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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Lady Scarface ..........................

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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 15 Juil - 18:22

La croisière s'amuse

Le 19 septembre 1938, Bugsy embarque sur la Metha Nelson, une mythique goélette trois-mâts de 60 mètres, celle-là même utilisée lors du tournage du film Les Révoltés du Bounty en 1935 avec Clark Gable, pour une croisière paradisiaque. Il est accompagné du nouveau parfum du moment, une femme dont le titre de comtesse n'est pas des plus courants au bras d'un mafieux ! A son arrivée sous le soleil de Californie, Siegel a toute une liste de personnes influentes à rencontrer, une autre de femmes à posséder.
Dorothy Satisfait les deux catégories à la fois.

Et ce n'est pas forcément pour ses qualités physiques. Des cheveux presque noirs qui contrastent avec des yeux bleus des plus clairs, un nez imposant, un menton qui lui dispute le regard, une bouche fine qui n'appelle pas le baiser, pulpeuse, dirait-on, pur éviter de froisser, mais en réalité rondelette, elle n'entre pas dans les canons de beauté que les gangsters apprécient.
Dorothy di Frasso, née Dorothy Taylor le 13 février 1888 à Watertown, dans l'Etat de New York, est alors sa séductrice la plus chevronnée d'Hollywood. Fille d'un magnat du commerce du cuir ayant fait fortune dans les investissements boursiers, elle a le sens de l'aventure. La vingtaine à peine entamée, elle est déjà fiancée à un jeune homme de la haute société, courtier en Bourse, mais préfère partir voyager à travers l'Europe, filant à l'anglaise sur un paquebot plusieurs mois durant. Depuis l'hôtel Meurice, à Paris, elle confie aux journalistes qui poursuivent cette mondaine très en vue qu'elle hésite sur ses engagements. En juin 1912, elle épouse à la place son premier béguin, le pionnier de l'aviation britannique Claude Grahame-White, le premier à avoir posé son biplan sur les pelouses de la Maison Blanche et suggéré au Président une petite balade. Le couple se marie le 27 juin 1912, à Widfort, en Angleterre. Grahame-White survolant le lieu de la cérémonie a pris soin de disperser depuis les airs quantité de roses. La lune de miel sera tout aussi peu conventio nnelle ; au lieu de commencer une vie à deux les pieds sur terre, le couple partira dans les airs en direction du sud, sans but précis. Hélas, c'est une première, la jeune mariée n'a jamais pris un avion de sa vie et déchante sitôt les premiers cumulus croisés. L'expérience se révèle bien moins romantique que dans son imagination. Prise de panique, elle serre tant le cou de son mari qu'elle manque de l'étrangler en plein vol ! Le pilote chevronné tente de garder sous contrôle à la fois son engin et sa femme, ce qui les guérit du souhait de voler ensemble - convoler est peut-être déjà bien assez. Hélas, il se retrouve mobilisé et rejoint l'armée de l'air britannique. Le mariage ne résiste pas à la Grande Guerre et le divorce est prononcé à Londres le 17 décembre 1916, alors que le père de Dorothy a eu la judicieuse idée de lui laisser environ 12 millions de dollars en héritage à sa disparition.
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 15 Juil - 20:31

Malheureuse en amour, mais riche à ne plus savoir que faire, la roturière épouse bientôt à Manhattan le comte Carlo di Frasso, de trente ans son aîné, qui est membre du Parlement italien. Il est désargenté, mais a un titre et possède une assise européenne que tous ses millions ne peuvent acheter, une légitimité aristocratique dont elle n'aurait pu rêver. Tandis que monsieur passe sont temps occupé par la politique italienne, elle voyage, seule, et s'offre la plus dispendieuse des propriétés de Berverly Hills, dont elle fait sa terre promise.
Sous le soleil de Californie, toujours entourée d'hommes, rarement de femmes, auxquelles elle ne fait pas confiance, elle organise des fêtes extravagantes dans lesquelles son fort caractère ne passe pas inaperçu : lors d'un bal costumé, elle prévoit une animation de boxeurs professionnels qui, devenant soudain trop enthousiastes, précipitent une bagarre générale qui brise des meubles arrache des chemises et égratigne les stars de cinéma.
Une autre fois, dans un hôtel de luxe parisien, elle ordonne à tous les Américains présents sur la piste de danse de s'en retirer aussitôt qu'un Noir s'apprête à s'en emparer ! Un soir, alors qu'une chroniqueuse mondaine a le toupet d'inviter un acteur qu'elle n'aime pas, la comtesse aux poings nus se rue sur elle, et toutes deux "se sautent au visage comme deux chats sauvages" !


Après elle, le banal, le quotidien, l'habitude n'existent plus. La légende est née, tout le cinéma se presse pour être de ses fêtes, à l'instar de Clark Gable, Cary Grant ou Marlène Dietrich. L'Ange bleu, comme on désigne alors l'actrice allemande, apparaît à une des fêtes données par Dorothy, le 4 juillet 1935, vêtue d'une robe de cygne faite de plumes, dont les ailes déployées lui recouvrent la poitrine, fendue jusqu'en haut de la cuisse. Face à cette gracieuse allégorie de Léda du plus grand chic, l'hôtesse n'est pas en reste. Elle porte un magnifique collier d'émeraudes, ainsi qu'une parure de diamants et saphirs valant la modique somme de 100 000 dollars, apportant au glamour roturier d'Hollywood la touche européenne sophistiquée qu'elle attendait pour éclore. Bugsy a été attiré par cet oiseau rare dont on ne sait si on a envie de l'admirer voler ou de la plumer. En regard, quelle excitation pour elle de s'afficher au bras d'un gangster non plus sur grand écran, mais en chair et en os ! Elle doit lui faire vivre la plus folle des aventures de sa vie, que ses moyens illimités doublés d'un talent inné et d'une imagination débordante vont lui permettre d'orchestrer.
Dorothy di Frasso a en effet réquisitionné le navire pour organiser une formidable chasse au trésor qui se déroulera dans un archipel de l'océan Indien, les îles Cocos, à mi-chemin entre l'Australie et le Sri Lanka. La présence humaine s'est faite discrète dans ces atolls presque sauvages aux couleurs vives. La comtesse excentrique a pris l'initiative de partir à la recherche d'un trésor de pirates enfoui, d'une valeur estimée à 300 millions de dollars.

