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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Lady Scarface ..........................

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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mer 1 Juin - 23:13

Le 14 février 1929, jour de la Saint-Valentin, il est midi environ quand Gus arrive, toujours escorté d'une de ses "boys". Georgette trouve son mari plus taiseux encore qu'à l'accoutumée. Lorsque enfin il ouvre la bouche, c'est pour l'envoyer chercher les journaux. Elle chancelle sur ses escarpins devant le kiosque et manque de défaillir en posant les yeux sur les gros titres. Les premières pages du jour sont toutes dédiées à une fusillade qui a eu lieu le matin même.
Six hommes du gang du Nord ont été assassinés. L'adresse attire son attention : 2122 North Clark Street, un des entrepôts utilisés par un certain Bugs Moran pour dissimuler l'alcool de contrebande. Le gang du Nord, en effet, a survécu aux assassinats de Dean O'Banion et de Vincent Drucci, et Moran a repris le flambeau face aux Italiens de Capone. George Bugs Moran, dit "le Branque", est le fils d'un maçon originaire d'Alsace-Lorraine ayant immigré dans le Minnesota et d'une mère québécoise. Il s'est fait repérer par le milieu en amochant sévèrement un tailleur qui avait eu le malheur de se moquer de sess origines étrangères. Il lui cassa les deux bras et les deux jambes, ce qui lui valut immédiatement de prendre du galon.

La main de Georgette se crispe sur le papier en découvrant un détail macabre : les tueurs portaient des uniformes de policier. Elle ne peut plus fermer les yeux et fait défiler les lignes, hébétée. En ce matin glacial, vers 10 heures environ, quatre hommes ont fait irruption dans le garage de Moran et ses hommes. Ils prétendent opérer une descente et alignent les gangsters, qui se laissent désarmer sans opposer la moindre résistance, face contre le mur blanc, mains en l'air. Quatre-vingt-dix balles de mitraillette, fusil et revolver sont tirées, les corps lestés de métal s'effondrent au sol comme de vulgaires poupées de chiffon. Les assaillants prennent la poudre d'escampette à bord d'une Cadillac noire, sirènes hurlantes, laissant derrière eux le plus grand massacre de sang-froid de l'histoire de la pègre.
Le nom d'Al Capone est dans tous les esprits, mais les bouches restent closes. Le seul obstacle à la mainmise de Scarface sur le Syndicat du crime vient de tomber dans une mare de sang. Le gang du Nord éradiqué, il devient le maître incontesté de Chicago.
Certes, Bugs Moran n'était pas présent, mais ses principaux associés tombés, c'en est fini de ses activités illégales. Or, Al est avec Mae, il n'a pas bougé de Palm Island, il a un alibi en béton.

Georgette, folle de rage, claque la porte, puis scrute le visage de Gus. Elle lui jette les journaux en pleine face, le fusillant du regard. Elle ne dit pas le moindre mot. On ne fait pas une scène à un gangster devant ses boys. Elle part se réfugier dans sa cahmbre, trop anéantie pour verser la moindre larme.
L'ambiance se refroidit nettement les mois suivants. Le dimanche de Pâques, Georgette s'apprête à se rendre à la messe du matin.
Elle arrange ses cheveux blonds, arbore une tenue noire - nombreuses sont les occasions de la rentabiliser depuis quelques années. Gus est encore au lit, il a l'audace d'avoir le sommeil du juste. "Le Gaucher", un de ses hommes, tambourine à la porte, à bout de souffle. La police le pense coupable des meurtres survenus le jour de la Saint-Valentin et est à ses trousses. Georgette réveille son mari et le regarde s'habiller sans hâte, puis s'installer pour prendre son petit déjeuner. "Le Gaucher" est au bord de la crise d'angoisse et le supplie de quitter la maison sur-le-champ, de le suivre à Cicero où il sera en sécurité ! Georgette ne compte pas changer ses plans et se rend comme convenu à la messe. L'amour de Dieu passe avant celui des gangsters. A son retour, Charlotte, la femme d'un garde du corps personnel d'Al Capone - Louis Campagna, qui passe la nuit devant la porte de sa chambre à l'hôtel Lexington -, l'attend de pied ferme. Les hommes se sont réfugiés à Cicero durant son absence, les deux femmes doivent leur apporter un paquet que Gus tient caché dans un de ses placards.

Bien qu'elle fasse la poussière régulièrement, argue Georgette, elle n'a jamais vus le paquet que Charlotte lui décrit. Après quelques considérations ménagères, toutes deux retournent les placards de la maison. Le paquet enfin débusqué, elles le donnent à Gus, qui une fois de plus échoue en tentant de se montrer rassurant : "Ne t'en fais pas chérie, je m'occupe de tout, ça va passer, on est en sécurité ici." A peine achève-t-il sa phrase que la sonnerie du téléphone fait voler en éclats cette certitude. Ils sont démasqués, il faut fuir.
Charlotte et Georgette, le précieux paquet dans les bras, viennent demander asile à la mère de la première et envisagent de lui confier l'embarrassante marchandise, mais trouvent porte close. Connaissant les fréquentations de sa fille, la mère refuse de prendre à son domicile un objet qui est probablement synonyme de prison à vie. Elles essaient encore, en vain, sollicitant plusieurs amis dans un inlassable porte-à-porte. Que peut bien contenir ce paquet ? Ni l'une ni l'autre n'a la force de l'ouvrir et de se confronter à la réalité. Mieux vaut un doute tenace qui vous obsède la nuit plutôt qu'une certitude qui vous laisse piégée pour l'éternité.
Les deux complices déroutées appellent le Syndicat, qui leur conseille de prendre un hôtel. Elles empruntent deux robes de chambre et un petit sac à une amie, afin de ne pas éveiller les soupçons, car elles n'ont guère eu le temps de rassembler leurs affaires. Arrivées au Paradise Hotel - tout un programme - sous un orage rugissant, elles se présentent trempées jusqu'aux os devant le garçon d'étage et s'enregistrent comme deux soeurs. L'une est une grande brune, l'autre une petite blonde, les Laurel et Hardy des femmes de gangsters, et la minceur de leurs bagages a de quoi éveiller la suspicion. Heureusement pour elles, le commis, ce soir-là, a l'esprit mal tourné : croyant à une escapade saphique, il leur adresse un clin d'oeil et les laisse entrer.

Le jour arrivant enfin, les deux soeurs d'infortune se dirigent dans les magasins pour acheter quelques nouveaux vêtements afin de tenir le siège. Au moment de payer, Georgette voit le revolver dans le sac de Charlotte près de se faire la malle. "Oh, ce n'est rien, répond celle-ci, guère affolée, j'en ai toujours un quand je suis avec Louis. - Eh bien, il n'est pas là, tu devrais donc laisser cela à l'hôtel." Les gens ont décidément une drôle de manière de vouloir la rassurer ! Être la femme d'un mafieux implique décidément un sang-froid à toute épreuve doublé d'un copieux sens de la repartie, deux qualités rarement réunies en une même personne.
Enfin les hommes du gang viennent chercher les deux femmes. Et le mystérieux paquet finit par révéler son secret sous leurs yeux ébahis : un uniforme de policier et deux gilets pare-balles. Toutes les forces de l'ordre sont mobilisées pour retrouver les coupables du massacre de la Saint-Valentin qui les ont particulièrement humiliées en commettant l'outrage de revêtir leurs uniformes.
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 2 Juin - 22:00

Ma sulfateuse s'appelle Louise


CHICAGO, STEVENS HOTEL, 27 FEVRIER 1929


Dans leur chambre d'hôtel, Louise, danseuse de cabaret aux cheveux platine et au corps de liane, et son petit ami Jack s'en donnent à coeur joie, pendant que les sirènes de police résonnent de toutes parts. Ils sont descendus dans cet établissement luxueux ouvert il y a deux ans à peine et qui est le plus grand du monde, avec 3 000 chambres, ses salles de bal et de réception, un restaurant et des magasins, sans oublier son minigolf sur le toit - le bâtiment occupe un quartier tout entier à lui seul. L'endroit parfait pour un couple sulfureux qui souhaite assouvir ses désirs sans avoir à quitter son lit.
Jack et Louise se nourrissent de room service et ne s'intéressent qu reste du monde que quelques minutes par jour, le temps de lire les journaux qu'ils se font livrer chaque matin, avant de demander à ne surtout pas être dérangés, si bien que le personnel de l'hôtel ne sait dire si les occupants de la chambre 1919A sont en lune de miel ou en cavale.
Ce matin, grâce aux nombreux avis de recherche lancés à travers toute la ville, un des employés signale leur présence à la police.
Jack McGurn, 26 ans, alias "la Sulfateuse", est un des hommes clés du gang de Capone. Ancien boxeur italo-américain d'origine sicilienne, petit et nerveux, il a la détente facile. Sa dextérité à aplatir des nez et à fracturer des mâchoires sans ciller en fait une recrue de choix pour Scarface.

Son beau-père, un épicier sans histoire, se fait un jour sauvagement assassiner par trois hommes. Jack, à peine majeur, traque les meurtriers jour et nuit jusqu'à leur faire avaler leur bulletin de naissance. Il a la vengeance par le sang dans la peau, un leitmotiv qi colle parfaitement à l'organisation de Capone, dont il devient l'un des gardes du corps personnels avec pour mission de ne jamais le lâcher d'une semelle. Jack possède également des parts dans un club de jazz où l'on peut boire et danser, le Green Mill, au beau milieu du territoire du gang du Nord. Ce n'est pourtant pas pour des activités de contrebande que le couple est recherché.
A la minute où les enquêteurs découvrent les corps sans vie des gangsters de Moran baignant dans leur sant, Jack devient un des principaux suspects. Les hommes du quartier Nord avaient par deux fois tenté de l'assassiner quelque temps auparavant et, connaissant le peu d'inclination du mafieux à pratiquer le pardon chrétien les forces de police s'étaient mises à sa recherche. Depuis le 14 février, ces dernières ratissent la ville en vain quand elles s'aperçoivent que l'homme qu'elles recherchent loge à quelques étages en dessous de leur propre quartier général lui aussi installé au Stevens Hotel !

Une descente est organisée dans la chambre des amoureux. Les policiers attendent patiemment que le couple commande de quoi se sustenter au room service, puis décident d'habiller un officier en serveur. Des renforts sont disposés tout autour de la porte. Louise ouvre un nuisette à celui qu'elle pense être le garçon d'étage. Arme au poing, les hommes s'engouffrent aussitôt dans la brèche. Jack, en robe de chambre, ne tente même pas de se saisir des deux pistolets posés sur le bureau. Louise regarde la scène, terrifiée et étrangement excitée. Son manteau en fourrure d'écureuil et sa robe sont passés au peigne fin, avant qu'on l'autorise à s'habiller. Menottée, elle garde la tête haute, alors qu'on l'amène au commissariat de Cicero. On ne sait jamais, si des photographes sont présents, elle doit être impeccable. Ce n'est pas tous les jours quel 'on a la chance d'avoir son portrait dans les journaux ; l'opportunité d'être repérée et de devenir une star se présente rarement deux fois. La jeune femme de 22 ans compte bien s'en saisir.
Louise a vu juste ; l'arrivée dans les locaux du commissariat de Cicero a lieu sous une avalanche de questions des journalistes et le crépitement des flashs des photo-reporters. Le massacre est à la une de tous les média, la pression politique exercée en vue de l'arrestation des coupables achève de le hisser au rang d'affaire d'Etat.
Jack est immédiatement intégré à une file de vingt suspects potentiels qui sont présentés à une femme ayant assisté au funeste carnage. L'accusation repose sur ses courageuses épaules que l'on imagine en sursis. Or, elle identifie immédiatement Jack McGurn comme l'un des assaillant. Mais l'interrogatoire du "présumé coupable" ne donne rien. A la question : " Avez-vous commis ce crime ?", il se dontente de répondre : "Non". On le questionne sur l'identité des tueurs : "Une bande de flics véreux, certainement."
Les enquêteurs sont sur les dents. Ils exigent de lui qu'il décline l'identité de la femme qui se trouve à ses côtés. "C'est ma femme", répond-il. "Elle doit avoir éclairci ses cheveux à merveile alors, parce que votre femme a les cheveux aussi noirs que ses yeux", rétorque l'agent, tout fier de sa répartie. "A votre guise", le nargue encore Jack.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 2 Juin - 23:33

Dans une cellule voisine, Louise fait sensation. Elle minaude, joue de son charme et bat des cils à l'attention de tous les hommes qui osent porter le regard ou leur objectif sur elle. Assise sur le bureau de l'officier, elle pose à loisir pour les photographes, croise et décroise ses jambes en escarpins à talons ; sa fourrure marron est jetée sur un fond de robe noire à dentelles, une coiffe est enfoncée sur son carré platine et ses sourcils sont dessinés d'un simple trait de crayon. La manipulation des hommes est si facile quand on sait jouer d'une candeur scandaleuse : "Bien sûr, Jack n'a rien à voir avec ce massacre. Il était au lit toute la nuit. Et jusqu'à midi", dit-elle bien haut pour que tous puissent entendre, avant de tirer sur son fume-cigarette, le regard bleu azur en dessous, et de continuer sur le ton d'une confidence pleine de volutes : "Quand vous êtes avec Jack, voyez-vous, vous ne vous ennuyez jamais."
Jack affirme se son côté ne pas être sorti de la chambre du 13 février au matin jusqu'au 15 à midi et ne pas avoir quitté Louise un instant, car celle-ci voulait une Saint-Valentin romantique et intense. L'enquêteur s'adresse à Louise, toute l'affaire est suspendue à ses lèvres. Va-t-elle corroborer parfaitement les propose de Jack ?
On lui fait mention de la peine de prison pour complicité de meurtre à laquelle elle s'expose si elle le couvre. Leurs histoires coïncident parfaitement, elle ajoute même quelques détails, pour le plaisir ; il lui a offert la Saint-Valentin la plus exquise qu'elle ait jamais connue. L'enquête est au point mort. Mais ni la presse ni la justice ne sont dupes : "McGurn et la fille qui s'est présentée comme sa femme se sont enregistrés au Stevens Hotel le 31 janvier. McGurn dit qu'il n'est pas sorti de sa chambre entre ce jour et celui du massacre, bien qu'il ait été aperçu fréquemment dans la rue depuis lors. Les employés, malheureusement, disent le contraire", précise le procès-verbal. On les comprend.

