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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Lady Scarface ..........................

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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 2 Juil - 20:24

Les petites prisonnières modèles de Mme Roosevelt

Deux jours plus tard, le 25 mai 1934, les trois grâces de Dillinger, Jean Crampton, Marie Conforti et Helen Gillis, arrêtées lors de l'attaque dul odge de la Petite Bohème, comparaissent devant le juge. Apprenant au tribunal la mort violente de Bonnie Parker et Clyde Barrow, Helen fait remarquer à ses camarades : "C'est si romantique qu'ils soient morts ensemble." Trouvent-elles également romantique leur propre condamnation à un an de prison ? Nettement moins, même si elles sont conscientes d'avoir échappé au pire.
Le juge fait d'ailleurs preuve d'une mansuétude peu habituelle et commue leur peine : il leur ordonne de rentrer chez elels pour devenir de bonnes épouses et mères à la vie rangée. La clémence a ses raisons : pour traquer un homme, rien de plus simple, mettez un fil à la patte de sa femme ! Il pense, en les relâchant, qu'elles le conduiront tout droit à leurs gagsters. Erreur ! Les trois jeunes femmes échappent bien vite à la surveillance des agents et rejoignent leurs compagnons.
Mais il n'y a guère de liberté, il n'y a que des instants volés.


WATERLOO, IOWA, 7 JUIN 1934


Le 7 juin 1934, Jean Crampton et Tommy Carroll sont en route pour la bien nommé Waterloo, en Iowa, où ils arrivent vers 11 heures du matin. Jean a une irrépressible envie de femme enceinte... courir les boutiques. Elle achète dans un magasin au 226 East 4th Street une petite robe marron qu'elle enfile sur place afin de faire une surprise à son chéri parti lui aussi acheter une paire de lunettes. Elle vient de teindre ses cheveux en noir de jais : pour sûr, la blondinette est méconnaissable. Elle avait déjà masqué sa couleur naturelle sous une teinte châtaine pour moins attirer l'attention des hommes, et par ricochet les foudres de la jalousie de Tommy. En vain. Durant son court séjour en prison, ses cheveux blonds avaient repoussé - difficile de s'y faire une coloration ! Les autres détenues l'avaient appelée "Mae West" par comparaison avec l'actrice sex-symbol des années 1920 qui, outre le port de corsets serrés pour affiner la taille, avait pour habitude de monter sur de vertigineux talons de 20 centimètres - elle avait même inventé un balancement de hanches particulier afin de tenir en équilibre sur ces échasses glamour, le déhanchement West.
Voilà qui n'avait pas arrangé ses affaires auprès de Tommy aux oreilles duquel cette appellation était arrivée.
Revenons au 7 juin 1934. Le couple s'arrête en chemin faire le plein d'essence de leur Hudson Sedan couleur bronze. Seulement le pompiste remarque sur le siège arrière de nombreuses fausses plaques d'immatriculation et s'empresse de signaler le couple à la police de Waterloo. Les agents ne mettent pas bien longtemps à le débusquer, puisqu'il est garé juste en face du parking du commissariat ! Mieux, tous deux regagnent à ce moment précis leur véhicule.
Alors que Jean hâte le pas et monte en voiture, un gardien de la paix interpelle Tommy Carroll d'un classique : "Vous êtes en état d'arrestation !" Le gangster lui répond d'aller au diable et se saisit de son pistolet, mais le policier lui assène dans la mâchoire un coup qui lui fait lâcher son arme, celle-ci glissant sous le capot. Dans la foulée retentissent cinq coups, dont quatre l 'atteignent. Derrière le pare-brise, Jean assiste à la scène, spectatrice comme au cinéma, et voit son homme s'affaisser et tomber au sol. Elle est interpellée et conduite à la prison du comté, tandis que Tommy est emmené à l'hôpital. Sur la route, il confie aux agents : "Prenez soin de la petite, elle ne sait rien de tout cela. J'ai 700 dollars sur moi, faites en sorte qu'elle les reçoive." Les policiers lui demandent encore s'il a quelque chose à déclarer. Ses derniers mots ne leur apprendront pas grand-chose de ses activités : "Je suis touché, mon pote. C'est tout, je suis touché."
Les agents quittent l'hôpital pour interroger Jean, espérant plus de coopération. Ils lui demandent si elle a un message à délivrer à son amant : "Dites-lui que j'ai dit non à la mort et que je vais aller le voir. Dites-lui que je l'aime, qu'il a toujours été bon et gentil avec moi et que tout ce qu'on dit sur lui est faux. on s'est juste arrêtés à Waterloo pour faire faire mes lunettes." Mais c'en est fini, Tommy vient de mourir sans que les derniers mots de Jean lui aient été rapportés. Waterloo, morne ville ! Qu'importe, le reporter en charge de l'affaire décide que l'amour doit triompher : il repart à la prison voir Jean et ment en lui assurant que son message a bien été délivré à temps.

Deux jours après son décès, Jean Crampton, à nouveau convoquée devant le juge pour avoir violé les conditions de sa libération, est condamnée à un an et un jour de réclusion. Elle est autorisée à voir la dépouille à la morgue, deux minutes seulement.
En larmes, elle di adieu à son gangster adoré et touche nerveusement l'anneau qu'il lui a offert, tandis qu'elle croise son épouse légitime. Celle-ci se charge de donner les dernières instructions pour les funérailles. .En attendant qu'on l'emmène à la prison d'Alderson, où elle devra purger sa peine, Jean, sous le choc, perd l'enfant qu'elle portait, le leur.
Elle est rejointe à Alderson par Marie Conforti, qui pleure son gangster. Le 23 août 1934, Homer Van Meter se trouve face à quatre policiers et est touché des douzaines de fois en tentant de s'enfuir. Plusieurs de ses doigts sont arrachés par les balles, les forces de l'ordre ayant elles aussi cédé aux charmes des puissants pistolets-mitrailleurs Thompson.
Les deux bagnardes ont été précédées de peur par la femme du Président, Eleanor Roosevelt, qui a visité l'établissement. La First Lady engagée voulait se rendre compte par elle-même du programme de réinsertion des femmes criminelles qu'elle défend. "Une merveille" !" s'est-elle exclamée en découvrant la prison d'Alderson. Le centre offre en effet un service religieux, une clinique pour femmes, des classes et des tests d'aptitude. Il y a même un club de lecture, des cours de sténographie et de dactylographie conçus pour être le reflet du New Deal. La Première dame tient à la réforme des prisons pour ces femmes qui "n'ont pas seulement des maris, mais aussi des enfants". Hélas, cet établissement modèle a été jusqu'alors considéré comme impropre à recevoir les fiancées des gangsters les plus redoutés de la Grande Dépression. Le directeur Sanford Bates expliquait : "Nous ne pouvons pas risquer une attaque organisée et préparée pour libérer la femme ou la chérie d'un gangster. Le site d'Alderson n'est pas élaboré et équipé pour contenir des femmes perdues et incorrigibles."
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 2 Juil - 21:49

Mais l'explosion de la criminalité féminine et la volonté du Président de leur offrir un traitement plus humain, spécifique à leurs besoins, ont eu raison de ses réticences. Ce matin-là, interrogeant le personnel de la Maison Blanche sur la raison de l'absence de la Première Dame, Roosevelt s'entend répondre : "Elle est en prison, monsieur le Président. - Cela ne me surprend guère", rétorque-t-il, avant d'ajouter : "Mais pour quel motif ?"
Il faut dire que la prison d'Alderson ressemble en cet été 1934 au dernier salon où l'on cause crimes et chiffons. Jean Crampton et Marie Conforti y retrouvent une certaine Billie Jean Parker, la soeur de Bonnie, et seront bientôt rejointes par Kathryn Kelly et sa mère Ora Shannon - Kathryn qui est pour le moment détenue à la prison fédérale de Milan, d'où elle écrit au drecteur Bates : "Je vous en prie, étendez à nous les grands bienfaits d'Alderson. Je vous promets de nous rendre dignes de ce privilège. Je serai assidue en cours."
Kathryn ne cesse de penser à Machine Gun Kelly, tandis qu'Evelyne Frechette regarde par la fenêtre et contemple les plaines et collines environnantes qui la renvoient à ses ancêtres amérindiens.
Ces derniers les arpentaient, libres, avant l'arrivée de l'"homme blanc", de ses lois et de ses prisons. Ainsi, "s'ils capturaient la femme d'un chef ennemi, c'était dans le but avoué de s'en servir d'appât, la délivrant une fois l'adversaire tué". Mais la main de fer dans un gant de cuir des cow-boys s'est imposée sur les plaines, et Evelyn est détenue pour "assistance à un criminel". "Le criminel, c'était John. (...) Je l'aimais. Je l'ai suivi à travers tout le pays (...) Si c'était le soutenir, eh bien d'accord. Je l'ai soutenu (...) . Je ne regrette pas de l'avoir aimé. Je ne pouvais rien contre cela. Je regrette ce qui m'est arrivé et ce que cela me coûte désormais que j'ai été arrêtée. Tomber amoureuse de John était quelque chose qui allait de soi. Il y avait beaucoup de raisons à cela (...) J'aimais la gentillesse de John. Je veux dire, pas comme un criminel qui se promenait avec des armes et n'avait peur ni de la police ni de personne. C'était quelque chose d'autre. John aurait pu aussi bien être un soldat ou autre chose en dehors de ce qu'il était (...). J'ai toujours pensé que ce qu'il faisait et ce qu'il était , étaient deux choses différentes. J'étais amoureuse de ce qu'il était. Oh, peut-être ai-je eu tort,mais vous ne pouvez pas vous en vouloir de tomber amoureuse.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 3 Juil - 18:35

La femme en rouge


CHICAGO, NIGHT-CLUB LE CASINO FRANCAIS, 22 JUIN 1934

Ce soir, John Dillinger fête ses 31 ans en charmante compagnie. Deux jours durant, tandis que derrière ses barreaux Billie Frechette griffonne des pages dédiées à leur amour, il danse, boit et plus encore avec une autre femme nommée Polly. Il lui a offert une douzaine de roses ainsi qu'une bague ornée d'une améthyste et n'a de cesse de lui chanter le dernier tube qui vient de sortir, All do is dream of you,, interprété par Joan Crawford dans le film Sadie McKee. Il lui parle d'enfants, d'une maison bien à eux, et dit vouloir se retirer des affaires et acheter une ferme avec des poules. Un génie de la lampe ambulant prêt à exaucer tous les souhaits de sa nouvelle conquête, en somme, un Père Noël en costume de gangster.
John l'a rencontrée quelques jours plus tôt dans un bar fréquenté par le milieu où elle fait des extras. Et puisque Billie est enfermée pour deux ans, autant se consoler dans les bras d'une autre. Polly lui ressemble étrangement, avec ses cheveux bruns épas et ondulés. Née Edythe Gertrude Hamilton au Canada, en 1909, elle émigre avec sa famille aux Etats-Unis à Fargo, dans le Dakota du Nord. Le père, hélas, meurt très jeune, laissant la mère élever seule leur trois enfants. Puis Polly épouse un officier de police de Gary en Indiana, mais le mariage est rapidement dissous, pour cause de "négligence" ; son mari lui reprochant de ne pas être une véritable femme d'intérieur. Sans travail ni bague au doigt, elle fait la connaissance tout à fait fortuite d'une certaine Anna Sage, tenancière de bordel à Gary. Les deux femmes deviennent amies. Les affaires d'Anna deviennent si florissantes qu'elle ne tarde pas à ouvrir un autre bordel à Chicago, bientôt l'un des plus rentables de la ville ; elle convainc sans difficulté Polly de l'y suivre.
Anna loue un appartemnt au 2420 Halsted Street, où les deux femmes s'apprêtent à entamer une nouvelle vie. Polly devient danseuse de spectacle itinérants, puis serveuse au S & S Café, sur Wilson Avenue. En ce début juin 1934, John se présente un soir au night-club Barrel of Fun, sous le nom de Jimmy Lawrence. Il se plante devant Polly et lui demande tout de go : "Qu'est-ce qui se passerait si je vous appelais un soir ?" La patience est une vertu de l'amour, l'empressement un caractère de la conquête. Elle lui répond d'essayer, il verra bien, elle ne peut prédire l'avenir.

Johnny appelle la jeune femme au tempérament joueur dès le lendemain soir et l'attend devant le restaurant où elle travaille. Règle implacable de séduction : savoir distiller les informations au compte-gouttes. Il lui dit être employé à la chambre de commerce. Polly n'écoute que d'une oreille ses explications, tout ce qu'elle voit c'est "un homme très souriant, dont la bouche frétill(e) aux commissures lorsqu'il di(t) une histoire drôle". Une rencontre coups de foudre, comme on en compte peu dans une vie : "La chose la plus importante qui me soit arrivée", confie-t-elle alors. Il faut dire que Johnny fait tout ce qu'il faut pour incarner l'homme idéal : cadeaux, sorties, appels chaque soir à la fin de son service, balades romantiques. Il l'emmène souvent à la fête foraine et n'est jamais rassasié de manèges ! Un jour que leur petit wagonnet tombe en panne sur le circuit en haut d'une côte, il ne tremble pas, ne panique pas et la rassure. Il n'a vraiment peur de rien, pense-t-elle. Johnny sait aussi faire preuve d'imagination... Il l'appelle sa "comtesse" ou bien parfois, au diable la monotonie, Cléopâtre. "Mais chérie, c'était le petit nom que je préférais", note Polly. John, respectant une autre règle du parfait séducteur, se montre sous son meilleur jour. Il a naturellement oublié de lui dire qu'il est un fugitif sans domicile fixe. La traque de Dillinger a amené à Chicago nombre d'agents d'Hoover, et les mafieux voient leur présence d'un assez mauvais oeil. Plus personne ne voulant lui fournir de cache, il emménage chez Anna.
Dillinger n'est pas un homme compliqué à satisfaire, tout ce qu'il demande c'est un raps maison cuisiné avec amour. Une seule chose lui manque cruellement que l 'argent n'a pu lui offrir, le bonheur conjugal. Polly a tiré les leçons de son divorce et fera tout pur satisfaire ses desiderata. Le menu est simple : "Des cookies et du poulet en sauce, comme à la ferme, c'est ce qu'il préfère." Tomates, oignons verts, radis doivent également être servis en accompagnement. Il aime certes le steak, mais quand il est réellement en joie, un seul plat peut le satisfaire : les cuisses de grenouille à l'irlandaise. Il apporte de la glace pour le dessert et une demi-douzaine de boîtes de framboises pour adoucir l'été qui s'annonce radieux.

