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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 P. Bellemare et J.F. Nahmias

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epistophélès



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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 8 Mai - 22:10

- Merci, commissaire, merci ! Vous me sauvez la vie !
- Je suis là pour cela, madame. Vous m'avez dit que votre mari - puisque c'est bien votre mari, hélas - avait une maîtresse. Pouvez-vous me donner son nom ?
- Bien sûr : Silvani... Sylvie Silvani.
- Pour l'instant, cela me suffira. Je signe une demande d'internement. Une ambulance va venir vous chercher. Vous n'aurez pas besoin de rentrer chez vous.
Quelques minutes plus tard, le commissaire Chenaud se trouve devant Sylvie Silvani. La pharmacie de Mme Comte, où la jeune fille travaille comme laborantine n'est, en effet, qu'à une centaine de mètres du commissariat. Sylvie Silvani a l'air inquiet et troublé. Le commissaire décide de profiter de son avantage en attaquant sèchement.
- Je sais tout, mademoiselle, et je crois que j'arrive à temps.
- Tout quoi ?
- Le meurtre que voulait commettre Laurent Girault, votre amant, sur la personne de celle qui est maintenant sa femme.
Sylvie Silvani tente de le prendre de haut.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
Le commissaire Chenaud regarde la jeune fille bien dans les yeux.
- C'était très bien combiné, presque le crime parfait. Seulement, Mme Comte a eu des soupçons et elle m'en a fait part. Maintenant, s'il lui arrive malheur, il y aura une enquête. Lui, il sera accusé de meurtre et vous, de complicité.

Sylvie Silvani ouvre la bouche, mais reste muette.
Dites-moi ce que vous savez, mademoiselle. Une intention de meurtre n'est pas un délit. Vous ne serez pas poursuivie et je pense que lui non plus.
La laborantine baisse la tête.
- Oui, c'est vrai. Tout est vrai. Il devait m'épouser une fois veuf. Je regrette...
Lors du procès, qui a lieu six mois plus tard, Dominique Comte a obtenu l'annulation de son mariage, qui a été reconnu prononcé contre son gré. Ainsi que le commissaire Chenaud l'avait dit, Laurent Girault n'a pas été poursuivi, puisqu'il n'avait, aux yeux de la loi, commis aucun délit.
Sa seule punition a été de se retrouver à la rue sans un sou, et c'était sans doute cela qui pouvait lui être le plus pénible. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait exact : Laurent n'est pas parti les mains vides, Dominique lui a fait un cadeau de rupture : son alliance.


FIN
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MARCO



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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 12 Mai - 18:00

cheers
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epistophélès



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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 14 Mai - 21:40

Un cas unique


"- Messieurs, la cour !
Tout le monde, dans l'immense salle d'Old Bailey, la chambre criminelle de Londres, s'est levé en même temps. C'est, comme au début de chaque procès, un moment solennel. Il faut dire que dans ce cadre chargé d'histoire, écrasant avec ces boiseries sombres, on ne peut s'empêcher d'être impressionné.
Dans l'assistance, chacun se hausse pour apercevoir l'accusé, qu'on distingue mal à cause de sa petite taille. Il se tient un peu raide dans ce box d'où tant d'hommes et de femmes ont été envoyés vers la potence. Joseph Bielski est bien tel que l'ont montré ses photos parues dans les journaux. Il est vêtu avec soin mais modestement. Avec son crâne dégarni, on lui donnerait un peu plus que ses cinquante-six ans, facilement la soixantaine. Derrière ses lunettes rondes en écaille, il a un regard triste. D'ailleurs, tout dans son maintien a quelque chose de résigné, de fataliste.
Car Joseph Bielski sait bien, au moment où s'ouvre son procès, ce 26 septembre 1958, le sort qui l'attend.
Il sait bien que sa conduite héroïque pendant la dernière guerre, toutes les décorations qu'il a gagnées et même les centaines de témoignages de sympathie qu'il a reçus dans sa prison ne le sauveront pas de la corde.

Joseph Bielski a assassiné, le 9 juillet 1957, de quatre coups de revolver, l'amant de sa femme. Or, il n'y a pas d'exemple dans toute l'histoire judiciaire anglaise qu'un auteur de crime passionnel ait échappé à l'exécution.
Pour cela, de l'autre côté de la Manche, on est impitoyable. S'il en fallait encore une preuve, il y a eu deux ans auparavant, le cas de Ruth Ellis. Elle avait tué son amant infidèle ; un être odieux qui l'avait fait affreusement souffrir. Eh bien,malgré les circonstances atténuantes, malgré une campagne de presse en sa faveur, Ruth Ellis a été condamnée à mort et pendue.
Tout le monde s'est rassis dans la grande salle solennelle. Joseph Bielski regarde ses juges bien en face, sans crainte apparente ni passion. Visiblement, il a accepté son sort. Alors, il se contente d'écouter en silence l'exposé de son dossier.

C'est au début de l'année 1939 que s'est noué le destin de Joseph Bielski. Comme pour des millions d'autres personnes, ce destin se nommait Hitler. Quand les troupes allemandes envahissent la Tchécoslovaquie, Joseph est pilote dans la petite aviation de son pays. C'est aussi un antinazi farouche. Il n'ignore pas que, quand les combats se seront terminés, il n'aura aucune indulgence à attendre des vainqueurs.
Aux commandes de son avion, il livre un combat qu'il sait sans espoir. Quand les troupes allemandes sont maîtresses du pays, il effectue plusieurs missions pour transporter à l'étranger d'autres patriotes. Et il part, le dernier, pour l'Angleterre.
Il arrive à temps pour prendre part dans la RAF à la bataille d'Angleterre. Ses parents, qu'il avait réussi à faire venir avec lui, sont tués dans les bombardements de Londres. Joseph Bielski n'en continue la guerre qu'avec plus d'acharnement. Il est volontaire pour les missions les plus périlleuses au-dessus de la France et de l'Allemagne. Il devient l'un des officiers étrangers les plus décorés de la RAF.

C'est en 1943 qu'il rencontre Sandra, qui fait partie des auxiliaires féminines de l'aviation. Elle est belle, elle est blonde. Même dans son uniforme, elle est éblouissante. Elle a vingt-deux ans, il en a quarante et un. Elle, c'est la plus jolie fille de la base, lui, le héros que tout le monde admire.
Au bal organisé pour la fête de Noël 1943, ils dansent ensemble pour la première fois. Ils se marient six mois plus tard. Joseph termine la guerre couvert de gloire. Il est élevé par le roi au titre de membre de l'Empire britannique. En 1945, Sandra et lui ont un fils, Paul, un magnifique garçon, aussi blond que sa maman.
Mais la fin de la guerre, c'est aussi, pour Joseph Bielski, le début des désillusions. C'est très bien d'être un héros, mais que peut faire un héros dans le civil ? Il essaie d'être pilote de ligne, mais on ne le prend pas, il est trop vieux.
Alors, c'est le chômage pendant de longs mois. Joseph connaît encore mal l'anglais : pas question pour lui de songer à un poste de responsabilité. Il est tout heureux de trouver, en fin de comte, un emploi de représentant pour une firme de machines à écrire.