Très vite, l'interrogatoire tourne à l'interview d'une jeune première de cinéma. Louise explique avoir quitté le lycée pour tenter de réussir son diplôme de mannequin. Elle donne aux journalistes son adresse et son numéro de téléphone, au cas où un imprésario serait intéressé par sa prestation. Du tribunal au plateau de cinéma, il n'y a qu'un pas ! L'auditoire, exclusivement masculin, est électrisé à chaque croisement de jambes.
Par-delà la rubrique des chiens écrasé, Louise accède en quelques minutes à la notoriété. Celle que l'on nomme dans la presse l'"Alibi blond" de McGurn vient d'innocenter un des principaux suspects du plus grand crime commis à ce jour par la mafia.

Louise May Rolfe est née le 7 mai 1906 à Indianapolis, capitale de l'Indiana. Sa mère a seulement 18 ans au moment de sa naissance et ne peut se reposer sur son mari, absent du foyer. Ce dernier privilégie sa carrière plutôt que sa femme, qui reporte son entière affection et son dégoût pour les hommes sur sa fille. Elle étouffe dans son intérieur et se venge sur la nourriture pour se réconforter, prenant de plus en plus de poids. Le "couple" déménage à Chicago, au 632 West Addison Street, dans un appartement de trois chambres, dans le quartier nord. L'amour n'égaye pas le foyer, mais peu importe, Louise décide que la beauté rachètera cette tristesse originelle et sera pour elle une promesse d'amour fou, total, passionné.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 3 Juin - 5:00

Très vite, elle apprend à manoeuvrer la gent masculine en jouant sur le sentiment de culpabilité de son père, qui se reproche de l'avoir abandonnée en délaissant le domicile conjugal. Louise décide très tôt qu'on ne lui dira plus jamais non et raye ce mot du vocabulaire qu'elle entend. Sa mère essaie de lui inculquer les principes indispensables à toute jeune femme respectable de l'époque : se tenir éloignée de l'alcool comme de la peste, ne jamais sortir seule le soir - liberté réservée aux filles de joie -, se couvrir avec pudeur, ne pas flirter, ne pas rire à gorge déployée ni croiser et décroiser les jambes. La chasteté doit être cultivée comme le plus précieux des jardins ; il ne s'agit pas de s'offrir à un homme, mais de s'en faire respecter.
Les oreilles farcies de recommandations, Louise compte bien prendre le contre-pied des directives maternelles. Son père, avare de mots comme de conseils mais généreux en cadeaux, lui semble être un cobaye masculin bien plus attrayant. Faible et lâche par nature, un homme doit vous couvrir d'attentions dispendieuses et ne jamais tenter de vous dicter votre conduite. Voilà comment les autres devront se comporter avec elle s'ils veulent obtenir ses faveurs ! Et s'il faut minauder, feuler pour cela, quoi de plus naturel !
Être regardée, désirée, adulée, n'est-ce pas le meilleur moyen d'accéder au bonheur ?


A l'âge de 10 ans seulement, Louise gagne ses premiers concours de beauté et rêve de devenir mannequin ou actrice. A 15, l'un de ses clichés est retenu comme support d'une publicité pour un corset - le début de la gloire ! - On lui conseille de quitter le lycée et d'intégrer une école de mannequinat. La mère y voit une pente douce conduisant droit au border ; la fille y distingue le rêve d'une vie de star, loin du quotidien sordide de femme au foyer.
Au grand dam de ses parents, Louise est plus intéressée par l'alcool, les garçons et les dancings que par les études. Elle n'écoute que du jazz, cette musique noire qui corrompt l'esprit par ses vibrations et endiable les corps des jeunes filles blanches de la middle class. Le "King" Oliver et son célèbre Creole Jazz Band résonnent chez elle, le volume poussé au maximum, Louise piétinant d'impatience d'avoir l'âge et les moyens d'aller l'écouter dans les clubs, ces cafés où l'on consomme de l'alcool interdit, on séduit, on danse, on fume et où la jeunesse vit des années folles.
Le 27 mars 1921, quelques semaines avant son anniversaire, lasse de faire le pied de grue chez elle, Louise vole la limousine Cadillac de son père et, avec une amie, part chercher deux jeunes gens qui ont pris soin de se fournir en liqueurs. Ne maîtrisant pas encore l'art de boire et conduire, elle perd le contrôle du véhicule dans un tournant et percute une autre automobile. Plusieurs personnes sont blessées ; pire, un des passagers décède peu après l'accident. Un homme de loi, comme un fait exprès. Son physique à la blondeur innocente lui vaut la sympathie du tribunal qui lui donne l'occasion de tester ses aptitudes à la comédie. Son père, fou de remords, dépense sans compter pour la sortir de ce mauvais pas et en est quitte pour une amende de quelques milliers de dollars.
C'est certain désormais, elle sera actrice !


Louise claque définitivement la porte du lycée et commence à fréquenter la jeunesse dorée de Chicago, titubant de fête en fête.
Son père, qui a demandé le divorce entre-temps veille toujours à ce qu'elle ne manque de rien, l'invitant à se divertir dans son country club où elle apprend à jouer au golf, mais surtout à dérober des bouteilles et à s'enticher de gosses de riches. Enfin, au Club Paris, elle peut voir en chair et en os King Oliver, ou écouter Louis Armstrong au Friar's Inn qu'affectionne Al Capone, ou encore Benny Goodman au Sunset Café.

C'est lors d'une de ces interminables soirées qu'elle rencontre un jeune homme de 23 ans, Harold Boex. Propre sur lui, timide, d'origine allemande, il n'inspire pas la passion au premier abord, mais tombe sous le charme du déhanché endiablé de Louise. Comme elle, il affectionne le théâtre et la comédie, cela fera l'affaire. Après une poignée de rendez-vous, elle l'embarque à quelques dizaines de kilomètres avec en tête l'idée de l'épouser à la sauvette à Waukegan, dans l'Illinois. Elle présente de faux papiers dans lesquels elle apparaît comme étant majeure. L'acte à peine signé, la jeune mariée se retrouve enceinte et donne bientôt naissance à une fille, Bonita. Hélas pour l'apprentie mannequin, le sevrage de la vie nocturne est des plus difficiles et la transformation en mère modèle impossible. L'hédonisme l'emporte de loin sur l'amour filial. Mais son nouvel époux, prenant son rôle de père de famille très au sérieux, n'entend pas céder à ses incessantes demandes de sorties. Qu'à cela ne tienne, elle ira seule. Sitôt accouchée, la voilà fuyant ses obligations pour retrouver les vibrations du jazz. La lune de miel s'éclipse bientôt, à ce rythme-là. Louise, sa fille sous le bras, rentre s'installer chez sa mère et renoue avec son rêve de gloire. Elle enchaîne les publicités en petite tenue, talons hauts, cigarette au bec, tailleur haute couture façon française, dévore les magazines sur Hollywood, attendant le moment où la célébrité viendra l'enlever à la vie médiocre du commun des mortels.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 3 Juin - 6:45

Harold n'était pas fait pour elle, il avait la peau trop fragile. Il lui faut un aventurier, un dur avec les moyens de ses désirs. Et où trouver ce genre d'oiseau rare ? Dans les cabarets où ils aiment s'encanailler. Pourquoi dès lors ne pas joindre l'utile à l'agréable et devenir danseuse dans les bars où elle passe de toute façon ses soirées à danser gratuitement ?

En août 1928, alors qu'elle vient auditionner au Green Mill pour une place de showgirl, le patron, Jack McGurn, jeune garde du corps de Capone, ne peut détacher son regard de la liane frénétique qui s'agite devant lui, prête à se briser, semble-t-il, dès qu'elle s'arrêtera de bouger. Depuis qu'il a épousé une Italienne au type méditerranéen prononcé, Jack a étrangement développé un goût pour les blondes aux yeux clairs. Il glisse un mot dans la loge où elle se change pour l'inviter à le rejoindre à sa table le temps d'un verre. Elle est sublime, piquante et avec de l'esprit, elle le trouve délicieusement dangereux et magnétique. Bref, le coup de foudre est réciproque. De la table du cabaret, elle le rejoint dans la chambre 854 de l'hôtel Lexington, l'antre de Capone, et y emménage, tandis que la chaleur de l'été n'est pas encore dissipée.
Le 13 septembre 1928, le couple s'y enregistre sous un nom d'emprunt. Ils seront M. et Mme. George McManus. Jack récolte chaque semaine près de 14 000 dollars au Green Mill et en garde 3 000 pour lui, donnant le reste à Capone ; ce dernier lui verse en plus 300 dollars de salaire hebdomadaire. Pour Louise, il dépense sans compter : manteaux, étoles, bijoux, coiffure et maquillage.
Tant que ces babioles peuvent la tenir à l'écart de sa vie de gangster et qu'il peut garder le secret sur ses missions, il paie ! Mais un soir, sa vie maritale vient l'extirper de son idylle. Alors qu'il est au Green Mill, un officier gagné à sa cause le prévient que quelqu'un a tiré des coups de feu sur sa maison, où sa femme se trouvait. Jack abandonne Louise sur-le-champ et court rejoindre celle qu'il a délaissée et qui a manqué d'être tuée à cause de lui, car sans protection. Si une enquête de police est ouverte, il risque de se faire arrêter, alors que l'attaque sur le gang du Nord se prépare.

L'adultère est alors un crime puni par la loi. Jack est tiraillé entre ses désirs et son devoir.
Louise a elle aussi ses secrets. Un homme se présente un jour à la réception du Lexington et demande à parler à McGurn qui descend le rejoindre. Il argue que sa femme - Louise Boex de son vrai nom - a été malencontreusement vue en sa compagnie et, craignant qu'elle ne le soit toujours, demande quelques éclaircissements. Jack lui rit au nez. Il y a méprise. L'homme n'en démord pas et lui décrit par le menu la charmante danseuses qui l'attend dans son lit. Louise est obligée d'affronter Jack et d'avouer qu'elle aussi est mariée. Mais une fois de plus, elle retourne la situation à son avantage en lui racontant combien s'est révélée terrible l'union avec cet homme qui ne pensait qu'à boire et à traîner, l'abandonnant avec son enfant,, sans même subvenir à leurs besoins. La suspicion et la colère de Jack retombent pour laisser place à la pitié et l'affection : comment un homme peut-il manquer à ses devoirs financiers et affectifs ? Contre toute attente, cette confession finit par le décider à révéler à son épouse Helena ses sentiments pour Louise et à faire voler en éclats son mariage.
Le 22 décembre 1928, il embarque celle qui est désormais son officielle à bord d'un train en direction de Miami, pour cinq semaines de fusion sous le soleil de Floride, au Dallas Park Hotel.
Au même moment, Al est également à Miami avec Mae. Les deux hommes jouent au golf et en profitent pour se mettre d'accord sur la suite des opérations : dans les semaines à venir, Al ne doit pas avoir avec Chicago le moindre contact qui permettrait à la police de le relier au meurtre qui se prépare. ici aussi, sans doute ivre de soleil, Louise manie le volant avec intrépidité. Elle se fait arrêter pour excès de vitesse, mais Jack veille sur elle. Il paie ses amendes, s'amuse de ses bêtises et jamais ne lui dicte sa conduite, l'homme idéal...


