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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Lady Scarface ..........................

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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 10 Juin - 17:22

Le retour de la Fille au baiser mortel

CHICAGO, 26 JANVIER 1933


Le fiancé numéro huit de Margaret Collins, alias la Fille au baiser mortel, est entre la vie et la mort à l'hôpital Saint-Cabrini fondé par des soeurs missionnaires au beau milieu du quartier italien. Sol Feldman, 25 ans, s'affairait à briser la vitrine d'un magasin sur Michigan Avenue pour y dérober deux manteaux de fourrure, quand un policier a surgi dans son dos, le sommant de se rendre, avant d'ouvrir le feu.
Depuis la mort d'O'Banion, Margaret a pour une veuve un emploi du temps des plus chargés : mises en plis, nouvelle couleur de cheveux à chaque nouveau petit ami, interrogatoires de police et surtout fleurissement de tombes - elle en a déjà sept à entretenir. Dans chacune gît le corps d'un gangster qu'elle a aimé. Il lui reste pourtant encore suffisamment de larmes pour pleurer à gros bouillons s'il le faut à l'enterrement suivant et loin d'elle la volonté d'entrer au couvant, bien au contraire !
En juin 1931, elle avait été arrêtée avec une amie en train de voler des robes de couturier dans une boutique et s'était retrouvée condamnée à des travaux d'intérêt général. Bien qu'elle soit tout à fait séduisante, les gangsters de Chicago ne se pressent plus pour la courtiser. Ils craignent de plus en plus qu'elle ne soit porteuse d'une malédiction, une poisse qui décime les parrains. Son prénom est alors synonyme de glamour autant que de mort subite.

En novembre 1932, elle avait pourtant rencontré Sol Feldman, un gangster des plus fleurs bleues, voire chrysanthème. Le curriculum de Sol, surnommé "le Bouledogue", fait de lui un mauvais garçon aux multiples talents criminels, spécialisé dans les agressions avec coups et blessures. Il a gagné son surnom en mordant l'oreille d'un homme lors d'un corps à corps et en la gardant entre ses mâchoires jusqu'à obtenir la victoire. Pour le moment, Sol mord la vie à pleines dents et se moque de la prétendue poisse de la belle blonde platine qu'il vient de rencontrer. La mécanique fatale est enclenchée, il finit en janvier 1933, après trois mois de relation, la peau trouée !
Les journaux s'emparent de l'affaire : "Le Baiser de la mort" a encore frappé et la police se demande s'il réserve une fin terrible à Sol Feldman !" La police "a vu le "Baiser de la mort" embrasser Feldman l'autre soir à l'hôpital, où il tente de se remettre d'une blessure par balle causée par un policier qui le soupçonnait de bris de fenêtre". Mais avec Sol, tout sera différent ! Margaret lui rend visite chaque jour pour veiller sur lui et rompre le sort.
La malédiction finit par être brisée : au bout de deux semaines, voici Sol rétabli et autorisé à sortir des soins intensifs. Seulement, le 5 avril 1933, présenté devant un juge pour ses méfaits, il lâche un cri avant de s'effondrer, inconscient. L'avocat de la défense, maître Samuel Hoffman, révèle à la cour l'identité de la maîtresse de son client après que celui-ci s'est évanoui, provoquant un bruit sourd d'effroi. Les juges n'ont plus le coeur à le condamner, craignant qu'il ne rejoigne tout de go, six pieds sous terre, ses prédécesseurs dans le funérarium de la fille à la poisse.

Sol finit par se réveiller, une fois encore, à l'hôpital. La plaie au poumon s'est infectée et a provoqué un abcès, voilà tout, pas de quoi appeler un exorciste. Son procès est reporté au début du mois de juillet 1933, le temps qu'il se remette sur pied et, éventuellement, rompe avec sa petite amie. Maisl 'audience venue, Feldman ne se présente pas devant la cour. Quelques jours plus tôt, le couple a assisté au mariage de la soeur de Sol, Margaret, à son habitude, a dansé avec un autre gentleman, d'un peu trop près au goût de Sol. Pris de jalousie, ce dernier s'est saisi d'une bouteille de bière et, voulant punir l'impudente, la lui a fracassé sur le crâne. Margaret a perdu connaissance. Trois jeune médecins qui se trouvaient parmi les convives, oubliant leur serment d'Hippocrate, se sont alors jetés sur lui et l'on roué de coups.
Quelques bleus et côtes cassées plus tard, il survit, mais son amour-propre a pris lui aussi quelques coups au passage. Interrogée le soir de la noce par la police, Margaret affirme tout pardonner à son Bouledogue et se dit prête à le reprendre sur-le-champ, victime du syndrome "Je t'aime moi non plus". Sol Feldman, en revanche, se déclare totalement guéri de sa blonde, dont l'amour toxique aurait fini par avoir sa peau. Les histoires d'amour de gangsters finissent mal en général, Margaret, le coeur brisé, change d'identité, de couleur de cheveux bien entendu, et quitte la ville avec la ferme intention de disparaître à jamais.
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 10 Juin - 18:10

Diamants et munitions sur canapé

WASHINGTON D.C., 22 JUILLET 1933

Rien à voir avé le roman : une averse brutale est en train de tomber. Ca rafraîchit bien l'atmosphère, qui depuis deux jours était étouffante. ... Very Happy


Il est presque minuit lorsque la ligne d'urgence sonne au domicile du directeur du bureau d'investigation. Une voix de femme halète, cherche ses mots. J. Edgar Hoover n'a pourtant que très peu de compagnie féminine, et encore moins nocturne. A 38 ans, il vit avec sa mère. A l'autre bout du fil, l'épouse d'un magnat du pétrole d'Oklahoma essaye de reprendre ses esprits, son mari vient d'être enlevé.
Le 22 juillet 1933, Charles Urschel, l'une des plus grandes fortunes de l'Etat, joue en ce samedi soir au bridge avec son épouse et un couple de voisins dans le solarium de leur propriété cossue d'Heritage Hills, à Oklahoma City. La partie va bon train et le petit groupe ne prête aucune attention à la voiture qui s'avance dans l'allée, peu après 23 heures. Quand soudain la moustiquaire se déchire comme un éclair, deux hommes armés de mitraillettes font irruption dans cette douce soirée de luxe, cartes et volupté. Couvrant son acolyte de son Tommy Gun, l'un d'eux va droit au but : "Lequel est Urschel ?" Sans réponse des convives, le gangster se saisit des deux hommes sous les yeux de leurs épouses médusées. La voiture démarre en trombe et disparaît dans la nuit. L'assistant kidnappeur a alors une lueur de génie, fouiller les portefeuilles de ces messieurs pour découvrir leur identité. Le voisin rapidement démasqué se fait éjecter au bord de la route où il est retrouvé tétanisé mais sain et sauf. Les deux hommes détiennent Urschel.
En quelques minutes, J. E. Hoover est déjà sur le pied de guerre.

Depuis l'élection du nouveau Président, Franklin Delano Roosevelt, le 8 novembre 1932, son sort ne tient en effet qu'à un fil. Le gouverneur de New York a battu dans les urnes le républicain Herbert Hoover, dont le mandat affaibli par l'éclatement de la crise financière de 1929 et l'impossibilité d'éviter au pays de sombrer dans la Grande Dépression ont ouvert la voie à une volonté de profond changement politique. Le démocrate compte bien incarner là comme ailleurs un New Deal, une nouvelle donne, et il exige des résultats immédiats en matière de lutte contre la criminalité.
Directeur du bureau d'investigation depuis le 10 mai 1924, J. E. Hoover - simple homonyme de l'ancien Président - est mis à mal par le changement d'administration à la tête de l'Etat, car les gangs pullulent de côte à côte. L'arrestation de Capone n'a rien changé, pis, elle a aggravé la situation. Il faut dire que le pays connaît une vague de criminalité sans précédent depuis le début de la grande crise économique. Depuis qu'il n'y a plus un seul ennemi public pour maintenir la criminalité sous son joug, une foultitude de cliques ont pris le relais pur régenter les vices des grandes villes tout en se livrant une guerre acharnée entre elles. Comme une hydre, sitôt que l'on coupe une tête, il en pousse plusieurs autres.

La contrebande d'alcool occupe toujours une bonne place dans le palmarès des exactions commises, mais comme l'argent se fait plus rare encore que la boisson, les braquages de banques deviennent légion. Le président Roosevelt l'annonce : "L'Amérique est engagée dans une guerre qui menace la sécurité du pays... une guerre contre les forces du crime organisé." Il en appelle publiquement au "bras puissant du gouvernement pour leur suppression immédiate".
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 10 Juin - 19:43

Depuis l'affaire du bébé Lindbergh, l'attention de l'opinion publique a été portée sur les difficultés du beureau d'investigation à gérer la criminalité et à protéger les citoyens les plus illustres. J. E. Hoover ne peut se permettre un nouveau scandale de cet ordre.
Mme Urschel est conduite au poste de police, où on lui fait passer en revue un catalogue de photographies d'identité judiciaire qui li glacent le sang. Brus et d'apparence étrangère, voilà tout ce qu'elle peut dire des agresseurs. Ils n'ont laissé aucune empreinte derrière eux, ont lâché peu de mots permettant de distinguer une signature vocale. L'enlèvement semble avoir été réalisé par des professionnels, l'avertit l'officier, ils connaissent leur affaire ; l'épouse peut ainsi être rassurée ; on n'en veut qu'à leur argent, il est peu probable que Charles soit tué. Evidemment l'argument ne provoque pas l'effet escompté, et la pauvre femme chancelle à la sortie du commissariat. L'ensemble du bureau d'investigation est aux aguets, à la recherche des deux mystérieux kidnappeurs.


A 300 kilomètres de là, à Fort Worth, au Texas, deux inspecteurs ont une idée très précise de la personne à pister. Et ce n'est pas un homme. Quelques semaines auparavant, une belle brune sophistiquée d'1,75 m au teint de rousse et aux yeux noisette piquants, épouse d'un braqueur de banques et contrebandier d'alcool de faible envergure, les avait conviés à une petite sauterie à son domicile, une maison cossue de Mulkey Street. Les croyant corrompus ou aisément corruptibles, elle leur avait fait part au détour d'une conversation badine d'un projet de kidnapping et leur avait demandé s'ils seraient intéressés d'y participer. Les deux inspecteurs ayant décliné poliment l'offre, ils s'étaient alors vu proposer un second scénario par l'insistante hôtesse. A défaut d'aider, du moins pourraient-ils, contre un généreux dédommagement, lui garantir une issue de secours. D'un battement de cils, la Belle du Sud leur avait demandé, au cas où son mari se ferait épingler durant l 'opération, de venir le réclamer au poste de police et de prétendre devoir le ramener au Texas, où il était activement recherché pour braquage. Ainsi pourrait-il s'échapper durant le transfert, grâce à leur faible vigilance finement négociée par Boucle brune. "Vous venez, vous demandez à l'emmener. J'ai votre accord ?" Les deux hommes avaient fait mine d'acquiescer. Ils étaient dès lors au parfum, celui de Kathryn Kelly. Une fragrance qui berçait habituellement la naïveté masculine.
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 10 Juin - 20:02

Kathryn est née Cleo Brooks en 1904, près de Saltillo, dans le Mississippi. Pressée de commencer sa carrière amoureuse, elle convole à l'âge de 15 ans avec un homme qu'elle connaît à peine et donne naissance à une petite fille. Mais le couple adolescent ne survit pas à l'arrivée de l'enfant, Cleo part rejoindre ses parents au Texas, Etat du Sud frontalier du Mexique, où l'on vient de découvrir les premiers gisements de pétrole - l'"or noir". Son beau-père y possède une ferme, à Paradise, où il officie dans l'hôtellerie participative, hébergeant des gangsters pour 50 dollars la nuit. Cleo travaille en ville comme manucure dans un hôtel et feuillette avidement, entre deux clients, les illustrés dans lesquels brillent les étoiles du cinéma d'Hollywood. Greta Garbo, Marlène Dietrich, Ginger Rogers, Louise Brooks ou Kathrine Hepburn ont l'air si libres, elles font de leur beauté un art de vivre, une promesse de bonheur qu'elle voudrait faire siens. Elle reproduit avec application leur coiffure, imite leur maintien et leur sourire mystérieux, tandis qu'elle ne peut que pâlir d'envie devant leur garde-robe.

Aux âmes tourmentées le goût des fausses identités n'attend pas le nombre des années ; Cleo se fait bientôt appeler Kathryn. Elle trouve que ce nom lui donne de l'allure, de la prestance ; il sonne comme celui d'une star hollywoodienne et surprend les hommes rencontrés à l'hôtel. Le prénom ne fait certes pas la femme, mais sa nouvelle personnalité donne subitement aux galants l'envie de lui offrir de nouvelles parures, parures, bijoux et vêtements, véritables passeports pour faire son entrée dans le monde de la nuit, celui des clubs de jazz de Fort Worth.
Kathryn, trop occupée à multiplier les alias pour pouponner, confie l'éducation de sa fille à sa mère, Ora Shannon. Le 30 novembre 1929, elle se fait arrêter sous le nom de Dolores Whitney pour vol à l'étalage. Sa fiche signalétique arrive sur le bureau de K. E. Hoover qui n'y prête qu'une attention limitée.
Encore une femme perdue, sans mari, une créature de la nuit qui maraude le jour. Vite relâchée, par manque de preuves autant que d'acharnement à en trouver, Kathryn retourne à son marathon incessant d'hôtels de luxe et de cabarets clandestins. Les hommes qui tentent de lui courir après sont vite distancés ! Un fiancé de passage n'en revient pas, jamais il n'a rencontré pareille tornade. Cette fille à l'air innocent connaît "plus de speakeasies, de repaires de contrebandiers, de trous de serrure que je ne pensais qu'il en existait au Texas". Mieux - ou pire, c'est selon -, "elle peut boire de l'alcool comme de l'eau".

