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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 P. Bellemare et J.F. Nahmias

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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 3 Déc - 21:13

A une centaine de mètres des débris calcinés, l'avion de la police forme un monticule recouvert de neige. Les chiens qui accompagnent les soldats n'ont aucun mal à trouver, sous la couche blanche, les cadavres des deux policiers. Ils ont été tués chacun d'une seule balle. Cette constatation renforce l'inquiétude des militaires. Le prospecteur, lui aussi, avait été tué au premier coup de feu : Nilsen est un tireur d'élite.

Alors c'est la poursuite qui commence... Olaf Nilsen fuit. Il fuit en sens inverse de la civilisation, vers le Nord, dans des régions de plus en plus désolées, de plus en plus hostiles. Il a de l'avance. De plus c'est un homme athlétique et particulièrement bien adapté à l'existence sous ces latitudes. Malgré leur acharnement, ses poursuivants ne gagnent pas sur lui.
Pourtant, ils savent qu'ils sont sur la bonne piste : Olaf Nilsen la leur indique lui-même... Presque personne ne vit dans ces régions.
Il y a pourtant quelques individus isolés : des bûcherons, des prospecteurs, des trappeurs. De temps en temps, les militaires retrouvent leurs cabanes, ou plutôt ce qu'il en reste : un tas de morceaux de bois calcinés. Quelquefois, le corps est calciné lui aussi, au milieu des débris, quelquefois les chiens le déterrent un peu plus loin. D'autres fois encore, on ne retrouve personne : l'home a sans doute réussi à s'enfuir. Mais cela ne change rien à son sort. Sous ces latitudes et à cette période de l'année, s'aventurer seul sans équipement dans la nature équivaut à la mort.
En tout, ce sont seize cabanes détruites que la colonne rencontre dans son parcour. Le nombre des victimes d'Olaf Nilsen s'élève maintenant à dix-neuf Exclamation
Et la poursuite continue, toujours plus au Nord, dans des conditions de plus en plus difficiles. L'aisance de Nilsen, qui s'enfonce seul dans cette désolation, est stupéfiante Exclamation  Pourtant, il faut le rattraper à tout prix Exclamation  il s'agit d'un fou dangereux et il n'existe aucun moyen de prévenir les quelques habitants qu'il peut rencontrer.
Comment sauraient-ils, ces bûcherons, ces trappeurs, ces prospecteurs, que l'homme qui va se présenter devant leur cabane est un tueur Question  Dans ces régions, l'hospitalité est un devoir. Ils vont accueillir Olaf sans défiance et ce dernier n'aura aucune difficulté à les abattre.
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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 3 Déc - 23:04

2 mai 1951. Cela fait plus d'un mois que les deux cents hommes d'élite de l'armée norvégienne traquent Olaf Nilsen, mais, cette fois, ils tiennent enfin leur fugitif Exclamation Olaf, qui n'a sans doute pas de carte avec lui, vient de s'engager dans un défilé fermé par une paroi infranchissable. Il est pris dans un cul-de-sac. C'est la fin de son aventure Exclamation
Pourtant les militaires sont prudents. L'homme est acculé. Il est donc plus dangereux que jamais. Et ils en ont la tragique confirmation Exclamation Alors que la colonne s'avance dans la neige, un coup de feu claque. Un homme s'abat, grièvement blessé. Le temps que tout le monde se mette à l'abri, deux autres soldats sont touchés...


Olaf Nilsen n'a pas été jusqu'au bout du cul-de-sac ou, alors, il en est revenu. Il s'est installé sur un petit piton rocheux d'où il semble impossible de le déloger sans de nouvelles pertes. D'autant que la fatigue n'a pas altéré son tir. Il a toujours la même extraordinaire précision.
Devant cette situation, le commandant de la colonne n'hésite pas. Il refuse de donner l'assaut. Il se contente d'établir un cordon de surveillance autour du piton rocheux et demande l'aide de l'aviation.
Oui, c'est la chasse norvégienne qu'on réclame pour venir à bout d'Olaf Nilsen Exclamation Le lendemain, un avion de l'armée apparaît dans le ciel devenu subitement clair. Il fait un passage à basse altitude, passe sans résultat. Quelques minutes après, il revient et tire de nouveau.
Cette fois, c'est fini Exclamation Les soldats voient Olaf Nilsen rouler sur quelques mètres. Son fusil, qu'il tenait à la main, lui échappe et tombe dans la neige. Tous ensemble, ils se précipitent...

Olaf n'est pourtant pas mort. La balle de mitrailleuse l'a atteint à la cuisse. Sa blessure est sérieuse mais il y a un médecin dans la colonne et celui-ci donne les soins qui lui permettront de tenir jusqu'à l'hôpital.
Il est conscient... Il ne fuit pas le regard du commandant de la colonne qui veint l'interroger.
- Pourquoi avez-vous tué le prospecteur Question
- Quel prospecteur Question Le premier homme que j'ai tué était un Allemand. C'est normal : c'est la guerre Exclamation
Il s'agite et les mouvements qu'il fait lui arrachent une grimace. Il retombe sur son brancard... Le commandant croit qu'il se moque de lui. Il rétorque d'une voix sèche :
- Il n'y a pas de guerre. Il n'y a pas d'Allemands Exclamation
Olaf Nilsen s'agite de nouveau.
- C'étaient des Allemands Exclamation J'ai reconnu leurs uniformes kaki...
Effectivement, les deux prospecteurs avaient des anoraks couleur kaki. Se pourrait-il que ce seul fait ait déclenché la folie du jeune homme Question Le commandant poursuit l'interrogatoire.
- Mais l'avion qui est venu après était un avion de la police. A bord, il y avait des policiers...
Olaf se redresse brusquement. Sa barbe rousse brille de givre ; ses yeux bleus sont fixes.
- Non, c'étaient des Russes Exclamation Les Russes Exclamation Les Russes et les Allemands, c'est pareil. C'est la guerre Exclamation
Le ton du commandant s'est adouci. Il a compris qu'il a affaire à un malade.
- Et les autres Question
Olaf Nilsen a un air hagard.
- Les autres Question Quels autres Question
- Les bûcherons et les trappeurs que vous avez tués dans votre fuite...
Olaf Nilsen ne répond pas et le commandant se tait également. A quoi bon Question Il n'y a rien d'autre à dire. C'est pour avoir voulu trouver la paix, la paix totale, que Nilsen a brusquement basculé dans la folie. Parce qu'un jour deux inconnus lui ont rappelé, par leurs vêtements, l'uniforme allemand, il s'est figuré que la guerre venait de reprendre. Alors tout s'est brouillé en lui. Son esprit est entré dans une grande nuit, plus profonde que la nuit polaire, une nuit définitive qui ne connaît pas l'alternance des saisons.

Reconnu irresponsable, Olaf Nilsen n'a pas été jugé. Il a été interné dans un asile psychiatrique d'Oslo. On l'a trouvé pendu dans sa chambre six mois plus tard. Il n'a laissé aucun mot d'explication. Mais ce n'était pas la peine. Pour tous, il était évident qu'il avait enfin trouvé la paix.

FIN
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 4 Déc - 19:29

La quatrième flèche


Le commissaire Amedeo Virelli de la police de Foggia, en Italie du Sud, considère avec attention la carcasse d'une Alfa-Romeo, en contrebas de la route de Bari. L'accident, qui s'est produit dans l'après-midi de ce 18 avril 1968, a fait un mort : le conducteur a perdu le contrôle de sa voiture et s'est écrasé dans le fossé, profond d'un mètre cinquante à cet endroit. Tout cela serait extrêmement banal, si...
L'adjudant de carabiniers Barla, qui a alerté le commissaire, se penche sur la carcasse du véhicule et en retire un objet allongé.
- Voici la cause du drame : une flèche.
Le commissaire Virelli la prend en main et l'examine attentivement. A quarante ans, il a tout à fait le physique de l'Italien tel qu'on l'imagine : plutôt rondouillard, les cheveux bruns bouclés, avec un air de bon vivant qui ne donne pas tellement l'impression qu'il est policier. Cela fait déjà longtemps qu'il travaille avec l'adjudant Barla, qu'il a chargé plus spécialement des accidents de la route. Dès que l'un d'eux est signalé, c'est Barla qui se rend sur les lieux, le commissaire ne se déplaçant lui-même quand dans les cas importants, comme aujourd'hui.
- C'est cette flèche qui l'a tué ?
- Oui, mais indirectement. Elle a frappé le pare-brise, l'a fait éclater, et le conducteur a perdu le contrôle.
Le commissaire Virelli regarde quelques instants la route... Effectivement, elle est parfaitement droite à cet endroit et, vu le beau temps qui règne, parfaitement sèche : ce ne peut être que la flèche qui est cause de l'accident.
- Vous avez essayé de savoir s'il y a une école ou une institution quelconque dans les environs ?
L'adjudant Barla secoue la tête avec un léger sourire.
- Je suis désolé de vous contredire, commissaire, mais je ne pense pas qu'un enfant soit en cause. J'ai fait moi-même, autrefois, un peu de tir à l'arc et, pour lancer une flèche pareille, il faut un arc de compétition, qui ne peut être manié que par un adulte ou un adolescent.
- Alors c'est une flèche perdue ?
- Peut-être. Quoique, pour faire éclater le pare-brise, il fallait qu'elle soit tirée d'assez près. Je pencherais plutôt pour l'acte d'un déséquilibré.


Le commissaire Amedeo Virelli a malheureusement la confirmation de cette hypothèse une semaine plus tard. Le 25 avril 1968, un second attentat a lieu sur la route de Naples dans des circonstances encore plus dramatiques que le premier : cette fois, la flèche a non seulement crevé le pare-brise, mais traversé l'oeil et le crâne du conducteur, et sa femme, qui était à son côté, a également péri. Et, six jours après, le 1er mai, alors que le trafic est dense en raison su jour férié, une petite Fiat quitte brusquement la route et percute un arbre. La cause sinistre est tout ce qu'il y a d'ordinaire : éclatement du pneu avant droit, mais la cause de l'éclatement, elle, n'est pas ordinaire : une flèche a transpercé la chambre à air de part en part. Pourtant, d'une certaine manière, rien n'a encore débuté. Le drame véritable n'aura lieu qu'avec le quatrième attentat, la quatrième flèche.

Le 12 mai 1968, le commissaire Virelli et l'adjudant de carabiniers Barla sont de nouveau devant un véhicule arrêté. Comme les autres fois, le conducteur est mort. Mais, cette fois, les circonstances sont un peu différentes. D'abord, le drame n'a pas eu lieu sur une route, mais dans un bois. La voiture était arrêtée dans la clairière d'une pinède lorsque le déséquilibré a tiré. La flèche est passée par la vitre ouverte. Elle est entrée dans le côté gauche du cou du conducteur et elle est ressortie par l'oreille droite. Ensuite, il y a un témoin : la femme de la victime était sur les lieux ou, du moins à proximité.
Elle s'appelle Laura Dolci. Son mari, Alberto Dolci, quarante ans, employé de bureau, lui avait proposé un pique-nique à la campagne pour ce dimanche. Ils sont allés déjeuner dans la pinède. Après avoir terminé, Alberto est monté en voiture et Laura s'est attardée pour cueillir des fleurs. C'est à ce moment-là qu'elle a entendu le tragique sifflement, ou plutôt les deux sifflements, car le déséquilibré a manqué une fois son but avant d'atteindre sa victime.
Lorsqu'elle est arrivée, Alberto Dolci était mort...

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 4 Déc - 20:33

C'est le lendemain du drame que le commissaire Virelli interroge Laura Dolci. Pour la ménager, il s'est rendu chez elle, dans le petit appartement qu'elle habite au centre de Foggia. Laura Dolci ne fait pas quarante ans. Ou plutôt elle représente ce qu'il y a de mieux chez la femme de quarante ans : avec ses opulents cheveux blonds et son corps épanoui, elle n'est pas loin d'avoir un physique de star de cinéma.Mais, pour l'instant, elle est terriblement marquée par la tragédie qu'elle vient de vivre.
- C'est affreux, commissaire ! J'aurai toujours devant les yeux l'image d'Alberto, avec... cette flèche.
Le commissaire affiche une mine de circonstance.
- Je suis désolé de vous importuner, madame, mais je dois faire mon devoir, même s'il est parfois difficile. Il faut arrêter ce monstre, vous comprenez ?
- Oui.Mais malheureusement, je ne pourrai pas vous dire grand-chose.
- Vous n'avez absolument rien vu ?
- Non. J'étais en train de cueillir des fleurs lorsqu'il a tiré. Je n'étais pas loin, mais, à cause de la végétation, il était impossible de voir quoi que ce soit.
- Cet homme vous a vraisemblablement épiés. Vous n'avez rien remarqué dans les moments qui ont précédé le drame ?
- Absolument rien.
- Et votre mari ?
- Alberto non plus. Il était très gai. Nous n'avons cessé de rire pendant tout le pique-nique.
Et Laura Dolci éclate en sanglots.

