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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Lady Scarface ..........................

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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 23 Mai - 14:15

Auteur : Diane Ducret


WANTED

Mary Joséphine Coughlin Capone, dite "Mae",
née le 11 avril 1897, à New York, épouse d'Al Capone, ennemi public numéro un.

Ada et Minna Everleigh,
nées Simms, respectivement le 15 février 1864 et le 13 juillet 1866, à Greene County, Virginie, soeurs et tenancières de ola plus célbre maison close de Chicago, le Cub Everleigh.

Helen Julia Godman,
dite "Buda", née le 4 décembre 1888, à Chicago, Illinois, reine du gang des maîtres chanteurs.

Margaret Collins,
dite "la Fille au baiser mortel" ou "Meg la Folle", née en 1899 ou 1900 à Chicago, Illinois, veuve noire.

Louise May Rolfe,
danseuse de cabaret, dite "l'Alibi blond",
née le 7 mai 1906 à Indianapolis, Indiana,
épouse de Jack "la Sulfateuse" McGum, membre du gang de l'Outfit.

Kathryn Kelly,
née en 1904 à Saltillo, Mississipi,
épouse de George "Machine Gun" Kelly.

Mary Evelyn Frechette,
dite "Billie", chanteuse et serveuse,
née le 15 septembre 1907, à Neopit, réserve amérindienne du Wisconsin,
compagne de John "Jackrabbit" Dillinger, membre du gang de Dillinger.

Bonnie Elizabeth Parker,
dite "la Juliette au revolver"
née le 1er octobre 1910, à Rowena, Texas,
compagne de Clyde "Champion" Barrow, membre du gang Barrow.

Edna Murray,
"la Lapine" à la fourrure, également surnommée "la Bandit baiseuse",
née le 26 1898 à Marion, Kansas, femme de Jack Murray,
puis compagne de Volney Davis, membres du gang Barker-Karpis.

Virginia Hill,
née le 26 août 1916 à Lipscomb, Alabama,
dite "le Flamant rose", membre de l'Outfit,
spécialiste des paris illégaux,
maîtresse de Benjamin "Bugsy" Siegel.

Comtesse Dorothy Taylor di Frasso,
née le 13 février 1888, à Watertown, New York,
entremetteuse mondaine, vendeuse d'explosifs,
maîtresse de Benjamin "Bugsy" Siegel et de Gary Cooper.
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 23 Mai - 14:48

Les impératrices du vice

"Le vrai nom de l'amour, c'est captivité. On est fait prisonnier par l'âme d'une femme. Par sa chair aussi."
Victor Hugo, L'homme qui rit.



L'évadée d'Alcatraz

BAIE DE SAN FRANCISCO,
28 FEVRIER 1938, 10 HEURES


Contre les vitres opaques de la berline qui stationne devant l'embarcadère, les photographes se pressent, se bousculent. Dans l'habitacle, les cheveux blonds au carré crantés et coiffés d'un chapeau noir de Mae. Elle ajuste ses gants de cuir, remonte nerveusement le col de sa fourrure marron et tente de dissimuler son visage aux éclairs des objectifs qui la mitraillent. Impossible de se cacher lorsque l'on est la femme de l'homme le plus redouté du pays, l'ennemi public numéro un. Mae se tétanise face à cette faune qui l'attend dehors. Combien de flots, de remous devra-t-elle encore affronter ?
Elle extirpe ses jambes nues de la voiture. Ses escarpins à talons noirs filent entre les flaschs et les questions. Aucun commentaire, Mae garde le silence. On ne parle pas quand on est femme de mafieux. On ne voit et n'entend pas non plus. Son instinct lui ordonne de fuir l'attroupent croassant, éructant, de s'échapper de San Francisco, cette ville étrangère pour elle. La voici traversant la passerelle de bois et prenant place à bord du ferry à vapeur spécialement mis à sa disposition pour la traversée
,
le General Frank M. Coxe. A peine 2,4 kilomètres la séparent encore de son but, de son homme.

A mesure qu'elle s'enfonce dans la baie, des centaines de pélicans - alcatraces en espagnol - dansent dans le ciel. A bord, les passagers s'évitent du regard avec application. Le soleil californien ne réchauffe guère les esprits de ses rayons. Soudain libérés de la brume matinale, apparaissent Alcatraz et son fort-prison couvert de fientes, l'austère et gigantesque complexe d'où l'on ne s'échappe pas vivant.
Comment imaginer qu'il est retenu là, sur ce caillou battu par les vents, seul, sans elle ? Elle tente de le chercher des yeux, tandis qu'elle descend sur le quai de bitume. Le vent, le guano, les murs épais, humides autant qu'infranchissables, voilà les premières impressions de Mae.

L'ancienne forteresse qui se dresse devant elle est la réponse musclée que le Département de la Justice a trouvée pour rassurer l'opinion publique consécutivement à la hausse de la criminalité qui met la pays à feu et à sang depuis le début des années 1920. Les plus dangereux malfrats se trouvent emmurés dans ce purgatoire pour hors-la-loi, véritable modèle de sécurité maximale. Les privilèges accordés aux détenus sont inexistants. Les conditions d'incarcération impitoyables. Quelques droits élémentaires trouvent grâce : recevoir à manger, être habillé, abrité, et bénéficier d'une assistance médicale si le besoin s'en fait sentir. Les douches chaudes, seule véritable bienveillance dont ils bénéficient, ont elles aussi une visée stratégique, dissuasive de toute évasion : impossible à qui aurait l'idée de s'échapper d'habituer son corps à une température suffisamment fraîche pour affronter celle des courants glacés entourant la prison...
L'époux de Mae, particulièrement, ne doit jouir d'aucune faveur durant sa peine. Il y va de la crédibilité du gouvernement, présidé pour la seconde fois par Franklin Delano Roosevelt. Si la presse relayait la moindre entorse au règlement, si une seule de ses combines avait cours en ce lieu, c'est toute l'administration qui serait la risée du pays. Lui qui disposait jusqu'alors des pleins pouvoirs dans son royaume, se déplaçait en voiture blindée flanquée de gardes du corps, faisait couler l'alcool et flamber l'argent n'est plus ici, sur le "Rock", qu'un poisson hors de l'eau. Habitué à signer des arrêts de morts, il se contente de rayer les noms des prisonniers qui'l a dans le nez et auxquels il refuse la prérogative de lire ses magazines une fois qu'il aura fini de les compulser. Les visites de la famille sont restreintes à une fois par mois, quarante minutes seulement. Le courrier est heureusement autorisé.
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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 23 Mai - 19:20

"A ma chère femme.
"Bonjour Ma', comment vas-tu et comment va notre cher Sonny ? (...) Maintenant, ma très chère, oublions le travail et les événements déplaisants et laisse-moi te dire, chérie, que je t'aime et t'adore plus que jamais, et mon amour grandit chaque jour un peu plus, et comme je te l'ai déjà dit, quand ton "papa chérie" aura la chance de rentrer à la maison dans tes bras merveilleux, ce sera un tout nouveau papa, seulement rien qu'à toi, alors, s'il te plaît, crois-moi, ma chérie, parce que je te le prouverai bientôt (...).

"Love, ton mari."

Jamais il ne lui a écrit de si belles lettres que depuis qu'il est loin d'elle, loin de tout. C'est fou comme l'enfermement rend aux hommes le lyrisme amoureux dont ils sont dépourvus au quotidien.
Difficile hélas, une fois le papier à lettres décacheté, l'émotion des mots retombée, de rester la chef d'un clan dont le parrain est derrière les barreaux. Difficile d'élever seule leur fils, Sonny, et de faire ses propres choix, loin du gang, d'affronter le jugement des autres parents, des voisins, de tous ceux qui pour asseoir leur respectabilité lui lancent des regards méprisants.
Mais la belle Irlandaise de 40 ans, aux yeux bruns en amande soulignés par de longs et fins sourcils tombants, aux pommettes hautes et au toujours large sourire ne s'en laisse pas conter. Tout en elle - sa posture, sa voix, son maintien toujours impeccable - fait montre d'une sévérité qui semble à toute épreuve :

"Mon cher mari,
"Il est maintenant 15 h 30 (...). Le fiston est resté à l'école pour jouer au handball. (...) Nous n'avons rien ici-bas dont nous devrions avoir honte et nous sommes fiers de notre "papa". Ainsi je veux que notre fils aille de l'avant dans ce monde, affronte ce qui vient, je veux que chacun sache qui il est et l'accepte pour ce qu'il est. Il y aura beaucoup d'obstacles qu'il devra affronter sa vie durant et je suis sûre qu'il les affrontera et en ressortira grandi. Oh mon chérie, je pourrais continuer à t'écrire sans fin sur les choses que j'ai à l'esprit, mais je sais que tu comprends ce que je ressens, et ce que je veux pour lui est d'être un homme respecté par tout (...) parce qu'il a droit à la même chance que tous les autres dans ce monde, ainsi je ne le décourage jamais dans ce qu'il veut entreprendre et essaie au contraire de l'encourager. Personne ne s'est préoccupé de ses succès ou de son bien-être jusqu'à présent, et je ne m'y attends pas. On s'en sortira. Bien, mon doux, j'espère que tu vas bien. Après tout, il n'y a que deux personnes sur terre dont je me soucie et pour lesquelles je vis, ce sont mon mari et mon fils. Dieu te garde. Je t'aime.
"Amour et baisers. Toujours.
"Ta femme et ton fils."


La mystérieuse blonde attire les regards dans les couloirs de la prison. Au contrôle, elle confie son sac à main aux agents qui en analysent le contenu avec minutie et anxiété, avant de passer au détecteur de métaux et de décliner son identité : "Capone". On prévient le prisonnier, le personnel est en alerte, Mme Alphonse Capone est arrivée.
Dans sa cellule, Al, 39 ans mais en paraissant 50, trépigne d'impatience. Il a perdu beaucoup de poids et de cheveux depuis la dernière fois qu'elle l'a vu. Elle devra chercher ceux qui restent près de ses oreilles à présent, mais il a toujours ses yeux bleu ciel rieurs et ses lèvres charnues prêtes à croquer tout ce qu'on leur présente, par gourmandise ou par rage, on ne sait. Pourtant quelque chose en lui semble abîmé, fêlé. Trois semaines auparavant, le samedi 5 février 1938, il a écrit à leur fils : "Tous les trois, nous serons les plus heureux de la Création... Donne à ta mère un million de baisers pour moi."
Décidé à sortir bientôt de prison en homme converti, transcendé par l'amour, il s'habille deux jours plus tard de son uniforme bleu réservé aux dimanches. Un des gardiens, effectuant sa ronde ce matin-là, s'approche pour lui faire une remontrance sur cette liberté vestimentaire. Al ne répondra pas, il est au sol, pris de spasmes, incohérent. La suite est tue par le personnel. Déjà les journaux mentionnent un Capone divaguant, frappant les gardes tel un forcené, crachant sur ses codétenus, éructant en italien.
Depuis Miami Beach, en Floride, où elle réside dans leur propriété du 93 Palm Island, Mae a appris la nouvelle en même temps que le reste de l'Amérique. Elle a écrit sans tarder, le jour même, un télégramme à James A. Johnston, le directeur de cette nouvelle prison fédérale que son mari est un des premiers à avoir le "privilège" d'expérimenter : "Cher Monsieur, étant donné les rumeurs, je souhaiterais venir pour être plus près de mon mari si jamais quelque chose arrivait et qu'il avait besoin de moi. Mais je ne voudrais pas faire le voyage et découvrir qu'il a déjà été transféré (...) Mme Alphonse Capone."
Prêcher le faux pour savoir le vrai et savoir réellement ce qui'l en est de l'état de son mari,l e procédé n'est pas tout à fait réglementaire, mais Mae sait qu'aucun prisonnier autant que son mari à elle ne concentre les enjeux politiques et médiatiques du pays.
Rien de pire pour l'opinion publique qu'une réponse inquiète qui éclabousserait les journalistes de ses larmes. Le directeur envoie un télégramme qui se veut rassurant à peine quelques minutes plus tard. Il faut stopper l'hémorragie ; ce qui se passe à Alcatraz ne doit pas sortir d'Alcatraz. Johnston tient à garder éloignée des murs de son pénitencier l'une des épouses les plus scrutées du pays. Il en va de même, cela va sans dire, pour les hommes d'Al prêts à venger leur patron au cas où ce dernier viendrait à décéder sous sa surveillance. "Les médecins m'avisent que votre mari est calme, il communique et coopère. Il semble comprendre son état et l'importance de suivre les ordres des médecins et qu'il est nécessaire de le maintenir à l'écart pour faire taire les rumeurs. En revanche, ils ne peuvent pas déterminer quels changements pourraient se produire et ne peuvent prédire son évolution. En ces circonstances, je vous suggère d'attendre d'autres nouvelles et de rester en contact avec le bureau de la justice, à Washington"."
A trop fréquenter les prisons pour messieurs, le bon directeur semble avoir perdu tout rudiment de psychologie féminine ! C'est mal connaître Mae et la détermination à la mesure de la discrétion qui est la sienne. Si Al a besoin d'elle, rien ne pourra l'empêcher de se trouver à ses côtés. Le temps d'obtenir l'autorisation de Washington et de traverser le pays en train de côte à côte, elle peut enfin se tenir ce 28 février 1938 en face de ses yeux bleus cernés. Il est absent mais en vie.