Joseph et Sandra Bielski s'installent dans un tout petit appartement d'un quartier, il est vrai, résidentiel de Londres. Pour son travail, Joseph doit partir des journées entières, quelquefois une semaine d'affilée.
Pour Sandra également, c'est le temps des désillusions.
Pendant qu'elle reste seule à retourner les cols des chemises de son mari et à repriser ses chaussettes, elle a des pensées moroses. At au bout d'un moment, elle est bien obligée de reconnaître qu'elle s'est trompée.
Quand elle a rencontré Joseph, elle a été éblouie.
C'était le brillant aviateur, le héros auréolé de gloire.
Toutes les femmes n'avaient d'yeux que pour lui et c'est peut-être pour cette raison qu'elle l'a voulu à elle. Elle se souvent des regards d'envie des autres auxiliaires féminines quand elle l'a épousé devant toute la garnison.
Seulement, le beau héros est devenu un petit représentant de commerce qui essaie de placer ses machines à écrire aux quatre coins de l'Angleterre et, avec ce qu'il rapporte, ils ont tout juste de quoi se nourrir et payer le loyer.

Sandra regarde souvent par la fenêtre en soupirant, pendant de longues journées solitaires. Pourquoi faut-il que leur misérable appartement soit situé dans un quartier chic de Londres ? Car, en ace, de l'autre côté de la rue, il y a de belles villas, avec des jardins qui la font rêver. Souvent, de luxueuses voiture s'arrêtent et des femmes en sortent ou y montent en robe de cocktail, en robe du soir...

Les années passent, monotones. La situation de Joseph ne s'améliore guère. Si ce n'est plus la misère, c'est toujours la gêne. Et voici qu'au début 1956, le destin se manifeste une seconde fois.
Un nouveau propriétaire emménage dans la villa en face, celle dont la pelouse est si grande et dont les roses sont si belles. Sandra ne tarde pas à connaître son nom : Andrew Simson, le milliardaire, le nouveau couturier qui fait fureur et que la presse surnomme le "Dior anglais".
Maintenant, tous les jours, Sandra peut le voir monter dans sa voiture, une Bentley blanche, interminable et étincelante. Mais c'est lui qu'elle regarde. Il est incroyablement jeune pour une telle réussite : il a la trentaine, pas plus, et surtout, il est beau. Avec ses cheveux impeccablement coiffés et plaqués, ses yeux gris et sa fine moustache blonde, il a tout du séducteur du cinéma d'avant-guerre.
Un don juan, il n'y a pas d'autre mot. Andrew Simson est vraiment irrésistible quand il sort, le matin, dans un de ses costumes impeccablement coupés, une fleur à la boutonnière, l'air désinvolte et conquérant à la fois.
Pendant ses longues journées d'inaction, Sandra ne cesse de penser à lui. Et d'abord, elle se renseigne auprès de ses voisines. Pourquoi est-il toujours seul ?
N'est-il pas marié ? Elle finit par avoir la réponse.Si, il est marié, mais il a congédié sa femme parce qu'elle l'ennuyait à lui demander un enfant. Maintenant, elle vit seule, dans la misère, à l'autre bout de l'Angleterre, mais elle refuse obstinément à demander le divorce ; elle l'aime toujours.
Pourtant, Sandra ne croit pas à la méchanceté d'Andrew Simson. Deux fois déjà, elle l'a croisé dans la rue.
Et, bien loin de faire le fier, il l'a aimablement saluée en lui adressant un sourire.

Noël 1956. Pour Sandra, c'est un jour particulièrement sinistre. Joseph est bloqué depuis deux jours en Ecosse par une tempête de neige. Il lui a adressé un télégramme dans l'après-midi : il est désespéré, mais il n'y a rien à faire. Il ne pourra pas passer le réveillon en famille.
Sandra se prépare donc à rester seule avec son fils, lorsque l'on sonne. Elle manque de se trouver mal : c'est lui ! Costume gris perle, oeillet à la boutonnière, il se tient dans l'encadrement de la porte, un nuage discret de lavande l'environne. Il lui sourit...
- J'espère que vous pardonnerez cette visite de bon voisinage, chère madame. J'ai appris que vous étiez seule pour Noël. Voudriez-vous vous joindre à nous ?
J'ai invité quelques amis. Je vous assure que vous ne vous ennuierez pas.
Inutile de dire que Sandra accepte avec joie. Et elle est touchée, flattée, transportée quand, la soirée avançant, le bel Andrew commence à lui faire la cour. Elle tombe dans les bras du milliardaire, comme autrefois dans les bras du héros.

Quand deux jours plus tard, Joseph Belski rentre enfin d 'Ecosse, la première chose qu'il voit c'est la robe de Sandra : une robe comme seul un grand couturier peut en faire, une robe de chez Simson ! Il tend, un peu désorienté, son cadeau à sa femme : c'est un chemisier, plutôt ordinaire. Il a aussi rapporté un livre de contes de Noël pour Paul.
Mais Sandra éclate brusquement. Elle envoie promener le chemisier au milieu de la pièce.
- Qu'est-ce que tu veux que je fasse de ça ? J'en ai assez d'être habillée comme une chiffonnière ! Regarde ma robe. C'est ça que tu m'offrirais, si tu m'aimais vraiment... Oui, tu ne te trompes pas, c'est Andrew Simson qui me l'a offerte. Oh, pour lui, ce n'est pas un cadeau somptueux. Lui, il gagne en un mois ce que ne gagneras pas pendant toute ta vie !
Les jours suivant, le climat ne fait que s'aggraver chez les Bielski. Sandra est de plus en plus agressive, méprisante. Et Joseph, comme pour chercher un refuge, se met à tenir son journal intime
.


18 janvier 1957. Elle a eu des mots très durs. Elle m'a dit : J'en ai assez d'un mari qui fait durer ses chemises cinq ans, alors qu'il y a des hommes qui changent de costume tous les jours. Je n'ai rien répondu. Depuis, elle ne me parle plus. Elle ne m'a pas fait à déjeuner. J'ai été manger tout seul au café. Je l'aime plus que jamais... Au café, j'ai eu la tentation de disparaître pour ne plus être une entrave à son bonheur. Mais j'y ai renoncé. Je n'ai pas le droit à cause de Paul. Je dois vivre pour lui.


Le 25 juin suivant, Sandra annonce à son mari ce qu'il savait déjà : qu'elle est la maîtresse d'Andrew Simson. Et elle ajoute :
- Nous allons nous marier. Il a engagé un avocat pour divorcer et moi aussi je vais divorcer.
Joseph ne trouve qu'une chose à répondre :
- Et Paul, y as-tu pensé ?
Oui, Sandra y a pensé, car elle lui réplique immédiatement :
- Mon fils sera bien plus heureux avec Andrew et moi. Au moins, avec nous, il sera correctement habillé, il aura des études dignes de lui et un avenir.
Les jours suivants, Joseph Bielski, qui a dû repartir sur les routes anglaises pour vendre ses machines à écrire, note dans son journal :


Le 25 juin a été le jour le plus noir de ma vie. J'ai cinquante-cinq ans et plus de foyer. Je sais que désormais elle ne fait qu'un avec lui. Les Allemands ont été moins cruels avec moi que cet homme.