Cette folle idée est née dans la tête de Bugsy et Dorothy après qu'ils ont été embrigadés par un obscur Canadien du nom de Bill Bowbeer, qui avait en sa possession des cartes indiquant le lieu où se trouvait le prétendu butin.
Voici donc le couple embarquant ce 19 septembre 1938, accompagné de Mario Bello, le beau-père de Jean Harlow, suivi de sa jeune fiancée, du médecin chef de la prison du comté de Los Angeles, d'un ami boxeur et de deux douzaines de membres d'équipage. La traversée semble idyllique et inspire l'amour : Mario Bello épouse en pleine mer sa fiancée, avec Bugsy et Dorothy comme témoins.
Une fois à terre, dans ce monde presque vierge, l'équipage installe tentes, tables de banquet... pelles, foreuses et explosifs ! Tous, la comtesse la première, creusant de bon coeur, dynamitant à qui mieux mieux collines et grottes sous les ordres de Bugsy qui a pris le commandement de l'épopée. L'humidité et la chaleur forment un cadre de vie digne d'un Eden sur terre... pour les insectes et les rongeurs : "Au lieu de trouver un trésor, nous avons trouvé des millions de fourmis rouges et des rats géants", se plaint Dorothy.
Le voyage vire au cauchemar lorsque, faisant route vers Los Angeles, la goélette est prise dans un violent orage au large d'Acapulco. Un des moteurs tombe en panne, l'équipage commence à se mutiner. Le capitaine doit enchaîner deux hommes qui menacent la sécurité du navire, tandis qu'un troisième se distingue en ne dessoûlant pas durant plusieurs semaines. Pis, Mario Bello, pris d'un coup de folie, empoigne un colonel de l'armée du Costa Rica monté à bord lors d'une escale, et les deux hommes se livrent un combat dont personne ne connaît la cause ! Le vaisseau peur périr pour avoir trop de pilotes, selon l'adage antique. Il doit demander du secours à un bateau de plaisance italien. Le naufrage est évité de peur, mais la chasse au trésor aura tout de même duré quatre mois !
La Metha Nelson de retour en janvier 1939, les agents du FBI interrogent les protagonistes de cette folle équpée : le capitaine avoue aux G-Men qu'il lui a été demandé d'une manière bien peu diplomatique de "garder sa bouche bien fermée" et de taire le déroulé du voyage, sous peine d'en subir les conséquences. La comtesse, prenant la mesur de la mauvaise presse que sa liaison lui vaut, s'explique : "Ben est un de mes plus proches amis, mais perler d'une romance, c'est absurde. Il a une femme et j'ai un mari, et toute autre interprétation est absolument ridicule."

Mais Dorothy ne compte pas pour autant se passer de son gangster : elle l'intègre au contraire à son univers de fêtes et de célébrités. Discipliné, il se présente sagement à côté d'elle sur les tapis rouges, toujours vêtu en conséquence, attendant d'être appelé, faisant un simple signe de tête aux hôtes, prenant une expression "penaude", comme un petit garçon. Les premiers regards sont inquiets, tous craignent de finir criblés de balles par le redoutable patron de Murder Inc.
Mais rapidement, confié aux bonnes grâces de Dorothy qui a l'âme et la patience d'un pygmalion avec les mauvais garçons, il devient à son bras la nouvelle coqueluche ; il est beau, plaisant, sait complimenter les femmes et viriliser les hommes, et parfois l'inverse. Lauren Bacall le trouve si poli qu'elle ne peut croire qu'il soit un véritable truand : "Sans doute est-ce un acteur ?" Pourtant, Humphrey Bogart, qu'il vient de rencontrer sur un plateau de tournage, refuse de se lier d'amitié avec lui et tempête contre la "clique d'ex-contrebandiers et fausses baronnes qui s'habillent en chinchilla et en queue-de-pie pour assister aux avant-premières mondiales". Peu importent les médisances, Dorothy retrouve avec Bugsy la joie de vivre, après avoir eu le coeur brisé sept ans auparavant par le plus bel Américain d'alors, un des hommes les plus en vue de la planète !
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 15 Juil - 21:58

Coeurs brûlés

La chaleur s'installe sur les hauteurs de Rome, à l'été 1931. Dans la Ville éternelle, Dorothy profite de la douceur voluptueuse de son palais. Pourtant l'égérie d'Hollywood se lamente. A 43 ans, elle se sent à l'apogée de son assurance et de sa féminité, et le comte di Frasso, son noble et vieil époux désargenté, a le bon goût de se faire discret. Peut-être trop. Avec le temps, ce mariage de raison ne semble plus si opportun qu'il l'était... Jusqu'à ce qu'elle reçoive un télégramme d'un ami travaillant à la Paramount, une autre des plus grandes sociétés de production cinématographique du monde. Un jeune homme ayant besoin de se mettre au vert compte lui rendre visite prochainement.
En mai 1931, las de sa célébrité soudaine, épuisé par les tournages et les tourments amoureux d'Hollywood, Gary Cooper embarque vers Alger. Il souffre de jaunisse et d'anémie, a perdu 14 kg et se sent seul dans ce monde de paillettes. La richesse tombe comme une tuile sur ce cow-boy qui galopait librement dans le ranch de son père. Même dans les rues d'Alger, il se rend compte qu'il n'est plus James Frank Cooper du Montana, mais une vedette, le partenaire à l'écran de Marlène Dietrich dans Coeurs brûlés. Et les enfants de la Ville blanche le poursuivent en mimant les batailles de cow-boys qu'il interprète à l'écran. Gary veut fuir et se décide pour l'Italie, où un certain Mussolini a pris le pouvoir le 29 octobre 1922. C'est pendant un bain de soleil au Lido, à Venise, que le télégramme de la Parmount lui arrive, l'invitant à se rendre à Rome chez la comtesse : "Elle tient une sorte de maison ouverte pour célébrités et dignitaires, écrit l'ami producteur, elle t'accueillera à bras ouverts."

Gary et Dorothy, de treize ans son aînée, ont une passion en commun loin des relations mondaines et du vernis d'Hollywood, un art qui ne ment pas et oblige à la maîtrise de ses instincts, l'équitation. Cavalière effrontée, la comtesse monte en amazone parmi les officiers de la cavalerie italienne, ne craignant ni la vitesse ni les chutes. Gary a besoin d'être pris en main, des mains richement baguées si possible, des mains douces, mais qui sauront le diriger tant il se sent perdu à ce moment précis de sa vie.
Coop, comme on se plaît à l'appeler, compose le numéro de téléphone de cette comtesse dont on lui a vanté les mérites. Son interlocutrice le trouve "affreusement délicieux" rien qu'au son de sa voix et le convie : "Rendez-vous tout de suite à la villa Madama, ma maison. Vous y serez plus à votre aise", et, à peine le combiné raccroché, lui commande une douzaine de costumes. Enfin le Verbe se fait chair : Dorothy ne résiste guère à ce gaillard d' 1,90 m qui arrive dans la propriété, ni à la parfaite transparence de ses yeux bleus romantiques qui dénient toute expression à ceux qu'il ne connaît pas. Il est timide, rêveur, fait montre d'une incertitude nonchalante sur le monde qui l'entoure. Il se passionne pour la peinture et le dessin, aussi Dorothy va-t-elle se charger, non sans délectation, de l'initier à ce que la mère des arts à produit de meilleur en la matière. Elle le promène dans les musées et galeries où il peut admirer les chefs-d'oeuvre du monde occidental et le laisse conduire ses voitures de course pour y aller. Elle l'initie aux arts de la table, à la dégustation des grands crus, lui apprend à lire un menu en français. La chose est fort utile pour les soirées de la comtesse, qui convie en son honneur le prince Christophe de Grèce, le prince Umberto d'Italie, sans oublier le duc d'York, le futur roi George VI.
Gary portait encore, en arrivant chez elle, des vêtements mal coupés, pris au hasard, et gardait la fâcheuse manie d'avoir la chaîne d'une montre à gousset dépassant de sa veste. Mais c'était avant que Dorothy prenne également son style en main. La relation évolue comme une dialectique dans laquelle elle le domine, le façonne, imprime l'empreinte de son style, réalisant un fantasme jouissif de pygmalion. Gary aime se laisser faire, il reprend forces et goût à la vie. La découverte de l'aristocratie européenne, l'intérêt qu'elle lui témoigne en l'adoptant comme l'un des siens lui donne la force de se débarrasser de son complexe de cow-boy mal dégrossi. L'été est des plus flamboyant, y a-t-il meilleure saison pour s'aimer ? Barbara Hutton, mondaine américaine, épouse de Gary Grant, ne peut que commenter : "C'est dur de savoir si la comtesse a donné une fête qui a duré tout l'été ou une série de soirées qui ont duré des semaines !"
Dorothy met en oeuvre, pour séduire Gary, la richesse et l'imagination qu'elle possède et compense ce que son âge et son physique ne peuvent plus, seuls, lui offrir : elle l'emmène à Alexandrie, au Caire, au Soudan, puis en safari autour du lac Malawi, au Mozambique, et jusqu'au pied de mont Kenya chasser l'éléphant.
Gary reste ainsi près d'un an des studios, aux bons soins de sa maîtresse.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 16 Juil - 0:05