Il emmène également Polly se balader... au stand de tir ! Elle passe des heures à le regarder s'exercer avec admiration. C'est un as, tout le monde s'arrête sur le stand et se met en ligne pour le voir dégommer les cibles. Un détail qui sans doute aurait dû attirer son attention chez ce prétendu employé modèle de chambre de commerce. Mais Johnny n'a rien d'un tueur, puisque "tout le monde trouvait qu'il faisait efféminé à cause de ses petites lunettes à monture dorée et de sa fine moustache". C'est que Dillinger maîtrise l'art du déguisement. Il vient surprendre sa chère et tendre au travail et fait le pitre devant la fenêtre, grimaçant pour la faire rire". Le garçon le plus timide que j'aie jamais vu", juge-t-elle. Polly repère pourtant les cicatrices de chirurgie esthétique passée pour masquer son identité et retirer certains traits qui le rendaient trop reconnaissable : "Ecoute, comtesse, c'était un accident de voiture", se justifie-t-il. Rien n'est plus aveugle qu'une femme amoureuse qui ne veut rien entendre.
Certes, il a ses défauts, "il n'était pas exactement ce que l'on peut appeler une gravure de mode. Il portait toujours le même costume gris". Mais il se comporte en gentleman, l'emmène dîner et danser presque tous les soirs en taxi. "Peu importait où nous allions dîner, il avait toujours commandé un gros piment rouge avant de rentrer à la maison".Comment douter d'un tel garçon ?!
Anna voit sans doute plus clair dans le jeu de John, elle connaît les hommes, elle en a même fait son métier. Anna Sage s'appelle en réalité Cumpanas. Née dans l'actuelle Roumanie entre 1889 et 1892, elle a comme tant d'autres émigré aux Etats-Unis. Ayant épousé un zigue violent qui lui a donné un fils, mais surtout de nombreux coups, elle a obtenue le divorce, se retrouvant sans le sou. C'est alors qu'elle a commencé à donner de sa personne à ceux qui manquaient de plaisir, mais jamais d'argent. Puis elle a gravi les échelons jusqu'à devenir maquerelle, l'une des plus réputées d'ailleurs, sous le pseudonyme de Katie Brown. Malgré de fréquentes descentes de police, elle s'est imposée parmi les reines nocturnes de la ville. La quarantaine, un accent de l'Est prononcé, quelques kilos en trop, huit dents en or et des yeux noir corbeau, cette femme pourtant pas bien grande ne passe pas inaperçue.
Les services de l'immigration ont du reste Anna dans le viseur : son passeport lui a été confisqué et elle est menacée d'expulsion vers la Roumaine natale. La présence de Johnny constitue une aubaine pour elle. Elle pourrait sans doute le livrer en échange d'une régularisation de sa situation. Par l'intermédiaire d'un de ses contacts du milieu, Anna rencontre un policier du quartier Est, Sam Cowley, qui remonte l'information en haut lieu. Hoover donne aussitôt son accord. La traque de Dillinger vaut bien toutes les compromissions. Le bureau d'investigation se met en place pour une intervention rapide.

Le dimanche 22 juillet 1934, l'ennemi public asssite au match de base-ball du fils d'Anna, à Jackson Park, pendant que les filles font del a bicyclette. Il achète des bières pour les deux équipes et les distribue personnellement, tandis que des dizaines de policiers préparent l 'opération
L'après-midi d'été en famille se termine, tous regagnent l'appartement. Johnny a une surprise pour Polly, il lui a acheté des gardenias. Elle sent lasse, fatiguée par son exposition prolongé en pleine chaleur. Le "bandit au grand coeur", son plus célèbre surnom, va lui acheter un ventilateur électrique et des oreillers supplémentaires. Il insiste pour aller voir ce soir-là Manhattan Melodrama, un film sur les gangsters de New York avec Clark Gable en tête d'affiche. Ana a mis une robe rouge.
Tous trois arrivent en retard à la séance au cinéma Biograph, au 2433 Lincoln Avenue. La salle étant bondée, le couple se faufile au troisème rang, où il n'y a que deux places. Anna s'installe seule, à l'arrière. Alors que le film a déjà commencé, John demande à Polly de lui donner un baiser, à voix suffisamment haute pour être entendu de ses voisins et la mettre mal à l'aise - il aime la faire rougir - Pendant ce temps, les hommes d'Hoover l'attendent à la sortie ; il nel eur échappera pas. Le film se termine sous les applaudissements et le petit groupe quitte la salle obscure pour retrouver la moiteur de la rue. Depuis plus d'une semaine, Johnny tanne Polly pour qu'elle accepte de lui prendre le bras en public lorsqu'ils se promènent ensemble. Sans attendre qu'il ait à le demander, elle l'attrape et plaque son corps contre le sien. Mais soudain une détonation retenti et elle s'écarte en hurlant. John tente d'attraper le calibre 380 à sa ceinture, mais il est abattu avant. Deux balles sont venues se loger dans sa poitrine, près du coeur. Johnny tombe au sol. Deux femmes sont touchées pendant la fusillade, mais ni Anna ni Polly qui ont pris la fuite.
De retour à l'appartement, Anna change de vêtements en hâte et rassemble les armes de Johnny pour aller les jeter dans le lac Michigan. Ne sachant rien de l'accord qu'elle a contracté avec le bureau d'investigation, la police se lance immédiatement à la recherche de la mystérieuse "femme en rouge". Respectant le deal qu'il a passé avec elle, J. Edgar Hoover demande que l'on suspende la procédure d'expulsion à son encontre et qu'on l'envoie à Detroit pour quelques semaines tout en assurant sa sécurité contre d'inéluctables représailles du milieu. Mais Anna s'en moque et revient en ville, goûtant visiblement peu les joies très relatives de Detroit. J. Edgar ne tolère pas que l'on contrevienne à ses ordres. Si elle fait si peu de cas de sa sécurité, pourquoi s'en soucierait-il ? Finalement expulsée, elle arrivera seule à Timisoara, à l'ouest de la Roumanie, le 14 mai 1936, bannie à tout jamais du Nouveau Monde. Entre-temps, les agents ont emmené John à la morgue.
Défaisant ses effets personnels, ils trouvent collée au dos de sa montre la photo de Polly Hamilton, son ultime amour, la Cléopâtre de ses derniers jours.
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 3 Juil - 22:34

J'IRAIS BIEN REFAIRE UN TOUR DU CÔTE DE CHEZ AL

"Fuyez un ennemi qui sait votre défaut." Pierre Corneille, Polyeucte, acte I, scène 1.


Mae Mae sur l'île de la tentation


PRISON D'ALCATRAZ, 19 AOÛT 1934

L'hémorragie au sein des gangs provoquée par J. Edgar Hoover et le bureau d'investigation ne suffit pas à l'administration Roosevelt qui exige une solution pérenne pour enrayer la prolifération du crime. Le problème principal n'est pas tant de mettre les mafieux en prison que de les y garder ! Le fort taux d'évasion ou de récidive de ces truands est dû pour l'essentiel à leur capacité à communiquer avec leurs complices. Pour y mettre fin, le procureur général Homer S. Cummigns suggère, à l'été 1933, une issue radicale : ouvrir pour les individus les plus dangereux une prison spéciale, "dans un endroit reculé, une île, même l'Alaska". Une semaine plus tard, le zélé procureur pointe le site d'Alcatraz poli par les vents qui battent son flanc. Surnommée The Rock, l'île trône au milieu de la sublime baie de San Francisco, où le Golden Gate encore en construction se détache des collines de la côte scintillante au soleil couchant. La ville semble cruellement proche et pourtant inatteignable. Le nom seul d'Alcatraz doit évoquer à tous les esprits le bannissement, un voyage sans retour aux confins de l'humanité.
Le 19 août 1934, une cinquantaine de prisonniers sont solidement attachés aux sièges d'un train spécial qui leur fait traverser le pays, depuis Atlanta jusqu'à San Francisco, avec pour insigne honneur d'inaugurer la nouvelle place forte des autorités contre le crime. Parmi eux, Al Capone. Le transfert s'est organisé dans le plus grand secret. Pour des raisons de sécurité le gouvernement ne communiquera dans les médias qu'une fois les prisonniers arrivés à bon port. Les gardes lourdement armés, le train transportant les détenus est dérouté plusieurs fois, histoire de corser l'identification de sa destination finale et prévenir ainsi les éventuelles embuscades.
Au terminus, à Tiburon, (psit, juste pour info. le mot "tiburon" signifie "requin" en espagnol... précision qui ne vient pas de l'auteur, mais de moi, votre "lectrice". ... Very Happy ) petite ville du continent au nord de l'île, Al est embarqué à grand-peine dans une voiture. Son pas est lourd, tréguchant. Sur le bateau qui le mène jusqu'au Rock, il ne tient pas debout. La fatigue du voyage sans doute. Enfin se dressent le Rock et ses hauts murs qui l'apparentent à une citadelle. Al proteste, grommelle, parlemente.
Un certain James A. Johnston, cheveux blancs et lunettes rondes, accueille les prisonniers. Dans quelques jours, il soufflera ses soixante bougies, et il a la lourde charge d'être le premier directeur de cette nouvelle prison modèle qui est censée faire régner la discipline la plus stricte chez les plus incorrigibles truands. Il somme Al de décliner son identité. "Vous savez qui je suis", pérore Scarface. En effet. Capone a été transféré pour servir d'exemple. "Ici vous êtes connu comme le prisonnier AZ-85."

Le détenu le plus célèbre du pays est conduit à la cellule 433, laquelle, comme toutes les autres, est confinée et ne reçoit que peu de lumière naturelle. La radio y est interdite ; dans les épais murs, le silence est la règle. On y est tiré de ce qui ressemble à un lit chaque matin à 6 h 30. Occuper son esprit captif est le meilleur moyen d'éviter de sombrer. Al se trouve une activité qui lui va comme un gant et prend rapidement en charge le blanchiment... du linge des prisonniers ! Se surpasser, devenir une bonne personne semble être devenu son objectif principal. Sans doute la perspective d'une libération anticipée l'y aide-t-elle. Celle de rejoindre Mae, surtout. Plus que jamais, alors que tout tangue en cet endroit humide, elle est sa force, son équilibre, son dernier espoir.
La musique adoucit les moeurs et le coeur d'Al a besoin de sérénité pour survivre, c'est un tel romantique. Il passe des heures à divertir les oreilles des autres prisonniers grâce à son banjo, celui que lui a envoyé Mae. Des journées durant, il en pince les cordes derrière les barreaux et monte bientôt un groupe, The Rock Islander, "les Rockeurs insulaires", qui se produit devant les compagnons d'infortune chaque dimanche. Al apprend le répertoire qu'il peut trouver et écrit à Sonny qu'il ne connaît pas moins de cinq cents morceaux, y compris les thèmes musicaux des meilleures émissions ! "En d'autres mots, Junior, il n'y a pas une chanson qui fût écrite que je ne pourrais jouer." Mais Al n'est pas homme à se contenter des notes des autres. Il compose une chanson d'amour en hommage à la vierge... pour un jeune jésuite, Vincent Casey. Chaque premier jour de la semaine, celui-ci lui tient compagnie et discute des grands problèmes de l'âme humaine. Al lui tend un jour un billet sur lequel il a griffonné quelques notes et paroles, Madonna Mia

"Ma Madone,
Tu es les roses qui éclosent,
Tu es le charme qui repose
Dans le coeur d'une chanson.
Ma Madone,
Avec ton pur amour qui me guide,
Ce qui me rend malheureux ne compte plus.
Rien ne peut m'arriver de mal.
Il n'y a que la lune au-dessus,
Un seul soleil d'or,
Une seule que j'aime
Tu es celle-là."

Malheureusement il ne peut pas faire parvenir ses compositions à Mae. La correspondance surveillée et contrôlée des prisonniers se limite à l'envoi d'une seule lettre par semaine à des proches membres de la famille uniquement. Et le détenu ne peut en recevoir que trois. Ces courriers sont d'ailleurs expurgés de leur contenu dès que celui-ci s'écarte des propos convenus ou anodins. Autant dire que lorsque Al reçoit les premières lettres tant attendues de sa femme, il n'est guère satisfait. Pensant à une négligence de sa part, il lui rétorque : "Si tu es trop occupée pour écrire, n'envoie pas de télégrammes." Que ne peut-on s'aimer en si peu de mots !
Rien de mieux qu'une cellule pour pousser un homme à l'introspection, Al a pris une décision : "J'ai 36 ans, et toute ma vie durant j'ai essayé d'être un homme (...) j'ai fait des erreurs, nous (en) avons tous fait, mais j'espère et prie pour ne plus (en) faire, et je m'y tiendrai s'il m'est donné une autre chance, comme je le dois à mon cher fils, ma femme et ma mère (...) pour la peine que je leur ai causée."
Il promet à Mae d'être un homme différent à son retour, si elle trouve la force de l'attendre.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 4 Juil - 21:06

"3 mars, à ma chère femme,
"(...) J'ai reçu toutes tes merveilleuses lettres (...) Oh chérie, comme j'aimerais pouvoir faire tout ce que je veux ; alors je sais, ma douce, que nous serions très heureux. (...) Je suis heureux que le temps s'améliore et que tu aies plein de soleil et, chérie, sors et va jouer au golf tous les jours (...) J'espère que tu pourras venir pour Pâques, je serais si heureux de te voir, poupée, et prends ce magazine appelé The Reader's Digest de février, il y a une histoire intitulée "Une femme de plus de 40 ans" (quel goujat !), elle est bien et cela montre que l'on peut avoir plein de bon temps pour un sacré bout de temps après 40 ans, chérie. Ne t'en fais pas, tout ira bien. (...) Je n'aime que toi et j'ai totalement oublié l'autre...
"Love, ton mari."


N'est pas Mme de Sévigné qui veut. Surtout, qui est 'l'autre" dont Al rappelle l'existence à sa femme ? Même en prison, Al a des admiratrices dont les télégrammes arrivent jusqu'à lui. Une certaine Maud Butler lui souhaite ainsi "beaucoup de succès dans son combat pour la liberté", une Muriel, qui tait son patronyme, l'exhorte à "ne pas abandonner, car nous sommes là pour vous", sans oublier une nommée Pearl D. Crofton, chez laquelle visiblement Al suscite des élans de rhétorique si l'on en croit le directeur de la prison : "Cher Monsieur, je renvoie ici la lettre de Mlle Pearl D. Crofton, ainsi que les vers intitulés "Le plaidoyer de Capone pour la liberté". Merci de les retourner à Mlle Crofton et de lui indiquer que nous ne pouvons pas les transmettre à Capone."