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MARCO

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MessageSujet: Re: Lady Scarface ..........................   Ven 10 Juin - 20:19

Merci, je m'y mets.
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Martine

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MessageSujet: Re: Lady Scarface ..........................   Sam 11 Juin - 6:21

Pour demain ...
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mar 14 Juin - 1:28

Mais un certain contrebandier texan semble mieux équipé et se détache du lot. Il s'appelle Charlie Thorne. Pour fixer la girouette qui lui a fait tourner la tête, il l'épouse avant qu'elle ait le temps de dessaouler. Ni l'alcool ni les fêtes ou les cadeaux ne manquent à ce mariage, mais les disputes deviennent fréquentes. Kathryn veut un autre train de vie ; elle pense à une vaste propriété, à un solide compte en banque et, cela va de soi, à des bijoux. Sinon à quoi bon se marier ? Pour solde de tout compte, elle récolte des yeux au beurre noir quand ses crises se font trop bruyantes. La superficialité esthétique n'empêche pas la profondeur des sentiments. Kathryn n'est pas seulement matérialiste, c'est aussi une passionnée doublée d'une jalousie maladive. Apprenant un jour par quelque commère du milieu que son mari l'a trompée, elle s'arrête faire le plein de sa Cadillac à une station-service et fulmine. Elle n'a pas la colère discrète. Le pompiste l'interroge : "Je suis condamnée à retourner à la ferme familiale, je vais tuer ce maudit Charlie Thorne." Par un terrible coup du sort, l'époux est retrouvé mort par balles à leur domicile. Charlie a laissé une lettre d'adieu dans laquelle il dit ne plus pouvoir supporter de vivre avec elle ni sans elle. Touchante attention, preuve d'amour ultime s'il en est, pour un homme quasi illettré. Le légiste conclut à un suicide.
Un trafiquant de perdu, dix de retrouvés ! Kathryn, à qui le célibat ne sied guère, devient la maîtresse d'un autre contrebandier, "Little" Steve Anderson. Ces deux-là auraient pu filer le parfait amour si l'homme ne s'était associé à un repris de justice, un de ces bruns aux yeux clairs qui vous donnent envie de n'être plus regardée que par eux.
George Francis Barnes est né le 18 juillet 1895 à Chicago.
Comme Kathryn, il a un passé trouble. Son père, agent d'assurances, a fait déménager sa petite famille à Memphis dans le Tennessee avant ses premières dents de lait. Là il grandit comme les autres enfants de la moyenne bourgeoisie catholique. Quand sa mère décède alors qu'il est encore adolescent, George est bouleversé, la normalité de sa classe sociale lui semble désormais absurde. Il s'inscrit à l'université du Mississipi en agronomie, mais il est un étudiant peu motivé, dont la meilleure note - un C - est obtenue pour gratifier son hygiène physique. Il quitte définitivement l'établissement et la promesse d'une vie bien rangée au bout d'un semestre. L'amour l'appelle, et sa voix semble bien prometteuse.

Il a rencontré celle qu'il veut épouser, Geneva Ramsey, la fille d'un millionnaire, à laquelle il s'empresse de faire deux enfants.
Pour être un gendre à la hauteur, il accepte une place de chauffeur de taxi à Memphis, mais il aime l'argent et les belles choses, non le travail qui ne permet de se les procurer qu'au compte-gouttes. Or la période regorge d'opportunités si l'on ne craint pas de s'éloigner des sentiers de la loi. Convoyer de l'alcool, outre l'attrait de l'illégalité, rapporte autrement plus que transporter des passagers. La contrebande devient une passion, il en fait son métier avant d'être pincé marron sur le tas. La belle héritière le quitte et George, esseulé, tente en vain de se suicider en avalant une bouteille de bichlorure de mercure. Même la mort ne semble alors pas vouloir de lui. La fuite valant mieux que la prison, il achète un camion et commence à transporter de l'alcool à travers le pays, jusqu'au Nouveau-Mexique. Pour préserver le nom de sa famille et faire oublier les photos judiciaires qui ont immortalisé son délit, il change lui aussi d'identité et adopte le nom de George R. Kelly.

Prêt à recommencer une nouvelle vie, il arrive dans la petite ville de Cartoosa, en territoire indien, où les paris, la prostitution et l'alcool sont en plaine explosion. Hélas, en un rien de temps il se retrouve à la case prison ; arrêté en 1928, il est condamné à une peine de trois ans au pénitencier de Leavenworth. A sa sortie, il arrive à Oklahoma City avec la réputation d'être un contrebandier qui boit plus qu'il ne livre, n'a jamais menacé personne et se fait arrêter tous les quatre matins.
Cette réputation de petite frappe fait l'affaire de Little Steve qui pense avoir trouvé en lui un associé malléable. Mais George tombe immédiatement sous le charme de l'incendiaire maîtresse de son nouveau mentor, la belle Kathryn. Le forban rentre un jour chez lui et se rend compte que George lui a pris sa femme, sa voiture de luxe, mais aussi son bouledogue de race avec pedigree. Magnanime, il se lamente auprès d'un journaliste : "Je m'en fiche que ce sale bâtard prenne ma femme et ma voiture, mais j'aurais aimé qu'il me laisse le chien."
Le couple s'enfuit se marier à Minneapolis en septembre 1930, avant de s'installer dans la maison construite par le défunt Charle Thorne sur Mulkey Street. George effectue six cambriolages les deux premières années de leur union - des noces d'argent en somme, au lieu de celles de cuir - et achète une Cadillac 16 cylindres qui fait la jalousie des voisins et la fierté de Kathryn. Il subtilise 40 000 dollars à la Central State Bank Sherman en 1931, puis autant quelques mois plus tard à Tupelo, dans le Mississipi, ce qui leur assure un revenu plus que confortable. Ce n'est pas seulement le gain qui intéresse George Kelly, mais plutôt l'ivresse de puissance que confère l'usage de la violence. Il aime l'idée d'entrer dans une banque et de tenir les employés en joue, de semer la peur avant d'essaimer les dollars. Kathryn ne se contente pas de tenir la caisse. Elle s'habille parfois en homme et se place en faction, jouant les chauffeurs, prête à faire vrombir son moteur pour arracher son homme aux sirènes de police.

Hélas, la crise de 1929 est toujours présente. On entre dans la quatrième année de la Grande Dépression qui continue d'assécher l'économie américaine. Les billets viennent à manquer, même dans les coffres-forts. Les banques sont à court de liquidités et Kathryn doit trouver de nouvelles opportunités professionnelles. Ambitieuse, séductrice et déterminée, elle a d'autres plans pour son mari que de le voir patauger dans l'alcool frelaté ou de risquer sa vie pour quelques dollars de plus. Le nouveau crime à la mode, c'est le kidnapping. Il serait ringard de continuer à pratiquer des délits de la saison dernière.
Avec un collègue de fortune, George enlève en janvier 1932 un couple après avoir provoqué la sortie de route de leur voiture. Il demande 50 000 dollars de rançon. Mais au bout de deux jours, l'homme parvient à le persuader qu'il est lui aussi frappé par la crise et qu'il ne dispose pas d'une telle somme. Il pourra en revanche assurément se les faire prêter et les lui envoyer sitôt qu'il les aura libérés. Bon coeur et bon fond, George s'exécute et attend que son ex-otage lui envoie les espèces. Ce que ce dernier se garde bien de faire. Décidément, les hommes de paroles sont rares. kathryn enrage.
George est beau en diable, mais il a besoin d'une tête pensante. Elle voit grand, lui a la vue courte. Peu importe, elle sait comment lui attirer le respect : le faire craindre dans le milieu. Elle rapporte en février 1933 à son cher et tendre, un cadeau qui devrait l'y aider et, peut-être, pallier son manque de stratégie ; une mitraillette Thompson, le fameux "Tommy Gun", payée 250 dollars, acquise dans l'échoppe d'un prêteur sur gages de Fort Worth.

Il a besoin d'acquérir une réputation qui fera trembler à sa seule évocation. La technique ? les rumeurs. Kathryn l'entraîne au tir, en l'exerçant à viser des noix posées sur une barrière dont les coquilles éventrées sont autant de cadeaux souvenirs qu'elle adresse à ses amis des speakeasies et clubs de jazz. Elle remplit les cartouches et conserve les douilles de ses séances d'entraînement qu'elle distribue en guise de cartes de visite. L'adresse n'est rien sans une bonne stratégie de communication. Il lui faut avant tout un nom de ring. Elle lui en trouve un : "Machine Gun" Kelly, Kelly la Mitraille. De quoi rapidement faire oublier au milieu la mésaventure de son enlèvement raté ! Chaque soir, elle module sa voix pour obtenir plus d'effet quand elle présente ses petites offrandes très personnelles : "Voilà un souvenir que j'ai rapporté pour vous. C'est une cartouche tirée par George Machine Gun, Machine Gun Kelly, vous savez !"
S'ils savaient que Gorge est si fébrile qu'il lui arrive de vomir avant un hold-up !

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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................    Mar 14 Juin - 17:58

Mais entraîné ou pas, c'est entraîné et conditionné par sa maîtresse femme que George vient d'enlever Urschel, ce 22 juillet 1933. Les yeux bandés, le millionnaire est emmené à Paradise, au Texas, dans la ferme des parents de Kathryn. Il sera leur otage. Soucieuse de se fournir un alibi, Kathryn invite le lendemain à leur domicile d'un des deux agents qu'elle avait tenté de corrompre. Elle l'accueille sur le pas de la porte, l'humeur guillerette, et lui dit rentrer à l'instant d'un déplacement à St Louis, au nord, dans l'Etat du Missouri. Mais en repartant, tandis qu'il se demande quel était l'objet de cette invitation, le limier aperçoit la voiture de son hôtesse devant la maison ; sur le siège avant, les gros titres du Daily Oklahoman font mention de l'enlèvement qui vient d'avoir lieu. Sur les roues, il remarque de la boue ocre, typique de celle que l'on y trouve. Encore faut-il plus que de la suspicion pour accabler un suspect...
Une demande de rançon parvient rapidement à Mme Urschel. Les ravisseurs réclament 200 000 dollars en petites coupures. La somme est exorbitante, la plus élevée alors jamais exigée dans un enlèvement. En comparaison, celle demandée pour le bébé Lindbergh n'était que de 50 000 dollars. Un mode opératoire des plus élaborés quant aux formalités de règlement lui est également précisé.
Le 27 juillet 1933, une petite annonce paraît dans la rubrique immobilière du Daily Oklahoman : "Ferme à vendre, 160 ha de terrain, 5 chambres, vaches, outils, tracteurs, 3 750 dollars pour vente rapide. Ecrire au Daily Oklahoman Box H-807." Rien à voir avec la vente d'une ferme, il s'agit du signal donné par les ravisseurs afin qu'un émissaire avec une valise contenant 10 000 billets de 20 dollars se dirige vers le point de rendez-vous décidé pour l'échange. Après avoir diverti Urschel en jouant aux cartes avec lui huit jours durant, George relâche son prisonnier. Ils sont deux à être riches désormais. C'est compter sans la mémoire inouïe d'Urschel, doublée d'un sang-froid à toute épreuve. Il a noté durant sa captivité chaque détail, comme le temps écoulé entre le passage de deux avions au-dessus de leur cache, le goût amer de l'eau, l'odeur de la terre et autres éléments minutieux qui renseignent si bien les agents sur sa captivité qu'ils ne mettent pas longtemps à cibler la ferme d'Ora Shannon, la mère de Kathryn.
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mar 14 Juin - 18:34

PARADISE, TEXAS, 12 AOÛT 1933

Une opération d'envergure est lancée. Quatorze hommes encerclent le bâtiment. Urschel tient à être de la partie et à se confronter à ses tortionnaires qu'il veut voir à leur tour entravés. La mère de Kathryn est arrêtée, menottée. Elle hurle en dernière recommandation à sonm ari : "Ne leur dis rien !" Tandis qu'on l'emmène au poste de police. Pas besoin de se mettre à table, Kathryn a commis une erreur. Elle a envoyé une lettre à sa mère adorée depuis St Paul, dans le Minnesota, alors qu'elle prétendait être à St Louis, dans le Missouri, à près de 850 kilomètres de là !
Terrible aveu de faiblesse. La géographie a son importance quand on prétend donner dans l'extorsion. Surtout, la veille de l'enlèvement, elle est allée récupérer sa fille, dont Ora Shannon a la garde depuis des années, signe qu'elle était indubitablement au courant de l'événement en gestation.