Les minutes s'écoulent comme des secondes, quelques instants volés à la surveillance du gouvernement, pas assez pour partager une intimité. On ne sait rien des mots murmurés entre eux, déjà le bateau sonne l'heure de la retraite. Mae doit le quitter, de nouveau, sans pouvoir lui promettre de revenir bientôt.
Sur le chemin du retour, elle devra affronter une fois encore les curieux, les agents du gouvernement, la ville, le monde. Elle restera digne, silencieuse, comme si la langue lui était coupée. Personne ne doit connaître son état, Al doit rester Capone.
La terre ferme sitôt regagnée, une heure à peine après son arrivée, Mae s'engouffre dans un taxi, escortée par un policier ; elle est prise en chasse à travers le trafic par une nuée de journalistes qui ont fait le guet jusqu'à l'autre côté de la baie, dans la petite ville de San José. Là, croyant les avoir semés, elle autorise enfin le chauffeur à s'arrêter pour faire le plein. Les reporters s'approchent et fondent sur leur proie, piégée dans leurs filets sans gardes du corps. Les objectifs inquisiteurs se saisissent enfin de son regard, de sa peur, de son souffle. La victime relève son manteau de fourrure une fois encore et ne laisse échapper qu'un oeil traqué, hagard, perdu dans le vide, le même que celui d'Al quelques heures plus tôt. Puis elle remonte son col jusqu'à s'en faire un capuchon qui lui couvre toute la tête et dont elle tient fermées les extrémités, recroquevillée.

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epistophélès

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Lun 23 Mai - 21:58

"Si je parle, me laisserez-vous tranquille ?" finit-elle par leur demander. Les journalistes acquiescent naturellement aux conditions émises par Mme Capone, sidérés d'entendre un mot de cette grande femme muette. Les braillards retiennent leur souffle. "Al va bien" annonce-t-elle enfin. "Il n'a pas perdu la tête et sera éligible à une libération anticipée pour bonne conduite l'année prochaine !" leur lance-t-elle en relevant la vitre fumée.
Comment pourrait-elle leur dire ce dont souffre son mari quand elle-même ne le sait pas encore et attend les résultats d'une batterie d'examens médicaux auxquels il doit être soumis ? Mais déjà le diagnostic avancé et sa flopée de mots savants - dont elle retient ceux d'"attaque", "paralysie", "psychose" - suffisent à éveiller en elle de terribles angoisses.
Les journalistes, tout juste rassasiés, la laissent enfin s'éloigner, Al Capone est vivant. Mais est-il encore le maître du Chicago Outfit,
la famille du crime organisé la plus puissante de la ville, qui depuis la prohibition règne sur la contrebande d'alcool et les maisons closes ? Mae Capone, la plus mystérieuse et la plus secrète des femmes de la pègre, ne dira pas un mot de plus ; sa voiture est déjà loin. Elle est l 'héritière d'une histoire commencée trois décennies plus tôt, lorsque des femmes, à la naissance du XXe siècle, ont décidé de conquérir le pouvoir au sein de ce milieu interlope, avec ou contre les hommes, prêtes, par amour ou passion du pouvoir, à mentir, tuer, changer d'identité ou, pire... de couleur de cheveux !
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................    Lun 23 Mai - 23:37

Nous sommes deux soeurs jumelles nées sous le signe du bordel

CHICAGO, 1er FEVRIER 1900


En ce début de XXe siècle, l'ancien marécage de Chicago est devenu une ville-champignon, passée en trente ans de 299 000 à 1,7 million d'habitants. Chaque jour, les gares y déversent des milliers d'âmes, des émigrés en provenance de tout le pays, mais surtout d'Europe ; des travailleurs désireux de profiter de sa croissance, la plus rapide des Etats-Unis.
Au coeur de l'hiver, un froid glacial souffle sur la cité, immobilisant les voitures dont les chevaux ont les membres saisis. Dans le quartier chaud de Levee, où la rumeur jamais ne s'arrête, non plus que les talons des femmes sur le trottoir et les pas titubants des hommes s'échappant de leurs bras ou des tavernes, la soirée s'annonce prometteuse.
Au 2131 South Dearbom Street, deux soeurs finissent d'ajuster leur tenue. La cadette, Minna, ferme sa robe de soie à la traîne bouffante et au col en dentelle brodée. Elle accroche son collier ras de cou en diamant et des broches serties de brillants en forme de papillon ; quoi de mieux que les carats pour une tenue d'apparat !

Elle adore la délicatesse de ces bestioles aux ailes nervurées, si fines et pourtant infatigables. Elle a tant de lépidoptères que sa robe scintille comme un lustre à pampilles. Ses cheveux roux relevés en un large chignon dégagent ses yeux bleu acier, on dirait une comtesse en grande pompe doublée d'une institutrice prête à faire la dictée.
Minna aime les livres de psychologie, ainsi que d'art, et ne tolère pas de passer une journée sans s'instruire. C'est elle qui commande à Ada, sa grande soeur. Avec son visage plus rond, ses yeux sombres, l'aînée est une de ces femmes au charme discret qui ne suscitent aucune passion immédiate, mais laissent un souvenir durable dans l 'esprit des hommes.
Les deux soeurs ont payé rubis sur l'ongle les 55 000 dollars exigés par le propriétaire pour reprendre l'exploitation de l'immeuble, et elles ont vu grand. Après des mois de travaux de décoration, tout est fin prêt pour la grande ouverture de l'opulent Club Everleigh, dont les lourdes portes promettent plaisirs et secrets. Au premier étage, dans le hall, les bancs en acajou massif rappellent le plafond de bois de couleur sombre sculpté aux motifs Art nouveau. Les sculptures de déesses grecques aux corps de marbre que viennent effleurer des palmiers jouent à cache-cache avec les rideaux de brocart.

Les heureux visiteurs sont ensuite guidés vers un imposant escalier, lequel, une fois emprunté, les mène vers un salon de musique où un musicien flatte le clavier d'un piano doré à la feuille d'or.
Pour ceux dont les moeurs déjà adoucies souhaitent se passer de concert, un salon-bibliothèque et une galerie d'art abritant des portraits à la mode européenne ont tout pour divertir, ou presque.
Enfin, une galerie des glaces, avec des miroirs au plafond, accueille les plus timides, dont les sens ont besoin d'un traitement plus explicite pour être mis en appétit.

C'est à l'étage suivant que les alcôves privées et insonorisées font tout l'intérêt du lieu. Equipées chacune d'un crachoir en or et de fontaines parfumées, elles recèlent mille surprises pour ceux qui auront les moyens de s'y aventurer. Car, au Club Everleigh plus qu'ailleurs il faut avoir les moyens de ses ambitions - en l'espèce, de ses désirs. L'entrée seule coûte 50 dollars, à une époque où une nuit d'hôtel coûte 1,5 dollar et où le salaire moyen annuel d'un employé s'élève à 449,50 dollars ! Les hôtes, une fois cette somme acquittée, peuvent demander la Chambre bleue, garnie d'oreillers de cuir bleu, la Chambre d'or, agrémentée de meubles dorés uniquement, ou encore la Chambre chinoise, égyptienne, japonaise ou turque.
Le tour du monde en trois étages et quelques enjambées.

Ada et Minna veillent aussi à satisfaire les papilles. Avant d'aller s'encanailler, les clients peuvent se restaurer dans la salle à manger, où un chef leur sert des collations de pintade, faisan, chapon, pigeonneau, ou encore un dîner tardif d'huîtres, de crabe, de homard et de caviar pour se remettre de leurs harassants efforts. Le tout présenté dans de la porcelaine dorée à l'or fin, avec des verres en cristal et des serviettes en lin. La bière est interdite, on ne boit évidemment que du vin ou du champagne. Ces deux Belles du Sud savent faire en sorte qu'un homme ne parte pas de chez elles sans qu'un seul de ses désirs n'ait été satisfait et prétendent, à peine débarquées en ville, devenir les reines du quartier.

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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mar 24 Mai - 1:03

Derrière la porte d'entrée, attendant le signal, les trente "papillons" se tiennent prêtes. Elles ont été triées sur le volet et recrutées parmi de nombreuses candidates. Et pour Ada, certaines compétences sont requises : "Une fille doit avoir un beau visage et une belle silhouette, doit être en parfaite santé et comprendre ce que c'est de se comporter comme une dame." Minna donne ses instructions : "Soyez polies, patientes, et oubliez ce pour quoi vous êtes ici. Les hommes ne sont des gentlemen que lorsqu'ils sont correctement traités. Chaque fille sera présentée dans les règles de l'art à chaque hôte. Vous ne vous mettrez pas en ligne pour être sélectionnées, comme dans d'autres maisons. Il ne doit pas y avoir de pleurs dans les chambres lorsqu'ils arriveront. Soyez patientes, c'est tout ce que je vous demande. Et rappelez-vous que le Club Everleigh n'a pas de temps à perdre avec les éléments brutaux, les commis en goguette ou les hommes sans carnet de chèque." Un dernier conseil avant l 'ouverture des portes : "Votre jeunesse et votre beauté sont tout ce que vous avez. Préservez-les. Soyez respectables en tout point. Nous connaissons les hommes mieux que vous. Ne les pressez pas, ne les volez pas. (...) Nous fournissons les clients, vous les divertissez comme ils n'ont jamais été divertis jusqu'alors. Donnez, mais donnez de manière subtile et avec mystère. Je veux que vous soyez fières d'être dans le Club Everleigh. C'est tout. Maintenant, refaites-vous une beauté et ayez l'air fabuleuses."
Les deux quartets se mettent à jouer; le vin prend corps, le champagne fait sauter les bouchons, les premiers invités arrivent. "Aucune demeure d'aucun courtisan n'a jamais été si richement meublée, si bien présentée et si continuellement placée sous le patronage d'hommes fortunés mais à la morale légère", s'enthousiasment les journalistes, conviés pour l'occasion. Qu'est-ce que quelques passes gratuites contre l'assurance d'un bon service de presse ?
Alors que les femmes n'ont pas encore le droit de vote, les opportunités de créer son entreprise et de mener grand train sont rares lorsque l'on porte un jupon, et se réduisent souvent à se résigner à un mariage avec un homme aisé. A moins, pour les résistantes au purgatoire marital imposé, de faire commerce des charmes que la nature leur a donnés, avec l'espoir de prendre du galon et de devenir une "Madam", une mère maquerelle, sorte de contremaître de la sexualité tarifée. La soirée connaît un franc succès, et un reporter s'exalte : "Minna et Ada Everleigh sont au plaisir ce que le Christ fut au christianisme." Les apôtres de la nouvelle maison close sont déjà légion et ses prophétesses se construisent une identité en conséquence.

Ada et Minna Lester n'existent dans aucun registre officiel. Elles disent être nées en 1876 et 1878, filles d'un avocat du Kentucky. Leurs 20 ans à peine fêtés, les deux soeurs épousent deux frères dont la violence brise bien vite leurs jeunes illusions. Le corps meurtri de coups, les voilà déniaisées sur la nature humaine et sa cruauté. Subir ne fait guère partie de leur vocabulaire et demeurer des épouses soumises par la force n'est pas dans leurs intentions.
Le temps d'ourdir un plan pour échapper à leurs obligations conjugales, et voilà les demoiselles gagnant Omaha, dans le Nebraska.
Hors du Kentucky, elles ne peuvent légalement être contraintes à retourner auprès de leurs époux, si jamais on venait à les retrouver.
Dénuées d'éducation et de qualification et encore plus d'argent, l'espoir est mince. Mais une révélation est toujours possible ! Elles apprennent par un prospectus qu'une exposition itinérante fait halte dans la ville pour présenter les cultures du monde entier, une Exposition universelle miniature, en somme. Une attraction particulière retient leur attention : les "rues du Caire". On peut y faire un tour de chameau, s'y faire couper les cheveux à la mode égyptienne, assister à un combat de sabre ou admirer des danseuses qui présentent des performances vairées et colorées. Une vision assez onirique de l'Egypte rêvée par un érotomane. Les publicités dans la presse savent appâter le chaland et promettent "les danseuses avec les c... les plus délurés". Alors que les robes des femmes de la bonne société ne dévoilent jamais plus qu'une cheville, voilà de quoi assurer un succès immédiat à l'attraction ! Au vu de ce battage et de la foule qui se presse pour regarder onduler les nombrils enfiévrés, Ada et Minna voient la possibilité de faire des affaires et ouvrent, en marge de ce Caire fabulé, un petit bordel familial. Les spectateurs mis en appétit par le spectacle auront sans doute à coeur de goûter les spécialités locales.