Le 30 janvier 1929, le couple est de retour à Chicago et s'enregistre au Stevens Hotel sous le nom de M. et Mme Vincent d'Oro, originaires de La Havane, sur l'île de Cuba. Ils exigent une chambre avec une vue imprenable sur le lac Michigan, on les installe aux dix-neuvième étage où ils s'empressent de se lover. Mais, ce 24 février 1929, deux semaines après l'attentat de la Saint-Valentin, contre toute attente, les menottes de leurs parties fines retrouvées par les femmes de chambre sont remplacées par celles que leur passent les officiers de police.

Louise comparaît devant le juge Peter H. Schwaba. La beauté blonde qui se fait désormais appeler dans les médias par son nom de scène, Lulu Lou, est passé au peigne fin. Elle s'est changée et porte à présent une robe de crêpe noir avec un jabot en dentelle blanche et de petites manchettes assorties, des pantoufles de luxe, tandis qu'elle fait courir sa main sur le long sautoir en perles autour de son cour et joue avec son bracelet de cheville en or. "Il y a mon nom marqué dessus ; comme cela, on n peut pas me perdre", s'amuse-t-elle. Son style, sa nonchalance, son pouvoir de séduction font mouche. Jack a le meilleur des alibis, une femme qui connaît les hommes et en tire ce qu'elle veut. Elle dit être d'origine française, anglaise et indienne. La machine à exotisme et à fantasmes se révèle un puissant aphrodisiaque. Elle tend sa main pour montrer ses ongles aux bouts totalement rongés, signe du stress qui l'accable ! Alors qu'elle replace sans cesse ses boucles blondes, un journaliste lui demande pourquoi elle n'a pas eu le temps de prendre quelques épingles à cheveux. "Mais, quand les agents sont entrés, j'ai pensé que c'étaient les serveurs !" Même le reporter de l'éminente Associated Press ne peut rester objectif face à l'Alibi blond. "Avec sa sophistication,, sa maîtrise du maquillage, sa complaisance totale et même son comportement blasé, il y a chez cette jeune femme de 22 ans une touche de nostalgie qui n'est pas étrangère à la maternité." Car Louise a en effet une botte secrète, une dernière carte à jouer : elle est mère.

La ligne de défense est hasardeuse, d'autant plus que pour l'Amérique rigoriste elle est une mère indigne que les hautes autorités morales voudraient voir derrière les barreaux. Ce n'est pas tant le crime de complicité avec un mafieux que l'on juge chez elle, que le mode de vie dépravé d'une femme qui a choisi le plaisir plutôt que le devoir familial. Sa caution est fixée à 15 000 dollars. Jack sort une liasse de billets de sa poche et repart avec Louise à son bras, libre.
A peine font-ils quelques pas qu'un agent fédéral les accoste : un mandat d'arrêt vient d'être délivré à leur encontre pour fornication. Ils se sont enregistrés comme mari et femme, alors qu'ils ne le sont pas. Les voilà à nouveau placés en détention ! Le gouvernement souhaite gagner du temps pour rassembler les preuves de l'implication de Jack McGurn dans le septuple meurtre. Le bras de fer avec les autorités est serré. Jack, flegmatique, s'acquitte de la nouvelle caution de plusieurs milliers de dollars en liquide, semblant produire les billets d'un coup de baguette magique.
Les amoureux de la Saint-Valentin sont pour l'heure libres, mais en sursis. Les services de police du pays entier comptent tout mettre en oeuvre pour trouver les coupables et décident d'intensifier la pression sur les membres influent du gang. L'étau se resserre autour de Scarface.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 5 Juin - 18:07

Le coup de la panne


MIAMI BEACH, 27 FEVRIER 1929


Ce même jour, tandis que les forces de l 'ordre pincent Jack et son alibi blond, Al est à Miami Beach. Il doit lui aussi se trouver un bon alibi et multiplier les apparitions publiques afin de prouver à l'opinion qu'il n'a plus rien à voir avec Chicago et ses gangsters distributeurs d'hémoglobine. Il doit aller se faire voir, au sens propre. Quoi de mieux pour cela que d'assister au combat de boxe de la décennie qui doit opposer sur le ring de Flamingo Park deux champions poids lourds ? Young Stribling, qui a déjà par deux fois concouru pur le titre de champion du monde, fait figure de favori. L'année précédente, il a disputé trente-huit combats et raflé autant de victoires.
Aucun de ces derniers adversaires n'a pu dépasser les deux premiers rounds face au 1,85 m de muscles auréolé d'un regard d'acier de Stribling qui, à 23 ans, a totalisé plus de combats et de K.-O. que n'importe quel autre boxeur de l'histoire. Son adversaire Jack Sharkey enchaîne alors des combats de plus de dix rounds durant lesquels il épuise, esquinte et allonge les plus grands champions.
Plus de 40 000 personnes sont attendues au Flamingo Park, la ville regorge de journalistes venus des quatre coins du pays pour couvrir l'événement.

Une bonne occasion pour ne pas passer inaperçu ! Al en profite pour se faire photographier à tour de bras en toute décontraction, chapeau de paille, costume clair, noeud papillon et cigare à la main, sur une marche perché, avec l'outsider d'1,83 m à la large mâchoire. Hélas, la veille du moment tant attendu, l'organisateur du combat décède subitement. Qu'à cela ne tienne, Al le bon Samaritain se précipite pour le remplacer et donner la fête de pré-combat... dans sa propre maison ! Pour être sûr de figurer en bonne place dans les quotidiens du lendemain, quoi de mieux que d'inviter des dizaines de journalistes chez soi ? Al est un hôte charmant à l'égard de ceux qui pénètrent au 93 Palm Island, après - cela va de soi - avoir été dûment fouillés. Tout fier, il fait visiter sa cave à vins. La fête bat son plein quand l'épouse d'un pousse-crayon décide de piquer une tête dans la piscine qui lui tend les bras. Cherchant où se changer, elle se dirige vers la maisonnette à l'autre bout du jardin et, la main curieuse, dégage une bâche. La voilà poussant des hurlements perçants qui alertent les gardes du corps d'Al. Ces derniers accourent et la trouvent face à une pile d'armes, revolvers et mitraillettes. La pauvre âme sensible est reconduite, mais c'est bientôt Mae qu'il faut à son tour contenir. Profitant de l'esclandre, quelqu'un s'est introduit dans sa chambre à coucher et a dérobé des bijoux d'une valeur de 300 000 dollars ! Il faut un sacré culot pour oser voler l'empereur de la pègre sous son toit. Al a les moyens de se venger et entend bien le démontrer en temps opportun. Pour l'heure, le généreux mécène doit rester dans son rôle d'un soir et faire profil bas, sa maison étant truffée de plumes curieuses.

Le gouvernement perçoit l'entreprise de relations publiques et la médiatisation d'Al comme une provocation. Ses activités criminelles ont attiré l'attention du nouveau président Herbert Hoover.
Ce quaker de l'Iowa, orphelin précoce, a traversé seul, à l'âge de 11 ans, le pays tout entier en direction du Nord-Ouest et de l'Oregon, terre de pionniers qui un siècle auparavant était occupée par les peuples amérindiens, où son oncle directeur d'école a pris en charge son éducation. Pour les quakers, l'expérience de Dieu est personnelle et intérieure, aussi ne nécessite-t-elle ni clergé ni sacrements ; ils prônent en toute matière la simplicité, la sobriété, l'honnêteté et l'égalitarisme. C'est dire si, intimement, le Président abhorre le crime et ce que les gangsters représentent.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 5 Juin - 22:21

Dans la foulée de son élection, en novembre 1928, Herbert Hoover, sans s'en douter, à approché de très près l'homme que toute l'Amérique veut voir derrière les barreaux. Avant d'intégrer la Maison Blanche, il prend en effet quelques mois de vacances à Belle Isle et à Miami Beach, chez un ami dont la propriété se trouve à un kilomètre à vol d'oiseau de celle du coupe Capone.
Dès le mois de son investiture, en mars 1929, quelques jours seulement après le combat, Herbert Hoover reçoit à la Maison Blanche une délégation d'éminents citoyens de Chicago, dont le président de la Commission du crime de la municipalité. Ils lui font part de leurs griefs : "Chicago est aux mains des gangsters, la police et les magistrats sont totalement sous leur contrôle, le gouverneur de l'Etat n'est qu'un fétu de paille, le gouvernement fédéral est la seule force par laquelle la ville peut se relever." Hoover s'enquiert auprès de son secrétaire au Trésor, Andrew Mellon, du cas Scarface : "N'avez-vous pas encore attrapé ce monsieur Capone ? Je veux voir cet homme en prison."


Le 12 mars 1929, Al est sommé de se présenter devant un grand jury. Il doit venir témoigner, sous peine d'emprisonnement, et livrer ce qu'il sait sur le massacre de la Saint-Valentin. La veille, ses avocats soumettent au juge un certificat médical justifiant le report de son témoignage. Capone souffrirait d'une broncho-pneumonie contractée à Miami, où il serait resté cloué au lit du 13 janvier au 23 février inclus, un alibi en bonne et due forme. Sa santé pourrait encore aujourd'hui, vu son état de fragilité, pâtir d'un voyage à Chicago. Qu'à cela ne tienne, la cour fait preuve de mansuétude, il sera convoqué le 20 mars ! Le répit accordé est de courte durée. A la demande du procureur général, les agents fédéraux obtiennent la preuve que Capone souffreteux a assisté à des courses hippiques à Miami, puis s'est rendu aux îles Bimini, ainsi qu'à Nassau, dans les Bahamas, avec quelques amis, apparaissant toujours au mieux de sa forme à ces occasions. S'il ne se présente pas le 20 mars, il y aura matière à aller le déloger de sa tanière. Enfin le gouvernement pense tenir l'homme aux cicatrices.
Mais Al se présente à sa convocation et revient même de bonne grâce compléter sont témoignage la semaine suivante, le 27 mars 1929. L'une des administrations les plus puissantes au monde, persuadée du lien entre le gang et le massacre, ne peut rien produire de suffisant pour faire tomber Capone le Grand. Il ne peut en être ainsi, il faut gagner du temps et mettre la pression sur les siens pour le faire craquer. L'édifice, à force de vaciller, finira par s'écrouler.
Alors que le prévenu quitte le tribunal, des agents l'interpellent.
Motif ? Outrage à la cour. Une offense punissable d'un an d'emprisonnement et de 1 000 dollars d'amende. Al a toujours sur lui de quoi pourvoir aux petits imprévus et laisse 5 000 dollars sur la table avant de tourner les talons. La chasse à l'homme a commencé.
Loin de l'image du mari modèle retraité de Miami, Al compte bien asseoir son empire en l'élargissant. Il assiste, dans le plus grand secret cette fois-ci, à la première réunion des patrons du crime organisé qui se tient du 13 au 16 mai à Atlantic City, sur la côte Est des Etats-Unis où fleurissent les casinos. Le sommet réunit alors plus de quarante gangsters dans les hôtels de luxe. Mais les parrains de Chicago, New York, Philadelphie ou encore Detroit sont assemblés dans un but précis : ils viennent discuter du partage de l'empire de l'alcool et de son avenir. Mafia juive, italienne, irlandaise, américaine, toutes décident d'unir leurs forces contre le gouvernement dans une nouvelle fédération, le Syndicat du crime.