Mae est pour sa part totalement investie dans l'éducation de leur enfant, qui doit entrer à l'université. Elle souhaite le laisser libre de son choix, Sonny doit tracer sa propre voie, et avant tout ne pas suivre celle de son père. Et puisque Al semble si bien disposé, c'est le moment de l'en informer et de le mettre devant le fait accompli : "Il travaille bien à l'école, mon chérie, et s'en sortira parfaitement. Ce matin, Sonny a reçu une (...) très belle lettre concernant Notre-Dame. Sonny et moi avons apprécié, mais tant que cela le concerne, il choisisra lui-même son université selon ses mérites et ses préférences. Il est comme ça, faisant les choses pour lui-même (...) et veut être apprécié pour lui-même. (...) Sonny n'a jamais eu besoin d'aide jusqu'à présent et a passé toutes ses classes en se débrouillant, a été aimé et respecté parce qu'il est un bon garçon, qu'il respecte les règles et ne pense pas qu'il sait tout (...) Mon chéri, ce sont des gens à l'esprit étroit qui nous mettent à l'écart sans savoir."
Al est un homme du tout ou rien, bien incapable de faire les choses à moitié. Il emprunte à la bibliothèque de la prison plusieurs livres, parmi lesquels Rudiments de musique, Comment apprécier la musique, La vie commence à 40 ans, , ainsi que le Guide pratique de jardinage, , tout pour devenir un meilleur mari à son retour. Mais les visites, hélas, posent problème. Il n'y a pas de jour fixe prévu à cet effet. Le prisonnier a droit en théorie à une visite mensuelle limitée à quarante-cinq minutes. Mais il n'est pas libre de son choix. Seul le directeur Johnston en personne peut fournir un laissez-passer, unique sésame permettant l'accès à l'île interdite. On converse avec son cher et tendre à travers une plaque de verre qui, du sol au plafond, sépare visiteur et prisonnier. On y parle obligatoirement fort, à travers de petits trous, et les gardes veillent, oreille tendue, à chaque mot doux échangé.
Lors de sa première visite, Teresa, la mère d'Al, accompagnée de Mafalda, sa soeur, fait sonner le portique de sécurité. Mafalda passe seule sans encombre, et lorsque l'auguste matriarche se présente à nouveau, la lumière clignote et l'alarme s'affole. Le garde lui retire alors son sac à main qu'elle abandonne avec difficulté, mais rien n'y fait. Fouillé au corps, elle subit une véritable humiliation. En vain. La porte détectrice de métaux résonne toujours. Une seconde salve de palpations est lancée sans succès. La femme du directeur escorte Mme Capone mère dans une salle à part, où cette dernière finit en jarretières ! Le problème est enfin identifié. La mamma est coupable d'avoir voulu faire entrer dans la prison... un corset d'un autre temps, aux imposantes baleines métalliques ! Teresa, blessée, hors d'elle, jure dans son anglais approximatif qu'elle ne viendra plus jamais sue ce caillou maudit.

Le mur d'enceinte franchi, les deux femmes aperçoivent pour la première fois des formes gisant au sol dans la cour. Elles apprendront par la suite qu'il s'agit de mannequins utilisés par les gardiens comme cibles la nuit, pour exercer leur adresse au tir, et laissés là le jour, en guise d'avertissement pour les prisonniers qui seraient éventuellement tentés par un bain de minuit.

Mae ne vient que très rarement. Depuis Miami où elle réside, elle doit traverser le pays de côte à côte et plusieurs fuseaux horaires, subir enfin les journalistes qui l'assaillent de leurs appareils photo et la mitraillent de questions. Elle est marquée du sceau de la honte voulu par le gouvernement, dans son entreprise pour se débarrasser du crime organisé,vit terrée dans son refuge et ne quitte que rarement son luxe, son calme et et tout ce qui faisait autrefois sa volupté.
Elle ne peut écrire à Al que quelques télégrammes : "Bonjour mon chéri, j'espère que tu te maintiens en forme. Je me sens beaucoup mieux. Ne t'inquiète pas pour moi, tu me connais, ça va aller. Personne n'a besoin de savoir à quel point j'ai besoin de toi. Je t'envoie amour et baisers. Mae."

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 4 Juil - 23:32

McGurn & Roses

CHICAGO, 24 FEVRIER 1935

Jack McGurn, la Sulfateuse, est admis à l'hôpital du Mont-Sinaï et doit être opéré. L'ancien garde du corps d'Al, impliqué dans le massacre de la Saint-Valentin qui a réduit à néant le gang du Nord, souffre le martyre depuis plusieurs mois. Une blessure au poumon, stigmate d'une fusillade survenue plus tôt, s'est infectée. Pour supporter la douleur, l'homme s'est mis à boire des quantités d'alcool que même Louise, son Alibi blond, soiffarde de première, n'a jamais pu ingurgiter.
La jeune femme ne quitte pas son chevet une seconde. Son mafieux imbibé est dans un état de délabrement physique et psychologique avancé. Elle n'a plus le même regard de défiance et de provocation envers la vie et les convenances, a perdu cette joie de vivre qui faisait sa force. Son rêve s'est effrité. On ne quitte pas la mafia indemne, le milieu ne vous recrache jamais tout à fait entier.
Leur maison a été saisie, et depuis l'arrestation d'Al, Jack est devenu paranoïaque.
Il s'était pourtant lancé dans une nouvelle vie après Scarface en s'essayant à une carrière de... golfeur professionnel. Le 25 août 1933, la prestigieuse compétition du championnat de golf Western Open s'ouvre à Olympia Fields, dans l'Illinois. Le très chic Jack compte sur sa classe pour pallier son manque d'entraînement et briller sur le green. Il possède quelques aptitudes réelles pour ce sport, il faut dire qu'il est habitué à contrôler le mouvement de ses bras et de ses mains quand il vise une cible ! Il est inscrit sous le nom de Vincent Gebhari et parvient à se classer dès le premier jour du tournoi.
Hélas, le lendemain, la police de Chicago se rend compte d'un détail dérangeant... Vincent Gebhari ressemble étrangement au véritable nom de Jack McGurn, Vincent Gibaldi ! Il avait pris tellement de fausses identités que la meilleure manière de l'être pas soupçonné, pensait-il, consistait à utiliser son véritable patronyme. Huit hommes sont envoyés pour l'arrêter. Jack, dans une forme olympique, se sent en veine, lorsque le groupe l'accoste sur le septième trou et lui signifie qu'il est en état d'arrestation.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mar 5 Juil - 19:57

Surgissant de nulle part, l'Alibi blond les incendie : "De qui vient cette brillante idée ?" Les agents se retournent et découvrent la belle Louise Rolfe vêtue d'une robe blanche incroyablement légère, qui présente en plus l'outrecuidance d'être près du corps. Prête à en découdre, elle agite sous leur nez le diamant de trois carats monté sur son doigt. Les policiers comme le prévenue ne savent que répondre, sidérés par son entrée en scène. Jack demande l'autorisation de fini son parcours avant d'être menotté - il faut être sport.
Contre toute attente, les agents acceptent de bon coeur et vont rejoindre les supporters . Hélas, leur présence a quelque peu perturbé le joueur qui fait un score lamentable. Louise est humiliée, et Jack emmené et retenu plusieurs jours !

Depuis l'emprisonnement d'Al, le couple vit au 1224 North Kenilworth Avenue, avec la fille de Louise, Bonita, devenue adolescente. La vie de famille ne suffit pas à redonner une stabilité mentale à Jack. Il appelle presque quotidiennement la police, prétendant que sa vie est en danger, et les agents faisant irruption à son domicile le trouvent enfermé dans un placard. Il semble avoir perdu la raison. Ou, au contraire, est-il devenu extralucide ?
Le 15 février 1936, lendemain de la Saint-Valentin qui les a unis dans le crime et la passion, jour du septième anniversaire du meutre des six gangsters dont il a été accusé mais pour lequel il n'a jamais été inculpé, Jack dispute une partie de bowling au Northwest Side. A 1 heure du matin, trois mafieux pénètrent armés dans le club et envoient tout le monde à terre en vidant en l'air le contenu de leurs chargeurs. Dans la foulée, ils ciblent Jack, qui, touché en pleine tête s'écroule. A 33 ans, il meurt sur le coup. Vingt personnes sont présentes, seules trois seront retrouvées et auront naturellement perdu la mémoire entre-temps.
A 2 heures du matin, les forces de l'ordre frappent à la porte du couple, mais Louise ne répond pas. Deux heures plus tard, elles tentent de nouveau de questionner la veuve qui ouvre enfin, élégamment habillée et coiffée, comme à son habitude. Elle espère qu'il est amoché, blessé, estropié ou en état d'ébriété prononcée.

L'officier, d'un mot, balaye son espoir, Jack est mort. Louise enfile son manteau à col d'hermine, ajuste sa tenue et les suit au poste de Racine Avenue, où le capitaine Martin Mullen la mitraille de questions. Que faisait son mari pour gagner sa vie ? "Je ne sais pas ce que Jack faisait. Il ne me l'a jamais dit et je savais que je ne devais jamais le lui demander," assure-t-elle dans un style que l'on ne qualifie pas encore de stalinien. A son avis, conjecture-t-elle, son époux tenait un centre de courses hippiques à Melrose Park, dans la banlieue. Les agents ne savent s'ils doivent rire ou pleurer, tandis que Louise sanglote à chaudes larmes, prenant tout de même soin que son mascara ne coule paés au cas où la presse serait dans les parages. "Nous avons entendu que votre mari était joueur de golf professionnel, est-ce correct ?" l'interroge le médecin légiste. "Je ne sais pas. Il jouait beaucoup au golf en effet." Rentré tard la veille, Jack avait dormi toute la journée et, vers 23 heures, s'était réveillé prétendant aller faire une partie de bowling, se souvient-elle.
- Y avait-il quelqu'un avec lui ?
- Non.
- A-t-il reçu des appels avant son départ ou en a-t-il donné ?
- Non.
- Savez-vous s'il avait des problèmes avec quelqu'un en particulier ?
- Non.
- Savez-vous pour quelle raison il aurait pu être tué ?
- Non.
- Savez-vous s'il faisait partie d'une organisation secrète ?
- Non.

Comme d'habitude, l'interrogatoire tourne court. Mais un détail dérange les enquêteurs. Jack ne portait pas la bague en diamant qui ne quittait jamais son doigt. Louise a réponse à tout, il l'avait laissée à la maison. Elle assure ne pas avoir quitté son domicile de la soirée, mais elle ment. Elle a passé une partie de la nuit à danser et à boire avec une amie, jusqu'à ce que la rumeur de la fusillade la ramène chez elle. Les enquêteurs confrontent les deux femmes et l'amie bien innocente confesse que, tandis qu'elles écumaient les tavernes à siroter du brandy, Louise, vers 23 heures, avait commencé à se montrer nerveuse et avait voulu donner un coup de fil à Jack pour lui rappeler d'aller au bowling, où il était attendu pour disputer une partie. Cette confession fait d'elle une suspecte, et non des moindres. Depuis quelques semaines, en effet, Louise passe ses soirées avec des jeunes femmes dont elle est devenue proche, très proche. Et ces fêtes sans hommes rendent les policiers définitivement suspicieux.
Au petit jour, Louise est conduite à la morgue où elle doit identifier le corps. Jack lui semble plus froid que la neige qui recouvre la ville en ce mois de février. A sa vue, elle s'évanouit dans un coin de la salle glaciale, puis, reprenant ses esprits, un mouchoir sur la bouche, reste là quatre heures durant. Le téléphone de la morgue n'avais jamais tant sonné : le légiste reçoit quelque cent cinquante coups de fil de personnes désirant voir le corps et s'assurer de sa raideur.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mar 5 Juil - 20:25

CIMETIERE DU MONT-CARMEL, CHICAGO, 18 FEVRIER 1936


Il est loin, le temps des enterrements en grande pompe à l'époque de Capone, seul un cortège de taille moyenne suit le cercueil ; plus d'avalanche de couronnes de fleurs ni de télégrammes de villes étrangères. Au lieu d'un cercueil à 15 000 dollars en argent massif, comme celui de Dean O'Banion onze ans plus tôt, la modeste dernière demeure de Jack coûte moins de 1 000 dollars, symbolisant à elle seule la chute de l'empire des gangsters. Teresa et Mafalda Capone sont présentes. Teresa reste auprès de Josephine, la mère du défunt, et tente de lui remonter le moral. De l'autre côté de la tombe, Louise, qu'elle déteste, est flanquée de deux agents. Mafalda semble éplorée. Elle avait eu le béguin pour Jack et rougissait toujours en sa présence, bien qu'elle n'ai jamais osé se déclarer. De toute façon, le malheureux avait développé un goût irrépressible pour les pimbêches. Toutes lancent un regard distant et réprobateur à Louise qui l'a éloigné du clan.
Tant que Jack vivait avec elle, elle était ce sulfureux Alibi blond dont les médias raffolaient, l'élégante qui avait vu son amour triompher. A présent seule, elle devient la maudite qui a couvert un massacre jamais puni, une criminelle potentielle, coureuse, lesbienne et mauvaise mère. La fête est finie. Louise teint ses cheveux en noir pour passer inaperçue, change son nom pour une consonance plus italienne : De Vito, avant de disparaître des radars.
La police comme les journalistes perdent sa trace.


Mais une fiancée de la poudre s'évanouit-elle qu'il en paraît une autre, l'amour et le crime formant une sorte d'équilibre précaire dans lequel rien ne se perd et tout se transforme. margaret Collins, la Fille au baiser mortel, qui avait elle aussi changé de couleur de cheveux et d'identité pour se faire oublier, n'a pu se départir d'une passion chevillée au corps qui reste sa signature : les fourrures. Ce mois de février, la police de Milwaukee l'arrête à Gary, dans l'Indiana, flanquée de deux amies; en train de voler des peaux de bêtes dans le magasin Sears, Roebuck and Company. Margaret donne un nouvel alias aux policiers, Fay Sullivan, mais ses photos d'identité judiciaire et ses empreintes envoyées à Chicago la trahissent. Sa caution de 1 000 dollars est involontairement payée par un autre mafieux, sans doute inconscient du danger qu'il court... et inconscient tout court : l'argent était destiné à une des codétenues de Margaret ! Profitant de l'affaiblissement de celle-ci tombée malade en prison et conduite à l'hôpital, Margaret s'octroie la somme miraculeuse. Quelle aubaine pour la femme fatale de Chicago !