Quelques jours plus tard, l'adjudant de carabiniers Barla vient faire son rapport au commissaire Virelli. Bien que ce ne soit pas exactement dans ses attributions, c'est Barla que le commissaire a chargé de le seconder dans cette affaire. C'est, en effet, parmi tous les policiers de Foggia, celui qu'il estime le plus. Et l'adjudant Barla va amplement mériter cette confiance.
- J'ai deux choses importantes à propos de la dernière affaire, commissaire. D'abord, j'ai étudié de près la flèche qui n'a pas atteint son but, ainsi que l'impact qu'elle a laissé sur la potière gauche.
- Vous avez pu déterminer sa provenance ?
- Non. C'est une flèche de compétition de marque courante. Ce que je voulais savoir, du moins approximativement, c'était sa vitesse.
- Sa vitesse ?...
- Oui. Et, dans le cas présent, elle était très grande. La preuve en est que sa pointe était complètement écrasée et que la tôle de la voiture a été profondément creusée.
Le commissaire Virelli fronce les sourcils.
- Excusez-moi, Barla, mais je ne vois pas exactement où vous voulez en venir...
- A ceci, commissaire : d'après mon expérience en matière de tir à l'arc, une flèche ayant créé un tel impact n'a pu être tirée que de très près, quelques mètres, cinq tout au plus.
Cette fois, le commissaire commence à entrevoir un peu la vérité.
- Pourquoi notre archer s'est-il montré si maladroit cette fois-ci ?
- Effectivement : pourquoi ? C'est d'autant plus étonnant que ses trois premiers tirs ont été d'une précision diabolique, surtout celui dans l'oeil du conducteur et celui dans le pneu. Or il s'agissait de voitures qui roulaient. Et là, à quelques mètres de distance, dans une clairière, ayant tout le temps de viser, il doit s'y reprendre à deux fois pour atteindre une cible immobile !
- Il était peut-être ému. Ou alors...
- Ou alors ce n'était pas le même tireur, mais quelqu'un d'autre, quelqu'un qui a profité de cette série de crimes pour régler une affaire qui n'avait rien à voir. C'est de cela que je me suis occupé, commissaire.
- Vous avez trouvé un indice ?
- Mieux que cela : Alberto Dolci avait une maîtresse.
Amadeo Virelli hoche pensivement la tête.
- Je vois... Madame Dolci est une femme pleine d'opportunisme ; elle entend parler de l'archer fou, elle se procure un arc et elle arrange un guet-apens sur les lieux du pique-nique avec, je suppose, la complicité de son amant.
- Ce n'est pas certain, commissaire. D'abord, je ne lui pas découvert d'amant. Ensuite, Laura Dolci est une femme plutôt bien bâtie. Elle doit posséder une force physique tout à fait remarquable.
- Donc, elle aurait pu tirer elle-même ?
- Absolument. Il y a d'ailleurs beaucoup de femmes qi pratiquent le tir à l'arc.
Amedeo Virelli regarde sa montre.
- L'enterrement d'Alberto Dolci a lieu dans moins d'une heure. Je vais m 'y rendre, comme j'en avais l'intention, et, après, j'inviterai Laura Dolci à répondre à quelques questions.
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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 4 Déc - 21:03

Peu après, un peu en retrait dans la nombreuse assistance qui a envahi le cimetière de Foggia, Amedeo Virelli et l'adjudant Barla contemplent la veuve, au premier rang. En fait, ils contemplent seulement sa silhouette car toute sa personne est chachée par un voile noir qui descend du sommet de la tête aux chevilles. Tandis que le prêtre officie, elle est courbée, se tenant le front, ou du moins le haut du voile avec la main. Par moments, elle a un tressaillement qui manque de la faire s'effondrer et les personnes qui sont à ses côtés doivent la soutenir. Le commissaire Virelli commente à voix basse :
- Si c'est elle, c'est une sacrée comédienne ! Elle ne manque pas de sang-froid !
L'adjudant Barla répond sur le même ton :
- Du sang-froid, il lui en a fallu, pour viser le cou de son mari...


C'est sur cette réplique que va s'arrêter la conversation car l'événement se produit à cet instant précis. Il y a un sifflement dans l'air et un cri d'horreur dans l'assistance. La silhouette voilée de noir est brusquement propulsée en avant et précipitée dans la fosse ouverte.
Le commissaire fend la foule et arrive au premier rang. Il se penche sur le trou en réprimant un cri d'horreur : Laura Dolci repose face contre le cercueil. Dans la chute, ses voiles se sont déployés et laissent voir la flèche qui vient de la frapper : elle est entrée à la base du cou, elle s'y est enfoncée de plus de la moitié et est ressortie par la gorge... Il y a plusieurs policiers postés dans le cimetière. Le commissaire Virelli se met à crier :
- Il est là ! Empêchez-le de s'échapper !
C'est l'adjudant Barla qui est le plus prompt. Il a déjà repéré une forme qui fuyait d'un des caveaux situés derrière le cortège. En quelques bonds, il est sur l'homme et il lui a passé les menottes. Il s'agit d'un individu jeune de vingt-cinq, trente ans environ, qui se met aussitôt à tenir des propos incohérents, dans lesquels il est question de la défense de l'environnement saccagé par les automobilistes et de la mission qu'il a reçue, lui, nouveau Robin des Bois, de sauver la terre. De toute évidence, l'homme est fou. Mais il est, en revanche, parfaitement capable d'expliquer au commissaire les raisons de son geste.
- Pourquoi avez-vous fait cela ? Et les autres fois, c'était vous ?
- Les trois premières fois, oui, c'était moi ; mais pas la quatrième. La quatrième, c'était elle ! Elle a tué son mari et elle a voulu qu'on m'accuse. Elle n'avait pas le droit. Alors je l'ai punie...
L'homme a les cheveux ébouriffés et le regard halluciné. Amedeo Virelli le considère avec un rien d'admiration. Ainsi donc, il avait compris, lui aussi ! Le meurtrier dément et le policier étaient arrivés, chacun de leur côté, à la même conclusion et avaient décidé de se rendre à l'enterrement : le commissaire pour arrêter Laura Dolci, l'archer fou, pour la supprimer...
Le commissaire se met en marche avec son prisonnier. Il est inutile de parler plus longtemps avec ce malheureux. Ce sont les psychiatres qui se prononceront sur son sort, mais le commissaire a suffisamment d'expérience pour savoir qu'ils l'enverront en maison de santé.
L'affaire des flèches mystérieuses de Foggia était terminée. Elle s'était achevée d'une manière aussi tragique que possible, sur la vision de Laure Dolci, veuve et meurtrière de son mari, clouée sur son cercueil par la flèche de celui qu'elle avait voulu faire accuser.


FIN
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Martine

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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mar 6 Déc - 6:55

Je n'avais pas vu ! Je me fais un ti café et je viens lire ...
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epistophélès

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mar 6 Déc - 21:24

La poutre


21 décembre 1947. Deux hommes marchent côte à côte dans les rues de Sieberg, une petite ville allemande non loin de Cologne. Il fait froid. La neige tombe de façon clairsemée. Les deux hommes ne se ressemblent ni dans leur physique ni dans leur allure. Sigmund Erlich est un grand blond d'une trentaine d'années, au sourire intelligent et aux traits harmonieux.
C'est une forte personnalité, ce Sigmnud Erlich... A trente-deux ans, il a été élu bourgmestre de Sieberg. L'opposition résolue qu'il a manifesté au nazisme, et qu l'a envoyé dans les camps, fait de lui un personnage irréprochable sur le plan politique. On le dit même promis au plus brillant avenir. Ce qui ne l'empêche pas de goûter pleinement aux plaisirs de la vie. Resté célibataire, Sigmund Erlich a une réputation tout à fait justifiée de don Juan. Bref, tout lui réussit sur le plan public et privé.
Avec Karl Stenheim, le contraste est total. Karl Stenheim, sous-chef du service ravitaillement à la mairie, n'a que trente-cinq ans, mais il paraît dix ans de plus que son supérieur. C'est le type même de l'homme qu'on oublie tout de suite après l'avoir vu. Il s'avance, un peu voûté, tenant sa serviette serrée sous son bras. Il porte de petites lunettes. Ses cheveux châtains, séparés par une raie au milieu du crâne, sont soigenusement peignés. Il parle d'une voix déférente.
- C'est un grand honneur pour moi, monsieur Erlich !
Sigmund Erlich l'interrompt d'un geste agacé.
- Laissez les politesses tranquilles, Stenheim. Je voulais vous parler personnellement. Au bureau, on ne sait jamais. Il y a toujours des oreilles qui traînent...
Karl Stenheim a l'air brusquement inquiet.
- Il y a quelque chose qui ne va pas dans mon travail ?
- Mais non, mais non ! Vous faites très bien votre travail, au contraire et, si vous avez un défaut, c'est de manquer de confiance en vous. Regardez-vous Stenheim ! Vous êtes tout voûté, vous avez le regard fuyant. Vous êtes bourré de complexes. Et vous avez tort ; moi, j'ai confiance en vous !
Karl Stenheim fixe le bourgmestre avec incrédulité. Il a toujours admiré ce personnage qui possède tous les dons. Il se figurait tout naturellement qu'il le méprisait, ou, même pas : qu'il l'ignorait...
Les deux hommes sont arrivés devant une rue déserte qui longe le cimetière. La neige s'est mise à tomber plus fort. Karl Stenheim sort son mouchoir pour essuyer ses lunettes... Il y a un bruit d'explosion et il reçoit sur lui les quatre-vingts kilos de son chef.
Karl Stenheim remet ses lunettes et pousse un cri : Sigmund Erlich, qui s'est effondré dans ses bras, est mort ! Son sang dégouline d'un trou au milieu du front.

Karl Stenheim repousse le corps en hurlant et s'enfuit à toutes jambes. Il ne comprend rien, sinon que sa vie est en danger. Il s'attend à entendre siffler les balles autour de lui. Mais rien de tel ne se passe. Il s'arrête quelques centaines de mètres plus loin, hors d'haleine. C'est alors qu'une autre idée affreuse lui vient : c'est lui qu'on va soupçonner du meurtre... Que faire ? Ne rien dire à personne. C'est la seule solution. Même à sa femme !

Comme un automate, Karl Stenheim arrive chez lui. Dès qu'il entre, sa femme, Eva, lui demande :
- Alors, chéri, que t'a dit le bourgmestre ?
Eva Stenheim a vingt-trois ans. Elle est incontestablement une beauté : grande, blonde, les yeux bleus, bien faite, elle attire tout autant les regards que son mari passe inaperçu.
- Je... Je ne l'ai pas vu.
- Pourtant, tu m'as dit à midi qu'il devait te raccompagner ce soir !
Karl Stenheim s'apprête à répliquer, mais ses yeux tombent sur son pardessus. Une large tache de sang s'étale sur le côté droit. Eva Stenheim l'a vue en même temps.
- Mon Dieu ! Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?
Karl traverse rapidement l'appartement, il se rend dans la salle de bains et commence à brosser son manteau à grande eau.
- Si, j'ai vu le bourgmestre ! Mais il ne faut rien dire à personne. Tu comprends, Eva ? A personne !
Eva Stenheim pâlit, tandis que son mari s'escrime sur la tache de sang.
- Mais qu'est-ce qui s'est passé ?
- Je te le dirai tout à l'heure... Va coucher le petit.
La silhouette blonde du petit Leopold, cinq ans, s'encadre dans la porte de la salle de bains. Madame Stenheim le prend par la main et disparaît avec lui. Une minute s'est à peine écoulée que la sonnette se met à carillonner. Karl sent son coeur s'arrêter. Des coups redoublés sont frappés à la porte.
- Police ! Ouvrez !...
L'instant d'après, le commissaire Hans Wagner est devant le couple.
- Veuillez me suivre, monsieur Stenheim. J'ai quelques questions à vous poser à propos du meurtre de Sigmund Elrich.
- Eva Stenheim pousse un cri. Karl Stenheim balbutie :
- Un meurtre ? C'est incroyable ! C'est affreux !
Le commissaire Wagner parcourt l'appartement.
- Ne vous fatiguez pas, monsieur Stenheim, des témoins vous ont vu quitter la mairie en compagnie du bourgmestre et un autre vous a aperçu en train de courir dans la rue du cimetière. Alors je suis sûr que vous avez des tas de choses intéressantes à me dire...
- Tenez ! Preniez votre pardessus, monsieur Stenheim. Oui, votre pardessus que vous étiez en train de lacer ! Il neige, dehors. Vous risqueriez d'attraper froid...
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mar 6 Déc - 22:04