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 5 Juin - 22:45

Quittant ses associés, Al et ses gardes du corps gagnent le Nord, en direction de New York, lorsque leur voiture tombe en panne au sud de Camden, dans l'Etat du New Jersey, en banlieue de Philadelphie. Les hommes atteignent la gare avec l'intention de prendre le premier train en direction de cette dernière. Ils décident de tuer le temps avant le départ en allant voir un film au Stanley Theater. A 20 h 15, la salle à peine rallumée, ils tombent nez à nez avec deux officiers de police qui reconnaissent Capone. Al, qui n'as pas été assez échaudé par la mésaventure de Joliet, porte à nouveau ce jour-là un calibre 38 dans sa poche, tout comme son garde du corps Frankie Rio. "Bonsoir", leur sourit-il, "J'ai une arme sur moi. - En ce cas, je vais devoir vous la prendre", s'entend-il répondre. Il n'en faut pas plus aux forces de l'ordre, qui les arrêtent tous deux. Al est immédiatement déféré devant un juge.
Le magistrat le met en garde : "Les autorités de certaines villes vous craignent, mais celles de Philadelphie. Al Capone, Philadelphie n'a pas peur de vous ! Et moi non plus ! Vous êtes un tueur et mon seul regret est que vous ne soyez pas présenté devant moi avec des charges qui me donneraient le droit de débarrasser les Etats-Unis d'une personne comme vous." Appuyant ses dires, il fixe la caution à un montant de 35 000 dollars. Al apprécie la somme d'un bref sifflement. Enfin on lui confère une valeur digne de son rang.
Avec seulement 30 dollars en poche, il n'a d'autre choix que de passer la nuit en prison, situation usuelle pour un homme qui a toute la police de Chicago à ses pieds. Le lendemain matin, il comparaît à nouveau devant le juge. En moins de douze heures, il est passé de parrain à prisonnier. "Eh bien, voilà ce que j'appelle une ville. Ils travaillent vite ici", s'amuse Al. Il fait montre d'une confiance qui confine à la morgue face aux journalistes, affirmant qu'il sera rapidement "blanchi", et proclame même aux enquêteurs, triomphant : "Aucune charge n'a jamais été retenue contre moi qui n'ait été réduite à néant." Deux hommes le maintiennent par les bras. "Pourquoi portez-vous un flingue, Al ?" lui demande l'un des enquêteurs. "Je suis visé", s'explique-t-il en changeant d'attitude, "menacé de mort, voilà pourquoi." La justice n'a que faire de ses justifications, Al Capone est condamné à un an de prison. Un choc pour tout le pays, une première victoire pour le gouvernement.

Al ne lui donnera pas le plaisir de crier, de supplier, de se montrer vaincu. Aller en prison n'est pas une mauvaise chose, cela lui permettra de régenter son empire tout en étant protégé. Aussi prend-il la condamnation avec philosophie. Il confie ses états d'âme à l'assistant du procureur : "Je suis comme tous les hommes. J'ai été assez longtemps dans le racket pour comprendre qu'un homme dans ma position doit parfois se reposer des infortunes de la guerre.
Trois de mes amis ont été tués ces trois dernières semaines à Chicago. Cela ne conduit pas à la tranquillité d'esprit. Je n'ai pas eu de tranquillité d'esprit depuis des années. Chaque minute, j'étais en danger de mort. Même lorsque nous sommes dans une retraite paisible, nous devons nous cacher des autres racketteurs. Voilà pourquoi, en arrivant à Atlantic City, je me suis enregistré sous un faux nom." Il lui avoue vouloir quitter le milieu depuis quelques mois, mais en vain : "Il semblerait que lorsque tu es dans la mafia, tu y sois pour toujours...
"
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 6 Juin - 21:14

En d'autres termes, ce n'est pas le gouvernement qui condamne Capone à la prison, mais plutôt Capone qui s'offre des vacances derrière les barreaux. La guerre des gangs est avant tout une bataille de communication. Qui gagne, qui perd, tout n'est qu'une question de perception, un numéro d'illusionniste tendu par le rapport de force.
C'est surtout à Mae qu'il pense. "J'ai une femme et un petit garçon de 11 ans que j'idolâtre et une belle maison en Floride. Si je pouvais aller là-bas et oublier tout le reste, je serais le plus heureux du monde. Je suis fatigué des meurtres de gangs et de fusillades. C'est une vie dure à mener, vous savez." L'assistant du procureur en serait presque peiné. Al lui demande une dernière faveur avant de prendre congé : d'avertir immédiatement et en premier lieu Mae, au cas où un" malheur" lui arriverait en prison. Il arrache une bague en diamant de son doigt et la lui remet avec pour instruction de l'expédier à son frère Ralph. Le lendemain matin, les journaux décrètent que Capone n'aurait jamais été assez stupide pour se faire prendre avec une arme sur lui, à moins qu'il n'ai voulu lui-même aller en prison. Aurait-il eu peur d'être victime d'un règlement de compte pour accepter si facilement de se mettre à l'abri derrière les barreaux de Chicago ,

Du côté des femmes du clan Capone, la nouvelle fait l'effet d'un coup de tonnerre. Elles doivent mener campagne pour Al, lancer une contre-offensive visant à infléchir l'opinion publique.
Au 7244 South Prairie Avenue, elles convoquent la presse. Teresa accueille les journalistes vêtue d'une élégante robe de soie noire et les conduit au salon aux lumières tamisées et aux tapis de velours raffinés, où ils peuvent rencontrer des Italiens à cran qui expriment leur peine et leur affliction. Dans un mélange d'italien et d'anglais, elle n'hésite pas à ajouter à la fin de chaque entretien quelques compliments sur son bambino, avant de conduire ces messieurs dans la chambre de Mafalda, qui, ayant contracté un rhume, les reçoit en tenue légère et alitée. Entre le candélabre de porcelaine ancienne de Dresde, les tapisseries murales et le grand crucifix en or, Mafalda , à l'orée de ses 18 ans, est alanguie sur son lit recouvert d'un tissu de satin rose, en déshabillé vert clair. Evidemment, les reporters tombent sous le charme de cette "hôtesse radieuse", qui n'a rien perdu de sa verve malgré la maladie ; "Bien sûr, Al porte une arme. Quelqu'un s'attendrait-il à ce qu'il marche dans les rues, n'importe où, sans protection ?" La guêpe fait mouche. Les journalistes deviennent des sympathisants. "Probablement la police de Philadelphie et le juge aussi ont-ils cherché à se faire un peu de publicité. Quand ils se seront calmés, ils le laisseront partir, parce qu'ils ne peuvent pas s'attendre à ce qu'il se déplace désarmé." Tandis qu'elle change de pose, elle assène le coup final à ces messieurs ; "Si les gens le connaissaient comme je le connais, ils ne diraient pas ces choses sur lui. Je l'adore et il est tout pour ma mère. Il est si bon et si gentil pour nous. Vous qui le connaissez uniquement par les articles de journaux ne réaliserez jamais l'homme qu'il est vraiment." On s'étonne de ne pas voir la femme du chef. Mafalda explique que Mae et Sonny viennent de quitter leur maison de Floride et sont en chemin.


"Al ne va jamais en prison", atteste sans ambages Mae depuis la Floride. Jamais il ne se laisserait arrêter intentionnellement. "Pourquoi voudrait-il aller en prison ? Il aime parler de l'Europe, de Palm Beach, des grandes courses automobiles, des grands combats, mais la prison, ça non, ce n'est pas pour Al. Je ne savais même pas qu'il était à Atlantic City ou à Philadelphie. La dernière fois que je l'ai vu, c'était à Chicago, à notre retour de Miami. Il a dit qu'il s'absentait un moment, mais il n'a pas dit où ni pourquoi."
Et comme d'habitude, elle n'avait pas demandé.
Le monde de Mae bascule. Ses certitudes sont mises à rude épreuve. Est-il si facile d'enfermer celui qui fait trembler l'Amérique ? Il avait bien été arrêté à Joliet pour port d'armes, pour suspicion de meurtre à New York, ainsi que pour violation de la prohibition à Chicago - des bagatelles en somme ! Mais il n'avait jamais été retenu loin d'elle contre sa volonté. Qu'il lui échappe des nuits entières en raison de ses activités, elle s'y est habituée ; mais imaginer Al derrière des barreaux est tout simplement au-dessus de ses forces.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mer 8 Juin - 19:32

Outrée, hors d'elle, c'est la première fois qu'elle décide de sortir de son silence pour plaider la cause de son mari. La première fois aussi qu'elle donne une interview, elle, l'Irlandaise timide et réservée, la discrète femme de l'ennemi public numéro un. Ce n'est pas en tant qu'épouse mais en tant que mère de famille qu'elle prend la parole ; elle compte attendrir le coeur de l'Amérique. Leur petit Sonny est victime des moqueries et railleries de ses camarades, explique-t-elle. Il rentre chaque jour de l'école en larmes, les autres enfants accusant son père d'être un gangster et un meurtrier.
"C'est plus qu'il ne peut en supporter ; c'est plus que je ne peux en supporter", déclare-t-elle. "Ce n'est pas juste, il a le coeur brisé et il ne peut pas comprendre. Je suis une vraie mère et je souffre avec lui. Peut-on faire quelque chose ?"

Accompagnée de Teresa et Mafalda, elle trouve la force de lui rendre visite à la prison de Philadelphie. Elle est prête à déménager là-bas pour être auprès de lui le temps de sa peine. Hélas, à quoi bon, le pénitencier d'Holmesburg n'autorise qu'une seule visite mensuelle. Les prisonniers peuvent recevoir du courrier à loisir, mais ne peuvent écrire que deux fois par mois. Les trois drôles de dames de Scarface sont impuissantes.
Réflexion faite, Al n'a nullement l'intention de purger sa peine. Il fait savoir que tout avocat ou tout groupe de personnes qui le fera sortir de prison recevra 50 000 dollars de récompense. "Je veux sortir de là. Le pire pour moi est que l'on rappelle constamment au public que je suis en prison. Moins j'en dis, plus vite le public oubliera." Mais Al ne sait plus se faire oublier. "Ils veulent me jeter en prison pour rien, quand je cherche à rendre visite à ma femme et mon fils (...) je me sens très mal, très très mal, je ne sais pas ce que c'est que tout ce remue-ménage. Comment vous sentiriez-vous si la police, payée pour vous protéger, agissait envers vous comme elle agit envers moi ? Je vais retourner à Chicago, personne ne peut m'arrêter. J'ai le droit d'être là-bas. J'y ai une famille. Ils ne peuvent pas me garder hors de Chicago, à moins de me tirer une balle dans la tête. Je n'ai jamais rien fait de mal. Personne ne peut prouver que j'aie fait quelque chose de mal. Ils m'arrêtent, ils me fouillent, ils me chargent de tous les crimes, mais il n'y a aucune preuve. Les policiers savent qu'il n'y a pas de marque noire sur mon nom, et pourtant ils annoncent publiquement qu'ils ne vont pas me laisser vivre dans ma propre maison. Quelle sorte de justice est(ce là ? Eh bien, j'ai longtemps été un bouc émissaire. Ca doit s'arrêter. Je suis dos au mur. Je vais me battre."


Il faut attendre le mois d'août pour qu'Al soit enfin transféré à l'Eastern State Penitentiary, une impressionnante prison de Philadelphie en pierre des style néogothique, avec ses tourelles médiévales, aux conditions de visite plus souples. Mae peut désormais venir plus fréquemment, son anxiété commence enfin à se dissiper. On prend soit, à cette fin, de lui taire les véritables raisons de ce transfert : des rumeurs de tentatives d'assassinat dans la prison surpeuplée ont fait craindre le pire aux autorités.
Al, visiblement satisfait, accepte de revêtir l'uniforme de toile bleue et s'attaque à la lecture d'une biographie d'un autre "Italien" célèbre, Napoléon Bonaparte, en attendant les visites de Mae et de sa mère. Sa cellule est vite redécorée par ses soins, et l'atmosphère y devient chaleureuse ; tapis fait main, peintures de choix, une radio, un secrétaire en bois massif, un confortable fauteuil capitonné et un lit. Ce n'est plus une geôle, mais une suite ! A l'extérieur, enfants et admirateurs se pressent pour entrapercevoir le bienfaiteur, qui, Noël venu, offre aux prisonniers vingt-cinq paniers de nourriture et achète jusqu'à 1 500 dollars de tickets de tombola pour soutenir un hôpital de la région.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mer 8 Juin - 20:06

Les portes du pénitencier


CHICAGO, RESTAURANT LITTLE FLORENCE, 17 MARS 1930


Des hommes, chapeau de feutre gris vissé jusqu'aux yeux, les mains engoncées dans les poches, font les cent pas dans le couloir. L'endroit est fermé pour la soirée. A l'étage, Al Capone accueille les invités : "Mettez-vous à l'aise, les autres ne vont pas tarder. " Il vient d'être libéré pour bonne conduite. A seulement 31 ans, il a encore tout le temps d'être un bon mari et un bon père et de faire oublier à tous ses mois d'absence. Sans preuves ni témoins, l'enquête sur le massacre de la Saint-Valentin est au point mort, et l'opinion publique semble avoir porté son émoi sur d'autres sujets.
Le petit dîner intime organisé pour fêter sa sortie de prison prend des allures de banquet et de démonstration de puissance. Deux cents personnes sont attendues, la salle a été spécialement aménagée pour l'occasion, les alcôves servent de vestiaire improvisé et les tables sont réunies en une seule grande tablée centrale. Des compositions de fleurs sont disposées à intervalles réguliers entre les pièces d'argenterie sur la nappe immaculée.
Teresa, Mae et Mafalda font leur entrée toutes trois d'un même pas, provoquant un regain d'enthousiasme. On s'accueille et s'embrasse. Dans une arrière-salle, un bar clandestin sert champagne et bière à gogo, le tintement des verres n'a jamais été si joyeux. Un gâteau sort des cuisines avec l'inscription triomphale : "Bienvenue à la maison, fils." Al préside en bout de table, Teresa à sa droite, et il lui glisse quelques mots à l'oreille en italien. Face à lui, Mae trône.