Le journal s'arrête au 1er juillet 1957. La suite a lieu huit jours plus tard, Joseph Bielski est rentré d'une de ses tournées plus longues que les autres. Il a pris sa décision : il veut aller voir Andrew Simson pour lui parler de son fils, pour lui dire comment il devraitl 'élever, se comporter avec, puisque désormais, c'est li qui va en avoir la responsabilité.
Le 9 juillet au matin, alors que sa femme est partie faire des courses, il franchit la chaussée qui sépare son petit appartement de la luxueuse villa à la pelouse couverte de roses. Il fait longtemps le tour de la propriété. Il n'ose pas entrer. Pour se rassurer, il serre dans sa poche son revolver. Il l'a emporté parce qu'il a peur, parce que cet homme est un monstre et qu'il le croit capable de tout.
Enfin, il se décide. Il pousse la grille, traverse la pelouse, franchit le perron de marbre, sonne à la porte. Un serviteur lui ouvre, et, au bout de quelques minutes, l'introduit dans un salon spacieux.
L'homme est là, arrogant, sûr de lui, dans une somptueuse robe de chambre de soie mauve. Il fume une cigarette. En voyant entrer son visiteur, il ne se lève pas du canapé où il est allongé, il ne lui propose pas de s'asseoir.
Intimidé malgré tout par ce luxe dont il n'a pas l'habitude. Joseph Bielski commence le discours qu'il avait préparé.
- Monsieur Simson, je ne vous fais aucun reproche au sujet de ma femme ; après tout, c'est sans doute mieux pour elle. Je suis venu seulement vous parler de mon fils.
Le couturier chasse la fumée de sa cigarette d'un geste agacé.
- Ne m'ennuyez pas avec ces détails, je vous en prie.
Joseph insiste.
- Pourtant, c'est très important...
Mais l'autre l'interrompt sèchement.
- Ecoutez, mon vieux, votre femme est folle de moi et elle me plaît. Alors, que voulez-vous que nous y fassions l'un et l'autre ?
C'est à ce moment précis que Joseph Bielski sort son revolver de sa poche et tire quatre fois.
Quand, quelques instants plus tard, les serviteurs se précipitent, Joseph pose son revolver sur un guéridon et leur déclare calmement :
- N'ayez pas peur. Allez chercher une ambulance et prévenez la police. Je ne m'enfuirai pas.


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epistophélès



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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 14 Mai - 22:10

Voilà comment un héros de la guerre est devenu l'auteur d'un crime passionnel et tels sont les faits qui sont relatés, en ce premier jour d'audience, devant Old Bailey, la chambre criminelle de Londres.
Dans la salle du tribunal, les juges, les jurés et le public ont écouté, dans le plus grand silence, le récit du drame.
Maintenant, c'est le défilé des témoins. Ils sont pratiquement tous en faveur de l'accusé. Voici ses anciens camarades de la RAF recouverts de leurs décorations et dont certains occupent des fonctions officielles importantes.
Tous viennent dire les qualités de courage et la droiture morale de Joseph Bielski.
Voici maintenant la femme de la victime elle-même, qi a tenu à témoigner en faveur de l'accusé. .Sa déposition fait sensation.
- Oui, dit-elle fermement, je suis de tout coeur avec ce pauvre homme ; je comprends son geste. Andrew était un être odieux. Toute sa vie, il s'est moqué de ce que pouvaient devenir les autres, pourvu que lui seul surnage.
Il n'y a qu'un témoin qui ne paraît pas à la barre, c'est la femme de l'accusé, Sandra Bielski. Car, après le meurtre, non seulement elle n'est jamais venue voir son mari dans sa prison, mais elle a disparu. Elle n'a donné aucun signe de vie. Elle se cache.
Quand l'huissier appelle : "Madame Sandra Bielski" et que son nom est suivi d'un long silence, Joseph se tasse sur son banc et hoche la tête sans mot dire. Dans l'assistance, il y a un long brouhaha d'indignation envers cette femme et de sympathie envers l'accusé.
Pourtant, celui-ci ne se fait pas d'illusions, pas plus d'ailleurs que ses avocats, même s'ils lui lancent de temps en temps des sourires encourageants. Le crime passionnel est puni de mort en Angleterre, quelles que soient les circonstances. Il n'y a pas d'exception à la règle.


28 septembre 1958. Le jury se retire pour délibérer.
Au bout de treize minutes seulement, il revient donner lecture du verdict. Joseph Bielski n'a pas bougé, mais son avocat n'a pu s'empêcher d'avoir une grimace de contrariété. Quand c'est si court, c'est évidemment très mauvais signe. Bien sûr, il savait que c'était perdu d'avance, mais dans ce cas précis, il avait un infime espoir.
Le président du tribunal lit les attendus. Et, à mesure qu'il parle, les visages changent, car ce qu'il dit est proprement incroyable :
- En regardant la vie de cet homme jusqu'au 9 juillet, tous ceux qui sont ici ne peuvent avoir que le plus grand respect pour le caractère dont il a fait preuve. Quel que soit le délit qu'il a commis, aucun d'entre nous ne peut sous-estimer l'abjecte provocation à laquelle il a été soumis. En conséquence, nous l'avons trouvé coupable, non de meurtre, mais d'attentat à la vie humaine.
Il y a un instant de silence total et le président conclut :
- Joseph Bielski, la cour vous condamne à trois ans de prison.
Dans la salle, une ovation retentit. Les Anglais mesurent à sa juste valeur l'importance historique du moment.
Pourtant, la suite est plus extraordinaire encore.


En arrivant à la maison d'arrêt pour purger sa peine, Joseph Bielski se soumet, comme tout condamné anglais, à la visite médicale. Un examen de pure routine : pourtant le médecin, après l'avoir ausculté, se redresse, perplexe. Il appelle un confrère et discute longuement avec lui. Il n'y a pas de doute possible : Joseph Bielski est atteint d'une maladie cardiaque extrêmement rare dont l'issue est fatale à court terme. Et le malade, qui n'avait jamais ressenti la moindre douleur, n'aurait pas eu l'idée de consulter de lui-même un médecin.
Il a été opéré sans attendre, s'est parfaitement remis, et il est sorti guéri à l'expiration de sa peine.
Ainsi se termine l'histoire de Joseph Bielski, à qui son crime n'avait pas valu la potence, mais lui avait, au contraire, sauvé la vie. Et qui oserait dire que ce n'était pas justice ?



