Marché, que doit exécuter Laubardemont, désormais "commissaire extraordinaire" de Sa Majesté.
Lui est également confiée l'instruction d'un procès contre Grandier. Il s'agit là d'une procédure dite extraordinaire, rare encore à cette époque, à laquelle Richelieu n'a recours que dans les affaires politiques. Et l'affaire de Loudun, à ses yeux, en est une...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 0:05

Une instruction impitoyable

Carte blanche est donc donnée au magistrat Laubardemont. Peu lui importent les moyens d'agir. Il reçoit des ordres, il les exécute avec une loyauté aveugle. A lui de rétablir le calme, et cette mission passe par le procès d'Urbain Grandier. Il sera impitoyable.
Après la procédure ecclésiastique, commence donc une procédure civile. Lanbardemont n'est pas un débutant en ce domaine. En sa qualité de magistrat spécialisé dans les affaires de sorcellerie, il a, par le passé, envoyé plus de cent vingt malheureux au bûcher...

Le 8 décembre 1633, deux jours après son retour à Loudun, il fait arrêter Grandier devant l'église de Sainte-Croix, où celui-ci vient de célébrer la messe. Dans le même temps, il ordonne une perquisition au domicile du prêtre, où demeure d'ailleurs Madelaine de Brou. La fouille, menée sans délicatesse, permet de récupérer des lettres, des écrits sur les religieuses et le fameux traité sur le célibat, immédiatement considéré comme un indice évident d'hérésie, ainsi que des libelles licencieux dont l'un très violent, voire infâme, hostile à Richelieur, intitulé La Cordonnière de Loudun.


Averti des résultats de cette fouille, au cours de laquelle les gens d'armes n'ont rien découvert de probant démontrant des pratiques démoniaques, Richelieu aurait traité Grandier de "suppôt de Satan", ce qui semble exagéré, et de "huguenot déguisé", presque l'équivalent d'une condamnation à mort. "Que Dieu lui pardonne et lui accorde Son salut dans les flammes de la rédemption", aurait-il d'ailleurs ajouté, patelin... C'est aller un peu vite en besogne : le procès n'a pas encore eu lieu.
Quant à Grandier, dont le sort est déjà fixé, il a été conduit sous bonne garde au château d'Angers et jeté sans ménagement dans un cachot où il va passer quatre mois au secret, coupé du monde. Dans l'intervalle, à Loudun, Laubardemont ouvre une nouvelle instruction et reprend l'enquête sur les possessions, avec la ferme intention de l'orienter habilement vers la perte de Grandier. Sous couvert de sorcellerie, on donnera un exemple aux protestants récalcitrants...
Cette fois, ne sa qualité de juge civil, le magistrat instructeur demande que les exorcisme se déroulent en sa présence. Plusieurs mois durant, voici les religieuses soumises à des prières et des exhortations en présence de leur confesseur, le chanoine Mignon, de l'exorciste Barré et de membres du corps médical. A ces derniers de constater des anomalies qui prouveraient la présence du Diable : yeux révulsés, enflures du corps, postures impossibles à adopter par une personne normalement constituée, force extraordinaire de la femme "possédée".

Exorcismes et examens se déroulent hors du couvent, notamment à la collégiale Sainte-Croix, et le public peut y assister. Le spectacle n'est pas ordinaire car les démons, pressés par les exorcistes, avouent leur présence par la bouche des "possédées", dans le cadre d'une offensive menée par Satan contre l'Eglise de Dieu et le royaume de France. C'est donc la mission de l'Eglise de l'emporter sur les démons.
Le bon peuple s'effraie ou rit de cette comédie, pas encore conscient qu'elle va tourner à la tragédie. Les messieurs se rendent volontiers à ces séances délirantes car les "possédées" s'y produisent plus ou moins dénudées et entrent dans des transes qui peuvent évoquer l'emprise du plaisir. Pour comble de l'excitation, les démons tourmenteurs de ces femmes sont ceux de la luxure ; ils leur infligent des poses lascives, un vocabulaire très évocateur et des gestes d'une brutale sensualité.
Bientôt, de folles rumeurs se propagent. Les religieuses s'envoleraient ! On accourt de tout le royaume, et même de l'étranger, pour assister aux manifestations du Diable.
Taverniers et commerçants se frottent les mains : l'affaire des possédées de Loudun se révèle fort lucrative. Le tourisme démoniaque remplit les bourses...

Une sinistre parodie

On vient aussi pour se faire une opinion. Deux camps s'opposent. D'un côté se rangent ceux qui ne voient chez les soeurs que supercherie, gesticulation ridicules et simulations, bref, du mauvais théâtre. Pour ces esprits ouverts, les manifestations sataniques relèvent en réalité de l'hystérie portée à son paroxysme, surtout s'il y a des spectateurs pour y croire.
De l'autre, justement, se massent les croyants et les crédules, frappés par l'âpreté du combat terrifiant mené par l'Eglise contre le Diable ; ils se persuadent de la culpabilité du prêtre-sorcier. Et la France finit par se diviser entre le camp favorable à Grandier et cleui qui lui est hostile.
Mais on est aussi pour ou contre Richelieu... Terrain glissant ! D'autant plus que ces exhibitions malsaines affligent bientôt le Conseil de la ville, lequel adresse une requête à Louis XIII, afin qu'il y soit mis un terme.
Cette requête, Laubardemont parvient à l'intercepter. Ne tolérant aucune dissidence, il menace ses signataires, s'ils récidivent, d'une forte amende et d'une peine de prison. Et, pour muscler les incrédules, il rend un décret en vertu duquel toute personne coupable de remettre en cause l'authenticité des possessions de Loudun sera frappée d'une forte amende et subira des châtiments corporels. On ne saurait être plus clair.

Le magistrat poursuit sa charge contre Grandier, rassemble les témoignages, mais ne conserve que les plus accablants. Tout le monde se tait, retient son souffle et attend. Il est vrai que l'on discerne sans mal l'ombre rouge du cardinal se profiler derrière Laubardemont.
Dans un cas normal, le prêtre emprisonné pourrait en appeler à l'arbitrage du Parlement de Paris, juridiction suprême. Mais la procédure extraordinaire choisie par Richelieu interdit tout recours. Aussi Grandier, pour demander justice, s'en remet-il humblement au roi. Mais Louis XIII reste sourd à sa supplique. Pis encore, la procédure s'accélère.

L'envoyé de Richelieu cherche désormais des preuves concrètes. En avril 1634, il fait ramener Urbain Grandier d'Angers à Loudun, où il est cloîtré dans le grenier de son ennemi le chanoine Mignon. Une confrontation est organisée entre le prétendu sorcier et les eours envoûtées.
Dans les faits, le prêtre et les nonnes ne se sont jamais rencontrées. En situation plus que périlleuse, Grandier suggère habilement que les soeurs le désignent parmi plusieurs prêtres. Il essuie un refus.
En revanche, après avoir réuni les ursulines dans la nef de l'église, on les met en présence de Grandier, puis on leur demande si elles le reconnaissent. Et comment, puisqu'il est seul. Elles se mettent alors à hurler, hystériques, et se jettent littéralement sur lui... S'agit-il encore de filles de Dieu possédées par le Diable, ou plutôt de femelles en proie au refoulement sexuel ?
Grandier garde son calme et n'affiche aucune émotion. Si le Diable donne à ces filles le pouvoir de le tuer, déclare-t-il subtilement, eh bien ! qu'elles s'exécutent.
Mais on retient les ursulines, aussitôt reconduites au couvent. Pas question de laisser le moindre issue à l'accusé. Subsiste un grand malaise. Le doute n'est plus permis : on veut abattre Grandier. Toute cette procédure n'est qu'un simulacre expéditif.
Laubardemont, impitoyable, enchaîne les accusations. Selon la démonologie, Grandier devrait porter sur le corps les signes de son allégeance au Diable. Le 26 avril 1634, lendemain de la confrontation burlesque, dans la demeure d'un sergent Bontemps, on lui fait subir l'épreuve civile de la reconnaissance des marques. Le prêtre est rasé sur tout le corps, on lui passe un bandeau et l'on demande à un chirurgien, un certain Maunoury, recruté parmi ses ennemis, de prendre un scalpel ou une lancette et de le piquer sur tout le corps, les marques du Diables étant réputées insensibles...
En fait, les démons qui possèdent soeur Jeanne des Anges ont indiqué volontiers les deux endroits très intimes où se situent les fameuses marques : près de l'anus et sur les testicules. Trop heureux de se venger d'un rival, le médecin met du coeur à l'ouvrage. Il perce ici et là, parfois jusqu'à l'os, et l'on entend bientôt, depuis la rue, les hurlements de Grandier. Aux endroits précisés par les démons, le chirurgien ne fait en revanche que presser son pouce ou le manche de la lancette, n'arrachant au prêtre aucun cri de souffrance. On tient là une excellente marque du Diable ! Grandier proteste. On ne l'écoute pas.
Bien décidé à en avoir le coeur net, un apothicaire de Poitiers, nommé Carré, s'empare alors de la lancette et pique aux endroits déclarés insensibles. Grandier hurle. Il disait donc la vérité. On ne le croit toujours pas. On préfère donner raison à Maunoury. Les marques du Diable ont été localisées. Laubardemont n'en exige pas plus. C'est la preuve qu'il souhaitait.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 0:37

Pacte de sang et diableries

Reste à trouver un élément à charge. C'est Jeanne des Anges qui le fournit au juge, d'une manière inattendue : le 29 avril 1634, un papier manuscrit sort de la bouche de la soeur. C'est le démon Asmodée qui l'aurait fait paraître. Fort peu de témoins peuvent attester du maléfice. Toujours est-il que le "pacte" présente les signatures d'Urbain Grandier, de Satan et de Belzébuth. On y lit clairement que le prêtre vend son âme au Diable.
Dans ce document rédigé en français, Grandier écrit qu'il renonce à l'Eglise catholique, précisant même : " A partir de maintenant, je me donne complètement à Satan ; je promets de faire le plus de mal que je pourrai, et en foi de quoi, je m'engage et je signe cela de mon sang."
On remet le "pacte" au magistrat instructeur Lauberdamont, qui demande :
- Qu'est-ce qui nous prouve qui'l s'agit du sang de Grandier ?
Il fait alors chercher Grandier, que l'on examine jusqu'à lui trouver une petite coupure au bout du puce de la main droite ; découverte d'autant plus troublante qu'Asmodée, interrogé une fois encore par les exorcistes, a justement désigné ce pouce... Décidément très coopératif cet Asmodée... Un bon petit diable ! On interroge Grandier qui explique s'être blessé en coupant son pain. Laubardemont n'y croit pas et conclut que c'est bien le sang de Grander qui figure sur le pacte maudit.


La suite des événements n'est que plus écoeurante. Les exorcistes investis d'une mission divine, se permettent toutes les outrances, sans s'attirer les foudres de la justice des hommes. Barré et le chanoine Mignon rivalisent d'ignominie et de cruauté, ainsi qu'une poignée de moines peu charitables, notamment les pères Tranquille et Lactance.
Les séances publiques prennent une tournure débridée.
Jeanne des Anges se débat comme une forcenée, les traits méconnaissables, l'écume aux lèvres, le regard flamboyant, tandis que les prétendus démons, par sa bouche, profèrent les pires insanités et des blasphèmes qui font frémir. Le Diable, non dépourvu d'imagination, se manifeste aussi par des facéties effrayantes, par exemple en faisant gonfler les seins de Jeanne jusqu'à leur donner les proportions d'un ventre de femme enceinte. Il ironise même méchamment sur son physique, en une occasion, augmentant sa taille de quarante centimètres, elle qui ne mesure qu'un mètre quarante. En avril 1634, enfin, on entend la pauvre nonne prononcer ces paroles inquiétantes :
- Je suis Jeanne la folle... Ursuline la folle... J'ai la cervelle de côté...
A-t-elle pris conscience d'avoir été trop loin ? Depuis l'arrestation de Grandier, elle plonge souvent dans des crises de désespoir. Déjà, en janvier, elle a tenté de se pendre. Vêtue d'une simple chemise, nu-tête, une corde au cou et un cierge à la main, elle est restée près de deux heures au milieu de la cour du couvent, sous une pluie battante. Lorsque la porte du parloir s'est ouverte, elle s'est jetée à genoux devant Laubardemont, interdit, lui déclarant qu'elle venait pour satisfaire à l'offense qu'elle avait commise en accusant un innocent. Sa confession faite, mais pas encore apaisée, elle est allée nouer la corde à un arbre du jardin et se serait pendue, si les autres soeurs ne s'étaient précipitées pour l'empêcher de commettre un crime réprouvé par l'Eglise : le suicide.
Quant aux autres possédées, elles se livrent à des scènes inimaginables. Vêtues seulement de chemises, les soeurs grimpent aux arbres, montent sur les toits du couvent, éclatent d'un rire dément et poussent des cris épouvantables. Il leur arrive aussi de rester plusieurs jours à jeun ou de subir la pluie, la grêle et le gel sans paraître en souffrir. Elles hurlent au contact d'une croix, d'un ciboire ou de l'eau bénite. Les exorcistes les voient accomplir des contorsions inouïes. Leurs yeux, entre autres bizarreries, changent de couleur. Plusieurs d'entre elles montent en lévitation, les mêmes qui, par ailleurs, résistent à des doses massives d'antimoine.