Karl Stenheim semble plus insignifiant que jamais dans le bureau du commissaire Wagner. Après avoir tenté pendant quelques minutes de nier la vérité, il vient d'avouer ce qui s'est passé. Il est là, sur sa chaise, la tête baissée, regardant ses pieds à travers ses petites lunettes. Le commissaire a un léger sourire.
- Je préfère cela, monsieur Stenheim ! De toute manière, nous l'aurions su. Vous savez, le sang ne s'en va pas comme cela. Quand le laboratoire examinera votre pardessus au microscope, il en trouvera bien assez pour déterminer le groupe. Evidemment, il est fâcheux que vous ayez commencé par mentir... Très fâcheux !
Karl Stenheim relève la tête. Il est plus désemparé que jamais.
- J'étais paniqué. Je ne voulais pas qu'on m'accuse. J'ai été stupide !
- C'est incontestable. Admettons votre version. Ce n'est donc pas vous qui avez demandé au bourgmestre de vous accompagner, c'est lui qui vous a fait cette proposition.Et, d'après vous, il avait des choses importantes à vous dire ?
- Oui, et je suis sûr que c'est pour cela qu'on l'a tué.
Le commissaire Wagner affiche une mine dubitative... Karl Stenheim s'anime pour la première fois.
- Mais enfin, pourquoi l'aurais-je tué ? C'est absurde ! Je n'avais aucune raison, aucun mobile.
- Si, vous aviez un mobile, monsieur Stenheim.
- Quoi !
- Un mobile pas très original, mais très valable : la jalousie.
L'employé de mairie reste la bouche ouverte pendant quelques instants.
- La jalousie ?
- Sigmund Erlich était l'amant de votre femme. Tout Sieberg le savait. Moi-même j'étais au courant et, pourtant, les policiers sont les derniers à savoir ce genre de choses.
Karl Stenheim a l'impression que tout s'écroule autour de lui. Il avait placé Eva sur un piédestal... Bien sûr, il savait qu'elle lui était supérieure dans tous les domaines et que c'était une chance inouïe de l'avoir épousée, tout simplement parce qu'elle s'était retrouvée enceinte de lui à dix-huit ans. Eva avait mené depuis une vie très indépendante. Lui, ne voulait pas savoir. Il fermait les yeux.
Maintenant, il sait, et la trahison de sa femme est doublement atroce car elle signifie en même temps sa propre perte. Maintenant, plus personne ne le croira...

La suite de l'enquête ne fait que confondre davantage le malheureux Stenheim. La fouille au domicile du bourgmestre confirme qu'il a bien été l'amant d'Eva Stenheim. Sigmund Erlich notait soigneusement ses nombreuses aventures sur de petites carnets. Sa liaison avec Deva avait été particulièrement passionnée. Elle était terminée depuis six mois environ, mais cela ne change rien.
C'est pourtant la perquisition au domicile de Karl Stenheim qui est la plus grave pour lui. Il avait, en effet, dans son bureau, un revolver, qu'il gardait depuis la guerre. Or l'arme a disparu...
On comprend dans ces conditions que, lorsque le procès de Karl Stenheim s'ouvre devant les assises de Cologne, fin décembre 1948, tout semble joué d'avance. C'est l'avis du public ; c'est même l'avis de l'avocat commis d'office, qui a vainement tenté de convaincre son client de plaider coupable.
Les débats sont expédiés rapidement. Les témoins se succèdent, précis, accablants. L'avocat, qui ne croit pas à la cause qu'il défend, n'essaie même pas d'intervenir. Karl proteste comme il peut, mais personne ne croit à son histoire de mystérieux tireur embusqué dans le cimetière et de révélations tout aussi mystérieuses que voulait lui faire le bourgmestre.
Pourtant, il y a un témoignage qui tranche sur les autres :
C'est celui d'Eva Stenheim. Elle est pathétique, bouleversante.
- C'est moi qui suis responsable de tout, monsieur le juge ! Oui, j'ai trompé Karl avec Sigmund, mais je ne pensais pas que cela se terminerait par un drame. Je vous demande d'avoir pitié de mon mari. Il n'a agi que par amour...
C'est sans doute grâce à Eva que Karl Stenheim n'est condamné qu'à vingt ans de réclusion. Les jurés lui ont accordé les circonstances atténuantes, considérant qu'il s'agissait d'un crime passionnel. Dans le public, l'avis unanime est qu'il doit une fière chandelle à sa femme.


Le lendemain même du procès, Eva Stenheim parle à son fils Leopold, qui vient de rentrer de chez ses grands-parents. Pendant un an, en effet, elle a voulu écarter l'enfant afin qu'il ne soit au courant de rien.
- Eh bien, voilà, mon chéri : papa est parti. Il nous a quittés tous les deux pour aller en Amérique.
Eva laisse passer les larmes de son fils. Le plus difficile reste à dire.
6 Comme je ne peux pas rester toute seule, j'ai décidé de me marier avec un gentil monsieur : monsieur Kandel. Tu sais, le pharmacien... Et puis, on ne va plus habiter ici. On va aller à Cologne. Monsieur Kandel a acheté là-bas une grande pharmacie et une grande maison pour nous. Toi, tu vas aller à l'école. Tu auras un bel uniforme avec des boutons...
Eva Stenheim vient, en effet, d'entamer une procédure de divorce. Quoi d'étonnant ? Ce n'est pas le genre de femme à rester seule. Son choix s'est porté sur Rainer Kandel, cinquante ans, la plus grosse fortune de Sieberg. Mais elel a le souci de préserver avant tout Leopold. C'est pour cela que Rainer et elle ont décidé de s'installer à Cologne et de le placer dans un pensionnat. A Sieberg, Leopold aurait aurait tout de suite appris la vérité par ses camarades de classe. Et il ne faut à aucun prix que Leopold apprenne la vérité.


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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mar 6 Déc - 22:24

Septembre 1957. Neuf ans ont passé depuis la condamnation de Karl Stenheim pour le meurtre de Sigmund Erlich, bourgmestre de Sieberg...
Au 18 de la Beethovenstrasse, à Sieberg, monsieur et madame Schneider, un couple de jeunes mariés, discutent des transformations à faire dans le coquet appartement qu'ils viennent d'acquérir.
Madame Schneider désigne le plafond de la pièce principale.
- il faudra enlever cette poutre. J'ai horreur des poutres !
Son mari n'est pas de cet avis.
- Une poutre, cela ne s'enlève pas. Ca tient le bâtiment.
Pour le lui prouver, monsieur Schneider monte sur un escabeau.
- Tu vas voir : c'est du solide !
Il cogne contre le bois et s'arrête surpris.
- C'est curieux, ça sonen creux ! On dirait que le panneau peut s'enlever... Mais oui !
Monsieur Schneider, juché sur son escabeau, commence à lire :
- C'est daté de décembre 1947 et c'est écrit sur du papier à en-tête de la mairie : "Eléments du dossier contre Rainer Kandel. Marché noir, contrebande de cigarettes, réseau de fuite d'anciens nazis en Amérique du Sud."
Madame Schneider est tout excitée.
- Tu te rappelles ce que nous a dit la concierge ? C'est ici qu'habitait le bourgmestre de Sieberg quand il a été assassiné.
Le mari redescend de l'escabeau.
- Je crois qu'il faut porter tout cela à la police...

Dans le parc du collège Goeth à Cologne, un jeune homme de quinze ans, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, vêtu de l'uniforme réglementaire noir à boutons dorés, voit venir vers lui l'un de ses camarades tenant un journal.
- Stenheim, tu m'as bien dit que tu étais de Sieberg ?
- Oui, pourquoi ?
- Ecoute... Je ne sais pas si je devrais, mais lis ça.
Intrigué, Leopold prend le journal. Sous le titre : "DU NOUVEAU DANS L'AFFAIRE STENHEIM", le journaliste a écrit : "Certains se souviennent peut-être qu'il y a neuf ans Karl Stenheim a été condamné à vingt ans de prison pour le meurtre de Sigmund Erlich, le bourgmestre de Sieberg."
Leopold devient pâle comme un linge. L'Amérique... C'était donc un mensonge ! Cela fait dix ans qu'on lui ment depuis qu'un jour, sans raison, on l'a envoyé chez ses grands-parents.
Leopold Stenheim reprend sa lecture, et son camarade le voit blêmir encore davantage.
"On se souvient peut-être également qu'à l'époque Karl Stenheim avait prétendu qu'au moment où il a été assassiné Sigmund Erlich allait lui faire d'importantes révélations. Or on vient de retrouver dans l'appartement du bourgmestre, un dossier accusant monsieur Rainer Kandel de divers trafics. Il est à noter que monsieur Kandel a épousé, peu après le procès, la propre femme de Karl Stenheim. Monsieur et madame Kandel seront entendus cet après-midi à quinze heures par Hans Wagner, commissaire de Sieberg."
Les yeux bleus de Leopold deviennent vagues. Sa mère, son beau-père, qu'il a toujours instinctivement détesté...
La rage lui colore subitement les joues. Il essaie de mettre de l'ordre dans le flot de pensées qui se bousculent et la vérité lui apparaît peu à peu... Ce n'est pas pour le préserver que sa mère l'a éloigné, c'est pour l'empêcher de dire quelque chose qu'il sait.
Quelque chose de capital ! Il s'adresse à son camarade :
- Prête-moi ton vélo...
- Tu ne vas pas faire le mur ?
- il est midi : j'ai le temps d'arriver. Prête-moi ton vélo !


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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mar 6 Déc - 22:40

Le commissaire Hans Wagner n'a pas la tâche facile, en face de monsieur et madame Kandel. Le pharmacien n'est pas n'importe qui et il le prend de haut.
- Qu'est-ce que signifie cette histoire ? Cela ne tient pas debout ! Sigmnud Erlich me soupçonnait de marché noir et de ne je ne sais quoi encore ? Il n'y a aucune preuve là-dedans ! A supposer que ce ne soient pas tout bonnement des faux ! Je porterai plainte pour diffamation.
Eva Kandel, de son côté, est bouleversée.
- Quand je pense à tout ce que j'ai fait pour mon mari § Quand je pense que j'ai témoigné en sa faveur au tribunal !...

Dans le couloir, il y a des bruits de dispute, des cris. La porte s'ouvre avec violence et Leopold Stenheim fait irruption. Le planton s'excuse.
- Je n'ai pas pu l'empêcher, monsieur le commissaire...
Eva et Rainer Kandel restent pétrifiés sur leur siège. Le commissaire fait signe au planton de se retirer. Il y a un moment de silence et le jeune Leopold, raide dans son uniforme, parle.
- Je suis venu vous dénoncer deux assassins, monsieur le commissaire : l'homme et la femme que vous avez en face de vous !
Eva pousse un cri.
- Leopold !
Le jeune homme ne tourne pas les yeux en direction de sa mère. Il fixe toujours le commissaire.
- Dans l'après-midi du meurtre, j'ai vu ma mère prendre le revolver qui se trouvait dans le bureau de mon père. Elle m'a aperçu. Elle sa semblé très embarrassée. Elle m'a dit qu'elle avait peur que j'y touche et qu'elle allait le cacher ailleurs. Mais, un peu plus tard, je l'ai vue qui sortait. Elle allait donner l'arme du crime à son amant Rainer Kandel...
Leopold Stenheim s'arrête un instant. Le silence est toujours total. Il conclut :
- Bien sûr, cette scène m'a longtemps intrigué. Mais comme j'ignorais tout, je ne pouvais savoir la signification qu'elle avait.
Maintenant, j'ai compris. Kandel et ma mère ont bien combiné leur cous : ils se débarrassaient à la fois du bourgmestre qui avait découvert le trafic et du mari gênant.


Le jour même, le couple Kandel a été arrêté. une semaine plus tard, Karl Stenheim sortait de prison et, six mois plus après, le tribunal de Cologne prononçait son acquittement, en même temps qu'il condamnait Eva et Rainer Kandel à dix et à vingt ans de prison.
La plus grande surprise de Karl Stenheim a été de retrouver, dans l'enfant qu'il avait quitté, un homme. Il n'y avait pourtant pas lieu de s'en étonner. S'il est vrai que les épreuves font mûrir, Leopold Stenheim avait eu largement de quoi devenir adulte.