Si les gangsters n'ont pas d'avenir après la mafia, leurs compagnes, elles, recèlent des trésors d'ingéniosité pour avoir à la manière des chats plusieurs vies. En ce début d'année 1936, les escarpins noirs d'Evelyn Frechette foulent pour la première fois depuis deux ans le sol de la ville. Telle une star hollywoodienne, pochette rectangulaire noire, gants de cuir, chapeau à plumes, longue écharpe de maille et imperméable sombre à mi-mollet, elle retrouve la liberté sous les flashs des photographes, la mine souriante, déterminée. Elle ne peut que pleurer la mort de John Dillinger, qu'elle n'aura jamais revu, préférant passer sous silence ses infidélités. De toute façon, se plaindre n'est pas digne d'une fiancée de la poudre. Elle a réservé une surprise de taille en écrivant un spectacle à la mémoire de John.
Elle compte pour la première fois de l'histoire raconter les dessous du Syndicat du crime. Tant pis si l'on attente à sa vie, que lui reste-t-il à perdre si ce n'est la gloire ? John Dillinger est peut-être mort, il a peut-être tué quatorze personnes, mais Hoover ne gagnera pas, personne ne réussira à la faire taire. Avec Le crime ne paye pas, elle entame une tournée de cinq ans à travers le pays, racontant leur histoire d'amour qu'un public transporté applaudit chaque soir.
Encore une alchimie qui aura su transformer le plomb en or.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mer 6 Juil - 0:04

Capo et poignard

ALCATRAZ, 23 JUIN 1936


Alcatraz est une île nimbée de brouillard que l'on ne peut sortir de ses pensées. George Machine Gun Kelly y a été transféré quelques mois après l'arrivée d'Al Capone. Contrairement à Scarface, il se montre pour le directeur Johnston un détenu modèle, ne se plaignant que d'une chose : sa belle Kathryn a été traitée trop durement. La perpétuité ne lui laisse en effet aucun espoir d'une vie meilleure. Mais le Rock a tôt fait de modeler les prisonniers, il transforme les esprits. En attendant, il émane de l'île mystérieuse des nouvelles terribles et menaçantes dont on entend les échos sinistres dans les journaux.
Le 25 juin 1936, Mae découvre avec effroi la nouvelle qui fait les gros titres : "Al Capone poignardé." L'entrefilet dans lequel tient la vie de son mari est confondant d'ambiguïté : "Le Département de la justice a révélé hier qu'Al Capone, le fameux gangster de Chicago (...) a été poignardé dans le dos avec des ciseaux par un codétenu, sur l'île-prison d'Alcatraz. Les blessures semblent sérieuses. L'incident tend à confirmer que Capone est impopulaire parmi ces codétenus." A l'autre bout du pays, impuissante, que peut-elle faire ? Est-il à l'hôpital, mortellement atteint ? Ce n'est pas la première fois qu'elle tremble pour lui, hélas.
Un dimanche précédant l'événement, dans la salle de musique, l'un des prisonniers avait malencontreusement cogné son saxophone contre la tête d'Al, qui n'avait guère goûté la caresse de l'instrument et, de rage, avait copieusement insulté le musicien amateur qui s'était vu aimablement qualifié entre autres de "satané petit voleur de mes..." Le groupe avait repris la répétition quand, saisissant son saxophone comme une batte de base-ball, le gaillard avait fracassé l'arrière de la tête de Capone, sans doute désireux de voir si son crâne sonnait creux. Al s'était effondré au sol, le banjo de Mae à 1 500 dollars fendu par terre.
Le 23 juin 1936, le maestro Capone reçoit avec plaisir le nouvel instrument que sa femme lui a fait empaqueter et parvenir. Il s'agit cette fois d'une mandoline qu'il montre à un garde, dans la salle de blanchisserie, là où un prisonnier a déécidé de laver son linge sale.
Au moment où Al, le coeur léger et les doigts prêts à faire vibrer les cordes, retourne à la salle de bains dont il éponge le sol, un Texan de 23 ans qui purge une peine de trente ans pour braquage et meurtre, James Lucas, s'approche de lui en ayant dissimulé une paire de ciseaux qu'il a prise sur la chaise du barbier où il attendait sa coupe de cheveux mensuelle. Serrant la courte lame métallique dans sa main, il se rue sur Al et lui enfonce l'arme létale dans le bas du dos. Les deux hommes s'effondrent dans un corps à corps dont triomphe la fureur de la jeunesse qui poignarde encore et encore l'ancien César du crime, avant d'être assommée par un garde.
Blessé tout à côtés des reins, Scarface garde de surcroît un bout de l'arme fiché dans le pouce. Conduit à l'hôpital de la prison, son cas n'est pas jugé sérieux. Dès le lendemain, l'attention des médias, de l'opinion publique et du FBI converge sur le directeur Johnston et sa prison prétendument exemplaire. On parle de traitement inhumain. Le coupable est conduit au "trou" - c'est-à-dire à l'isolement dans le noir complet - d'où il ne sortira qu'une fois devenu parfaitement débile.

Mae refuse de laisser son mari se faire assassiner sans agir. Elle, qui jusqu'alors était restée si discrète, engage un avocat de San Francisco et saisit le procureur général pour demander le transfert d'Al au motif que sa vie est en danger sur l'île. Car d'autres tentatives pour se débarrasser du "Rital au balai laveur", sans doute inspirées par ses "héritiers", ne tardent pas à suivre : un étranglement "spontané" dans le couloir ou petit déjeuner empoisonné à la lessive. Tous les coups sont permis quand on ne peut défouler sa haine, et l'exprit humain en circuit clos développe des trésors d'imagination sans limites pour parvenir à ses fins. L'appel de Mae est débouté.
Il ne luis reste qu'à être présente par les mots pour l'homme de sa vie qui tente de son côté de la rassurer comme il peut.

"Bien, mon cher coeur,
"Voici ton cher mari qui t'aime, avec tout son coeur et toute son âme. Merci tout d'abord pour toutes les jolies lettres de ce mois. Je suis si heureux de lire la bonne nouvelle que toi et notre cher amour êtes en parfaite santé. Je viens de renter de la messe, le père Clark a fait venir ici un nouveau prêtre de retour d'Italie et qui nous a fait un beau sermon sur ce pays et l'Allemagne. Mon cher coeur, ne t'en fais pas pour moi, ne t'inquiète pas pour moi, je m'améliore chaque jour. Je reçois deux traitements par semaine et ils nem e font pas mal du tout. Je fais de l'exercice dans la cour de récréation cinq jours par semaine et je m'applique à ma musique les samedis et dimanches. Je lis des mensuels ou des hebdomadaires, j'ai un bon bain chaud, ainsi que trois repas quotidiens. J'espère encore te revoir avec Sonny (...). J'ai écrit beaucoup de chansons et les lui donnerai pour qu'il les chante, je te les jouerai sur mon piano ou ma mandoline. Oui, chérie, j'ai reçu une belle lettre de Sonnny (...).
Oui ma douce, c'est un fils dont nous pouvons être fiers, et le jour où je rentrerai à la maison, lui, toi et moi, nous sortirons en ville fêter notre bonheur. Je compte passer le reste de ma vie là, à Palm Island, et toit, moi, Sonny, on aura plein de bonheur dans notre futur."

Le frôlement de la mort soude les époux terribles, et Al semble plus déterminé que jamais à devenir un mari exemplaire. "Oui, ma chérie, samedi prochain j'irai me confesser, et le dimanche suivant j'aurai la communion, et mes prières seront toutes pour vous deux. (...) Quand j'en aurai fini de cette condamnation, plus jamais, plus jamais je ne ferai quelque chose qui me retiendra loin de toi. Et dis au petit de continuer ses leçons de golf, parce que j'ai bien l'intention de jouer avec lui nuit et jour. Et chaque soir, tous les trois, nous regarderons un film ou un spectacle, ou irons dans un de nos night-clubs et danserons jusqu'à oublier tous nos soucis (...). Amour et baisers à toi et à Sonny, ton cher mari Alphonse Capone AZ-85."
Le bonheur conjugal, qu'il avait laissé fuir à grandes lampées de whisky de contrebande et de mauvais coups, devient son ultime obsession. Mae est devenue la Béatrice de ce Dante aux enfers, la divine comédie du crime organisé semble définitivement derrière lui. Sa femme est son unique voie de salut, son dernier combat. Il ne peut lu promettre qu'un bonheur éternel dans un lointain avenir, drôle de promesse adressée depuis l'autre bout du pays, d'un caillou battu par les vents et couvert de guano. Mae y croit-elle encore ? Isolée sans doute plus que ne l'a jamais été Al, sans repères, elle envoie un télégramme au directeur Johnston lui demandant urgemment et exceptionnellement le droit de venir rendre visite à son mari. Elle a besoin de lui, son roc, et dans cette attente lui écrit pour le galvaniser et tenter comme elle peut de se rassurer elle-même.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mer 6 Juil - 19:05

"Samedi 24 octobre 1936
"Mon cher mari,
"Chéri, il y a cinq ans aujourd'hui, tu as été emmené loin de nous. C'était un jour triste, effroyable et, mon cher, ces cinq longues années ont été cruelles autant que terribles, pas seulement parce que tu as été emmené loin de moi et déplacé de prison en prison, mais parce que tout en général est devenu si pénible et a fait que toi et tes proches ont une si lourde croix à porter. Mais, chéri, tu as été fort, tu as tout pris avec témérité et malgré cet épisode que tu as subi tu as pris sur toi... J'ai écrit au directeur pour venir te voir (...) je devrais avoir sa réponse aujourd'hui (...) et j'achèterai mes billets de train... J'ai parlé à ta mère aujourd'hui et elle m'envoie quelques saucisses italiennes toutes fraîches... Bien, mon chéri, je vais arrêter là, rien d'autre à dire, prends soin de toi, ne baisse jamais les bras, serre les dents et souris toujours, car tu sais, chéri, cela blesse vraiment les gens de voir qu'ils ne peuvent pas nous atteindre, ni nous faire couler. Je te vois vite. Dieu te bénisse. Amour et baisers.
Je t'aime. Pour toujours, ta femme et ton fils qui t'aiment."

Afin de brouiller les pistes et ne pas être suivie, elle prendra plusieurs trains pour venir et se fera appeler Marie Duval, du nom d'une célèbre caricaturiste londonienne considéré de nos jours comme la première femme auteur de bandes dessinées. L'âme d'un chef de clan sous la plume d'une irlandaise bien sous tous rapports. Mae sait parfaitement combien sont nombreux ceux qui voudraient voir Al disparaître, mais elle ne tolérera pas qu'il leur fasse ce plaisir. Mae la discrète est un roseau dont les racines sont solidement prises dans la baie de Biscayne.
Hélas, elle tait à Al sa plus profonde angoisse, et si elle lui écrit de ne pas craquer, c'est pour s'en prémunir elle-même.
Car les gros titres des journaux pointent à présent celle qui depuis des années défie le FBI, la police ou les journalistes par sa douceur et sa discrétion, femme de l'ombre s'il en est, nimbée d'une obscurité totale. L'Etat fédéral, relayé par le New York Times, a désormais Mae dans le viseur : "La demeure de stuc avec sa piscine carrelée et son immense jardin sur la baie de Biscayne sera vendue en remboursement de la dette d'impôts de 51 498 dollars, voilà ce qui a récemment été décidé à l'encontre de la femme du gangster Al Capone." Comment lui annoncer que leur refuge, leur Eden, auquel se raccroche Al pour tenir et dont il parle à chacune de ses lettres, ne leur est plus assuré ? C'est Mae désormais qui tient les rênes et gère la fortune de son mari, certains la désignant même comme le "généralissime féminin" de l'Outfit. Seulement, Al a commis une erreur en mettant l'ensemble de ses biens au nom de sa femme.
Depuis l'été, les journaux la clouent au pilori pour la mettre sur la paille. Désormais en première ligne, elle est victime en août 1936 de la saisie fédérale mentionnée par l'article du New York Time
.
Cette action en recouvrement des non-paiements d'impôts pour les années 1926 à 1929 "a été directement prononcée à l'encontre de Mme Capone, au titre que Monsieur aurait transféré tous ses avoirs à son nom, afin de frauder le fisc". Jamais il n'avait imaginé la mettre en danger. Or la voilà menacée de perdre non seulement leur maison, mais aussi sa liberté. La perspective de finir à son tour en prison et de laisser Sonny abandonné et ruiné la terrorise. Jamais elle n'avait envisagé la prison pour elle-même ou la perte de leur paradis terrestre.
Mae, secondée par Ralph, se retourne contre le fisc américain tout en maintenant pour l'instant Al hors de la bataille. Moins il en saura, mieux il se portera derrière les barreaux. Elle connaît son mari, il peut être sujet à des accès de rage qui risquent de le mettre en danger. La vie hors les murs n'est pas de tout repos. Pas moins que celle dans les murs. Et Mae a prévu de se battre pour empêcher la vente forcée de sa maison et va jusqu'à remplir une demande adressée à la cour fédérale pour une ordonnance restrictive. Hélas, elle est déboutée de sa demande, les tribunaux arguant qu'Al a mis tous ses biens à son nom, ce qui la rend pénalement responsable et seule coupable. Dans une nuée d'avocats, elle perd donc la première bataille. Tout semble fini.
Après le paiement des honoraires des avocats plaidants, des amendes, des frais de justice et des impôts dus, son capital a fondu comme neige au soleil. Mais heureusement, Ralph, son beau-frère s'acquitte de la dette et apporte la somme en liquide en temps et en heure. Un répit salvateur, mais une réalité toujours précaire.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 7 Juil - 16:27

"Mon cher mari,
"Il est maintenant 15 h 30 (...). Le fiston est resté à l'école pour jouer au handball. (...) Nous n'avons rien ici bas dont nous devrions avoir honte et nous sommes fiers de notre "papa". Ainsi je veux que notre fils aille de l'avant dans ce monde, affronte ce qui vient, je veux que chacun sache qui il est et l'accepte pour ce qu'il est. Il y aura beaucoup d'obstacles qu'il devra affronter sa vie durant et je suis sûre qu'il les affrontera en en ressortira grandi. Oh mon chéri, je pourrais continuer à l'écrire sans fin sur les choses que j'ai à l'esprit, mais je sais que tu comprends ce que je ressens, et ce que je veux pour lui est d'être un homme respecté par tout (...) parce qu'il a droit à la même chance que tous les autres dans ce monde, ainsi, je ne le décourage jamais dans ce qu'il veut entreprendre et essaie au contraire de l'encourager. Personne ne s'est préoccupé de ses succès ou de son bien-être jusqu'à présent, et je ne m'y attends pas. On s'en sortira. Bien, mon doux, j'espère que tu vas bien. Après tout, il n'y a que deux personnes sur terre dont je me soucie et pour lesquelles je vis, ce sont mon mari et mon fils. Dieu te garde. Je t'aime.
"Amour et baisers. Toujours.
"Ta femme et ton fils."
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 7 Juil - 19:36

Mme Capone à la conquête de l'Ouest


MIAMI, 93 PALM ISLAND, 9 FEVRIER 1938


Avis de tremblement de terre dans l'Eden de Lady Scarface. En une contraction de coeur, le monde tel que Mae le connaît vient de changer de pôle à la lecture des journaux du matin. Al, toujours emprisonné à Alcatraz, aurait eu un accès de folie. Devenu incontrôlable, on le dit ligoté à un lit, pris de convulsions comme un forcené, un aliéné, un chien enragé dont la chaîne aurait trop longtemps entamé le cou.