Lorsqu'à la fin de l'année l'exposition reprend le rail, les deux soeurs ont gagné assez d'argent pour développer leur affaire à elles et voler de leurs propres ailes. Mais elles savent qu'elles doivent leur réussite à l'affluence générée par l'événement. Une petite ville ne saurait leur offrir des revenus confortables, et il est hors de question de se prostituer pour quatre sous. Elles deviendront riches et profiteront des hommes qu'elles mettront à leurs pieds, ou rien. Il leur faut une capitale en pleine croissance. Chicago leur tend les bras, son quartier de Levee regorge de saloons et de bordels à faire s'étrangler les notables et les grenouilles de bénitier. C'est décidé, elles seront les demoiselles de Chicago et feront table rase du passé !
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mar 24 Mai - 13:24

Elles ont découvert, dans le décor pharaonique des "rues du Caire", que la vérité ne fait pas rêver ; l'illusion rend la vie plus attrayante, et l'exotisme les femmes irrésistibles. Car, en réalité, elles ne s'appellent pas Lester et n'ont jamais été mariées.
Ada et Minna ont dix ans de plus que l'âge que leur coquetterie veut bien déclarer et s'appellent en réalité Simms. Originaires de Virgiie, elles appartiennent à une fratrie de quatre soeurs et trois frères, dont la mère et les deux autres soeurs sont décédées très jeunes. Leur père, endeuillé, a perdu pied, ainsi que la plantation familiale, dont il n'arrivait plus à payer les charges. Mais qu'importe l'âge d'une femme tant qu'elle a de l'allure. Qui se soucie de son nom tant qu'on l'appelle "chérie" la nuit tombée ? Elles s'appelleront désormais Everleigh, en souvenir de leur grand-mère qui signait les lettres qu'elle leur adressait de la formule "Everly yours", "Eternellement vôtre". Et ce soir, pour leur grande ouverture, elles sont finalement devenues les maîtresses de l'illusion.
Au Club Everleigh, Ada s'occupe des paiements, Minna des clients. Cette dernière vient jusqu'à la porte, la démarche assurée, prenant des poses entre chaque pas, lorsque la sonnerie retentit, et accueille celui qui pénètre dans son antre d'un détaché : "Comment ça va, mon garçon ?"

Bientôt l'endroit bouillonne de politiciens, poètes en vogue, banquiers, magnats en tout genre et autres aristocrates décadents. Une clientèle huppée. C'est que, chez les soeurs maquerelles, seul le fait de respirer est gratuit. Les produits y sont nombreux, raffinés et onéreux. Il faut dire que les frais de fonctionnement sont élevés. Outre les dépenses usuelles, il faut encore soudoyer les autorités de la ville, comme le conseiller municipal du quartier, John Coughlin, alias "John Bains Publics", ainsi surnommé pour avoir commencé sa carrière en tant que masseur dans un établissement de bains. En contrepartie d'une généreuse donation annuelle de 20 000 dollars, ce responsable politique très concerné ferme les yeux sur l'illégalité de leur activité et assure leur protection.
Car les ennemis des deux soeurs sont nombreux et puissants. Les moralistes et les religieux voient en elles l'incarnation du mal, les responsables des turpitudes qui rongent le pays et corrompent sa jeunesse. Certains tentent de forcer l'entrée du club, qui leur est interdite, et de faire constater par des enquêteurs la dépravation à laquelle on s'y livre, la dégénérescence de ce Sodome et Gomorrhe.
Minna les accueille de bonne grâce : chacun de ses "papillons" est décemment rémunéré et est parfaitement maître de son destin.
Eux femmes libres ne vont tout de même pas en aliéner d'autres !
L'un de ces prêcheurs de la bonne parole s'agenouille devant les jupes de satin de l'une des filles et l'implore, au nom du Tout-Puissant, de renoncer à sa vie honteuse, ce qui provoque l'hilarité des autres papillons dans un bruissement de tissu. Minna intervient, elle sait qu'elle ne doit pas offenser ceux qui peuvent lui nuire : "Les filles ont peut-être été vulgaires, justifie-t-elle, mais elles n'ont pas été hypocrites. Elle savent quel genre de vie elles mènent." Le terme d'"hypocrisie" dans sa bouche n'est pas un mot choisi au hasard, elle a bien conscience que ces parangons de vertu le jour constituent la majeure partie de sa clientèle la nuit !

Loin de la bravade affichée par Minna, tout ne se passe pas, en réalité, sans quelques écarts de conduite au Club Everleigh. Un des papillons, venu de l'Iowa, pimpant, élancé, les yeux bleus, les cheveux blond vénitien et quelques taches de rousseur, répondant au nom de Myrtle, n'ignore pas la force de son pouvoir de séduction. Si elle doit un jour raccrocher les talons, ce sera pour un millionnaire, pas moins.
Myrtle a pour passion secrète les armes à feu, dont elle fait une petite collection dans sa chambre qu'elle veut bien montrer aux heureux élus qui ton le privilège de monter l'imposant escalier avec elle. "Je crois que je serais la plus heureuse de cette ville si je trouvais un revolver incrusté de diamants", dit-elle un jour à un nigaud qui ne trouve rien d'autre à faire que de lui en commander un, espérant par ce truchement conquérir son coeur pour mieux posséder son corps. Mais la volubile Cendrillon a également parlé de son désir de revolver de vair à un autre habitué. Les deux hommes se retrouvent un soir face à face, dans la Chambre dorée, et se tiennent en joue. "Battez-vous pour moi, les encourage-t-elle, j'adore ça !" Par le bruit alertée, Minna intervient. Grimpant les escaliers quatre à quatre, elle se rue sur... les lampes et plonge tout le monde dans le noir ! Les deux hommes se tétanisent. "Messieurs, vous êtes dans le bordel le plus connu du pays. Voudriez-vous que vos proches et amis voient vos noms dans les premières pages des journaux demain matin ?" Lorsque enfin la lumière est, les esprits sont soudainement apaisés.

Le pire est évité ce soir-là, mais le club attire de plus en plus l'attention. Il est en effet devenu un des endroits les plus réputés, si bien que lorsque le prince Henri de Prusse, frère de l'empereur d'Allemagne Guillaume II, arrive à New York pour une visite officielle, il demande à faire une excursion à Chicago pour découvrir ce lieu de raffinement, et sème aussitôt la panique parmi sa garde et les services chargés du bon déroulement de son séjour ! En ce début du mois de mars 1902, les deux soeurs mettent les petits plats dans les grands pour la visite princière, planifiant une véritable bacchanale : l'orchestre joue le Beau Danube bleu, tandis que les papillons effectuent une danse en l'honneur de Dionysos, divinité romaine des plaisirs. Enivrées par la musique, les filles montent sur les tables pleines de victuailles et mêlent leurs mouvements au festin de chère. Hélas, la charmante pantoufle de l'une d'elles échappe à son pied et finit sa danse... dans les coupes de champagne ! Un des serviteurs du prince voit là l'occasion de renouveler la manière de déguster le breuvage et descend d'une traite le précieux liquide ayant rempli la chaussure ! Cette sophistication décadent force l'admiration des apprenties vestales comme des propriétaires du lieu.
Un soir, un homme vient s'encanailler auprès de l'un des papillons de nuit et se vanter d'avoir des sacoches pleines de billets de banque fraîchement volés. Sa nymphe, n'ayant jamais vu autant d'argent de toute sa vie, ne peut s'empêcher de glousser de bon coeur. Un son qui ne trompe pas Minna, dont l 'oreille semble pourvue du don d'ubiquité. Elle intervient une fois encore et la prend à part. "Nous ne répondons pas aux besoins de ce genre d'individus. Il est nerveux et suspicieux. Dis-lui n'importe quoi et débarrasse-t'en. Je te donne dix minutes." Elle craint un piège tendu par des concurrents jaloux ou des politiques en quête de notoriété morale et prêts à les faire tomber. Après que le contenu de chaque sac a été vérifié par Minna, le voleur quitte le club. Il est retrouvé quelques jours plus tard sans une allée non loin de là, la tête fracassée par un marteau. Questionnée par la police sur l'identité possible du meurtrier, Minna trouve la parade : "Je ne connais aucun vendeur d'outils parmi nos habitués." Une fois de plus, les nouvelles demoiselles de Chicago passent entre les mailles du filet.

Mais en février 1910, l'évangéliste anglais Rodney "Gipsy" Smith, le "messager de Dieu sous une tente de gitans", décide de passer à l'offensive. Pour cet homme à la foi chevillée au corps, la finalité vertueuse de l'existence est de tout tenter pour rendre meilleure la vie de son prochain, grâce à l'amour christique : "Ce vieux monde manque d'amour,. Il y a plus de gens qui meurent d'en être privés que d'en trop recevoir. Ne l'étouffez pas, laissez-le jaillir." Hélas, les papillons du club ne diffusent pas l'amour, mais le vice. Smith réunit quelque 1 200 chrétiens dans le quartier. Aux portes du Club Everleigh, il galvanise la foule, pressant les deux soeurs de mettre fin à l'ère d'immoralité qui règne dans ces bas-fonds. Minna fait encore montre de son style libre et acéré : "Nous vous remercions de veiller à nos affaires, mais je suis déçue de voir tant de beaux jeunes hommes venir ici pour la première fois!" La pirouette reste inaudible face à la foule présente scandant les propos de Smith.

La pression de l'opinion devenant trop forte, le Club Everleigh, dont le profit faramineux s'élève à 2 millions de dollars, doit fermer.
Tout comme les six cents bordels de Chicago ! La politique est elle aussi un art de l'illusion. Les pouvoirs publics doivent donner l'impression de reprendre en main la ville. Les hôtels de passe et les maisons closes sont comme souvent les premiers visés. Il faut une mesure phare qui calme les conservateurs mécontents. Le maire ordonne la fermeture du Club Everleigh, il veut faire passer un message fort, le crime n'a plus sa place à Chicago.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mar 24 Mai - 18:18

CHICAGO, CLUB EVERLEIGH, 24 OCTOBRE 1911


Ce soir, l'orchestre joue plus fort que d'habitude en cette dernière nuit que les deux soeurs offrent à leurs clients. Des couples montent et descendent l'escalier, le protocole s'efface derrière l'alcool et la fébrilité. "Laisse-les aller aussi loin qu'ils veulent", glisse Ada à Minna. "Encore plus de vin pour les journalistes !" ordonne-t-elle.
Saouler les représentants de la presse, voilà un excellent moyen pour s'attirer de nouveaux obligés et en préserver de petits. Minna a mis ses plus beaux bijoux, elle scintille de la tête aux pieds et tire sur son fume-cigarette en or. Elle monte sur une chaise ; l'instant est solennel, le discours... un peu moins : "Mes chéris, nous avons eu du bon temps ici, n'est-ce pas ? (...) Je vais fermer cette boutique et marcher vers la sortie le sourire aux lèvres."
A 1 heure du matin, les agents de police ordonnent la fermeture immédiate. Les portes du Club Everleigh sont cadenassées.
Des bas-fonds des grandes villes peuvent émerger les plus grandes richesses, et les vils instincts humains judicieusement guidés générer la fortune. Huit millions de dollars en dix ans. Les impératrices du vice, devenues plus riches que leurs meilleurs clients, prennent la direction de la côte Est, avec dans leurs valises un million de dollars en liquide. Ce sera New York, où, une fois encore, une nouvelle identité leur offrira une nouvelle vie, sans maris, sans codes imposés. A présent, le trône de la luxure abandonné par les impératrices du vice est vacant. Mais pas pour longtemps.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mar 24 Mai - 18:53

Million Dollar Buda


NEW YORK, SEPTEMBRE 1916



Dans le très chic quartier de l'Upper West Side, au 2109 Broadway, Alice Williams entre dans le prestigieux hôtel Ansonia.
Le plus grand palace de la ville vient d'être érigé par Paul E. Dubois, un architecte français, et donne à Manhattan des allures haussmaniennes. L'établissement, au raffinement européen, est fréquenté par Igor Stravinsky, Enrico Caruso ou encore Arturo Toscanini, et l'on trouve sur son toit une petite ferme qui alimente les résidents en légumes et produits frais, avec un régiment de cinq cents poulets, des canards et des chèvres, et même un ours apprivoisé. La jeune femme est impressionnée par le luxe qui l'entoure, tandis qu'elle arpente le long couloir qui mène à sa chambre, précédée de son chevalier servant pour la nuit, Edward West, un veuf du quartier huppé de Hyde Park à Chicago, millionnaire importateur de thé et café.

Elle l'a rencontré quelques jours plus tôt, à l'hôtel Blackstone de Chicago, où, repérant le magnat au premier coup d'oeil, elle s'est présentée comme une demoiselle timide à peine sortie du couvent, désireuses, à 27 ans, de connaître enfin la vie, le monde, les hommes. Saisissant l'opportunité de se consoler de la perte de son épouse, le riche homme d'affaires ne réfléchit pas un seul instant quand sa nouvelle conquête lui demande, lors de leur premier tête-à-tête, de l'emmener avec lui à New York. Là, ils pourront s'adonner au plaisir d'être à deux sans que sa réputation immaculée soit mise à mal dans une ville où l'on risquerait de le reconnaître.
La porte de la suite refermée, Alice se montre plus entreprenante que timorée, la soirée promet bien des délices. Seulement, quatre hommes s'invitent à la fête et font soudainement irruption dans le couloir. Ils s'arrêtent devant la suite, à l'écoute de chaque bruissement, à l'affût du moment compromettant pour intervenir. L'attente est de courte durée. "Ouvrez, au nom de la loi !" tambourinent-ils. A l'intérieur, les voix se taisent. Edward West ouvre courageusement la porte, tandis que la jeune femme, tremblante, se cache derrière lui. Badge officiel sur leurs vestes, les quatre hommes se présentent comme des agents fédéraux avant de pénétrer dans la chambre et de commencer à la passer au crible.