En outre, elles se mettent à parler des langues qu'elles ignoraient. C'est ainsi que Jeanne des Anges, quand elle ne blasphème pas, répond aux questions en hébreu ou tire la langue de manière suggestive, multipliant les gestes indécents... Elle crache alors comme un chat en furie.
Un jour, la rumeur rapport qu'elle s'est élevée dans les airs, au-dessus de sa couche, sous le regard médusé des religieux, lévitation qu'elle aurait réédité le lendemain.
Un cordelier, passant une main sous ses pieds, aurait constaté que rien ne retenait la jeune femme, qui serait montée jusqu'au plafond et aurait asséné un formidable coupe d poing à une solive !
Lorsqu'elles ne sont pas en proie aux crises démoniaques, les victimes redeviennent ages et humbles. Elles font leur examen de conscience, se confessent et communient comme si de rien n'était. Mais il faut que les témoins aient la foi ou la raison bien chevillées à l'esprit pour ne pas détourner les yeux et se boucher les oreilles, voire simplement détaler quand les corps possédés se tendent soudain comme la corde d'un arc ou prennent des poses lascives qui donnent de suées aux hommes présents...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 15:47

Jour de sentence

Peut-être usés par un rythme infernal, Barré et Mignon se retirent bientôt de l'enquête. Ils sont remplacés par des exorcistes qui ne parviennent pas mieux à chasser les démons du corps de soeurs tourmentées. Ils forcent la voix, les interpellent en latin par leurs noms ; mais Asmodée, Belzébuth, Leviathan, Ezias, Bébérit et Zabulon font la sourde oreille. Un seul nom jaillit avec obstination des bouches tordues : Urbain Grandier !
Devant tant d'extravagances, le doute gagne pourtant certains spectateurs. Un jour, un médecin curieux vrai représentant d'une science moderne, entreprend d'ausculter soeur Jeanne des Anges. Barré, pris de court, n'empêche pas le médecin de procéder, mais il se ressaisit, laisse éclater sa colère et écarte vivement le praticien. Le brave docteur a eu le temps de constater que le pouls de la mère supérieure est normal, que ses joues et sa peau ne sont pas enfiévrées.
A-t-il vu juste ? La justice ne tient pas compte de ses observations, pas plus que de la confession accablante de plusieurs moniales qui, au sortir d'une sorte de léthargie, finissent par flancher, en proie au remord, et fondent en larmes quand on leur lit les accusations terribles qu'elles ont portées contre Grandier. Non seulement ces repentantes ne le connaissaient pas, mais elle ne l'avaient jamais vu. Toutes déclarent n'avoir jamais été possédées.
D'autres désigneront le chanoine Mignon comme étant celui qui les a incitées à accuser Grandier. A défaut de sentir le soufre, l'affaire à des relents d'un complot qui aboutira à un jugement inique.


Les rivaux religieux de Grandier fulminent. Ils dénoncent haut et fort ce retournement - un mensonge, une nouvelle intervention de Satan -, puis expliquent aux soeurs que c'est le Diable qui leur demande de se rétracter. Coupable selon l'Eglise, Grandier doit l'être aussi pour la justice des hommes, bras séculier rattaché à Richelieu.
Contre ce jugement dévoyé de l'Eglise, personne ne proteste, Laubardemont moins que tous.
Le procès de Grandier s'ouvre le 8 juillet 1634 dans la chapelle des Carmes. Il sera rondement mené, puisque conclu avant même d'avoir commencé.
Nommés par Laubardemont, les douze juges formant la commission de justice viennent de petits tribunaux de la région. Ils lisent les comptes rendus d'instruction du magistrat, interrogent les possédées et étudient les "preuves extraordinaires" relevées sur l'accusé, qui ne peut guère se défendre. L'opinion du tribunal est toute faite. Pour lui, aucun doute : Grandier est le sorcier.
Le voici donc promptement convaincu de crime de magie, maléfices et possession sur vingt-cinq personnes de Loudun, tant religieuses que séculières. Qu'importe si sa culpabilité reste plus que jamais sujette à caution : Grandier doit mourir !
Le prêtre déchu n'a plus rien du séducteur qui enflammait les sens de ses paroisiennes ou du beau parleur dont on venait en foule écouter les sermons, mais il reste droit. Il écoute sans ciller la sentence, exécutoire le jour même qui tombe le vendredi 18 août 1634, à 5 heures du matin :


-Déclarons Urbain Grandier dûment accusé et convaincu de crime de magie, maléfice et possession. Le condamnons à faire amende honorable, nu-tête, pieds nus, la corde au cou, devant l'église de Saint-Pierre-du-Marché et de celle de Sainte-Ursule, tenant en main une torche de deux livres. Être de là conduit à la place publique de Saint-Croix, attaché à un poteau sur le bûcher et brûlé avec les pactes de caractère magique restant au greffe, le livre manuscrit sur le célibat des prêtres, et ses cendres jetées au vent.
A cet énoncé, aucun des juges ne sourcille, mais combien se sentent à l'aise ?
Deux heures plus tard, Laubardemont vient trouver Grandier dans sa prison. Il voudrait des aveux complets, afin de tordre le cou aux soupçons. Car il reste des sceptiques, qui pourraient élever la voix et contrarier ainsi la politique du cardinal. Pour ce faire, il soumet le malheureux à la torture des brodequins, exécutée par des capucins.
Ses jambes sont solidement enserrées dans des planches, puis l'on enfonce des coins à grands coups de maillet, ce qui a pour effet d'éclater les os. Pour Grandier, comble de cruauté, on ajoute deux coins. Les moines frappent si fort que les coins traversent les chairs. Quand on desserre les liens et que l'on écarte les planches engluées de sang, des éclats d'os chutent sur le sol où s'étalent des flaques rouges. On n'oserait infliger pire châtiment au plus épouvantable des criminels...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 15:52

Suis allée chercher des informations sur ce Laubardemont :

Jean Martin (ou Jean de Martin), baron de Laubardemont, est un magistrat français, né à Bordeaux vers 1590, mort à Paris en 1653.
Il appartenait à une très riche famille bordelaise : son père Mathieu Martin, sieur de Laubardemont, était trésorier général de France en Guyenne et audiencier de la Chancellerie en Guyenne ; c'est lui qui, de 1608 à 1612, fit construire l'Hôtel Laubardemont (40, Cours du Chapeau-Rouge) à Bordeaux. Raymond Martin, frère de Mathieu, fit construire dans les mêmes années l'Hôtel Martin (43, rue du Mirail), les deux étant du même architecte, Henri Roche. Au moment des mariages royaux célébrés à Bordeaux en octobre et novembre 1615 (notamment celui de Louis XIII et d'Anne d'Autriche le 21 novembre), l'Hôtel Martin, le plus renommé de la ville, abrita la reine-mère Marie de Médicis, et l'Hôtel Laubardemont le duc de Guise. Mathieu Martin eut trois fils ayant vécu. Jean épousa en 1611 Isabeau de Nort, fille d'un conseiller au Parlement de Bordeaux. Vers 1620, il se remaria avec Éléonore-Thérèse Fourré de Dampierre, fille de David Fourré, seigneur de Dampierre. En 1624, il obtint du roi l'autorisation de donner à sa terre de Sablons (acquise en 1607, avec un château et un moulin, et des droits de haute, moyenne et basse justice) le nom de « Laubardemont », portant désormais le titre de « baron de Laubardemont ».


Carrière
Jean Martin succéda en 1612 à son beau-père de Nort dans ses fonctions au Parlement, et fut choisi ensuite plusieurs fois comme député de la compagnie auprès du Conseil du roi. En 1620, il fut élu premier jurat noble de Bordeaux. En 1627, il devint président à la première chambre des enquêtes du Parlement. Il résigna cet office en mars 1629 pour acquérir peu après la charge de premier président à la Cour des Aides créée à Agen en décembre de la même année. Le 4 novembre 1631 il obtint, grâce à l'appui du cardinal de Richelieu, un brevet de conseiller d'État.

En 1633/343 il fut l'ordonnateur du procès pour sorcellerie d'Urbain Grandier, curé de Loudun, qu'il fit brûler vif. Il était parent de mère Jeanne des Anges, supérieure du couvent des possédées, et sa femme l'était de deux autres religieuses. Quatre ans plus tard, aux termes d'une commission datée du 5 juin 1638, il fut chargé par Richelieu d'entamer l'information contre l'abbé de Saint-Cyran, incarcéré au château de Vincennes le 15 mai précédent. En 1642, toujours homme de confiance du cardinal, il s'occupa du procès du marquis de Cinq-Mars et de François-Auguste de Thou. Sa manière de conduire ces procès à la convenance du tout-puissant ministre lui valut une triste réputation : son nom devint synonyme de juge inique. Son château de Laubardemont fut envahi et pillé pendant la Fronde.



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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 16:48

Chemin de croix

En dépit de ce supplice qui lui brise le corps, Grandier clame son innocence. Se sentant perdu, il hurle avec l'énergie du désespoir. Il n'avoue rien, sinon les erreurs humaines qui'l a commises, reconnaissant avoir été un mauvais prêtre et avoir eu des relations intimes avec des femmes. Libertin et adultère, oui ! Coupable de magie, de maléfice et de possession, non ! Il invoque l'aide de Dieu et de la Vierge Marie. En vain : le ciel reste fermé.
Pendant ces tortures abominables, entre deux cris, deux gémissements, le père Lactance, imperturbable, note les propos du supplicié et tente avec obstination de lui arracher les fameux aveux, qui ne viennent pas.

- Dicas ! Dicas ! le somme-t-il. Parle ! Mais parle donc !

Il le martèle si bien que, bientôt, la populace surnomme le capucin "père Dicas".. Mais, au grand dam de Laubardemont, Grandier ne confesse pas ce que l'on attend de lui. Il tient bon.
A la justice de suivre son cours. Il faut en finir, et vite !
C'est un pantin désarticulé, vêtu d'une chemise soufrée, la corde au cou, que l'on emmène sur une charrette vers le lieu du supplice, dans l'après-midi. L'accompagnent ses tourmenteurs, le père Lactance et le père Tranquille.
Exhibé dans toute la ville, Grandier tient toujours bon, en dépit de son calvaire et de celui, plus épouvantable encore, qui l'attend avant la délivrance.
Il doit faire plusieurs fois amende honorable, d'abord devant le couvent des ursulines, puis devant l'église Saint-Pierre-du-Marché, là même où il était arrivé triomphant dix-sept ans plus tôt. Laubardemont espère toujours des aveux de dernière minute. Deux volontés s'affrontent. Aucune ne s'incline. Le supplicié ne lâche rien.
A un moment, toutefois, il demande d'une voix faible à baiser le crucifix. Impitoyable jusqu'au bout, Lactance lui applique la croix sur les lèvres avec une telle violence que le supplicié détourne le visage. Et son tortionnaire de s'écrier :

- Voyez ! Voyez ! L'impie renie la croix du Sauveur. C'est encore Satan qui l'inspire.
Lactance omet de préciser que cette croix, qui'l tient avec précaution a été chauffée à blanc...
Toute la population de Loudun se pousse sur le passage de cette procession atroce. Les cocus se réjouissent à l'idée que ce maudit prêtre aille brûler en enfer. Des femmes se pressent aussi sur le parcours, éplorées, énamourées. D'autres, les délaissées, le maudissent. Et puis il y a les curieux, masse grouillante qui ne cache pas son hotilité envers le hableur de naguère, homme tant envié que détesté, et tant aimé que jalousé. Leur attitude va bien vite évoluer...
La bousculade est telle que la charrette se fraie à grand-peine un chemin dans la foule, observant des arrêts prolongés devant les églises. Là, le silence se fait pour écouter l'amende honorable et la lecture du jugement.
Cependant, on s'étonne de plus en plus du comportement de Grandier, dont le courage et l'humilité impressionnent.
Chacun voit bien qui'l prie, en dépit des souffrances. Les habitants de Loudun sont ébranlés par sa ferveur. Rien dans son attitude, à quelques minutes de mourir, ne dénonce un être démoniaque.
Retournement extraordinaire : à mesure que les huées cessent et que la haine se dissipe, des voix s'élèvent pour réclamer la grâce du condamné.
Lactance grimace. Il n'aime pas du tout la tournure des événements. Il houspille le conducteur de la charrette. Il faut en finir au plus vite. Mais des religieux s'en mêlent aussi. Le père Grillau, un capucin, parvient même à rejoindre Grandier et l'embrasse en déclarant :

- Que tes tourments t'ouvrent le ciel et que le Seigneur te reçoive sur l'heure en Son saint paradis !

Il n'a pas le temps d'en dire davantage. Sur un ordre de Lactance, les archers le font brutalement choir de la charrette.


La montée au bûcher

Le lent chemin de croix de Grandier s'achève. Un bûcher a été dressé, avec son pilori central. Grandier le voit à peine, la vue brouillée par la souffrance. On le tire sans ménagement, on le hisse, on l'attache. A peine supporté par ce qui reste de ses jambes éclatées, il endure un véritable martyr.
Pourtant, il conserve sa conscience. Il réclame un confesseur, qui lui est refusé. Et lorsqu'il tente de s'adresser à la foule, un seau d'eau bénite lui est jeté au visage pour l'empêcher de parler. Un autre moine va pour lui donner le baiser du pardon, Grandier s'écrie :

- Voilà un baiser de Judas !

Il attend maintenant, comme il en a obtenu la promesse, que le bourreau l'étrangle d'un instant à l'autre, vite et discrètement. C'est là, en général, une grâce étrange accordée aux condamnés. Cette mort par étouffement vaut mieux que l'horreur de brûler vif. Mais le bourreau se rend compte avec étonnement que la corde a été disposée d'une manière qui interdit la strangulation. Jusqu'aux ultimes secondes, les plus atroces de son existence, la haine poursuit Grandier.

Au signal du prévôt, un moine jette une torche sur le bois sec, qui s'embrase sans tarder. Une fumée monte et fait fuir un gros bourdon, caché dans les fagots, qui se met à voleter autour du visage de Grandier. Lactance exulte et s'écrie triomphant :

- Voyez, le Malin vient prendre ce qui lui appartient !

Lorsque la fumée se dissipe et que s'élèvent les flammes, la foule pousse un cri de surprise : Grancier paraît auréolé d'une clarté divine ! Il en appelle une dernière fois au ciel, puis, d'une voix soudain forte, couvrant le ronflement des flammes, il rassemble ses dernières forces pour maudire ses juges - surtout Lactance .

- Toi, tonne-t-il à l'intention du moine pétrifié, toi par lequel je péris, repens-toi car ton heure est proche. D'ici un mois, je t'assigne à comparaître devant Dieu !