Lorsque tous deux quittent l'Italie pour revenir aux Etats-Unis, Coop est un homme différent. Il est prêt à conquérir le cinéma, le monde, son sourire a pris une profondeur et une confiance dont il était dépourvu et qui ne le quitteront plus. Dorothy compte faire à son bras un retour en grande pompe à Hollywood. On les voit partout ensemble écumer les clubs les plus tendance, trôner à la table des célébrités chez lesquelles ils arrivent en couple, comme à Pickfair, villa des hauteurs de Berverly Hills - l'une des premières de la ville à avoir une piscine privée - construite par les deux vedettes du cinéma muet Mary Pickford et Douglas Fairbanks. Au 1143 Summit Drive, dans cette somptueuse propriété de vingt-deux chambres qu'ils ont nommée en unissant leurs deux patronymes, "Pick" et "Fair" reçoivent tout le gratin cinématographique et littéraire, par exemple F. Scott Fitzgerald, George Bernard Shaw ou Arthur Conan Doyle. Le couple se plaît à inviter "le cow-boy et la comtesse", dont l'histoire fait sensation dans le milieu. Un soir, attablée avec Katharine Hepburn, Dorothy s'empresse de confier, entre la poire et le fromage : "Gary est le premier homme à m'avoir jamais satisfaite sexuellement !" Douglas Fairbanks passe sous la table et mord les cuisses dodues de la comtesses. "Vous devez l'excuser, précise Mary Pickford, il aime faire le chien."
Mais Dorothy sait que les séducteurs aiment être surpris, destabilisés parfois. Au diable les truffes et le champagne dont elle rassasie ses invités dans sa superbe propriété de Beverly Hills, elle emmène Gary dîner parmi la plèbe au Beefsteak Dinner ! L'aristocratie et le cinéma ne se rencontrent guère que sous les feux de la rampe, mais grâce à la comtesse, Alfred Vanderbilt dispute une partie endiablée de patins à roulettes avec Ginger Rogers. Elle transforme ceux qui n'étaient aux yeux de la bonne société que des saltimbanques en véritables "étoiles" adoubées par la haute société, fournissant fêtes et alcool pour que ce petit monde se mêle et s'encanaille. Tant et si bien qu'on l'appelle bientôt "la reine d'Hollywood", De pulpeuse, elle est devenue sylphide à force de danser, quel heureux régime ! On soupçonne les préparatifs d'un mariage avec Gary.
La comtesse di Frasso serait-elle prête à renoncer à son titre pour son cow-boy ? Toute la presse à potins veut savoir, le sujet est le plus brûlant du moment. Une journaliste fait le déplacement à la RKO Pictures où, dans les vestiaires des hommes, elle trouve la comtesse avec, derrière elle, Gary. Elle sourit et badine suffisamment pour amadouer Dorothy et obtenir une interview. Les deux femmes s'installent à un bureau. La jeune journaliste observe chez son interlocutrice "des yeux magnifiques", avec un scintillement, une bouche rieuse et un nez aventureux". Gary se penche sur le bureau où la journaliste écrit, il surveille. Ses yeux ne pétillent pas, observe-t-elle, ajoutant que ceux de la comtesse "pétillent pour deux". L'entretien va bon train lorsqu'une jeune femme d'une grande beauté passe devant eux. Elle s'appelle Veronica Balfe. Âgée d'à peine 20 ans, elle est riche et vient rendre visite à son oncle, chef décorateur à la MGM, sur un plateau de tournage.
Le 15 décembre 1933, Gary Cooper se marie enfin. Mais pas avec Dorothy. Il épouse cette Veronica dans l'appartement de sa mère, à Manhattan, sur la très chic Park Avenue. Dorothy ravale comme elle peut son humiliation qui fait jaser le tout-Hollywood.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 16 Juil - 16:52

Vacances romaines

La "comtesse" s'était donc consolée en prenant sous son aile dorée Bugsy Siegel, de dix-huit ans son cadet, qui avait lui aussi besoin d'être introduit dans un univers dont il ne maîtrisait ni les codes ni les usages. Leur première croisière à la recherche d'un trésor de pirates aurait pu les guérir de toute envie de prendre la mer ensemble. Tant s'en faut. Le 8 avril 1939, Bugsy embarque en compagnie de Dorothy sur le Comte de Savoie avec 87 passagers de première classe en direction de Naples, en Italie.
Jamais à court d'excentricités, Dorothy a curieusement investi une partie de sa fortune personelle dans un cotillon du plus bel effet, un explosif récemment découvert par les scientifiques américains qui promet d'être sans fumée, incolore et sans flash lumineux, l'atomite.
L'Europe est à la veille de la guerre, l'année 1939 est celle de tous les dangers. Chaque futur belligérant teste ses potentiels ennemis et leurs limites qui - une fois atteintes - conduiront, à peine cinq mois plus tard, le 3 septembre, à la conflagration générale.
Dorothy pense avoir trouvé le moyen pour l'Italie de dominer le conflit qui s'annonce en tenant les autres nations mondiales en respect. Par l'entregent de son mari, elle propose ses services...au Duce, encore neutre, même s'il penche de plus en plus du côté du IIIe Reich, avec lequel il signe le 22 mai une alliance passée à la postérité sous le nom de pacte d'Acier.
Benito Mussolini accepte de miser sur cette découverte pour voir, même s'il ne croit guère aux inventions américaines en matière d'armement. Comme son nouvel allié de Berlin, il pense à tort que les Etats-Unis ne sont qu'une nation militairement secondaire. Il alloue 40 000 dollars à la comtesse à condition qu'elle fasse elle-même une démonstration de la poudre miraculeuse en Italie. L'atomite est supposée être "à peu près de même puissance que la bombe atomique". Le comte Galeazzo Ciano, gendre de Mussolini et ministre des Affaires étrangères, proche de la famille royale de Savoie, note dans son Journal que "Frasso nous a donné des informations concernant une époustouflante invention américaine d'un très puissant explosif", et son ami le prince Umberto II d'avouer que "Ben a essayé de nous vendre de la dynamite". Car tant le dictateur italien et le roi Victor-Emmanuel III semblent tout à fait ravis de leurs contacts avec le mafieux. "Ils se sont tous bien entendus", assure Dorothy, fière de ses présentations, "Ils l'ont tous adoré". Bugsy est impressionné par sa comtesse, qui sans cesse sort de son chapeau des lapins, tous plus couronnés les uns que les autres. Ici on l'appelle "Sir Bart" et le prend pour un baron anglais, lui, le caïd mafieux de New York.