Il n'est pas besoin de réunir plus de preuves, leur simple présence suffit à placer le couple sous le coup de la loi Mann. Depuis 1910, en effet, il est illégal de passer une frontière et de voyager dans un autre Etat avec "toute femme ou fille à des fins de prostitution ou de débauche, ou pour tout autre motif immoral" sous peine d'accusation de "traite des blanches". Les officiers ont un mandat d'arrêt : "Nous savons tout, monsieur West. Amener cette jeune femme depuis Chicago jusqu'à New York, cela revient à passer la frontière d'un Etat et c'est un crime fédéral." Edward West est prié de se rhabiller avant de les suivre. Le pauvre veuf est plus éploré que jamais. Hystérique, Alice implore et supplie. Si elle est arrêtée, non mariée, dans une chambre d'hôtel en compagnie d'un homme, ses parents la répudieront. Elle sera perdue, déshonorée, conspuée, aucun homme de bien ne voudra plus l'épouser !
Les inspecteurs semblent sensibles au joli minois en détresse de la brunette et entament avec l'homme d'affaires une discussion qui prend rapidement un tour pragmatique. La somme de 15 000 dollars suffirait à déchirer le mandat et à faire oublier toute l'affaire.
Peu cher payé pour un millionnaire, et deux réputations sauvées ! Le quatuor encaisse avant de se retirer et laisse les tourtereaux déflorer la loi Mann tout leur saoul.

Mais Edward West, homme de grande moralité, se sent honteux d'avoir ainsi soudoyé des agents fédéraux. Sitôt de retour à Chicago, il se rend dans le bureau de l'inspecteur en chef William C. Dannenberg pour se confesser. Hélas, le policier a beau chercher, il ne trouve aucune trace de l'incident et s'étonne de la manière de procéder desdits agents. Il répond de ses hommes, aucun n'aurait ainsi tiré un avantage personnel d'une si fâcheuse situation. La chose lui paraît évidente, Edward West a été dupé par la jeune femme !
Car l'effarouchée Alice s'appelle en réalité Helen Julia "Buda" Godman. Et l'officier Dannenberg la connaît pour être l'"appât à un million de dollars" du syndicat du chantage. Buda est née à Chicago le 4 décembre 1888, fille d'un opérateur du télégraphe passionné de courses de chevaux et de paris, pour lequel sa beauté et sa vivacité d'esprit la rendent plus imprévisible encore qu'un pur-sang.
La famille fondant de grands espoirs sur ses capacités, Buda est envoyée dans une école catholique, la St Joseph's Academy, à Adrian, dans le Michigan. La jouvencelle s'y ennuie ferme et préfère, le 4 novembre 1907, à 18 ans, épouser le célèbre chanteur Tell Taylor, qui se produit dans les vaudevilles de Chicago avec son titre Down by the Old Mill Steam, dontl a partitition, publiée par Forster Music Publisher Inc., est un des succès commerciaux de ce début de siècle et s'écoule à plus de 4 millions d'exemplaires !
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Mar 24 Mai - 23:54

Elle rencontre Telle deux ans plus tôt, lorsque celui-ci est invité à se produire à son école. Impressionnée par sa prestation, sa prestance et sa présence, elle ne pense dès lors plus qu'à lui. Mais, prisonnière de son couvent, comment le retrouver ? Sa scolarité terminée, alors qu'elle se rend à un spectacle dans un théâtre de Chicago, elle le reconnaît sur scène. Buda écrit en hâte, la main tremblante, un mot sur un papier tiré de son sac à main et le lui fait passer dans sa loge. Lui non plus ne l'a pas oubliée. Elle ne compte pas lui laisser le temps de se raviser ; les voilà très vite mariés.
Moins de trois ans plus tard, en 1910, la star montante du music-hall demande, hélas, le divorce. La raison invoquée montre que Tell a bien vite déchanté : 'J'ai épousé Buda alors que nous étions tous les deux saouls et j'ai découvert qu'elle était totalement incapable d'être loyale à qui que ce soit."

A son contact, Buda avait développé elle aussi un goût du music-hall et fréquenté d'un peu trop près d'autres comédiens sitôt son époux en tournée, ce qui n'avait étrangement pas réjoui ce dernier.
La jeune femme ne s'embarrasse pas de ressentiment et fait alors la connaissance d'un artiste d'un autre genre, un certain James Christian. Celui-ci est recherché de la côte Ouest à la côte Est par les autorités fédérales pour chantage exercé à l'encontre de riches victimes ; son gang fait les gros titres pour avoir tiré de ses méfaits un million de dollars en 1916. James a eu la roublardise de détourner la nouvelle loi Mann pour en faire son arme fatale et, sans haine ni violence, détrousse les hommes les plus fortunés du pays en instrumentalisant leur attrait pur de belles jeunes femmes et leur honte face à une possible déconvenue sociale. Il a besoin pour cela d'un "appât" de grande qualité qui sache interpréter des rôles de composition avec brio et improviser avec tact et doigté.
On ne décide pas un homme à vous suivre par un seul joli sourire. Encore faut-il l'exciter par la promesse d'une étreinte inoubliable et surtout, pour l'amadouer, le rendre sensible à votre fragilité afin de le pousser à négocier pour vous sauver, une fois découverts par les complices. Buda, qui a gardé de son éducation religieuse de bonnes manières et une élocution distinguée, possède un pouvoir peu répandu alors, celui de mystifier des hommes parmi les plus raffinés, dans les bars des hôtels les plus chics, où elle n'a aucun mal à prendre ses habitudes.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 26 Mai - 14:57

Chicago ayant alors la réputation d'une moderne Babylone où la prostitution et la luxure fleurissent, elle surprend ses proies en jouant d'emblée à contre-emploi. La belle refuse leurs avances, s'en offusque même et joue de son innocence. Ils se confondent en excuses ; elle accepte d'engager la conversation, se montre impressionnée. Soudain la magie opère ; dans son regard, les mâles dominés se voient plus grands, plus jeunes, plus beaux qu'ils ne le sont. Elle distille ensuite des mots d'amour, puis suggère enfin un voyage dans une autre ville, afin de ne pas risquer de se faire reconnaître.
Buda a trouvé une autre manière que les soeurs Everleigh de faire commerce de son charme. Elle a choisi le chantage. Après tout, la prostitution n'a pas le monopole de l'amour tarifé !
Certes, jamais aucun officier n'a réussi à lui mettre lam ain dessus, mais l'inspecteur Dannenberg se rappelle d'emblée son mode opératoire lorsque le pauvre veuf vient lui narrer son histoire.
Il identifie aussitôt le procédé de celle qu'il traque sous le séduisant sobriquet de "reine de la bande des harceleurs", dont le quartier général se situe à l'hôtel Tyson, au sud de Chicago. Enfin, il tient un témoin qui ne craint pas de parler, voilà l'opportunité qu'il attendait pour pouvoir l'arrêter.

Le 25 septembre 1916, quelques jours seulement après la mésaventure de l'hôtel Ansonia? James Christian est appréhendé à New York et amené sous bonne garde à Chicago. Il est détenu "incommunicado" à l'hôtel Alexandria, autrement dit sans avoir le droit de communiquer pour qu'il livre le nom de ses complices. Le procédé est illégal, mais payant.
Le 8 novembre, Buda comparaît à New York devant le juge Thomas, flanquée des cinq autres membres du gang. Les preuves l'accablant, on l'incite à plaider coupable. Afin de réduire sa peine, elle devra témoigner contre son amant, la tête pensante du gang.
Plutôt aller sur-le-champ en prison que de trahir James ! Celui-ci a perdu sa virginité juridique depuis fort longtemps et, déjà condamné à plusieurs reprises, ne reverrait plus la lumière du jour avant de longues années. Le juge rappelle à l'accusée la peine à laquelle elle s'expose, dix-huit mois de prison ferme au minimum. Elle acquiesce, l'amour en vaut la chandelle. Persuadé de son manque de moyens, le magistrat libère la jeune femme contre une caution de 10 000 dollars en attendant qu'elle comparaisse devant la cour le mois suivant. Il a négligé un détail, Buda ne séduit pas que les hommes, elle passe un coup de fil à une amie qui s'empresse de régler la somme, une certaine Rena Morrow récemment acquittée dans l'affaire de l'assassinat de son mari !
James Christian plaide coupable et la déclare totalement innocente. Il dresse d'elle le portrait d'une comparse, simple outil d'un complot dont il est l'unique cerveau. Il espère qu'elle fera de même et que, se protégeant l'un l'autre, leur peine sera moins longue, adoucie par l'espoir de se retrouver bientôt. Mais à peine libérée, Buda s'envole et disparaît, ne se présentant pas à son procès. James est condamné à 18 mois de prison, tandis qu'elle profite de la douceur des plages de La Havane, à Cuba ! Elle aura ainsi mystifié son amant, faisant montre jusqu'au bout des mêmes capacités de manipulation. Une parfaite illustration de la fable de l'arroseur arrosé !
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 26 Mai - 15:15

Le Dahlia blond


Amusée par l'histoire de Buda qu'elle découvre dans les journaux, Margaret Collins se hâte de coiffer sa courte chevelure cuivrée et d'ajuster sa robe pour rejoindre deux couples d'amis pour dîner dans un restaurant des plus branchés. Elle conjugue un regard piquant et déterminé à un sourire nourri d'innocence. Mais Margaret n'est pas qu'une beauté classique légèrement mélancolique, les apparences sont aprfois aussi trompeuses qu'une couleur de cheveux. Deux ans plus tôt, elle arpentait elle aussi New York où elle était fiancée à un homme qui finit assassiné dans de mystérieuses conditions. En deuil, et en rébellion contre la ville qui avait brisé son avenir, elle avait alors quitté la côte Est pour Chicago.

Depuis la fin de l'ère des soeurs Everleigh, "Windy City" a bien changé ; tout n'est que violences et abattoirs dans la porte du Midwest.
La fermeture des maisons de prostitution ayant pignon sur rue a provoqué une explosion de la criminalité. La suppression des bordels indépendants a ouvert la voie aux ténors professionnels du crime. Des "proxénètes" président à présent au commerce des charmes féminins. Des syndicats organisés prennent désormais le pouvoir sur les affaires "familiales". Faisant le choix de la corruption politique, ce sont les immigrés italiens implantés dans la ville qui s'emparent de ce marché des plus rentables, exploitant la misère comme les méandres de l'âme humaine. Eux, autrefois considérés comme une main-d'oeuvre utile et à bas coût, dérangent, à présent qu'ils possèdent de nombreux commerces florissants aux quatre coins de la cité. Les Etats-Unis sont en plein essor.
La croissance économique, soutenue par le développent incroyable de l'industrie, attire les immigrants venus de toute l'Europe, et surtout d'Italie. Depuis 1880, en effet, une vague de nouveaux venus en provenance de la Péninsule fait déferler sur Chicago des milliers de jeunes hommes, souvent illettrés, aux très bas revenus, faisant de la ville la troisième cité italienne des Etats-Unis. Alors qu'ils n'étaient que 1 357 en 1880, ils sont en 1920 plus de 60 000 ! Les Italiens se répartissent des quartiers entiers et se regroupent dans des enclaves selon leur origine. Les Siciliens se massent dans le Near North Side, quartier auquel les fumées d'usine, les rats des villes et les poubelles valent le nom pittoresque de Little Hell, littéralement "petit enfer". Les Napolitains élisent domicile dans le Near West Side, partageant un bidonville avec les juifs russes et grecs. Ils possèdent à présent 500 épiceries, 257 restaurants, 240 pâtisseries et de nombreux autres commerces de bouche dans les quartiers qu'ils détiennent, imposant leurs codes et leurs traditions dans un environnement multiethnique en équilibre précaire.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 26 Mai - 17:05

Mais le 29 janvier 1919, un événement majeur s'apprête à changer le cours de l'histoire. Supposé réduire la déliquescence morale qui mine le pays et faire baisser la corruption sur l'ensemble du territoire, le XVIIIe amendement de la Constitution instaure... la prohibition. Il est dès lors interdit de fabriquer, transporter, importer, exporter ou vendre de l'alcool !
Les Italiens ne sont en effet pas les seuls à immigrer en masse aux Etats-Unis : Irlandais et Ecossais apportent sur le sol américain leur savoir-faire ancestral en matière de distillation. Ce flot de whisky et de bière soudainement déversé sur les Années folles décuple la violence naturelle des hommes. La situation dégénère et oblige à une reprise en main : l'alcool est banni Razz de la vie des Américains.