Ce sont ses dernières paroles audibles car la fumée l'étouffe, le feu le prend d'assaut, l'encercle, le dévore, tandis que des pigeons, sans doute attirés par le brasier, tournoient au-dessus à une grande hauteur. La foule y voit un signe et s'agenouille. Ces pigeons ? Des anges, s'exclament les témoins. Des anges que le ciel lui envoie pour le conduire au paradis !
Quant aux frais de cette exécution, ils seront imputés à la ville de Loudun, à savoir : 19 livres et 16 sols pour le bois du bûcher, 108 sous et 6 deniers pour couvrir la dépense des cinq chevaux des archers, des mules, des charrettes et des serviteurs "loués" pour conduire Grandier au supplice.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 17:07

Les maléfices continuent !

L'affaire de Loudun aurait pu s'arrêter là, sur une facture de bois de chauffe. Mais les prédictions de Grandier se réalisent ! Le 18 septembre 1634, un mois très précisément après son exécution, le père Lactance succombe au terme d'une agonie épouvantable. Il semble bien que le poison ne fut pas étranger à son décès... mais un poison donné par qui ?
Le père Tranquille connaîtra à son tour un sort terrible. Il commence par perdre la parole en plein prêche, et lorsqu'il veut quitter la chaire, affolé, il chute se brise les genoux dans sa précipitation. Il restera infirme...
Manoury, enfin, paiera cher son sadisme. Un soir qui'l regagne son domicile, il distingue soudain, à l'entrée d'une ruelle, ce qu'il croit être le spectre de Grandier. Il en conçoit une terreur qui hantera ses nuits jusqu'à son dernier souffle. Sur le point de rendre l'âme, sans doute assailli par sa propre conscience, il trouvera la force d'interroger :

- Grandier ! Grandier ! Que me veux-tu ?


Laubardemont ne sera pas épargné, mais c'est à travers son fils qu'il est cruellement frappé. Ce mauvais garçon est un débauché, membre d'une bande de voyous qui s'attaquent, la nuit, aux passants attardés pour les détrousser.
Leur chance tourne lorsqu'ils tombent sur une patrouille du guet, qui en abat deux à coups de mousquet. L'un des tués est le jeune Laubardemont. Son père, comme pour faire amende honorable, venait de donner à la communauté des ursulines, en 1635, le collège des protestants situé rue de l'Abreuvoir.

Pour autant, la mort de Grandier ne règle pas le cas des ursulines. Lesquelles, à en juger par leurs convulsions, sont plus que jamais la proie des démons. Les crises s'enchaînent, atteignant même un paroxysme effroyable.
Soeur Jeanne apparaît de loin comme la plus exaltée. Elle a même fait... une grossesse nerveuse ! Le Diable, murmure-t-on alors, s'accroche à ses victimes.

Entre la fin 1634 et octobre 1636, puis de juin à novembre 1637, l'intervention d'une équipe d'exorcistes moins fanatisés que leurs prédécesseurs va mettre un terme à ce désordre. Le 5 novembre 1635, le père Jean-Joseph Surin ordonne au démon Léviathan de graver sur le front de la prieure une croix sanglante, pour signe de sa sortie finale. Et le prodige s'accomplit, à l'ébahissement de tous les témoins. Moins d'un mois plus tard, le 29 novembre, le démon Balam se soumet à son tour à l'injonction solennelle de l'exorciste et quitte le corps de la religieuse, non sans inscrire le nom de Joseph sur la main de sa victime. Le 6 janvier 1636, enfin, nouvel exorcisme de la prieure et expulsion d'un troisième diable, Issacaron, qui laisse sur la main gauche le nom de Maria...
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MessageSujet: Re: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 17:11

cheers
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 17:53

La prieure exorcisée

Le lendemain, dans la nuit, soeur Jeanne des Anges est consolée par une vision. Peu après, pourtant, elle tombe gravement malade. Elle est aux portes de la mort lorsque, le 7 février 1637, elle est miraculeusement guérie par son "Bon Ange". Saint Joseph, en effet, lui est apparu, tenant dans sa main une fiole d'un baume délicieux. C'est ce remède qui l'aurait guérie. On prétend que cinq gouttes de ce baume auraient imprégné sa chemise, où elle seraient toujours visibles ; chemise qui, depuis lors, aurait été l'instrument de fréquentes guérisons.
Cependant, le démon Béhémoth possède toujours la prieure. Le père Surin se fait fort de l'expulser. Le 15 octobre 1637, il ordonne à Béhémoth d'écrire sur la main de la prieure les noms de Jésus et de saint François de Sales, ce qu'il obtient, à condition que soeur Jeanne promette de partir en pèlerinage sur le tombeau de ce dernier. Chose curieuse, le démon paraît fâché avec l'orthographe, puisqu'il a écrit : "F D Salles"...
Ainsi prend fin la possession diabolique de la soeur Jeanne des Anges. D'autres religieuses seront guéries après elle et, dès le milieu de l'année 1638, on n'entend plus parler de possessions.
Enfin libérée, Jeanne des Anges se métamorphose. La rude épreuve qu'elle vient de subir l'a confrontée à ses faiblesses. Elle en sort apaisée, plus forte et conforme à la femme qu'elle voulait être. Aux diables succèdent les saints, tandis que son esprit, secoué naguère par des tempêtes infernales, se laisse envahir par des visions célestes. Désormais conseillère en vie spirituelle, elle attire auprès d'elle des personnages parfois importants, venus de tous les horizons : paysans, commerçants, parlementaires et même des membres de la Cour... On croit au pouvoir de sa "sacrée main".


En avril 1638, Jeanne des Anges entreprend un pèlerinage qui doit la conduire à Annecy, sur le tombeau de François de Sales. Cette visite sera l'étape finale d'un voyage triomphal à travers la France, prévu jusqu'à la fin de l'année. La "tournée" connaît son apothéose à Paris, devant Louis XIII, Anne d'Autriche et la Cour.
A chaque halte, des milliers de personnes veulent voir la prieure, surtout sa main gauche sur laquelle sont inscrits : "Maria, Jésus, François de Salles (sic) et Joseph." Car les démons, en sortant de la nonne, ont chacun marqué sa main gauche.
Soeur Jeanne est exposée derrière une fenêtre, un peu comme une relique. Assise sur une chaise, elle produit sa main devant des foules immenses, qui défilent devant elle religieusement. Ses stigmates sont la preuve matérielle de l'existence du Diable, donc de Dieu...
Au fil de ce voyage, l'ursuline goûte une célébrité naissante. Elle commence à fréquenter les sphères de la haute société. Elle rencontre les évêques, puis le frère du roi, et même Richelieu qui, quoique alité, lui accorde une entrevue, ainsi que la reine Anne d'Autriche et enfin Louis XIII. Elle assiste à la naissance du futur Louis XIV, mis au monde par Anne d'Autriche qu'elle aide à accoucher. Il se dit dans le peuple que l'on devrait la naissance de Louis XIV à ses prières.
Exposée par l'Eglise à travers la France, soeur Jeanne devient la preuve évidente que le Diable peut être vaincu. Le peuple la vénère. Les puissants la respectent.
Successeur du père Surin, devenu aphasique, le jésuite Saint-Jure, qui suit soeur Jeanne de 1643 à 1657, lui conseille bientôt d'écrire son autobiographie - ce qu'elle fera sans indulgence pour elle-même.
Dès son retour à Loudun, réélue prieure, elle a organisé des pèlerinages, lancé des centres de bonnes oeuvres et promu la charité. En 1661, ses stigmates s'effacent quand la paralysie la gagne. Après un nouveau calvaire de quatre ans, elle s'éteint le 29 janvier 1665, au début du règne de Louis XIV, en grande réputation de piété et à jamais auréolée du mystère des possessions de Loudun. Elle est alors considérée comme une sainte, en attente d'une béatification qui ne viendra pas. Sans doute l'ambiguïté des révélations de son autobiographie contribue-t-elle à embarrasser l'Eglise.
Au fil des décennies, à mesure que progressent la science, la médecine et la psychiatrie, on préférera bientôt parler d'hystérie, plustôt que de possession. Et Satan rejoint peu à peu le rayon des accessoires romanesques...


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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 18:23

Le secret de Loudun

Quant à Grandier, son cas reste discuté. Le bûcher n'a pas détruit les controverses qu'il continue de susciter. Des esprits curieux ont voulu découvrir le véritable commanditaire de son supplice. On peut y voir la main crochue du Diable, certes, mais aussi l'intervention savamment déguisée du pouvoir politique.
Difficile de s'y retrouver dans cette affaire complexe où les responsabilités partagées s'entrecroisent avec des intérêts différents. On serait tenté de poser la question clé : à qui profite le crime ? Evidemment à Richelieu, en premier lieu. Mais n'aurait-il pu parvenir à ses fins sans précipiter celle du curé de Loudun ? Les retombées de l'exécution lui sont pourtant favorables. Deux jours après le supplice de Grandier, Laubardemont adressait le rapport final de son enquête au cardinal, dont celui-ci se tenait informé au plus près. Sa lettre explique qu'il a déjà obtenu la conversion de dix protestants. Cette affaire de possessions n'aurait-elle servi qu'à convertir des hérétiques ?
L'affaire Grandier venait à point nommé. Le fringuant curé faisait preuve, surtout en public, d'un peu trop d'ouverture d'esprit et de tolérance, à cheval entre la religion catholique et le protestantisme. Attitude d'autant plus insupportable qui'l s'opposait ouvertement à la décision du cardinal d'abattre les murailles et le donjon. Le grand tort de Grandier aura été de s'exprimer haut et fort, et de s'exposer de manière dangereuse. Il fallait donc s'en débarrasser.
L'affaire, pourtant, est née des accusations de Jeanne des Anges. Entretenait-elle des raisons de haïr Grancier, sans l'avoir jamais rencontré ? La supérieure des ursulines, affligée de difformités physiques, était devenue religieuse sans vocation. Enfermée dans son couvent, elle éprouvait des frustrations sexuelles. Peut-elle avoir fait appel par hasard à Urbain Grandier, qu'on disait très bel homme, séduisant, charmeur et cavaleur ? Ce mâle focalisait ses envies. En refusant de devenir le confesseur des nonnes, il concentrait le ressentiment de Jeanne des Anges, consciemment ou non, et la transformait en archétype de la femme hystérique, dont la forte personnalité ne pouvait que déteindre sur les autres religieuses...
Jeanne des Anges s'est-elle réellement crue "possédée" par Grandier, ou simulait-elle la possession pour nuire au prêtre ? Les religieuses furent-elles victimes ou complices de leur mère supérieure ? Furent-elles ensuite manipulées ? Il est difficile de trancher.
Le couvent des ursulines avait intérêt à cette possession. Celle-ci reconnue, une pension très importante était accordée par le roi à la communauté, afin de compenser les effets négatifs des événements sur son bon fonctionnement et sa réputation. Les ursulines se trouvaient dans une situation économique précaire bien avant le début des possessions. Aussi le malheur de Grandier leur profita-t-il largement : le 9 mai 1635, Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, de passage à Loudun, persuadé de la réalité de la possession, dotait richement le couvent.
Le Diable et l'or des princes se combinent parfois...


FIN
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 19:37

LE VAMPIRE DE MONTPARNASSE

1849. Une créature nécrophile en plein Paris !


Il est 23 heures et la ville s'endort, en cette nuit du 15 au 16 mars 1849, lorsqu'une violente détonation fait sursauter les Parisiens. Elle provient du cimetière du Montparnasse. Paris se remet à peine des sanglantes journées révolutionnaires de février 1848. Un an plus tôt, c'était la chute de la monarchie de Juillet et la proclamation de la IIe République. Cette puissante explosion est-elle le signal d'un nouveau soulèvement populaire ?

En réalité, la cause de ce raffut est un piège à feu installé par un gardien du cimetière, ancien militaire, afin de mettre fin aux agissements d'un visiteur nocturne d'un genre particulier... un "vampire" !
Plusieurs mois déjà qu'il défie les autorités et leur file entre les doigts, malgré les surveillances multiples. Rien ne semble devoir l'arrêter. La goule humaine hante les cimetières, dépèce et démembre les morts... Paris tremble, Paris a peur. Et si, après la tournée des tombes, l'être maléfique venait à s'introduire chez les vivants ?
Epouvantés de trouver, presque chaque matin, des corps déterrés et éventrés, fossoyeurs et gardiens ont fini par localiser l'endroit par où le vampire s'introduit nuitamment dans le champ du repos éternel. Il s'agit de la section la plus basse du mur d'enceinte qui borde la rue Froidevaux, dans une zone particulièrement sombre... Le diable jaillirait-il de ces ténèbres ?
Les employés du cimitière ont donc fabriqué une machine infernale. Une pétoire à canon scié, armée pour tirer d'un coup une volée de mitraille sur le mystérieux vampire, sans omettre de le camoufler avec des couronnes ! Un cordon est noué à la détente de l'arme pour déclencher le feu. L'intention n'est pas de lui donner un avertissement cuisant, mais bien de le tuer. L'époque n'est plus aux demi-mesures dans une capitale qui, du 22 au 24 février 1848, a vécu les massacres d'une insurrection provoquée par la misère, début de révolution qui a fait trois cent cinquante morts et cinq cents blessés... Certes, c'est beaucoup moins que la précédente Révolution, celle de 1789, mais le spectacle des cadavres dans les rues, parmi les décombres, avait de quoi faire pâlir l'homme le plus endurci.
Or, voici qu'est survenu un acte plus abominable encore, qui donne son caractère épouvantable à ce conte macabre. Les gardiens n'ont pu retenir un cri d'horreur en découvrant le cadavre d'une jeune femme inhumée depuis plus d'une semaine, jeté hors de son cercueil et mutilé au-delà du soutenable, ses viscères répandus à terre et ses membres coupés... Des bagues en or brillaient sur les doigts de sa main gauche, elle-même tranchée... Le vol n'était donc pas le motif de cette horrible profanation.
C'est donc encore pire, que dis-je... inimaginable !