Un truand, un roi, un dictateur, on dirait une fable, mais la réalité va pourtant se corser. Mussolini, Bugsy et Dorothy se mettent d'accord sur un essai dont ni le lieu ni la date ne sont divulgués. Il doit être tenu secret, car le sort de l'Europe en dépend s'il est concluant. Hélas, le jour de la démonstration, c'est un fiasco. A peine quelques panaches de fumée s'échappent de la poudre ; c'est un pétard mouillé, une bombinette. Mussolini est furieux et exige la restitution de sa mise. Pis, il demande au comte et à la comtesse di Frasso de bien vouloir quitter quelque temps leur palais romain, afin qu'y soit logé un haut dignitaire allemand venant séjourner dans la capitale italienne. En 1925, le couple a en effet fait l'acquisition de la villa Madama, joyau du XVIe siècle surplombant le Tibre et construit par le pape Clément VII, neveu du fameux Laurent de Médicis qui façonna la Renaissance italienne par son goût et son pouvoir. Pour cette bicoque de campagne, le vicaire du Christ avait tout simplement choisi comme architecte le grand Raphaël qui illumina les plafonds de ses fresques. La comtesse considère ce palais comme son enfant, elle n'a compté ni son temps ni son argent pour le restaurer, et surtout le faire briller de tout son faste.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 16 Juil - 17:23

Dorothy a métamorphosé la villa en lieu de rencontre de l'aristocratie et de la gentry européennes des années 1930. Mussolini ne peut donc trouver lieu plus approprié pour recevoir son hôte, un féru d'art qui affectionne particulièrement les grands maîtres. Il nen s'agit pas d'un simple général allemand, mais d'Hermann Goering. Le bras droit d'Hitler, véritable numéro deux du IIIe Reich, collectionne les titres avec la même avidité que les bijoux et les oeuvres d'art ; commandant en chef de la Luftwaffe, président du Reichstag, c'est lui qui a créé le bureau de la police politique, la Gestapo. Il a participé activement à la résolution de la "Question juive" par la création des camps de concentration, ce qui se révèle le meilleur moyen de plaire à son maître. Dans la foulée de la "Nuit de cristal" qui, le 9 novembre 1938, vient de briser les devantures des magasins juifs et brûler des synagogues, il inflige une amende colossale d'un milliard de marks aux Juifs jugés responsables de ce qui leur arrive. Venu pour sceller l'axe Rome-Berlin, Goering fait son entrée à Rome le 14 avril 1939 et séjourne donc à la villa Madama.
Or, Benjamin Siegel, qui ne se passionne pas outre mesure pour la politique européenne, est juif. Et il ne goûte que très peu la personnalité de Goering. Pas le choix, le fondateur de la Murder Incorporated se retrouve face au fondateur de la Gestapo à quelques semaines de la guerre. Deux manières de tuer, deux origines, deux visions du monde irréconciliables, mais un même mélange de cruauté et d'opportunisme. Bugsy a une manière bien à lui de trouver une issue aux conflits diplomatiques, il envisage de tuer sur place le dauphin d'Hitler. Dorothy l'en empêche : qu'adviendrait-il alors de son mari, citoyen italien de premier plan ?

Bugsy et Dorothy repartent alors aux Etats-Unis. En Europe la fête est finie, la bombe de la comtesse n'a pas explosé, mais d'autres en prendront le triste relais. Et, comme avec Gary Cooper, elle doit se soumettre à une réalité de taille : son beau mafieux si jeune et si enjoué est marié. Les maîtresses comme les armes se succèdent dans sa vie. Celle de Dorothy est rythmée par les festivités, pas les kidnappings ni les morts. Elle fait couler le champagne, lui le sang.
Un cocktail hélas imbuvable.
Ces jeunes hommes qu'elle aura maternés et façonnés à son image continueront de briller, mais jamais ne lui rendront son amour. Ils ne lui renverront que l'image d'une femme passée dans un miroir, et vieillissante, déformée par le besoin d'être aimée. Dans la vie de la téméraire aristocrate seuls deux grands amour auront compté : le prince du cinéma, puis l'étoile de la mafia. Deux passion pour lesquelles elle aura tout donné sans rien recevoir en retour.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 16 Juil - 18:19

Mon beau frère et moi

Le 22 novembre 1939, le retour d'Italie de Bugsy Siegel est marqué par le sang. Ben et son beau-frère, Whitey Krakower, tuent Harry Greenberg, pourtant associé et ami d'enfance du gangster.
Ce dernier avait eu la fâcheuse idée de menacer de parler à la police et lui réclamait 5 000 dollars pour ne pas révéler les secrets de la Murder Inc. Il est retrouvé occis devant sa maison d'Hollywood au 1804 N. Vista Del Mar. Son épouse lisait dans sa chambre lorsqu'elle a entendu des coups de feu et des crissements de pneus.
"Je suis sortie du lit et ai descendu les escaliers. J'ai reconnu la voiture et j'ai vu énormément de sang à l'extérieur", se souvient-elle. "Mon mari était là... J'ai commencé à hurler, appelant à l'aide." C'était évidemment trop tard.
Le 16 avril 1941, Bugsy Siegel est arrêté. Détenu à la prison du comté de Los Angeles, il est accusé du meurtre. Mais Whitey Krakower est malencontreusement tué avant de pouvoir témoigner à son procès, qui doit avoir lieu le 27 janvier 1942. Son frère tué et son mari derrière les barreaux, Esta est dévastée. Pis, Ben obtient de la prison le droit de recevoir les visites dites conjugales... de Virginia Hill et Wendy Barrie ! Jouissant décidément d'un traitement de faveur, Ben se fait livrer chaque jour des repas par les meilleurs restaurants, bénéficie du téléphone et a un costume de bagnard fait sur mesure et en jean. Tandis qu'il arrache une permission de sortie pour aller chez le dentiste soigner son sourire, on le retrouve déjeunant en compagnie de Wendy Barrie dans un restaurant à la mode, les mains libérées de ses menottes et en costume chic, avant d'être tranquillement reconduit dans sa cellule.
Lorsque Dorothy apprend la liaison de "son" Ben avec l'actrice, elle est prise d'une rage... maîtrisée. Elle appelle leur ami commun George Raft, se plaint auprès de lui et lui demande de tout entreprendre pur faire déguerpir sa rivale et ôter ses pattes de Bugsy.
C'est lui en effet qui doit accompagner Wendy Barrie à la prison pour sa prochaine visite. Sur le chemin du retour, il s'exécute et la met en garde : "Si vous continuez avec Ben, vous allez avoir mal. Je veux dire vraiment mal. Plus personne ne voudra voir vos films."Mais Wendy ne renonce pas pour autant.
Deux autres témoins du meurtre de Greenberg disparaissent dans des conditions tragiques et fortuites, l'un d'eux tombant d'une fenêtre alors qu'il est placé sous protection policière. Si bien que le jour du procès, plus personne ne peut associer Bugsy au meurtre. Le 27 janvier 1942, Mme Greenberg, toujours dans ses habits de deuil, nerveuse et maigre, témoigne seule à la barre contre Ben Siegel.
Mais la parole d'une femme ne suffit pas. Bugsy est acquitté. Il ressort libre du tribunal.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................    Sam 16 Juil - 19:44