J. E. Hoover voit dans l'affaire Urschel l'occasion de briller, de marquer le nouveau Président, ainsi que l'opinion publique, en mettant les coupables au pilori. Un avis de recherche officiel signé de sa main est édité et transmis à toutes les agences, avec la photo de Kathryn et de George assortie de la mention "morts ou vifs".
J. E. Hoover propose une récompense de 10 000 dollars pour encourager les plus hésitants. Kathryn y est décrite comme pesant 63 kg, les cheveux bruns, le teint d'une rousse et avec pour signe distinctif de "porter beaucoup de bijoux de luxe". George Kelly, 38 ans, est dépeint comme "musclé" et "expert en armes à feu". L'entreprise de communication de Kathryn a donc fonctionné, même l'agence la plus puissante reconnaît à présent ses talents ! La description de leur Cadillac circule dans tout le pays. Le couple est en cet instant le plus recherché d'Amérique, que l'illustre New York Times identifie comme "des desperados du Sud, les plus dangereux jamais rencontrés". La chasse à l'homme commence, et pour une des toutes premières fois, à la femme aussi.
J. E. Hoover enrage contre Kathryn, cette envoûteuse tentatrice.

Selon lui, George est terrorisé par celle qui, à 29 ans, non contente d'être "belle à regarder", a "un beau port et des manières plaisantes". Il ne faut gère s'y fier, derrière ce minois se cache l'"une des criminelles les plus froidement déterminées de (s)on expérience". Il en est persuadé, c'est elle le cerveau capable de concevoir un enlèvement et de le mener à bien, "principalement grâce à la domination qu'elle exerce sur son mari qui, en dépit de son nom tout à fait terrifiant, ne peut que s'incliner devant ses tirades et faire ce qu'elle lui impose". Cette succube devient dans son esprit une diablesse : "Si jamais il y eut un homme soumis, ce fut George Machine Gun Kelly."
J. E. Hoover a bien sûr eu connaissance des faits et gestes des compagnes des membres du gang de l'Outfit. Il sait tout de Mae Capone ou de Louise Rolfe. Mais au début des années 1930, on considère ces aventureuses fiancées comme rien de plus que des gourgandines. Être une Miss Flinguette signifie aliéner son destin à celui d'un gang en se liant à un bandit qui gagne sa vie, ou la perd, en hold-up et enlèvements, trafic d'armes et d'alcool, sans oublier les assassinats. Mais l'amour n'est pas un crime fédéral et ces jeunes écervelées ne restent en prison pas plus que le temps d'une nuit. Or Kathryn est une femme d'un genre nouveau, une "accro aux armes à feu", folle des hommes, folle des vêtements", une "sournoise perspicace comédienne criminelle". Un beau palmarès.


L'échec du bureau d'investigation à enrayer la vague de criminalité fait monter la colère de l'"ami public numéro un" contre celle qui incarne à ses yeux la quintessence de la violence, en général, et de la "femelle", en particulier. Bref, l'incarnation du Mal ; une femme légère, mauvaise mère, coureuse, matérialiste et avilie, douée de félonie et d'une intelligence qui lui permettent - pire que tout - de dominer un homme et de lui dicter ses volontés. Dégoûtant ! Il en est certain, "le commandement, le sarcasme, la ténacité que la famille Kelly a démontrés peuvent être uniquement attribués à l'attitude de Kathryn". Une femme qui guide un homme; au royaume des borgnes, une aveugle est reine ! "Elle a réellement pris le contrôle dictatorial de ses affaires... Il y a des preuves que Kathryn s'est embarquée dans ce qui pourrait être appelé une campagne de popularité dans le milieu des gangs, où elle vante son tireur d'élite de mari." Elle devient la bête noire de Hoover, sa Némésis. Il compte bien intercepter cette créature pour l 'empêcher de nuire. Encore faut-il la trouver.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mar 14 Juin - 19:15

Le couple a pris la tangente vers l'ouest et se réfugie dans un appartement de St Paul, dans le Minnesota, près de Minneapolis - sauf qu'il lui est difficile de tenir la cache... George, galvanisé par l'argent de la rançon, offre à son pygmalion une fourrure et des bijoux, un bracelet garni de deux cent trente-quatre diamants, ainsi qu'une bague avec huit diamants ronds. Pour brouiller les pistes, ils font l'acquisition d'une nouvelle Cadillac. Le vendeur ne peut que confier aux agents qui les pistent la forte impression que lui a faite Kathryn, avec son "grand nombre de robes de style persan, signées Chanel", ainsi que sa "bague en diamant forme cocktail".
Il leur dévoile surtout un détail sur le couple qui manque décidément de discrétion ; ils ont mentionné devant lui leur intention de se rendre à Chicago. Les hommes d'Hoover n'ont plus qu'à les y cueillir.
Kathryn pense toujours avec un coup d'avance et dirige George vers Des Moines, en Iowa, où ils font halte au Fort des Moines Hotel qui, avec ses trois ascenseurs, s'élève à 43 mètres au-dessus du sol.
Dans la suite cosy, elle allume la radio et prend un moment pour écouter les nouvelles fraîchement tombées. Elle apprend que sa mère a été arrêtée et ne sera pas relâchée avant d'avoir parlé.

Comment ont-ils osé, les chiens ! Elle fulmine. La colère est mauvaise conseillère, incontrôlable quand elle devient trop puissante. Jurant de tout faire pour la sortir de prison, Kathryn traîne George vers le Sud, à Coleman, au Texas, où elle a un oncle qui pourra leur venir en aide et leur trouver un avocat digne de ce nom. A défaut de comprendre, l'oncle a l'intelligence de ne pas poser trop de questions au couple qui se présente à sa porte. Le lendemain, George dort quand Kathryn se lève avec l'aurore. Elle conduit jusqu'à une ville voisine et y achète une Sedan Chevy déglinguée, pour plus de discrétion, avant de se mettre, seule, en quête d'un bavard. On n'est jamais mieux servie que par soi-même, et si l'on attend d'être servie par son homme, on risque de manger froid ! Mais Kathryn ne revient pas. Les jours passent. George devient nerveux, il craint d'être dénoncé, l'oeil de l'oncle commence à se faire inquisiteur. Le 23 août 1933, il se plante devant son hôte défiant, lui demande une feuille de papier. Il y griffonne quelques mots, referme l'enveloppe et laisse une seule instruction : "Donnez-la à Kathryn et dites-lui "Mississipi", avant de disparaître à son tour. L'a-t-elle abandonné ? Viendra-t-elle le chercher jusque-là ? George prend la route, sans femme ni argent. Ce qu'il ne sait pas, c'est que Kathryn a pris soin d'enterrer la majeure partie de leur butin dans le jardin du ranch de son oncle.
La nation suspend sa respiration et suit cette traque durant un été brûlant. Kathryn a finement contacté un homme de loi à Fort Worth et rentre enfin chez son oncle. Elle ne comprend rien au départ de George. Quelle idée d'aller dans le Mississipi sans elle ! Comment l'y retrouver ? Il ne peut décidément prendre aucune décision seul ! Elle décide de revenir au Texas. Au début du mois de septembre, elle ressent le besoin de s'épancher auprès d'une amie. La vérité est trop lourde à porter : "Je ne sais pas où est George", se plaint-elle, insultant et pleurant son mari absent. "Mais j'essaie de le persuader de se rendre, ainsi ils libéreront ma mère et abandonneront les charges contre nous."
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 16 Juin - 22:12

Tel est en effet, le terrible marché qu'elle a présenté à son baveux : négocier dans l'ombre avec le bureau d'investigation. Si elle parvient à leur livrer son mari, elle et sa mère seront hors de cause. Son coeur par la confidence allégée, l'infatigable Kathryn achète le lendemain matin une perruque rousse et s'enregistre à l'hôtel Hilton de Waco, d'où elle appelle son nouvel avocat pour savoir si sa proposition a retenu l'attention des fédéraux. Elle craint d'avoir été suivie et que ce dernier ne soit placé sur écoute : "Bonjour, c'est ta petite amie", lui dit-elle, provoquant l'incompréhension de l'habillé de noir qui lui demande laquelle. "La meilleure, celle avec les chiens pékinois." Elle lui dit devoir le rencontrer en secret et lui demande de venir immédiatement à Waco. Or elle omet de lui révéler un détail essentiel pour la retrouver au plus vite - elle a opté pour le roux, aussi le malheureux arpente-t-il les rues et établissements de la ville sans succès.
Peu importent les dangers, elle doit tenter le tout pour le tout.

Vêtue d'une robe de vichy bleu et de sa perruque, elle roule l'esprit anxieux quand elle aperçoit sur le bord de la route trois âmes en peine et en haillons. Luther Arnold, un travailleur agricole que la crise a laissé sans le sou, tente, avec sa femme et sa fille de 12 ans, de survivre en acceptant de maigres travaux çà et là. Kathryn a une idée. Phase un, les hommes dans le besoin sont susceptibles d'être poussés à tout, ils pourront lui servir. Elle s'arrête à leur hauteur et les incite à monter d'un sourire. Phase deux, elle se gagne leur sympathie en emmenant les filles faire du lèche-vitrines et leur offre quelques babioles. Phase trois, après la distraction, les affaires. Elle s'adresse au mari, lui demandant si elle peut lui faire confiance. L'homme acquiesce. Après tant de générosité, il n' a pas le coeur à lui dire non. "Je suis Kathryn Kelly. Aucun doute, vous avez sûrement entendu parler de moi dans les journaux. Monsieur Arnold, je vais placer toute ma confiance en vous", le gratifie-t-elle en lui tendant un billet de 50 dollars. Elle le charge de se rendre à Fort Worth, chez son avocat, afin de lui rendre compte de l'avancée des négociations.
Le pauvre hère s'exécute, mais revient avec de tristes nouvelles : les hommes d'Hoover n'ont pour l'instant pas donné suite.

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 17 Juin - 23:42

Ce que femme veut, Kathryn l'obtient. Elle renvoie le lendemain Luther Arnold, avec cette fois-ci 300 dollars en poche, pour recruter un nouvel avocat. Le fermier, après des semaines de ventre vide, a à présent les mains pleines et ne compte pas rester sobre.
Loin de respecter la marche à suivre, il entre dans le premier bar qu'il trouve et commande une boisson d'homme. Il réclame au tenancier de la compagnie féminine et part s'encanailler chez la demoiselle, qui lui est servie plus vite encore que son breuvage.
N'y tenant plus, il demande à celle-ci d'inviter une connaissance désireuse de s'acoquiner elle aussi ! Après une nuit de débauche, le fermier s'annonce le lendemain, une femme à chaque bras, au prestigieux hôtel Skirvin, luxueux établissement d'Oklahoma, où il demande une chambre pour prolonger la fête !
Loin d'imaginer la débauche à laquelle s'adonne son drôle d'émissaire, Kathryn enlève la fille d'Arnold, âgée de 12 ans, qu'elle prend comme assurance vie, et abandonne Mme Arnold dans une cache d'où elle lui interdit de bouger. Elle retourne pied au plancher chez son oncle où elle espère que George sera finalement revenu. Il est enfin là, le benêt ! "Je ne sais pas si je dois te tuer ou t'embrasser", lui lance-t-elle, avant de se décider pour les deux. Elle l'accable d'une volée de bois vert, le traite d'abruti, de satané idiot pour l'avoir laissée ainsi et l'accuse d'avoir filé rejoindre une ancienne conquête. Il se justifie, il n'a fait que chercher une cache discrète loin de l'attention et du milieu.

Elle ne veut rien entendre. Après l'avoir bien travaillé au corps par une copieuse séance de culpabilisation, elle lui annonce son plan : il doit se rendre, pour les sauver, elle et sa mère. George acquiesce. A elle d'aller négocier : comme d'habitude, il fera ce qu'elle dira.
En attendant, Arnold, mis sur les rotules par tant d'aventures inédites, se fait arrêter, titubant, à la sortie de l'hôtel. Guère entraîné à subir un interrogatoire, l'idiot livre immédiatement la cache des Kelly. Les hommes d'Hoover s'y pressent, mais ne trouvent sur place que Mme Arnold, lâchée là par Kathryn ! Cette femme est décidément infernale ! Le couple réuni s'est volatilisé avec la fille Arnold, le bureau d'investigation perd de nouveau sa trace.
Pas pour longtemps. Kathryn apprend dans les journaux que le procès de sa mère commence le lendemain. Elle hurle, exige une revanche, elle ne peut en rester là. Pleine de fiel, elle écrit une lettre au procureur chargé du procès : "La famille Urschel dans son intégralité, ainsi que ses amis, vous tous serez exterminés bientôt." Le ton n'est pas forcément celui attendu d'une mère traquée, mais Kathryn continue sur sa lancée. Et pourquoi s'adresser au procureur plutôt qu'à ses victimes ? Au diable les intermédiaires, elle envoie plusieurs lettres de menaces aux Urschel. Les experts graphologues employés par le bureau reconnaissent son écriture et attestent qu'elle est bien l'auteur des demandes de rançon qui la relient directement au crime.
Mais alors que sa mère est jugée, elle écrit une autre missive au procureur, qui ne sait plus sur quel pied plaider : "Elle m'a dit vouloir vivre une vie sereine et honorable et m'a demandé de m'occuper de tout, avec son accord. J'ai répondu que si elle désirait se rendre, il y avait plein d'officiers disponibles partout."