Mais qui donc hante les cimetières parisiens pour en déterrrer et mutiler les cadavres ? Terrible interrogation. Et pour l'heure sans réponse, jusqu'au 15 mars 1849, lorsque se déclenche le piège.
Un puissant coup de feu propulse sa mitraille mortelle. A-t-elle atteint le vampire ? Les gardiens à l'affût se ruent vers l'endroit où ils croient trouver leur proie, raide morte.
Ils ne font qu'entrevoir un homme doué d'une rare vélocité s'élancer vers le mur d'enceinte et le franchir avec souplesse, avant de disparaître. Aucun d'eux n'a osé tirer dans cette pénombre, de crainte de blesser un collègue.
La déception est grande : ils ont raté le vampire ! Mais tout n'est pas perdu, car la décharge a touché icelui. Une inspection de la zone, à la lueur de leurs lanternes, révèle des indices précieux ; non seulement des traces de pas, mais surtout des lambeaux d'un uniforme militaire... et des taches de sang. Ce vampire saigne ! Et peut-être est-il un soldat... Voilà qui devrait mettre la police sur une piste.
Il en est bien temps : depuis l'été 1848, la presse dénonce à coeur joie l'incurie du gouvernement et de sa police, incapables de mettre fin à la plus abominable des actions : le viol de sépulture et la profanation de cadavres !
Pour l'heure, le vampire est un blessé qui erre sans doute dans les rues désertes de la capitale. Un blessé en quête de soins.
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MessageSujet: Re: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 20:38

rhaaaaaaaaaaaa...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 20:40

Un vampire qui perd du sang !

Aux alentours de 23 h 30, ce même jeudi 15 mars 1849, un jeune homme se présente en titubant à l'hôpital du Val-de-Grâce. D'une voix mal assurée, affaiblie par la souffrance, il demande à être admis d'urgence. Il se traîne, les mains pressées sur sa hanche droite, semble-t-il pour freiner une hémorragie.
Aussitôt alerté, le chirurgien de garde accourt et comprend que ce cas est grave ; le militaire qui se tient devant lui doit être secouru sans tarder.
Sur le point de s'effondrer, le blessé parvient à se présenter. Il se nomme François Bertrand et sert au 74e de ligne, avec le grade de sergent. Son régiment est cantonné au Luxembourg, à deux pas du cimetière du Montparnasse.
Son regard brûlant de fièvre reflète une grande douceur et une vive intelligence. C'est un sous-officier, donc un homme éduqué, ayant le sens de la discipline et des convenances. Il n'inspire pas la méfiance.
Pour justifier sa blessure, le sergent explique, haletant et grimaçant de douleur, qui'l regagnait sa caserne, entre 22 heures et 22 h 15, après avoir passé la soirée dans un estaminet de la barrière Saint-Jacques (l'actuel boulevard Saint-Jacques, au niveau de la rue du Faubourg Saint-Jacques), lorsqu'il a été pris pour cible.
- Vous avez été attaqué ? lui demande le chirurgien...
- Non, je n'ai vu personne venir vers moi, répond le sergent.
François Bertrand explique encore qu'il li a fallu déployer un effort surhumain pour se relever et atteindre l'hôpital.
Bizarre, pense le praticien, qui en a pourtant vu d'autres - surtout à ces heures avancées de la nuit, où tous les détraqués de la capitale sont en goguette...
Une autre surprise attend les deux infirmiers chargés de le déshabiller. L'homme a dû perdre énormément de sang, à en juger par sa chemise, son caleçon et son pantalon littéralement imbibés, surtout sur le côté droit. Du sang coule encore le long de sa jambe, formant une flaque qui s'élargit sur le sol.
Il faut faire vite. Le chirurgien de veille demande qu'il soit procédé au déshabillage avec précaution, pour éviter d'infliger à ce corps meurtri un coup de bistouri malheureux. Ce faisant, les soignants observent que le pan droit de la tunique bleue montre une vaingtaine de trous laissés par les projectiles. De plus, ils relèvent cinq impacts, dont deux de bonnes dimensions, sur la partie fessière droite du pantalon, impacts qui se retrouvent, au même niveau, sur le caleçon et la chemise.

Le chirurgien, sentant le blessé sur le point de s'évanouir, agit vite et avec précision. Ayant sondé ses blessures sans rencontrer de corps étranger, il lui administre les soins adéquats, puis le fait transporter dans le service du Dr Lucien Baudens, le plus célèbre chirurgien militaire de l'époque. Baudens est un spécialiste des blessures par armes à feu, auxquelles il a consacré une étude qui fait autorité parmi ses pairs.
C'est une chance inespéré pour le blessé. Car ce 15 mars 1848 à 23 h 45 précises, le sergent Bertrand présente "un pouls petit, des extrémités froides, une pâleur presque cadavérique de la face", note le chirurgien de veille. Bertrand est à deux doigts de la mort ; il a reçu vingt-huit projectiles ! La machine infernale a remarquablement fonctionné.

Le 16 mars au matin, après une nuit calme, Bertrand est débarrassé d'un petit fragment de balle. A l'hôpital, son agression est au centre de toutes les conversations.
Le personnel parle d'attentat. Un médecin avance l'hypothèse que le sergent a été la victime de représailles liées aux tensions politiques. Il aura été la cible gratuite d'un ancien des barricades de février 1848, rôdant la nuit, avec son arme, dans les rues de la capitale...
Jouissant d'un statut de héros putatif, Bertrand est l'objet de soins attentifs. Mais son état demeure critique. Le 19 mars au matin, le Dr Baudens constate que ses plaies s'infectent. Il faut opérer. Après cette nouvelle intervention, le sergent se remet doucement. Pis le chirurgien rédige un rapport. Il établit que le sergent Bertrand a reçu un coup de feu par derrière, dans la région fessière. L'écart important entre les cinq plaies indique que le coup a été tiré d'assez loin, avec un fusil chargé de plusieurs projectiles.
Pour l'heure, la police ne s'est pas déplacée à l'hôpital pour vérifier qu'aucun blessé par balle n'a été accueilli, la fameuse nuit où la machine infernale, mise en batterie dans le cimetière parisien, a si bien fonctionné. C'est un fossoyeur qui mettra les enquêteurs sur sa piste. Occupé à creuser une tombe, l'homme a entendu deux militaires du 74e de ligne tenir des propos intrigants. Un sergent de leur régiment aurait reçu de la mitraille en plein Paris ! Soigné au Val-de-Grâce, ses explications restent vagues. Le fossoyeur fait immédiatement le rapprochement avec les événements de l'autre nuit. Cette fois, on tient peut-être le "vampire" de Montparnasse ! Il se précipite chez les policiers.
Le commissaire de police du Luxembourg se déplace qu val-de-Grâce pour procéder à l'interrogatoire. Il découvre un homme faible, aux traits juvéniles et au visage blanc, très pâle, presque féminin, exception faite d'une moustache et d'une barbiche blondes. Vu soon état de faiblesse, Bertrand ne saurait subir un interrogatoire en règle. Assez vite, pourtant, le commissaire prend connaissance d'éléments qui accablent le blessé. Il ne pourra mener l'enquête plus loin, puisque l'armée reprend l'affaire en mains.


Les confessions du sergent

Un premier rapport est transmis par le général en chef Nicolas Changarnier au ministre de la Guerre. Car au plus haut niveau de l'Etat, on exige que l'enquête avance.
Depuis des mois, les autorités sont la risée du mystérieux vampire qui sévit depuis dans les cimetières de la capitale.
Prudemment, le rapport du général évoque un "prétendu vampire qui déterrait et fouillait les cadavres de femmes, au cimetière de l'ouest.
Mais la presse s'empare rapidement de cette extraordinaire affaire : un vampire ! A Paris ! Qui déterre les cadavres ! Du jamais vu ! Cette affaire incroyable devient l'objet de toutes les conversations et, le soir venu, de toutes les peurs... Bien des dames n'osent plus sortir non accompagnées.
Les reporters cherchent de tous côtés la piste du mystérieux vampire. Très vite, ils font le rapprochement entre un sergent du 74e de ligne, nommé Bertrand et soigné au Val-de-Grâce, et le profanateur monstrueux du cimetière du Montparnasse.
Quant à Bertrand, il a été transféré au service des consignés, où il bénéficie des soins du chirurgien-major Charles Marchal de Calvi, éminent titulaire de la chaire d'anatomie et de physiologie au Val-de-Grâce. Est-ce la violence de la décharge qu'il a reçu ? Toujours est-il qu'il commence à parler. Il a besoin de se confier. Et quoi de plus rassurant que ces médecins militaires en blouse blanche qui le soignent, le pansent, éloignent de son lit de douleur les ailes noires de la Mort ?
Bertrand s'entend à merveille avec Marchal de Calvi. Au fil de leurs rencontres, la confiance s'installe. Le supposé vampire, trop affaibli pour quitter son service, se confesse et livre son terrible secret. Il s'agit bien d'aveux, mais surtout de l'expression d'une souffrance, d'une pathologie profonde qui intéresse vivement le médecin. Car ce praticien n'est pas seulement un excellent chirurgien, c'est aussi un fin psychologue. Il ne l'accable pas, ne le juge pas, mais cherche à s'expliquer le mécanisme qui conduit un être humain à commettre de telles abominations, comme sous l'influence d'une force maléfique. Il se garde de voir un monstre dans cet homme grièvement blessé qui se révèle fort intelligent, diplômé de théologie et de philosophie.
Ni condamnation ni réprobation, mais une grande qualité d'écoute. Marchal de Calvi veut comprendre. Sa démarche est scientifique. En recevant les confidences de son patient, peut-être expliquera-t-il par quel mystère un esprit aussi brillant que celui de Bertrand, pourtant capable d'un fin discernement, a pu s'obscurcir à ce point.
Il convient toutefois d'avoir le coeur bien accroché pour entendre le récit de cette succession de sacrilèges. Un récit qui commence, comme souvent dans les cas psychologiques graves, dans les obscures profondeurs de l'enfance.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Dim 14 Aoû - 23:27

Itinéraire d'un enfant perturbé

François Bertrand est né le 29 octobre 1823 à Voisey, en Haute-Marne, dans une famille de cultivateurs et de viticulteurs. Il montre très tôt une vive intelligence, mais également une prédisposition aux fantasmes. On ne prête guère attention à cette déviance marquée car, pour le reste, l'enfant est parfaitement normal et s'insère sans difficulté dans la vie scolaire. Sensible et généreux, il prête volontiers main forte aux rudes travaux de la ferme familiale.
L'esprit vif et ouvert, il fait la fierté de son père, en dépit d'accès de colère aussi spontanés que violents. Mais il a aussi sa part de mystère. Quelle raison le pousse, une à deux fois par semaine, à s'enfoncer seul, au plus profond de la forêt, pour s'y laisser envahir par une infinie tristesse ? Cette tendance mélancolique, expliquera-t-il aux médecins, se traduit en pulsions irrépressibles qui, dès l'âge de treize ans, le conduisent à se masturber jusqu'à huit fois par jour, s'imaginant dans une pièce avec des femmes à sa disposition. Plaisirs solitaires qui ne lui suffisent bientôt plus : "Après avoir assouvi ma passion sur elles et m'être amusé à les tourmenter de toutes les manières, je me les figurais mortes et j'exerçais sur leurs cadavres toutes sortes de profanation. D'autres fois, le désir me venait aussi de mutiler des cadavres d'hommes, mais très rarement car j'éprouvais de la répugnance."
François Bertrand se met d'abord en quête d'animaux morts, qu'il mutile selon un rituel qu'il observera de même avec les femmes. Après quoi, la honte le submerge et il se jure de ne plus recommencer... jusqu'à la pulsion suivante ! Son tableau de chasse s'étend du cheval au chat, qu'il prend un malin plaisir à dépecer au cours de crises de plus en plus délirantes.
Parallèlement à ses expériences perverses, il poursuit ses études au séminaire de Langres et, au terme de l'année de philosophie, choisit de s'engager dans l'armée, le 28 janvier 1844. Orientation peu banale pour un garçon hypersensible, hyperémotif, que ses études et son savoir destinaient à la vie religieuse, autre forme de don de soi.
D'apparence calme et rassurante, il contient à grand-peine la violence qu'il a toujours exercée sur ses jouets, cassés en mille morceaux, avant de mutiler les pauvres créatures qui passaient à sa portée. Reste l'ultime étape de ses puissants fantasmes : la femme.

Très tôt, François Bertrand a éprouvé la force de sa sexualité. Les femmes, il les aime à la folie depuis sa prime enfance. Il les respecte aussi, mais à sa façon. Durant son hospitalisation, il affirmera : "Je n'ai jamais permis à qui que ce soit de les insulter en ma présence. Dans tous les endroits où j'ai été, j'ai toujours eu pour maîtresses des femmes jeunes et aimables que je savais contenter et qui m'étaient très attachées, puisque plusieurs d'entre elles, quoique de famille assez bien, voulurent quitter leur famille pour me suivre. Jamais je n'ai pu m'adresser à une femme mariée."
Parallèlement, il assouvit ses fantasmes sur des animaux.
"Etant arrivé au camp de la Villette en 1844, expliquera-t-il, je ne tardai pas à aller retirer du canal Saint-Denis des animaux noyés, des chiens, des moutons, etc." A ces cadavres, il inflige des mutilations horribles dont il se délecte. Il peaufine là sa méthode, qui fera de lui un nécrophile accompli, souverain nocturne des cimetières.
Dès 1846, les animaux morts ne le satisfont plus. Au camp de la Villette, ses démons le poussent à puiser ses victimes parmi les nombreux chiens sans maître qui errent dans la caserne, en quête de nourriture ou d'affection.
Bertrand n'a aucun mal à les entraîner à la campagne où il les met à mort, avant de les étriper et de commettre sur eux des actes immondes.
Le plaisir fou qu'il y prend s'émousse cependant. Fin 1846, en mal de sensations fortes, il entend passer au stade supérieur : les cadavres humains. A commencer par ceux qui gisent dans les fosses communes, ce qui lui éviterait la tâche pénible de les déterrer. Il pense en particulier au cimetière de l'Est, autrement dit le Père-Lachaise. Mais un semblant de crainte le retient encore.
Pas pour longtemps.
Tours, ville de son nouveau cantonnement, lui offre enfin sa première occasion. Bénie soit la vie militaire !