FIN
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mer 7 Déc - 21:42

Pepito


Ce 4 février 1956, Lorenza Gonzales remonte en courant l'avenue de la Libertad à Buenos Aires. Lorenza Gonzales est une petite fille de douze ans, aux grands yeux noirs et aux tresses brunes, charmante dans l'uniforme bleu marine de son pensionnat. Elle tient son cartable dans sa main droite et, dans sa main gauche, serrée contre elle, une boule de poils tigrée. A la hauteur du 16, elle passe une grille et traverse sans s'arrêter le jardinet d'une coquette villa.
- Papa ! Maman ! Venez voir !
Monsieur et madame Gonzales apparaissent sur le seuil. Madame Gonzales a une expression de contrariété en apercevant le chaton.
- Tu sais bien que ce n'est pas possible !
Sans paraître avoir entendu, Lorenza Gonzales a déposé son fardeau sur le canapé du salon. Monsieur Gonzales intervient à son tour :
- Tu as entendu ce que t'a dit ta mère ? Tu vas rendre ce chat à celui qui te l'a donné.
La petite fille éclate en sanglots.
- Mais personne ne me l'a donné. Je l'ai trouvé dans le parc. Si on ne le garde pas, il va mourir !
Madame Gonzales secoue la tête.
- Il n'en est pas question. Monsieur Salinas a horreur des chats. Je ne tiens pas à ce qu'il nous mette à la porte.
Alors ce sont des cris, des trépignements. La petite Lorenza fait un caprice comme il arrive quelquefois aux enfants, surtout lorsqu'il est question d'animaux. C'est monsieur Gonzales qui cède le premier.
- Bien... garde-le. Après tout, on est chez nous.
Lorenza, radieuse, se jette au cou de son père.
- Merci, papa. Je l'appellerai Pepito.
Et, quelques instants plus tard, Pepito lape avidement son bol de lait...


Jose Salinas, retraité de l'administration, est un célibataire de soixante-huit ans, un petit homme sec, au regard perçant derrière ses lunettes à monture d'acier. Il y a trois ans qu'il a loué une aile de son pavillon aux Gonzales et il n'a aucune raison de le regretter. Ce sont des gens tranquilles, tout à fait comme il faut. Ramon, le père, est sous-directeur de banque, et la petite Lorenza est une enfant très bien élevée. Jose Salinas s'est toujours montré très courtois avec eux. Il ne demande qu'une chose, c'est qu'on respecte ses habitudes et, en particulier, son horreur des animaux.
En se promenant dans son jardin, il entend un bruit, un bruit presque imperceptible, mais qui le fait grincer des dents ; un miaulement. Il se précipite vers la porte des Gonzales et se met à carillonner. C'est monsieur Gonzales qui lui ouvre. Il ne reconnaît pas son propriétaire. Lui, qui a toujours semblé jusqu'ici un homme parfaitement raisonnable, est défiguré par une sorte de rage, de haine.
- J'avais dit pas de chat chezm oi ! Où est-elle, cette sale bête, que je la jette dehors ?
Monsieur Gonzales tente de l'apaiser.
- C'est la petite qui l'a recueilli. On s'arrangera pour qu'il ne vous ennuie pas. Il ne sortira pas dans le jardin.
Mais monsieur Salinas ne s'apaise pas, bien au contraire. Il repousse Ramon Gonzales, qui se tient devant lui.
- Pas de chat chez moi ! Je vais lui tordre le cou.
Cette fois, monsieur Gonzales se fâche. Il le retient par le bras.
- C'est chez moi que vous êtes, pas chez vous !
Jose Salinas est livide de colère.
- Ah, c'est comme cela ! Eh bien, cela ne sera plus chez vous longtemps ! Je vous flanque à la porte !
- Vous n'avez pas le droit !
- C'est ce qu'on verra.
Le propriétaire s'en va en claquant la porte. Et le surlendemain, effectivement, les Gonzales reçoivent leur congé par pli recommandé. Monsieur Gonzales pense que les choses peuvent encore s'arranger. Il veut aller trouver Jose Salinas, mais celui-ci refuse de le recevoir. Alors, il décide de se défendre en contre-attaquant et il fait appel à un avocat.
A partir de ce moment, l'existence pour les Gonzales devient invivable : monsieur Salinas multiplie les tracasseries. Il leur coupe l'eau, le gaz, l'électricité. Les Gonzales portent plainte. La police intervient et inflige une amende au propriétaire, ce qui ne fait qu'accroître sa rage.
Peu après, Ramon Gonzales retrouve sa voiture avec les quatre pneus crevés. Nouvelle plainte mais, cette fois, Salinas s'en sort, faute de preuve.

Début mars, c'est un drame pour la petite Lorenza : malgré sa surveillance et celle de ses parents, Pepito sort dans le jardin par une fenêtre mal fermée. Quand les Gonzales s'en aperçoivent, il est trop tard. Ils le retrouvent étranglé au pied d'un arbre. Encore une fois, la plainte n'aboutit pas, faute de preuve.
Le 10 mars 1956. Tant pour consoler l'enfant que pour montrer leur volonté de ne pas céder, les Gonzales adoptent alors non pas un, mais deux chats. La fureur de Jose Salinas, en voyant arriver les deux bêtes dans les bras de monsieur Gonzales, est indescriptible.
On entend un cri terrible en provenance de sa partie du pavillon et, quelques minutes plus tard, des coups redoublés sont frappés à la porte des Gonzales. Lorenza, terrorisée, se blottit derrière un fauteuil. Elle perçoit le dialogue entre ses parents.
- Ramon, n'ouvre pas. C'est un fou !
- S'il croit me faire peur, il se trompe. Il trouvera à qui parler !
Les yeux écarquillés, Lorenza voit la porte s'ouvrir. Monsieur Salinas reste sur le seuil. Il ne dit rien et, sans qu'elle sache pourquoi, Lorenza est plus effrayée que q'il s'était mis à vociférer. Jose Salinas regarde ses locataires avec une expression indéfinissable. Ramon Gonzales commence une phrase :
- Ecoutez-moi bien, Salinas...
Il n'a pas le temps d'en dire plus. Avec un geste d'une rapidité incroyable, Jose Salinas a sorti un revolver de sa poche. Il prend le temps de viser et tire par trois fois sur Ramon Gonzales, qui s'écroule. Madame Gonzales pousse un cri. Le propriétaire tourne le canon vers elle et vide le restant du chargeur. Puis il jette son arme et disparaît par la porte ouverte.

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mer 7 Déc - 21:55

Pendant un temps qu'elle ne peut déterminer, la petite Lorenza reste derrière son fauteuil, sans oser bouger ni émettre un cri. Enfin, il y a du bruit, des gens qui se bousculent. Une main la prend doucement, c'est celle d'un policier.
- Viens, ma petite. Il ne faut pas avoir peur...
Ramon Gonzales a été tué sur le coup : sa femme reste plusieurs jours entre la vie et la mort mais elel finit par s'en sortir. Après avoir été soignée pour son choc nerveux, Lorenza va voir sa mère tous les jours à l'hôpital. C'est elle qui lui apprend la mort de son père qu'on lui avait cachée jusqu'à présent. Pour cette petite fille de douze ans, le cauchemar succède à une enfance sans histoires.
Jose Salinas a été arrêté tout de suite après son crime. Et Lorenza, qui est le témoin principal, doit déposer devant les policiers. Malgré toute la gentillesse de ceux-ci, c'est pour elle un calvaire de revivre cette scène horrible.
Calvaire qui se répète lors du procès de Jose Salinas, qui s'ouvre en janvier 1957... Dans la grande salle d'assises, devant les juges, les avocats et le public, l'enfant doit redire les détails de la tuerie. Mais elle le fait sans faiblir. Elle sait que sa déposition est capitale, qu'elle prouve qu'il n'y a pas eu légitime défense, que Salina a commis un meurtre odieux, sans aucune circonstance atténuante.
Et le verdict tombe : douze ans de prison. En l'entendant, Lorenza Gonzales a un cri. Sa mère, assise à son côté, lui prend la main.
- On ne l'a pas condamné à plus parce qu'il est déjà vieux. Il mourra en prison.
Lorenza a un éclair dans ses yeux noirs.
- Je l'espère pour lui, maman !
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mer 7 Déc - 22:52

10 mars 1963 : sept ans se sont écoulés. Lorenza et sa mère ont déménagé. Elles ont mis toute la longueur de Buenos Aires entre leur nouvel appartement et le pavillon du drame. Par un accord tacite, elles ne parlent jamais de la nuit tragique. Mais chacune sait bien que l'autre ne cesse d'y penser.
Pendant ces sept ans, Lorenza a beaucoup changé. Elle est devenue une jeune fille resplendissante de santé. Elle ne compte plus ses admirateurs, mais elle est aussi sage que belle. Elle a fait d'excellentes études également. Après avoir passé brillamment ses examens, elle est devenue employée de banque ; elle commence la carrière qui était celle de son père et ce n'est certainement pas un hasard.
Ce jour-là, Lorenza Gonzales est toute pâle, derrière la vitre d'un autobus... Elle a longtemps résisté. Pourquoi maintenant ? Sans doute parce qu'elle se sent assez déterminée et, de toute façon, c'est plus fort qu'elle.
L'autobus s'arrête à la station qu'elle connaît bien. Lorenza descend, tourne à droite : le pavillon est à deux cents mètres. La jeune fille sait que ce pèlerinage va lui faire affreusement mal, mais elle est consciente qu'elle ne trouvera pas la paix tant qu'elle ne l'aura pas fait. Après, s'être juré, elle n'y retournera plus. Elle a besoin d'exorciser une fois pour toutes son passé.
Le pavillon n'a pas changé... Les lèvres serrées, les mâchoires crispées, Lorenza Gonzales entre dans le jardin. Les haies sont taillées, le gazon entretenu, de même que les fleurs. D'autres gens vivent ici. Comment font-ils pour ne pas être troublés par ce qui s'y est passé un soir de mars 1956, il y a sept ans exactement ?... Après tout, ils ont raison : la vie continue. Pour elle aussi, la vie doit continuer, elle a tout l'avenir devant elle.
Lorenza s'éloigne rapidement. Elle n'a plus rien à faire ici. Elle se sent débarrassée d'un grand poids. Elle est déjà sur l'avenue de la Libertad, lorsqu'un bruit retentit derrière elle, un bruit qu'elle connaît bien et qui la replonge brusquement dans son enfance : le grincement de la grille du jardin. Quelqu'un vient d'entrer. Lorenza Gonzales se retourne... Non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible !
Et pourtant si, c'est vrai. Il n'y a aucun doute : cette petite silhouette maigre, ces cheveux gris, ces lunettes cerclées d'acier, c'est lui ! Il est sorti de prison ! On l'a libéré et il est retourné tranquillement dans sa maison, où reste le fantôme de son père mais où il n'y a plus de chat !

Quand Lorenza reprend ses esprits, Jose Salinas est déjà rentré. L'autobus en sens inverse arrive et elle court pour l 'attraper...
Chez elle, au dîner, Lorenza Gonzales ne parle pratiquement pas. Sa mère s'en inquiète :
- Il y a quelque chose qui ne va pas, ma chérie ?
- Mais non, maman ! Au fait, je sors ce soir.
Madame Gonzales est surprise.
- Mais tu ne sors jamais.
- Et après ? Il faut un commencement.
Madame Gonzales ne réplique pas. Effectivement, Lorenza est une jeune fille modèle. Jamais, jusqu'à présent, elle n'a voulu des distractions de son âge. Dans un sens cela lui changera les idées.
Mais parès le départ de sa fille, madame Gonzales est inexplicablement inquiète. Elle sent quelque chose comme un danger, une menace. Non, Lorenza n'est pas allée danser avec des camarades.
Pendant le repas il y a eu dans ses yeux un éclair mauvais, impitoyable. Bien qu'elle ne le lui ait jamais dit, madame Gonzales sait que, quand Lorenza a ce regard-là, elle pense à la nuit tragique.
Un vague pressentiment conduit madame Gonzales dans sa chambre, lui fait ouvrir le tiroir de sa table de nuit, où elle conservait comme souvenir le revolver de guerre de son mari. Il a disparu ; c'est Lorenza qui l'a pris. Mais pourquoi ? Pour tuer qui ?
A cette question, il n'y a qu'une réponse, même si elle semble absurde. Madame Gonzales compose le numéro de téléphone du pavillon où elle habitait avec son mari. Quelques sonneries et puis on décroche.
- Allô !...
Madame Gonzales en a le souffle coupée.
- Allô, qui est à l'appareil ?
La voix, la voix de cauchemar, celle de José Salinas ! Il a été libéré, il est rentré chez lui et c'est lui que Lorenza est partie tuer avec le revolver de son père. Cela fait près d'une heure qu'elle est sortie : elle va arriver chez lui dans quelques minutes.
- Allô !... Enfin, parlez !
Madame Gonzales raccroche.Non, bien sûr, elle ne va pas prévenir José Salinas du sort qui l'attend. S'il le savait, il serait capable de guetter Lorenza et de l'abattre froidement avec, cette fois-ci, la justification de la légitime défense. Mais il faut quand même empêcher le drame. Lorenza va devenir une meurtrière, sa vie sera brisée. Madame Gonzales compose un autre numéro.
- Police, j'écoute...
- Ma fille, arrêtez-la ! Avenue de la Libertad, n° 116. Elle a un revolver... Elle n'a que dix-neuf ans !