Le samedi 5 février, Al porte son uniforme bleu pour se rendre au petit déjeuner. Cette tenue est généralement réservée aux dimanches, le port du sinistre uniforme gris étant de rigueur les autres jours. Il se trouve à son aise dedans et cette petite transgression suffit à l'égayer.
Mettre en joie le prisonnier le plus dangereux du pays n'est pourtant pas franchement l'un des buts poursuivis par l'administration d'Alcatraz. Un des gardes s'empresse de vouloir faire respecter la norme chromatique vestimentaire, mais Al lui semble confus. Après la collation, le prisonnier se trompe d'étage pour retourner à sa cellule, où on le retrouve au sol, bileux et pris de nausées, après avoir craché sur ses codétenus qu'il a insultés en italien, fait et défait son lit et boxé des gardes. Capone est conduit d'urgence à l'infirmerie, où les médecins peinent à identifier son mal.

Il est loin, 5 000 kilomètres, le séparent de Mae, sans informations autres que celles relayées par la presse. Une presse qui ne les aime pas, mais les exploite, car ils font vendre du papier qui sent le soufre du scandale. Comme d'habitude, Mae prend les choses en main et sort de sa réclusion volontaire pour écrire au directeur James A. Johnston afin de le sensibiliser à son rôle d'épouse retranchée attendant dans l'angoisse la libération de son gangster de mari :

"9 février 1938
"Cher Monsieur,
"Etant donné les rumeurs, je voudrais partir dès à présent. Ainsi pourrais-je être près de mon mari si quelque chose devait arriver et qu'il avait besoin de moi. Mais je ne voudrais pas faire ce voyage pour me rendre compte qu'il a déjà été transféré. S'il vous plaît, répondez-moi (...).
"Respectueusement,
"Mme Alphonse Capone."

Qu'arrive-t-il précisément à Al ? Les journalistes ont certes le don de tout exagérer, mais il s'est forcément passé quelque chose.
Capone, qui vient de témoigner afin d'obtenir sa libération anticipée pour bonne conduite, ne se comporterait jamais de la sorte. Retrouver leur couple, leur petit garçon, rien n'est plus important pour lui désormais. Il l'a promis. C'est grâce à lui qu'elle a pu réussir à tenir toutes ces années, déployant même une force intérieure, un esprit de combat et un amour inconditionnel que seules les épreuves peuvent forger. Elle vient de fêter un Noël de plus sans lui, portée par l'espoir qu'il serait le dernier, qu'Al serait bientôt libre et à nouveau présent pour Sonny, qui va fêter ses 20 ans.
Le 11 février 1938, Al, qui a visiblement repris ses esprits, tente de la rassurer : "A ma chère femme, eh bien ma douce, me voilà avec quelques lignes pour toi, la plus chère au monde qui soit pour moi. J'ai prié, ces derniers jours que je suis tombé malade, notre Dieu tout-puissant de me permettre de guérir, ce qu'Elle (sic) a fait. Et je la (sic) remercie de me faire aller mieux, je suis en parfaite santé maintenant, comme toi et Mafalda le verrez le jour de votre visite ici ce mois-ci." Pour Scarface, Dieu serait donc une femme ! "Sil te plaît, ne t'en fais pas pour moi, tu verras par toi-même, je vais bien, alors garde ce beau sourire à tes lèvres et souviens-toi, chérie, cela ne sera plus très long avant que je rentre à la maison et dans tes adorables bras pour toujours, alors, chérie, ne t'en fais pas pour moi (...) je remercie Dieu, la prie chaque soir et chaque matin de me garder dans Ses bonnes grâces (...). Concernant le temps qu'il me reste à faire, je n'ai nullment l'intention de me lancer dans lam oindre tentative de quoi que ce soit, à part obéir à mes gardiens et les respecter, faire mon travail. Donc tu vois, chérie, il n'y a aucune raison de te tracasser pour moi, souris et garde ce sourire jsuqu'à ce que ton papa chéri rentre à la maison, et alors là, chérie, je te ferai mon numéro et ut verras tout mon amour, je veux dire, rien que pour toi seule, on ne fera plus qu'un, pour toujours et toujours. Voilà ce que je veux te dire, chérie, d'ici quelques jours je serai remis (...).
Je ne vais pas aussi mal que tu l'as entendu. Alors relève le menton, ma douce, et rappelle-toi, nous allons être tellement heureux à l'avenir et pour le reste de nos vies, et chérie, rappelle-toi cette promesse, rien dans ce monde ne viendra jamais interférer dans notre bonheur à venir (...). Rien ne pourra faire tomber ton papa (...). Ton papa chéri, Alphonse Capone AZ-85."
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 7 Juil - 21:34

Mais à force de trop vouloir la rassurer, Mae sent au contraire qu'Al a perdu pied. Elle voudrait accourir à son chevet. Hélas, sa venue n'est prévue que le 28 février et le directeur Johnston se montre inflexible. L'état de Capone est préoccupant. Un psychiatre est appelé du continent. Une ponction lombaire est pratiquée à la tâte. Les résultats sont terribles. Al est atteint de la syphilis. Cette maladie sexuellement transmissible - dont la bactérie a été découverte au début du siècle -, que l'on appelle alors le "mal français", porte irrémédiablement atteinte aux organes vitaux mais aussi au système nerveux et peur conduire à la sénilité la plus totale, en passant par de brusques accès de violence. Par le passé, à son arrivée à la prison d'Atlanta, Al avait subi de bon gré un test de Wasserman, moyen sûr de détecter la maladie.
Les résultats s'étant révélés légèrement positifs, on l'avait mis sous traitement simple, des injections de bismuth, arsenic et autres métaux lourds censés atténuer les symptômes jusqu'à rendre la maladie indétectable, seule option disponible à une époque où la pénicilline était encore inconnue. Mais Al n'avait pas suivi le traitement. Il avait peur des aiguilles. La petite lésion locale dont il souffrait faisait place à des taches brunes et des rougeurs sur les paumes et sous les pieds, difficilement visibles. Il se plaignait également de ressentir des douleurs musculaires, de la fatigue, ou d'avoir la gorge sèche, rien d'alarmant. Après une première poussée, Al se pensait d'ailleurs guéri et ne s'était pas plus étendu sur son affection.
Mais la syphilis, lentement, avait commencé son oeuvre de dégénérescence sur son système nerveux et l'avait rattrapé avec les années. Al était devenu irritable, capricieux, délirant parfois, évoquant de grands projets comme la construction d'usines avec des milliers d'employés. Un autre jour, il promettait de régler le problème de la pauvreté des immigrés mexicains dans la pays. Ironie de l'histoire, il prêchait également pour la ségrégation volontaire et active à l'encontre de tous les contrevenants à la loi, afin qu'ils ne contaminent pas les membres sains de la société par leur appétence pour le crime. Aux médecins qui s'occupaient de lui, il promettait de faire bâtir des hôpitaux. Mais jamais il ne perdait de vue son idée fixe, sa seule boussole, retrouver Mae et Sonny.
Les journalistes guettent ce qui pourrait être le dernier acte de la tragédie de Lady Scarface. Le 15 février, les titres la suivent :
é"Mme Capone part pour l'Ouest à cause de la maladie d'Al."
Mae est traquée. Peu importent les changements de train qu'elle fera pour détournerl 'attention, dans la baie de San francisco les reporters sont à l'affût. Le 1er mars, elle se rend à Alcatraz pour la seconde fois en deux jours, alros que la loi ne permet qu'une seule visite par mois, accompagnée d'un homme non identifié. A son retour, une heure plus tard à peine, cinq voitures remplies de journalistes et un officier de police à moto suivent son taxi, dans une course-poursuite effrénée jusqu'à l'autre côté de la baie, à un point précis, la petite ville de San José. Là, Mae se croyant tranquille autorise enfin le chauffeur à s'arrêter pour faire le plein d'essence. Les reporters s'approchent et fondent sur une proie qui ne peut s'enfuir. Non, Al n'a pas perdu la tête et sera éligible à une libération anticipée pour bonne conduite l'année suivante ! Voilà de quoi clouer le bec à ces vautours, pense-t-elle en relevant la vitre fumée.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 8 Juil - 0:29

Mae doit laisser Al seul, soumis à une bbatterie de tests physiques et psychiatriques. Est-il réellement malade ou joue-t-il la comédie ? Le Département de la justice veut en avoir le coeur net et ne prendre aucun risque avec le détenu le plus médiatique du pays. Le diagnostic tombe bientôt : "psychose avec paralysie générale de l'aliéné". Mae appelle sans relâche le directeur de la prison, le suppliant de libérer Al. Elle diot le faire soigner dans un établissement approprié et s'occuper de lui. Mais rien n'y fait, Johnston soutient le bras de fer avec l'épouse du tsar déchu du banditisme. Il l'assure que les meilleurs soins lui sont déjà prodigués et qu'Al purgera le reste de sa peine dans l'hôpital de la prison.

Le 14 mars, Johnston écrit de nouveau à Mae : "Selon mes observations personnelles, chaque fois que je suis allé voir votre mari et que je lui ai parlé, il m'est apparu qu'il allait bien et répondait bien au traitement. Votre mari coopère, les soins prodigués semblent lui faire du bien jusqu'à présent. Le docteur George Hess est parfaitement conscient des possibles effets indésirables du traitement sur certains patients."
Ce que vont tenter les médecins de la prison est expérimental : combattre le mal syphilitique par l'inoculation du virus de... la malaria ! De fortes fièvres, pense-t-on, seraient susceptibles de détruire les cellules responsables de la propagation de la syphilis. Mais elles ne seraient pas sans risque sur le patient et son cerveau. On prescrit alors de la quinine pour combattre la malaria elle-même. Faisant fi des risques, Al signe l'autorisation d'essai clinique.
Dans ce contexte, l'administration ne peut que desserrer son étau, et une date de libération est enfin fixée au 6 janvier 1939.
Plus qu'une petite année ! Al tiendra-t-il le coup ? Avant la première séance de thérapie, Mae veut lui donner de la force et, le 3 août 1938, vient lui rendre visite avec un jeune homme qui n'a pas vu son père depuis trop longtemps, Sonny.
Al s'avance vers sa femme, lorsqu'il découvre à ses côtés une apparition. A travers la vitre, il croit se voir, comme dans un miroir magique qui remonterait le temps, vingt ans plus tôt, quand il a rencontré sa belle blonde. En costume d'été du dernier chic, bronzé et les cheveux plaqués, la silhouette s'approche de la vitre glacée et prononce un mot : "Papa.". Al n'a jamais voulu que Sonny, son unique fils, le voie derrière les barreaux, amoindri, entravé, à rebours de l'imaginaire d'honneur, de force et de panache qu'il a voulu lui transmettre. Mais devant ce visage rêvé devenu si étranger au fils des ans, seule l'émotion l'envahit. Le reste s'est envolé, la pudeur comme le statut social. Sonny, qui a connu son père à son apogée, entouré de sa cour, retrouve un homme grabataire dans un costume de prisonnier mal taillé. "Mon fils..." Al, oubliant la vitre qui les sépare, s'approche autant qu'il peut pour le prendre, le serrer, le toucher du regard. Mais déjà le bateau doit les ramener sur le continent, il faut encore se quitter sans savoir si l'on se retrouvera, si Al sera encore en mesure de les reconnaître à leur prochaine venue.

"J'ai essayé d'être un bon père, écrit Al. Je ne voulais pas qu'il sache ce que j'étais. Maintenant, il m'a vu ici, dans cet état. Cela à dû vraiment le frapper en plein visage."
Au premier essai du traitement dispensé au début du mois de septembre 1938, Al convulse au bout de quelques heures et fait une poussée de fièvre difficilement contrôlable qui éprouve les limites de son corps et de son esprit. Il déchire son livre de prières, victime semble-t-il d'une embolie ou d'une attaque. Son coeur s'emballe.
Les médecins injectent en hâte une grande quantité de quinine, mais il reste désorienté, agité, souille son lit. La crise retombe et le laisse à bout de forces, dans un état de conscience limité dont il ne sort qu'au bout de plusieurs semaines.
Encore un Noël sans lui, le pire de tous sans doute. Le laisser seul sur cette île maudite. Et puis, comment garder l'espoir dans son coeur alors que le monde semble courir à sa perte ?
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 8 Juil - 1:08

Le vieux juif blonde

Le 3 septembre 1939, la France, le Royaume-Uni et l'Australie déclarent la guerre à l'Allemagne, dont le chef suprême Adolf Hitler a attaqué la Pologne deux jours plus tôt. La maladie d'Al a fait vivre Mae comme une recluse, bien loin des convulstions politiques qui semblent vouloir déchirer une fois encore le Vieux Continent.
Hélas, si Mae ne va pas à la guerre, la guerre viendra à elle. A Berlin, en effet, dansl 'entourage proche du Führer, on mentionne de plus en plus souvent le nom d'Al Capone. Kurt Daluege, membre du NSDAP et Oberführer de la SS, prend connaissance d'une note qui révèle que Scarface est juif. Pire, un "Juif polonais" ! Et partout où des Juifs existent, libres de leurs actes, la possibilité d'une "contamination criminelle" rôde. Capone en est la preuve. Il faut donc persuader le gouvernement américain que le problème n'a rien à voir avec la mafia - minorité criminelle dûment réprimée par l'ami Mussolini -, mais est simplement un problème juif et qu'il vaudrait mieux transférer les spécimens emblématiques comme Scarface à l'autorité qui a mis un point d'honneur à lutter contre ce terrible et mondial fléau ; on aura reconnu le IIIe Reich. Un autre idéologue de premier plan du nazisme, Johann von Leers, également membre de la SS et protégé de Goebbels, persiste dans l'idée que Capone est juif, bacille d'une épidémie qui contamine l'Amérique "enjuivée" de Roosevelt. Mais le consulat allemand à New York, prévenu du "cas Capone", ne peut se permettre d'accéder à cette "demande" et assure Berlin que l'homme est bien "italo-américain".