Le couple se cache chez un proche dans le Tennessee, à Memphis, la ville qui a vu grandir George. Après plus de cinquante jours de cavale, Hoover a réussi à les localiser et décide de donner l'assaut. Peu avant l'aube, ses hommes investissent la maison.
Kathryne dort dans une des chambres, George, en sous-vêtements, lève son arme vers eux. Il les attendait. Rapidement convaincu de se rendre, il est désarmé et menotté. On lui laisse le temps d'enfiler costume, cravate et couvre-chef ; on ne va tout de même pas juger un homme en slip, même s'il est déjà condamné. Kathryn, réveillée du mauvais pied, met un temps de diva à se vêtir. Elle sort de la chambre en robe de soie noire, épaulettes en fourrure de singe et boutons orangés. Elle pleure et se jette dans les bras de George ; "Chéri, je crois que c'en est fini pour nous. Les fédéraux ne nous laisseront jamais tranquilles." Alors qu'on l'embarque dans la voiture, elle charge un des agents d'une tâche des plus importantes ; prendre soin de ses pékinois et de ses fourrures. Le couple est séparé pour interrogatoire. Kathryn est mise à l'eau et au pain sec, histoire d'affaiblir sa volonté.

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 18 Juin - 0:09

TRIBUNAL D'OKLAHOMA CITY, 9 OCTOBRE 1933

La bête noire de J. E. Hoover fait une entrée fracassante dans la cour du juge Edgar S. Vaught, à Oklahoma City. Elle gifle un des gardes qui l'escortent pour avoir voulu l'empêcher d'embrasser son beau-père en lui demandant de hâter le pas. George, voyant sa femme se débattre, bondit, obligeant un autre agent à le maîtriser en l'assommant d'un coup de crosse de revolver derrière le crâne, tandis que Kathryn lui hurle de cesser de le frapper ! La furie, sommée par la cour de s'expliquer sur ce préambule musclé, explique qu'elle serait ravie de gifler à nouveau ce gardien. George, la tête en sang, à côté d'elle, approuve. Dans un mouvement d'arrogance et de défi, ils rient.
L'audience commence. Kathryn calcule chaque mouvement et chaque pose comme une star de cinéma. Elle s'assoit, croise et décroise les jambes, sourit aux jurés, lance un regard au juge et aux caméras fixées sur elle, tout de noir vêtue, son chapeau ajustés sur ses cheveux parfaitement crantés. Le procureur l'interroge sur la connaissance qu'elle aurait des activités de son mari : "Il m'a toujours dit de ne pas me mêler de ses affaires d'aucune manière, ce que j'ai fait." Lui a-t-il parlé du kidnapping ? Puisque George va tomber, elle a décidé de sauver sa peau : "Il a dit qu'il allait le tuer, je l'ai supplié de ne pas le faire, de le libérer." L'avocat de Kathryn enfonce le clou, elle n'est qu'une victime, toute la responsabilité repose entièrement sur son mari et les Urschel devraient même la remercier.
Il demande encore si elle aime toujours son mari : "Oui", acquiesce-t-elle. Lui fait-elle encore confiance ? "Non." Un murmure parcourt la salle. "Il m'a déçue, je ne pensais pas qu'il gagnait sa vie malhonnêtement." Le procureur bat en brèche l'argument : "Donc, tant que vous aviez de beaux vêtements, un bel endroit où vivre et une bonne nourriture, vous n'étiez pas particulièrement intéressée de savoir comment votre mari gagnait sa vie, n'est-ce pas ?" L'affaire s'annonce plus difficile qu'elle ne le pensait ; son charme, cette fois, reste inopérant.

Si elle ne peut convaincre le juge, elle peut tout de même essayer d'atteindre l'opinion publique. Elle donne ainsi une interview à un quotidien : "Rapide comme un lynx, la langue aiguisée comme une arsouille quand on l'excite, elle se cache derrière le plus désarmant des sourires", écrit le plumitif ensorcelé. Assise sur une des couchettes de la prison où elle est sous bonne garde, elle se confie : "Je ne suis pas inquiète pour mon sort, je ne l'ai jamais été, je le suis seulement pour ma mère. Elle n'a rien à voir avec cela. Une femme a le droit de rester chez elle et de vaquer à ses occupations, c'es tout ce qu'elle a fait." Elle ne se prive pas là encore de charger son mari. " C'est la faute de Kelly si ma mère et papa ont été mêlés à tout cela." Elle demande une cigarette, qu'elle fume avec une grâce contrôlée, battant des cils, tout en se lamentant sur la qualité de la nourriture servie ici, préférant celle livrée de l'extérieur.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 18 Juin - 20:06

L'audience reprend. Les témoignages se suivent et se ressemblent, tous l'accablent. Le juge interroge Mme Arnold sur la participation de Kathryn à l'enlèvement : "Elle a dit qu'ils auraient mieux fait de tuer ce bâtard, qu'elle aurait voulu pouvoir le faire elle-même."
Le procureur conclut à charge : "Comment pouvez-vous croire qu'elle est la pudique et craintive épouse qu'elle prétend être, après avoir entendu qu'elle a couru le pays comme une fille ou une épouse de millionnaire en achetant des armes à feu ? (...) Pensez-vous qu'elle ai conspiré avec George uniquement par peur de lui ? Je vous le dis, elle est la conspiratrice en chef." George, Kathryn et sa mère sont condamnés à la réclusion à perpétuité, une peine exceptionnelle pour une femme.
Une première victoire d'importance pour le bureau d'investigation. Kathryn commente la décision avec ironie : "Même mes pékinois auraient pris perpète dans ce tribunal !".
George est conduit au pénitencier de Leawenworth, au Kansas. Il prétend qu'il s'enfuira bientôt pour la retrouver. Il viendra la chercher à Noël, il fait toujours ce qu'il dit, se rassure-t-elle, tandis qu'on la conduit au Milan Penitentiary, dans le Michigan. Mille deux cents kilomètres les séparent à présent. Sa mère toujours à ses côtés, elle est placée dans la catégorie des "incorrigibles", là où sont recluses celles qui ont refusé de collaborer, de témoigner ou de se repentir.



La veuve noire

CHICAGO, 10 OCTOBRE 1933

Accompagnée d'un avocat, d'un médecin et d'une infirmière, une femme arrive à la morgue de la ville. Elle est vêtue d'un manteau en fourrure noire, d'une robe de soie noire, d'un chapeau et de chaussures assortis, d'un voile et de longs gants couvrant ses bras.
Georgette Winkler voit son mari Gus pour la dernière fois. Trois jours plus tôt, ils se sont donné rendez-vous dans le parc Lincoln. Il n'a pu rester que quelques minutes, la police le recherchant toujours depuis le massacre de la Saint-Valentin.
Puis il avait à nouveau disparu, jusqu'à ce coup de fil lui demandant de venir l'identifier. Son avocat lui emboîte le pas, mais le médecin légiste l'attrape par le bras pour le sortir de la pièce.
L'homme de la mafia n'a pas peur d'abîmer son costume et rétorque : "Je me fiche que vous soyez le Président, je suis l'avocat de Winkler et je ne bouge pas d'ici !" Le légiste riposte : "Vous représentez les voyous et vous ne devez donc pas être mieux qu'eux, vous êtes un voyou vous aussi !"
Georgette, blonde de 35 ans, le visage marqué par les nuits blanches, ses rondeurs gainées dans une robe, en posture de deuil, se tient là, immobile, et regarde les deux hommes jouer les gros bras, tandis que son Gus est allongé dans une des boîtes. Auuré que l'avocat ne lâchera pas sa cliente, le médecin légiste improvise l'interrogatoire :

- Combien de temps avez-vous parlé ?
- A peu près dix minutes.
- Saviez-vous où il allait ?
- Non.
- Avait-il l'air inquiet ?
- Pas du tout.
- Avait-il un revolver ?
- Non et il n'en portait plus depuis longtemps.
- A-t-il montré des signes de peur ?
- Non, il avait vu dans les journaux qu'il était recherché et m'a dit qu'il allait attendre le lendemain matin pour se rendre à un type, un agent fédéral, (...) il avait été absent de la maison les deux derniers jours.
- Avait-il reçu des menaces ?
- Non.
- Quelles relations entretenait-il avec la brasserie du 1414 Roscoe Street en face de laquelle la fusillade a eu lieu ?
- Aucune idée.
- Avait-il l'habitude d'y aller ?
- Je ne connaissais même pas son existence.
- Vous avez dit qu'il conduisait, avez-vous reconnu la voiture ?
- Je n'y ai pas fait attention. Je suis montée avec lui, nous avons parlé. Notre Lincoln était au garage et il n'avait pas notre chauffeur avec lui, je présume donc qu'il avait emprunté une voiture.
- Est-ce vrai que vous avez trois appartements ?
- Nous avons déjà de la chance d'en avoir un !

Questionné en tant que témoin numéro un, Georgette se livre avec le légiste à une véritable partie de poker menteur, où il s'agit de répondre avec le moins de mots ou d'expressions possible afin de ne surtout rien révéler.
Gus avait pris la direction du gang du Nord quelques mois auparavant, après les morts successives d'O'Banion, de Vincent Drucci et de Bugs Moran. L'héritage ne lui avait guère réussi et son règne avait été de courte durée.

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 18 Juin - 20:53

La veille, le 9 octobre, à 12 h 30, Gus a garé sa voiture sur Roscoe Street sans prêter attention au camion de livraison vert stationné quelques mètres plus loin. Il descend, traverse la rue, s'apprête à s'engouffrer dans une brasserie, quand la première détonation se fait entendre. Les hommes ouvrent le feu méthodiquement. Ils ne visent as la tête, mais tirent entre les épaules et les hanches, tout en vidant méthodiquement l'ensemble de leurs chargeurs. Gus Winkler reçoit soixante-douze balles dans le corps. , mais aucune n'est tirée pour le tuer sur le coup. La vengeance est un plat douloureux, à cuisson lente. Les assaillants prennent la fuite à bord de leur estafette, les témoins sont formels, mais évidemment aucun n'a pu les voir et tous se montrent à regret bien incapables de les identifier. La police intervient. Gus respire encore, il est conduit à l'hôpital où il ne demande qu'une chose au médecin, appeler un prêtre, ce qui lui sera plus utile. Ses vêtements viennent d'être entièrement découpés pour estimer l'étendue des blessures.
L'homme d'Eglise arrive en hâte et s'étonne de le trouver encore en vie dans un tel état. Les soixante-douze balles logées dans son torse et ses membres sont un défi à l'étanchéité du corps humain. Rôti à la poudre, Gus lance un appel à la Providence pour le salut de son âme et, le souffle de vie lui échappant déjà, entame une prière : "Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit..."
La veuve prend congé. Elle n'a rien à dire à la police. Elle ne veut parler qu'au bureau d'investigation. Gus a été assassiné par le milieu car il était soupçonné de jouer un double jeu avec les autorités et d'informer le gouvernement sur les braquages du gang. Or Georgette est formelle : "Gus ne voulait pas les informer sur les casses. Il a été sacrifié pour quelque chose qu'il n'a pas fait." Mais voilà, il a été vu plusieurs fois sortant du siège du bureau d'investigation de Chicago, et, pis encore, rencontrant certains de ses agents lors de rendez-vous secrets. Le Syndicat du crime avait tranché, il devait disparaître.

En réalité, Gus conduisait dans l'ombre un autre marché. Certes, il avait fourni aux hommes d' Hoover les preuves qui avaient permis l'arrestation... de Machine Gun Kelly et de sa femme Kathryn ! En échange, il entendait faire innocenter Capone dans son procès pour fraude fiscale et le faire sortir de prison. Winkler, après avoir négocié avec le gouvernement, croyait avoir une bonne nouvelle à annoncer au triumvirat - composé de Paul Ricca, ancien émissaire d'Al, Frank Nitti, dit "l'Exécuteur", un de ses anciens hommes de main, et Louis Campagna, son ancien garde du corps - qui assurait l'intérim à la tête de l'Outfit. L'affaire Capone aurait pu être étouffée contre un versement de 100 000 dollars d'impôts. Mais les cerbères à la tête du gang s'étaient empressés de venir rendre visite à Georgette pour lui ordonner de convaincre son mari de renoncer à cette idée folle. "Ils voulaient voir Capone en prison", se souvient-elle. Tout empire a une fin, il n'y a de pouvoir qu'éphémère, Scarface a été trahi, par ses anciens lieutenants. Les uns après les autres, ses proches sont décimés. Et si la justice ne peut faire condamner les coupables du septuple meurtre, la loi de la jungle du milieu s'en chargera.
Le samedi suivant, c'est à St Louis qu'ont lieu les funérailles. Pas de profusion de fleurs ni de convoi exceptionnel, Gus a laissé à sa veuve à peine de quoi payer la facture de l'enterrement et, n'ayant trouvé que 300 dollars dans sa poche et quelques bijoux, elle doit compter sur la solidarité des amis du milieu. Elle a choisi un cercueil simple, avec une petite plaque en argent sur laquelle elle a fait graver "Gus", avec un petit coeur. Regarder les fossoyeurs recouvrir le corps de l'être aimé lui est insoutenable. Georgette s'enfonce peu à peu avec lui intérieurement.
Deux semaines plus tard, le 22 octobre 1933, le soir venu, elle allume le gaz de leur appartement du quinzième étage du 3300 Lake Shore Drive. Le lendemain matin, elle est supposée comparaître devant un jury en tant que témoin dans l 'affaire concernant l'assassinat de son mari. C'est au-dessus de ses forces. Elle appelle Bernice Burke, l'épouse du tueur à gages Fred "Killer" Burke, suspect principal dans le meurtre de la Saint-Valentin, qui purge alors une peine de prison à perpétuité. "Je vais faire un long voyage", lui dit-elle. "Viens me voir avant mon départ, mais dans une heure seulement."
Bernice Burke connaît les tourments des femmes de gangsters et le vertige de leur solitude. Elle désobéit à son amie et se précipite chez Georgette. Elle trouve porte close, la veuve fragile ne répond pas. L'odeur de combustible a envahi tout le palier, l'amie dévouée alerte le gardien qui coupe l'arrivée de gaz de l'immeuble, puis prévient les secours qui entrent dans l'appartement. Ces derniers trouvent Georgette allongée dans la cuisine, inconsciente, habillée d'une robe de soirée noire. Les pompiers mettent une demi-heure à la réanimer ; quand enfin elle ouvre les yeux, elle les regarde, horrifiée, et se met à cirer : "Gus, je veux mourir, je veux venir avec toi !" Au docteur qui s'active auprès d'elle, elle lance : "Vous ne me rendez pas service en me laissant vivre, je veux mourir !" Elle murmure également une phrase qu'aucun d'entre eux ne saisira : "Ils essaient de me crucifier."