Lors d'opérations spectaculaires, des agents en charge de la salubrité publique massacrent à coups de hache des tonneaux d'alcool que de bien attentionnés patrons de bar ont cachés, histoire de rendre service. Les descentes de police deviennent quotidiennes, la sobriété générale est décrétée. Là comme partout, la tyrannie de la vertu ne fait qu'exacerber les vices et les Irlandais voient l'occasion de faire profiter le pays de leurs talents !
Officines clandestines, contrebande en provenance du Canada voisin ou des Caraïbes par bateau ou par avion, arrière-boutiques transformées en cabarets de fortune, pots-de-vin aux autorités locales largement arrosées, les enjeux économiques sont tels que des groupes rivaux se font la guerre pour gagner la suprématie sur des territoires, des quartiers entiers. Les Italiens n'entendent pas rester en dehors de ce nouveau commerce flirtant lui aussi avec l'illégalité sous couvert d'amusement.
Dès lors, deux gangs ennemis s'opposent dans la ville, les Irlandais et les Italiens. Et entre les Capulet et les Montaigu de cette tragédie américaines, Margaret a choisi les premiers. Personne ne connaît le secret de son âge. Née en 1899 ou 1900, elle a les qualités que recherchent ces hommes durs, habitués au monde de la nuit : l'impertinence et la témérité, le tout avec un attrait marqué pour la violence. Détenant même sa propre arme à feu, elle devient rapidement la chérie de la nouvelle pègre.
Et elle met peu de temps à taper dans l'oeil d'une petite frappe du gang du Nord, celui des Irlandais, John Sheehy, récemment promu expert en contrebande. Celui-ci compense son manque d'envergure par un physique avantageux et une allure toujours soignée qui lui valent dans le milieu le surnom de "Dandy Jack". Il se fait une joie de promener à son bras la poupée à la coupe garçonne sur laquelle tous les regards se posent. Si les origines de Margaret sont incertaines, "ses yeux bleus", rapporte un journaliste, semblent "être faits d'un verre que l'on viendrait d'essuyer avec un linge humide. Ses traits sont durs, glaçants, ses lèvres fines". Quelque chose de fragile et de déterminé à la fois se dégage de la jeune femme qui suscite le désir autant que la crainte.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 26 Mai - 18:52

Le 7 décembre 1923, Dandy Jack emmène sa nouvelle conquête fêter son anniversaire au café Rendez-Vous à Chicago, au 626 Diversey Parkway, un cabaret naturellement tenu par son gang, connue pour le raffinement de son ensemble musical et ses danseurs. Ce soir-là l'établissement compte cinq cents invités triés sur le volet parmi les notables de la ville. Le jazz retenti, la fête bat son plein, les amants boivent du gin.
Mais Margaret a une petite faiblesse, une fâcheuse habitude. Lorsqu'elle a un coup dans le nez - ce qui lui aarive assez fréquemment -, elle aime jeter des glaçons sur les musiciens. Pour peu qu'ils soient roux, la tentation devient incontrôlable et son plaisir est décuplé. Alors que l'orchestre s'apprête à entamer les premières notes, Margaret bondit d'excitation et presse le bras de son chéri : ils sont en veine, le pianiste est rouquin ! "Apportez-moi un seau à glace !" hurle-t-elle au serveur qui, ne jugeant pas la commande des plus urgentes, ne se montre pas empressé à la satisfaire. L'orchestre commence à jouer, Margaret à s'impatienter. Vexée, lésée, l'impétueuse fait de sa déconvenue une affaire personnelle. Et le premier à trinquer dans ce cas-là ? Son cavalier, bien sûr ! Comment ? On ose contrarier ses besoins ? Peut-être n'est-il pas le si gros bonnet qu'il prétend être s'il est incapable de faire respecter ses désirs ! Sans doute devrait-elle changer de crèmerie !
Piqué au vif, le jeune apprenti de la pègre de 27 ans promet à sa belle de trouver tout ce qu'elle souhaite et se dirige vers la cuisine, un revolver dans chaque main. La posture a l'avantage de provoquer la panique immédiate chez ceux qui le voient évoluer ainsi, bien qu'elle manque relativement de pragmatisme : comment se saisir d'un seau à glace quand vos deux mains sont prises par une arme ? Dandy Jack finit par tuer le serveur qui ne répondait pas assez vite à son attente, ainsi que l'intendant qui se trouvait sur son chemin.
La police, alertée par les coups de feu, intervient sur-le-champ et dégaine à peine la porte du club passée. Des tris éclatent des deux côtés. John blesse un officier qui, prompt à répliquer, l'atteint de plusieurs balles. Sanguinolent, Dandy Jack titube et tente de se rattraper aux tables. Un homme vient à son aide et lui tend une main qu'il repousse d'un geste de dédain, avant de s'écrouler sur le sol. Il décède à l'hôpital le lendemain. Ses derniers mots sont :" Dites-leur que j'étais plein de gnôle et que je ne savais pas ce que je faisais." Une épitaphe digne des plus grandes déclarations d'amour, qui laisse Margaret sur sa soif.

Arrêté, elle est questionnée par la police. Que peut-elle leur dire, sinon qu'elle n'y est absolument pour rien ? Revolver à la main, jeu de vilain. Le 10 décembre 1923, elle est disculpée par le juge Eberhardt, chargé de l'affaire, et repart libre comme l'air.
Bien connu des services de police, totalisant près de vingt chefs d'inculpation possibles contre lui, Dandy Jack avait jusque-là, en dix ans de brigandage, déjoué toutes les arrestations et toutes les tentatives de règlements de comptes. Margaret lui achète une magnifique pierre tombale au cimetière du Mont-Carmel et prend les habits de veuve. Mais le noir ne va pas si bien à la jeune femme qui a le chagrin de courte durée.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Jeu 26 Mai - 20:27

CHICAGO, NORTHERN LIGHTS CAFE, 24 AOÛT 1924

Deux semaines plus tard, Margaret apparaît, blonde cette fois-ci, au bras de John Pillips, trentenaire prometteur qui évolue lui aussi dans les cercles intimes du crime, en qualité de fournisseur d'alcool aux speakeasies, bars clandestins où, pour ne pas éveiller l'attention de la police,l es patrons demandent à leurs clients de parler à voix basse lorsqu'ils commandent d'illicites breuvages.
L'été venu, au bout de quelques mois de relation, il emmène sa conquête au Northern Lights Café, au 6342 Broadway Street, un cabaret tenu par le gang du Sud, celui des Italiens. Margaret, dont la susceptibilité ne s'est guère arrangée, se sent bientôt insultée par la présence d'un des musiciens sur scène, dont la tête ne lui revient pas. Elle demande à son gangster servant de veiller avec une ardeur plus manifeste à son honneur. Ces hommes, il faut décidément tout leur dire et les forcer à jouer des poings ! John, intervient et sermonne l'imprudent, lui demandant de se tenir à carreau. Pour souligner ses propos, il commence à tirer sur toutes les ampoules des lustres au plafond ! Les gérants de l'endroit accourent et tentent de le faire sortir. Une bagarre générale se déclenche. John gifle à la demande de sa belle, la chanteuse, qui essaie sur la scène de divertir les invités, avant de sortir à nouveau son arme et menacer les tenanciers. Alors que la police arrive, loin de reculer, il prend deux agents en otage, essayant de les embarquer de force dans son automobile garée en face du cabaret, l'arme pointée sur eux. Mais il est stoppé net dans son échappée par la balle d'un de leurs coéquipiers. Et Margaret de retrouver le chemin des pompes funèbres. Ce nouveau deuil lui vaut dans le milieu le surnom de "la Fille au baiser mortel !", aussitôt doublé d'une réputation de femme vénéneuse avec laquelle il ne faut pas fricoter que si l'on en a assez de la vie et que l'on souhaite regarder la mort en face.


Plus rapide à changer de couleur de cheveux que ses amants à éviter les balles, c'est en rousse incendiaire que Margaret finit de se préparer un soir d'octobre 1924 pour le dîner auquel elle est conviée, organisé par l'homme le plus puissant de la ville, Dean O'Banion. Le mafieux d'origine irlandaise, n'est nul autre que le chef du gang du Nord en personne. Dans chacun de ses costumes, Dean a pris l'habitude d'avoir trois poches supplémentaires pour y ranger chacune de ses armes, c"est dire s'il pèse lourd. Il est de surcroît ambidextre - pour le tir plus que pour l'écriture, s'entend. Ses yeux bleus rieurs sont prêts à faire feu à lam oindre provocation. Impliqué dans une vingtaine d'assassinats, il n'a jamais été inquiété jusqu'alors. Il contrôle les nombreux Irlandais et a fait main basse sur les urnes. Aussi les démocrates de la cité, désireux de s'assurer ses bonnes grâces, ferment-ils les yeux sur ses travers. Habillé façon milord anglais en toute occasion, les ongles manucurés par une professionnelle, les cheveux ondulés, Dean porte une raie sur la gauche. Enfin un puissant à la hauteur de ses ambitions ! Un homme capable de protéger l'honneur d'une vraie dame comme de la couvrir de bouquets ! Car Dean a un véritable métier. Il est... fleuriste. Ses relations privilégiées dans le milieu en font le fournisseur attitré en cas de règlement de comptes. Il n'a en effet même pas besoin d'attendre l'annonce officielle d'un décès pour préparer les gerbes. Son goût pour les plantes lui serait-il venu à l'âge de 5 ans, alors qu'il assistait à l'enterrement de sa mère, cérémonie baignée de noir, où seuls les arrangements floraux apportaient un semblant de vie ?
Enfant de choeur durant sa jeunesse, Dean relègue au second plan tous ses principes religieux, aveuglé par l'attrait du vice. Il devient chanteur de saloon avant de laisser de côté les vocalises et de faire parler la poudre, prenant la tête du gang du Nord, à deux pas de Little Hell, où les Siciliens sont toujours en force. Sur seulement quelques rues, le voisinage dépasse tous les records d'inventivité criminelle, comptant entre dix et vingt morts par jour.
Mais Dean a su conserver intact son sens de l'altruisme. Sa voiture chargée de victuailles, il arpente les quartiers les plus pauvres et distribue aux personnes âgées comme aux orphelins qu'il croise de quoi se vêtir ou quelques billets pour leurs frais médicaux. Il offre ainsi à Margaret un soutien moral et financier, une sorte de pension de veuvage qui fait éclore dans le milieu des rumeurs de liaison.
Seulement, Margaret est amie avec Viola, l'épouse de Dean. Rester fidèle à un homme, cela s'appelle de l'amour, mais demeurer loyale aux autres femmes de gangsters est une question d'honneur, une vertu qui domine parmi ces "miss Flinguette". Or Dean et Viola forment l'un des couples les plus stables et les plus enviés du Syndicat du crime.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 27 Mai - 0:44

La veuve coquelicot


Helen Viola Kaniff est née le 27 mars 1901 à Chicago, dans une famille de quatre enfants et de parents irlandais très dévoués au culte catholique. Craignant de voir les moeurs viciées de la ville s'attacher au vert bourgeon de sa jeunesse, ces géniteurs bien intentionnés envoient leur fille dans un internat de province, en Iowa. Ainsi pensent-ils l'éloigner de l'influence délétère que Chicago peut exercer sur leur progéniture à l'instinct aventurier et au caractère bien trempé. Quelle formation doit-elle suivre pour être capable de subvenir honnêtement à ses besoins ? Ce seront des cours de secrétariat qui, depuis l'invention de la machine à écrire en 1714, sont délaissés par les hommes et ouvrent une voie d'émancipation toute relative à la gent féminine.
Mais les parents de Viola, dévoués aux saints sacrements, ont oublié une vérité propre à la jeunesse, à savoir que le meilleur moyen de se délivrer d'une passion et de s'y adonner. A peine retournée en ville pour les vacances d'hiver, en décembre 1920, Viola se rend à un bal de Noël organisé dans un cabaret du quartier Nord. Elle y rencontre Dean, un habitué. Après avoir diverti les patrons, ce dernier leur fait les poches dès que l'occasion se présente, selon leur état d'ébriété. Il glisse parfois aux usagers peu coopératifs un Mickey Finn, une boisson contenant de puissantes drogues qui les rend inconscients, donc plus faciles à voler. Il n'est pourtant pas, tant s'en faut, dans le besoin. La contrebande d'alcool lui rapporte jusqu'à un million de dollars par mois, si bien qu'il s'impose rapidement comme le maître incontesté en la matière.
Véritable alchimiste de la prohibition, il transforme l'alcool en or.

Viola a 19 ans, lui presque 29, mais qu'importe, il veut l'épouser sans attendre. Le mariage est célébré le 5 février 1921 à la bien nommé basilique Notre-Dame--des-Douleurs, sur Jackson Boulevard, par le révérend Vincent M. Healy, avec pour témoin un tenancier de maison de jeu. Sans bijoux, les cheveux coupés court et au carré, dans une robe unie à large ceinture sur les hanches, arrivant à mi-mollets et au col bénitier, des chaussures à brides et de petits talons, Viola retrouve son homme dans l'immense sanctuaire inspiré de la Renaissance italienne. Lui, est en costume sombre trois-pièces, cravate et pochette, les cheveux plaqués, avec son immanquable raie sur le côté. Il porte toujours un smoking dans le cadre de ses "fonctions" et encourage ses hommes à s'habiller élégamment.
Le respect est l'antichambre de la peur. Lorsque Dean invite Viola au restaurant ou au théâtre, il prend soin d'être à la hauteur de sa compagne. La nuit de noces a lieu dans une suite luxueuse du Drake Hotel, au 140 East Walton Place. Dans l'une des six cents chambres de cette bâtisse de style Renaissance surplombant le lac Michigan qui vient d'être inaugurée après des travaux s'élevant à 10 millions de dollars - soit 107 millions d'euros -, Viola et Dean unissent leurs corps pour la première fois, avant de partir en lune de miel en Californie.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Ven 27 Mai - 20:14

Alors que Dean possède une maison dans le quartier Nord, le jeune couple s'installe dans un appartement cossu de douez pièces au 3600 North Pine Grove Avenue, à quelques pas du lac. Pour Viola, Dean est le mari idéal qui lui offre une vie idyllique. Il ne fume pas et, étonnamment pour un contrebandier d'alcool sous la prohibition, ne boit pas. Elle lui est totalement dévouée ; il lui est fidèle, mais déteste se justifier, l'a-t-il prévenue. Elle ne pose donc pas de questions. Là où les autres voient un criminel, elle aime un homme sensible, amoureux des fleurs au point d'en faire son métier, du moins celui qu'elle lui connaît, en achetant des parts dans le magasin de fleurs Schofield, situé dans North State Street, face à la cathédrale du Saint-Nom où il a été enfant de choeur quatre années durant.
Durant la journée, elle le trouve à la boutique, appliqué à réaliser des compositions, à prendre les commandes par téléphone, à flatter un pétale de ses doigts pleins de pollen et de poudre. Il rentre à la maison toujours à l'heure pour dîner, un oeillet blanc ou un brin de muguet à la boutonnière. Pour elle il renoue avec son ancienne passion pour le chant, donnant de la voix pour l'accompagner au piano Player à 14 000 dollars qu'il lui a offert. Il s'installe non loin le Gramophone Victrola et s'échine à jouer le même air que celui diffusé par l'imposant appareil de bois, ce qui amuse follement Viola.
Certains jours, il faut fermer les yeux un peu plus fort pour continuer à aimer Dean sans poser de questions. L e couple vient d'acheter une grande quantité d'armes à Denver, dont trois pistolets-mitrailleurs Thompson modèle 1921, le nec plus ultra en matière d'arsenal létal. Surnommé "Tommy Gun" ou encore "bébé mitraillette", son canon court lui permet d'être placé dans un étui à violon, transformant nombre gangsters en musiciens appliqués. Le Thompson possède une particularité tristement innovante, il est automatique, et permet de tirer en rafale à la vitesse de sept cents coups par minute, ce qui lui vaut d'avoir été rebaptisé "Chicago style". Viola fait de la place parmi ses affaires pour accueillir ces nouveaux rejetons, les seuls que Dean lui a donnés pour l'instant. Mais peu importe, la famille viendra, c'est un mari si charmant.