Le château de ma maîtresse

Celle qu'il part retrouver, ce n'est ni Esta, ni Wendy, ni Dorothy, c'est Virginia Hill. Elle surpasse toutes les autres en folie, en érotisme, et surtout en caractère. Elle sait lui tenir tête. Elle l'appelle "Bébé Yeux Bleus", ce qui l'insupporte. Raison de plus pour continuer : "Je l'appelle ainsi parce que j'aime ce nom. Cela lui va bien. Et Ben déteste ça. Alors je l'appelle Bébé Yeux Bleus pour le faire en rager un peu, aussi." Lui l'appelle son "Flamant rose", en partie parce qu'il aime ses longues jambes, ses cheveux roux, son teint rosé par le soleil de Californie. Au 8221 Sunset Boulevard, à West Hllywood, ils prennent une suite penthouse au prestigieux Château Marmont, construit en 1920 sur le modèle du château d'Amboise, lieu à la mode où se pressent toutes les célébrités.
Le couple occupe l'appartement 6D sous le nom de M. et Mme James Hill. Ils passent leurs après-midi au champ de courses, leurs nutis dans les night-clubs, rentrant copieusement éméchés.
Les vapeurs d'alcool, d'amour et de soleil échauffant sans doute un peu trop leurs esprits, ils se disputent au moindre regard échangé avec un tiers, chacun ayant des raisons d'être jaloux. Les coups fusent, Virginia jure comme un camionneur et lui jette des objets au visage dès qu'elle est à court d'arguments. Ben parle avec ses poings, il n'est pas un verboteur. Mais ils finissent immanquablement, au grand dam del eurs pauvres voisins, par faire l'amour d'une manière si spectaculaire que "vous ne pourriez jamais le croire" !
De fait, la direction du FBI préférerait ne pas avoir à entendre les propos si crus du couple placé sous surveillance constante. Un agent adresse une note à J. Edgar Hoover, après avoir écouté la transcription d'un échange téléphonique entre Benjamin "Bugs" Siegel et Virginia Hill : "Cette conversation était obscène", s'indigne-t-il. L'enregistrement est si dérangeant qu'il se trouve depuis lors "détenu dans un coffre-fort" et l'agent recommande "qu'il soit détruit" !
Mais Virginia n'est pas qu'une ensorceleuse au lit, elle a pour Ben une autre qualité qui la rend hautement estimable, elle ment comme elle respire. Elle ne se contente pas d'assaisonner la réalité au sein du couple et d'éviter ainsi l'acidité du quotidien, elle mystifie sans vergogne la police comme les agents. Avec ses vingt-cinq ans alias et identités, elle donne des cheveux blancs aux hommes d'Hoover. Interrogée sur les activités de Ben par le sénateur Estes Kefauver, placé à la tête d'une commission contre le crime, elle a réponse à tout
.

On la questionne sur une bague de valeur offerte vraisemblablement par son amant et qui a disparu avant qu'on puisse en rechercher l'origine. Drôle d'histoire : de retour d'un séjour à Paris chez des amis, à peine était-elle arrivée à l'aéroport de New York qu'elle était cueillie par des agents désireux de l'interroger, mais la bague s'était volatilisée : "L'agent comptait les diamants et consignait tout par écrit. Et un avion s'est écrasé, alors j'ai regardé dehors par la fenêtre (...) et quand je me suis retourné, la bague avait disparu." Qu'y peut-elle ? Si même la police vous vole, c'est un comble ! D'où venait cette bague ? Là encore, elle brouille les pistes : "Ben m'avait offert une montre en diamant, mais je ne l'aimais pas. Alors je l'ai vendue et j'ai pu avoir plein de choses, quelques-unes avec des petits diamants. A mon avis, cette bague ne devait pas coûter plus de 500 dollars."
Impossible donc de rattacher directement la moindre dépense au gangster. Que sait-elle des affaires de Siegel ? "Je n'ai jamais rien su de ses affaires. Il ne m'en a jamais parlé, de son travail. Pourquoi m'en parlerait-il ? Je m'en fiche complètement d'abord, moi, de ses affaires. Je n'y comprends rien de toute façon." Le procureur poursuit, perplexe devant une telle capacité à travestir la réalité : "Je vous pose la question, car vous semblez avoir une incroyable habileté pour vous occuper de vos finances." La réponse l'achève : "Qui ? Moi ?" Il en reste coi. "Je prends juste soin de moi", concède-t-elle du bout des lèvres. "S'il commençait à parler de quoi que ce soit, je partais parce que je ne voulais pas savoir", ajoute-t-elle. Le procureur n'en démord pas : "Cela semble parfaitement impossible."
Aucun souci, Virginia a la parade dans sa manche : "C'est peut-être impossible, mais c'est vrai." Alors comment expliquer sa relation avec Bugsy ? Des goûts communs pour les choses simples, sans doute : "Il a dit qu'il aimait voyager, et que c'est pour cela que je devais voyager avec lui, parce qu'on irait en Europe, tout ça, il connaît tous les beaux endroits. (...) Il aime monter à cheval, comme moi, nager, tout ça. C'est tout."
Des voyages en Europe, des montres serties de diamants, des chevaux, de belles piscines, l'amour simple et désintéressé en somme. Le couple terrible poursuit sa liaison dans chaque hôtel de luxe que compte la ville. Ils descendent à l'Ambassador, où ils prennent une suite à 1 200 dollars la semaine, avec room service nuit et jour, puis louent la maison qui a appartenu à Rudolph Valentino, Falcon Lair, qui surplombe Benedict Canyon, à Beverly Hills.

Mais il manque au tableau un chez-eux, un nid douillet où s'ébattre et se battre à loisir. Virginia loue une propriété au 810 North Lindon Drive, à Beverly Hills, au jardin paysagé et aux sculptures de lions bordant l'entrée. Elle fait faire un jeu de clés pour Bugsy, en or massif, qu'elle lui offre comme symbole de leur lien si particulier. Elle choisit pour la décoration des ivoires chinois, des vases et des lampes de chez Tiffany, un service en argent, et achète au passage quelques vestes en agneau de Perse et étoles de vison, histoire de parader avec le plus flamboyant des mafieux de la côte Ouest. Le soir, ainsis parée, elle défile à son bras sur Sunset Boulevard et ils vont dîner dans les meilleurs clubs. Bugsy, costume sur mesure, boutons de manchettes en or et chaussettes en soie de créateur, sort une pièce d'or et la fait rouler au sol pour que les garçons de café courent après et l'attrapent, en guise de pourboire.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 16 Juil - 20:42

MIAMI, FEVRIER 1946

Mais bientôt Los Angeles n'est plus assez grand. Bugsy souhaite à nouveau diversifier ses affaires et déployer en Floride le même réseau de paris sur les courses qu'il a établi en Californie. Naturellement, Virginia sera du voyage. Le couple arrive à Miami Beach et fait l'acquisition, le 8 février 1946, d'une maison au 1456 West 28th Street, sur Sunset Isle n°1. La demeure est au nom de Virginia, mais Ben paie comptant la majeure partie, soit 30 000 dollars sur un total de 48 000. Elle viendra chaque mois verser 180 dollars servant à payer discrètement sa part.
Ici ils passent des vacances loin du milieu, dans un asile bien à eux, sans amants ni maîtresses ou épouses dans le placard, non loin de la propriété d'Al Capone et Mae. Le chef de la police de Miami, qui n'appréciait déjà guère d'avoir Scarface en retraite sur les bras, peste contre ce nouveau couple qui sent encore plus le soufre : "Si elle doit se faire tuer, comment-t-il, elle a intérêt à le faire en Californie, pas ici." Virginia y travaille. Elle fait installer une surveillance électronique digne d'une forteresse, avec alarmes, projecteurs, et engage à son service gardes du corps et détectives.
Mais les agents du FBI ont découvert un détail qui les met en alerte : Frank Costello, Meyer Lansky et Joe Adonis, les parrains les plus puissants de la mafia, passent étrangement eux aussi leur hiver... à Miami. Pour le FBI, la tentation est trop grande, les hommes d'Hoover font installer une filature bien plus efficace encore et placent des mouchards dans la maison, espérant trouver des preuves des exactions de Siegel. Dans les centaines de pages remplies par les G-Men, Virginia apparaît toujours présente à ses côtés, voyageant à Miami, San Francisco, New York, véritable hôtesse de l'air de la mafia.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 17 Juil - 15:00