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 19 Juin - 1:08

LA MAFIEUSE ETAIT PRESQUE FRANCAISE

"L'instruction pour les femmes, c'est le luxe ; le nécessaire, c'est la séduction." Mme DE GIRARDIN, Lettres parisiennes.



Johnny, tu n'es pas un ange

CHICAGO, NOVEMBRE 1933

Evelyn coiffe ses cheveux bruns au bol, maquille son visage de poudre pour accentuer l'intensité de son teint hâlé, termine par un rouge carmin sur les lèvres avant de rejoindre le cabaret du quartier Nord où elle a trouvé un emploi de responsable du vestiaire.
Y a-t-il travail plus agréable que celui qui permet, une fois son service terminé, de s'asseoir à une table pour boire et prendre du bon temps avec ses amis ? Et la captivante Amérindienne aux origines françaises ne manque jamais de compagnie.
Elle aperçoit entre deux éclats de rire un homme assis à l'autre bout de la pièce qui la dévisage. Il soutient le regard de la belle, qui esquisse un sourire boudeur. Interprétant cette moue comme une invitation, il s'approche de la table où il connaît une des jeunes femmes avec lesquelles elle s'encanaille. Celle-ci le lui présente : "Voici Jack Harris." Evelyn ne relève pas le nom, elle sait bien que dans ce lieu tous les hommes ont une fausse identité, tout comme certaines femmes d'ailleurs... A commencer par elle ! De toute façon, elle ne le reconnaît pas, car elle ne lit pas les journaux.

Evelyn n'a pas idée que cet homme élégant à la fine moustache apprêtée vient de s'évader, le 12 octobre 1933, de la prison de Lima, en Ohio, où il séjournait pour avoir braqué une banque, jusqu'à ce que trois de ses anciens codétenus surgissent, tirent sur le shérif, lui subtilisent les clés des cellules, enferment au passage la femme de ce dernier dans l'une d'elles et le libèrent de manière spectaculaire. Elle ne sait pas non plus que l'homme est activement recherché par toutes les polices du pays, ni qu'il a la gonorrhée, d'ailleurs. Jack Harris s'appelle en réalité John Dillinger. Avec ses cheveux plaqués en arrière, habillé avec le dernier chic, il a la tête toujours légèrement penchée de côté, ce qui lui donne un air de dandy espiègle.
Tout ce qu'elle voit, c'est son regard : "Il y avait quelque chose dans ces yeux que je n'oublierai jamais. Ils étaient perçants et électriques, et pourtant il y avait aussi une étincelle d'insouciance amusée. Ils ont rencontré mes yeux et m'ont laissée hypnotisée un instant." A 25 ans, elle a l'impression d'avoir été jusqu'alors comme en sommeil : "Soudain tout était différent."


Ce soir-là, elle ne cherche pas à en savoir plus, il est juste Jack Harris, cet homme charmant qui la fait danser, lui sourit et lui dit : "Où étais-tu durant toute ma vie ?" Il a 30 ans et sait déjà y faire, il lui achète toutes sortes de bijoux, de voitures et d'animaux, la sort chaque soir, bref, il lui donne "tout ce qu'une fille peut vouloir". John Dillinger est un vrai gentleman, pense-t-elle, "il me traite comme une dame". La relation s'intensifie et le couple passe "trois ou quatre nuits par semaine en amis intimes". Ils se retrouvent au 901 Addison Street, dans un appartement occupé par plusieurs camarades de jeux de vilains, vivant la nuit, de fêtes et de larcins qui semblent encore innocents à la jeune femme. Car Mary Evelyn Frechette n'est pas une Miss Flinguette comme les autres.

Née le 15 septembre 1907, dans le nord du Wisconsin, littéralement, le "lieu où il y a de l'herbe", elle a grandi au milieu d'une fratrie de cinq enfants. Son père, d'origine française, a succombé aux charmes métissés d'une native Amérindienne membre de la tribu des Menominee, qui avaient autrefois leurs terres de chasse entre le Wisconsin et le Michigan, près des Grands lacs, et que l'on a surnommés les "mangeurs de riez sauvage".
Evelyn a grandi dans la réserve de Neopit, où elle a suivi l'enseignement religieux dispensé par les missionnaires. Mais un événement tragique - la mort de son père - l'arrache brutalement au monde de l'enfance, alors qu'elle n'a que 8 ans. Esseulée, Evelyn n'a plus goût à l'apprentissage de la vie, à son quotidien dépouillé proche de la nature. Elle décide de changer son prénom et d'arborer celui de son père, Billie, pour ne jamais l'oublier. Mais lorsque les souvenirs deviennent trop lourds à porter, il faut quitter l'endroit où la famille a fait son nid. "Billie" abandonne donc sa terre et les siens pour aller au lycée à Flandreau, dans le Dakota du Sud.
A la veille de ses 20 ans, la belle Evelyn se sent étouffer dans son univers traditionnel, elle a soif de grand monde et jette son dévolu sur Chicago, une ville merveilleuse faite d'inconnus, de lumières, de possibles. Une autre raison précipite son choix, la nécessité de cacher à ses proches son état ; elle est enceinte de deux mois. Là-bas, elle pourra trouver un centre qui lui permettra de "s'occuper" de son souci. Mais rares sont les endroits portant un regard bienveillant sur sa condition de pécheresse. Evelyn est chassée par deux fois d'hôpitaux qui lui suggèrent de se rendre à la Maison Beulah pour filles mères au 2144 North Clark Street. Elle se présente seule dans cet endroit insalubre et délabré, tenu par de véreux docteurs tirant profit de femmes désespérées. Le directeur, auto-proclamé révérend, et sa femme, que les pauvresses enceintes jusqu'aux yeux doivent appeler "maman", se chargent des formalités d'adoption. Evelyn y accouche le 24 avril 1928 d'un petit garçon qu'elle leur confie. Hélas, les créatures indésirables sont envoyées dans ce que les journalistes appellent la "ferme de la mort", dans le Michigan, à plus de 300 kilomètres de la maternité. Le nourrisson y décède à l'âge de 5 mois dans des conditions mystérieuses, en même temps que dix-huit autres poupons. Eprouvée par cet épisode traumatisant qui marque son adieu à l'enfance, Evelyn retourne auprès des siens dans la réserve. Mais elle ne fait déjà plus partie de ce monde où sa place, son rôle, sa vie seraient codifiés pour la façonner en épouse et mère. Les membres de la tribu la regardent avec mépris : elle aime les plaisirs terrestres, ce qui suffit à ternir sa réputation et à la placer au ban de la communauté.

Ses rêves, eux, lui tendent les bras, et Billie arrive au printemps 1932 à Chicago. Immergée au milieu de milliers d'anonymes, elle n'est plus cette femme instable, capricieuse et étrange qui souhaite mener sa propre vie, seulement l'une de ces nombreuses travailleuses que la crise économique a précipitées vers les grandes villes à la recherche d'un moyen de subsistance. Elle travaille - infirmière, aide ménagère et serveuse, peu importe -, mais surtout elle retrouve sa soeur. Celle-ci se produit comme comédienne et joue de l'exotisme de ses origines pour attirer les spectateurs. Elle s'habille de peaux, peint son visage et danse dans une troupe à la manière des indiens, attisant la curiosité du Chicago des années 1930.
Enfin elle se sent vivre, si loin de l'ennui qui a entouré ses années d'enfance rythmées par les travaux ménagers et les saisons. Evelyn se produit à son tour dans des églises, lors de représentations au profit de démunis. Toutefois, médiocre actrice, elle délaisse vite le costume pour aider plutôt à nettoyer les assiettes et à préparer en cuisine des plats traditionnels indiens, du maïs séché et du riz sauvage.

L'ennui intime mêlé de solitude flétrit le coeur d'une femme, Billie est à la recherche de sentiments forts. Elle rencontre un certain Welton Spark. Il n'est pas l'homme de sa vie, elle le sait, mais il lui sert de parenthèse en attendant l'élu. Hélas, (décidément, l'auteur adore utiliser "hélas"... Rolling Eyes ... tongue ) dans le Chicago de la Grande Dépression, tout va très vite, on brûle la vie par les deux bouts et faut sauter sur les hommes avant qu'ils ne soient tués ou arrêtés. Peu de temps après leur rencontre, l'infortuné attaque un postier qu'il détrousse de ses colis et est condamné en juillet 1932 à quinze années de détention. Enfin quelque chose de romantique, de la passion, un amour impossible ! Ragaillardie par les barreaux, elle l'épouse un mois plus tard dans une cérémonie à la sauvette, à la prison de Cook County. Le projet paraissait séduisant, mais la réalité est inverse, avoir un mari embastillé ne fait que raviver sa solitude. Son incarcération lui procure un sentiment d'échec et la renvoie à son propre vide, sa béance, justifiant son "attitude fuyante face à la vie".
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 19 Juin - 17:27

Mariage au balcon, divorce en prison


John et Billie ont une chose en commun, la perte d'un être cher et l'empreinte qu'elle laisse en creux au fond de l'âme. John Dillinger est né le 22 juin 1903, à Indianapolis, en Indiana, au coeur du Midwest agricole. Il est le petit-fils d'un émigré allemand arrivé sur la terre de tous les possibles au siècle précédent, orphelin de mère avant l'âge de 4 ans. Aucune femme n'arrive dès lors à combler ses besoins, ni sa grande soeur qui se charge de son éducation, ni sa belle-mère, que son père épouse en secondes noces après cinq années d'un chaste deuil. John, aux émois préadolescents, nourrit pour cette étrangère des sentiments contradictoires, à la fois incestueux et colériques ! Il a envie de l'aimer et de la détruire tout à la fois, paradox que son jeune esprit ne parvient pas à supporter et qui ne trouve que la violence comme exutoire.
John a lui aussi déjà convolé. Il a épousé en avril 1924 Beryl Hovius, née le 6 août 1906 dans une famille pauvre de fermiers de Stinesville, en Indiana. A l'automne 1923, les Hovius ont déménagé dans la petite ville tranquille de Martinsville, où ils sont parvenus à survivre grâce à quelques aides sociales. Beryl était une élève assidue de la South District School, où elle était considérée comme une excellente étudiante.
Un jour, la jeune fille, enjouée et gaie de nature, rencontre lors d'une fête un nommé John Dillinger. Celui-ci est immédiatement séduit par sa beauté et sa candeur adolescente. Elle est impressionnée par ses manières du grand monde, sa prestance avec les femmes. Il lui ouvre les portes, celle de sa chambre en premier, lui tend son mouchoir lorsqu'elle en a besoin et trouve toujours un moyen de la faire rire. Comment résister ? Elle invite John à la rejoindre lors d'une fête pour célibataires à l'église du village. Véritable examen de passage, petits copains et maris potentiels s'alignent devant les tartes que les femmes ont préparées. Chacune est délicatement entourée d'un ruban de la même couleur que celle portée par sa préparatrice. Ainsi les hommes peuvent-ils remonter à la source et identifier celle qui a excité leurs papilles. Libre au gourmand une fois régalé de s'asseoir pour un tête-à-tête avec la dame qui a mitonné le plat dégusté. Dillinger s'apprête à prendre la dernière part de la douceur préparée par Beryl, mais un autre prétendant s'en saisit. Il est furieux, la violence étant souvent proche du sentiment amoureux. Mais Beryl sait comment lui parler : dans son four, elle a fait dorer une autre tarte qui l'attend chez elle. Ils quittent la fête main dans la main et courent dévorer de concert la pâtisserie en guise de vendetta. Enfin une femme qui comprend ses besoins ! Pour la première fois, John est amoureux.
Le 12 avril 1924, ils se marient lors d'une cérémonie intime. Evidemment, elle a menti sur son âge et s'est vieillie d'une année. Qu'importe, les parents de Beryl adorent Dillinger, la vie semble se dérouler pour le mieux. Après la noce, John prend sa fiancée sous le bras et l'emmène chez son père pour la lui présenter. Décidé à assumer son nouveau rôle de mari, il trouve un emploi dans un magasin de meubles. Le couple loue son premier appartement et s'installe au 249 Eslinger Avenue, à Martinsville.