FIN
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 15 Mai - 0:20

L'ablation du coeur


24 septembre 1979, sept heures du soir. Greg Allison, quarante-trois ans, est assis dans son bureau de la clinique San Gregorio, qui fait l'angle entre la 2e Rue et la 36e Avenue à New york.
De haute stature, les cheveux grisonnants sur les temps, les yeux bleus, Greg Allison a tout pour plaire.
Et si l'on ajoute qu'il est le propriétaire richissime d'un des établissements hospitaliers des plus en vogue de New York, on admettra qu'il ait toutes les raisons de prendre la vie du bon côté.
Pourtant, ce n'est pas le cas. Depuis quelque temps, Greg Allison est sombre, morose. Un pli amer apparaît souvent au coin de sa buche et son regard bleu a parfois un éclat dur. D'ailleurs, il reste beaucoup plus souvent que par le passé à la clinique. Il a toujours énormément travaillé, mais à présent il semble vouloir se tuer à la tâche. Pourquoi ? Nul parmi son personnel ne se hasarderait à lui poser la question.
Une des infirmières entre dans son bureau.
- Docteur, une urgence. Un accident de la circulation tout près d'ici, dans la 36e Rue. C'est la police qui nous a amené le blessé.
Greg Allison se lève.
- J'arrive...
L'infirmière considère avec un air soucieux le teint pâle et les traits tirés du docteur.
- Monsieur, vous ne préféreriez pas que ce soit l'un de vos assistants qui s'en charge ?
Greg Allison la bouscule presque pour passer la porte.
- Je vous dispense de vos commentaires. Suivez-moi aux urgences.


Une minute plus tard, le docteur Allison est dans la salle des urgences. Sur une table roulante est allongé un homme de trente-cinq ans environ. Ses cheveux très bruns et son collier de barbe ressortent sur son teint livide. De grosses gouttes de sueur coulent sur son front et ses joues. Il a les yeux clos : il est sans connaissance.
Greg Allison, en quelques gestes précis, palpe la tête et le ventre du blessé. Il se redresse et annonce d'une voix brève :
- Traumatisme crânien, fracture du bassin et hémorragie interne. J'opère tout de suite, préparez la salle...
Il se tourne vers un des policiers présents.
- Comment cela est-il arrivé ?
- A la hauteur du 204, 36e Rue. Il sortait de l'immeuble ; il a traversé sans regarder et il a été renversé par un taxi.
Greg Allison reste un instant silencieux et puis il prononce à voix si basse que personne ne eput l'entendre :
- Je m'en doutais.
Les policiers se retirent. L'infirmière s'approche pour emmener le chariot. Le docteur la repousse :
- Laissez, je m'en charge ! Allez vous-en !
Après un mouvement de surprise, elle obéit et Greg Allison se retrouve seul avec le blessé. Il se penche sur lui et se met à lui parler :
- Cher ami ! Quelle bonne idée d'avoir choisi mon établissement ! Vous voulez vraiment que je vous opère ? Comment ? Je n'ai pas tout à fait saisi la réponse... Ah, vous n'avez rien dit ! Qui ne dit mot consent, paraît-il...
Parfait : venez avec moi.
Greg Allison se met à pousser le chariot sur lequel repose le blessé inconscient.
- Tout cela n'est pas trop grave. Surtout pour un chirurgien comme moi. J'en ai opéré de bien plus mal en point que vous. Mais dans votre cas, j'ai envie de me surpasser.
Que diriez-vous d'un petit supplément sans augmentation de prix ? L'ablation du coeur, par exemple. C'est très facile.
Un petit coup de bistouri et hop ! plus de coeur ! Cela fait si mal le coeur ! Faites-moi confiance, le hasard vous a mis en bonnes mains. Bientôt vous ne souffrirez plus...

Contrairement aux apparences, le docteur Greg Allison n'est pas fou. L'incroyable situation qui est en train de se produire est à la fois le résultat du hasard et d'une longue histoire.
L'histoire se confond avec les dix dernières années du docteur. En 1969, il avait trente-trois ans ; il était un jeune et brillant praticien en vogue et il venait juste de fonder sa clinique. Au cours d'une soirée mondaine, il a rencontré Maggy, juste âgée de vingt ans. Elle suivait des cours d'histoire de l'art, ce genre d'études pour jeunes filles de bonne famille qui ne veulent pas avoir l'air trop désoeuvrées en attendant le futur mari. Et Maggy n'était pas de celles qui doivent attendre longtemps : grande, brune, les yeux verts et immenses, elle attirait tous les regards. Greg a été fou d'elle tout de suite et Maggy aussi.
Leur mariage, qui a eu lieu peu après, a été un des plus réussis de la bonne société new-yorkaise. Il était séduisant, elle était belle ; il était riche, elle n'était pas sans fortune, ils s'aimaient. Que demander de plus ? Leur vie commençait comme un conte de fées. C'est tout juste s'il y avait besoin de leur souhaiter d'être heureux.
Ils ont été heureux neuf ans. Leurs deux enfants, Carrol et Peter étaient charmants et bien élevés ; la clinique de Greg était de plus en plus cotée et, à l'aisance a succédé l'opulence. Tout s'est pourtant détraqué rapidement. Greg Allison aurait dû s'y attendre, mais quand ils'agit de soi, on n'imagine pas le pire ; on croit que cela n'arrive qu'aux autres.
Tout a commencé par des reproches de Maggy au sujet de son travail. Surtout quand il a décidé d'installer un lit dans son bureau pour pouvoir opérer de nuit.
Elle a secoué sa longue chevelure brune avec un air indigné :
- Alors tu ne rentreras plus le soir ! Tu me délaisses, tu me dédaignes !
- Ecoute, je t'assure que ce n'est pas ce que tu imagines. Je compte réellement dormir à l'hôpital.
- Oh, je le sais bien ! Je ne pense pas à une autre femme. Je sais que c'est pour ton travail. Et c'est peut-être pire. Il n'y a que ton travail qui compte. Ta vraie maîtresse, c'est ton travail !
Greg a été indigné de telles paroles.
- Comment peux-tu dire cela ? C'est pour toi que je travaille, pour tes robes, tes bijoux.
Mais Maggy a tourné les talons.
- J'aimerais mieux un peu moins de bijoux et un peu plus de présence...

C'est à la suite de cette conversation que Greg Allison a pris sa décision et, sans le savoir,a commis l'erreur de sa vie. Pour calmer sa femme, il a voulu lui faire un cadeau plus beau que tous les autres : une villa à Hyannis Port, la station balnéaire proche de New York où se retrouvent les plus grandes fortunes. En même temps, il promettait à Maggy de venir avec elle tous les week-end.
Howard Kinderly, directeur d'une agence immobilière de Hyannis Port, lui a tout de suite fait bonne impression. Il inspirait confiance avec son visage ouvert encadré d'un collier de barbe, et il avait l'air très compétent.

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 15 Mai - 2:30

Sur ce point, pas de problème. Howard Kinderly lui a trouvé une habitation de dix pièces au bord de la mer. Seulement, le jour où il aurait dû aller la visiter avec Maggy, il n'a pas pu. Il a été retenu à la dernière minute par une opération. C'est Howard Kinderly qui afait à Maggy les honneurs de la maison. Et les autres week-ends non plus, il n'a pas pu venir, toujours pour des opérations urgentes.