En ce début d'année 1946, les hommes d'Edgard font mouche. Ben, avec un associé, planifierait de "faire surgir un hôtel-resort quelque part sur l'autoroute entre Las Vegas et Los Angeles". Depuis des années en effet, Bugsy rêve de posséder un lieu d'anthologie dédié aux plaisirs, à la fête et au jeu. Or, si Los Angeles est déjà saturé de divertissements, il prend conscience que Las Vegas, située en plein désert du Nevada, peut représenter un nouvel Eldorado. Les jeux y sont légaux, les casinos en construction, les touristes toujours plus nombreux. Quoi de mieux qu'une ville de passage bondée de visiteurs ivres prêts à dépenser leur argent et à s'encanailler de toutes les manières possibles, sans autres distractions que celles qu'on veut bien leur vendre ? Comment a-t-il eu cette épiphanie ? Ben est un homme proche de la nature. Un jour, faisant le trajet depuis le Nevada, il demande au chauffeur de son taxi de s'arrêter afin de soulager une envie pressante. "Tandis que Ben faisait prendre l'air du désert à son bazar, il a eu l'inspiration divine de faire de Vegas La Mecque de l'Ouest du jeu", se souvient Wendy Barrie. Il veut y construire rien de mois que le "plus grand hôtel-casino jamais vu".
La vision se précise, il érigera un monument à ce qui fait rêver l'Amérique : le sexe, la romance, l'argent, le risque, l'aventure. Un véritable Eden version gangster : "Le Flamingo de Ben Siegel, c'est comme ça que je vais l'appeler. Je vais mettre un jardin, une piscine et un hôtel première classe." Mais encore faut-il trouver le lieu. Benjamin apprend au début du mois de mars 1944 que les travaux d'un complexe prévoyant spa, golf, casino et restaurant viennent de s'interrompre après seulement quelques coups de pelleteuse. Les restrictions de matériel imposées par la guerre font grimper les coûts de construction, et le propriétaire, un certain Billy Wilkerson, ne peut plus fiancer le projet. Ben y voit une aubaine, un miracle, rachète l'affaire. Il se passionne pour les travaux, donne son avis sur chaque détail, du marbre d'Italie aux bidets.
Forcément Virginia se sent délaissée, son amant passe tout son temps les pieds dans le béton. Elle lui impose comme ultimatum, ce à quoi il n'a jamais voulu se résoudre, de divorcer d'Esta s'il l'aime. Pour elle, pour son flamant rose, le 8 août 1945 Siegel obtient le divorce. Esta ne fait pas le poids face à Virginia. L'épouse délaissée et ses deux filles, maintenant adolescentes, retournent à New York, tandis que le 26 décembre 1946 Ben s'apprête à ouvrir son business. Il est si nerveux qu'il fait l'inspection de chaque chambre avant le grand jour.
Le Flamingo est sorti de terre, malgré les avanies de la guerre, et il se déploie sur 16 hectares dans un style Art déco métissé de style Miami. Un petit pont mène à l'hôtel et, pour que son Eden soit plus vrai que nature, Ben a fait installer une véritable petite ménagerie de flamants roses qui s'ébattent en liberté. Hélas, un ou deux meurent chaque jour, ce qui le contrarie terriblement.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 17 Juil - 15:46

LAS VEGAS, HÔTEL LE FLAMINGO, 26 DECEMBRE 1946

Ce soir-là, les projecteurs tournés vers le ciel indiquent la seule voie à suivre sur le Las Vegas Strip. Le Flamingo est le troisième établissement à y ouvrir ses portes, après El Rancho Vegas, ouvert en 1941, et le Last Frontier Hotel l'année suivante. A ses abords, les voitures créent un embouteillage et déversent un flot de gangsters et célébrités. En costume noir, le sourire aux lèvres, Ben les accueille, une fois n'est pas coutume. La presse de tout le pays s'extasie devant ce qu'elle appelle l'"hôtel le plus fantastique jamais construit", tout droit sorti d'un "conte de fées", bâti par l"'imagination de Walt Disney en personne", bref, un "petit Taj Mahal". Vingt-huit mille personnes se pressent pour l'événement ; le petit gamin juif pauvre de Brooklyn est enfin devenu quelqu'un.
Virginia, sa muse, n'est pas en reste. Teinte en blonde pour l'occasion, elle fait bonne figure, mais jalouse plus que jamais ce lieu qui lui soustrait l'attention de son amant. Elle déteste le Flamingo : "J'étais en haut dans ma chambre, j'avais de la fièvre." Avec une bonne excuse, comme toujours : "J'étais allergique aux cactus." Bugsy aurait dû y penser, à quoi bon dépenser des millions si on ne fait pas attention aux détails ! Chaque fois qu'elle doit aller au Flamingo, elle est malade. Or, Ben y passe désormais presque tout son temps. Les disputes qui ornaient leurs préliminaires amoureux dégénèrent en guerre ouverte. Un jour, Virginia croise Wendy Barrie dans le hall d'entrée. Ben n'a rien trouvé de mieux à faire que de l'enregistrer au Flamingo, il aime jouer à domicile. "Hill m'a foncé dessus dans le couloir, m'a frappée si fort dans la mâchoire qu'elle a été déboîtée. J'ai dû être emmenée à l'hôpital", se plaint l'actrice.
Un autre jour, Ben, multirécidiviste en matière d'infidélité, s'entretient avec une charmante vendeuse de cigarettes dans l'entrée de l'hôtel. Virginia, que les cactus semblent soudain moins déranger, se rue sur la rivale potentielle et, sans présentation ni ambages, l'empoigne et lui tire les cheveux. Ben les sépare : "J'ai eu une dispute terrible avec lui", se souvient-elle "Il m'a dit que je n'étais pas une lady." Terribles propos, surtout dans la bouche d'un pareil gentleman ! Na pas être une lady, une femme respectable, mais une fille facile, socialement négligeable, sans éducation, de celles avec qui l'on couche, mais que l'on n'épouse jamais, voilà la hantise des femmes de mafieux, la cicatrice qu'elles ont à l'âme, celle de la mauvaise réputation. Cette fois-ci, il a été trop loin. La jalousie est certes un sport de combat, mais Ben vient de lui asséner un coup de poignard.
Virginia remonte dans sa chambre et boit d'abondance avant d'avaler une poignée de somnifères pour parfaire son oeuvre, autrement dit son taux d'alcool. Elle qui n'a jamais su être aimée ne veut pas mourir, elle veut juste qu'il souffre, lui qui ne sait pas aimer.
Il la découvre, inconsciente sur son lit. Sans attendre, il la traîne jusqu'à la voiture ; le frère de Virginia prend le volant et les conduit à tombeau ouvert jusqu'à l'hôpital à plus de 140 kilomètres-heure, soudoyant au passage avec un billet de 100 dollars le policier qui les prend en chasse pour excès de vitesse. Un lavage d'estomac pratiqué à temps sauve Virginia de justesse. Mais ses nerfs sont épuisé par cette relation. Comme Ben.

Heureusement, l'été offre son baume au coeur de Benjamin. Ses deux filles chéries viennent passer les vacances scolaires dans l'hôtel de leur père. Celui-ci a acheté à leur intention 300 hectares supplémentaires comme terrain de jeu. Il continue d'être un papa poule. "J'avais le béguin pour un des garçons du casino, se souvient l'une d'elles. Un soir, il a demandé si je voulais voir la salle des coffres. C'était incroyable, tout cet argent ! Nous sommes sortis prendre une collation, et mon père m'a trouvée dans la salle du restaurant. Il a perdu son sang-froid de me voir debout si tard et m'a hurlé d'aller au lit."