L'un des convives s'étonne de l'entente entre les deux femmes que tout opposait au début du mariage. Le contraste entre elles est frappant : "La mère de Capone était ronde et très brune, la masse de ses cheveux noirs seulement faiblement teintée de gris. Elle souriait et inclinait continuellement la tête somme les invités la félicitaient, les diamants pendant de ses oreilles étincelant à chaque mouvement de tête. Elle était en robe de soirée noire et, mais à part ses boucles d'oreilles et son alliance en or, ne portait aucun bijou.
Mae était tout à fait le type irlandais. Grande, mince, aux manières raffinées, elle ne devait pas avoir plus de 28 ans, mais ses cheveux étaient largement striés de gris. Elle parla peu, ses yeux mélancoliques regardaient sobrement son mari, tandis qu'il buvait son champagne. Et quand il en demanda plus, elle fit une mimique de protestation. Il rit d'elle et elle sourit, mais les petites rides d'inquiétudes permanente restèrent autour de ses yeux."

Car Mae craint que la fête tourne court. Elle a désormais le coeur en sursis. A sa sortie de prison, le chef de la police a été clair, Capone n'est plus le bienvenu dans la ville. Il doit la quitter ou il sera arrêté à la première occasion. Quelques jours à peine après sa libération, la police a fait une descente dans la villa de Miami et s'est saisie de tout l'alcool qu'elle y a trouvé. A Chicago, plus de trois cents hommes soupçonnés d'être à son service sont arrêtés, certains avec des armes et des casiers judiciaires particulièrement fournis.
Mais le monde attendra. Al passe le reste de la soirée bien tranquille avec Mae dans sa suite sécurisée du Lexington où il reçoit une journaliste le lendemain matin. Il lui avoue comme seul crime "vendre de la bière et du whisky à des gens très bien."
Comment l'en blâmer ? "Je n'ai jamais eu de matricule, avant qu'o ne m'arrête dans la cité de l'amour fraternel pour port d'armes, ou plutôt non pas pour port d'armes, mais parce que mon nom est Capone. Je n'ai jamais été inculpé auparavant. Pourquoi le serais-je ? Tout ce que j'ai fait a été de répondre à une demande qui était très populaire. On me reproche de ne pas être dans la légalité. Pourquoi, madame ? Personne n'est dans la légalité. Vous le savez aussi bien qu'eux. Si votre frère ou votre père se mettait dans le pétrin, que feriez-vous ? Vous tourneriez-vous les pouces et les laisseriez-vous sur le bord de la route ou tenteriez-vous de les aider ?"
Le bon samaritain presse l'interphone sur son bureau et une porte s'ouvre derrière laquelle se tient un garde du corps. "Demandez à ma femme et à ma soeur de venir !" La journaliste trépigne d'impatience, elle va enfin voir la mystérieuse femme de Capone ! La porte s'ouvre à nouveau, deux silhouettes s'avancent : "L'une est grande et mince, c'est Mme Capone. L'autre, petite et pulpeuse, c'est Mafalda, la soeur."

Après les présentations d'usage, les politesses échangées et quelques plaisanteries, elles repartent avec des chutes de tissu de soie bleu. La journaliste ne saisit pas bien où est le scoop.
Al enchaîne :
- Avez-vous remarqué les cheveux de ma femme ?
- Oui, tout à fait, ils sont brillants et légers.
- Non, je veux parler des mèches grises. Elle a seulement 28 ans et a des cheveux gris à cause de l'inquiétude et des affaires ici, à Chicago. Dès qu'un feu brûle, c'est moi qu'on accuse.

Le gouvernement et le chef de la police de la ville ont en effet programmé la mort du crime organisé. Et s'ils ne peuvent envoyer chaque membre de l'Outfit en prison, ils feront en sorte de les étouffer, de les garder en résidence surveillée, de devenir leur ombre à chacun de leurs pas. Mae à de quoi se faire des cheveux gris. Son mari est tombé sur un ennemi plus puissant que tous ceux qu'il a rencontrés jusqu'alors, un homme chargé par le président des Etats-Unis en personne de le faire tomber.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mer 8 Juin - 20:18

UN DIABLE NE FAIT PAS L'ENFER


"La fausse vertu est à la portée de tout le monde. Un beau vice, non."

André SUARES, Ce monde doux-amer.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 9 Juin - 0:34

La femme de "l'Incorruptible"

Mae ne le sait pas encore, mais la condamnation d'Al pour port d'armes n'était qu'un prétexte, un préliminaire. Dans l'ombre, Herbert Hoover met tout en oeuvre pour trouver un motif d'inculpation valable afin que Capone soit mis hors d'état de nuire. Il ordonne à toutes les agences fédérales de concentrer leurs efforts sur Scarface and Co. Mais on l'informe qu'aucun chef d'accusation véritable et probant ne peut être retenu contre lui à ce jour. L'argent achète l'impunité. Le Président trouve la parade : si la puissance financière de Capone lui donne un tel pouvoir politique, c'est alors à son capital qu'il faut s'attaquer. "C'était ironique d'un homme coupable de centaines de meurtres, certains pour lesquels il avait mis la main à la pâte personnellement, doive être puni simplement pour manquement au règlement des impôts sur l'argent qu'il avait gagné grâce à ces meurtres", s'étonnait le Président.

La création d'une équipe de forces spéciales destinée à faire tomber Capone est décidée. Le gouvernement s'adresse à Alexander Jamie, un des agents les plus respectés de la division du bureau d'investigation à Chicago, l'ancêtre du FBI, pour trouver la perle rare qui mènera à bien cette mission. Il conseille son beau-fils, vivant encore chez ses parents et gagnant 2 800 dollars par an comme agent de charge de la prohibition. Le jeune loup possède les qualités qu'ils recherchent, "faisant preuve de sang-froid, d'agressivité et de témérité dans les descentes". Son nom : Eliot Ness. La raie au milieu toujours impeccable, les traits fins, ce fils d'immigrés norvégiens, diplômé d'économie, a un physique de gendre idéal plus que de casse-cou et de gros dur. Mais les apparences sont trompeuses.
Le 28 septembre 1929, Ness se voit présenter son ordre de mission par le substitut du procureur : traquer et détruire les opérations de contrebande d'alcool planifiées par la mafia à Chicago, collecter toutes les preuves contre Al Capone de violation des flis sur la prohibition, toucher ainsi au coeur ses ressources, estimées désormais à 75 millions de dollars par an. Asséché financièrement, l'homme traqué perdra sa protection politique et son empire s'écroulera.


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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 9 Juin - 15:13

Eliot Ness a reçu carte blanche du procureur pour constituer son équipe, une dizaine d'hommes sûrs, extérieurs à Chicago, qui poursuivront Capone dans l'ombre, sans jamais avoir eu l'occasion d'être achetés par le Syndicat du crime. Car Ness comprend rapidement que la corruption des agents de la prohibition constitue son principal obstacle. Entre 1921 et 1928, sept cents agents sont renvoyés à travers le pays. A Chicago, un tiers des trois cents agents de la ville ont été corrompus par les hommes de Capone. Le candidat idéal doit "avoir mois de 30 ans, un mental et un physique à toute épreuve, pour pouvoir travailler de longues heures, et un courage hors du commun, pour utiliser ses poings si nécessaire". Surtout, il doit être célibataire. La mission obligera à un engagement de tous les instants, il faudra aller jusqu'à la confrontation physique avec le clan Capone, autrement dit prendre le risque de perdre la vie pour une poignée de dollars.
Contrevenant à ses propres instructions, Eliot Ness vient pourtant de se marier avec son amour de lycée, Edna Staley. S'il l'a rencontrée à l'école élémentaire, ils n'ont fait réellement connaissance que lorsqu'ils se sont croisés dans le bureau de son beau-frère Alexander Jamie, où elle est secrétaire. Après quelques mois de fréquentation assidue, Ness lui avait fait sa demande dans un grand restaurant de Chicago où ils célébraient ensemble les 23 printemps de la jeune femme. Le mois suivant, le couple échangeait ses voeux, à l'occasion d'une modeste cérémonie civile.
Celui qui va bientôt se lancer dans la chasse judiciaire du siècle passe ses soirées avec son épouse, écoutant des airs d'opéra ou lisant les ouvrages d'Arthur Conan Doyle, s'étirant au sol, avec leurs six chats, à discuter tous les deux cinéma ou littérature, calfeutrés dans leur modeste villa de la banlieue de Cleveland. Parfois il l'emmène passer la fin de semaine sur les rives du lac Erié ou dîner en ville dans les meilleurs restaurants, comme le Vogue Room. Edna aime ce confort bourgeois discret, où la sécurité et la stabilité fortifient les liens du mariage et sont les garants d'une union réussie.

Le 17 mars 1930, tandis que Scarface célèbre sa liberté retrouvée au restaurant Little Florence, Ness et ses hommes sont prêts à l'affronter. Ils savent que la proie ne se laissera pas faire, menacera ou réagira par la violence aux descentes des forces fédérales pour protéger son empire d'or et de sang. La première passe d'armes ne se fait pas attendre. Par un intermédiaire, le gang envoie à Ness une enveloppe avec deux billets de 1 000 dollars. Il lui promet la même livraison chaque semaine pour qu'il ferme les yeux sur les brasseries illégales de l'Outfit. Loin de mordre à l'hameçon, Ness est furieux ! Il renvoie d'un geste de dédain tinté d'humiliation l'enveloppe à l'émissaire et adjoint une recommandation sans équivoque : "Dis-leur que Ness ne peut être acheté. Pas pour 2 000 par semaine, ni pour 10 000, ni pour 100 000. Pas pour tout l'argent qui soit jamais passé entre leurs mains poisseuses." Le nouveau shérif veut faire savoir que ses agents ne se laisseront pas corrompre par Capone et ses hommes et que, s'il ne doit rester qu'eux, ils demeureront incorruptibles.
Hélas, incorruptible ne rime pas avec invincible. Les écoutes de membres de la mafia ne laissent aucun doute, le gang envisage de se débarrasser de Ness d'une manière radicale. Eliot se dépêche de mettre Edna à l'abri ; elle ira se cacher avec ses six chats dans un hôtel au sud de la ville, où des hommes armés monteront la garde. Adieu mariage bourgeois, dîners à heures fixes et soirées canapé ! Elle vivra désormais, tout comme Mae, avec le souffle court et l'angoisse dans la peau.

Un soir qu'Eliot veint la chercher pour aller dîner dans un des restaurants en vogue, les hommes de Scarface sautent sur l'occasion. A la fin du repas, leur cible emmène Edna faire une virée en voiture dans la campagne environnante. A peine ont-ils roulé quelques kilomètres que Ness distingue des phares dans son rétroviseur. Il tente de semer la voiture en optant pour des chemins de traverse, rien n'y fait. Il n'ose se lancer dans une course-poursuite ou risquer qu'une balle perdue touche sa femme, dont la présence l'incite à la prudence. Ness paie le fait de n'avoir pas suivi son propre commandement ; un bon agent doit rester célibataire. Edna finit par s'étonner de rouler ainsi des heures durant, dans le noir, à travers bois et chemins. Ness ne lui dit rien du danger qui les guette et trouve un prétexte pour la ramener à l'hôtel ! A peine a-t-elle franchit la porte qu'il s'apprête à affronter ses poursuivants. La Sedan qui les a talonnés s'approche de sa voiture, un coup de feu est tiré ! Ness démarre en trombe, prend en chasse les assaillants, son arme sortie du holster. Un second coup de feu est tiré, il braque pour l'éviter et, quittant un instant le véhicule du regard, perd sa trace dans la nuit.
A l'intérieur, Edna se retrouve seule une fois de plus. Elle a épousé un fonctionnaire, pas un marathonien de la lutte contre le crime. Chaque semaine, on manque d'assassiner son mari : un jour, une auto tente de le renverser ; un autre, on place de la dynamite sous son pot d'échappement. L'Outfit décide de jouer avec ses nerfs et de harceler le couple, qui reçoit régulièrement des menaces demort par lettres et appels téléphoniques interposés. Ness est préparé, il tient bon, mais Edna craque. La série d'attaques joue dangereusement avec son équilibre mental, elle se retire dans leur maison à Cleveland et disparaît de la scène publique.