Il y a trois mois, Maggy lui a dit calmement, sans élever la voix :
- Greg, je divorce.
- Ce n'est pas sérieux ?
- Très sérieux, au contraire. Je suis amoureuse. Tu te souviens d'Howard Kinderly, le directeur de l'agence immobilière de Hyannis Port ? C'est vrai que tu l'as si peu vu. Tu es venu si peu à Hyannis Port...

Rien n'a pu faire changer Maggy Allison de sa décision. Greg a préféré s'en aller. Depuis, il couche dans son bureau ou chez des amis. Il n'a pas voulu remettre les pieds dans le luxueux appartement qu'il habitait, tout près de la clinique, au 204, 36e Rue. Il se doutait bien qu'Howard venait y retrouver Maggy, mais il préférait l'ignorer.
Et voilà qu'après cette histoire, somme toute banale, le hasard vient d'entrer en scène. En sortant du 204, 36e Rue, Howard Kinderly a été renversé par un taxi. Et, tout naturellement, la police l'a conduit vers l'établissement hospitalier le plus proche, c'est-à-dire sa clinique.
Poussant le chariot d'opération, le docteur Greg Allison regarde le visage livide, le collier de barbe noire où coule la sueur, les yeux clos, les traits pincés. Jamais il n'aurait pensé devenir un assassin. Mais le moyen de faire autrement quand le hasard vous fait un tel cadeau ? C'est tellement tentant que c'en est provocant. A la limite, il n'est même pas responsable de la suite des événements.

Une forme en blouse blanche passe dans le couloir, Greg Allison arrête le chariot.
- Ah, docteur Mosley !... Il faut que vous alliez tout de suite chez votre mère. Il vient d'y avoir un coup de téléphone.
Et le docteur devient tout pâle.
- Elle a eu une rechute ?
- Je ne sais pas. Ce n'est pas moi qui ai eu la communication. En tout cas, faites vite !
Mosley désigne le blessé sur le chariot.
- Mais pour l'anesthésie ?
- Je m'en charge, ne vous inquiétez pas !
Le docteur Mosley s'en va précipitamment et Greg Allison sourit. Le docteur Mosley, dont la vieille mère cardiaque est, depuis plusieurs jours, entre la vie et la mort, ne le dérangera plus. Le docteur Mosley devait faire l'anesthésie d'Howard Kinderly. Allison se penche sur le chariot.
- C'est moi qui vais faire la piqûre, Howard... Vous êtes d'accord, n'est-ce pas ?
Et il franchit les portes vitrées de la salle d'opération.

Dix-neuf heures trente. On sonne à la porte d'un appartement du 28e étage au 204, 36e Rue. Une femme brune magnifique ouvre la porte. Devant elle une petite bonne femme tout à fait insignifiante.
- Pardonnez-moi de vous déranger, madame, je suis votre voisine. Il s'agit du monsieur que j'ai déjà vu avec vous : un jeune homme brun avec un collier de barbe.
- Oui, et alors ?
- Eh bien, je venais d'arriver en bas quand j'ai vu un attroupement. Il a été renversé par un taxi.
Maggy Allison est devenue toute blanche.
- C'est grave ?
-  Je ne sais pas, mais les policiers l'ont tout de suite emmené à la clinique.
De blanche, Maggy devient livide.
- Quelle clinique ?
- Elle devait être tout près. Ils n'ont même pas pris leur voiture. Ils l'ont emmené en brancard.
Maggy Allison bouscule sa voisine et se rue devant l'ascenseur.
- Mais mon Dieu, il va le tuer ! Il y a combien de temps qu'a eu lieu l'accident ?
- Un quart d'heure, peut-être une demi-heure. Mais je ne comprends pas : qui va tuer qui ?
Sa voisine n'a pas eu le temps d'en dire plus. L'ascenseur est là. Maggy s'y engouffre et les portes se referment sur elle.

Au même moment, dans la salle d'opération, Greg Allison vient de faire lui-même la piqûre qui aurait dû être pratiquée par l'anesthésiste. Il a un sourire mauvais. Mais lui seul le sait. Qui pourrait voir quoi que ce soit sous son masque blanc ?
- Bistouri...
Une infirmière lui tend l'instrument demandé. Il incise la cage thoracique avec sûreté. Il a toujours été un excellent chirurgien.
- Scalpels... Compresses...
Les gestes précis continuent. Soudain une des infirmières pousse un cri :
- Docteur, l'électrocardiogramme !
Effectivement, le tracé vert sur l'écran à côté de la table d'opération s'st mis à décrire des courbes désordonnées. La voix de Greg Allison est parfaitement maîtresse d'elle-même.
- Piqûre intracardiaque.
L'assistant tend la seringue toujours prête pour une telle éventualité. Mais la piqûre ne produit aucun effet.
Au contraire, les battements désordonnés s'accélèrent puis se mettent à faiblir.
- Masque à oxygène.
Le masque, appliqué sur le visage d'Howard Kinderly ne change pas le dramatique processus qui s'est mis en marche. Sur l'écran, le tracé vert commence à devenir plat.
- Ecartez-vous, je vais tenter un massage cardiaque.
Sur la table d'opération, le docteur Allison pratique les gestes de réanimation, mais il n'y a plus d'espoir. Les "bip bip" ont cessé. L'électrocardiogramme n'émet plus qu'une ligne verte toute droite et un sifflement continu.
Greg Allison baisse les bras, arrache son masque et ses gants, tandis qu'il jette un drap sur le cadavre.
- C'est fini !...


C'est alors que la porte s'ouvre. Maggy Allison arrive en trombe, hors d'elle, et s'arrête, pétrifiée. Une infirmière entre juste derrière elle et s'adresse au docteur.
- J'ai voulu l'empêcher de passer, mais il n'y a rien eu à faire...
Maggy Allison regarde encore un instant le drap qui recouvre la table d'opération et pousse un cri :
- Assassin !
Greg tente de s'approcher d'elle mais ses hurlements redoublent.
- Assassin ! Tu l'as tué ! Assassin !


Il y avait des policiers qui passaient là, amenant un autre blessé. Devant eux, le docteur Allison s'est défendu avec hauteur et énergie. Mais l'arrivée du docteur Mosley, l'anesthésiste, a tout changé.
- Je reviens de chez ma mère. Elle n'a rien et personne ne m'a appelé. Pourquoi avez-vous voulu m'éloigner ? Expliquez-vous, docteur !
Alors, Greg Allison s'est effondré et il a fait des aveux complets. Il a été arrêté, mais n'a pas été jugé. Il s'est ouvert les veines en prison, de deux coups de rasoir nets, impeccables. Le docteur avait toujours été un remarquable chirurgien.