La vie maritale semble lui réussir : il ne boit plus, travaille la journée dans la boutique, sem ontre toujours de bonne humeur, rapporte à son épouse de petits présents chaque semaine, notamment des bracelets. Tous deux passent leurs soirées tranquillement à la maison, parlent, écoutent la radio, lisent et commentent les journaux, ou bien jouent aux cartes. Monsieur donne même de la voix et pousse la chansonnette afin d'amuser madame lorsqu'elle est triste. Mais la nuit, pendant que Beryl dort, John, laisse libre cours à d'autres aspects plus sombres de sa personnalité.
Au début du mois de septembre 1924, Dillinger dit un soir à Beryl qu'il part jouer au billard avec quelques amis, parmi lesquels un ancien détenu pour vol. Une fois une quantité respectable d'alcool ingérée, ce bien attentionné camarade lui fait part de son plan : il veut détrousser un épicier du coin. Ivre, John se laisse convaincre qu'ils trouveront là de l'argent facile. N'est-ce pas le rôle du mari de pourvoir aux besoins du foyer ? Peu après 22 heures, ils se mettent en faction à la sortie du magasin. Un coup de feu part et alerte aussitôt les voisins. L'ami dévoué prend la fuite, la détonation sitôt retentie, et laisse son acolyte plein comme une outre se faire arrêter. La sentence a de quoi l'aider à dégriser : John est condamné à dix ans de réclusion à l'Indiana State Reformatory.
Beryl, la bonne élève, fort heureusement sait écrire et le couple entame une relation épistolaire. Le 18 août 1928, il se languit d'elle :

"Ma très chère femme,
"J'ai reçu ta très chère lettre mardi soir, la seule cette semaine, et j'attends toujours que tu puisses venir me voir. Comme j'aimerais te voir, ma chérie ! Nous seront tellement heureux quand je viendrai à toi et chasserai tes soucis. Il n'y aura pas besoin d'enfants (elle est stérile) pour me faire rester à la maison et ne jamais te quitter et te chérir encore, juste être avec toi et te rendre heureuse. J'espère avoir un droit de visite lundi. Je l'espère tant que je meurs d'envie de te voir, de te prendre en photo chaque fois que je te vois. Je te dirais de dire "framboise", car ce mot te remonte toujours le moral et te fait sourire. (...)
"Je t'embrasse très fort, toi, la plus douce des femmes du monde."

John a l'encre au bord des lèvres, mais Beryl a d'autres besoins. Ses visites s'espacent. Dix ans s'apparentent à l'éternité quand on en a à peine 20. Le 20 juin 1929, après cinq ans de séparation forcée, elle demande le divorce et épouse en secondes noces, une semaine plus tard, son avocat.
John renoue avec l'amertume de son enfance, profondément blessé par le sentiment d'abandon qui le submerge à nouveau. Il reproche au système judiciaire l'échec de son mariage, on lui a volé son premier amour. Plus personne ne l'attend à l'extérieur, à quoi bon dès lors être un prisonnier modèle ? Il multiplie les séjours en isolement, les bagarres et les tentatives d'évasion. Mis en liberté conditionnelle en mai 1933, il n'est plus le même. Le petit fermier de l'Indiana est devenu en prison un criminel aguerri. Un mois plus tard, une banque de l'Ohio est dévalisée, ses coffres délestés de 10 000 dollars. Une douzaine d'autres vols suivront. John retrouve avant l'été l'ombre de sa cellule. Mais il peut compter sur ses nouvelles amitiés pour le faire évader.
Au mois d'octobre 1933, d'anciens détenus s'emparent d'un commissariat de police et le dépouillent de tout son arsenal, emportant armes et munitions en tout genre, avant d'aller à la rescousse de John Dillinger. Son nom fait désormais le tour du pays, synonyme de témérité. Et chaque fois qu'elle voit son ancien mari dans les journaux, Beryl touche l'alliance qu'il lui a mise au doigt le jour de leur mariage et qu'elle n'a jamais pu se résoudre à enlever.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 19 Juin - 18:27

Quand Johnny rencontre Billie


CHICAGO, 15 NOVEMBRE 1933

Les vicissitudes de la vie l'avaient rendu taciturne, mais John retrouve le sourire sitôt croisé celui de Billie au début de cemois de novembre 1933. Il a laissé sa dépression en prison, mais la prison a néanmoins laissé quelque chose en lui, la teigne. Et l'infection ne semble pas vouloir guérir d'elle-même. John se renseigne dans le milieu, où les bizarreries dermatologiques et vénériennes sont largement répandues, pour trouver un praticien discret et prend finalement rendez-vous chez le docteur Eye, au 4175 Irving Park Boulevard. Le couple va chez le médecin le 15 novembre. A 19 h 30, Johnny gare l'Essex Terraplane devant le cabinet, puis y pénètre pendant que Billie l'attend à l'intérieur. Soudain, des voitures de police se garent une à une devant la berline. Billie tente de faire marche arrière, mais elle se retrouve très vite cernée. Son nouvel amoureux va tomber dans le piège ! Comment le prévenir sans risquer d'être arrêtée ?
A la fenêtre du cabinet, John a déjà vu poindre le danger. Il dévale les escaliers quatre à quatre, un revolver à chaque main, et sort de l'immeuble en tirant. Billie est restée au volant, tandis que John s'engouffre dans l'habitacle, troque ses armes de poing contre une mitraillette, brise la lunette arrière et canarde tout ce qui ose s'approcher. Pied au plancher, elle dévale le boulevard à toute allure et heurte un véhicule de police qui lui barre le chemin. Filant à plus de 135 kilomètres-heure, elle sème les agents, en pleine poussée d'adrénaline, et le couple s'échappe sain et sauf, tremblant mais joyeux. Elle se sent plus en vie que jamais, elle que l'ennui avant tant rongée jusque-là !

Mais rester la compagne de Dillinger est un travail à temps plein. Aimer un gangster, c'est épouser son gang. John est notamment en affaires avec Harry Pierpont, son mentor aux yeux bleus et à la voix douce qui affiche déjà à son actif un palmarès honorable d'une dizaine de cambriolages à main armée. Il y a aussi Russell Clark, déjà condamné pour meurtres et kidnappings, entre autres passe-temps.
Dans la mafia, le cloisonnement entre vie privée et professionnelle se révèle parfois très relatif. John déménage ainsi avec Pierpont dans un appartement de deux chambres avec salon, au 4310 Clarendon Avenue. Le charme de Billie lui permet de se faire accepter de ses encombrants camarades de jeu. Hélas, s'il lui est aisé de supporter les gangsters, il faut encore s'entendre avec leurs petites amies !


Harry Pierpont n'est pas le seul à être son nouveau colocataire : il y a aussi sa compagne, Mary Kinder. Cette dernière regarde la nouvelle venue aux ongles manucurés avec défiance. Billie n'a pas encore prouvé sa loyauté. Pis, "boire avec une indienne" lui semble une indignité. Mary a été traumatisée quelques années plus tôt par le suicide - d'une balle en pleine tête - de son père, dont elle avait retrouvé le corps inanimé dans la maison familiale d'Indianapolis. Depuis, la vie quotidienne lui semble une aberration, une avanie et elle ne veut en aucun cas d'une vie de labeur éprouvante évoquant peu ou prou le modèle familial. Elle a rencontre Harry et décidé d'en faire son roi, veillant à son bien-être et à sa sûreté. Aussi, quand son homme a été incarcéré, elle lui est demeurée fidèle, ne pensant qu'à lui à chaque instant. Et quand il lui a dit préparer son évasion avec un de ses codétenus, un certain John Dillinger, c'est elle qui a conduit l'automobile pour l'arracher à la prison et l'amener dans un lieu en sécurité. Face à la police qui l'a interrogée, elle a su tenir sa langue, prouvant par là même sa légitimité de fiancée de la poudre. Ce qui fait d'elle aujourd'hui l'une des deux seules femmes sur la liste des ennemis publics du pays ! Cette fierté, ce palmarès, elle les a gagnés. Mais cette fille au teint hâlé, qui est-elle et qu'a -t-elle fait pour eux ?
A l'inverse, John est fasciné par les origines de sa conquête. Son métissage natif lui confère une sorte de mystère insondable et profond, presque spirituel, tandis que son éducation religieuse l'a habituée à un maintien qui fait d'elle une vraie dame. Maîtrisant l'art de l'énigme et de la culpabilité, Billie constitue pour la gent masculine qui l'approche une combinaison irrésistible, ce qui ne fait qu'augmenter la jalousie latente de la dévouée Mary. La guerre des femmes n'aura pas lieu tant que chacune saura garder sa place. Dans cette colocation forcée, c'est Mary qui tient les rênes du ménage à quatre, gère l'argent et va verser en liquide le montant des loyers dus. John fait office de chef de famille. Il souhaite que les femmes s'habillent de couleurs sombres et discrètes, de manière conservatrice en somme, afin de ne pas attirer l'attention. Aussi envoie-t-il les deux fiancées faire du lèche-vitrines et renouveler leur garde-robe à cet effet. Hélas, Billie aime porter du rose, de belles matières au toucher soyeux, et ce n'est pas parce que monsieur est en cavale qu'elle doit s'habiller comme une veuve italienne. Son achat le plus pressant consiste en un ensemble de bagages en cuir, afin d'être prête à s'enfuir en un rien de temps.

Mary lui donne aussi du fil à retordre. Bien que John le lui interdise, elle noie son inimitié pour Billie dans l'alcool. Et elle a l'animosité tenace. Mary boit un soir plus que de raison. Au bar de la Nut House, elle commande des tournées générales de champagne, arrosant les serveurs de généreux pourboires. Une telle opulence en période de Grande Dépression économique est parfaitement déplacée. Son comportement finit par éveiller la suspicion d'un des convives, qui appelle la police. Mary trouve le moyen de s'exfiltrer discrètement avant la descente des forces de l'ordre, mais une fois dans la rue, ne sait plus où elle habite. Fâcheusement amnésique, elle trouve une solution peu banale : prendre un taxi et demander au chauffeur de rouler jusqu'à ce qu'elle reconnaisse quelque chose. En passant devant un hôtel que son homme a déjà utilisé comme lieu de rendez-vous, elle y prend une chambre et s'écroule. Il ne lui reste qu'à attendre qu'on vienne la chercher. Le lendemain matin, elle est réveillée en sursaut : des policiers font une descente dans l'hôtel, les chambres sont fouillées une à une ! Ni une ni deux, la mémoire retrouvée, elle s'échappe avant qu'on lui mette la main dessus et retrouve le petit groupe à l'appartement.
Dillinger se passerait bien de cette publicité en talons. Les grandes ambitions demandent de grandes qualités de discrétion et John ne veut pas se contenter d'être un criminel à la petite semaine.
Il a décidé de frapper fort et de ne viser que les banques d'Etat.
Seulement voilà, les coffres-forts garnis sont rares. Surtout, s'attaquer aux célèbres enseignes de Chicago et ses alentours, cela veut dire braconner sur les terres de Capone et déclarer une guerre de territoire à l'Outfit. Var si Al est toujours en prison, son gang lui survit et diversifie ses activités dans le racket, le jeu, l'usure, jusqu'à s'étendre géographiquement au Wisconsin, au Kansas et à la Californie. Peu importe, les grandes ambitions demandent également de puissants ennemis et John ne se laisse impressionner par personne. Il dévalise la Central National Bank d'Indiana pour un butin considérable de 74 000 dollars, puis quelques jours plus tard l'American Bank de Racine, dans le Wisconsin, récoltant 28 000 dollars. Le 13 décembre 1933, il s'attaque à l'Unity Trust and Savings Bank de Chicago pour seulement 8 700 dollars. Il met tant de coeur à l'ouvrage qu'avant la fin de l'année, sa capture devient à Chicago l'obsession première des forces de police. Si pressante que le capitaine à la retraite John Stege, qui menait l'enquête quand l'Outfit avait fait abattre Dean O'Banion en 1924, reprend du service pour rejoindre l'escouade anti-Dillinger.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 19 Juin - 21:35

Sous le soleil exactement

FLORIDE, DECEMBRE 1933


L'hiver se fait glaçant autant que dangereux. John décide de s'éloigner de Chicago le temps des fêtes de fin d'année. Le 19 décembre 1933, il emmène Billie en Floride. Le couple loue un charmant cottage de deux étages à Daytona Beach, au 901 South Atlantic Avenue, face à l'océan. Mais ici aussi les activités à deux se limitent à la chambre à coucher. Billie et John sont rejoints dès le lendemain par les reste du gang qui compte bien profiter de ces vacances.
J. E. Hoover ne prend pas de congés, lui. Le bureau d'investigation a l'oeil partout : "Dillinger, Evelyn Frechette (...) et quatre autres couples sont à Daytona Beach depuis le 19 décembre", peut-on lire dans un des rapports internes destinés à Monsieur le Directeur : "Ils n'ont eu aucun contact local et n'ont reçu ni télégrammes ni appels longue distance."
L'heure est au farniente. Les hommes s'assoient dans le grand salon face à l'une des quatre cheminées, ou bien "jouent au golf, tandis que les filles montent à cheval en maillot de bain", glisse-t-on dans une note secrète à J. Edgar qui manque de s'étrangler en lisant la suite. Les filles du gang baguenaudent en tenue de bain et se font livrer leurs repas, car elles refusent de cuisiner ! Même la plus courageuse d'entre elles, Mary, renonce aux tâches ménagères. Décidément, ces créatures vouent le pays à la perversion en poursuivant la satisfaction de leurs désirs les plus bas. Kathryn Kelly est en prison et y passera le reste de sa vie, mais combien d'autres suivront son exemple ? Le virus semble se propager à toute sa génération.