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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Lun 15 Aoû - 0:33

La tournée des cimetières

Le 23 février 1847, longeant le cimetière de Bléré, petite commune voisine de Tours où stationne depuis peu son régiment, une fureur macabre s'empare de lui. Comme une pluie battante vient d'interrompre le travail de remblaiement d'un fossoyeur, Bertrand s'empare de sa pelle, creuse avec acharnement, met à jour le corps et s'acharne... tout cela en plein jour ! Cette première et épanouissante expérience de nécrophilie manque toutefois mal tourner. Bertrand fait un tel raffut qu'il éveille l'attention d'un ouvrier à l'entrée du cimetière. Le sergent a tout juste le temps de s'allonger dans la fosse à côté du cadavre... Effrayé, le témoin n'ose approcher et préfère aller alerter les autorités.
Crotté, trempé de sueur froide, Bertrand s'enfuit, tremblant de fureur et de frustration, insensible aux éléments déchaînés. Il s'en sort de justesse, bien décidé à revenir achever sa sinistre besogne. Il opère sa seconde incursion deux jours plus tard, nuitamment cette fois, toujours sous la pluie. Faute d'outils adéquats, il creuse avec ses mains, jusqu'au sang, mais ne peut atteindre qu'une portion du cadavre sur laquelle il s'acharne, en proie à la démence.
"N'ayant pu découvrir que la partie inférieure du corps, expliquera-t-il, je la mis en pièces."
Cette profanation est suive d'une longue période de privation. Dans l'incapacité d'opérer dans le cimetière de Tours, où il escomptait libérer ses pulsions, le vampire frustré se tient tranquille de mars à mai 1847, jusqu'au retour de son régiment à Paris.
Il récidive en juin au cimetière du Père-Lachaise, lequel, il est vrai, offre au nécrophile de larges possibilités de prospection, ainsi que moult cachettes, grâce à la végétation abondante et à une organisation moins haussmannienne qu'au cimetière du Montparnasse. Bertrand aime ces allées ombragées. Vers 21 heures, il s'y introduit avec souplesse et s'y promène pendant une demi-heure, l'esprit de plus en plus tourmenté, tant et si bien qu'il déterre avec fièvre le corps bien conservé d'une femme d'une quarantaine d'années, sans commettre sur elle "le moindre acte impudique". Ainsi en va-t-il avec les autre femmes dont il perturbe le repos éternel, presque chaque soir, pendant les quinze jours que durent ses visites au Père-Lachaise.
Du moins le prétendra-t-il, pensant minimiser ses actes en affirmant qu'il n'attentait pas à la pudeur...
Alertées par ces profanations, les autorités décident d'effectuer des patrouilles armées, par deux, prêtes à ouvrir le feu. Une de ces patrouilles, une nuit, tombe sur le sergent qui vient tout juste de se satisfaire et a pris soin de recouvrir les cadavres mutilés. Mais Bertrand joue à l'ivrogne venu dormir dans ce lieu tranquille. Sans se douter de rien, les gardiens le laissent partir. Le sergent a eu chaud ; il a failli se faire prendre en flagrant délit.
Il jette alors son dévolu sur le cimetière du Montparnasse, sans doute en raison de sa proximité avec le cantonnement de son régiment, au Luxembourg. Car le militaire nécrophile coordonne sa carrière et ses pulsions, au fil des déplacements de son régiment. Parfois, il a de mauvaises surprises. A Soissons, où il arrive le 12 novembre 1847, il ne parvient pas à pénétrer dans le cimetière, frustration qui le plonge dans un état de rage et de démence.
Quatre mois plus tard, à Douai, une nouvelle frénésie s'empare de lui. Il faut qu'il ouvre des tombes et profane des cadavres ! Le 10 mars 1848, il escalade l'enceinte effondrée du cimetière et, pour franchir un fossé rempli d'eau, se dénude et jette ses vêtements sur l'autre bord, malgré le froid glacial. Puis il déterre une adolescente, lui fait subir les pires outrages et regagne son régiment. Il y redevient le "chic type" décrit pas ses camarades unanimes...

Bertrand exulte. Pour la première fois, il vient de se livrer à des actes impudiques sur un cadavre. Il en a joui intensément. "Je ne puis définir ce que j'éprouvais dans ce moment, dira-t-il ; tout ce que l'on éprouve avec une femme vivante n'est rien en comparaison." Il détaillera volontiers cette relation contre-nature aux enquêteurs écoeurés et aux médecins abasourdis : "J'embrassai cette femme morte sur toutes les parties de son corps, je la serrai contre moi à la couper en deux ; en un mot, je lui prodiguai toutes les caresses qu'un amant passionné peut faire à l'objet de son amour."
A Lille, où son régiment arrive le 15 mars 1848, il visite le cimetière à quatre reprises en l'espace d'un mois et trouble le repos éternel de quatre femmes, qu'il souille et abandonne dans le même état que la jeune fille de Douai. Mais, à Doullens, nouvelle déconvenue : la terre trop dure du cimetière offre une résistance tenace à ses rageuses tentatives. Là encore, le sergent Bertrand doit renoncer, bouillonnant de fureur et terriblement frustré, tel l'amant à qui sa belle a refusé d'ouvrir la porte...


A nous deux, Paris !

Son régiment regagne Paris en juillet 1848 et s'installe au camp d'Ivry. Au cours de l'été, le sergent Bertrand se joue des sentinelles pour se faufiler hors de l'enceinte militaire et multiplier les escapades au cimetière du Montparnasse. Le 25 juillet, une jeune fille décédée, la première qu'il honore d'une visite dans ce lieu, fait les frais de sa démence ; il la déterre, la prend dans ses bras, la caresse, avant de la broyer dans sa colère, de l'étriper avec son sabre-poignard et de la laisser en pièces.
Une autre fois, par une nuit splendide, il grimpe dans un arbre près de l'enceinte pour se laisser choir de l'autre côté, quand un bruit le fige : c'est un gardien, arme au poing. Manifestement, les gardiens des cimetières parisiens sont en alerte. La presse ne cesse de parler de violations de sépultures et de profanations sordides. Le sous-officier Bertrand n'insiste pas : il descend discrètement de son arbre et retourne à sa caserne en rongeant son frein. La surveillance renforcée des cimetières, les patrouilles de gardiens armés, porteurs de lanternes, l'obligent plusieurs fois à abandonner ses macabres projets. Lors d'une tentative de profanation nocturne, il échappe même de justesse à un gardien armé d'un pistolet. L'homme ne l'a pas vu, mais l'alerte a été chaude... Cette fois-là, il s'en prend aux dépouilles d'une femme d'une soixantaine d'années et d'un enfant de deux ou trois ans. Il transporte les deux corps à l'écart de la fosse commune à laquelle il les a soustraits, puis les dépose sur une tombe où il s'acharne sur la femme, délaissant le petit cadavre.
Puisque Montparnasse se révèle trop bien gardé, il entreprend de profaner des sépultures dans un cimetière proche, réservé aux suicidés et aux hôpitaux.


Il lui faut des femmes, des filles, mais la loterie funèbre peut l'amener à soulever la dalle d'un mort de sexe mâle, ce qui est loin de lui convenir. Le 30 juillet 1848, faute de mieux, il exhume donc un homme dont il ouvre le ventre, mais s'interrompt : "seul le dépeçage des femmes lui procure "un plaisir extrême". Il s'en expliquera par écrit dans ses confessions : "Je ne pouvais me résoudre à mutiler un homme. Si cela m'est arrivé quelque fois, c'était la rage de ne pouvoir trouver des femmes ; alors je me contentais de leur donner un coup de sabre. J'éprouvais une grande répulsion. Il m'est arrivé de déterrer douze ou quinze corps pour trouver une femme."
Deux femmes de soixante et soixante-dix ans, déterrées par ses soins entre le 30 juillet et le 6 novembre 1848, lui laissent un singulier souvenir car il s'est livré à leurs dépens à un nouveau genre de mutilation. "Après avoir assouvi ma passion brutale sur leur cadavre, leur avoir ouvert le ventre et en avoir retiré les entrailles, je leur fendis la bouche, je leur coupai les membres, je leur lacérai le corps dans tous les sens, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Ma fureur ne fut pas satisfaite après ces actes horribles ; je saisis les membres coupés, me mis à les tordre, à jouer comme un chat avec sa proie ; j'aurai voulu pouvoir les anéantir ; jamais je ne m'étais vu dans un tel état..."

C'est au cimetière d'Ivry, en août, septembre et décembre 1848, qu'il s'offre ces excursions monstrueuses, animé d'une rage qui, avouera-t-il à ses juges, lui fait "déterrer dans la même nuit de dix à quinze cadavres", qu'il remet souvent en place après les avoir mutilés. Une fillette de sept ans inaugure cette sinistre série. Décédée le 25 août et aussitôt inhumée, elle est découverte le lendemain matin, hors de son tombeau, par le fossoyeur Pillet, celui-là même qui avait recouvert de terre le cercueil. Vision d'épouvante : le petit corps a été tiré aux trois-quarts de la bière brisée... Des investigations permettent de relever des traces de boue sur une palissade, dans la partie nord du cimetière. C'est par là, constatent les policiers, que s'est introduit le vampire.
Il apparaît bientôt que cette profanation en rappelle une autre commise au cimetière du Montparnasse, présentant les mêmes caractéristiques macabres. Cette fois, il s'agissait d'une fillette de douze ans, prénommée Marie-Caroline et enterrée depuis trois jours. Le commissaire de police du quartier du Luxembourg s'était rendu sur les lieux. Deux planches du cercueil avaient été fracassées, puis le cadavre emporté non loin. Là, le cauchemar prenait l'aspect d'une femme de trente-huit ans, sous terre depuis huit jours et semblablement profanée. Les enquêteurs atterrés, le coeur retourné, avaient en outre constaté que la fosse réservée aux victimes du soulèvement de juin avait été visitées, que deux bières avaient été remontées, mais que les cadavres n'avaient pas subi de sévices. Deux solide acacias, à l'extrémité nord du cimetière, avaient permis au vampire de s'y glisser : en témoignaient les traces laissées par ses chaussures...
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Lun 15 Aoû - 1:23

L'étau se resserre autour du "vampire". Le 6 novembre 1848, vers 23 heures, il est surpris par un gardien qui lui tire dessus sans sommation, alors qu'il escalade la clôture. Mais Bertrand ne prend pas la fuite. Il se cache à l'écart du cimetière, s'allonge sur la terre humide où, malgré le froid glacial, il dort pendant deux heures. Les sens à l'affût, certain de n'être pas dérangé, il retourne ensuite dans le cimetière où il profane une jeune noyée - une certaine Mme Desrocher, âgée de vingt-cinq ans, "dont le corps était très bien conservé", dira-t-il plus tard aux enquêteurs.

Comment un être cultivé, donnant toute satisfaction à ses chefs, regardé comme un bon camarade, peut-il concentrer en son âme des pulsions aussi noires qu'impensables, qui le transforment chaque nuit en goule profanatrice ? Lui-même conscient du caractère aberrant de sa personnalité et de la monstrueuse anomalie qu'elle représente, Bertrand sent soudain ses pulsion s'atténuer.
Ses trop nombreuses transgression l'ont plongé dans un état de fatigue intense. Reviendrait-il enfin à la raison ?
Réprouve-t-il sincèrement ses propres débordements ? Il veut y croire. "Ma maladie, écrira-t-il, n'était plus si violente, et (..) touchait à son terme."
Quoique moins violentes, ses pulsions abominables n'ont pourtant pas disparu. Quelques jours plus tard, en effet, il viole le tombeau d'une femme de cinquante-cinq ans environ. Le lendemain matin, les gardiens la découvrent non loin de son tombeau, toujours enveloppée dans son linceul, à l'exception de la tête et des pieds. Le spectacle n'a rien d'attrayant pour le Dr Pajot, convoqué sur les lieux le 16 novembre 1848 par le commissaire de police Monvalle, qui ne s'habitue pas aux profanations à répétition du "vampire" que recherchent toutes les forces de police de la capitale. Le Dr Pajot est encore tiré de son lit, le 12 décembre, pour se rendre auprès d'une jeune femme arrachée à son cercueil et déposée à quelques mètres, sans avoir subi de mutilations.
Le vampire trouve-t-il un piment supplémentaire à se risquer dans un lieu où, il le sait, des gardiens armés l'attendent, résolus, suivant les ordres, à tirer sur tout suspect se promenant de nuit dans les cimetières, dont toutes les issues sont fermées à la tombée du soir ? Souhaite-t-il, secrètement, être appréhendé ?
Nerveux, mal préparés à une telle situation, les gardiens, soutenus par des patrouilles de police, aperçoivent le vampire et lui tirent dessus à deux reprises, dans la nuit du 3 au 4 décembre 1848, puis début janvier 1849. Il leur échappe de justesse, mais le premier coup, presque à bout portant, a traversé sa capote sans le blesser. Ce qui fera courir la rumeur, parmi les gardiens, que ce vampire est insensible aux balles ! Le gardien Lelièvre, en particulier, se souviendra de cette nuit de décembre 1848...

Lelièvre tend un piège

Il est près de minuit. Un léger bruit parvient de la partie du cimetière où le gardien Lelièvre a installé sa machine infernale, un fusil de gros calibre chargé à la mitraille, pour que la vingtaine de chevrotines touche immanquablement l'odieux profanateur... C'est lui-même qui déclenchera la détente, reliée à une ficelle invisible, car enduite de poix noire.
Lelièvre retient son souffle. Ce bruit léger... comme quelqu'un qui prendrait mille précautions pour franchir la partie basse du mur... serait-ce le vampire ? Pas une seconde il ne lui vient à l'idée qu'il puisse s'agir d'un simple curieux, d'un ivrogne, voire d'un journaliste qui pourra intituler son papier ; "J'ai passé la nuit parmi les tombes, afin de surprendre le vampire en action."...
Non, pour le gardien piégeur, il ne peut s'agir que de l'être maléfique qu'il traque depuis des mois et qui a déjà sévi dans tant de nécropoles, ajoutant à la douleur des familles l'abomination de ses profanations.
Lelièvre retient son souffle dans le noir. Il s'immobilise, éteint sa lanterne. Un nouveau bruit. Léger. Ce frottement discret, c'est un homme qui escalade le mur. Et qui, si Dieu le veut, va se prendre les pieds dans la ficelle et déclencher la décharge mortelle... Le gardien sent plus qu'il ne voit l'intrus se rapprocher du piège. La ville dort.
Le silence imposant rend plus angoissants ces légers bruits annonciateurs du vampire que tous recherchent.
Le gardien écarquille les yeux, la main un peu tremblante sur l'arme dont on l'a doté, sans lui en montrer le maniement. Il scrute intensément l'obscurité. La vague lueur tombée des étoiles lui permet d'apercevoir une silhouette, légère et souple, qui se hisse vers les tombes... Silhouette qui , vampire ou pas, rejoindra bientôt les dépouilles qu'il prend tant de plaisir à profaner depuis plus d'un an...
Soudain, une flamme. Une lueur... une détonation énorme et sacrilège dans ce lieu de silence éternel. Le piège, son piège, a parfaitement fonctionné ! Le coup part, comme espéré. Lelièvre se précipite, persuadé de trouver le monstre étendu pour le compte. Or il n'y a personne !