FIN
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JEAN



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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Dim 15 Mai - 17:45

Merci
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epistophélès



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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 21 Mai - 2:46

Sa Majesté



Marie-Louise Joubert sort du parc Monceau. Elle aime bien se promener l'après-midi dans cet endroit calme et distingué et, sans sel 'avouer vraiment, elle espère un peu y rencontrer un monsieur en rapport avec l'aristocratie du lieu.
Mais aucun monsieur distingué et fortuné ne l'a encore abordée jusqu'à ce jour ; rien que des jeunes gens sans-le sou en quête d'une aventure. Pourtant, Marie-Louise Joubert est jolie. Elle est ravissante même ; blonde aux yeux bleus, avec un corps splendide de dix-neuf ans.
Pauvre Marie-Louise ! Depuis qu'elle vit à Paris, elle est allée de désillusion en désillusion. Quand elle a quitté son Auvergne et ses dix frères et soeurs à cause de la misère, au début de l'année 1908, elle attendait tout autre chose de la capitale. Mais la misère est toujours là. Fille pauvre, elle n'a trouvé qu'un travail de fille pauvre ; elle est serveuse dans un bouillon populaire. Chaque midi et chaque soir, elle doit endurer les avances vulgaires des miséreux en tout genre, avec leurs sales pattes qui traînent.

- Cocher ! Hé, cocher !
La voix à l'accent américain fait se retourner Marie-Louise.
L'homme qui s'approche du fiacre est vraiment superbe : grand, moustache mode, trente-cinq ans environ, et si distingué dans sa redingote gris perle ! Marie-Louise Joubert s'est arrêtée au bord du trottoir. Le monsieur monte dans la calèche. Elle regarde passer le rêve...
- Cocher, rue Royale !
L'accent faubourien du cocher contraste avec l'accent américain distingué :
- Où ça, rue Royale, mon prince ?
- Chez Maxim's.
En entendant le nom prestigieux, Marie-Louise Joubert a un cri d'admiration :
- Mince alors !
C'est plus fort qu'elle. Cela lui a échappé. L'Américain et le cocher se tournent vers elle en même temps. Elle les regarde toute bête sur le trottoir, les mains sur la bouche, rose de confusion.
L'Américain ajuste son monocle et émet un sifflement.
Au comble de la gêne, Marie-Louise voudrait s'enfuir, mais elle reste immobile, pétrifiée. La voix à l'accent si particulier s'adresse à elle :
- Mademoiselle, puis-je vous déposer quelque part ?
Marie-Louise Joubert répond spontanément :
- Emmenez-moi faire un tour au Bois !
Elle monte dans la calèche. L'homme lui déclare alors :
- Arnold Williams, roi de la chaussure.
Marie-Louise, un peu décontenancée par cette entrée en matière, réplique :
- Marie-Louise Joubert. Je suis vendeuse... chez un fleuriste.
Les présentations étant faites, le cocher fouette ses chevaux et la calèche prend la direction du bois de Boulogne. Marie-Louise sourit. Elle a l'impression que ce fiacre l'emmène vers une nouvelle existence. Elle pense à Cendrillon...

Début 1909. Il y a maintenant six mois que Marie-Louise Joubert a fait la connaissance d'Arnold Williams.
Qui reconnaîtrait en elle la petite Auvergnate montée à Paris, la serveuse du bouillon populaire ? Ses somptueuses toilettes, ses bijoux fastueux rendent sa beauté éblouissante. Marie-Louise est désormais une personnalité du Tout-Paris. Les corbeilles de fleurs et le billets d'admirateurs s'entassent dans son hôtel particulier de la Plaine-Monceau.

Maire-Louise y vit seule. Arnold Williams, qui est tombé follement amoureux d'elle, ne passe en effet que quatre mois de l'année à Paris. Le reste du temps, il est obligé d'aller à New York pour ses affaires. Il a donné à la jeune femme tout ce qu'elle voulait, tout ce qu'il y avait de plus beau, de plus cher. Il lui verse des mensualités princières. Mais à une condition : il exige d'elle une fidélité absolue, sinon il lui coupera les vivres et lui reprendra tout.
Marie-Louise Joubert a accepté, bien entendu. Et depuis deux mois qu'Arnold est parti, elle tient parole. Elle paraît dans les lieux à la mode, mais seule. Elle repousse impitoyablement toutes les avances. Ce comportement renforce encore l'empressement autour d'elle. Les hommes font des folies pour vaincre sa résistance. Plusieurs ont même menacé de se suicider. Mais Marie-Louise Joubert demeure inflexible et son attitude hautaine lui a valu un surnom dont elle n'est d'ailleurs pas fâchée : "Sa Majesté".

Ce soir de février 1909, "Sa Majesté" dîne chez Maxim's en compagnie d'amis, rien que des couples mariés. Elle a pas mal bu.
Elle se sent très gaie. Les violons la rendent rêveuse. Elle soupire devant sa flûte de champagne. Bien sûr, il serait trop stupide de perdre une fortune miraculeuse.
Mais la raison, la volonté ne sont pas tout. Quand on a vingt ans, qu'on est belle et qu'on est follement désirée par les hommes les plus séduisants, il y a des sacrifices qui sont à la limite du supportable.
Un claquement de talons fait sursauter Marie-Louise.
Un homme d'une trentaine d'années, en tenue de grand officier du tsar, s'incline galamment devant elle :
- Mademoiselle, pourriez-vous m'accorder cette danse ?
Les violons ont entamé une valse tsigane. Marie-Louise se lève et tend son bras au bel officier. Il y a un murmure parmi les convives, "Sa Majesté" est descendue de son piédestal. C'est un événement mondain. Demain, dans le Tout-Paris, on ne parlera que du grand-duc Alexis, le vainqueur de cette citadelle imprenable.
Marie-Louise se rassied, tout essoufflée. Un serveur s'approche d'elle :
- Mademoiselle, on vous demande au téléphone.
Très intriguée par cet appel inattendu, Marie-Louise Joubert suit le garçon jusqu'à la cabine. Elle décroche le combiné : rien. Il n'y a personne au bout du fil...
C'est alors qu'elle remarque que le serveur n'a pas bougé et qu'il la dévisage avec insistance. Elle s'apprête à le remettre à sa place. Celui-ci ne lui en laisse pas le temps.
- J'ai choisis ce prétexte pour vous parler.
Marie-Louise l'interrompt, scandalisée :
- Qu'est-ce que cela signifie ?
Mais le serveur continue comme s'il ne l 'avait pas entendue :
- Pour vous parler de la part de M. Williams...
Du coup, la jeune femme devient toute pâle.
- Je suis désolé de vous l'apprendre, mademoiselle, mais je suis employé par M. Williams pour vous surveiller. Je dois lui adresser un rapport toutes les semaines. Et, d'après ce que j'ai cru comprendre, il a des informateurs comme moi dans tous les endroits où vous êtes susceptible de vous rendre.
Marie-Louise sent la panique l'envahir.
- Ecoutez... Ne lui dites rien. Je vous en serai reconnaissante.
Le garçon secoue la tête.
- Non. Je vous remercie. Si je me taisais, il l'apprendrait par quelqu'un d'autre. Et je ne tiens pas à perdre la gratification qu'il me donne. Elle est ... estimable.
Marie-Louise s'enfuit. Elle rentre chez elle sans saluer personne. Comment a-t-elle pu penser qu'Arnold serait assez naïf pour croire en sa bonne foi ? Avec les moyens qu'il a, se sont des dizaines d'espions qu'il a placés partout autour d'elle. Et maintenant, pour un instant de faiblesse, pour une valse, elle va perdre son hôtel particulier, ses bijoux, ses domestiques. Le carrosse de Cendrillon va se transformer en citrouille et "Sa Majesté" en serveuse de bouillon populaire...