Le casino, pour être flamboyant, n'est pas encore rentable et la situation du couple ne s'arrange guère. Les croupiers corrompus permettent à certains joueurs un peu trop proches d'empocher des gains considérables. Bugsy devient paranoïaque, traque les tables à l'affût de la moindre irrégularité. Attrapant un jour un employé un peu trop généreux, il lui envoie un coup de poing qui le fait voler de sa chaise devant tous les clients médusés. Ses associés de la Murder Inc. ne voient pas d'un très bon oeil la gabegie financière du Flamingo. Siegel est à fleur de peau, ses poings se font plus bavards que jamais, les règlements de comptes se multiplient.
Au mois d'avril 1947, la superbe chanteuse platine Marie McDonald, dite "le Corps", ancienne maîtresse de Bugsy, s'installe à Las Vegas. Elle descend à l'hôtel El Rancho. En souvenir du bon vieux temps, Ben, gentleman, lui propose de rejoindre le Flamingo et de s'y produire. Apprenant que la starlette quitte leur établissement, un des adjoints d'El Rancho, vexé, met en garde la demoiselle : là-bas, les flamants roses n'ont guère patte blanche, l'hôtel serait un repaire de mafieux. Espérant provoquer la colère de Ben contre son ancienne maîtresse, Virginia s'empresse de colporter les malheureux propos à Bugsy. Son sang ne fait qu'un tour, façon cycle court. Il met une fois encore son ancien beau-frère à contribution, et tous deux foncent droit vers El Rancho, décidés à en découdre.
Trouvant le patron de l'établissement, Siegel le met en garde : "Ton gars, là... Je viens de lui en mettre pour cinquante points de suture."

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 17 Juil - 19:07

Le coup de la cravate

LAS VEGAS, HÔTEL LE FLAMINGO, JUIN 1947

Ben rejoint un soir Virginia à une table d'amis qu'il accueille au casino, sans avoir pris le temps de mettre une veste ni une cravate, encore moins un noeud papillon. Elle le fusille du regard : "Venir à table avec tous ces gens bien... dans une tenue de sport dégoûtante !" Quel manque de classe ! Ben n'est pas homme à se laisser ridiculiser en public, il lui conseille de s'occuper de son séant, qu'elle lève aussitôt de sa chaise en lui lançant : "Personne ne me parle ainsi", avant de quitter la pièce.
Le climat du désert devient étouffant à l'amorce de ce nouvel été. Virginia veut prendre le large et prévoit un séjour en Europe.
Une amie bien attentionnée et décidée à lui changer les idées lui a préparé un programme de ministre : la tournée des grands-ducs des meilleurs endroits où prendre du bon temps, à Paris, puis dans le sud de la France. Elle lui écrit une lettre détaillant les festivités.
"Ben a trouvé la lettre et l'a lue, et il a vu toutes les choses que je projetais de faire (...). Alors il m'a interdit d'y aller." Interdiction qui, naturellement, finit de décider Virginia à préparer ses valises.
Ben sera de toute façon occupé, ses deux filles viennent de monter dans le train pour venir depuis New York jusqu'en Californie - le voyage durera trois jours et deux nuits.
Dans la nuit du 20 juin 1947, Ben rentre à la maison, vide, de North Drive qu'il occupe avec Virginia. Cette dernière est bien partie pour Paris contre sa volonté. Il revient d'un dîner en bord de mer, s'assoit dans le salon et s'apprête à lire un journal, quand des tirs se font entendre. D'une voiture stationnant en face de la propriété des coups de feu sont tirés à travers les fenêtres ouvertes. Ben, si rapide à dégainer, ne réplique pas. "Un revolver de calibre 30 a été utilisé. Neuf balles ont été tirées, cinq l'ont atteint. Ses deux yeux ont été sortis de leurs orbites", consigne du FBI. C'en est fini de l'insecte fou. Esta est arrêtée et interrogée. Elle n'a rien à reprocher à son ex-mari, qu'elle dit toujours aimer : "Je n'ai divorcé que parce que j'en avais assez de me sentir seule tout le temps." Le motif de divorce retenu était pourtant cruauté mentale. Leurs deux filles sont en escale à Chicago, sur le chemin pour retrouver leur père, quand on leur apprend la terrible nouvelle.
A Paris, Virginia s'enferme dans la suite de son hôtel, rue de la Paix, dans un état proche de l'hystérie. Elle avale une grande quantité de somnifères et est retrouvée inconsciente par les femmes de ménage, qui la conduisent discrètement dans une clinique privée.
Paniquée, pensant les tueurs à ses trousses, elle quitte Paris en direction de la Côte d'Azur, où elle trouve refuge dans le luxueux hôtel La Réserve, à Beaulieu. Au lieu de vivre cachée, mourons en plein soleil : "Ils peuvent venir me chercher, ils savent comme ça où me trouver", confie-t-elle à la presse au bord de la piscine donnant sur la Méditerranée, sirotant du cognac à grandes lampées. "Je me cache de ma douleur, pas des tueurs", ajoute-t-elle.
Le 7 août, prête à affronter la réalité, elle prend un vol transatlantique en direction de New York, résolue à "trouver la paix".
Auburn à présent, pâle et silencieuse, elle part en pleurs de l'aéroport d'Orly : "Je sauterai probablement de l'avion avant d'arriver à New York", lâche-t-elle avant le décollage. Les policiers français ne savent s'il faut voir là de l'ironie ou une menace et se contentent de commenter que sans doute "l'hôtesse devra garder sur elle un oeil plus vigilant que d'habitude". Virginia part se réfugier dans leur nid, leur maison de Miami Beach, où elle décide de se murer dans le silence : "Je ne vous parlerai plus, à vous les journalistes", déclare-t-elle avant de conclure : "C'est vous, les Américains, qui avez causé tout cela."


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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 17 Juil - 19:59

La veuve Scarface

MIAMI, DOMICILE D'AL CAPONE, 18 JANVIER 1947

Mae termine les derniers préparatifs pour la petite fête du quarante-huitième anniversaire d'Al. Cela fait vingt-huit ans qu'ils sont mariés, un peu plus de sept qu'ils se sont retrouvés. Toujours la tête haute, elle peut se targuer d'avoir été la digne épouse de Scarface, même en pleine tempête. Al a pu être un des premiers patients à bénéficier d'un traitement à la pénicilline, laquelle a été découverte au début des années 1940, et son état s'est depuis stabilisé. Ainsi Mae a-t-elle pu inviter ce soir-là des notables de Miami à célébrer l'événement sans craindre que son mari l'embarrasse, par exemple en agressant l'un des convives dans un accès de paranoïa ou en révélant certains détails dérangeants de son lourd passé que sa mémoire vacillante et son état de conscience aléatoire auraient pu jusque-là lui faire divulguer.
Trois jours plus tard, le 21 janvier, à 4 heures du matin, Mae est réveillée par sa respiration lourde, haletante, un râle. Elle allume précipitamment la lumière et tente de le réveiller, mais il convulse.
Capone serait-il en train de faire une attaque ? Son sang ne fait qu'un tour, elle se rue sur le téléphone et appelle le médecin qui ne peut que constater, impuissant, une paralysie d'une partie du corps, un coeur très affaibli et des poumons à se remplir d'air. Mae, Teresa, Ralph, toute la famille se relaie sans interruption à son chevet. Au bout de quatre jours, l'apoplexie a raison d'Al.