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 9 Juin - 15:43

CHICAGO, MARS 1931


Dopé par l'adversité et déterminé à gagner la bataille de l'opinion, Ness continue ses descentes dans les brasseries de Capone, réputées imprenables. En mars 1931, il décide de frapper un grand coup. Ayant reçu l'information qu'Al cache un entrepôt d'importance au 1632 South Cicero Avenue, Ness fait défiler dans la neige, peu après l'aurore, une longue ligne de Sedan noires. A leur tête, un camion. Eliot, sur le siège passager, enfile un casque en cuir semblable à celui porté par les footballeurs américains. Si les portes des brasseries sont infranchissables, qu'à cela ne tienne, il les enfoncera à la voiture-bélier. Il donne le signal de la main, s'accroche à son siège et dans un déluge de bruit, de bois, d'acier et de pneus éventre l'empire de Capone. Une autre fois, il s'offre même un défilé, arborant fièrement à travers rues ses prises de guerre. Une parade des fûts de bière confisqués qu'il fait défiler sur des camions devant le quartier général de Capone au Lexington Hotel. Et pour veiller à ce que Capone ne manque pas le spectacle, Ness appelle le Lexington le matin même et deamnde à être mis en relation avec son ennemi.
Il le prévient qu'à 11 heures précises, quelque chose susceptible de l'intéresser va se dérouler sous ses fenêtres. Ness pousse le vice à l'extrême : chaque camion est briqué comme un sou neuf. Une voiture avec à son bord "les Incorruptibles" ouvre le bal, les véhicules des gangsters saisis assurent le final. En attendant de faire tomber Al, le maître d'oeuvre de la cérémonie souhaite lui infliger une correction psychologique. Au passage du convoi, Al entre dans une colère mémorable et il faut l'intervention de nombre de ses acolytes pour le calmer.

Ness a obligé Scarface à mettre un genou à terre, il est galvanisé par son défilé de la victoire. Mais ses habitudes de travail obsessionnelles épuisent son épouse. Edna se sent reléguée au second plan et isolée également. Le couple a en effet choisi un cottage sur le lac à Bay Village, à Cleveland. Hélas, pour se rendre en ville, il faut une heure de conduite. Usé par ses seize heures de travail quotidien, Ness ne rentre jamais à la maison avant 23 heures et les fins de semaine où le couple se rend chez leurs voisins et prend plaisir à jouer avec leurs rejetons ne parviennent pas à effacer les longues heures rongées par l'attente, la peur au ventre. Surtout, il n'a pas réussi à lui donner d'enfants. Edna a un tel désir de s'accomplir en tant que mère, un tel besoin d'aimer un enfant, son enfant, qu'accorder ne serait-ce qu'un sourire à la progéniture des autres lui crève le coeur. Et chaque sortie dans ce voisinage familial lui donne la sensation d'être une femme vide. Le vide affectif se creuse. Les disputes éclatent et Ness finit par quitter le domicile conjugal. Il confie aux reporters déjà au courant de la séparation : "C'était une décision partagée. Nous avons tous les deux réalisé qu'une erreur avait été faite et nous avons décidé de la corriger." La population est choquée par cette séparation et l'apparente désinvolture de Ness. Edna a le coeur brisé. Quoi de plus terrible que de divorcer d'un homme que l'on aime toujours ? Elle conservera le nom de son seul amour et décidera de ne jamais se remarier. Fragilisé par cette épreuve, Eliot se met à boire, le comble pour l'agent qui incarne la prohibition, l'utopie politique d'une Amérique sobre.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 9 Juin - 15:48

A quelques centaines de kilomètres l'une de l'autre, Mae et Edna ont toutes deux perdu la tranquillité d'esprit et subissent l'entêtement de leurs maris engagés dans un combat à mort. Edna a lâché prise là ou Mae tient bon, peut-être grâce à son amour total pour Sonny. Al vient d'être nommé officiellement par le gouvernement "ennemi public numéro un", il est le premier dans le pays à bénéficier de cette insigne marque d'intérêt. Tandis qu'il parade, les fédéraux ont trouvé de quoi le faire tomber, cette fois son empire est bien sur le point de vaciller.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................    Jeu 9 Juin - 16:38

Huis clos

CHICAGO, 6 JUIN 1931


La lecture des journaux du matin finit de faire blanchir les cheveux de Mae. Le plus important quotidien du pays, le New York Times, titre "Capone inculpé de fraude fiscale". Al est accusé d'avoir trompé le fisc américain à hauteur de 215 080 dollars, ainsi que d'avoir du trafic d'alcool, en violation des lois de la prohibition. L'article relate les propos du procureur général qui se déclare prêt à affronter le puissant Capone dans un tribunal afin de l'empêcher définitivement de nuire. Le dossier d'accusation est solide. Il repose sur deux années d'investigations menées par les hommes de Ness. Les revenus de Scarface des années 1924 à 1929 ont été repris et étudiés dans le détail. La pression politique est désormais trop forte, et les membres du gang commencent à parler pour se sauver pendant qu'il est encore temps. Capone n'est plus intouchable, son aura décline au fur et à mesure que l'échéance se rapproche. En signe d'avertissement, Ralph, son frère, vient d'âtre condamné à trois ans d'emprisonnement pour le même chef d'accusation. Al se rend au marshal de la ville, accompagné de son avocat qui le libère contre une caution de 50 000 dollars.
Le lendemain, le 7 juin 1931, à Miami, le shérif fait une descente dans la maison du couple à Palm Island et procède à une saisie des meubles, notamment du précieux mobilier choisi par Mae : un avocat réclame à son mari 50 000 dollars d'impayés, et puisque Capone cache son pactole habilement, le gouvernement a autorisé un prélèvement à la source. Dans le code d'honneur du milieu, la famille est le dernier bastion qu'on laisse en dehors des règlements de comptes. Le message est clair, plus aucun tabou n'est en vigueur concernant Scarface ; sa femme et son fils peuvent désormais être atteints. Les lois de la mafia ne font plus autorité.
Le 17 juin 1931, Al annonce à la cour présidée par le juge Wilerson qu'il compte plaider coupable des faits qui lui sont reprochés. Ses avocats espèrent obtenir une condamnation à trois ans de prison, le maximum pour ce genre de crime. Sa venue au tribunal, dans un costume couleur soufre, est une nouvelle victoire dans la campagne menée par Eliot Ness, une victoire sur la contrebande, l'argent et les moeurs faciles qui polluent l'Amérique. Le 30 juin, Al obtient du tribunal un délai d'un mois supplémentaire pour rester près des siens, en particulier de son fils qui est malade.
Le procès est prévu pour le 6 octobre suivant.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 9 Juin - 18:04

TRIBUNAL DE CHICAGO, 6 OCTOBRE 1931


Ce jour-là, Al se réveille à 7 h 45 dans sa suite de l'hôtel Lexington. Il se douche, se rase et se glisse dans un costume bleu.
Mae et Sonny, venus de Miami pour l'occasion, sont naturellement présents. Bien que la présence de sa femme ajoute du capital sympathie à l'accusé, Al décide, après concertation avec ses avocats, qu'elle l'attendra ici, dans sa chambre. Mae est à leur sens trop timorée pour venir témoigner et être exposée aux photographes. Elle ne tiendrait pas le choc et son air si triste, fuyant, ne susciterait pas l'empathie du jury. Elle le regarde s'éloigner et partir, seul, pour la cour.

Jusqu'à ce jour, Al avait toujours montré un visage serein. Mais il se rend compte qu'il va devoir comparaître face à une justice intransigeante. "Ils veulent du spectacle, avec des ruses et des effets de manches, des cris et des pleurs, et tout ce qui va avec, déclare-t-il. C'est totalement impossible pour un homme de mon âge d'avoir commis toutes les choses dont je suis accusé. Je suis un fantôme né d'un million d'esprits."


Ce premier jour du procès, une quarantaine de policiers attendent Al de pied ferme devant le tribunal. Une foule se masse et se presse : tous veulent voir le grand Scarface, l'ennemi public numéro un. On dirait un carnaval, les confettis en moins, tant il y a d'aniamtion devant les marches. L'accusé ne porte pas de bagues, remarquent, dépités, certains badauds. Ses cicatrices sont à peine visibles, s'aperçoivent d'autres, visiblement déçus. A son habitude, Al fait preuve d'une confiance et d'une hardiesse à toute épreuve, hume un cigare et entre en scène. Ses pas résonnent sur le marbre blanc de la salle d'audience du juge Wilkerson aux colonnes antiques. Al tient encore debout pour l'instant, bien mis dans son costume à la pochette blanche impeccablement assortie, une fine chaîne en or fixée par de petits diamants rejoignant sa poche intérieure, le tout magnifié par une cravate marron et blanc. Il tente de sourire, il faut séduire le jury avant tout. Mafalda, au fond de la salle, se cache sous un voile noir, mais ne le quitte pas des yeux.
Chaque jour, il change de tenue, à chaque audience on attend avec impatience le défilé de mode masculine. Un costume à fines rayures, voilà ce qui marque les esprits et fait jaser la salle qui bourdonne de commentaires, tandis qu'on épluche les dépenses du couple. L'argent est devenu l'obsession majeure de l'opinion publique. On le déteste, le maudit, le conspue depuis qu'il vient à manquer, on le renifle sur ceux qui ont l'audace d'en posséder encore. Durant les Années folles, l'économie américaine a connu une croissance fantastique, avec une augmentation étourdissante de la production industrielle de près de 50%. Hélas, la spéculation boursière est prise du mal des hauteurs : à Wall Street, les cours des titres augmentent plus que les bénéfices nets des entreprises. Dès lors, l'argent ne s'investit plus dans l'économie réelle, qui ne rapporte pas assez comparée aux actions, la spéculation se développe, les capitaux affluent à la Bourse. Pourquoi investir dans une industrie en attendant de toucher des dividendes éventuels, quand on peut acheter à crédit des titres de cette même société, avec la possibilité de les revendre à tout moment en réalisant une importante plus-value, sans s'occuper ni de masse salariale ni de coût du travail
?
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 9 Juin - 19:43

Le jeudi 24 octobre 1929, à Wall Street, la panique s'empare de ce système à l'équilibre fragile. Des millions de titres sont mis à la vente, mais ne trouvent pas preneurs ; les cours s'effondrent. Une émeute éclate à l'extérieur de la Bourse de New York. La rumeur enfle, des spéculateurs se seraient suicidés. La Bourse de Chicago aurait fermé, celle de New York serait sur le point de le faire ! Les jours suivants, le plus vieil indice du monde, le Dow Jones, perd 30 milliards de dollars, soit dix fois le budget de l'Etat fédéral américain. Les investisseurs qui ont spéculé à crédit ne peuvent plus rembourser leurs emprunts, les banques accusent des pertes sèches et ne prêtent plus aux entreprises, dont les trésoreries se retrouvent vides. Celles-ci ne peuvent plus payer les employés qui se précipitent aux guichets retirer leur argent. Le cercle vicieux devenu incontrôlable torpille l'économie, la crise contamine l'ensemble de la société au début de l'année 1931. La Grande Dépression commence ; le chômage explose, la misère sociale jette partout sur les routes des milliers de familles qui traversent le pays à la recherche d'un emploi ou de quoi subsister.
Et c'est cette même Amérique de la crise qui doit maintenant juger Scarface. L'accusation n' pas beaucoup à faire pour brosser le portrait d'un couple vautré dans un luxe sans vergogne. Madame aurait payé en liquide une piscine et un garage dans leur "palais d'Hiver" de Miami pour la modique somme de 6 000 dollars, tandis que monsieur honorait une facture de téléphone de plus de 3 000 dollars pour la seule année 1929. Certes, il faisait dans le même temps des dons à l'église de 15 600 dollars et contribuait au fonds de pension des veuves et orphelins de la police à hauteur de 58 000 dollars", mais la générosité, surtout quand elle est calculée, fascine moins que le vice. Le jury, face au déballage de montants exorbitants dans la vie d'un contribuable moyen de l'époque, est scandalisé. Le 24 octobre 1931, après moins de neuf heures de délibérations, le jury est sur le point de rendre son verdict. Dans sa suite du Lexington, Al est prévenu au beau milieu de la nuit. Il se met en route pour le tribunal. Vêtu d'un fedora blanc et d'un costume violet sombre à la pochette blanche, il est prêt à entendre le sort qu'il l'attend. Mae retient son souffle. Il est 10 heures du matin lorsque la sentence tombe ; Capone est condamné à onze ans de prison et 80 000 dollars d'amende. Les yeux d'Al s'obscurcissent et disparaissent dans leurs orbites, ses doigts se crispent. Le coup est terrible. Mais Scarface ne craque pas, il ne se donne pas en spectacle et tente de faire bonne figure.