Viola salue donc sans suspicion aucune Margaret lorsque cette dernière fait son entrée au Friar'Inn, un nigt-club très à la mode où l'on vient écouter du jazz dans le sous-sol du Chicago Loop, centre névralgique de la ville où se mêlent gangsters et amateurs de cette nouvelle musique noire aux rythmes endiablés. Dean a convié deux de ses gorilles, ainsi que Mike Carrozzo, un de ses hommes de main accompagné de son épouse. Ces messieurs discutent des affaires courantes lorsque soudain Mme Carrozzo fait remarquer à Margaret son manque de chance avec les hommes qui finissent tous six pieds sous terre. Existe-t-il jamais remarque qui soit innocente entre deux femmes ? Margaret, "un peu alcoolisée et émotive" prend mal le persiflage de Mme Carrozzo et "gifle celle-ci en pleine bouche", tandis que Mike "commence à frapper Margaret en retour et à la poursuivre" à travers le restaurant. Les deux tigresses s'empoignent chacune d'un côté de la table. Mike finit par agripper Margaret et la sépare de sa femme tout en lui administrant de copieuses rations de claques. Dean se rue vers lui et tous sortent leurs armes. L'équilibre de la terreur calme les esprits, et la soirée se termine sans effusion de sang. Mais les deux mâles sont dès lors ennemis. Avant l'arrivée de la police, tout le monde a disparu. Les sourds concurrencent les muets parmi les autres clients, personne n'ayant naturellement rien vu ni rien entendu. Hélas, l'honneur bafoué ne se lave pas ainsi chez les parrains de la pègre, il ne se répare pas ni ne se brise.
Quelques semaines plus tard, Mike Carrozzo est victime d'une tentative d'assassinat. La police, dès lors, s'attend à une vague de règlements de comptes qui fera prospérer le petit commerce de Dean O'Banion. Une certaine idée de l'honneur alliée à la poudre fait fleurir plus qu'aucune saison les chrysanthèmes.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 28 Mai - 14:02

CHICAGO, CIMETIERE DU MONT-CARMEL, 13 NOVEMBRE 1924


Quelques jours plus tard, Margaret est debout, loin derrière Viola qui, dans le froid, peine à suivre le cercueil. A l'intérieur ne repose pas Mike Carrozzo, mais Dean O'Banion. Parmi la foule réunie au cimetière, elles sont les seules à pleurer sincèrement Dean, retrouvé criblé de six balles dans la tête et la poitrine, le nez dans ses fleurs, à midi, le 10 novembre, tandis qu'une voiture abritant trois assaillants faisait crisser ses pneus et fuyait à vive allure.
Autour de l'assassinat de Dean un lourd silence mêlé de tristesse et de peur se fait. La police se tourne alors vers une blonde cuivrée qui, d'après des témoins téméraires, aurait eu une altercation avec la femme d'une de ces gangsters. La presse, décidément mieux renseignée que la police, fait de l'affaire son titre principal du jour : "Une femme clé du meurtre d'O'Banion", "On recherche une blonde et Carrozzo pour une histoire de rixe", indiquent les journaux, arguant que "des équipes entières d'enquêteurs ont ratissé la ville la veille au soir à la recherche de Margaret Collins, aux cheveux dorés coupés au carré et à la réputation de femme de la nuit, et de Mike Carrozzo, Italien au teint basané, représentant syndical". Les recherches menées par le procureur de l'Etat portent à croire que ni l'alcool ni les jeux d'argent ne seraient à l'origine de ce meurtre. La police n'en revient pas : dans ce milieu qui mêle politique, pouvoir, argent, sexe et alcool, un seul échange de gifles entre femmes suffirait à faire tomber une tête aussi importante que celle de Dean O'Banion ? Voilà qui leur facilite le travail ! Bientôt ils n'auront plus qu'à laisser les mafieuses en jupons se crêper le chignon à leur aise et les rues seront épurées des voyous. Or, l'affaire piétine, tant et si bien qu'elle se retrouve bientôt enterrée.
Rarement dans la mafia trouve-t-on un assassin pour chaque corps.

Chicago assiste ce jour-là aux plus grandes funérailles jamais célébrées en son sein. Le "roi de la pègre" gît dans le salon funéraire du juge John Sbarbaro. Le cercueil est ouvert, les trous de balles et brûlures de poudre maquillés par les embaumeurs, un rosaire placé entre les mains de Dean, devant lequel 40 000 personnes viennent s'incliner en signe de dernier hommage. Certains veulent s'assurer que l'Irlandais est bien froid. Une journaliste couvre l l'événement et n'en croit pas ses yeux :"Les fleurs arrivent par camions entiers au funérarium. Il en arrive tellement que couronnes et paniers sont entassés dans les salles annexes et il ne reste plus comme espace libre que l'allée centrale de l 'une des ailes."
Tous suivent le convoi jusqu'au cimetière du Mont-Carmel. La police a donné l'ordre de tirer à vue au premier signe de débordement et d'abattre toute personne faisant montre de résistance.
Viola n'est hélas pas au bout de ses peines. Car si Dieu est amour et pardon, ses ministres sur terre ne semblent pas tout à fait à son image : au regard des activités du défunt, le cardinal George Mundelein a interdit que l'on célèbre une messe en son honneur. Pis, il s'oppose férocement à un enterrement dans un sol consacré. Viola est effondrée. Si elle doit abandonner Dean, au moins doit-elle le confier à Dieu. Elle ne peut le laisser errer dans les limbes. Son mari doit à tout prix reposer en paix, elle n'aura pas de répit tant qu'elle n'y sera pas parvenue.

Pour l'heure, elle observe, impuissante, le cercueil en argent et bronze à 10 000 dollars apporté spécialement depuis Philadelphie et déposé sur un socle en marbre portant une inscription tirée de l'évangile de Luc :"Laissez les enfants venir à moi." Sur l'imposante stèle, une montagne de fleurs, dont un panier de roses avec une carte signée d'un nom encore inconnu, Al Brown.
L'orchestre symphonique de Chicago accompagne l'événement en musique. C'en est trop pour Viola. "Pourquoi ?!" hurle-t-elle, tandis qu'un cortège long de 3 kilomètres escorte la dépouille jusqu'à la section non consacrée du cimetière.
Vingt-quatre automobiles pleines de fleurs entourent les cent vingt-deux corbillards et les voitures des particuliers. Certains voisins font payer un dollar au curieux pour profiter du point de vue depuis leur immeuble. Les membres des deux gangs rivaux, Irlandais et Italiens, sont présents. Tout le gratin du milieu est regroupé, on retient son souffle. Une simple étincelle peut embraser l'événement et transformer le cimetière en chantier. Ce n'est pourtant pas le temps de la vengeance, mais celui du chagrin. Chaque sentiment a sa saison.

Sur le terrain réservé aux excommuniés de l'Eglise, le porte-parole de l'archidiocèse rompt le silence : "Celui qui refuse le ministère de l'Eglise dans sa vie ne doit pas l'attendre dans la mort. O'Banion était un criminel notoire. L'Eglise ne l'a pas reconnu dans ses jours de hors-la-loi, puisqu'il est mort sans prendre le temps de se repentir de ses iniquités, il ne pouvait prétendre aux derniers sacrements pour sa mort." La condamnation tombe comme un couperet sur l'assemblée. Être la femme d'un gangster signifie non seulement mener une vie tourmentée, mais également affronter le déshonneur jusque dans l'au-delà.
Pendant que les fossoyeurs jettent leurs dernières pelletées de terre, un des prêtre défie la directive. Le père Patrick Molloy, de l'église St Thomas de Canterbury, s'agenouille devant la tome fraîche et récite des prières à la vierge Marie : "Une bonne action en mérite une autre en retour", prend-il soin d'ajouter, faisant référence à l'aide fournie par Dean aux familles pauvres du quartier Nord.
Mais Viola n'a pas encore dit adieu à son époux comme elle le souhaitait. "Dean aimait sa maison et y passait la plupart de ses soirées. Il aimait s'asseoir en chausson, jouant avec la radio chantant des chansons, écoutant le pianiste. Il ne buvait jamais. Il n'était pas le genre d'homme à courir la nuit avec d'autres femmes. Il ne sortait que pour m'amener voir un spectacle. J'étais sa seule chérie. Jamais une de ces poules ne l'a appelé pour sortir. Il était à la maison, aimant, voulant ses amis auprès de lui, et ne quittant jamais le foyer sans m'avoir dit où il allait ni m'avoir embrassée."
Alors comment accepterait-elle qu'il soit ainsi abandonné en retour ?


Cinq mois plus tard, avec le retour du printemps, Viola fait exhumer dans la plus grande discrétion le corps de Dean et le fait transporter dans le sol consacré du cimetière. Elle pousse même la vengeance jusqu'à le faire ensevelir tout près du mausolée abritant les ossements de trois hauts dignitaires de l'Eglise, le plaçant ainsi sous bonne garde. Coup de grâce, elle fait ériger un obélisque gigantesque avec des ailes d'ange sur les côtés !
Le cardinal Mundelein, découvrant le tombeau, en a des haut-le-coeur : "Regardez-le maintenant, à 20 mètres d'un évêque !"
Mais ce que femme veut, Dieu peut-il le défaire ? L'archidiocèse force Viola à enlever son obélisque, elle obtient d'en faire élever un plus modeste sans ailes. La veuve a obtenu gain de cause mais, après l'enterrement, elle n'est plus la même. Elle a perdu sa boussole, son astre, sa raison de vivre. Renfermée sur elle-même, recluse, elle fuit cette ville qui lui a enlevé son mari.
Le deuil et le célibat peuvent chez une femme soumise révéler des traits de personnalité inattendus et libérer les vices jusqu'alors enchaînés. La veuve O'Banion devient un chauffard notoire : elle collectionne les amendes et arrestations, faisant à son tour les gros titres des journaux. "Mme O'Banion insulte un policier et est encore arrêtée", peut-on lire, ou bien : "Mme Viola O'Banion, veuve de Dean O'Banion, chef de gang et roi de la contrebande d'alcool, a été arrêtée encore une fois ce matin pour excès de vitesse et conduite dangereuse. Elle sortait de Ridge Avenue quand elle a été prise en chasse par un agent et interpellée." L'on n'est pas femme de gangster sans avoir quelque caractère. "Après avoir dit à l'agent ce qu'elle pensait de lui - de manière très peu flatteuse -, elle a été amenée au poste de police de Rogers Parks. N'ayant aucune espèce pour payer sa caution, elle a été transférée."



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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 28 Mai - 14:58

Margaret, quant à elle, retrouvée et interrogée par la police, est rapidement innocentée. Si au pire elle porte la poisse, elle n'est pas en revanche une meurtrière. La Fille au baiser mortel, l'amoureuse des mauvais garçons, ne change pourtant pas le moins du monde ses habitudes.
En décembre 1924, quelques semaines après la mort de Dean, elle se lie très intimement à Irving Schlig, qui s'accommode de la réputation de "poisse des gangs" que lui valent ses tragédies sentimentales qui la font passer désormais pour une veuve noire karmique.