Tandis que l'Europe, bientôt suivie par les Etats-Unis et le reste du monde, s'enfonce dans la guerre, l'horizon se dégage progressivement pour Mae, dont l'amour passe entre les mailles de l'horreur nazie. A mesure que la remise de peine s'esquisse enfin, le ciel semble se dégager au-dessus de sa pauvre tête blonde. La libération d'Al n'est plus un rêve lointain, mais devient une réalité tangible. Le 6 janvier 1939, le prisonnier le plus célèbre de la planète a quitté l'île des damnés en direction d'un autre centre pénitentiaire, où il doit encore passer quelques dix mois, celui de Terminal Island, à Los Angeles. Mais l'Etat n'oublie pas ni ne pardonne les dettes contractées. Pour le retrouver, Mae doit encore s'acquitter d'une somme de 20 000 dollars que le fisc lui réclame. Une fois encore, la famiglia en la personne de Ralph, son beau-frère, vole à son secours.
Le 13 octobre, Mae vient annoncer la bonne nouvelle à Al, à Terminal Island : la somme sera payée, la fin de son calvaire n'est à présent plus qu'une question de jours. Encore faut-il qu'il parvienne à bon port. .Elle a été prévenue que certains risquent d'attenter à la vie d'Al durant son transfert et qu'une attaque est donc à craindre.
Le plan du voyage doit être tenu secret, la destination finale également. Personne ne doit savoir où il sera amené. Mae reçoit la consigne sans ciller ; le secret autour des déplacements de son mari, cela fait deux décennies qu'elle le pratique. Mais cette menace signifie quel'Eden doit encore attendre. Pourquoi ne pourrait-elle pas le ramener simplement chez elle, à Miami ?
Après l'enfer, le purgatoire. Mae ne mesure pas la gravité de l'état de santé de son mari, qui ne peut être remis en liberté sans traitement. L'état psychologique d'Al est désormais celui d'un enfant de 7 ans, avec des accès de violence incontrôlables. Mae s'entête. Si Al est libre, la liberté ne peut exister que s'ils demeurent ensemble chez eux. Elle soignera mieux que quiconque. Afin de faire entendre raison aux autorités, elle se fait convoquer à Washington, la capitale du pays, pour un long entretien avec des officiers et des médecins. Durant cette réunion, ses interlocuteurs lui expliquent qu'Al court un grave danger pour sa santé, physique, mais aussi mentale, si l'on ne fait rien pour contrecarrer l'évolution de la maladie qui a commencé à détruire son système nerveux. Le gangster ne sera plus que l'ombre de lui-même. Avec un entêtement qui confine à l'absurde, elle refuse encore de l'enfermer dans un hôpital. Reclus, il l'a été trop longtemps. Il faut que les spécialistes reviennent à la charge en lui décrivant par le menu les terribles effets dégénératifs et invalidants de la pathologie pour commencer à l'ébranler. Il n'y a aucun espoir de sauver ce qu'il reste de lui s'il ne reçoit pas un traitement lourd et approprié. Cette thérapie permettra une amélioration temporaire des symptômes, mais Al ne guérira jamais. Le couperet tombe, chirurgical froid, implacable. Doutant encore de faire le bon choix, elle signe, la mort dans l 'âme, son internement dans un hôpital de Baltimore.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 9 Juil - 20:57

Nuits blanches à Baltimore

LEWISBURG, PENNSYLVANIE, NOVEMBRE 1939

Al est embarqué à bord d'un train à Los Angeles, en direction de Lewisburg, en Pennsylvanie, où il doit être accueilli au pénitencier fédéral par le FBI. Là seulement, il pourra être officiellement libéré.
Il y arrive à 3 h 54 du matin, escorté d'une voiture sur la centaine de kilomètres qui le séparent de la prison. Mae est là, elle l'attend.
Dans le bureau du directeur, elle est avec Sonny, qui a revêtu un costume d'été d'un blanc éclatant pour l'occasion. Al entre, le teint jaune, le corps lourd, engourdi. Il semble un navire échoué à la coque brisée, les yeux ternes, la mâchoire tambante. Mais qu'importe. Il s'assoit à côté d'elle, c'est la première fois depuis tant d'années qu'elle peut effleurer sa peau, sentir son contact. Elle sourit tellement qu'elle n'entend pas les mots du directeur de la prison qui la met en garde. Al n'est qu'en libération conditionnelle, il reste sous sa responsabilité et elle devra s'assurer, si elle veut le garder, qu'il ne renoue avec aucune de ses anciennes relations et ne s'"illustre" par aucun acte illégal. Elle rayonne. Des sourires béats, du blanc et un sermon, on pourrait croire à un mariage, si ce n'était les barreaux des cellules environnantes.

On donne des vêtements à Capone avant de le conduire à l'hôpital de Gettysburg, à Baltimore, où une chambre double à 30 dollars la journée l'attend. Deux hommes l'aident à s'extirper de la voiture et le font entrer par la porte principale. Le malade sera sous la responsabilité du docteur Joseph E. Moore, un psychiatre réputé qui non seulement est professeur à la prestigieuse école de médecine de l'université Johns Hopkins, mais également spécialiste des maladies vénériennes.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 9 Juil - 23:17

Capone sera enregistré au cinquième étage sous le pseudonyme - humour volontaire ? - de Martini. Le praticien interdira toute photo et toute interview, jugeant son patient trop amoindri pour être exposé. Seule la famille proche sera autorisée. Le respect du serment d'Hippocrate ne suffit pas à satisfaire le bon docteur ; celui-ci s'inquiète de savoir si le couple pourra s'acquitter des frais d'une hospitalisation qui s'annonce de longue durée. S'enquérant des capacités de paiement du malade auprès du directeur du bureau des prisons, il se voit répondre que le gouvernement a essayé en vain de recouvrer quelque 300 000 dollars d'impôts impayés, ce qui n'est pas pour le rassurer. Mais qu'à cela ne tienne, Mae trouve de quoi payer, l'argent liquide n'est jamais un problème.
Accompagnée de Teresa et de l'indéfectible Ralph, Mae arrive à l'hôpital par une entrée de service discrète, pour éviter les journalistes, et retrouve le cinquième étage et la suite flanquée de trois agents du gouvernement qui se relaient auprès du malade, afin de contrer d'éventuelles représailles. Al est théoriquement libre, mais que signifie cette liberté ? Prisonnier virtuel, patient interné, sera-t-il affranchi un jour ? Le docteur Moore préconise trois semaines au minimum de traitement intensif. Al, qui semblait jusqu'alors perdu, allongé sur une pile d'oreillers, a le visage qui s'illumine comme celui d'un enfant quand il voit celui de sa femme apparaître. Les prochaines semaines ne seront pas de tout repos et s'annoncent cruciales pour leur vie future. Le traitement sera le même que celui tenté par les médecins d'Alcatraz : provoquer de fortes fièvres pour tuer l'agressivité des organismes syphilitiques, ainsi que des injections de Salvarsan, un médicament composé d'arsenic. Les poussées de fièvre induites sont suivies de courts laps de grande lucidité qui peuvent aller de quelques heures à deux ans, au bout desquels il faut recommencer le périlleux processus. Mais son coeur supportera-t-il les trois ou quatre heures nécessaires de fièvre intense pour que le traitement soit efficace ?

Teresa et Mae louent un appartement au deuxième étage d'une maison en brique rouge de la banlieue de Baltimore, au 5708 Pimlico Road, à Mount Washington. Elles peuvent ainsi rester auprès de lui et veiller au bon déroulement des soins. Al n'est plus derrière les barreaux, il se bat, et sa femme est à ses côtés.
L'avenir n'est certes pas radieux,m ais il existe un horizon. Alors que Mae avait été prévenue qu'Al pourrait ne jamais quitter l'hôpital tant son état était grave, le 8 janvier 1940, il est finalement jugé assez stable pour continuer son traitement à domicile.
Enfin, son voeu est exaucé ! Al rejoint sa famille dans l'appartement de Mount Washington sous le nouveau patronyme de Rossi.
Le docteur Moore met en oeuvre tous les moyens de la science moderne pour sauver Al. En quelques mois, il parvient à lui faire recouvrer certaines facultés correspondant à celles d'un enfant de 14 ans, contre 7 auparavant. Pédagogue, il informe son patient de son état et lui signale qu'il aura encore des crises, des moments soudains d'irritabilité, mais que son humeur ne sera pas seule affectée. Ses facultés mentales seront également amoindries, des zones entières de mémoire seront perdues à tout jamais. Il continuera à se dégrader, mais lentement, car il pense avoir réussi, il y a quatre chances sur cinq, à enrayer la progression du processus dégénératif de la maladie. Al accepte son sort avec un stoïcisme inattendu. Mae, elle, ne peut se résoudre au diagnostic épouvantable.
Le 19 mars 1940, le docteur Moore permet à Al de regagner enfin Miami et le confie à un confrère, le docteur Kenneth Phillips, qui assurera désormais le suivi de son illustre patient : "Mme Capone, malheureusement, nourrit encore un immense espoir. Elle a, je pense, la sensation que d'autres avis médicaux, d'autres conseils seraient bénéfiques... Mais je suis enclin à penser que la meilleure et la plus sage chose à faire est de la persuader de la validité de notre diagnostic et de notre pronostic, et ainsi conserver les ressources dont elle aura besoin pour le long chemin qui reste encore devant elle."
La route sera déjà longue de Baltimore à Miami, mais peu importe. A l'aube, Mae et Al embarquent dans une voiture couleur rouille, direction le soleil, l'Eden. Ils laissent derrière eux le cerisier pleureur aux fleurs roses qu'Al a offert à l'hôpital en guise de remerciements pour l'avoir sauvé et lui avoir donné cette seconde chance.

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 11 Juil - 8:09

La maîtresse de Miami

MIAMI, DOMICILE D'AL CAPONE, MARS 1940

Certes, Al est revenu à la maison, mais en partie seulement. Son esprit est ailleurs. Il ne peut apprécier sa propre liberté ou la simple joie de cette vie de famille qu'il a tant voulu retrouver. Il erre dans l a propriété, ne reconnaissant plus gens, allume le gaz à volonté et laisse la porte ouverte quand il va à la salle de bains. Il traîne à la maison en pyjama, fume le cigare, jette une ligne dans la baie pour pêcher quelques imprudentes nageoires dont il ne sait trop que faire. Il aime toujours jouer aux cartes, en particulier au gin-rami et à la belote,mais l'effort mental se révèle souvent trop difficile. Il est devenu bouffi, tanné, presque chauve. Le couple sort dîner dans les meilleurs restaurant de Miami, mais tandis que le garde du corps sirote au bar, Mae a bien du mal à profiter des soirées. Al passe d'un sujet à l'autre, il cligne sans cesse des yeux, se met à siffloter ou à chanter, avant de continuer à parler le plus sérieusement du monde et à mâcher du chewing-gum de manière névrotique.
Mais ce n'est pas le pire. Sortir d'un restaurant se révèle un supplice, car Capone s'imagine poursuivi par des tueurs imaginaires. Le moindre crissement de pneu suffit à déclencher chez lui une attaque de paranoïa et il croit rencontrer son destin sous les traits d'un assassin à chaque carrefour. Seules sa propre Pontiac et la Chevrolet de Sonny peuvent passer le portail de leur maison sans lui donner des sueurs froides. Souvent, il ne dort pas avec Mae dans leur chambre parentale, mais préfère se réfugier dans un petit bungalow qui fait face à la pelouse, d'où il peut surveiller les allées et venues des voitures sur la chaussée. Mae retrouve des barres de chocolat cachées dans la chambre, preuves de son anxiété maladive et de sa culpabilité.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 11 Juil - 20:18

Al doit toujours plus de 200 000 dollars au fisc, mais reste insolvable. Jamais le gouvernement américain n'a trouvé la trace de sa fortune, l'argent - liquide comme il se doit - semblant apparaître, si nécessaire, par enchantement, sans doute une pêche miraculeuse.
Pourtant, la fin de la prohibition, en décembre 1933, a mis fin à l'ère de l'Outfit et aux fastes du clan Capone. Mais la famille est généreuse, surtout avec les simples d'esprit qui ont perdu la mémoire.
Pour supporter ce quotidien, Mae se rend quatre fois par semaine à la messe à la cathédrale St Patrick de Miami Beach. Elle se consacre entièrement aux enfants, notamment à la petite-nièce d'Al, elle qui n'a pas eu de fille à choyer. Elle lui fait écrire des lettres, des mots sur un cahier, et lui enseigne que l'écriture reflète la personnalité. Patiemment, avec application, elle guide les petits doigts sur la page blanche, afin d'en exercer l'adresse. Rien de mieux que la lecture pour développer l'écriture, Mae lui offre un livre, Mon amie Flicka, de Mary O'Hara, qui vient d'être publié. Le soir, au moment du coucher, elle lui lit l'histoire de ce petit garçon vivant dans un ranch du Wyoming qui rêve de posséder un cheval rien qu'à lui et va conquérir le coeur d'une pouliche sauvage dont il va devenir le meilleur ami. C'est un des secrets de Mae, elle aime les livres sur les chevaux, étonnante passion pour une femme dite d'intérieur. Elle montre également à la petite, avec des tasses à café issues d'un beau service en porcelaine qu'elle remplit à moitié, comment se tenir en dame digne de ce nom et boire d'une seule gorgée avec le petit doigt levé, ou encore comment dresser une belle table. Tout peut être sujet d'enseignement, quand on a comme elle l'âme d'une mère doublée d'une maîtresse d'école.
Tandis que la fillette se baigne dans leur piscine durant les vacances d'été, Mae lui propose de goûter l'eau qui provient de la mer. Elle lui demande alors si elle sait pourquoi celle-ci est salée, et l'éclaire sur cette curiosité, naturelle pour de jeunes papilles. Et pendant que Mae prépare à manger, la petite pique une tête et éclabousse partout. Elles rient toutes les deux aux éclats.
C'est là que Mme Capone se sent le mieux, dans ce bonheur familial simple. Elle a tout ce qu'une femme peut souhaiter, mais c'est ici, expliquant le monde aux enfants, qu'elle est pleinement épanouie. Elle a fait venir sa famille pour être à côté de son mari et vivre avec son frère et sa belle-soeur, laquelle tient un petit restaurant en ville, Les Gaufres de Winnie, où elle aime passer beaucoup de temps. Sa soeur Muriel et son mari les rejoignent également.