Lorenza Gonzales sonne à la porte du 116. Une minute s'écoule sans qu'on vienne lui ouvrir. Est-ce qu'il se méfie ? Non, il ne se méfie pas. La porte s'ouvre...
- Qu'est-ce que vous voulez ? Qui êtes-vous ?
- Vous ne me reconnaissez pas ?
- Non. Bonsoir !
José Salinas veut refermer la porte mais la vue du revolver lui fait suspendre son geste. Il reste bouche bée.
- Je suis Lorenza Gonzales. Vous ne m'avez pas vue quand vous avez tué mon père : j'étais cachée derrière le fauteuil.
L'ancien propriétaire des Gonzales a les yeux agrandis derrière ses lunettes.
- Laissez-moi tranquille ! J'ai été jugé légalement. Je suis sorti de prison pour bonne conduite.
Comme Jose Salinas l'avait fait sept ans plus tôt, Lorenza prend le temps de viser avant de tirer et elle vide tout son chargeur. Jose Salina s'écroule sans un mot, tué sur le coup. Elle jette l'arme à terre et s'enfuit. C'est à ce moment que les sirènes de police retentissent...
Lorenza court droit devant elle dans la nuit. Les policiers ont abandonné leurs voitures. L'un d'eux a un haut-parleur.
- Mademoiselle Gonzales, revenez ! Nous ne vous ferons pas de mal.
Lorenza vient de pénétrer dans le chantier d'un immeuble en construction. Elle monte dans l'escalier à ciel ouvert.
- Mademoiselle Gonzales, attendez ! Vous risquez un accident.
Un projecteur de voiture illumine brusquement l'immeuble en chantier. Tout en haut, une forme blanche semble hésiter, puis, brusquement, elle bascule dans le vide. A-t-elle perdu l'équilibre, a-t-elle été éblouie ou a-t-elle choisi ce qui semblait désormais la seule solution ?
Personne ne le saura. Lorenza Gonzales s'écrase vingt mètres plus bas.
Lorenza Gonzales a été enterrée à côté de son père. Avec Salinas, cela faisait trois victimes. Tout cela à cause d'une boule de poils tigrée nommée Pepito, qui y avait, elle aussi laissé la vie.


FIN
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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 8 Déc - 7:33

study
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 8 Déc - 20:31

La bergerie


Février 1970. Dans la grande salle de la ferme Blèze, se tient un conseil de famille. La ferme Blèze est une des plus importantes exploitations de Bessac, dans le Limousin : cinquante hectares de blé et divers terrains moins riches consistant en des bois et des prairies. Anatole Blèze, soixante-cinq ans, prend la parole :
- Mes enfants, il faut parler quand c'est encore l'heure. Je vais vous dire ce que j'ai décidé pour quand je ne serai plus là.
Anatole Blèze fait cesser un cri de protestation.
- Votre défunte mère a été emportée l'an passé, alors qu'elle aurait dû vivre cent ans. Si je dois quitter ce monde plus tôt que prévu, je veux que les choses soient en ordre. Toi, Nicolas...
Nicolas Blèze, trente-deux ans, un grand gaillard très brun aux joues bleuies s'immobilise dans la direction de son père. A ses côtés, sa femme Marie-Pierre, une brunette de trente ans au charme très piquant pour une fille de la terre, fixe Anatole d'un regard intense.
- Toi, Nicolas, t'es un bon gars. T'as pas ton pareil pour le travail des champs, et je suis sûr que tu prendras soin de la ferme aussi bien que moi.
Marie-Pierre Blèze approuve avec vivacité :
- Ca, c'est sûr, père ! Vous pouvez nous faire confiance.
- J'ai pas terminé. Il y a le Mathieu qui a droit à la même chose que son frère. Toi aussi tu es un brave gars, Mathieu, mais, forcément, tu peux pas en faire autant que l'aîné. Alors, j'ai quelque chose à te proposer. Si t'es pas d'accord, faut que tu le dises, Mathieu.
Mathieu Blèze, vingt-cinq ans, est aussi blond que son frère est brun, et il est d'un gabarit encore plus imposant que lui. Assis à la table familiale, il est en train de se beurrer une tartine... Anatole Blèze attend un instant, et, comme Mathieu ne dit rien, il poursuit :
- Partager le domaine, c'est pas une bonne chose. Puisqu'il y a un de mes fils qu'est capable de le faire marcher tout seul, c'est à lui qu'il revient.
Marie-Pierre Blèze quitte son siège pour aller embrasser Anatole.
- Bravo, père. C'est bien parlé !
Anatole Blèze la repousse sans ménagements.
- Suffit, ma bru ! Le principal, c'est que Mathieu ne soit pas volé. Il continuera à habiter ici et vous lui donnerez en argent la moitié de la valeur du domaine. Il faut que ce soit bien entendu comme ça.
Marie-Pierre se raidit.
- Mais cela fait beaucoup trop. On ne pourra jamais !
Pour la première fois, Nicolas Blèze se fait entendre :
- C'est d'accord. On empruntera à la banque. Mathieu aura sa part.
Anatole Blèze hoche la tête avec satisfaction.
- Et toi, Mathieu, est-ce que t'es d'accord ? On va aller chez le notaire. Tu vas signer que tu renonces à ta part d'héritage et, au lieu d'avoir de la terre, t'auras des sous.
Mathieu Blèze trempe avec application ses mouillettes de pain beurré dans son verre de vin rouge.
- Ecoute-moi un peu, Mathieu. C'est important. Il faut que tu dises si t'es d'accord.
Mathieu relève la tête, l'air surpris, et dit d'un ton d'évidence :
- Pour sûr...
Et puis il part d'un grand rire en désignant son frère :
- Eh, Nicolas, t'as ta bretelle qu'est défaite ! Tu vas perdre ton pantalon, pour sûr...
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 8 Déc - 20:55

20 juillet 1975. Nicolas Blèze parle avec son frère Mathieu, dans la grande salle de la ferme. La semaine précédente, ils ont enterré leur père Anatole.
- Voilà ce qu'on a décidé, Marie-Pierre et moi. Si tu restais à la ferme, tu ne serais pas à ton aise. Il faudrait que tu aies un vrai chez toi. Si tu allais t'installer à la bergerie, hein ? Pour quelqu'un de seul, c'est bien.
Mathieu Blèze regarde son frère d'un air perplexe.
- Quand même... Il pleut dedans !
- Justement, tu as toujours adoré bricoler. Tu auras de quoi t'occuper. Et puis on te laisse la terre autour. Tu pourras faire pousser des légumes. On te donnera même des poules et des lapins.
Mathieu sourit d'un air heureux.
- Ca, c'est bien. Je vais y aller tout de suite.
Son frère le retient.
- Attends, Mathieu. Il y a des sous. Tu te rappelles ce qu'a dit le père ?
Nicolas sort de sa poche plusieurs liasses de billets de cent francs.
- Tiens, c'est pour toi. Vingt-cinq mille francs. Ca en fait, hein ?
Mathieu Blèze contemple les deux cent cinquante coupures de 100 francs avec une sorte de fascination.
- Ef ben !...
Une bergerie abandonnée, à moitié en ruine, sur le plus mauvais terrain de la ferme Blèze et 25 000 francs en tout et pour tout : c'est de cette manière que Nicolas et Marie-Pierre ont effectué le partage. Comme l'a dit Marie-Pierre à son mari :
- Quand on est un demeuré comme ton frère, on n'a pas besoin de plus.
Ce genre de spoliation d'héritage au détriment d'un simple d'esprit arrive fréquemment à la campagne. Et pourtant,, dans ce cas précis, les choses ne vont pas en rester là.
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 8 Déc - 22:04

24 avril 1980. La bergerie dans laquelle Mathieu Blèze est installé depuis maintenant cinq ans est devenue un endroit charmant. Elle est siutée un peu à l'écart du village, au bord d'un chemin vallonné.
De ses propres mains, Mathieu a refait le toit, la porte et les fenêtres, il a curé le puits. Il a planté un potager qu'il entretient avec soin et, depuis, l'habitation est presque agréable à vivre.
C'est la réflexion qu'est en train de faire un monsieur de la ville qui s'est déplacé spécialement pour rendre visite à Mathieu Blèze.
- Ravissant ! Vraiment ravissant ! Savez-vous qu'avec quelques aménagements, cela ferait un excellent relais équestre ? Et votre chemin est sur le parcours d'une randonnée.
Mathieu Blèze écoute le monsieur parce qu'il est poli, mais il ne comprend rien à son discours.
- Qu'est-ce que c'est que ça : "équestre ?"
- Eh bien , vous ne voyez pas passer des groupes de cavaliers de temps en temps ?
Mathieu, qui ne saisit pas le rapport entre sa question et la réponse, décide de se taire. L'autre continue :
- Alors, voilà... Je m'occupe précisément d'affaires touristiques et je serais disposé à vous acheter le lot à un très bon prix.
- Acheter ! Comment ça, acheter ?
- Eh bien, je vous donne de l'argent et je fais ici, comme je viens de vous le dire, un relais équestre.
- Ca voudrait dire que je m'en irais ?
L'homme de la ville semble désorienté par la question.
- Eh bien oui, forcément. Vous vous en iriez avec votre argent.
- Non !
Mathieu a hurlé sa réponse. Il est là, planté devant son interlocuteur qu'il domine d'une bonne tête. Celui-ci recule de quelques pas.
- Méfions-nous des mouvements d'humeur et des décisions trop brusques, cher monsieur. Je reviendrai... Oui, c'est cela. J reviendrai et je suis sûr que vous aurez changé d'avis.
Mathieu marche vers lui.
- Alelz-vous en ! Je vous dis non ! Je veux rester ici, parce qu'ici c'est chez moi. Je m'y plais ! Et c'est comme ça.
Le visiteur n'insiste pas. Il a à peine disparu que Mathieu Blèze voit arriver son frère Nicolas. Il n'est pas seul. Il est accompagné de Jean Bernard, une sorte de régisseur qui dirige les ouvriers à la ferme Blèze. Jean Bernard est un homme d'une trentaine d'années à l'allure particulièrement soignée. En les apercevant, Mathieu déverse la colère qui était encore en lui.
- Me faire en aller de là ! Cré bon sang !
Nicolas Blèze tape sur l'épaule de son frère.
- Faut pas te mettre dans ces états. Ce monsieur, je l'ai vu moi aussi. C'est une personne honnête. Je peux te le dire.
Jean Bernard intervient.
- Faut voir les choses, Mathieu. Faut pas rejeter avant de savoir.
- Tout ce que je sais, c'est que je m'en irai pas !
Nicolas sourit.
- Ca serait dommage de laisser filer une affaire pareille ! Tu vois ce que je m'étais dit : à la place de la bergerie, je te donnerais la caband des bûcherons. Et, comme ça, le monsieur pourrait faire son relais.
Mathieu regarde son frère un moment. Mais il ne dit pas le "pour sûr" que celui-ci attendait. Il parle d'une voix où l'on sent monter la colère.

- Tu vas pas me prendre ma maison pour me mettre dans la cabane du bois, dis ?
Jean Bernard tente de le calmer :
- Il ne veut rien te prendre, Mathieu. Nicolas n'est pas un voleur. Tu lui signes un papier et il te donnera des sous.
Mais l'agitation de Mathieu ne fait que croître. Il repousse l'employé de son frère d'une bourrade.
- T'as pas la parole, toi ! Et toi, Nicolas, je te dis que je reste ici parce qu'ici c'est chez moi et que ça me plaît d'être chez moi.
En entendant les éclats de voix, quatre cavaliers se sont arrêtés sur le chemin tout proche. Nicolas Blèze est dérouté par la résistance de son frère.
- Ecoute... Faut pas dire non avant de voir. Je vais déblayer la cabane et t'auras qu'à venir tout à l'heure.
Mathieu agrippe son frère par le col de sa chemise.
- Je dis non avant de voir. Ôte-toi de là ! T'es dans mon potager.
Nicolas Blèze et Jean Bernard n'insistent pas. Avec un colosse comme Mathieu, cela pourrait devenir dangereux. Nicolas lui crie en s'en allant :
- Viens quand même voir...