Irving est un jeune homme exalté qu'aucun danger ne détourne du but qu'il s'est fixé. Quelques années plus tôt, en 1920, âgé de 16 ans, alors simple commis dans une usine du quartier Nord, fréquentant les cabarets et découvrant les douceurs du tord-boyaux, il décida un soir, après avoir abusé de spiritueux, de braquer un tenanciers d'établissement avec deux complices. A peine une heure plus tard, il était arrêté aussi loin que ses pieds saouls avaient pu le porter, c'est-à-dire à quelques mètres delà. Allongé sur le sol du commissariat de Rogers Parks, à demis conscient après l'interrogatoire musclé de cinq agents auquel il avait été soumis, il finit par lâcher :"C'est bon, je vais cracher le morceau", mais ajouta une précaution d'usage, avant de s'évanouir : "Souvenez-vous bien de ceci, je vais vous faire payer cette bavure, même si j'y passe ma vie. A partir de maintenant, je vais vous faire payer chaque once de ce que vous m'avez fait subir." Au tribunal, les conditions plus que douteuses d'obtention des aveux invalidèrent le dossier de l'accusation. Malgré sa culpabilité évidente, il se retrouva libre le jour même. Or Irving est doté d'une grande qualité qu'on ne peut lui enlever, il n'a qu'une parole ! A peine libéré, il achète deux voitures et commence une carrière dans la livraison de boissons éthyliques. Les affaires sont florissantes en raison d'un mode opératoire diablement efficace : Irving vend l'alcool à des épiciers et distributeurs peu scrupuleux et revient le lendemain, arme au poing pour le leur volet et le revendre à un autre gogo. Et au moment même où la police multiplie les interventions et les barrages routiers pour couper à la source les fournisseurs des établissements hors la loi, l'alcool afflue plus que jamais sur Chicago.
Rien de plus normal, Irving a acheté... un avion ! Et il fait littéralement voler la gnôle en escadron au-dessus de la ville. A 20 ans, il est devenu l'un des contrebandiers les plus spectaculaires. Il engage pour se défendre les meilleurs pénalistes. Là encore, il sait faire preuve de persuasion et de style : "Voici une petite pièce que j'ai trouvée dans ma poche, vous pouvez la prendre comme acompte", lance-t-il aux avocats du prestigieux cabinet Clarence Darrow. "Au cas où je me ferais prendre, ça me paiera un habeas corpus", conclut-il, tout en agitant un billet de 1 000 dollars tandis que l'ensemble du cabinet lui donne déjà du monsieur et l'assure de son entière dévotion.
Dès que l'on commence à voir l'invincible contrebandier volant au bras de la charmante Margaret, les paris sont ouverts sur le temps qu'il lui reste à vivre. Irving a de quoi plaire à sa nouvelle conquête. Il ne se contente pas du commerce d'alcool, mais officie de surcoît dans le vol de bijoux. Il tient la belle littéralement par les diamants, qui eux, aumoins, sont éternels. Au mois de janvier 1925, les deux amants résident ainsi quelque temps à l'hôtel Parkway et mènent grand train. Peu de temps après leur passage, la salle des coffres de l'hôtel est vidée de ses bijoux et objets précieux pour une valeur de 200 000 dollars. Irving est interrogé au quartier général de la police et en ressort à nouveau en homme libre grâce à ses avocats. Il rit au nez des enquêteurs qui lui parlent de la malédiction du baiser de Margaret !
A son habitude, la jeune femme se sort elle aussi des griffes de la police avec un sourire en coin. Son alibi est parfait, ce n'est pas de sa faute si les lumières de la ville l'ont induite en erreur et l'ont poussée dans les bras de mauvais garçons. "Je suis juste une pauvre fille, une veuve qui tente de s'en sortir dans la vie", lance-t-elle au chef de la police Schoemaker qui considère avec étonnement son manteau en hermine à 2 000 dollars, sa robe dernier cri et ses nombreux diamants. "Est-ce là le fruit de votre travail ?" lui lance-t-il, dubitatif, suggérant sa condition de prostituée. "Oh non", répond-elle en grimaçant, "Je suis plutôt, voyez-vous, du genre économe", avant de presser le pas hors du commissariat et de remonter dans son joli petit coupé.
Les amants terribles semblent inséparables, leur idylle dure déjà depuis plusieurs mois, pour un peu on commencerait à croire qu'Irving a su faire mentir les probabilités. Du mois jusqu'à ce que monsieur rencontre une jeune brune qu'il fait entrer dans la danse de ses nuits et de ses crimes. Terrible erreur !

Le 28 août 1925, à 6 h 45 du matin, Irving, 21 ans à peine, est retrouvé mort dans la banlieue, un sourire figé sur son visage criblé de balles, après avoir été jeté d'une voiture en marche. A côté de son corps, une petite valise noire comportant des appareils de navigation et un nécessaire de pilotage. La faux de la mort venait encore de moissonner un membre de l'escorte de la belle aux cheveux, autant qu'à l'humeur, changeants.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 28 Mai - 18:21

La fille aux bijoux


Le jour même, après avoir expédié Margaret, que sa réputation de "poisse" dispense d'un interrogatoire approfondi, les enquêteurs traquent l'identité de la dernière conquête d'Irving. Pauline Livingston, une jeune brune de 24 ans, originaire de Nashville dans le Tennessee, sténographe de profession, est amenée au poste de police. Questionnée par le capitaine John Stege, celle qui aimait secrètement l'Arsène Lupin de Chicago, joue la partition traditionnelle de l'innocente. Arrivée à 19 ans de sa campagne, fille d'un fermier, elle se décrit comme respectueuse de la loi. Elle n'est qu'une simple sténographe ! L'interprétation est en tout point parfaite... excepté peut-être les diamants qu'elle porte à ses mains et à son cour, qui scintillent et éblouissent l 'officier. Elle dit avoir follement aimé Irving, le malheureux malfrat occis, confesse avoir eu un coup de foudre immédiat lorsqu'elle l'a rencontré quelques mois plus tôt chez un policier corrompu, George Connell, dit "le Lapin".
Hélas, son amoureux était un grand taiseux, jamais il ne lui a parlé de ses activités criminelles, qu'elle condamne, cela va de soit ! "Il m'a juste dit qu'il avait un métier dangereux", confie-t-elle.
Le capitaine coupe court à la mascarade : "Pourquoi ne nous dites-vous pas plutôt la vérité ?", montrant du regard les bijoux qu'elle porte. Quels bijoux ? Il ne lui en a jamais offert ! L'inspecteur pointe à son doigt l'alliance en platine incrustée de diamants. Elle ne sait plus, "une si petite babiole"... Il la questionne alors sur la bague qui brille à son autre main et ne comporte pas moins de trente diamants : "Oh, c'est un cadeau de ma soeur", lui assure-t-elle. Continuant son auscultation, il remarque une superbe écharpe en soie noire qui suit la ligne de son décolleté et sous laquelle luit un pendentif orné d'un diamant taillé en poire. "J'avais oublié celui-là", avoue-t-elle, "oui, c'est Irving qui me l'a offert." La fille scintillante est soulagée de sa parure afin qu'en soient soumises les pièces au fichier des bijoux volés. Elle trouve soudain une justification : il lui a dit être bijoutier de métier, elle n'y a donc pas vu de malice ! Et une femme a-t-elle besoin d'en savoir plus ? Elle l'a cru parce qu'elle l'aimait et qu'il l'aimait en retour, et si son métier était autre, qu'elle importance, puisque seuls comptent les sentiments ! Le sergent reste coi, hermétique à ce genre de babillage. Les yeux baignés de larmes, elle entame sa scène finale, espérant regagner sa sympathie : "J'ai eu un si mauvais pressentiment hier matin en me levant." Les pierres précieuses sont mises sou séquestre et les pleurs n'y font rien. Mais l il lui reste une chance de sauver sa liberté si elle collabore de bon gré à l'enquête.

La voilà escortée jusqu'à leur nid d'amour, un appartement de quatre pièces qu'ils partageaient déjà sous le nom de M. et Mme J.C. Ferguson. Tapis orientaux au sol, meubles cossus, décoration raffinée, Pauline oublie un instant l'objet de sa visite et vante à l'inspecteur les mérites de son intérieur, lui faisant remarquer son goût et sa coquetterie, qui font sa fierté ! Elle ouvre les placards et offre à sa vue les vingt costumes d'Irving qui lui allaient si bien. A trop vouloir jouer les veuves éplorées, elle finit par agacer.
Dans son enquête, l'officier recueille des témoignages qui li permettent de retracer le parcours des ultimes heures du disparu. La veille du meurtre, le couple a passé la soirée au café Rendez-Vous, puis Irving a proposé de ramener un des convives. Son au revoir était un adieu. La perquisition de l'appartement ne permettant pas de la lier au meurtre, Pauline est relâchée et peut ser endre aux funérailles de son amant secret.
A l'enterrement, le visage baigné de mascara mêlé de larmes, on retrouve Margaret qui se souviendra d'Irving en ces termes : "C'était un ami privilégié et un soutien très important, mais il avait un caractère terrible." Elle se réfugie à Cincinnati, où, imagine-t-elle, le bruit de sa malédiction ne sera pas parvenu.

Elle y rencontre David Jerus, alias "Bates le Juif", qui, après avoir été impliqué dans une bagarre dans un hôtel avec deux autres gangsters, est abattu tandis qu'il essayait d'en racketter un troisième. Comprenant que les bandits ne sont pas plus verts ailleurs, elle revient à Chicago où elle fait la connaissance d'un certain Johnny Philips, revendeur de bière, lui aussi éliminé en quelques mois, victime d'un règlement de comptes. La litanie macabre ne s'arrête pas pour autant.

Sept mois après la mort d'Irving, Margaret découvre Eugene "Red" McLaughlin, l'"homme aux cent crimes", réputation qui lui confère un immédiat pouvoir de séduction sur la veuve noire. A 23 ans, il est en effet spécialisé dans le kidnapping et le braquage de bijouteries. Eugene est un homme complet, qui a réglé à sa manière la guerre des taxis entre les deux compagnies, Yellow Cab et Checker Cab, où il a des parts, en tuant le directeur de la compagnie adverse. Car le droit à la concurrence n'a pas cours dans le milieu.
Le 22 mars 1926, alors qu'il est en train d'étrangler le vendeur d'une bijouterie afin de lui subtiliser 75 000 dollars de marchandise, il est arrêté par la police, alertée par le voisinage. "Tout va bien", tente-t-il de rassurer les forces de l'ordre, "ce type est en train d'voir une crise. Je fais en sorte de le calmer." Peu satisfait de la réponse obtenue, un agent lui ordonne de lâcher immédiatement le vendeur. Reprenant son souffle, celui-ci les détrompe, c'est un hold-up ! Interrogé comme il se doit, Eugne McLaughlin est finalement inculpé pour un autre motif... Le meurtre d'Irving Schlig ! Les enquêteurs trouvent en effet au domicile du nouvel amant de Margaret les preuves de sa complicité dans le cambriolage de l'hötel Parkway où le couple avait dérobé 200 000 dollars !
A cette époque, Margaret, séjournant avec Irving à l'hôtel, avait probablement repéré son prochain béguin et n'avais pas laissé ce dernier insensible. Hélas, le dévoué Eugene est retrouvé mort quelque temps plus tard dans un canal où, au passage d'une écluse, un remorqueur a buté sur quelque chose. C'est lui, ou du moins ce qu'il en reste ! Son corps est lesté de 30 kg de fer, sa montre platine sertie de quarante diamants toujours au poignet. Dans la poche intérieure de sa veste, on trouve la photo d'une jeune femme avec, écrit au dos : "Je t'aimerai toujours, Gene", mais le séjour prolongé du défunt dans l'eau ne permettra jamais de l'identifier formellement. Tout occupée à repêcher les cadavres semés par la Fille au baiser mortel, la police n'a pas pris la mesure d'un autre événement qui va semer le trouble, faire parler la poudre et enflammer la guerre des gangs.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 28 Mai - 20:46

Jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet

CHICAGO, 24 JANVIER 1925

Alors que Margaret et Irving filaient encore le parfait amour à l'hôtel Parkway, tandis qu'Eugene McLaughlin en vidait les coffres, Anna Torrio reveint d'une virée emplettes dans le quartier du Chicago Loop, centre culturel et commercial de la ville. Son mari Johnny, alias "le Renard", l'a accompagnée en traînant les pieds.
Le chef du gang du Sud, celui des quartiers tenus par les Italiens, a bien d'autres préoccupations en tête, mais sa femme passe avant les affaires. Dès l'ouverture des magasins, il l'a emmenée dans leur limousine avec chauffeur satisfaire son envie de shopping. Après l'assassinat de Dean O'Banion et les attaques successives qui ont moissonné depuis ses meilleurs féaux à tour de bras, Johnny a décidé de faire blinder son véhicule. Mais son bolide est au garage et les époux ont dû prendre la Lincoln noire prêtée par un collègue.


Peu importent ces détails logistiques, Anna est aux anges, son mari a enfin un peu de temps à lui consacrer. Si peu. Car en réalité, elle évolue seule parmi les étoles et les produits deluxe, les hommes de Johnny, les ayant rejoints sur le chemin, discutent affaires avec lui à quelques mètres de là. Rejointe enfin par son mari, Anna, le col en renard gris de sa veste en moleskine relevé, trottine devant lui, en manteau de fedora gris et bleu nuit, jusqu'à la voiture. Johnny l'aide à s'installer, les bras chargés de paquets. Anna ne remarque pas la Cadillac garée en faction au coin de la rue depuis plus d'une heure, moteur allumé.

Peu après 16 heures, tandis que le crépuscule vient chasser le jour, les époux arrivent dans leur quartier, au 7011 South Clyde Avenue, rue bourgeoise où ils occupent un triplex à quelques pas du très aristocratique South Shore Country Club. Ils y sont M. et Mme Langley, des voisins ordinaires et charmants. On le pense courtier dans la finance. La grande Lincoln ralentit. La Cadillac se rapproche dangereusement et lèche bientôt la roue de la voiture du couple. Johnny saute du véhicule à peine arrêté, traînant littéralement Anna par le bras. Il areconnu à son bord les hommes du gang du Nord, qui continuent de sévir après la mort de leur chef O'Banion. Anna court comme elle peut, enjambant deux à deux la douzaine de marches qui la séparent de la porte d'entrée. Une dizaine de tirs se font entendre. L'un des assaillants, se jetant de la Cadillac encore en marche, fond sur eux, un revolver dans chaque main. Le second, tenant une carabine à canon scié, fonce droit vers la Lincoln. Johnny Torrio s'effondre sur le sol, tandis que déjà les têtes des voisins apparaissent aux porches et aux fenêtres alentour.
Le premier tueur continue d'approcher, pointe son arme sur sa temps pour lui donner le coup de grâce. Anna, impuissante, est paralysée, Johnny a toujours été son phare, jamais elle ne l'a vu flancher et le voilà maintenant au sol, vulnérable, réduit à l'état d'animal blessé. Elle ferme les yeux pour ne pas être hantée par la scène qui va suivre. Mais elle n'entend rien. Le chargeur de l'assaillant est vide. Le chauffeur klaxonne et l'homme revient au pas de course vers la Cadillac qui les enlève à toute allure. Anna tire à son tour son mari à bout de bras, parles épaules, jusque dans le vestibule. Johnny est touché à plusieurs endroits, le sang coule si fort qu'elle ne sait pas d'où il provient, l'aine, la poitrine, le ventre, peut-être de partout à la fois.