MIAMI, CHAMBRE D'AL CAPONE, 25 JANVIER 1947

A 19 h 35, Mae, tétanisée, regarde le souffle quitter son roc. Ni la gloire ni la prison ne les avaient séparés en vingt-huit ans, un battement de coeur volatil et capricieux a suffi en une seconde à éteindre ce volcan qui n'avait pu l'être par l'administration la plus puissante du monde. Elle ne dit pas un mot. Les larmes coulent sur ses joues, elle se met à genoux et prend doucement son bras. Elle se penche et susurre quelques mots à peine audibles tout en l'embrassant sur le font. Puis, réalisant soudain le gouffre immense qui vient de s'ouvrir sous ses pieds, Mae s'évanouit.
Elle ne peut regarder la limousine noire écarter sur son passage la foule de journalistes et de badauds massés devant la propriété.
Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices, n'emportez pas le corps de mon bien-aimé vers le funérarium de Philbrick, se retient-elle de crier. Al, 1,79 m de haut, semble minuscule à présent dans ce cercueil en bronze, vêtu de ce veston croisé bleu marine avec cette cravate noire, cette chemise blanche et ces chaussures assorties. Plus de trois cent cinquante personne défilent pour le voir, par curiosité, en hommage ou par défi, avant que le corps ne soit emmené en voiture à Chicago, la ville qui a vu sa grandeur et sa décadence.
L'homme dont le Syndicat du crime rapportait environ 25 millions de dollars par an, gagnant ou perdant quelques millions au jeu et en paris sans ciller, auquel des dizaines de meurtres ont été attribués, qui a corrompu tant de politiques et défié le FBI, l'ennemi public numéro un s'en va sous terre par un après-midi glacial, dans une indifférence quasi générale.
Le 4 février 1947, au cimetière du Mont-Olivet, les pas de Mae marquent à peine la neige qui recouvre le sol. De nombreuses fleurs sont arrivées de tout le pays, mais le temps des grandioses funérailles de gangsters n'est plus. Le couple est officiellement sans le sou, la simplicité est de rigueur. Cette humilité sied à Mae la discrète, qui préfère se recueillir dans l'intimité, loin des fastes perdus de l'Outfit.
Elle pose son regard voilé sur l'humble pierre tombale où elle relit la petite inscription en italien : "Ici repose Alphonse Capone, né le 17 janvier 1899, mort le 25 janvier 1947." Les reporters reportent, le prêtre prie, les fossoyeurs fossoient, Mae, immobile, s'extrait de cette inanité. Elle semble triste, mais également soulagée que ses tourments soient finis. Il était si éprouvant pour elle de voir son mari abattu, malade, méprisé par ses anciens féaux, politiquement réduit à l'état de paria. L'obscurité gagne le ciel, le froid engourdit ses jambes ; elle s'engouffre dans la limousine, le laissant là, son exubérant Italien, sous du marbre aux froides nervures, dans un cercueil en bronze dont le fond est recouvert d'une couche de gardénias.
Tous les observateurs sont sûrs qu'elle viendra le rejoindre plus tard, mais il est encore temps de vivre, pour Sonny.

"Chère Mafalda
"J'espère que ces quelques lignes vous trouveront, toi et tes proches, en bonne santé (...). Ma mère m'a demandé de te retourner ses volontés concernant son enterrement et le mien. S'il te plaît, sois avisée du fait que nous n'utiliserons pas les tombes prévues à cet effet, tu peux les utiliser à discrétion. Ma mère et moi préférons être inhumés ici, en Floride. Après un si long moment sans correspondre, j'aurais préféré le faire en des circonstances plus plaisantes.
"Sonny."


Lady Scarface, la secrète et soumise femme du criminel emblématique de pègre, a pris une décision surprenante, peut-être pour se venger des tromperies de son mari, peut-être par volonté de se libérer de son emprise et d'oublier le passé, peu importe.
L'éternité se passera sans lui, Al et Mae ne finiront pas ensemble sur une lit de gardénias.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 17 Juil - 20:28

Epilogue

A la fermeture du Club Everleigh, en octobre 1911, Ada et Minna Everleigh quittent à 47 et 45 ans chacune le milieu interlope qui était le leur et s'offrent une retraite dorée à New York, où elles profiteront de leurs millions tout en dirigeant un club... de lecture.
Minna Everleigh meurt à New York le 5 janvier 1948, son aînée Ada l'avait précédée le 16 septembre 1940 dans leur Virginie natale.

Buda Godman réapparaît après plusieurs années de fuite, en 1932, en participant au braquage d'une bijouterie de luxe de New York pour un butin de 300 000 dollars. Elle est arrêtée avec ses diamants à bord d'un taxi, au croisement de Broadway et de la 33e Rue. Condamnée à huit ans de prison, cette fois-ci elle ne s'échappera pas. A sa libération, Buda change d'identité et disparaît sans laisser de traces. Personne ne connaît les conditions de sa mort, que l'on suppose être survenue en 1944.

Margaret Collins, La Fille au baiser mortel, épouse en 1943 un homme d'affaires et laisse devant l'autel son identité, son passé de femme alcoolique, reine de la nuit, voleuse à l'étalage amourachée des gangsters et aux cheveux changeant de couleur au rythme de ses amants. Le couple modèle achète... un magasin de jouets. Rien de plus convaincant qu'une femme qui veut se faire oublier ; personne ne connaît les circonstances ni la date de sa mort.

L'incorrigible Louise Rolfe disparaît elle aussi des radars après huit mariages. "Barbe bleue" coule des jours heureux en Californie, où elle décède à 88 ans, le 21 février 1995, à Sonoma.



Kathryn Kelly, libérée de prison en juin 1958, disparaît du milieu. Elle se fait passer pour une Amérindienne du nom de Lera Cleo Kelly pour intégrer une maison de retraite de Tulsa, Oklahoma, où elle meurt en 1985.

A sa sortie de prison en 1936, Evelyn Frechette écrit un spectacle à la mémoire de son amour, John Dillinger, Le crime ne paye pas, et entame une tournée de cinq ans à travers le pays, racontant leur histoire, avant de retourner à la réserve des ses ancêtres Menominee et de convoler plusieurs fois. Elle meurt le 13 janvier 1969 à 61 ans, à Shawano, dans le Wisconsin.

Polly Hamilton, la femme des derniers instants de Dillinger, meurt le 19 février 1969, sous le pseudonyme d'Edythe Black, mariée à un vendeur de Chicago sans histoires.

Helen Gillis, veuve de Baby Face Nelson, travaillera dans une usine de la ville pour élever leurs deux enfants et ne retrouvera son mari qu'un demi-siècle plus tard, en 1987, au cimetière St Joseph de Chicago.

Edna Murray, pour avoir accepté de collaborer avec le FBI, est libérée sur parole de la prison de Jefferson City, dans le Missouri, en décembre 1940. Elle se fait oublier jusqu'à sa mort, à San Francisco, en 1966.

Expulsée des Etats-Unis vers la Roumanie, à Timisoara, en 1936, Anna Sage disparaît à son tour, après avoir changé d'identité, et meurt après la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1947.

Après la mort de Bugsy Siegel, Virginia Hill épouse un skieur autrichien et meurt d'une overdose de somnifères, le 24 mars 1966, à 49 ans, près de Salzbourg.

La comtesse Dorothy di Frasso décède le 4 janvier 1954 à bord de l'Union Pacific Train, à 66 ans, après une dernière fête à Las Vegas, couverte de 250 000 dollars de bijoux.

Après la mort d'Al, Mae Capone et son fils Sonny mènent une vie sereine dans leur paradis de Miami Beach, où ils ouvrent un restaurant italien au 6970 Collins, appelé The Grotto. Elle meurt le 16 avril 1986, presque quarante ans après Al, dans une maison de retraite en Floride.
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 17 Juil - 20:29

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