Envolé, le vampire ! Même pas touché ? C'est à ne pas croire... Comment a-t-il pu échapper à pareille volée de mitraille, tirée à quelques mètres ? Ce diable est-il donc invincible ?
La détonation réveille le quartier, donne l'alerte aux autres gardiens et aux patrouilles de policiers à pied... On rapplique, lanternes et armes à la main. Que se passe-t-il ? Le vampire a-t-il été abattu ? Enfin ? On scrute le sol avec attention... et l'on aperçoit des traces de sang. Ainsi que de menus lambeaux de vêtements. A défaut d'avoir été tué sur place, le vampire est blessé...Légèrement ? Grièvement ? Légèrement, sans doute, puisqu'il a pu s'enfuir... Demi-succès... ou demi-échec ?
Bertrand l'a échappé belle. La mort était au rendez-vous. Mais le fil déclencheur s'est distendu. D'où un léger retard dans la mise à feu. Cette demi-seconde de répit lui a permis de faire un bond de côté. Seule une partie de la gerbe mortelle l'a blessé au côté.
Ce 15 mars 1849, le sergent allait à un rendez-vous lorsqu'il s'est aperçu qui'l longeait l'enceinte du cimetière. Instantanément, une puissante et soudaine pulsion lui a ôté tout discernement. Il a escaladé la clôture. La mitraille l'a accueilli.
Vérité ou système de défense pour minimiser son rôle, le sergent affirmera aux enquêteurs : "Si cette fois la machine m'eût manqué, je ne serais jamais retourné de ma vie dans un cimetière..." Et d'ajouter, honnête : "Cependant, je n'en suis pas certain." Avant de se dédouaner encore, cas d'école pour les psychiatres : "Dans toutes mes violations de sépultures, jamais il n'y a eu préméditation de ma part : quand le mal s'emparait de moi, à midi comme à minuit, il fallait que je marche, il m'était impossible d'ajourner."
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Lun 15 Aoû - 19:43

Vampire, levez-vous !

Si le piège à feu ne l'a pas envoyé rejoindre ses victimes, le sergent Bertrand, désormais identifié comme l'insaisissable profanateur des cimetières parisiens, passe calmement aux aveux et détaille sa personnalité hors du commun.
Ses plaies refermées, ses aveux circonstanciés longuement recueillis, les enquêteurs vont de surprise en écoeurement. Le tamps de la condamnation est venu.
François Bertrand, sergent à la 3e compagnie du 2e bataillon du 74e de ligne, garçon d'apparence normale, un peu mystérieurx peut-être, comparaît le 10 juillet 1849, devant le conseil de guerre permanent de la 1ère division militaire. Il se présente devant les juges, appuyé sur deux béquilles. Vampire la nuit, blessé le jour.
Tout en lui semble fragile. Un héros idéal pour Stendhal : un visage doux, le front haut, un regard clair où se reflète l'azur et dont on n'ose imaginer qui'l a plongé froidement dans les profondeurs sépulcrales. Les nombreux journalistes présents, dont la plupart voient Bertrand pour la première fois, n'en croient pas leurs yeux : quoi, ce jeune homme élégant, presque efféminé, si avenant avec sa moustache blonde frémissante, n'est autre que le monstre qui sévissait dans les cimetières depuis deux ans !
Le procès fait la une de toute la presse. L'affaire est tellement extraordinaire... impensable... terrifiante ! Son retentissement est international.
Des journalistes allemands et britanniques, mais aussi des membres des sociétés scientifiques, ont pris place dans l'assistance. Les reporters griffonnent sur leurs carnets. Ils décrivent l'homme, immobile pour l'heure, comme absent par moment, un homme fatigué qui s'efforce de faire bonne figure. Ils s'intéressent également aux pièces à conviction déposées sur une table ; des vêtements troués par la mitraille, cette fameuse nuit du 15 mars 1849. Figurent aussi, dans une boîte, les morceaux de fer et de fonte extraits de ses blessures et qu'a reconnus le gardien Lelièvre.
La salle où se réunit le conseil de guerre contient à grand peine cette foule curieuse, surtout des femmes.
L'accusé est si beau, si fragile, si élégant... Comment cette silhouette gracile peut-elle abriter un monstre pareil ?
La salle frissonne...
Le président de séance, le colonel Victor Manselon, du 24e de ligne, interroge d'une voix ferme et bourrue. Il exige des détails. Il veut comprendre la psychologie de cet homme auquel ses supérieurs directs n'ont aucun reproche de servie ou de comportement à faire. Comment un être humain, sous-officier de surcroît, peut-il présenter deux personnalités aussi dissemblables dans un même corps... un même esprit ?
L'affaire passionne. Le souffle glacial de l'effroi saisit l'assistance à l'énoncé des perversions du sergent Bertrand, qu ele colonel Manselon interroge. Il lui répond très posément, avec tout le respect dû à son supérieur. D'emblée, il reconnaît les faits qui lui sont reprochés. Chacun peut entendre le langage choisi de l'accusé, fin lettré, lorsqu'il détaille son propre cas sans en minimiser les aspects les plus insoutenables. Il fait preuve d'une réelle lucidité sur ce qu'il appelle sa "maladie" et va jusqu'à affirmer au président :
- Je ne sais si je serai complètement guéri quand je sortirai de cette affaire.
Ce qui ne l'empêchera pas de se contredire par la suite...
Pour l'instant, on veut bien le croire. Mais quel être sain d'esprit expliquerait calmement, sans trembler d'émotion, les abominations constatées sur les corps extraits de cercueils éventrés ? Des cris d'horreur s'élèvent régulièrement dans l'assistance. Des dames se pâment...

Militaire de carrière, le colonel Manselon n'ignore rien des cruautés dont l'homme est capable. Il demeure impassible face à un accusé qui se dit conscient de l'atrocité de ses actes et prisonnier de ses pulsions irrépressibles. Des pulsions si fortes qu'il n'a pas craint d'affronter la mort. Car , prétend-il, il avait eu vent du piège à feu qu'on lui avait tendu.
- Je savais, déclare-t-il, que la machin existait pour m'atteindre et me donner la mort ; je n'en ai pas moins franchi le mur. Une autre fois, cette machine a raté. J'aurais pu la prendre et l'emporter, mais je me suis contenté de la démantibuler d'un coup de pied.
Etonnante attitude... Comme si, en son for intérieur, Bertrand en voulait à la machine infernale de ne point lui avoir donné la mort, seule capable de le délivrer des forces démoniaques qui l'habitent... Non, explique-t-il au colonel Manselon, il se s'est pas enfui, contre toute logique, après avoir déjoué le piège. Car l'envie de déterrer un cadavre était plus forte que la peur de mourir, précise-t-il calmement.
La mort ? Il la connaît. Son aile noire l'a déjà effleuré, lorsque, soldat, il a été témoin des massacres de la Révolution, en plein coeur de Paris. Il la connaît même intimement, lorsqu'il outrage ses victimes. Son mauvais ange, diable inconnu qui prenait soudain possession de tout son être, de toute son âme, l'attirait irrésistiblement vers les tombeaux... Rien n'a pu arrêter le sergent Bertrand, ni la peur ni l'orage... Jamais repu, il a laissé Montparnasse pour Ivry. Et là, seul parmi les sépultures, au coeur des éléments déchaînés, il a encore donné libre cours à sa folie nécrophile.
Désormais, tout est fini. Le voici revenu dans le monde des vivants. Il y a d'abord eu la décharge de grenaille ; ses béquilles sont là pour témoigner de la force quasi mortelle du coup. A ce choc physique, s'ajoute une prise de conscience. Le médecin n'a pas seulement guéri ses plaies, il a lutté contre les remugles de son âme. Son séjour au Val-de-Grâce l'a changé, affirme-t-il au colonel.
Mieux, il est définitivement guéri.
- J'avais vu des cadavres froidement... sans trembler... Je n'avais vu mourir personne. Depuis que je suis à l'hôpital, plusieurs de mes camarades sont morts près de moi. Ah ! s'écrie-t-il soudain, je suis guéri, car aujourd'hui j'ai peur d'un mort !
La salle frissonne. Est-il sincère ? Pour preuve de sa bonne foi, notre vampire repenti souligne que de la mi-janvier au 15 mars 1849, il n'avait plus éprouvé ce qu'il appelle des "attaques de folie". Aux juges de la cour martiale, il prétend qu'au cours de la nuit fatale, il n'avait aucunement l'intention de se livrer à une quelconque profanation ; il voulait seulement se promener parmi les caveaux, afin de vérifier que son mauvais génie avait bien quitté son enveloppe charnelle... Soucieux de repousser son vieux démon, il jure que jamais plus de sa vie il ne serait retourné dans un cimetière, quand bien même la pétoire l'aurait manqué. Voire...

Le Dr Marchal de Calvi arrive à la barre. Il doit compléter le témoignage du sergent Bertrand et lire sa confession, dont il a soigneusement recueilli chaque phrase pendant plusieurs semaines d'un étonnant travail de scribe et de psychologue, plus que de chirurgien émérite.
Ce texte n'est pas sans rappeler l'ultime confession d'un autre monstre humain : Gilles de Rais, puissant duc de Bretagne, ancien compagnon de Jeanne d'Arc, pendu et grillé sur le bûcher, le 26 octobre 1440, pour avoir mis à mort plusieurs dizaines d'enfants (il faut tout de même préciser que si Gilles de Rais n'avait pas été plus riche que le roi, son arrestation n'aurait jamais eu lieu. Sa richesse gênait profondément le monarque et l'Eglise - cette note n'est pas de l'auteur, mais de moi... Laughing ).
Dans les deux cas, on est frappé par l'incroyable minutie de l'aveu, le goût pervers du détail. Les deux accusés ne cherchent pas à minimiser leurs actes et n'implorent aucun pardon. Ils sont leur propre procureur. Leur déposition trahit une pathologie, un obscurcissement de l'esprit qui les expédierait, de nos jours, dans des établissements psychiatriques.
Le médecin achève de lire l'horrible confession. Un lourd silence glace l'assistance, sous le coup de ces révélations ignobles, dont on ne peut croire qu'elles émanent de ce jeune homme convenable et courtois, si respectueux de l'autorité militaire.
Conformément à la loi, il faut maintenant défendre l'indéfendable. Plaider pour alléger la peine du prévenu, peut-être même l'acquitter, qui sait, s'il plaît au tribunal de le reconnaître irresponsable. Reconnu malade, le sergent risque alors de finir ses jours dans un de ces établissements lugubres où l'on enferme la folie à vie. Mais cette notion de droit n'existe pas encore.
Sans enfiler la robe de l'avocat, Marchal de Calvi dédouane aisément le sergent de la suspicion aggravante d'antropophagie. Les traces de morsure trouvées sur certains cadavres, dit-il, sont le fait des instruments utilisés par Bertrand pour ouvrir les cercueils. Bertrand ? Un "monomane triste", estime l'expert, qui "n'était pas libre" de ses actes, ajoute-t-il. Autant dire irresponsable ! Le colonel relève aussitôt. Pas libre ? Mais alors, qui lui donnait ces ordres infâmes ? Réponse de Marchal de Calvi :
- Bertrand était sous l'emprise d'une puissance qui le dominait - dans les temps anciens, on l'aurait appelée démon - et qui le poussait malgré lui à commettre les actes dont nos annales médicales n'offrent pas d'exemple.
L'auditoire et les membres du conseil de guerre boivent les paroles de cet homme respecté pour son savoir et réputé pour sa tolérance. Dumesnil et Cartelier, les avocats du sergent, abondent dans ce sens et demandent l'acquittement.
De son côté, le capitaine d'Heunezel, commissaire du gouvernement, estime que Bertrand a toujours été maître de ses actes. Il est suivi par le conseil de guerre permanent de la 1ère division militaire qui condamne Bertrand à un an de prison ferme pour violation de sépulture. Le 10 juillet 1849, il écope donc de la peine maximum prévue par l'article 360 du code pénal de 1810.
Un an de prison ferme pour tous ces cercueils éventrés, tous ces cadavres profanés, tous ces parents de défunts confrontés à une douleur ignoble et inattendue, plus puissante et dévastatrice encore que la mort de l'être cher... Non, vraiment, ce n'est pas cher payé.

Voici Bertrand hors d'état de nuire pour un an. Un an seulement ... Reste un question : est-il guéri ? Les avis sont partagés. Il y a ceux qui le pensent guéri et sont partisans de lui donner une seconde chance, sa peine purgée. Et puis ceux qui pensent qu'un fou est un fou et qu'un vampire possédé par un mauvais démon cèdera toujours à ses pulsions morbides...
Une chose est certaine : il y a en Bertrand une dualité. Aussi nette que chez l'un de ses tristes successeurs, Victor Ardisson, dit le "vampire de Muy", village du Var où il naît en 1872.