24 avril 1980. Cinq heures de l'après-midi. Mathieu Blèze a quitté sa bergerie pour se rendre à la cabane des bûcherons, située dans un bois appartenant à la ferme Blèze. Il a décidé d'aller parler quand même à son frère. Ce n'est pas pour lui dire qu'il a changé d'avis. Cela, non, il ne partira pas. Mais il voudrait ne pas rester fâché. C'est bien la première fois, depuis qu'il est tout petit, qu'il se dispute avec son frère.
Mathieu Blèze avance à grands pas dans le bois de châtaigniers qu'il connaît par coeur. Voici la cabane... Ca serait vraiment une drôle d'idée de venir habiter ici, en dessous des arbres, où on peut rien faire pousser, où il n'y a que l'ombre et où il doit faire bigrement froid l'hiver.
- Nicolas ! Arrive voir, c'est Mathieu !
Nicolas ne répond pas. Mathieu Blèze fait le tour de la cabane et s'arrête. Il reste un bon moment muet et finit par dire :
- Ben alors !...
Nicolas Blèze est allongé par terre sur le dos, mais il ne dort pas. Il est mort. Son crâne a été défoncé avec une incroyable sauvagerie.
L'arme du crime, toute sanglante, a d'ailleurs été abandonnée à ses côtés. Mathieu se penche vers elle et reste encore longuement muet.
Il conclut enfin :
- Oh, c'est ma pioche ! Ben alors ! Qu'est-ce qu'elle fait là ?...


Une demi-heure plus tard, il se trouve, en compagnie des gendarmes, dans la grande salle de la ferme Blèze. Dans un coin, Marie-Pierre sanglote doucement. A ses côtés, Jean Bernard, le régisseur, serre les dents, l'air farouche. Le brigadier Renaud presse Mathieu d'avouer.
- Allez, on le sait que c'est toi ! Dis-le-nous et on te laissera tranquille.
Mathieu Blèze secoue la tête, l'air buté.
- Je ne dirai pas que c'est moi parce que ce n'est pas moi.
- Mais c'était bien ta pioche qui était à côté de Nicolas, oui ou non ?
- Oui, c'était ma pioche. Ca pour sûr !
- Alors, avoue donc... Ecoute, Mathieu, tu n'iras pas en prison.
Tu ne seras même pas jugé. On sait bien comment tu es. Ce n'est pas vraiment ta faute. Tu iras dans une maison où on s'occupera de toi.
Comme chaque fois, au bout d'un certain temps, Mathieu Blèze cesse de suivre la conversation. Le jeu des questions et des réponses est trop abstrait pour lui. Il ne peut s'empêcher de faire état de ses impressions visuelles. Il désigne l'un des gendarmes :
- Le grand, là, il a son lacet qui est défait. Il va se casser la figure !
Le brigadier Renaud ne s'irrite pas de l'impertinence. Il connaît le niveau mental de Mathieu.
- Tu n'as pas envie d'être gentil ? Regarde la pauvre Marie-Pierre, comme elle pleure ! Allez, dis-la-nous, la vérité...
Mathieu promène son regard sur l'assistance. Et, au lieu de répondre, il fait part d'une autre de ses découvertes.
- Tiens, il y a le Jean Bernard qui a changé de chemise et de pantalon depuis ce matin. En voilà une idée !
Il y a une expression bizarre sur le visage du brigadier Renaud.
Quand on est gendarme, même dans l'enquête en apparence la plus simple, il y a des phrases qui produisent un drôle d'effet.
- Qu'est-ce que tu racontes, Mathieu ?
- Je raconte ce que je dis. Ce matin, il avait une salopette et une chemise à carreaux, et maintenant, le v'là avec un pantalon de velours et une chemise blanche. Hein, Jean, dis-leur que je ne me trompe pas !
Jean Bernard fait brusquement un bond sur lui-même.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
Le brigadier Renaud parle d'une voix ferme.
- Vous allez nous le dire.
- Mais enfin, c'est faux ! Vous n'allez pas croire ce simple d'esprit...
- Mathieu est peut-être simple d'esprit, mais il a une mémoire infaillible des choses qu'il a vues. Monsieur Bernard, vous avez une manière très simple de nous prouver qu'il a tort : montrez-nous votre salopette et votre chemise à carreaux.
Le régisseur de la ferme est de plus en plus mal à l'aise.
- Je ne sais plus où je les ai mises.
- Alors, nous allons chercher. Venez, vous autres !...
La fouille n'est pas longue. Un quart d'heure plus tard, un des gendarmes remonte du puits de la ferme une salopette et une chemise à carreaux maculées de sang. En les voyant entre les mains du brigadier. Jean Bernard s'effondre.
- Ce n'est pas moi. Je ne voulais pas. C'est elle !
Marie-Pierre, qu'il vient de désigner, lance d'une voix sifflante :
- Lâche !
Le régisseur se précipite sur elle :
- C'est toit qui as forcé Nicolas à dépouiller son frère, c'est toi qui m'as demandé de tuer ton mari ! C'est toi qui as tout fait !
Le brigadier les sépare, leur passe les menottes à tous les deux et Jean Bernard raconte tout, sous le regard méprisant de la fermière.
- Il y a longtemps que Marie-Pierre était ma maîtresse et qu'elle voulait se débarrasser de son mari. Qaund je lui ai parlé de la dispute de ce matin, qui a eu des témoins, elle a voulu saisir l'occasion. Elle m'a demandé d'aller chercher la pioche de Mathieu et de tuer Nicolas près de la cabane. Comme cela, Mathieu n'avait pratiquement aucune chance. Seulement, on a oublié son fichu sens de l'observation...

Marie-Pierre Blèze et Jean Benard ont été condamnés tous les deux à vingt ans de prison. Mathieu s'est donc retrouvé seul possesseur du domaine. Pourtant, incapable de l'exploiter, il l'a loué et il est retourné vivre à la bergerie.
En le dépouillant, Marie-Pierre et Nicolas ne l'avaient pas vraiment lésé. Sans le vouloir, ils lui avaient donné ce qui lui convenait.
Et désormais, Mathieu Blèze, propriétaire des cinquante hectares de blé, de bois et de prairies, cultive quelques mètres carrés de tomates et de salades.


FIN

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 8 Déc - 22:44

Le violeur


- Je vous en prie, commissaire, vous devez me croire ! Je n'ai pas pu faire une chose pareille à deux jours de mon mariage ! Ma fiancée vous le confirmera.
- Elle va venir. Gardez votre calme, monsieur Hartmann.
Le commissaire Meppen, quarante ans, n'a pas la réputation de quelqu'un de commode. Cela fait plus de cinq ans qu'il exerce ses fonctions dans ce quartier central de Dortmund, en Allemagne. La grande ville industrielle de la Rhur est souvent le cadre de drames violents et il a toujours su y faire face avec poigne. Pourtant, en cet instant précis, ce 17 avril 1970, le commissaire Meppen semble avoir perdu quelque peu son assurance. Il promène alternativement son regard sur les deux personnes qui sont dans son bureau : d'un côté, Carlotta Schmidt, seize ans, pull-over rouge et minijupe ; de l'autre, Franz Hartmann, vingt-six ans, un grand gaillard blond à lunette, l'ai intellectuel et sportif à la fois. Franz Hartmann vient de terminer sa dernière année de médecine et, selon ses dires, il est sur le point de se marier.
La jeune fille se met à crier :
- C'est lui ! Je ne peux pas me tromper ! Il est sorti de sa voiture et il m'a sauté dessus. Il voulait me violer. Je lui ai échappé par miracle. C'est lui ! Même sa voix, je la reconnais.
Le commissaire Meppen garde le silence. C'est le type même d'affaire qu'il n'aime pas. Tout à l'heure, au petit matin, la jeune fille est venue au commissariat se plaindre d'avoir été agressée sur un parking à l'entrée de Dortmund. Le commissaire s'est rendu avec elle sur les lieux et elle lui a tout de suite désigné un homme en train de fumer au volant de sa voiture arrêtée. C'était Franz Hartmann...
Ce dernier contre-attaque :
- Enfin, commissaire, si j'avais agressé cette fille la nuit dernière, comme elle le prétend, est-ce que je serais resté sur le parking à vous attendre ? C'est une mythomane ! Elle a désigné la première personne qu'elle a vue et c'est tombé sur moi. C'est elle que vous devez arrêter !
Le commissaire Meppen n'est pas loin de partager cet avis. Il n'y a qu'un seul témoignage, celui de cette adolescente aux allures nerveuses. Dans le doute, il est tout disposé à faire confiance à ce jeune homme bien sous tous rapports... Voici justement sa fiancée qui entre en coup de vent. Kristel est aussi brune que son fiancé est blond. Elle est vêtue avec distinction d'un tailleur de grand couturier. Elle déverse un flot de paroles ininterrompu.
- Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie, commissaire ? Vous savez que, Franz et moi, nous nous marions dans deux jours ? Vous savez qui est ma famille ? Vous savez qui est la sienne ? Vous savez que le bourgmestre en personne assistera à la cérémonie ?
Le commissaire Meppen n'est pas trop impressionné par cet étalage de relations. Il pourrait d'ailleurs répliquer à la jeune fille qu'on a vu des violeurs dans les meilleures familles. Mais, dans le cas présent, il n'a pas à hésiter : il n'a aucune preuve contre ce Franz Hartmann et il doit le relâcher.

- Votre fiancé peut partir, mademoiselle. Je vous souhaite beaucoup de bonheur.
Franz Hartmann s'en va sans saluer le policier ; quant à Carlotta Schmidt, elle se répand en vociférations et elle est expulsée sans ménagements...
Une fois dans sa voiture, après avoir gardé un moment le silence, Franz Hartmann se tourne vers Kristel :
- Chérie, il faut que je te dise la vérité : pour la fille, c'était vrai ! Je ne sais pas ce qui m'a pris. C'est comme si j'avais été subitement quelqu'un d'autre. Heureusement qu'elle a pu s'enfuir, sans quoi je ne sais pas ce qui se serait passé... Kristel, ous devons nous quitter !
La jeune femme ne répond pas. Pendant quelques minutes, c'est le silence. Puis elle finit par dire :
- Nous nous marions dans deux jours. Je ne t'abandonnerai pas...

Deux jours plus tard, le mariage de Franz et de Kristel Hartmann a lieu dans un des plus grands hôtels de Dortmund. C'est une réception très brillante que le bourgmestre honore de sa présence ainsi que de nombreuses personnalités locales. Mais aucune d'elels ne remarque la légère ombre qui passe de temps en temps sur les visages des mariés. Au contraire, quand ils posent pour la photo traditionnelle, ils sourient tous deux à l'avenir.
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 8 Déc - 23:01

11 octobre 1982. Les Hartmann ont fêté depuis quelques mois déjà leur douze ans de mariage. Les Hartmann, qui sont à Dortmund l'exemple même de la réussite sociale et conjugale. Le cabinet de généraliste de Franz ne désemplit pas ; ils ont deux beaux enfants, une fille et un garçon et, pour tout le monde, il est évident que c'est le type même du couple équilibré et uni.
Cette apparence correspond d'ailleurs à la réalité. Jamais le terrible événement de l'avant-veille du mariage ne s'est reproduit.
Depuis longtemps d'ailleurs, ni Kristel, ni Franz n'y pensent plus...
Jusqu'à ce jour, ou plutôt cette nuit, du 11 octobre 1982.
Vers deux heures du matin, Franz est appelé pour une urgence.
Il rentre une heure plus tard et Kristel, qui l'avait attendu, pousse un cri. Son mari est dans un état effrayant : le costume bleu qu'il avait mis à la hâte est en lambeaux, de même que sa chemise. Il est couvert de sang, notamment sur les mains et le visage. Il explique en haletant ce qui s'est passé.
- En sortant de chez le malade... en reprenant ma voiture, ils étaient là... Trois voyous. Ils m'ont sauté dessus. Ils ont essyé de me prendre mon argent, mais je me suis défendu...
Kristel court chercher de l'alcool et du coton. Elle revient toue pâle.
- Ces blessures, qu'est-ce que c'est ? Des coups de couteau ?
- Oui, ils avaient des couteaux et des rasoirs.
- Il faut aller à l'hôpital.
- Non, ce n'est pas la peine.
- Franz !
- Ce n'est pas la peine, je te dis ! Je suis médecin.
- Tout à l'heure, tu vas aller porter plainte. Tu demanderas un port d'arme. Tu ne peux pas continuer comme cela. C'est trop dangereux !
- On verra. Je vais me coucher. J'ai besoin de repos.
Et Franz Hartmann laisse Kristel toute seule avec ses cotons et son alcool à 90°. Kristel se sent soudain très mal à l'aise. L'odeur fade de l'alcool lui donne envie de dormir... Non, elle se trompe. Elle doit chasser ces pensées !
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Ven 9 Déc - 0:14

Quelque heures plus tard, sans avoir pu trouver le sommeil, elle tourne le bouton de son téléviseur. A cette heure-là, il y a un journal consacré aux nouvelles locales. L'image, d'abord floue du speaker, s'immobilise... Il va parler des grèves dansl a métallurgie, d'un accident dû à la pollution comme il en arrive assez souvent dans la Rhur. Car il ne peut pas parler d'autre choses !...
Lespeaker affiche une mine de circonstance :
- Au chapitre des faits divers, une odieuse agression s'est produite cette nuit à Dortmund dansl e quartier du canal.
"Le quartier canal..." Franz ne lui a pas dit en raccrochant le récepteur : "Une urgence dans le quartier du canal" ?
- une jeune fille de seize ans, Lena Bauer, qui avait l'imprudence de se promener seule, a été agressée vers une heure du matin par un sadique. L'individu, qui circulait à bord d'une Mercedes, un homme blond, de grande taille, entre trente-cinq et quarante ans, a violé la malheureuse, malgré sa résistance farouche. La police enquête...
Kristel Hartmann est livide. La marque de la voiture, l'heure, tout concorde. Ces douze ans de bonheur n'avaient été qu'une rémission. Le démon qui habite Franz n'avait pas disparu. Il était là, tapi, bien vivant, attendant son heure, attendant que leur situation soit devenue florissante, qu'ils aient de beaux enfants, une position enviée, pour tout ruiner d'un seul coup... Kristel se précipite dans la chambre où son mari dor. Elle le secoue.
- Franz, il faut que tu partes tout de suite !
Franz, mal réveillé, la regarde, le visage tuméfié...
- Franz, ils ont tout dit à la télévision pour la petite du canal. Ils ont diffusé ton signalement. Il faut que tu ailles à la campagne et que tu y restes jusqu'à ce que tes griffures aient disparu. J'annulerai tes rendez-vous et je dirai que tu as fait une dépression.
Franz Hartmann a retrouvé ses esprits. Il tente de se justifier :
- Je n'ai rien pu faire ! Je te jure que c'était la première fois depuis notre mariage... On aurait dit que c'était la voiture qui s'st arrêtée toute seule et que quelqu'un m'a poussé dehors.