Alors qu'Al quitte la salle d'audience, sonné, un homme lui tend un document ; une demande de deux hypothèques sur leur propriété de Miami, une à son nom, l'autre à celui... de sa femme ! Le gouvernement compte récupérer les 215 000 dollars d'impôts impayés coûte que coûte, aussi faut-il empêcher Mae de vendre la propriété durant son internement et de transférer des fonds avant qu'il n'ait pu payer son dû.
Al qui s'est jusqu'à présent contenu se met hors de lui, hurle des obscénités aux oreilles de l'impudent messager et tente de lui donner des coups de pied. Les journalistes qui le suivent sur le chemin de la prison sont pendus à ses lèvres : "C'est vraiment une honte de décevoir le public, déclare-t-il, de détruire une de ses mythes populaires." Il évoque la Grande Dépression qui sévit dans le pays : "Ca va être un hiver terrible", prophétise-t-il. "L'Amérique est à la veille de son plus grand bouleversement social." Les tire-poire veulent à tout prix immortaliser l'événement, Al Capone derrière les barreaux. "S'il vous plaît, pensez à ma famille, ne me prenez pas ainsi en photo", leur demande-t-il. Tous respectent sa volonté et baissent leurs appareils, sauf un. La réaction ne se fait pas attendre : "Je vais te démonter !" lui hurle Capone, essayant de lui jeter un seau d'eau. Les gardes interviennent.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 9 Juin - 22:28

Le Père Noël est une roulure


PRISON DE COOK COUNTY, ILLINOIS, 24 DECEMBRE 1931


Le nouvel établissement pénitentiaire de haute sécurité qui vient d'être construit fait la fierté de la ville. Sur plus de 390 000 mètres carrés, la plus grande prison d'Amérique accueille près de 9 000 détenus sous son toit anti-effraction et anti-évasion. Le directeur, David Moneypenny, en fait l'éloge dans les journaux, il est impossible aux prisonniers de sortir de ces murs sans la complicité des gardiens et aucun traitement de faveur n'est toléré. Une maison d'arrêt sûre et intransigeante, voilà la mise en pratique de la politique du gouvernement pour lutter contre le crime organisé à Chicago. Pourtant, tous les élèves du château ne sont pas logés à la même enseigne.
Mae Capone tient par la main le petit Sonny, tandis qu'ils passent devant les cellules des prisonniers. Une femme si belle dans un endroit si malfamé, quelle aubaine. Elle s'arrête devant la geôle. Derrière les barreaux, Al est là, jovial, comme à l'accoutumée, et sourit en ouvrant les bras. Il a obtenu de Moneypenny l'autorisation d'organiser... un repas de fête ! Ce sera un Noël à la Capone ou ce ne sera pas, et peu importe qu'on soit en prison, l'instant doit avoir du style et de la classe. Aussitôt il fait transférer à la prison une partie de la décoration de sa suite de l'hôtel Lexington, recréant, à grand renfort de lampes à abat-jour, mobilier Art déco, tapis, radio et tableaux au mur, son intérieur coquet et douillet. Il place des guirlandes de Noël sur le sapin coiffé d'un ange qui trône au milieu de la petite pièce. Mae et Sonny s'installent en attendant les autres invités. Al a fait livrer le dîner et a prévu un majordome noir pour le service. Il semble prêt à passer une belle soirée.
Depuis son arrivée deux mois plus tôt, le 24 octobre, Scarface a bénéficié d'un traitement digne d'un invité de marque. Il a obtenu une des plus grandes cellules au cinquième étage, au calme, dans une aile où une dizaine de détenus seulement sont présents, tandis que les hommes se marchent les uns sur les autres dans le reste de la prison surpeuplée. Mae lui fait livrer chaque jour des plats tout droit sortis de sa cuisine, comme du ragoût ou des rognons encore chauds, du pain et du beurre. Elle aussi reçoit des arrivages particuliers. Chaque semaine, des "livreurs" viennent lui déposer de l'argent fourni par le gang pour lui garantir un train de vie décent.
Ainsi Mme Capone recevra-t-elle 25 000 dollars par an jusqu'à sa mort, une sorte de fonds de pension de la part de la mafia pour la femme du chef.

Ce soir, c'est le premier Noël que Mae fête en prison et ni les meubles ni l'argent ne suffisent à lui faire oublier ce choc. Al a toujours veillé sur elle personnellement jusqu'à présent. Les avocats vont faire appel, ils ont déposé une requête auprès de la Cour suprême des Etats-Unis. Voilà le dernier espoir qui la tient en vie et pour lequel elle prie.
Al a installé son quartier général dans sa cellule, d'où il continue à diriger l'Outfit. Il utilise le système de télégraphe de la prison et appelle ses proches. Et puisque Capone ne peut aller aux gangsters, les gangsters viennent à lui. La prison n'a jamais connu autant d'allées et venues. Comme on pouvait s'en douter, l'avisé Moneypenny a su trouver son intérêt dans les quelques privilèges accordés à Capone.

Ainsi, deux jours plus tôt, le 22 décembre 1931, le directeur de la prison est surpris au volant d'une Cadillac 16 cylindres sur la route reliant Springfield à Chicago. Ayant un peu trop poussé son nouveau jouet, il a cassé le moteur. Le garagiste qui prend en charge le véhicule est surpris de découvrir le nom du propriétaire : Mae Capone ! Estomaqué, il prévient les autorités, mais Moneypenny réussit à étouffer l'affaire. Sans doute Mae a-t-elle trouvé le moyen de faire parvenir ainsi à son mari, en toute discrétion, ses deux repas par jour cuisinés avec amour, un échange pétrole contre nourriture en bonne et due forme. Victime collatérale d'une lutte qui la dépasse et menace de l'écraser, c'est bien le moins qu'elle puisse faire pour lui. Le soir de Noël, on ne parlera ni affaires ni politique, pas devant les femmes.
Les autres invités arrivent. Louise Rolfe, l'Alibi blond au bras de Jack McGurn ! Depuis le massacre de la Saint-Valentin, les médias traquent leurs moindres faits et gestes, s'invitant aux fêtes données par monsieur à son cabaret, guettant les sorties de madame, commentant chacune de ses tenues.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 10 Juin - 0:48

Le procès de Jack et Louise pour fornication et prostitution a commencé quelques mois plus tôt, le 25 mai 1931. Leur ligne de défense est des plus élémentaires ; ils étaient au moment des faits de simples amants, elle ne fournit pas d'amour tarifé et il n'est pas un maquereau. Mais ils doivent pouvoir prouver clairement qu'ils forment bien un couple. Et quelles preuves matérielles donner pour
justifier l'existence d'un amour véritable ? Bien que l'épouse de Jack, Helena, ait rempli depuis longtemps les papiers du divorce, il est toujours à quelques jours du procès un homme marié, ce qui fait de Louise une femme violant les lois de la décence morale. L'argument joue terriblement en sa défaveur et risque de l'envoyer en prison. Le temps des miracles arrive, le divorce est prononcé in extremis le 2 mai 1931 ! Jack renoue avec le célibat ; enfin, pas pour longtemps. Le lendemain, il épouse Louise en hâte afin d'étayer la seule preuve tangible de leur relation par le mariage. L'amour n'attend pas, surtout quand la justice s'en mêle.

Ainsi, le 3 mai 1931, le couple se présente devant le juge à Waukegan, Illinois, et en repart une heure plus tard mari et femme. Pour Louise, la scène a comme un goût de déjà vu, c'est dans cette même ville qu'elle avait fui pour épouser Harold Boex, alors qu'elle n'avait pas encore l'âge légal de convoler. Qu'importe, elle aime son Jack comme elle n'a jamais aimé. Mais leur mariage ne suffit pas à arrêter la machine judiciaire. Le procès est maintenu, comme en a décidé le bureau d'investigation. Son intraitable et bientôt légendaire directeur John Edgar Hoover s'en assure personnellement : "Je peux vous garantir que ce dossier est notre priorité numéro un et que les agents spéciaux dédiés à cette affaire savent parfaitement que nous voulons voir cet homme rester longtemps en prison." Il n'a pu inculper Jack pour le septuple meurtre de la Saint-Valentin, mais l'accusation de fornication est un moyen de prendre sa revanche.
Exceptionnellement, le procès s'ouvre sans jury, en raison de l'obscénité des scènes qui pourront y être décrites. Des employés du Stevens Hotel, où Jack et Louise ont passé la Saint-Valentin dans un marathon d'amour physique, sont cités à comparaître comme témoins. Certains, face à Jack, sont comme frappés d'amnésie soudaine et ne sont plus très sûrs de pouvoir les identifier.
Qu'à cela ne tienne, l'accusation a d'autres témoins venus du Dallas Park Hotel à Miami, où le couple illégitime était descendu durant son séjour en Floride. Sans doute seront-ils moins frileux.

L'un d'eux se souvient de Louise qui s'était présentée à la réception assurant que son mari viendrait la rejoindre peu après et s'était enregistrée sous un faux nom. Puis, poursuit-il, Jack était arrivé au volant d'une Packard jaune connue pour appartenir à Al Capone.
Le procureur requiert la peine maximale contre McGurn : quatre années de prison, dont deux ferme et la possibilité d'une libération anticipée en cas de bonne conduite. Quatre mois de prison ferme sont requis à l'encontre de la jeune mariée. Au bout de deux mois d'instruction, le juge fait une déclaration qui résonne comme une damnation aux oreilles de Louise : "Quel triste état de fait pour notre civilisation qu'il y ait tant de violations similaires ! Tans que nous croyons aux principes du mariage monogame, je dois déclarer les deux accusés coupables. Les voeux du mariage sont les fondements de notre loi morale. C'est un crime grave." Ce jour de l'été lui semble le plus long de toute sa vie, le plus tragique aussi. Les amants sont coupables. Leur belle romance faite de liberté touche à sa fin.

Leurs avocats décident immédiatement de faire appel et, contre une caution de 15 000 dollars, pour lui, et de 3 000 dollars, pour elle, parviennent à les faire libérer pour quelques jours encore. Sur le parvis du tribunal, Louise déclare : "Je suis aussi coupable que lui !" Jack semble indifférent à sa peine de prison et s'inquiète surtout pour Louise, qu'il pense encore frêle et fragile. Il referme la porte de la voiture dans laquelle l'Alibi blond, moins prompte à poser devant les photographes que d'habitude, s'est engouffrée et repart avec elle vers le Lexington. Pétrifiée à l'idée d'aller en prison, elle s'en fait tout autant pour lui. Il ne supportera jamais d'être enfermé deux années entières. Surtout, qu'adviendra-t-il de leur rêve ? Celui que Louise a bâti pour eux ?