Pour Noël, les voisins font éclater des pétards, les hommes du gang tirent en l'air à la mitraillette avant de procéder à l'échange des cadeaux. Mary reçoit de son fiancé une montre en diamant, Billie lui offre un nécessaire de maquillage. L'ancienne ennemie a prévu pour la nouvelle venue de quoi ravir son Johnny, un ensemble de sous-vêtements en soie. John lui a réservé deux cadeaux inédits, de quoi satisfaire à la fois son coeur romantique et ses goûts de luxe : une bague en guise de promesse d'épousailles et une montre en platine, toutes deux incrustées de diamants ! Il a l'amour généreux et la gâte également d'ensembles en provenance des grands magasins : deux paires de pantoufles, une paire de chaussures, deux paires d'escarpins habillés, cinq chapeaux, dont un signé Jean Patou et venant de Paris, trois paires de gants, trois robes de chambre, trois pyjamas en soie, ainsi que dix-huit robes accompagnées de deux gilets pare-balles, un assortiment d'armes automatiques et leurs munitions, avec des cartes routières. Voilà la description de la "penderie" que reçoit Hoover sur son bureau, ce qui ne contribue guère à lui rendre sa propriétaire plus sympathique. Quelle femme de bien a besoin d'autant de babioles futiles ? Billie est tout à fait d'accord, la mode est un accessoire superficiel. Les diamants, en revanche, sont la preuve compactée de l'amour, ils lui sont consubstantiels. Hélas, à quoi bon briller de mille carats si l'on a les dents cariées ! Billie profite de leur séjour pour faire effectuer quelques soins dentaires. Elle se rend au cabinet du docteur Sid Ney, au 256 South Beach Street, qui lui enlève une dent et lui prépare un bridge.
John, qui veut décidément que ce Noël soit exceptionnel, prépare une surprise plus grande encore pour sa fiancée : une voiture ! Sous une fausse identité, sitôt le réveillon achevé, il prend rendez-vous chez un notaire pour transférer la propriété de son Essex Terraplane à celle qu'il présente comme sa "soeur". Billie exulte. Elle conduit sans permis, mais qu'importe ! Elle est transportée par la sensation de vitesse et l'impression de liberté terrible que e nouveau jouet lui procure. De libertés, John commence à trouver que Billie en a assez pris comme cela. Son associé Pierpont prête bien trop d'attention à sa princesse indienne qui ne semble guère se défendre beaucoup.
Il l'emmène un soir faire une balade romantique sur la jetée, arrête la voiture, la fait descendre et sort son arme. "Tu as assez joué avec Harry", lui assène-t-il. "Tu as quelque chose à dire avant que je t'en colle une ?" Billie garde son sang-froid et sa dignité : "Je n'ai pas peur de mourir. Je ne veux pas vivre si tu penses une telle chose de moi." Cette défiance et cette morgue sont tout ce qu'il attendait, la seule preuve d'amour recevable pour lui. Il redémarre la voiture, satisfait.

Mieux valais prévenir que guérir, John décide d'éloigner sa dulcinée le temps de préparer son prochain coup. Le prétexte est tout trouvé : il lui commande d'aller voir celui auquel elle est toujours mariée afin de demander le divorce. Billie n'a pas le temps de faire poser son bridge, et, une dent en moins et quelques bijoux en plus, fille chez son ancien mari.
Quelques jours plus tard, sur le chemin du retour vers Chicago, elle est tellement grisée par la vitesse qu'elle perd le contrôle de son véhicule ! Sans John, comment faire ? Elle n'a aucun moyen de le contacter, et, qui plus est, risque d'être dénoncée. Si son identité n'est pas encore révélée, sa description a été donnée à la suite de la fusillade qui a éclaté devant le cabinet du docteur Eye. Un garagiste tentera d'en savoir plus sur l'origine de la voiture et la gardera immobilisée le temps de la réparer. Mais Billie trouve un carrossier non loin de là, à Milwaukee, et avec son air assuré, n'a aucun mal à négocier la reprise de l'auto endommagée. Pour 200 dollars de plus, elle lui rachète d'occasion un coupé Terraplane. Une affaire éclair rondement menée, Johnny serait fier d'elle ! Si elle le retrouve un jour... De retour à Chicago, John joue en effet au fiancé invisible. Billie doit envoyer plusieurs câbles aux femmes du gang pour réussir à le localiser et organiser enfin un rendez-vous. C'est que son cher et tendre ne s'est pas contenté de l'attendre.

Le 15 janvier 1934, vers 15 heures, les hommes en cavale garent leur Plymouth bleue devant la First National Bank d'East Chicago.
Pierpont attend à bord de la voiture, tandis que John, accompagné d'un complice à la mitraillette dissimulée dans un étui de trombone, pénètre dans l'établissement. Passé le vestibule, Dillinger dégaine sa Thompson, terrifiant la douzaine d'employés et la vingtaine de clients présents sur les lieux, alors que son associé instrumentiste s'empare de 20 000 dollars en billets. Ils sont rapides, ls gestes minutés dans un scénario millimétré. C'est compter sans les huit policiers qui ont déjà bloqué l'extérieur du bâtiment. L'un des employés a discrètement déclenché le bouton d'alarme. John prend le sous-directeur de la banque en otage et amorce une sortie. Un des officiers vide son chargeur dans sa direction. Mais le gangster porte un gilet pare-balles et réplique. Il s'engouffre dans la voiture, tandis que le policier tombe sous un déluge de plomb. John Dillinger n'était jusqu'alors qu'un braqueur, il devient à présent un meurtrier. Le cambriolage reste un délit. En revanche, l'assassinat - surtout d'un représentant de la loi - est un crime. Toutes les polices de la ville sont plus que jamais à ses trousses. Billie patiente des jours interminables, sans nouvelles.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 19 Juin - 23:01

Voulez-vous cavaler avec moi, ce soir ?

Le 19 janvier 1934, enfin Billie trouve John. Il est à bout de forces et n'a pas mangé depuis le braquage. Tous deux doivent fuir, s'inventer une nouvelle identité : ils seront M. et Mme Frank Sullivan, du Wisconsin. Billie emmène avec elle un petit chiot boston terrier que Johnny lui a offert.
Leurs plaques d'immatriculation ont été signalées, il leur faut changer de véhicule pour passer entre les mailles du filet. Sur la route en direction de Tucson, en Arizona, le couple s'arrête dans un garage. John veut une Hudson Club Sedan noire, pour changer, mais avant de se décider, il veut l'approbation de sa femme, qui l'attend dehors avec son canidé miniature puisque les chiens sont interdits à l'intérieur. Le vendeur s'amuse, un homme qui veut l'avis de son épouse, et pourquoi pas la laisser conduire ! John est le plus sérieux du monde, Billie lui colle la boule de poils dans les bras, elle s'assoit derrière le volant et essaye la mécanique. Hélas, l'animal, gigotant pour retrouver sa maîtresse, parvient à s'échapper. Et le gangster de lui courir après, ainsi que ces messieurs du garage !
Madame apprécie heureusement le modèle choisi et, la transaction faite, le commis s'empresse de débarrasser le coffre de l'ancienne voiture de leurs bagages et de les transvaser dans la nouvelle. Il est surpris du poids d'un grand sac à fermeture éclair, semble circonspect quant à son contenu et se fige un instant. Billie intervient : "Une dame doit toujours avoir considérablement d'affaires quand elle voyage", lui glisse-t-elle avec un sourire entendu. Amadoué, l'employé n'y voit que du feu et le couple arrive sans encombre à l'hôtel Congress de Tucson. Il pense se faire oublier quelque temps dans cette ville au doux climat bordant la frontière mexicaine. Un peu trop doux sans doute. Le 22 janvier, à 7 h 30, Billie est réveillée par un ramdam inouï et une odeur âcre. Elle ne respire plus. Un incendie ravage l'hôtel ! Le couple s'enfuit à nouveau, par l'escalier de secours cette fois-ci, abandonnant les bagages et les précieuses munitions avec. Les pompiers qui parviennent à extirper les malles et paquets reconnaissent John d'un seul coup d'oeil. Arrêté deux jours plus tard, celui-ci est conduit à la prison de Crown Point, en Indiana. Les cendres ont eu raison de la cavale.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 20 Juin - 0:25

PRISON DE CROWN POINT, INDIANA, 18 FEVRIER 1934

Billie passe la Saint-Valentin à se morfondre. L'absence de Johnny la désespère, elle est allergique à la solitude et son écho d'anxiété.
Comment lui rendre visite, alors qu'elle est elle-même recherchée ?
Elle trouve vite la solution et, avec elle, son énergie et son culot. Le 16 février 1934, Billie accompagne Louis Piquett, l'avocat de Johnny, également ancien procureur de la ville de Chicago. Avec un tel émissaire, son homme sera bientôt sorti ! Et si elle se fait arrêter, Louis sera là pour tout arranger. Elle se présente à la prison à son bras, vêtue d'une robe en crêpe noir, d'un turban, d'un col en imitation fourrure sur une veste en popeline. Pour se donner certainement du courage avant d'affronter la fouille corporelle, elle a ingurgité une bonne rasade d'alcool. Advienne que pourra.
La visite commence mal. Sommée de déclarer son identité, Billie déclare s'appeler "Mme Dillinger" et refuse de donner tout autre nom que celui-là. Comprenant qu'il sera impossible de tirer plus d'informations de cette créature, le shérif se contente de noter sa description physique : 25 ans, basanée, 58-60 kg, 1,70, yeux "très foncés", cheveux au bol, visage rond, et pour la nationalité, "moitié indienne", mexicaine, ou italienne". Billie réussit à entrer dans la prison en cachant sa réelle identité. Quand elle retrouve John en habit de bagnard et entre quatre murs, elle ne peut retenir son émotion et l'envie de lui sauter au cou, pulsion vite refrénée par les gardes. Elle lui murmure à l'oreille ce que ces derniers pensent être d'innocents mots d'amour avant de le laisser à son sort, car le temps de visite est déjà écoulé. Billie quitte la prison sans demander son reste et emboîte le pas à son avocat. Cet homme hardi pas tout à fait comme les autres sait trouver des solutions lorsqu'il n'y en a plus de légales. Il a une botte secrète.


Le 3 mars 1934, à 8 heures du matin, à Chicago, Billie Frechette frappe à la porte du cabinet de Louis Piquett. Devant le poste de radio, tous deux attendent les nouvelles. Ils ont l'intuition que quelque chose va se passer. Peu après 9 heures, un gardien effectue sa ronde matinale dans la prison d Crown Point et se fait surprendre par un homme qui lui pointe un revolver dans le dos. John lui dicte ses volontés : qu'il s'exécute, ou il sera tué. Dillinger se montre des plus convaincants, sachant qu'il n'est pas doté d'une arme habituelle, mais... d'un pistolet en bois ! Celui-ci a été sculpté dans une planche à laver et teinté au cirage pour plus de réalisme. L'arme factice est entrée miraculeusement dans la prison peu après la visite de son avocat et de sa fiancée. Ne lui laissant pas le temps de se rendre compte de la supercherie, John enferme le pauvre gardien dans une cellule et lui soustrait son trousseau de clés. En faisant le tour de la prison jusqu'à trouver la sortie, il enferme à double tour tout ce qu'il trouve de gardes, d'officiels ou d'employés sur son passage.
Les nouvelles du matin font mention de la spectaculaire évasion réussie sans tirer le moindre coup de feu. Billie exulte ! Piquett envoie en hâte un assistant acheter les journaux fraîchement imprimés et de quoi célébrer l'événement. Billie veut trinquer avec des Gin Rickey. Ajoutez pour cela le jus d'un demi-citron pressé, du gin et de la limonade, le tout dans un verre à cocktail, sur un lit de glaçons. Dans l'effusion, ils ont oublié tous deux un détail d'importance : que faire de Johnny ? L'ingénieux homme de loi interroge ses connaissances et contacte une de ses proches amies, une ancienne fiancée qu'il espère encore amourachée afin qu'elle accepte d'héberger un couple d'amis à son domicile quelques jours. Un oui sitôt arraché, il conduit en hâte Billie au 434 Welligton Avenue. La conciliante hôtesse ouvre la porte, le sourire aux lèvres, et découvre avec horreur le visage éméché de celle dont elle a vu le portrait à côté de celui de Dillinger dans la presse du matin ! L'héberger est hors de question, et même lui laisser franchir le pas de sa porte !
Mais Billie n'entend pas bouger d'un iota. Louis Piquett a transmis à Johnny son adresse comme lieu de rendez-vous, elle l'y attendra.
Ivre mais toujours chic, elle décide de camper dans le couloir jusqu'à son arrivée. Enfin il paraît ! Elle se jette dans se bras et mouille son cou de larmes, à la vue de tous, alors qu'ils sont traqués et que l'étau semble se resserrer autour d'eux. Pour l'heure, il faut l''exfiltrer et se débarrasser de la voiture, qu'elle abandonne à plusieurs kilomètres de là devant une maison, avant de poursuivre en tram. Une fois en sécurité, elle pourra l'enlacer tout son saoul.
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Martine

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MessageSujet: Re: Lady Scarface ..........................   Lun 20 Juin - 6:41

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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 20 Juin - 17:54

Le 16 mars, Billie se présente au cabinet de Louis Pequett avec 2 300 dollars en liquide pour le règlement des frais judiciaires de Johnny, avant de s'envoler vers Indianapolis. Elle doit confier un objet des plus précieux à la soeur du gangster, la preuve embarrassante de son évasion, accompagné de quelques mots facétieux de l'utilisateur :"Ne t'en fais pas pour moi, ma puce, je m'amuse beaucoup (...). Ils ont juste du mal à admettre que j'aie enfermé huit inspecteurs et une douzaine de gardes avec un postolet en bois (...). Tu aurais dû voir leur tête ! Ha ! Ha ! Ha ! Voir ça, ça valait bien dix ans de ma vie. Ne te sépare à aucun prix de ce pistolet, car qaunt du te sentiras triste, tu n'auras qu'à le regarder et rire un bon coup."
Les affaires de Johnny en ordre, Billie quitte en hâte Indianapolis pour rejoindre St Paul, dans le Minnesota, où son amour l'attend, flanqué de deux autres membres du gang et de leurs compagnes. Ils y louent un appartement au 95 South Lexington Avenue. A chaque nouvelle ville, une nouvelle identité. Ici, ils seront M. et Mme Carl T. Hellman, autrement dit M. et Mme Enfer. Billie porte désormais les cheveux roux afin d'être raccord avec son nouveau pseudonyme.
La cavale et ses dangers ont des effets inattendus sur Billie et la métamorphosent en ce qu'elle a toujours détesté, une épouse dévouée. La voici heureuse de cuisiner, de repasser les costumes de Johnny, de sortir quelquefois au cinéma. Un soir, Dillinger emmène sa rouquine voir Modes de 1933, une rétrospective des tendances et styles de l'année écoulée. La projection n'est pas sans effets secondaires : Billie souffre après la séance d'une pulsion de shopping que Johnny a à coeur de satisfaire. Il s'achète une nouvelle Hudson Deluxe 8 Sedan pour mieux transporter les paquets de madame.