Arrive le temps de Noël, le premier où tous sont enfin réunis. Mais l'attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, conduite par les Japonais contre la flotte américaine dans le Pacifique, vient de forcer le président Roosevelt à entrer en guerre à son tour et à rejoindre dans le sang les horreurs et les larmes des nations européennes. En bonne patriote, Mae décore le sapin avec des obligations de guerre, ces titres de créance que l'on achète 25, 50 ou 100 dollars émis par le gouvernement dans le but de financer les opérations militaires.
En dépit de cette actualité dramatique, ce Noël tant attendu tient toutes ses promesses. Al reprend bientôt des forces et ses esprits, suffisamment pour retourner à Chicago, la capitale familiale où il manque à ses proches, l'antre de toutes les tentations, des prostituées, de la prohibition, de la cocaïne aussi, qui lui a entamé le septum nasal à force d'en remplir son nez. Mae se souvient des mots du directeur de la prison : son mari ne doit renouer en aucun cas avec ses anciennes relations.
La visite du couple au 7244 South Prairie Avenue électrise toute la famille. Al a même retrouvé son élégance passée et a enfin renoncé aux pyjamas dont il couvrait sa corpulence et son indolence depuis un mois. Il porte une chemise blanche, des boutons de manchettes qui brillent et une cravate fixée à l'aide d'une épingle en forme de visage féminin. La famille entière se rend à l'église ce même jour, et Ralph a organisé une fête pour les accueillir. Les tables sont chargées à ras bord de vin, d'alcool, de pain, de viandes froides, de fromages et de cookies. Il règne une excitation générale à la hauteur de la joie suscitée par ces retrouvailles, comme un banquet de la victoire après un trop long siège.

Tout le monde veut s'asseoir près du guerrier blessé. Al s'installe sur une grande chaise dans un coin et prend sa petite-nièce sur se genoux. Il ne peut résister à l'enfant. "Tu t'es blessée ?" lui demande la fillette, remarquant la grande cicatrice désormais fatiguée sur sa joue. Tout le monde cesse de parler et retient son souffle, mais Al n'est plus Scarface et s'amuse de son innocence. Il rit fort, profondément, naïvement, comme enfin soulagé de ses maux.
Ralph possède désormais plusieurs propriétés à Mercer, dans le Wiconsin, une petite ville à 500 kilomètres au nord de Chicago. Il a une surprise pour son frère. Il lui a acheté un terrain à Big Martha Lake et y a fait construire un robuste chalet en bois d'épineux meublé de fauteuils en cuir et de canapés surplombés de têtes d'élans. Dans l'entrée, des pieds de cerf servent à tenir des fusils et des raquettes de neige. Une cheminée massive domine un mur entier de l'énorme pièce du haut et, à l'autre extrémité, une immense table en bois, où peuvent facilement s'asseoir vingt personnes, occupe l'espace.

Big Martha Lake est dominé par une véranda d'où part un escalier qui conduit directement à l'eau cristalline du lac. Une cabane où l'on boit, chasse et joue au sept et demi, sorte de black-jack italien, complète l'ensemble. Les femmes sont dans la cuisine où elles se livrent à des débats enflammés pour savoir qui est le meilleur chanteur, de Frank Sinatra ou de Bing Crosby. Mafalda, la soeur d'Al, vante les mérites de "The Voice", le gangster d'Hoboken - le monde est petit -, arguant qu'il est "mignon et sexy". Mae, quant à elle, affirme que Crosby a le meilleur organe des deux, une voix inimitable, doublé d'un talent d'acteur hors pair. Il faut une tierce personne pour s'improviser juge de paix de cette controverse épineuse. Mafalda se tourne alors vers Teresa qui, sans délaisser sa vaisselle, lui répond : "Caruson, ça, c'est de la musique." Mafalda corrige le tir : "Oui, maman, mais nous parlons de musique populaire, pas classique." Et Teresa de mettre tout le monde d'accord : "Eh bien, l'opéra est populaire pour moi." Mae s'amuse de ces Italiennes qui ont un avis sur tout et l 'affirment avec emportement.
Après une génération de vie commune, elle a enfin été pleinement adoptée par la famille, devenant une matrone accomplie. Le bonheur est là, enfin, même s'il s'échappe toujours trop vite.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 11 Juil - 21:26

LES FLAMANTS ROSES SE CACHENT POUR MOURIR

"Il y a dix hommes qui grattent à ma porte ? Renvoyez-en un : je suis fatiguée." Mae West.


Oeuf au plat et oeil au beurre noir

LOS ANGELES, 23 AVRIL 1944

Le temps des fiancées de la poudre n'est pas terminé. J. Edgar Hoover pensait-il en avoir fini avec ces intrépides qui'l en surgit une dernière, la plus sulfureuse et la plus dangereuse de toutes. Le directeur du FBI reçoit mention d'une bagarre extravagante ayant éclaté dans un night-club de Californie et consigne l'événement avec un soin particulier dans le dossier que ses agents constituent patiemment à son intention.
Virginia Hill, rousse de 28 ans aux yeux verts, à la langue bien pendue, aux manières de dame du monde et compagne du nouvel ennemi public numéro un, s'est livrée à un crêpage de chignons en règle en plein milieu de la piste de danse du Mocambo. Un club à la décoration latino-américaine situé au 8588 Sunset Boulevard, à West Hollywood, dans lequel les célébrités du cinéma et de la chanson se bousculent et où Frank Sinatra vient de faire ses débuts sur scène en solo l'année précédente.

Ce soir-là, l'incendiaire "reine de la mafia" qui a dépensé quelque 7 800 dollars en champagne, se rue sur Tobby Tuttle, une danseuse de 23 ans. Les deux femmes s'empoignent gaiement lorsque la seconde frappe l'acteur australo-américain Errol Flynn avec un oeuf cru. Ce malotru, que l'on dit homme à femmes, n'a rien fait pour l'aider à s'échapper des mains de la première qui la griffe.
"Alors j'ai attrapé un oeuf sur le plateau d'un serveur qui passait par là et le lui ai balancé", explique-t-elle. La star, flegmatique, prend soin de sa chevelure souillée et laisse les deux femmes s'écharper tout leur saoul. Hoover n'est guère surpris, cette Miss Flinguette est fraudeuse, frondeuse, provocatrice, hors la loi. Elle jure, boit, séduit, couche sans vergogne... et il n'a encore rien vu !


Virginia Hill est née le 26 août 1916 à Lipscomb, en Alabama, dans le Sud profond des Etats-Unis. Ses parents se séparent peu avant ses 10 ans, sans doute harassés par leurs dix enfants. Sa mère, ne tolérant plus un mari abusif et violent, prend sa nombreuse progéniture sous le bras et quitte tout, un matin, en direction de l'est et de Marietta, en Géorgie voisine. Virginia est précoce ; le changement d'air sans doute. N'allant pas plus loin que la classe de quatrième, elle a tout vu de la violence entre deux êtres et cherche très tôt à découvrir son antidote, l'amour. Du moins en trouve-t-elle l'excipient, le sexe. A peine pubère, elle se met en chasse de tout garçon pouvant l'aider dans sa quête intime de découverte du plaisir, dans ce lieu qui compte à peine 8 000 âmes.
Pour attirer l'attention, rien de plus simple, il suffit d'un cheval et de quelques centimètres de tissu. L'effrontée galope à travers la ville vêtue d'un simple dos-nu osé, ce qui provoque un émoi général.
A ainsi jouer les Lady Godiva, elle se fait une réputation de traînée.
La petitesse des petites villes étouffe les grandes ambitions et fait des amazones des femmes de petite vertu. Virginia veut respirer à pleins poumons là où elle pourra être une tentatrice quand elle le voudra.
Ce sera Chicago, où elle arrive en pleine Exposition universelle, inaugurée le 27 mai 1933 et forte de sa devise : "La science découvre, l'industrie applique, l'homme suit." Elle est fascinée par son attraction principale à couper le souffle, la Sky ride, un pont suspendu à près de 200 mètres de haut avec quatre ascenseurs faisant office de télécabines dans lesquelles les visiteurs prennent place et découvrent un point de vue renversant sur la ville, le soir venu, lorsque les projecteurs illuminent les cabines, crachent des panaches de fumée et s'élèvent dans le ciel semblables à des fusées.


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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 11 Juil - 23:39

Elle trouve un emploi de serveuse dans un café fréquenté par un certain Joseph Epstein, dit "Joe", un des hommes de Capone chargé de gérer les "investissements' de l'Outfit. Il a une bien meilleure idée d'occupation pour la jeune femme au charisme et au regard de braise ; devenir "courrier", c'est-à-dire s'occuper de placer les paris aux champs de courses, récupérer les gains et les livrer au hommes du gang. En échange, sa vie deviendra un conte de fées, elle n'aura plus à se soucier d'argent, ses besoins et ses moindres désirs seront comblés ; la pieuvre veillera sur elle.
Alors qu'elle se trouve dans un salon de beauté, on lui livre ainsi une enveloppe contenant 1 000 dollars en liquide. De quoi laisser de généreux pourboires pour une mise en plis. Les versements sont si importants qu'elle peut bientôt subvenir aux besoins de sa famille et envoie à Marietta, par les airs, de minces colis contenant du cash, que son frère Charles se charge de récupérer à l'aéroport !
Joe Epstein est plus que satisfait de ses services. L'entregent de Virginia et son pouvoir de séduction attirent les parieurs presque autant que les chevaux de course. Que ne serait pas prêt à miser un homme pour impressionner une belle femme ! L'Outfit a bien d'autres idées pour elle et lui choisit une destination dont la célébrité fera éclore ses multiples talents.
Virginia arrive ainsi sur la côte Ouest, à Hollywood, en 1938, avec une nouvelle mission : développer et sécuriser sur place le business des paris illégaux sur les champs de courses et dans les night-clubs. Dans cette enclave dorée de Californie, tout paraît luxuriant, même la Dépression ne semble pas avoir eu lieu. Les studios de cinéma et les acteurs brillent de mille feux, et avec eux, une nouvelle génération qui n'a nullement envie de renoncer aux Années folles, qui peuvent bien encore durer une décennie.
Epousant l'atmosphère ambiante, Virginia comprend très vite que son physique avantageux peut lui permettre d'ajouter un léger à -côté à son métier de courrier pour la mafia, elle veut jouer sur grand écran ! La voilà ainsi frappant à la porte de chez Universal Pictures, l'une des plus prestigieuses sociétés de production au monde, dont les studios d'enregistrement constituent alors une ville dans la ville et où elle tourne un bout d'essai. On lui trouve "quelque chose de Jean Harlow", si bien qu'elle repart un contrat en poche. Hélas, Virginia se rend rapidement compte que si elle a peut être le physique de Jean Harlow, elle ne possède en aucun cas son talent.
Comédienne elle sera, mais elle usera de son magnétisme loin du grand écran. Elle compte profiter de l'aura que suscitent les rumeurs de son contrat pour dorer son image et susciter l'attention : elle confie à une journaliste à cancan être née en Hollande, d'une mère américaine et d'un père amérindien. L'exotisme fascine, elle s'en saisit d'emblée, et la séduction est une question d'imagination plus que de beauté.

Sa garde-robe toujours fournie, on ne la voit jamais avec les mêmes tenues. Elle possède quelque 75 paires de chaussures qu'elle n'a pas le temps d'user, et dépense, rien que pour l 'année 1941, 70 000 dollars en fêtes, alcool et soirées ! Interrogée sur l'origine de son argent, elle dit n'y être pour rien, tout le mérite en revient à ses quatre maris et à de très bons avocats : "Je ne sais pas combien il y en a et les avocats continuent à m'en donner encore et encore, tout le temps, et je continue à le dépenser." Il faut dire que Virginia n'est pas chiche en maris : elle a épousé successivement un Géorgien officiant dans le pétrole - un premier mariage, comment-t-elle, "qui n'a duré que le temps d'une bonne chanson de rumba", mais "(elle a) eu un bon divorce" -, puis Ossie Griffin, une star du football d'Alabama, et au mois de janvier 1940 Carlos Valdez, un danseur mexicain dont elle divorce onze mois plus tard.
Des amours tumultueuses, un sens de la mode extravagant et des sommes indécentes dépensées en alcool, il n'en faut guère plus pour faire d'elle la nouvelle reine de la fête d'Hollywood. Sitôt divorcée, déjà recasée, elle se met à fréquenter l'acteur John Carroll, qui vient de jouer Zorro au cinéma, mais ce dernier doit hélas la partager avec Carl Laemmle Jr, le fils du millionnaire et fondateur des tout-puissants studios Universal ! Ne nousl euroons pas, aucun des deux n'a ce qu'il faut pour retenir une femme comme Virginia. Ni l'argent ni le succès ne suffisent à garder son désir. C'est ainsi que riche, libre et adulée, elle rencontre lors d'une soirée en 1941 un New Yorkais aux yeux bleus et à l'allure de star, Benjamin Siegelbaum, dit "Bugsy", le nouvel ennemi public numéro un.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mar 12 Juil - 20:21

Quoi de neuf, Docteur ?


Bugsy passe alors pour le gangster le plus séduisant ayant jamais existé, un véritable tombeur. Né le 28 février 1906 à Williamsburg, à Brooklyn, d'une famille émigrée de Letychiv, dans l'empire de Russie et actuelle Ukraine, Benjamin Siegel est le deuxième des cinq enfants élevés dans la misère des quartiers populaires où se massent les arrivants du Vieux Continent. Il voit ses parents harassés par un labeur physique qui leur fournit à peine nourriture et haillons. Il prend en horreur la notion d'effort et quitte l'école très jeune. Siegel entend devenir quelqu'un, se faire un nom et ne jamais sentir ce regard de mépris et d'insignifiance qu'il a vu posé sur ses parents. Un seul moyen pour y parvenir : l'argent.
Il rejoint ainsi les petits gangs du quartier de Lower East Side, à Manhattan, commet quelques vols, avant de développer un service bien plus rentable. Il propose aux commerçants de leur fournir une protection contre les aléas du crime, avec une offre commerciale imbattable : lui verser un dollar ou il brûlera leur marchandise.