De père inconnu, de mère brutale et débauchée - sans parler d'un beau-père qui accueille tous les jupons dans son lit -, Victor accumule de lourds handicaps au départ de la vie. Petit , trapu, brave et sympathique, bien considéré mais presque débile, il se fait soldat, mais il est très vite radié par ses supérieurs, qui le jugent totalement inapte au métier des armes et indigne de l'uniforme. Sage décision car il brûle d'une passion inavouable...
Amateur de Jules Verne et de musique classique, Victor se trouve un nouvel emploi, moins valorisant mais tout aussi utile : fossoyeur. Au pays, on l'apprécie pour ses gentilles attentions à l'égard des femmes malades auxquelles il rend visite avec constance. Il se garde toutefois de leur livrer le fond de son ceour : il est impatient de les voir portées en terre ! Son métier lui offre les meilleures conditions pour assouvir ses pulsions. La nuit venue, Victor rend visite à l'inhumée du jour, ouvrant délicatement le cercueil pour profaner sa dépouille. A l'occasion, il lui arrive d'emporter le cadavre chez lui. Il s'en occupe alors comme d'une personne vivante, le cajole, le nourrit, étonné que la femme assise tant bien que mal devant lui reste insensible à ses mots doux. A croire qu'elle est morte !
Surpris en pleine profanation de cercueil en 1901, Ardisson, jugé irresponsable, sera interné à vie à l'asile de Pierrefeu, où il mourra en 1944.

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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Lun 15 Aoû - 20:01

Epilogue macabre

Le sergent Bertrand est conduit au bagne de Belle-Île-en-Mer, pour y purger sa peine.
Libéré le 10 juillet 1850, il rejoint en Algérie, deux mois plus tard, le 2e bataillon d'infanterie légère d'Afrique où il participera à la construction de fortifications et de routes : toujours les travaux de terrassement !
Le 28 juillet 1852, il quitte l'armée, revient en France et rejoint le Havre, où réside son père. Sous le nom de Louis Bertrand, il est d'abord gardien de navires, puis employé à la mairie, commis, avant d'être garde-magasin à partir de 1876. Emplois peu flatteurs pour un homme de sa culture, mais il souhaite passer inaperçu et faire oublier son passé sordide.Le vampire s'était-il racheté ? Il est permis d'en douter.
Le 1er novembre 1864, en effet, le Journal du Havre informait ses lecteurs qu'une profanation de sépulture avait été commise à Sainte-Adresse. Le cadavre d'une femme âgée de quatre-vingt deux ans, inhumée le 24 octobre précédent, avait été retrouvé à quelques mètres du cimetière de cette localité. Mutilé... Les enquêteurs constatèrent que le corps ne se trouvait plus dans le cercueil fracturé à l'aide d'une pioche. Or l'ex-sergent Bertrand vivait à deux pas de là...
Autre affaire similaire, également révélée par le Journal du Havre, cette fois dans son édition du 2 avril 1867. Une certaine Mme Gibeaux, inhumée au cimetière de Graville-Saint-Honorine, a été tirée de son sommeil éternel pour subir des sévices infâmes.
Qui est responsable de ces deux profanations ? Est-ce Bertrand qui a "rechuté" ? Un homme hanté par sa monstrueuse perversité pouvait-il changer, même après s'être fondu dans la société havraise ?
La réponse gît dans un cimetière. Avec lui. Il meurt à 8 heures du matin, le lundi 27 février 1878, veillé par Euphrosine Delaunay, une couturière épousée en 1856 et qui lui avait donné une fille, Blanche.
Blanche... quel joli prénom pour une morte !


FIN
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mar 16 Aoû - 9:58

COMBUSTION SPONTANEE A URUFFE

1977. Cendre, tu retourneras à la cendre...


Uruffe, petit village de quatre cents habitants, près de Toul, en Lorraine.
Il est 3 heures du matin, ce 12 mai 1977. Le bourg dort encore, quelques lumières s'allument déjà. Dans ce pays de mineurs, on se lève très tôt.
Une femme s'éveille pour prendre son service aux verreries de Vannes-le-Châtel. Mais quelle est cette odeur âcre, incommodante ? Comme une odeur persistante de fumée,. Inquiète, le coeur battant, elle se lève, inspecte la cuisine, l'appartement... Rien.
Mais c'est bien de la fumée. Provenant du palier. Elle filtre sous la porte du logement de fonction de son voisin, l'instituteur du village, absent. Il y mène une existence discrète avec sa mère, Ginette Kazmierczak. Elle s'est volontairement cloîtrée dans cet appartement à l'étage de la mairie-école, juste en face de l 'église et du presbytère.
Mme Kazmierczak sort peu. Cette veuve tranquille reste marquée par la mort accidentelle de son mari, un mineur tué d'un coup de grisou. C'est une femme effacée, que l'on ne remarque pas. Jusqu'à cette matinée du 12 mai 1977.
Cette fois, la voisine entend nettement le crépitement d'un début d'incendie. Des flammèches lèchent le bas de la porte dentrée. Aucun doute, il y a le feu. "Au secours !" Elle alerte les ouvriers les plus matinaux qui, dehors, attendent l'autocar.
La plupart connaissent la femme qui court vers eux en hurlant. Ils se précipitent. Parmi eux, le maire d'Uruffe, Jean-Jacques Yung, et son frère Marc. Les deux hommes sont loin d'être farfelus, il faudra en tenir compte dans la suite de ce récit. Car le témoignage est proprement extraordinaire...

Feu Mme Kazmierczak

Devant la porte, les premiers témoins sont bloqués. Malgré leurs efforts, impossible d'entrer. Fermée à clé.
Pompier volontaire, Marc Yung se hisse jusqu'à une fenêtre dont il casse une vitre pour pénétrer dans le logement. Puis il déverrouille la porte. Retenons ce détail essentiel : elle était fermée de l'intérieur, la clé toujours dans la serrure. D'emblée, la thèse du crime peut être écartée. Ce n'est pas Le Mystère de la chambre jaune.
Exclue aussi, la thèse de l'agression.
Restent deux hypothèses : le suicide ou l'accident. Vite abandonnées : aucun élément matériel ne les étaie.
Les premiers témoins découvrent une scène effroyable.
A la limite du supportable, même pour ces secouristes chevronnés.
Sous leurs yeux, un corps. Celui désarticulé, de Ginette Kazmierczak, la mère de l'instituteur. Elle gît sur le sol, contre la porte d'entrée. Calcinée? Fait incroyable : les jambes et le bras droit sont intacts, alors que la tête, le tronc et l'abdomen ne sont plus que cendres.
Stupeur et émotion. Une partie du corps réduite en cendres... et l'autre intacte ? Impensable ! Comment un cadavre peut-il brûler ainsi ? Les pompiers sont formels : un feu normal ne peut causer de dégâts aussi localisés. Même une cigarette enflammant du tissu ne peut en être la cause. Un corps humain contient 60% d'eau... elle ne peut s'évaporer si vite des tissus ! Même les brûlés vifs, dans les violents incendies, ne sont jamais réduits en cendres. Il a fallu une température anormale pour obtenir cet incroyable résultat. Une température supérieure à 2 500°... quand un incendie classique dégage une chaleur comprise entre 800 et 1 200°C maximum.
Plus étrange encore : si les murs et le sol sont maculés de suie, rien d'autre n'a brûlé dans l'appartement. Le poêle à mazout et le chauffe-eau sont éteints. L'électricité fonctionne normalement. Seul le corps s'est consumé.
Les premiers enquêteurs n'y comprennent rien . Cette scène est inconcevable. Comment un feu assez intense pour consumer un corps humain n'a-t-il pu embraser une boîte d'allumettes trouvée intacte sur le rebord de la fenêtre ?
Un expert est commis par le juge pour procéder à des analyses poussées. Mais par où commencer ? Pas la moindre indication pour le mettre sur une piste. C'est comme si la malheureuse s'était mystérieusement consumée de l'intérieur... à l'exception de ses membres inférieurs. Plus étonnant encore : ses collants en nylon n'ont pas fondu ! Totalement inexplicable.
- La chaleur était étouffante, précise Marc Young aux enquêteurs. Il y avait de la fumée mais pas de flammes.
S'il n'y avait le cadavre, mi-cendres mi-chair, et l'honorabilité de tous les témoins, on croirait à une fort mauvaise plaisanterie.
Cependant, les experts vont de surprise en stupéfaction.
Ainsi, les membres inférieurs ne présentent aucune trace de brûlure : ni cloques ni rougeurs !
Autre fait bizarre : les canaris morts dans leur cage, près de la victime, ne sont pas roussi. Leurs plumes sont intactes.
Un frisson parcourt les premiers témoins. Jean-Marc Young se demande comment "cette femme assez corpulente, d'environ 70 kilos, a pu fondre ainsi en partie seulement, comme neige au soleil". Il n'est pas seul à s'interroger.
Enfin, malgré la haute température estimée, aucune propagation de l'incendie n'est constatée. Une chaleur surpuissante a pu transformer une partie du corps en cendres, sans faire brûler la robe, ni les bas, ni le revêtement assez inflammable de la pièce...
Les pompiers sont éberlués. Et l'expert reste sans voix.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mar 16 Aoû - 12:05

Face à l'inexplicable

Sur place le jour même, les gendarmes de Colombey-Les-Belles, en Meurthe-et-Moselle, entrent à leur tout en action pour les première constatations.
Un expert les rejoint, le capitaine de gendarmerie André Laurain. Réputé pour sa méticulosité autant que pour son flair, bien décidé à ne rien négliger et surtout peu enclin à la précipitation, Laurain reprend, une à une, toutes les hypothèses envisageables, à l'exception du crime, écarté d'emblée. Il élimine aussi la possibilité d'un incendie déclenché par l'explosion d'une bombe aérosol ou d'un gaz : l'ensemble du mobilier aurait été détruit. Tel n'est pas le cas.
lors ? La foudre ? Laurain interroge le voisinage, les services météorologiques : pas d'orages ce soir-là.
Le fils de Mme Kazmierczak ? Parti passer la nuit à Nancy, chez sa fiancée. Hors de cause.
Un suicide ? C'est à voir. Le gendarme Jean-Pierre Fabre a appris que la victime, veuve triste et solitaire, a déjà tenté de mettre fin à ses jours. On tiendrait le "pourquoi". Mais c'est le "comment" qui turlupine les enquêteurs. Quoi qu'il en soit, la thèse suicidaire est vite écartée : on ne trouve rien, aucune trace de médicaments dans l'organisme ni d'accélérateur d'incendie. A supposer que la désespérée ait eu pour absurde dessein de se faire brûler vive...


L'enquête impossible

Toutes les pistes habituelles restent donc sans réponse.
Demeure un mystère absolu : comment réduire en cendres une moitié de corps, tout en conservant l'autre moitié intacte, ainsi que les vêtements ? Problème ! Le capitaine Laurain a beau tout envisager, l'origine du feu reste énigmatique. Des médecins légistes, catégoriques, lui confirment qu'un seul sinistre ne peut résulter que de températures comprises entre 2 500 et 3 000°C... pendant plus de deux heures !
Cahin-caha, l'enquête avance. Sur une petite partie du plafond et sur le haut des cloisons, les spécialistes relèvent des résidus de ce qui s'apparente à la combustion d'hydrocarbures gras. L'expert croit tenir un lien. "On sait, déclare-t-il, que cette personne utilisait du fioul domestique pour se chauffer. On s'est dit qu'on l'avait peut-être badigeonnée avec du fioul." Mais non : l'acte criminel est rigoureusement impossible. Les analyses scientifiques effectuées par chromatographie confirment d'ailleurs que lesdits résidus proviennent bien du corps de la défunte.
Retour à la case départ. Le mystère s'épaissit.


Des expériences sont conduites en laboratoire sur des cadavres d'animaux. Elles confirment que la mort par "demi-calcination" de la défunte n'est pas reproductible : impossible de réduire en cendres une partie du corps au chalumeau sans que l'autre partie ne soit brûlée. Plusieurs semaines d'analyses ne débouchent sur rien.
Les enquêteurs sont piqués au vif. Et les rumeurs les plus folles commencent à courir. Certains vont jusqu'à invoquer une intervention extraterrestre ! Mais, surtout, chacun se souvient que, vingt ans auparavant, la petite bourgade d'Uruffe s'est déjà rendue tristement célèbre : le curé de la paroisse avait abattu la jeune fille qu'il avait engrossée, avant de l'éventrer pour tenter d'effacer sa faut en dévisageant le foetus à coups de canif...
L'affaire avait eu un immense retentissement. Or l'église se trouve juste en face de l'appartement où l'on vient de trouver ce cadavre mystérieusement calciné. Les habitants commencent à parler d'un triangle maudit, formé du presbytère où le prêtre se livrait au péché, de l'église où il officiait sans honte et de l'appartement de l'instituteur, de l'autre côté de la place, où les enquêteurs tentent de comprendre l'origine du sinistre.
Or aucune hypothèse, même audacieuse, ne paraît crédible. Une dame ne peut pourtant pas se consumer à demi dans un appartement sans que l'on en comprenne la cause ! Pas une rougeur sur le reste du corps ! Des bas nylon intacts, alors qu'ils fondent à la simple flamme d'un briquet ! C'est trop fort !
Faute de réponses, on en vient à échafauder les hypothèses les plus extraodinaires. La victime se livrait-elle à des expériences chimiques ? Une manipulation malheureuse pourrait-elle expliquer cette chaleur rayonnante sur son corps ? Son fils dément catégoriquement.
- Ma mère, explique-t-il aux enquêteurs, avait une vie simple et rangée. Le soir, elle faisait sa toilette, enfilait une chemise de nuit, dînait et regardait la télévision avant d'aller se coucher. C'est tout.