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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 20 Juin - 20:44

Le 31 mars 1934, à 10 h 30, la neige a recouvert les trottoirs de la ville. Deux agents frappent à la porte et demandent à parler à M. Hellman. A travers la chaîne de sécurité, Billie s'excuse, elle n'est pas encore visible, peut-être feraient-ils mieux de revenir plus tard dans l'après-midi, lorsque son mari sera de retour . Les officiers ne s'en laissent pas conter. Ils la somment de s'habiller et de les laisser procéder à une fouille de l 'appartement. Billie referme la porte avec un large sourire, elle sera à eux dans la minute. Elle court dans la chambre alerter Johnny, qui bondit du lit, ses revolvers déjà dans les mains.
Cette maîtresse de maison si polie met du temps à revenir, si bien que l'un des agents en profite pour faire le tour du bâtiment et tombe nez à nez avec l'un des hommes du gang qui prend la tangente. Contrôle d'identité ! L'interrogé n'est qu'un représentant en savons, se défend-il. Il n'a pas de savons sur lui, lui fait remarquer l'officier. Très simple, il est étourdi et les a laissés dans sa voiture. Le policier insiste pour l'y accompagner, histoire de vérifier. Acculé, le gangster sort son revolver et ouvre le feu.
Billie, de son côté, profite de cette diversion pour s'échapper par l'escalier de secours avec un lourd sac de munitions qu'elle porte à bout de bras et court jusqu'à la Sedan, prête à sauver une fois encore son homme. Johnny la couvre en tirant copieusement sur le deuxième agent à travers la porte. Depuis le couloir, le policier réplique, la fusillade éclate. Enfin Johnny paraît, maculant la neige de taches de sang. Il est touché. Hors de question que Billie le laisse tuer sous ses yeux. Affolée, elle tremble sur son volant, les roues chassent dans la neige. Une fois encore, elle l'arrache aux détonations qui sifflent autour de leurs têtes.
A l'intérieur, les deux agents découvrant une multitude d'affaires tellement étalées partout qu'ils ont du mal à s'y retrouver : maillots de bain, pantoufles, dessous, kimonos, peignoirs, ensembles, une trentaine de robes et surtout le contraceptif bricolé de Billie, une douche vaginale. Son lien avec le gangster ne fait désormais plus de doute, ni sa complicité. Billie, alias Evelyn Frechette, est coupable : le gouvernement l'accuse d'avoir foncé droit sur les agents au volant de son automobile pour couvrir leur fuite, avec Killinger touché couché sur le siège arrière. Elle est désormais une fiancée de la poudre. Un mandat d'arrêt est lancé à son encontre. Billie n'est plus recherchée par la police, mais par le redoutable bureau d'investigation et les hommes d'Hoover. A Chicago, sa soeur est interrogée et révèle son lourd secret qu'elle ne peut garder plus longtemps : "Ce n'est pas vrai qu'Evelyn a des marques d'acné... C'est moi qui les ai dans la famille." Une non-information dont le bureau d'investigation n'a que faire !

La photo d'Evelyn, sans cicatrices de puberté donc, est distribuée à toutes les unités. Hélas, le 4 avril 1930, Betty Marx, l'épouse de Chico Marx, membre de la formation comique très en vogue des Marx Brothers, de New York, fait escale à Chicago avant de s'envoler en direction de la côte Est, lorsque des agents pensent reconnaître Billie. Arrivée à New York, l'épouse du comique se fait arrêter et a bien du mal à expliquer que son mari ne cambriole pas de banques et ne tue pas de policiers, à part peut-être dans ses films ! Pour la fugitive, la méprise est une aubaine ! Billie parviendra d'autant plus facilement à semer les agents du bureau d'investigation qu'elle peut être confondue. Certes, mais où aller ?

Dans l'mmédiat, "Robin des Bois" - un autre de ses surnoms - a besoin de recevoir des soins en urgence. "Johnny était assis là, sur le siège arrière, fronçant les sourcils et se tenant la jambe, attendant que j'aille chercher de l'aide." Mais vers qui se tourner ? Cette fois, Billie a peur pour sa propre vie, elle se sent comme lestée, son corps ne veut plus bouger : "J'étais sûre que si je sortais de la voiture et marcahis dansl a rue, je recevrais une balle dans le dos avant d'avoir fait deux pas." Elle conduit jusqu'à la planque d'un de leurs complices, qui connaît un médecins gagné à leur cause. Le docteur Clayton May, de Minneapolis, vient soigner Johnny, qui, touché à la jambe, devra rester immobile quelques jours, le temps de cicatriser. La police fait le pied de grue à chaque coin de rue. John se décide pour la plus évidente des caches, celle, pense-t-il, où personne n'ira chercher le couple : chez lui, dans la ferme de son père, à Mooresville. Billie tente de l'en dissuader, il réplique : "Ecoute, chérie, qui est le plus intelligent : moi ou les policiers ?" Un tel argument parlant de soi, la chérie ne peut que s'incliner.
Il leur faut trois jours pour gagner la ferme. Sur place, John oublie tout danger, toute précaution, s'assoit à découvert dans le jardin avec ses soeurs, jouant, chantant. Ses plaisirs simples retrouvés lui donnent de romantiques idées. Avoir été touché lui a fait prendre conscience de l'épée de Damoclès qui pend au-dessus de sa tête. Il veut établir son Eden avec Billie et l'épouser sans plus attendre. Et il veut le faire à Chicago, au grand jour.

Le 9 avril, le couple arrange un rendez-vous avec un contact du milieu dans la taverne State & Austin Inn, au 416 North State Street.
Billie entre dans le restaurant, tandis que Johnny attend dans la voiture. Mais à peine fait-elle un pas que sa prémonition devient réalité : une demi-douzaine d'agents fédéraux l'encerclent arme au poing, prêts à tirer. Sa princesse indienne est prise au piège ! John , impuissant, ne peut que la regarder s'en aller ainsi sous haute garde, la rage au ventre, et fuir.
Billie est interrogée trois jours durant. L'agent Harold Reinecke chargé de mener l'enquête a décidé de la faire craquer. Mais la jeune femme sait jouer avec les nerfs de son interlocuteur. Elle ne le regarde jamais dans les yeux quand celui-ci la questionne et ne dit pas un mot. On la met à la diète forcée, au pain sec et à l'eau. Elle en est fort aise. L'agent, perdant patience, durcit le ton et lui assène quelques claques en plein visage. Rien n'y fait, elle ne sait rien et ne peut donc rien dire. Elle a gagné ses lettres de noblesse comme membre à part entière du clan du silence. Être belle et se taire, c'est un sacerdoce. Peut-être l'incarcération la dénaturera-t-elle ? Le 13 avril 1934, Billie Frechette est conduite au dépôt à la prison de St Paul, en attente de son jugement.




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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 20 Juin - 23:35

Elles causent pas, elles flinguent


Savoir garder le silence, adresser un sourire chargé de sous-entendus, rester sourde aux questions, éluder les réponses, dissimuler des preuves, tel est l 'art majeur de celles que la presse appelle désormais les "fiancées de la poudre", ces femmes amoureuses des gros calibres de la pègre. Au début des années 1930, la Grande Dépression pousse nombre de femmes sur le marché, déjà saturé, du travail. Alors que beaucoup découvrent la difficulté de tenir leur maison tout en conservant leur emploi, une minorité entrent en rébellion contre les obligations sociales qui incombent à leur faible sexe. Elles décident de mener une autre vie, faite de plaisirs et de dangers, de fêtes, d'alcool, d'amour libre et de bijoux. Le mariage et la maternité sacralisés, les préceptes de la "bonne" éducation, le maintien, le sens du devoir, de la discrétion, de la dévotion à son mari comme à ses enfants sont autant de carcans dont elles entendent se libérer par le charme ou la force. Une révolution féminine avant l'heure dans une Amérique conservatrice encore profondément rurale.
Leurs frasques font la une des journaux, elles fascinent en même temps qu'elles inquiètent, répandant un parfum de scandale et de danger sur le pays. Les ménagères commentent leurs tenues, leurs poses, leurs amours plus encore que celles des étoiles d'Hollywood. Leur passion mortifère personnifie une zone d'ombre de l'inconscient. Insoumises et prêtes à tout, elles incarnent à elles seules le vice, avec tout ce qu'il a d'effrayant et de fascinant pour le commun des mortels.
Le patron du bureau d'investigation savoure sa victoire sur Evelyn Frechette au second round, après celle remportée contre Kathryn Kelly. Hoover mène alors une vie totalement dévouée à son travail, nimbé dans le grand secret. Célibataire, il est marié à son agence. Mais ce n'est pas pour cela que le jeune homme est étranger aux divertissements. John Edgar porte toujours des costumes dernier cri de la mode masculine, habillé tout de lin blanc, comme un dandy tiré à quatre épingles venu assister aux matchs de boxe ou aux courses de chevaux. Il fume des cigarettes turques et, s'il n'aime pas le jazz, il affectionne les disques d'Enrico Caruso, virtuose de l'opéra italien.

Un style et une intelligence qui sont ceux d'un véritable tombeur. Seulement voilà, à la sortie du lycée, pas un seul nom féminin n'est inscrit à sont carnet de bal. En dehors de sa mère, il ne montre aucun intérêt, mais plutôt de l'hostilité, pour le sexe opposé. Hoover perçoit les femmes comme une entrave à la vie des hommes, cherchant toujours à "se mettre au milieu du chemin partout où vous voulez aller".
Pourtant, il semble ne pas être insensible à la passion : "Si un jour je me mariais, que la fille cessait de m'aimer et que notre mariage volait en éclats, cela me ruinerait. Ma santé mentale ne pourrait pas le supporter et je ne répondrais plus de mes actes", confie-t-il à un journaliste. Son équilibre psychologique semble avoir été soumis à la rude épreuve de l'amour quelques années plut tôt, durant les derniers de la Grande Guerre. A l'époque Edgar a 24 ans. Il travaille alors au Département de la Justice, quand il tombe sous le charme de la fille d'un avocat réputé de Washington, une certaine Alice qui travaille elle aussi au sein de l'organisation. Le jour del 'armistice, il se prépare à demander en mariage la belle Alice à laquelle il envoie une note la priant de le retrouver au très chic hôtel Lafayette, avant qu'ils ne rejoigne leurs amis au restaurant Harvey, prêts à célébrer leur union future. Alice ne viendra jamais. Elle poussera même l'affront jusqu'à épouser un officier qui a servi son pays sur le font et en a reçu les honneurs, lui. Edgar rejoint seul ses amis, ce soir-là. Mais pas pour longtemps.


Il remarque bientôt une jeune brune de 20 ans au visage étroit et fermé nommée Helen Gandy. Elle a quitté sa famille du New Jersy pour chercher du travail à Washington. Après quelques études dans une école d'art, elle finit par trouver un emploi de dactylo au Département de la Justice. Hoover tente d'oublier son chagrin en fréquentant Helen, qu'il sort pour quelques rendez-vous, mais sans véritable attirance réciproque. Edgar a besoin d'une nouvelle secrétaire et voit dansl 'intérêt que lui porte d'emblée la jeune femme le matériau nécessaire pour en faire une aide toute dévouée. Helen est si heureuse de pourvoir servir celui qui est à ses yeux un très grand homme. Mais elle doit remplir une condition préalable : le célibat.
Aussi Edgar la questionne-t-il sur sa vie intime ; elle lui répond qu'elle n'a aucun projet de mariage et s'engage à rester entièrement disponible pour lui tant qu'il aura besoin d'elle. Le 25 mars 1918, Helen devient officiellement sa secrétaire attitrée.
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