17 juin 1983. Près d'un an a passé. Grâce à la présence d'esprit de Kristel, Franz a pu échapper aux soupçons et l'agresseur de la malheureuse Lena Bauer n'a jamais été retrouvé... Les Hartmann n'habitent plus Dortmund, mais Munich. Ils ont trouvé préférable de quitter la ville, où Franz courait le risque d'être reconnu. Ce dernier, après s'être caché pendant un mois dans leur maison de campagne, est entré en clinique psychiatrique pour essayer de soigner son mal... Apparemment, le traitement semble avoir réussi.
Sur le plan professionnel, il est toujours aussi remarquable et il est en train de se faire une clientèle aussi brillante à Munich qu'à Dortmund. Sur le plan privé, tout semble parfait également. Il est un mari attentionné, un père adorable ; les enfants, en particulier, ne se sont aperçus de rien depuis le début.
Mais il serait faux de dire que rien n'est changé dans le couple.
Kristel ne trouve plus le sommeil : par moments, elle est irritable sans raison et elle adresse à son mari des regards bizarres. Franz, lui non plus, n'est plus le même. Il a perdu cette assurance un peu insolent qui lui allait si bien. Surtout quand il doit se rendre à une urgence la nuit. Dans ces moments-là, il est blême. Et Kristel l'est tout autant que lui.
Ce 17 juin 1983, Franz Hartmann quitte son appartement à une heure du matin, pour une crise cardiaque. Lorsqu'il rentre, il n'y a pas le moindre désordre dans sa tenue. Kristel respire, mais pas totalement. Il y a près d'un an que Kristel ne respire plus totalement.
L'après-midi, Kristel Hartmann se promène dans les rues de Munich. Machinalement elle s'arrête devant un kiosque à journaux et l'envie lui prend de demander un quotidien à grand tirage qu'elle ne lit jamais, un quotidien spécialisé dans les faits divers.
Elle n'a pas à le feuilleter. L'information est en première page "Cette nuit, vers une heure trente, une jeune fille de seize ans, Ursula Kolb, a été violée et assassinée par un sadique dans le quartier des Propylées à Munich. Selon certains témoignages, l'agresseur circulait à bord d'une Mercedes".
Kristel jette le journal dans le caniveau et marche comme une automate. Elle aimerait se tromper, mais tout en elle lui dit qu'il n'y a malheureusement pas d'espoir. Evidemment, Franz ne lui a pas parlé du quartier des Propylées, mais d'un tout autre endroit. Alors, c'est qu'il a menti ou qu'après avoir été visiter son malade, il a erré dans les rues, jusqu'à ce qu'il fasse cette rencontre. Mais cette fois, il a été jusqu'au meurtre.
Kristel rentre chez elle. Elle va directement dans le boudoir, là où se trouve le revolver qu'elle cache depuis le séjour de Franz en clinique. A quoi pense-t-elle en cet instant ? A le tuer ? A se tuer ?...
Elle pense certainement, en tout cas, à leurs enfants. Ils ne doivent pas savoir la vérité sur leur père. Pas maintenant...
Quand Franz rentre le soir de son cabinet, elle l'attend,le revolver à la main. Elle tire sur lui, puis retourne l'arme contre elle.

25 juin 1983. Kristel Hartmann est couchée dans une chambre d'hôpital de Munich. Elle repose sur son lit, la tête bandée. A sa porte, un policier est en faction. Car Kristel Hartmann ne jouit plus de sa liberté. Elle a été arrêtée le 17 juin pour le meurtre de son mari. Elle-même a été retrouvée, baignant dans son sang, et elle a, d'ailleurs, eu beaucoup de chance : la balle qu'elle s'est tirée à bout portant a dévié sur l'os du crâne sans atteindre le cerveau. Opérée d'urgence, elle s'est remise rapidement. C'est pourquoi le commissaire Kronberg, de la police de Munich, a obtenu des médecins l'autorisation de l'interroger. Elle est désormais en état de parler.
- Pourquoi avez-vous fait cela, madame ?
Kristel a décidé que la mémoire de son mari resterait intacte quelles qu'en soient les conséquences pour elle.
- Je ne sais pas. Je ne me souviens pas. J'ai dû avoir un accès de folie.
- C'est possible. Les psychiatres le diront, mais je ne crois pas. Voyez-vous, pendant que vous étiez hospitalisée, j'ai enquêté à Dortmund. Ce que m'a dit, en particulier,mon collègue Meppen, est fort intéressant : votre mari a été suspecté de viol deux jours avant votre mariage.
Involontairement, Kristel tressaille. Le commissaire Kronberg poursuit :
- Vous avez quitté Dortmund bien précipitamment. Là aussi, j'ai fait mon enquête. C'est peu après un autre viol. L'agresseur n'a jamais été retrouvé mais son signalement correspondait à celui de votre mari. Et puis, il y a eu cette jeune fille assassinée, ici, à Munich, la nuit du 17 juin...
Kristel se prend la tête dans les mains.
- J'ai tout tenté ! Franz aussi. Je le croyais guéri, mais quand j'ai su... C'était trop affreux ! Pour les enfants... Il ne fallait pas !
Le commissaire Kronberg pousse un soupir.
- Je suis vraiment désolé, madame Hartmann !
Au ton de sa voix, Kristel pressent qu'il se passe quelque chose.
- Que voulez-vous dire ?
- Le meurtrier, ce n'était pas votre mari. Je l'ai arrêté il y a trois jours. Il a avoué.
- Ce n'est pas possible !
- Tenez. Je vous ai apporté un journal. Je n'ai rien à ajouter. Le reste regarde votre avocat.
Kristel déplie le journal. C'est le même quotidien à fort tirage, spécialisé dans les faits divers où elle avait appris le meurtre. Elle dédaigne l'article principal qui la concerne, elle, et va en page intérieure. Sous le titre : "Un beau coup de filet", elle lit : "Le commissaire Kronberg et ses hommes ont réalisé un beau coup de filet en arrêtant le meurtrier de la malheureuse Ursula Kolb, violée et assassinée dans la nuit du 17 juin. L'individu, Georg Schultz, quarante ans, était un employé de banque honorablement connu et unanimement apprécié. Sa femme, Greta, a été effondrée en apprenant la nouvelle. Elle nous a déclaré : "Je ne comprends rien. Georg était le plus gentil des maris. C'était un père adorable avec ses enfants. Je ne peux pas croire une chose pareille. C'est trop montrueux !"

Kristel Hartmann n'a pas été jugée. Elle s'est suicidée peu avant son procès. Elle avait pourtant de bonnes chances d'être acquittée. Mais elle n'a pas pu supporter la lettre que lui a envoyée sa fille aînée :
"Je ne te reverrai jamais. Tu n'es plus ma mère. Tu n'es que l'assassin de mon père et, avec ton avocat, tu cherches à salir sa mémoire. Mais tout cela est faux. Mon père était un homme formidable."


FIN
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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Ven 9 Déc - 10:13

cheers
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias    Lun 12 Déc - 1:12

"J'AI AIME UN PETIT CHAT..."


Tom Taylor a douze ans, en cette année 1946. Il est sixième de onze enfants, mais il ne connaît aucun de ses frères et soeurs. Il ne sait pas leur prénom et, pour certains, il aurait du mal à les reconnaître. Pourtant, il habite sous le même toit et cinq d'entre eux vont à la même école que lui, une école primaire publique des environs de Cheyenne, la capitale du Wyoming, aux Etats-Unis.
Alors, que se passe-t-il ? Tom Walker est-il débile ? Souffre-t-il d'une infirmité quelconque ?
Non, il est comme tout le monde et il est même éveillé pour son âge. Mais si Tom Walker ne connaît pas ses frères et soeurs, c'est que sa mère le lui a interdit , tout simplement...
Mme Walker est une femme de stature imposante et peu gracieuse, ce qu'on appelle communément "un grand cheval". Et elle a depuis toujours isolé Tom de ses autres enfants. Ses cinq aînés et ses cinq cadets ont droit à tout l'amour dont une mère est capable et reçoivent de sa part les soins les plus tendres. Tom, lui dort été comme hiver dans une cabane non chauffée, attenante à la vaste ferme de ses parents. Il n'a pas le droit de jouer avec les autres enfants Walker, ni même de les voir et de leur adresser la parole. Lorsqu'il va à l'école, il lui est interdit de revenir en même temps qu'eux. Il doit attendre leur départ avant de rentrer à la maison et aller directement à sa cabane, en évitant soigneusement les locaux d'habitation, pour s'y enfermer et ne plus en bouger.
La raison de l'extraordinaire conduite de sa mère est une énigme aussi bien pour lui que pour les autres. Pourquoi cette monstrueuse discrimination qui le frappe ? Mystère... Tom est-il un enfant adultérin ? Peut-être, quoique, dans ce cas, on ne voie pas bien pourquoi sa mère le rejetterait. Il serait tout autant le sien que les autres. C'est son père qui pourrait éprouver de l'animosité à son égard...
Au fait, que pense-t-il de tout cela, M. Walker ? Il n'est malheureusement pas possible de le savoir. Il existe pourtant bel et bien, mais c'est comme s'il n'était pas là. Il n'a jamais émis la moindre remarque sur la question. D 'ailleurs, il n'a jamais rien dit sur quoi que ce soit. Pour Tom, son père est tout autant un inconnu que ses frères et soeurs.
Et le martyre de Tom Walker ne s'arrête pas là !

Quand il était jeune enfant, sa mère le nourrissait juste assez pour qu'il ne meure pas d'inanition, mais depuis qu'il va à l'école, elle ne le nourrit plus du tout. Il n'a qu'à manger là-bas ! Mais attention, Tom n'est pas inscrit à la cantine, comme ses frères et soeurs. Pas question de dépenser d'argent pour lui, et puis, s'il allait à la cantine, il pourrait perler avec les autres fils et filles Walker.
Non, pendant l'heure des repas, il faut que Tom se débrouille.Il parcourt les classes et les locaux vides à la recherche de sa pitance. Il ramasse une pelure de pomme ou un sandwich jeté dans une corbeille, il vole des bonbons ou une autre friandise dans le casier des élèves... Voilà, c'est comme cela depuis des années et personne ne s'est aperçu de rien. Si Tom ou l'un de ses frères et soeurs avait parlé, on aurait su, mais personne n'a parlé...
Inutile de dire, dans ces conditions, que Tom est un garçon malingre et maladif. Il souffre de rachitisme, d'eczéma et d'asthme. Ses camarades se moquent de son physique ingrat, de ses membres déformés, de ses plaques rouges sur la peau. De plus, il est très myope. Il ne voit pas le tableau, ce qui le gêne considérablement dans ses études, car il n'a, bien sûr, pas droit à des lunettes. Comme il a de mauvais résultats et qu'il chaparde, les professeurs le prennent pour un vaurien et ne l'aiment pas.
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 12 Déc - 1:40

Nous sommes à la fin de l'année scolaire 1946 et Tom Walker a une grave contrariété : il va quitter l'école primaire pour le collège. Malgré tous ses problèmes scolaires, ses notes ont été suffisantes pour qu'il passe dans le secondaire. OR, aussi invraisemblable que cela paraisse, Tom se plaisait à l'école. Il y avait un ami : le concierge, M. Olsen.
Pendant qu'il était obligé d'attendre pour que ses frères et soeurs rentrent à la maison, Tom avait pris l'habitude de donner un coup de main au concierge et il s'était révélé incroyablement habile de ses mains. Il réparait les meubles, les serrures et tout ce qui peut se casser ou tomber en panne dans une école. Pour le remercier, M. Olsen lui donnait quelques sous, avec lesquels il courait s'acheter à manger, et aussi des gâteaux et des bonbons.
M. Olsen lui avait même appris à conduite, malgré son jeune âge. C'est auprès de lui que Tom a connu les seuls moments heureux de sa vie. Il a été tenté une ou deux fois de lui confier le secret de son existence, mais il ne l'a pas fait. De son côté, le concierge ne lui a posé aucune question...
En ce dernier jour de classe, Tom Walker s'entretient tristement avec son seul ami.
- Qu'est-ce que je vais devenir au collège, monsieur Olsen ?
- Tu seras peut-être ami avec le concierge de là-bas.
- Je suis sûr que non. Il ne sera pas comme vous... J'ai peur, monsieur Olsen !
- Veux-tu ne pas dire de bêtises ! Tu as tout ce qu'il faut pour réussir dans la vie. Tu n'es peut-être pas très fort pour les études, mais tu as des doigts d'or et un sens mécanique comme je n'en ai jamais vu.
Tom Walker hésite... C'est peut-être enfin le moment de parler. Mais il pousse un soupir, baisse la tête et répète :
- J'ai peur, monsieur Olsen...