Hystérique, Anna crie à l'aide, le couvrant de son corps prostré et tentant de faire pression sur les blessures. Il ouvre les yeux et lui demande faire venir un médecin au plus vite. Celui-ci arrive enfin et, à demi conscient, Johnny lui crie ses directives : "Cautérisez les plaies ! Cautérisez les plaies !." A l'agonie, il se souvient d'une rumeur qui angoisse le milieu ; les balles de plomb qui lui brûlent les entrailles contiendraient un poison mortel. Les tueurs à gages de Sicile, pense-t-on alors, ont importé de leur île un savoir-faire artisanal local, une technique imparable d'assassinat ; faire bouillir les balles dans de l'eau d'oignon et les entourer d'ail, censé provoquer au contact du plomb une nécrose fatale, une gangrène incontrôlable. Cette seule évocation fait trembler les assassins les plus endurcis. Johnny continue d'implorer que l'on cautérise ses blessures pendant tout le chemin qui l'emmène au Jackson Park Hospital. Anna ne comprend pas pourquoi il parle d'ail bouilli à cet instant précis. Ce n'est guère le moment de causer condiments, à moins qu'il ne délire.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Sam 28 Mai - 20:55

La séduisante rousse originaire d'une petite ville près de Lexington, dans le Kentucky, avait, en 1912, à l'âge de 22 ans, épousé Johnny Torrio, de huit ans son aîné. Personne dans le clan ne sait dire comment diable il a rencontré cette jeune femme gracieuse, intelligente, de bonne famille et surtout... irlandaise ! Un comble pour un Italien en pleine guerre de gangs de Chicago !
Sitôt marié, Johnny quitte son hôtel au centre du sulfureux quartier de Levee pour offrir à son épouse un appartement et la mettre ainsi à l'abri de l'agitation marécageuse de la pègre. Car Anna n'est pas une reine de la nuit et encore moins une impératrice du vice. Elle exige d'un mari qu'il dîne avec elle, en famille, chaque soir que Dieu fait. Ainsi tous les jours, à 18 heures, Johnny quitte son "bureau" toutes affaires cessantes et file chez lui rejoindre Anna. Le couple passe ses soirées en pantoufles, s'adonnant à la lecture des journaux, tout comme son ennemi juré O'Banion le faisait avec Viola, preuve que dans la mafia, l'aspect petit-bourgeois de la vie privée va souvent à l'encontre de la brutalité requise par le métier de gangster.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 29 Mai - 17:35

Johnny est pour Anna le "meilleur et le plus cher des maris", et leur union est à ses yeux une "longue lune de miel sans nuages".
Pour sûr, en ces temps troubles, il a tout d'un époux idéal, un paradoxe à deux jambes : lui, revendeur d'alcool, ne boit pas, il est en outre un proxénète qui ne trompe pas sa femme. Il ne s'intéresse qu'à Anna. Satisfaisant les vices des autres, il n'en a lui-même aucun. Il évite même tout juron, elle déteste en entendre et elle lui en défend l'usage dans leur foyer. Mais loin s'en faut quel 'Irlandaise soit une matrone doublée d'un bonnet de nuit. Lorsque Johnny est retenue par ses affaires ou se sent trop fatigué, on la retrouve le soir à jouer des parties de poker endiablées et alcoolisées avec les filles en vogue, dont l'épouse de Lou Gehring, le premier champion de la ligue de base-ball. Jamais cependant elle n'a passé une seule journée, une seule nuit sans son Johnny. Elle ne sait rien de ses affaires et s'en félicite, elle admire sa capacité à segmenter sa vie, laissant son sinistre milieu hors de la maison, où le loup n'est plus que docile agneau. Pourtant, cet après-midi, les prédateurs les ont retrouvés dans leur propre tanière.

Sur le brancard qui l'emporte à l'hôpital, Johnny trouve encore la force de demander à être placé loin d'une fenêtre et plus loin encore de toute issue de secours. Il craint que les deux tueurs ne viennent finir le travail pour lequel ils ont été engagés. Anna se tient là, dans le couloir, comme pour le protéger, silhouette mince dans un ensemble bleu, ses diamants étincelants.
Les quotidiens tiennent le scoop de la saison. Pensant que la solidarité féminine lui permettra d'obtenir des confessions de l'épouse du patron du Syndicat du crime naissant, un des journaux envoie une reporter à l'hôpital. "Je sais que vous êtes journaliste", dit Anna lorsque cette dernière prend place à ses côtés en salle d'attente. "Et je sais ce que les gens disent à propos de mon mari... Je vais parler de lui. C'est un homme merveilleux, réfléchi, prévenant. Notre vie de couple, ce fut douze années de bonheur ininterrompu. Il m'a donné de la gentillesse, du dévouement, de l'amour, tout ce qu'un homme bon peut donner à une femme. Regardez ce qu'il a fait pour sa mère ! L'année dernière il l'a ramenée dans sa ville natale en Italie ! Elle a quitté le pays pauvre paysanne, elle est revenue femme la plus riche du village."

La curiosité de la journaliste est piquée au vif. C'est la première fois qu'une femme de la mafia se confie et rompt l'omertà, elle doit s'engouffrer dans la brèche. "Je comprends, poursuit-elle, mais je me questionnais au sujet de Capone, que j'ai vu ici. N'est-il pas vrai que votre mari et Capone sont de bons amis ?" "Ils sont associés d'affaires, répond Anna sur le ton de l'énervement. Je n'ai jamais rencontré Capone avant ce soir. Il n'est jamais venu dans notre maison", ajoute-t-elle consciente d'en avoir déjà trop dit. L'entretien tourne court, Anna congédiant du regard la plume curieuse.
L'imposante couronne de fleurs qui recouvraient de leurs pétales le cercueil de Dean O'Banion est signée de la main d'un certain Al Brown. Tel est le pseudonyme d'Alphonse Capone, le jeune associé de 26 ans de Johnny Torrio. Ensemble, ils veillent aux intérêts du gang du Sud, le gang Torrio-Capone ; le rêve américain de deux Italiens est alors en pleine expansion. Après la prostitution, leur petite entreprise s'est lancée dans une autre sorte de service à la personne, la contrebande d'alcool. Mais la concurrence fait rage, et les Irlandais redoublent d'inventivité pour emporter à la mitraillette des parts de marché.
Johnny Torrio venait de préparer un coup imparable. Proposer de fournir en alcool en exclusivité l'ensemble des cabarets et maisons de plaisir qui le souhaitaient à des prix défiant toute concurrence. En cas de refus, l'établissement recevrait une expédition punitive de ses hommes. Le discount ou le cercueil ! Entre territoires italien et irlandais, ce n'est pas une bataille mais bien la guerre spiritueuse qui est déclarée. Le gang du Nord de feu Dean O'Banion importe son whisky du Canada voisin et n'entend pas se soumettre à la loi italienne. L'antipathie ethnique renforcée par la prohibition aidant, les Irlandais contre-attaquent en proposant à cinquante gérants de saloon de se fournir chez eux à un prix encore plus bas que celui proposé par leurs rivaux.

Les forces en présence dans la guerre des gangs dépassent le simple enjeu de la contrebande. Italiens et Irlandais sont laors plongés dans une rivalité poussée à l'extrême. Le catholicisme, qui les réunit dans la foi, les divise en deux communautés antagonistes dans la réalité. Les Irlandais, habitués à la répression religieuse, à une éducation stricte et à une piété intérieure, sont excédés par ces Italiens extravertis sujets aux excès et aux plaisirs, à la paresse et aux démonstrations affectives. Surtout, pour les Irlandais, le sexe est réservé au cadre marital. Or, les Italiens, à la tête des bordels et de lieux de plaisir, sont à leurs yeux des croyant dévoyés, pervertis. Que l'on se rassure, les Irlandais inspirent aux Italiens le même mépris. Ces insulaires d'une petite nation famélique en pleine guerre civile n'ont pas d'hygiène, pas de plaisirs, pas d'arts majeurs. De plus, les lointains descendants de Jules César rétorquent que le Vatican siège à Rome et non à Dublin ! Des combats de rue à coups de couteau et ponctués de lancers de briques voient ainsi s'affronter les deux clans et laissent souvent le sol maculé de dents et d'hémoglobine.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 29 Mai - 19:09

Peu avant sa mort, en mai 1924, Dean convoque Torrio et Capone à la demande de Viola pour conclure un marché : il souhaite se retirer des affaires et partir ouvrir un ranch avec sa femme dans le Colorado, et donc leur remettre officiellement sa part de gâteau. Or la police, prévenue de la réunion au sommet, les attendait sur place. Torrio et Capone se sentent trahis, pris au piège. La haine et l'esprit de vengeance l'ont emporté. Adieu, veau, vache, ranch et Colorado. Alphonse s'est empressé de couvrir de fleurs l'ennemi opportunément disparu et de commenter, sibyllin, la mort de Dean O'Banion : "C'était un homme bien. Mais il a pris la grosse tête. Johnny Torrio li a appris tout ce qu'il savait, puis Dean a pris nos meilleurs hommes et a décidé de devenir le patron des patrons de Chicago. " A ses risques et périls. Plus haut on s'élève au-dessus des autres, plus vite on retombe, et quand on s'écrase, nombreux sont ceux à vous regarder choir.

Les deux assaillants ayant décampé, le chauffeur d'Anna et Johnny, dont les blessures n'ont pas touché d'organes vitaux, s'enfuit avec la Lincoln jusqu'à un drugstore, quelques pâtés de maisons plus loin. Il appelle Al Capone, qui se trouve alors à l'hippodrome Hawthorne, à Cicero, près de Chicago. A bout de souffle, il l'informe de la terrible nouvelle : son mentor est tombé. Les vengeurs de Dean O'Banion voulaient voir Johnny Torrio mourir de la même façon que leur boss.
Capone le discret, l'homme invisible que personne n'a encore jamais remarqué, arrive en larmes dans un costume à carreaux des plus voyants.
Il pare aux questions des journalistes mais ne peut contenir ses émotions : "Est-ce qu'ils ont eu Johnny ? L'ont-ils eu ?" vocifère-t-il dans les couloirs de l'hôpital. "Le gang l'a fait, le gang l'a fait ! " lâche-t-il, avant de se reprendre. Anna, elle, garde son maintien et son calme, bouche close, au chevet de Johnny, lequel semble frappé d'une amnésie bien sélective lorsque la police l'interroge. Elle chasse ces agents trop insistants, arguant que son mari est un grand blessé qui a besoin de repos.

Cinq jours plus tard, la police revient à la charge, espérant trouver plus de compréhension chez l'épouse que chez le malfrat.
Mais Anna, sans rien savoir des détails des affaires de son mari, ne connaît que trop bien les règles de Chicago. "Je ne vous aiderai pas. Hors de question. Cela ne provoquerait rien de bon !" Qu'à cela ne tienne, si elle ne veut pas parler, ils trouveront un moyen détourné de la faire collaborer. Les policiers amènent l'un des deux tireurs qu'ils ont appréhendé jusqu'au lit du malade, guettant la réaction d'Anna. En vain ! Elle demeure impassible. Ils lui demandent de l'identifier. "Non, ce n'est pas l'un d'eux", lâche-t-elle simplement. C'est bien les femmes, de parler sans cesse, mais jamais quand on les y oblige ! Les agents se rabattent sur Al, qui est arrêté et questionné toute la nuit.


A 2 heures du matin, des hommes armés à bord de trois viotures se présentent à l'hôpital. Ils demandent à l'infirmière de garde à voir leur ami Johnny Torrio. Elle les informe que Mme Torrio a donné des instructions interdisant les visites à ceux qui ne sont pas de la famille proche. Devant leur insistance, la nurse zélée rétorque que deux policiers veillent le malade dans sa chambre et que, s'ils persistent, elle se fera un plaisir d'aller les chercher. Quelques heures plus tard, à peine arrivée et mise au courant de ces visiteurs nocturnes, Anna félicite chaleureusement celle qui vient de sauver son mari d'une seconde tentative d'assassinat.
Sorti de garde à vue, Capon entend lui aussi parler de l'intrusion et trouve une solution radicale au problème : il emménage à proximité de la chambre de son mai ! "Tant que je suis là", dit-il, "personne ne s'en prendra à lui." L'argument fait mouche sur Anna, qui le laisse entrer.
Johnny Torrio occupe une suite de trois chambres. Anna occupe la chambre de droite, Al celle de gauche. Il campera là tant qu'il le faudra, même s'il doit pour cela laisser sa femme seule avec leur petit garçon. Les premiers jours sont peu encourageants. Fièvre et infection font craindre le pire quant au sort du blessé.
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MessageSujet: Lady Scarface ..........................   Dim 29 Mai - 19:12

LA MARRAINE

"Un bon mariage serait celui d'une femme aveugle avec un mari sourd." - MONTAIGNE, Les Essais.
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