Pendant les jours qui suivent, Marie-Louise ne vit plus. Elle attend la sentence d'Arnold qu'elle pressent impitoyable. Quand la lettre de New York arrive, elle a toutes les peines du monde à l'ouvrir tant elle est bouleversée, mais l'instant d'après, elle pousse un cri de joie ! Arnold lui fait, bien entendu de terribles reproches pour son inconduite chez Maxim's. Mais il vaut bien lui laisser une chance, une dernière.
Le soir même, Marie-Louise Joubert se rend chez Maxim's. Dès qu'il l'aperçoit, le grand-duc s'empresse auprès d'elle. Elle le repousse avec mépris. Comme l'officier du tsar insiste, elle fait un éclat, elle lui crie des mots blessants. Les conversations des convives s'arrêtent un instant. Le Tout-Paris regarde sans comprendre : "Sa Majesté" est redevenue "Sa Majesté".
Marie-Louise s'assied seule à une table. Elle s'aperçoit alors que le serveur de la soirée précédente ne l'a pas quittée des yeux et affiche un sourire indéfinissable.

2 avril 1909. Ce jour-là, le Tout-Paris est en émoi. Les chroniqueurs mondains rivalisent de talent pour raconter l'événement : "Sa Majesté" est morte, et pas de n'importe quelle mort ! Elle a été assassinée. On l'a retrouvée dans son hôtel particulier de la Plaine-Monceau avec trois balles dans le corps.
Le commissaire Lefort, chargé de l'enquête, est très contrarié. Dans ces histoires de demi-mondaines, on marche sur des oeufs, car les suspects ne sont pas les premiers venus. Ce qui ennuie principalement le commissaire, c'est que les résultats de la perquisition sont formels : rien n'a été volé dans l'hôtel particulier. Or, les bijoux de la victime étaient dans un coffret, à portée de la main. Un crime crapuleux aurait arrangé tout le monde.
Mais ce n'est pas un crime crapuleux.
Alors qui ? Par obligation professionnelle, le commissaire Lefort lit les rubriques mondaines. Il se souvient parfaitement de la valse que "Sa Majesté" avait accordée au grand-duc Alexis et de l'affront public qu'elle li avait infligé quelques jours plus tard. Il sait aussi que Marie-Louise était entretenue par Arnold Williams.
Un grand-duc russe, un milliardaire américain : ce n'est pas le genre de suspects qu'affectionne un commissaire. Non, décidément, l'affaire n'est pas du tout à son goût !

Le commissaire Lefort en est toujours à se demander de quelle manière il va aborder cette enquête qui est à prendre avec des pincettes, quand un visiteur demande à être introduit dans son bureau. Il lui a fait passer sa carte : Siméon Bertaud, détective privé.
Siméon Bertaud est un petit homme grassouillet aux allures de bon vivant. Il donne une franche poignée de main au commissaire.
- Je pense que je peux vous apporter des renseignements intéressants. Je suis - enfin j'étais - employé par M. Williams pour surveiller Mlle Joubert.
Le nom du milliardaire fait faire la grimace au commissaire, mais Siméon Bertaud n'a pas l'air de s'en apercevoir.
- Pendant les premiers mois, il ne s'est rien passé de particulier. Jusqu'à cette danse que Mlle Joubert a accordée au grand-duc russe. M. Williams a été averti, mais il a décidé de lui laisser encore une chance. Alors Mlle Joubert a fait au Russe une scène publique. Pour tout le monde, elle était redevenue comme avant ; fidèle et inaccessible. En fait, c'est le contraire : c'est à partir de ce moment que tout a commencé...
Le commissaire Lefort marque brusquement un intérêt soutenu pour son interlocuteur.
Le détective continue.
- M. Williams avait des informateurs dans les lieux fréquentés par le Tout-Paris, mais moi j'étais le seul chargé de suivre Mlle Joubert où qu'elle aille. Le lendemain de l'esclandre, j'étais en faction devant l'hôtel particulier. J'ai vu sortir vers minuit une femme blonde habillée de façon modeste, comme une domestique. Je l'ai reconnue tout de suite : c'était elle. Elle s'est rendue à pied vers les Grands Boulevards. Elle est entrée dans un café populaire, elle s'est assise à une table et elle a attendu.
- Et alors ?
- Et alors, que vouliez-vous qu'il arrive ? Un homme est venu à sa table, il lui a fait des propositions et ils sont partis ensemble. Ils ont été dans un immeuble plutôt misérable - le logis du monsieur, je suppose -, elle est repartie à l'aube et elle est rentrée chez elle. Et elle a recommencé comme cela pendant un mois, chaque fois dans un café différent et avec un monsieur différent.
Le détective adresse un clin d'oeil au commissaire Lefort.
- Une jolie fille comme elle, comment aurait-elle pu rester huit mois sans hommes, la pauvre ? Je suppose qu'elle s'est dit que si elle allait dans les lieux mal fréquentés pour suivre le premier venu, les espions payés par M. Williams ne pourraient rien contre elle. Elle n'avait pas pensé que quelqu'un était chargé de la suivre partout.
Le commissaire hoche la tête.
- Et vous avez prévenu M. Williams ?
Pour la première fois, le détective a l'air gêné.
- Non, j'ai préféré aller trouver Mlle Joubert. Nous avons conclu un arrangement. Vous comprenez, elle ne faisait rien de mal. Tant que ce n'était pas avec des gens de la bonne société, mon client en pouvait pas le savoir. Alors je lui ai proposé mon silence en échange... d'un peu d'argent.
Le commissaire Lefort coupe sèchement son interlocuteur.
- Et c'est pour me dire cela que vous êtes venu ?
- Non, attendez ! Depuis un mois, c'est différent...
Elle voyait toujours le même homme. Je me suis renseigné sur lui, un certain Gaston Vernier, un type assez peu recommandable, un gigolo pour tout vous dire.
Mlle Joubert semblait très éprise. C'est tout ce que je sais.
Intérieurement, le commissaire pousse un soupir de soulagement ! Un gigolo, voilà une piste qui lui plaît, qui l'éloigne du terrain dangereux des milliardaires et des grands-ducs. Il remercie plutôt froidement le détective et, sur ses indications, il n'a aucun mal à faire arrêter ce Gaston Vernier. Le jour même, il est dans son bureau.