Un jour, une partie de craps à la sauvette dégénère dans la rue en bagarre générale. Plusieurs bandes rivales s'affrontent à coups de couteaux et de barres de fer, tandis que d'autres les menacent de revolvers. Le jeune Ben lutte au corps à corps contre l'un des adolescents, il veut bec et ongles lui voler son arme. Deux agents de police arrivent sur ce qui ne va pas tarder à devenir une scène de crime. Un homme qui observe le petit manège depuis le début remarque la férocité et le courage du garçon. Il lui ordonne de lâcher l'arme et de courir. Ben hurle, enrage, il veut abattre le chien qui lui résiste ! "Il n'y a qu'un idiot pour tuer quelqu'un sous l'oeil des policiers. Utilise ton cerveau", se contente de conseiller ce sage des rues qui sait manifestement de quoi il parle. L'homme avisé n'est autre que Meyer Lansky, dit le Cerveau, un émigré de l'Empire russe lui aussi, fondateur d'une mafia regroupant les Juifs de la ville pour contrecarrer les Italiens et les Irlandais dans la guerre des gangs.
Ben est une recrue de choix pour le fondateur de la "Yiddish Connection", une "Casher Nostra" qui fait fi de la religion ou de tout rituel et qui réunit les gangster de même origine les plus influents du pays.

Il a une qualité, il est furtif : "Dans une bagarre, Ben n'hésite jamais. Il est même plus rapide à réagir que les Siciliens au sang-froid, le premier à frapper, à tirer. Personne ne réagit aussi vite que Benny", selon son maître Lansky. Il est impprévisible, aussi "fou qu'une punaise". Il sera désormais "Bugsy", l'"l'insecte fou". Ce talent inné autant que pathologique, lui permet de diversifier ses activités et il donne bientôt dans la contrebande, dominant la côte Est, puis le meurtre, en tant que tueur à gages à la solde de Meyer Lansky.
Ensemble ils fondent leur propre mafia, la Murder Incorporated, qui ambitionne de compter parmi les plus grandes. Ils sont eux aussi présents pour la création du Syndicat du crime, lors de la réunion au sommet de mai 1929 tenue à Atlantic City à laquelle Al Capone s'était rendu secrètement. Désormais les mafieux de Chicago et de New York se concentrent dans un véritable empire du Mal, le plus puissant jamais créé. Son bras armé sera cette Murder Incorporated dirigée par Bugsy. Lansky en sera le trésorier, ce qui fera de lui un des criminels les plus riches de tous les temps.
Ben semble donc un homme parfaitement recommandable et aimable en tout point. Mais il a comme un défaut... celui d'être marié. Certes, le sens de la fidélité ne l'étouffe pas et le milieu n'est pas très regardant en la matière. Il a épousé le 28 janvier 1929 Esta Krakower, la soeur de Whitey, un autre tueur à gages de la Murder Inc. Les liens du sang ne sont-ils pas les plus forts ? Bugsy a cinq ans de plus qu'elle et la fréquente depuis deux ans déjà. Esta a les cheveux blonds, des traits fins et un nez proéminent, aquilin. Il est son amour de jeunesse, son premier homme. Ben, lui, ne tarde pas à regarder ailleurs et les superbes sylphides qu'il arbore à son bras disparaissent aussi vite qu'elles apparaissent dans sa vie : blondes, brunes, rousses, elles sont danseuses ou modèles pour la plupart, rencontrées sur Broadway, l'artère qui fait battre le coeur des spectacles nocturnes. Il va swinguer chaque soir dans les speakeasies bordant les salles de spectacle, le 5 O'Clock Club, le Napoleon Club ou le Stork Club. Cependant, il veut rendre Esta heureuse et, pour le gamin des rues qu'il est resté, cela signifie naïvement l'étourdir de richesses matérielles.
Le couple emménage en 1931 au spectaculaire Waldorf Astoria qui vient d'être inauguré, le plus haut et grand hôtal du monde, bâti sur la prestigieuse Park Avenue, en plein coeur de Manhattan. Dans ce gratte-ciel Art déco aux quarante-sept étages culminant à près de 200 mètres de haut, on organise des dîners et galas où la crème intellectuelle et artistique de New York se réunit. On y rencontre surtout l'élite de la pègre : Meyer Lansky et son épouse Anne, ainsi que Frank Costello, dit "le Premier ministre", au sommet de la hiérarchie de Cosa Nostra, aux Etats-Unis, ou encore Charles "Lucky" Luciano, un autre bâtisseur de l'empire du crime organisé sur la côte Est. Mme Lansky et Mme Siegel se retrouvent ainsi à la réception, prêtes à aller dévaliser les boutiques de la très chic 5e Avenue qui proposent les dernières collections de lam ode européenne, tandis que ces messieurs se donnent rendez-vous pour petit-déjeuner et parler affaires au restaurant casher Ratner's, sur Delancey Street, où ils dégustent kreplach et blintzes.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 14 Juil - 23:27

Peu importe si Ben mange d'autres cuisines que la sienne, Esta lui donne deux filles qui font leurs premiers pas dans les ascenseurs du Waldorf. Mais Ben a besoin de s'éloigner de New York où il commence à s'attirer les inimitiés du milieu ; il refuse en effet de donner dans le nouvel Eldorado du trafic de drogue. Comme quoi on peut être sélectif dans le vice. Réticent à l'encontre de toute personne faisant usage de stupéfiants, il est hors de question qu'il en prenne sous son aile : "Je n'aurai jamais un junkie travaillant pour moi, à aucune condition. Ils vendraient leur propre mère s'ils ont besoin d'un fixe", argue-t-il.
Mais Chicago a déjà son organisation et il ne pourra entrer seul en guerre contre le clan Capone. Los Angeles semble alors bénéficier d'autres attraits que le soleil "plombant" de Californie. La police, le procureur et le bureau du shérif communient dans la même passivité vis-à-vis de l'organisation du jeu et des paris illicites, qui compte la bagatelle de 600 bordels, 300 maison de jeu tournant à plein régime, 1 800 bookmakers et 23 000 machines à sous. Pour parfaire cette belle réussite, il manque toutefois une chose : une tête pensante qui centralise la direction criminelle de ces divertissements d'intérieur. Ben y voit une invitation, un siège vide qui ne demande qu'à devenir son trône. Là, il pourra devenir à son tour parrain à part entière, maître du jeu.

Dès 1934, il descend ainsi à l'hôtel Ambassador, avec son golf 18 trous, sa piscine et surtout son night-club, le Cocoanut Grove, qui réunit jusqu'au bout de la nuit Frank Sinatra, Bing Crosby et autres Nat Ki ng Cole. Comment s'imposer dans les affaires dans une ville étrangère ? La réponse est facile ; tous les établissements de jeu et bookmakers devront partager désormais leurs gains avec lui. Le roi a parlé. La sédition n'est guère tolérée. Un patron de cafés et de cercles de jeu du quartier de Redondo Beach prétend faire sécession et refuse sa "protection" ? Deux hommes armés lui règlent son compte, tandis qu'il se balade - l'inconscient - sur le front de mer. Les assassins, c'est facheux, ne seront jamais retrouvés. La méthode Siegel, "Payez-moi ou je vous brûle votre affaire, puis le cerveau !", fait des miracles. Ben loue bientôt une maison sur Arden Drive à Beverly Hills, véritable triangle d'or où, entre les avenues de palmiers, se dressent les propriétés des plus grandes vedettes de cinéma. Enfin, l'année suivante, il parvient à faire venir par bateau Esta, leurs deux filles et leur chien Bandit - un berger allemand au nom parfaitement approprié -, l'équipée contournant le pays par le canal de Panama. Pour les accueillir, il fait construire une maison pharaonique de trente-cinq pièces au 250 Delfern Drive, à Holmby Hills.

Soucieux de s'adapter au mode de vie local, Ben songe à se mettre au cinéma. A condition de ne pas être une simple doublure !
Il va au bureau de Sidney Kent, président-directeur de l'une des plus grandes sociétés de production du monde, la 20th Century Fox, lui exprimer son intérêt le plus vif pour l'industrie cinématographique, dissertant qu'il serait fier de pouvoir y contribuer.
Autrement dit, il lui suggère fortement et aimablement de payer pour ses services de protection. Il trouve hélas une oreille peu réceptive chez le directeur des studios et se rabat sur l'union des comédiens figurants, dont il devient en quelque sorte le représentant syndical. Ben "empreinte" de très fortes sommes d'argent, à cinq chiffres, aux plus grandes stars du cinéma, afin que celles-ci ne voient pas le tournage de leur prochain film suspendu à cause d'une grève des figurants. Elles peuvent soit passer à la caisse, soit se retrouver au chômage technique. A elles de choisir, il n'oblige personne ! Un beau défenseur des intérêts des classes laborieuses en quelque sorte.

Mais Bugsy, ne se contente pas d'entrer par effraction dans ce milieu parallèle qu'est déjà le cinéma. Comment résister à ses sublimes actrices, partout déifiées sur grand écran, dont certaines incarnent le désir de tout l'Occident ?
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 14 Juil - 23:59

Un Brando, du brandy, un Bugsy

Ben a repéré Wendy Barry. Blonde aux traits fins, elle a quelque chose d'Esta et illumine la pellicule de son sourire délicat à la grâce tout européenne. L'actrice britannique née à Hong Kong le 18 avril 1912, cheveux blond vénitien et yeux bleus, est alors une égérie de la Metro Goldwyn Mayer, la MGM. Elle a déjà tourné dans près de cinquante films, dont La Vie privée d'Henry VIII ou le Chien des Baskerville.

Elevée dans des pensionnats huppés anglais et suisses, elle possède un maintien face auquel Ben redevient Bugsy le Fou ; jamais l'argent ne pourra lui donner l'éducation et l'origine sociale qui lui font défaut. La liaison est tenue secrète, s'afficher au bras d'un gangster quand on est une étoile montante d'Hollywood relève du torpillage ou du suicide professionnel.
Mais un soir, Wendy rencontre dans les coulisses d'un tournage à New York un jeune acteur de douze ans son cadet, Marlon Brando. Le jeune fauve rebelle, avec ses cheveux blond foncé, son regard bleu qui tire vers le gris, son teint basané et son physique athlétique, incarne l'idéal d'indépendance de la nouvelle génération et fait figure de sex-symbol masculin. Elle l'invite à un dîner privé dans sa suite, à l'hôtel Plaza. Malheureusement, il n'est guère intéressé par ses prouesses d'actrice, mais bien plus par sa sulfureuse vie intime. Bugsy passant pour le gangster le plus beau ayant jamais vécu, Brando est piqué. Il veut le connaître, jaloux et fasciné à la fois par cette réputation, ce nom, cette désinvolture à se débarrasser de ceux qui le gênent sans jamais être inquiété. Siegel représente le véritable pouvoir et la séduction qu'il n'aura jamais autrement que dans le miroir déformant des films.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 15 Juil - 1:30

Dans la chambre, Brando harcèle son hôtesse de questions au sujet de Siegel. L'actrice au narcissisme échaudé lui lance : "Vous préféreriez peut-être coucher avec Ben plutôt qu'avec moi ?" La réponse de Marlon est pour le moin contrariante : cela se discute, "Siegel est un homme sacrément beau et j'ai entendu dire qu'il pouvait tenir toute la nuit. Bien sûr, vous en savez là-dessus bien plus que moi". Wendy ravale sa fierté et comprend qu'il lui faudra pêcher le poisson nommé Brando avec beaucoup de patience et de ténacité. Intarissable, le comédien enchaîne : "J'aurais aimé le rencontrer (...) et apprendre sa technique sexuelle. Si je pouvais moi aussi durer toute la nuit, je pourrais envisager de satisfaire plus de femmes faisant la queue à la porte de ma loge." Wendy s'impatiente, Brando prend ses aises, concentré sur Bugsy bien plus que sur sa potentielle conquête d'un soir. Il s'étonne d'un détail : "Il paraît que son deuxième prénom est Hymen." Wendy acquiesce. "J'aurai aimé que ma mère m'appelle Marlon Hymen Brando. Un bien joli nom, pour sûr." Désireuse de satisfaire son jeune prince à la manière de Schéhérazade dans les Mille et Une Nuits,Wendy commence alors à confier à Brando, les oreilles aux aguets, les secrets de leur vie intime. "Benny pense toujours que l'on peut résoudre n'importe quel problème par l'homicide. Les gars de la mafia l'appellent le cow-boy." Marlon veut en savoir plus, "car un cow-boy, dans le milieu, est un homme qui ne se contente pas de planifier un meurtre. Il est celui qui tue la victime lui-même au lieu d'engager quelqu'un pour le faire". Wendy le décrit d'une force si intense qu'il peut séduire également hommes et femmes en une seconde, d'une poignée de main délicate, sensuelle, mais franche, qui n'a rien à prouver de sa virilité, mais accueille la vôtre et la caresse quelques instants. Brando touve cela légèrement homosexuel sur les bords. "Vous auriez dit cela devant lui, il vous aurait descendu de sang-froid."
Jugeant la proie hameçonnée, elle demande au comédien de tomber la chemise q'il veut en savoir plus. Cette nuit-là, Marlon est insatiable tout en se délectant de la formidable capacité de Bugsy à prendre des commandes du monde entier pour dénicher les femmes les plus désirables qui soient. Un riche magnat du pétrole, par exemple, veut-il une fille qui ressemble à Betty Grable ? Bugsy trouve un sosie acceptable, le fait kidnapper et le lui apporte.
L'idole en herbe est fascinée, la traite des Blanches est une activité lucrative qui donne au gangster l'image d'un chef de harem.
Wendy lui avoue alors un autre secret, elle n'est pas la seule à satisfaire Bugsy, elles sont trois maîtresses, à plein temps : "La salope notoire", Virginia Hill, et une autre femme, une aristocrate, la seule véritable rivale qu'elle redoute, Dorothy di Frasso. Mais elle passe à la couche écossaise quand, à la fin de la soirée, Brando laisse échapper un compliment sur son ennemie intime : "J'admire cette Virginia Hill, la seule à avoir le culot, l'insolence de se dresser face des hommes comme Capone ou Bugsy." Il se trompe.
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