Les enquêteurs font pourtant d'étranges découvertes. Ils retrouvent la chemise de nuit de Mme Kazmierczak soigneusement repliée à la tête du lit, ainsi qu'une robe marron en bon état dans la poubelle. Ces faits curieux intriguent et alimentent l'énigme, tout comme le témoignage que leur apporte un jeune homme. La veille du drame, vers 19 h 30, il dit s'être présenté pour voir le fils de Mme Kazmierczak. Celle-ci a ouvert la porte, son visage était "livide et indéfinissable". En proie à un malaise inconnu, peut-être ressentait-elle le début du mystérieux feu intérieur qui, au cours de la nuit, devait la réduire en cendres de l'intérieur ?
Les experts s'accrochent à un nouvel espoir lorsqu'ils sont informés que la malheureuse, en proie à des phobies obsessionnelles, s'aspergeait régulièrement d'un produit aérosol antipuces... Ce produit est-il hautement inflammable ? Pourrait-il être à l'origine de la combustion ?
Des analyses chimiques sont ordonnées. Nullement concluantes.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mar 16 Aoû - 13:17

Les mystères d'Uruffe

L'enquête tourne en rond. Le découragement gagne. Le capitaine Laurain déclare à la presse :
- Le revêtement de sol et le parquet de chêne, qui faisait quand même 25 mm, étaient totalement détruits sous la partie calcinée du crops, mais absolument intacts sous les jambes et le bras, non touchés. La démarcation était nette, parfaite : il n'y avait aucune propagation de l'onde calorifique ou de la chaleur comme dans un feu classique.
Les gendarmes achèvent leurs constations. Il leur faut bien admettre que leur rigueur a été tenue en échec.
Toutes les hypothèses ont été examinées. Elles sont toutes tombées. Les journalistes harcèlent les enquêteurs. La réponse de la gendarmerie est claire, mais frustrante :
- Nous continuons l'enquête. Elle est très difficile. Mais la gendarmerie trouvera.
Pour l'instant, les gendarmes chargés de l'enquête en sont réduits à écrire qu'il y a eu "destruction d'un corps par une combustion extraordinaire, inexpliquée, mais pas naturelle". Toujours aucune explication, malgré des moyens hors du commun. Les magistrats tirent à leur tour des leçons de ce drame extraordinaire : le 18 janvier 1978, le parquet de Nancy prononce une ordonnance de non-lieu. L'enquête de gendarmerie est donc close, sans un résultat, sans un début de piste, sans une explication, même tirée par les cheveux...
Uruffe, conserve son secret, et le souvenir d'un crime effroyable. Mais, dans cette autre affaire, le dossier a été vite monté, instruit et résolu...


Le 1er décembre 1956, la foudre s'abat sur la bourgade lorraine. L'abbé Guy Desnoyers vient de commettre un crime abominable. Il a abattu de trois coups de revolver une jeune fille de dix-neuf ans. Régine Fays, enceinte de huit mois. Sa maîtresse. Non content de la tuer, il l'a éviscérée pour extraire de son ventre une petite fille bien vivante, qui'l a baptisée avant de la défigurer, afin que les enquêteurs ne puissent lui trouver de ressemblance avec son père... avec lui-même !
Curé d'Uruffe depuis 1950, Guy Desnoyers a des idées plutôt avancées pour l'époque. On lui connaît des aventures féminines. En 1953, il pousse le bouchon un peu loin. Michèle Léonard, une adolescente de quinze ans, est enceinte de ses oeuvres. Il parvient à la convaincre d'aller accoucher dans l'Ain et d'abandonner "l'enfant du péché". Pour le meurtre barbare de Régine Fays, il sera condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il finira ses jours en 2010 dans une abbaye du Morbihan.

Uruffe, cité maudite ? Uruffe en proie aux démons ? L'hypothèse fait sourire... Et pourtant, il faut bien le reconnaître, le sort s'acharne sur cette petite ville de quatre cents âmes. Parti en pèlerinage en Terre sainte, sans doute pour obtenir l'absolution du prêtre assassin, son successeur est li-même assassiné par des bandits ! Quant au prédécesseur de l'abbé Desnoyers, lui aussi avait connu une fin tragique : mort sur le coup en chutant des marches de l'autel, à la fin de la messe ! De là à invoquer les démons...

Vous avez dit combustion spontanée ?

Depuis quarante ans, tout est rentré dans l'ordre à Uruffe. Nulle manifestation maléfique ou surnaturelle.
La bourgade a recouvré sa sérénité. La trappe donnant sur l'Enfer s'est-elle refermée ?
Le capitaine chargé de l'enquête est devenu le lieutenant-colonel André Laurain. Il a pris sa retraite, mais n'a pas renoncé à comprendre le plus grand mystère auquel lui et ses collègues aient jamais été confrontés.
- Je suis obligé de m'en remettre au surnaturel, explique-t-il avec prudence. Les scientifiques disent que la ficelle est un peu grosse... mais qu'ils apportent un explication rationnelle !
La communauté scientifique piétine devant ce mystère.
Depuis 1978, en revanche, farfelus, occultistes, mages et charlatans s'en donnent à coeur joie. Ils ont tous une explication. La bonne, naturellement. Même le nouveau maire, José Fays, y va de sa théorie :
-On a tous dans le ventre une vraie usine à gaz. Si elle se dérègle, pourquoi pas une combustion spontanée ?
Un embrasement soudain des gaz produits par la flore intestinale ? Hypothèse hardie, déjà envisagée par les enquêteurs. Mais hypothèse décevante. L'éventuel embrasement de ces gaz ne produit qu'une faible émission de chaleur, quelques secondes durant. Pas de quoi brûler un corps entier...

Un spécialiste américain, Dixon Mann, a étudié le cas d'un homme gras, décédé deux heures après son admission à l'hôpital, en 1885. Le lendemain, son corps anormalement gonflé présentait une peau tendue par les gaz, sans que fût amorcé le processus de décomposition. "Quand on procéda à des ponctions, écrit le médecin, le gaz s'échappa et brûla comme s'il avait été de l'hydrogène.
Douze flammes brûlaient en même temps. Si l'homme était mort chez lui, on aurait eu un cas de combustion humaine spontanée."
Voire : même dans ce cas extrême, les flammes en question n'ont plu brûler que quelques dizaines de seconde, rendant impossible la combustion du corps. Quiconque a déjà assisté à une crémation sait qu'il faut près de deux heures, et plus de 1 000°C de chaleur, pour réduire un corps en cendres...
A Uruffe, l'évocation du "feu maudit" agace encore autant qu'elle intrigue. On ne manque pourtant pas d'éléments de comparaison, tant les cas similaires sont nombreux dans le monde. Et depuis longtemps. Passons-les en revue.
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MessageSujet: La Bête du Gévaudan...   Mar 16 Aoû - 14:28

Au XVe siècle, un chevalier milanais qui vient d'avaler deux verres d'eau de vie se met soudain à cracher du feu, sans raison apparente. Puis il se consume littéralement de l'intérieur.
Rapporté au XVIIe siècle par le savant danois Thomas Bartholin, qui le tenait d'un certain Adolphus Vorstius, c'est le premier cas connu de "combustion spontanée". Et le début d'une énigme qui va traverser les siècles.
Aucune explication n'est jamais avancée. Des hypothèses plus ou moins farfelues voient le jour, comme celle du médecin français Pierre-Aimé Lair, qui aborde crânement le sujet, en 1800, dans son Essai sur les combustions humaines, produites par un long abus des liqueurs spiritueuses.
On le voit, les préjugés ont la vie dure ! Quand on n'invoque pas le feu divin, on accuse la victime de trop aimer la bouteille...

Un châtiment divin ?

Il est pourtant des circonstances où en appeler au châtiment céleste peut sauver une vie. Témoin ce fait divers peu banal, qui nous conduit à Reims en 1725.
Une année qui commence médiocrement pour Nicole Miller : le 20 février de cette année-là, la pauvre femme est retrouvée carbonisée sur sa chaise - laquelle, détail incompréhensible, n'a pas souffert du feu. L'affaire se présente mal pour le mari, propriétaire de l'auberge du Lion d'Or, bientôt accusé de meurtre. Le verdict paraît évident, tant les charges sont lourdes. L'homme devra pourtant la vie sauve - et son acquittement - à un extraordinaire retournement. Au cours du procès, un chirurgien hébergé depuis quelques mois au Lion d'Or, Claude Nicolas Le Cat, témoigne de l'innocence de l'aubergiste. Il affirme que sa femme, une mégère, s'est enflammée en un clin d'oeil ! Que le feu du ciel à puni son ivrognerie ! Aussi incroyable que cela paraisse, il réussit à convaincre les juges, qui rendent le verdict suivant : "Morte par intervention divine" ! Le ciel a bon dos.
Le témoignage de Le Cat sera publié en 1793 dans le Journal de médecine, chirurgie, pharmacie, sous la forme d'un "Mémoire posthume sur les incendies spontanés de l'économie animale". L'honorable praticien y précises que le drame s'est produit dans la cuisine, près de l'âtre.
"Une partie de la tête seulement, une portion des extrémités inférieures et quelques vertèbres avaient échappé à l'embrasement", écrit-il. Si une petite surface de plancher s'était consumée sous le cadavre, "un pétrin et un lavoir en bois, très voisins de cet incendie, n'en avaient reçu aucun dommage".
Ces constatations évoquent de façon troublante celles des enquêteurs d'Uruffe.

Au XVIIIe siècle, on pense très sérieusement qu'une importante absorption d'alcool peut être à l'origine de pareil drame. S'il semble logique, devant une mort inexplicable, d'envisager les hypothèses les plus hardies, comme celle d'un corps imbibé d'alcool, donc plus facile à embraser, l'affaire se corse singulièrement lorsque le phénomène de combustion concerne une victime qui ne buvait que de l'eau !

En 1731, Claude Nicolas Le Cat devient chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Rouen. Le 4 avril de cette année-là, un cas extraordinaire de combustion spontanée est signalé près de Vérone.
Il s'agit de la comtesse Cornelia di Bandi de Cesena, dont la camériste, venue la réveiller comme chaque matin à 8 h 30, reçoit le choc de sa vie en pénétrant dans la chambre. Son regard s'attarde d'abord sur le plancher, où s'étalent d'inhabituelles et grosses taches gluantes. Tétanisée, se refusant à croire ce que ses yeux voient, elle remarque aussi la suie sur les meubles et, le long de la fenêtre, des coulures grasses, jaunâtres et écoeurantes dont l'odeur nauséeuse emplit la pièce. Dans ce décor luciférien, seul le lit n'a subi aucune dégradation. Les draps sont froissés, ce qui permettra aux enquêteurs de déduire que la comtesse a eu le temps de se lever. Mais de la comtesse, il ne reste rien ou presque : un petit tas de cendres, deux bras, deux jambes intactes, gainées d'une soie fine intacte. Comme à Uruffe le 12 mai 1977, ou peu s'en faut...
Les enquêteurs italiens, déjà bien mal équipés pour résoudre les crimes "normaux", restent abasourdis devant cette scène incompréhensible. A un mètre du lit, ils trouvent une moitié de crâne réduite à une poignée de cendres. Il ne reste même pas un os calciné. La tête de la comtesse à dû être soumise à une température très élevée pour se rabougrir de la sorte...
Les policiers affluent, frappés de stupeur, incapables d'expliquer ce feu mystérieux dont ils constatent les traces sans s'expliquer son origine. Ils se tournent avec espoir vers le médecin légiste. Mais sa science est tout aussi impuissante à fournir une inetprétation rationnelle. Que s'est-il passé ? Plus de deux siècles plus tard, on l'ignore toujours... Le responsable de l'enquête s'est empressé de classer le dossier, fin 1731, concluant son rapport officiel par ces mots : "Un feu mystérieux semble s'être allumé spontanément dans la poitrine de la comtesse."
L'Italie vient d'enregistrer son premier cas avéré de combustion spontanée. La France en connaît un à son tour, de caractère exceptionnel, près de huit décennies plus tard.


Qui a bu... brûlera !

Le 3 juin 1809, l'état-civil de Mortagne-au-Perche, dans l'Orne, enregistre un décès pour le moins étrange. Le maire ne cache pas son étonnement au récit que lui font René Mariette et Joseph Roussel, voisins de Marie-Louise Laurent, née Gobillon, décédée le matin même à 9 heures.
L'édile note que cette femme de soixante-quinze ans, veuve d'un certain Nicolas Laurent, est morte à son domicile, rue des Mercières, "par accident extraordinaire du feu" qui a réduit en cendres la majeure partie de son corps.
Un constat est dressé par la police. Il n'explique rien. De Mme Laurent, il ne resta que des ossements du crâne, la jambe gauche et l'extrémité du pied droit, mais aussi "une poussière fétide et une sorte de charbon léger, spongieux, cassant". Comment est-ce possible ?
Cette mort inexplicable trouve toutefois une explication qui rassure les enquêteurs. Tout d'abord, ils constatent la présence d'un flambeau éteint à côté du corps, peut-être à l'origine de cet embrasement mystérieux. D'autant que la vieille femme avait un net penchant pour l'eau-de-vie, dont elle venait de vider un quart de litre... Une ivrogne imbibée d'alcool près d'une flamme : la police et le maire ne cherchent pas plus loin. On en conclut que la malheureuse, ivrogne notoire, "a été victime de son intempérance". Les magistrats se satisfont également de cette version, convaincus que "personne ne s'est introduit chez la veuve Laurent et 'qu')il n'est pas moins certain que le feu qui l'a consumée, allumé par une cause extérieure, a trouvé dans les éléments alcoolisés de son corps, un aliment interne de combustion pour la réduire en cendres."

La justice et les enquêteurs s'en tiennent aux apparences. Ils n'expliquent pas comment une torche peut allumer un corps contenant quelques centilitres d'un alcool fort et le réduire partiellement en cendres...
Si encore il n'y avait que ce cas dans les archives de l'inexpliqué ! Déjà le 3 juin 1782, à Caen, une demoiselle Thaus, vieille fille d'une soixantaine d'années, portée sur l'alcool, avait disparu dans des conditions identiques. Le Dr Mérille, chirurgien mandé pour le constat, écrit dans son rapport : "Le sommet de la tête gisait sur l'un des chenets à quarante-cinq centimètres du feu. Le reste du corps gisait de travers, en face de la cheminée, et n'était plus qu'une masse de cendres. Même les os les plus solides avaient perdu de leur forme et leur consistance. On retrouva le pied droit entier, mais roussi."
Là encore, l'association alcool-feu s'impose d'emblée, d'autant plus que des témoins affirment avoir vu la victime absorber plusieurs litres de vin et un litre de cognac la veille de son ignition. En revanche, en dépit du fait que la journée était froide, la cheminée
n'abritait pas une fournaise d'enfer, mais seulement deux bûches qui dégageaient une douce chaleur. Qu'importe ! On se persuade qu'une étincelle suffit à enflammer un corps imprégné d'alcool. Sans se demander pourquoi, si cette déduction est bonne, des milliers d'humains ne prennent pas feu plus souvent, l'hiver, devant la flambée...

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