Au 1224 North Kenilworth Avenue, dans le quartier d'Oak Park, l'un des plus prisés de la ville pour sa qualité de vie, le couple vient d'acheter une petite maison d'un étage et de quatre chambres.
L'extérieur es modeste, mais tous deux ont voulu un style opulent à l'intérieur. Louise a écumé les magasins de décoration, dépensant sans compter pour finaliser la maison de leurs rêves où ils pourront enfin être ensemble sans avoir à se cacher. Ils y sont M. et Mme Vincent d'Oro, voisins charmants, toujours très élégants.
Louise y joue de bon gré les ménagères bourgeoises, déjeune avec ses voisines, reçoit ces dames pour le thé, tient salon pour celles qui s'étrangleraient avec leur madeleine si elles savaient qu'elles picorent chez un des gangsters les plus célèbres de la ville.
Le couple modifie son apparence pour se distinguer des photographes judiciaires en noir et blanc qui inondent les journaux. Toute cette peine sera vaine s'ils sont condamnés.
Il ne leur reste plus qu'une seule chance, un recours auprès de la Cour suprême des Etats-Unis. Au nom de leur amour, ils iront ensemble plaider devant la plus haute instance et affronteront le gouvernement des Etats-Unis d'Amérique. Mais que diront ces hommes d'âge mûr représentant la sagesse du pays ? Le garde du corps de l'homme le plus puissant de l'Outfit paraît sur le point d'être enfermé.
Le message du bureau d'investigation à l'intention de Capone est sans ambiguïté. McGurn ne sera désormais plus là pour le protéger.
Ce soir, Mae et Louise assises à la même table partagent le même espoir : que la Cour suprême empêche leur homme d'aller en prison pour de bon. Voilà le cadeau de Noël qu'elles espèrent.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 10 Juin - 1:11

Neuf juges en colère

Mais en ce Noël 1931, le ciel s'obscurcit pour Mae. Le bureau d'investigation reçoit un télégramme anonyme l'informant que Capone sert du whisky à ses invités dans sa cellule et qu'un proxénète appelé le Bon-Bon lui fournit des filles qui viendraient adoucir sa solitude toute relative. Une enquête est lancée. Moneypenny, l'avisé directeur, nie les faits : aucune femme, hormis celles du clan Capone, ne rend visite au prisonnier ; certes son épouse lui envoie deux fois par jour des repas, mais ce n'est pas un délit. Le Département de la Justice l'entend autrement. La Maison Blanche fait pression sur les autorités de Chicago pour déplacer ce prisonnier qui prend trop de libertés. La place de Scarface est dans une prison fédérale, où il sera isolé et mis sous surveillance. Or, rien ne peut être fait avant l'examen du cas Capone par la Cour suprême, prévu pour le 2 mai 1931. Mais à la fin du mois de février, l'appel est rejeté sans un mot d'explication. Al ne sortira pas de prison avant onze ans. Il n'existe plus aucun recours légal. Mae est anéantie.
Elle tente de réconforter Al du mieux qu'elle peut, avec quelques mots et beaucoup d'amour dans un télégramme : "Cher Al, je suis tellement désolée que l'affaire ait échoué. Il y a toujours un espoir, alors supporte cette épreuve. Je penserai toujours à toi et prierai pour t'avoir avec nous, Sonny et moi, très bientôt. Amour et bonne chance. Ta femme."


Le 1er mars 1932, l'enfant de 20 mois de Charles Lindbergh, l'aviateur le plus célèbre du monde pour avoir été le premier pilote à relier seul et sans escale New York à Paris à bord du Spirit of St Louis,, est enlevé dans son berceau. Une autre forme de nuisance criminelle est apparue avec la Grande Dépression : l'enlèvement ciblé. Quand une société s'appauvrit d'un coup, les nantis deviennent aux yeux de ceux que la faim et le désoeuvrement taraudent non plus des héros, mais des cibles. Le 5 mars, depuis sa prison de Cook County, Al Capone convoque un émient journaliste et désapprouve publiquement cet acte ignoble : "C'est la chose la plus outrageante que j'aie jamais entendue de ma vie. Comment Mme Capone et moi-même nous sentirions-nous si notre fils était kidnappé ? J'offre 10 000 dollars à quiconque pourra donner des informations conduisant à l'enfant sain et sauf."
Al ne se contente pas de condamner : "Je peux faire bien plus que personne sur terre pour retrouver ce bébé." Il voit là l'occasion d'obtenir la libération qui lui a été refusée. "Je n'ai absolument rien à voir là-dedans. Je pense pouvoir le prouver. Mais je suis affirmatif, une mafia l'a fait (...). Si j'ai raison, tout le monde sait que je suis capable de changer le cours des choses dans cette affaire. Eh bien, je suis volontaire, allons-y." Il ne demande en contrepartie que trois fois rien, une simple grâce présidentielle pour tous ses méfaits.

Magnanime, il propose de déposer 250 000 dollars de caution pour prouver ses bonnes intentions et de placer un de ses frères en prison à sa place. L'article, publié le lendemain dans tous les journaux, déchaîne les passions. N'y a-t-il qu'un gangster capable de faire le travail de la police ? Découvrant les mots de Capone, Charles Lindbergh prend contact avec le secrétaire du Trésor. Si Scarface dit vrai, il appuiera sa demande. Le sujet est discuté sérieusement à la Maison Blanche, mais le président Herbert Hoover refuse la propostion. Les autorités impuissantes retrouveront le corps sans vie deux mois plus tard. L'Amérique est sous le choc, la mort du nourrisson frappe au coeur tout un pays, qui retourne sa haine contre ceux qui incarnent ce crime : les gangsters.
Le plus célèbre d'entre eux purgera sa peine dans un établissement où il ne sera plus le chef de l'Outfit : on s'apprête à le transférer à Atlanta, en Géorgie, vers la prison la plus stricte qui soit.
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 10 Juin - 15:32

WASHINGTON D.C., COUR SUPRÊME, 1ER NOVEMBRE 1932

Louise aura-t-elle plus de chance ? Son cas doit être entendu le 1er novembre 1932 par la Cour suprême. Elle est l'affaire numéro 97, Vincenzo Gibaldi, alias "Jack McGurn", alias "Jim Vincent d'Oro", et Louise Rolfe contre les Etats-Unis d'Amérique". Elle voulait une passion romantique et dangereuse, la voilà bravant le gouvernement en son sein. Le couple a rempli ensemble les vingt-cinq pages du dossier de réclamation, ne laissant rien de côté de l'historique de sa liaison, au nom du droit à s'aimer librement. Il n'y a plus qu'à attendre sagement. Hélas, la patience n'est guère une qualité de Louise. La nuit du 30 au 31 octobre, alors que l'on fête Halloween, elle est à nouveau arrêtée pour excès de vitesse et tentative de fuite. Refusant d'obtempérer à un contrôle de police, elle arrive en trombe dans son quartier cossu et se fait finalement intercepter par une seconde voiture. Ce serait mentir que prétendre qu'elle était sobre ce soir-là, un euphémisme de dire qu'elle avait bu. Les avocats du couple plaident le stress et la démence passagère.
Décidés à plaider leur cause en personne, Jack et Louise embarquent donc comme si de rien n'était à bord du train Baltimore & Ohio direction Washington. Ils savent que si les sages se prononcent contre eux, ils seront séparés. Il ne pourra plus la protéger, et à baigner dans le milieu carcéral et à ne pas savoir nager en eaux troubles, elle s'y noiera. Son caractère léger et enjoué ne lui sera d'aucune aide derrière les barreaux et fera d'elle une proie facile, pense-t-il.

Louise se présente devant les juges chapeau cloche enfoncé sur la tête, collier ras du cou noir et vêtue d'une robe blanche, les yeux maquillés. Face aux respectables homme d'âge mûr garants de la bienséance morale, elle apparaît comme une libertine, symbole d'une jeunesse déréglée et ivre de plaisir. Cependant elle n'est pas qu'une danseuse entichée d'un voyou, mais aussi une épouse légitime, signe d'une rédemption. Jack, derrière elle, dans un costume sur mesure, a bien plaqué ses cheveux en arrière et tente de garder son calme. Louise jette un regard menaçant à l'armada de reporters ; elle n'a pas envie de poser en cet instant. Le procureur tente de pointer du doigt la conspiration des deux amants "en ce qu'ils ont eu des relations sexuelles sans que la vraie Mme Gibaldi en ait eu connaissance". La bataille est serrée. Le 7 novembre 1932, la décision tombe, la cour les reconnaît non coupables. Les avocats ont bien fait leur travail. Une femme ne peut être accusée de conspiration ou de racolage uniquement parce qu'elle a consenti à un rapport avec un homme. Jack et Louise sont libres, rendus çà leur rêve, leur confort bourgeois et leur célébrité adoubés par la loi.

Son appel rejeté par la Cour suprême des Etats-Unis, Al empaquette ses affaires dans sa cellule et passe la journée en famille. Le 3 mai 1932, il doit dire au revoir à Mae et Sonny, puis Teresa et Mafalda. On rit, pleure, mange. Le lendemain, à 10 h 30, l'escorte musclée chargée d'emmener le prisonnier jusqu'à la gare est prête.
Six voitures pleines d'agents armés jusqu'aux dents l'attendent.
Eliot Ness en personne a tenu à en être. Al ne remontera plus en cellule à Cook County, il passe de l'autre côté de la clôture, acclamé par les prisonniers qui lui font des signes, crient, lui souhaitent bon voyage.
"Vous avez cru que c'était Mussolini qui passait par là ?!" leur lance-t-il. "Je suis sûr que Mussolini n'a jamais eu un adieu aussi chaleureux !" A l'extérieur, il sourit aux photographes et pose menotté. "Je suis impatient de commencer", se réjouit-il. Al défie l'autorité, la morosité, la Dépression et la morale.

On peut être entravé, mais libre, question de posture. La gare est bondée à l'arrivée du convoi spécial. Les agents peinent à se frayer un chemin parmi les centaines de curieux présents pour l'événement.
A Atlanta, Al a droit à une coupe de cheveux qui ne lui plaît guère, quelques millimètres seulement, et à un costume de bagnard.
Une purge pour un homme si coquet. Il travaille huit heures par jours dans l'atelier de cordonnerie et joue au tennis après s'être essayé sans succès au base-ball. Trente minutes de visite sont autorisées tous les quinze jours. Les femmes du clan ne comptent pas les manquer. Les langues étrangères étant interdites, Teresa doit s'asseoir avec les autre visiteurs, face à la longue table, et lui bredouiller quelques mots d'anglais à travers le grillage. Mae et Sonny viennent tous les mois. Pour les anniversaires et les fêtes, Al ne manque pas d'envoyer un télégramme. Pour la fête des Mères, il compose un poème à son épouse :

"Il y a un jour spécial pour les mères
entre tous les jours de l'année
Et je veux témoigner ma gratitude à quelqu'un de précieux et cher
Et souhaiter toute la joie et le bonheur à la plus douce des femmes - ma femme
Parce que tu fais partie de la fête des Mères
Et est la plus grande partie de ma vie."


Et il le termine par un petit mot plein de tendresse maritale : "Avec le temps, je réalise la dette que j'ai envers toi, ma gratitude ne cesse de grandir, mon amour est plus profond et plus fort pour toi, Dieu puisse te bénir et je vous aime tous. Ton cher mari, Al." Il adressera exactement la même note à une autre femme... sa mère !
D'un poème, deux coups !


La distance sépare les amours transitoires, mais renforce les coeurs fidèles. C'est fou de voir à quel point les barreaux transforment des maris distraits en merveilleux repentis. Capone est enfermé avec Morris Rudensky, originaire d'une famille juive de Manhattan, qui avait commencé sa carrière de gangster en volant des bagels, avant de travailler à la fois pour Capone et pour le gang du Nord. Devenu le roi de l'évasion après de nombreux séjours à l'ombre, maintenant qu'il est dans une prison fédérale hautement sécurisée, Morris s'échappe par l'écriture. Il encourage Al à faire de même.
Ecrire à Mae, lui exprimer ce qu'il ressent, voilà ce qu'Al n'a jamais fait, mis il n'est pas trop tard. Alphonse peine à former les mots, le tracé du stylo est pénible, sa main tremble, il doit s'y reprendre à plusieurs fois. "Bon Dieu, Rusty, j'ai du mal à écrire une lettre. Le crayon à l'air de peser une tonne." Al a seulement la petite trentaine, il semble pourtant usé comme un vieillard. Garder le contact avec sa famille, avec Mae et Sonny, devient son obsession permanente. Il écrit au directeur de la prison pour une affaire de la plus haute importance : Mae lui a envoyé cinq photos d'elle, toutes dans des poses différents. Mais Al s'inquiète de ce qu'on lui a signifié : "J'ai été informé que je ne pouvais en garder qu'une et que je devais renvoyer les autres (...). Monsieur, si je ne suis pas autorisé à les garder, je vous demande de venir et ainsi je pourrai les détruire en votre présence, car je ne veux pas qu'elle atterrissent dans une rédaction avide de les publier."

Le grand Scarface qui faisait trembler l'Amérique mendie des clichés de sa femme auprès du directeur d'une prison fédérale. L'affaire réglée, Al tend à son colocataire pénitentiaire la photo du petit et s'interroge : "Comment diable un gros machin comme moi peut-il avoir un fils aussi beau ?"
De son côté, Mae doit élever seule Sonny, affronter les regards, la presse, le clan. Elle doit se protéger, avancer dans le noir un jour après l'autre sans penser à la peine totale qu'il doit purger, ni à l'âge qu'aura leur fils à sa sortie, ni à tout ce qu'il n'aura pas pu faire avec lui, comme lui transmettre son expérience de la vie d'homme. Il faut se raisonner, Al est vivant, c'est tout ce qui compte. Car la mort rôde autour de l'Outfit et sème des veuves de gangsters à tour de faucheuse.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 10 Juin - 16:39

LES ENNEMIES TRES INTIMES DE J. E. HOOVER

"Le vice, c'est le mal qu'on fait sans plaisir."

Colette, Claudine en ménage.


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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: Lady Scarface ..........................   Ven 10 Juin - 17:01

ouh là j'ai de la lecture de retard....
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