Malheureusement, les craintes de Tom se confirment dès son arrivée au collège.Le concierge est un petit homme désagréable qui l'envoie promener quand il veut aller vers lui... Sur le plan des études, ce la ne change pas ; Tom est le dernier dans toutes les matières, sauf à l'atelier où il écrase tout le monde. Ce qui change, c'est pour se nourrir. Le collège est mieux tenu que l'école ; les serrures des casiers ferment, il n'y a rien qui traîne dans les corbeilles et, bien sûr, à la différence de ses frères et soeurs, Tom n'est toujours pas inscrit à la cantine.
L'heure du repas devient vite un supplice pour lui. Les odeurs de nourriture lui sont insupportables et il prend l'habitude de se promener à l'extérieur de l'établissement pendant le déjeuner. Il rentre chez lui chaque jour, après avoir laissé ses frères et soeurs partir devant lui, le ventre désespérément vide. Tom Walker est en train de mourir de faim.
Alors, une nuit, il n'en peut plus. Il quitte la cabane qui lui sert de logis, prend des outils sur l'établi de son père et va cambrioler la cantine de l'école. Habile comme il est, il n'a aucun mal à dévisser la serrure. Il va droit vers les réfrigérateurs et commence son festin. Mais dans son impatience, tiraillé qu'il était par la faim, il a fait du bruit... Il y a une lumière dans son dos et un cri :
- Haut les mains !
C'est le concierge, avec une torche électrique et un revolver. Il a un sourire désagréable en découvrant Tom.
- Toi ! Cela ne m'étonne pas. Tu m'as tout de suite fait l'impression d'un drôle de coco...
C'est ainsi que Tom Walker est expédié à la prison de la ville et que, le lendemain, il se retrouve, en compagnie de ses parents dans le bureau du juge pour enfants. Devant le magistrat, son père garde, comme à son habitude, le silence ; on n'entendra pas le son de sa voix. Sa mère, au contraire, est volubile, intarissable.
- C'est un bon à rien, monsieur le juge ! Depuis qu'il est venu au monde, il ne nous a donné que des soucis. Gardez-le, enfermez-le et qu'on ne le voie plus ! C'est tout ce qu'on demande...
Après le départ de M. et Mme Walker, le juge interroge seul le jeune voleur.
- Tom, tu sais que c'est mal de voler ...
Tom a un soupir sifflant à cause de son asthme. Il baisse la tête sur ses épaules rachitiques.
- Oui, monsieur...
- Alors pourquoi l'as-tu fait ?
- Parce que j'avais faim.
- On te donne bien à manger chez toi...
- Non, monsieur.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Ce n'est pas bien de dire du mal de ton père et de ta mère.
- C'est la vérité, monsieur. Mon père, c'est comme s'il n'existait pas. Ma mère, je voudrais qu'elle soit morte !
Intrigué, le juge décide de perquisitionner chez les Walker. Les époux ne sont pas là quand il arrive en compagnie de deux policiers. C'est leur fille aînée qui le reçoit. Elle lui montre le réduit où Tom était obligé d'habiter et elle lui apprend, sans manifester d'émotion particulière, qu'elle et ses autres frères et soeurs ont l'interdictions de lui parler. Horrifié, le juge décide la déchéance du père et de la mère de Tom. Le jeune garçon sera placé chez ses parents les plus proches, son oncle et sa tante maternelles, Bertha et Henry Malloy.
Le mur du silence a été enfin rompu et la mère indigne a cessé de nuire. On pourrait croire que tout va s'arranger. Malheureusement pour lui, Tom Walker est né sous une mauvaise étoile...
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 12 Déc - 2:21

Bertha et Henry Malloy habitent une vaste maison des faubourgs industriels de Rapid City, dans l'Etat voisin du Sud-Dakota. Au premier étage, ils disposent d'une vaste chambre, celle de leur fille Catherine, vingt ans, qui est vide depuis qu'elle a préféré habiter ailleurs. Seulement, ils ont décidé de la garder inoccupée pour qu'elle puisse y dormir quand elle vient les voir. Mais cela ne fait rien : il y a un réduit au sous-sol, près de la chaudière, ce sera parfait pour loger Tom !
Tout recommence comme avant... Tom ne se révolte pas : il a tellement l'habitude. Au contraire, il se réjouit de l'amélioration de son sort : sa chambre est chauffée et il est nourri. Et puis sa tante, si elle ressemble physiquement à sa soeur - c'est elle aussi un grand cheval -, n'a rien de comparable sur le plan moral ; elle est tout à fait effacée, insignifiante... Pourtant son soulagement va être de courte durée, et il ne va pas tarder à s'apercevoir que sa situation est bien pire. Car il y a son oncle !
Henry Malloy est une véritable brute, surtout quand il a bu. Dans ces moments-là, il est non seulement violent, mais méchant, cruel. Dès les premiers jours, la présence de Tom lui est odieuse.
Il s'en prend d'abord à sa femme, comme c'est son habitude.
- Qu'est-ce qu'il vient faire ici, celui-là ? Pourquoi est-ce que c'est nous qui héritons du fils de ta soeur ?

Les Malloy ne sont pourtant pas perdants dans l'histoire, car la justice les paie très correctement pour la pension de Tom. Mais peu importe, Henry fait de Tom son souffre-douleur. Bertha, qui était avant brutalisée par son mari, sa garde bien de l'en empêcher. Avec l'arrivée de son neveu, la voilà enfin tranquille ! Tom ne la verra sourire que quand son oncle le bat.
Et l'oncle Henry bat Tom tous les jours ou presque, à coups de poings, à coups de pieds ou de ceinturon, sans la moindre raison. Tom subit... Il n'a fait que cela depuis ses débuts dans l'existence, subir. Les mois et les années passent : deux ans...
Tom Walker est maintenant dans une école catholique, car ses tortionnaires ont des principes religieux ! Il apprend ses prières avec docilité, mais il y a dans l'enseignement du catéchisme une chose qu'il n'arrive pas à admettre. Il ne le dit pas tout haut, parce que se faire remarquer n'est pas son genre, mais intérieurement, il se répète : "Non, ce n'est pas vrai. Dieu n'est pas bon. Ce n'est pas vrai..."

Or, c'est à ce moment que Tom Walker découvre, non pas que Dieu est bon, mais qu'il lui arrive d'avoir des éclairs de générosité.
En rentrant de l'école, il rencontre, boitillant dans le caniveau, un chaton à la patte cassée. Il ne peut pas le laisser ainsi, l'abandonner à son sort, et puis il est tellement mignon ! Il le ramasse, le met sous son chandail et le ramène à la maison.
C'est en arrivant dans son réduit qu'il lui trouve son nom : "Chat botté". Dès ce moment, la vie de Tom est changée. Il a un compagnon. Avec Chat botté, il fait ce qu'il n'a fait avec personne ; il parle, il raconte ses souffrances, sa solitude...
Bien sûr, Tom a plus que jamais peur de son oncle. Il tremble qu'il découvre le chaton, et alors, il n'ose imaginer ce qui arriverait ! Il le dissimule de son mieux sous une pile de cartons.Mais il faut le nourrir. Il va la nuit voler du lait dans la cuisine du pavillon. Il faut qu'il fasse ses besoins aussi. Il le fait sortir au petit matin, alors que son oncle et sa tante dorment, son oncle surtout, qui s'enivre toutes les nuits et cuve son vin jusque tard le lendemain.
Cela dure ainsi six mois, et puis la catastrophe se produit... Il doit être six heures du matin. Tom sourit, en accompagnant Chat botté qui trottine sur trois pattes dans le jardinet quand, soudain, il y a un rugissement derrière lui :
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
C'est Henry Malloy, les yeux injectés de sang, la démarche titubante. Il rentre seulement à la maison maintenant. Il a dû passer la nuit au cabaret ou chez l'un de ses compagnons de beuverie. Il répète en butant sur les mots :
- Qu'est-ce que c'est... que... cette saloperie ?
- C'est mon chat, oncle Henry, mais je ne le laisserai plus sortir, je te le promets ! Je l'enfermerai dans ma chambre.
- C'est ce qu'on va voir !
Tom n'a rien le temps de faire. L'oncle s'est déjà jeté sur Chat botté et lui a tordu le cou. Il a un ricanement.
- Voilà ce que j'en fais de ta saloperie !
En pleurant,,, l'enfant part avec le petit corps. La nuit suivante, avec les outils de son oncle, il lui fait un cercueil à sa taille et une croix, puis il va l'enterrer dans le jardin.
Le matin, l'oncle Henry le surprend en train de réciter le "Notre Père" devant la terre fraîchement remuée et la croix. C'est un dimanche. Tom Walker n'a pas école. Il est aux environs de midi...
- En voilà des patenôtres ! Tu es cinglé ?
- S'il te plaît, oncle Henry ne te fâche pas ! J'ai seulement fait une petite tombe pour mon chat. C'est tout.
Henry Malloy a le même rire mauvais que quand il a tué l'animal. Il se rue en avant, fait voler la croix d'un grand coup de pied, ouvre la terre, prend le cercueil, le brise et s'en va.

Alors, il se passe quelque chose de fulgurant dans l'esprit de Tom... Tom Walker le soumis, Tom Walker l'éternelle victime, devient fou furieux. Il a tout supporté : la haine de sa mère, la faim à l'école, les coups de son oncle et même le meurtre de son chat, mais la profanation de sa tombe, c'es trop !
Son oncle range ses fusils de chasse dans la chaudière, juste à côté de son cagibi. Il na jamais pris aucune précaution, il ne s'est jamais méfié de lui. Qui pourrait se méfier de Tom ?... Celui-ci choisit la carabine à répétition, s'assure qu'elle est chargée et entre dans le pavillon.
Les Malloy sont dans la cuisine. Par malchance pour elle, leur fille Catherine est venue leur rendre visite ce dimanche. Tom ne la connaît pour ainsi dire pas. C'est à peine si elle lui a dit dix mots depuis deux ans et demi qu'il est là. Aucun des trois n'a le temps d'esquisser un geste. Tom tire, tire et tire encore ! Quand il 'ny a plus de balle dans l'arme et qu'ils sont étendus dans une mare de sang, il va se livrer à la police...
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Lun 12 Déc - 2:29

C'est d'une voix impersonnelle qu'il raconte son meurtre et qu'il conduit les policiers sur les lieux.
C'est avec une même absence apparente d'émotion qu'il s'exprime un peu plus tard devant le juge pour enfants chargé de l'instruction. Il a décidé de ne pas parler de l'histoire du chat. A quoi bon ? Qui pourrait le comprendre ? Qu'est-ce que cela changerait ? Le magistrat ne reçoit que des réponses laconiques à ses questions :
- Pourquoi as-tu tué ton oncle ?
- Je ne l'aimais pas.
- Et ta tante ?
- Je ne l'aimais pas non plus. Elle me faisait penser à ma mère.
- Et Mlle Catherine Malloy ?
- Je ne sais pas. Elle se trouvait là...

Dans ces conditions, lors de son procès, on ne lui trouve aucune circonstance atténuante. De sang-froid, il a été chercher le fusil et, sans aucune provocation, il a tué trois personnes en train de discuter tranquillement dans leur cuisine... Selon la loi du Dakota du Sud, étant donné son âge Tom Walker n'est pas justiciable de la peine de mort, mais à l'issue des débats, il est condamné au maximum, c'est-à-dire, selon la coutume américaine, trois fois la prison à perpétuité pour chacun de ses trois meurtres.
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