L'homme est tel qu'on peut l'imaginer : il a la trentaine, des moustaches et des favoris soigneusement brillantinés, mais le visage veule et le regard faux. Il est très agité.
- Je n'ai rien fait, je vous le jure ! C'est vrai, j'étais l'amant de Marie-Louise et elle me faisait de temps en temps de petits cadeaux. Elle était folle de moi. Mais je ne l'ai pas tuée, pourquoi l'aurais-je fait ? J'avais tout intérêt à ce que notre liaison continue.
Le commissaire Lefort admet le bien-fondé de l 'objection, mais il n'est pas décidé à lâcher aussi facilement sa proie. Et puis - est-ce une impression ? -, il lui semble que la voix sonne faux.
- Vous savez quelque chose ! Et vous allez me le dire, sinon c'est vous qui serez inculpé de meurtre et je ne donne pas cher de votre tête !
Le gigolo est devenu vert. Il avale sa salive.
- Ecoutez... J'ai une petite amie, enfin, une vraie. Rosine Vacher, elle s'appelle. Quand j'ai connu Marie-Louise, je l'ai un peu laissée tomber. Rosine l'a très mal pris. Elle m'a dit : "Je la tuerai, cette putain !"
Je ne l'ai pas crue, mais depuis le jour du meurtre, je ne l'ai pas revue. Et le prie, c'est que, depuis ce temps-là, mon revolver a disparu.
- Et à votre idée, où peut-elle se trouver ?
- Oh, sûrement chez ses parents, en Bretagne. Elle était montée à Paris l'année dernière. Elle avait l'idée de faire fortune...

C'est dans un petit village de Bretagne que Rosine Vacher a été arrêtée. Conduite devant le commissaire Lefort, elle a fini par avouer son meurtre. Oui, c'était bien elle qui avait tué la demi-mondaine. Elle était allée dans son hôtel particulier avec le revolver de Gaston et avait tiré après une violente discussion. Par jalousie.
Marie-Louise Joubert, "Sa Majesté", maîtresse d'un milliardaire américain et courtisée par un grand-duc russe, était morte sous les balles d'une pauvre fille comme elle, d'une paysanne qui avait quitté sa province et sa misère pour faire fortune à Paris.
Il est difficile d'échapper à son milieu.


FIN
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Martine



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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 21 Mai - 7:49

Merci Episto!
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epistophélès



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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mar 15 Nov - 21:22

"L'amant-gibier


- Lieutenant, il y a une dame qui veut vous voir à propos de l'écrasé du bois de Lakewood.
Le lieutenant de police Brian Humber, qui vient de prendre son service, ce 2 juin 1976, dans son bureau de Nashville, Tennessee, lève un sourcil interrogateur en direction de l'agent Taylor.
- Un témoin ?
- Ca, je ne sais pas, lieutenant. La dame m'a seulement dit ...
- Eh bien, faites patienter.
L'agent Taylor a l'air embarrassé. Il considère le lieutenant sans se décider à ouvrir la bouche. Il a toujours été intimidé par son supérieur, et non sans raison. Le lieutenant Brian Humber n'a pas encore la trentaine et, avec ses cheveux blonds bouclés, il a gardé quelque chose d'un peu enfantin. Mais ce n'est qu'une apparence : il possède une forte autorité qui, par moments, n'est pas exempte de dureté. Le lieutenant Humber, qui s'est replongé dans ses dossiers, redresse vivement la tête.
- Qu'est-ce que vous faites, Taylor ? Vous êtes sourd ou quoi ?
L'agent Taylor s'éclaircit la gorge.
- C'est que, lieutenant... La dame en question est Mme Serena Hamilton.
- Hamilton ? Vous ne voulez pas dire Hamilton des supermarchés Hamilton ?
- Si, justement ! Elle m'a précisé : "Dites bien à votre chef que je suis Mme Hamilton des supermarchés Hamilton..."
Le lieutenant Humber se met à rugir.
- Et vous ne me le disiez pas tout de suite, espèce d'imbécile ! Vous laissez poireauter une Mme Hamilton comme une vulgaire Mme Smith ! Allez la chercher tout de suite !


Tandis que l'agent s'exécute, Brian Humber se remémore rapidement l'affaire du bois de Lakewood.
Le drame s'est produit il y a dix jours, le 23 mai, un dimanche, dans le bois qui sert de promenade aux habitants de Nashville. La victime, Gilbert Price, un médecin de trente-cinq ans, faisait son jogging en survêtement.
C'est alors qu'une Pontiac noire à surgi à vive allure. Le conducteur ayant perdu, pour une raison inconnue, le contrôle de son véhicule, a fauché le malheureux et a disparu. L'unique témoignage dont on idspose jusqu'à présent, celui d'un automobiliste, est malheureusement très vague. Les recherches pour découvrir une Pontiac noire accidentée dans l'état du Tennessee et le reste des Etats-Unis n'ont, pour l'instant, rien donné.

Le jeune lieutenant se lève avec empressement à l'arrivée de Mme Hamilton.
- Il ne fallait pas vous déplacer, chère madame. Il vous suffisait de m'appeler : je me serais rendu à votre domicile.
Serena Hamilton ne répond pas tout de suite. Elle s'assied dans un fauteuil sans y avoir été invitée et croise les jambes.
Le lieutenant Humber ne l'avait vue, jusqu'à présent, qu'en photographie dans les échos de la presse locale, mais l'original est beaucoup mieux que la reproduction. Serena Hamilton est ce qu'il est convenu d'appeler une créature superbe : blonde aux yeux bleus, plutôt grande. Toujours par les journaux, le lieutenant connaît quelques bribes de sa biographie : elle était mannequin de mode lorsque Greg hamilton l'a épousée. Ce devait être sa troisième ou qutrième femme. Mais depuis, malgré la différence d'âge - il doit avoir soixante ans et elle n'en a pas encore trente -, c'est une des couples les plus en vue de Nashville.
- Vous voulez me parler de cet accident du bois de Lakewood, madame Hamilton ?
Serena Hamilton envoie au policier un regard aigu.
- Ce n'est pas un accident, lieutenant, c'est un meurtre.
Brian Humber sursaute.
- Un meurtre ! Vous en êtes sûre ? Vous l'avez vu ?
- Je n'ai rien vu du tout, mais je connais le meurtrier.
- Et... qui est-ce ?
- Mon mari ! Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai préféré venir vous voir.Ici, il n'y a pas de danger qu'il puisse nous entendre.

Devant les yeux du lieutenant Humber, le décor se met à danser quelque peu. Voyons... Greg Hamilton doit peser cinquante millions de dollars ou quelque chose comme cela. Et son épouse légitime, Serena Hamilton est en train de l'accuser de meurtre ! Le lieutenant essaie de revenir à une vision plus raisonnable des choses, mais il a le désagréable pressentiment qu'elles vont au contraire s'aggraver.
- Enfin, madame, pourquoi votre mari aurait-il assassiné ce paisible médecin qui faisait son jogging dominical ?
La réponse est immédiate, prononcée sur un ton tranchant :
- Parce que le docteur Gilbert Price était mon amant !
Le lieutenant Brian Humber considère sa visiteuse d'un air effaré. Jusqu'à ce jour, il était sûr de réussir dans la police. Ses collègues et même ses supérieurs lui prédisaient un brillant avenir, et voilà qu'il hérite d'une affaire qui briserait la carrière du policier le plus chevronné ! Mais soudain, son visage s'éclaire. Il vient d'avoir une idée, ou plutôt une vision.
- Attendez ! L'accident... enfin, les faits, se sont produits le dimanche 23 mai. Or, je suis sûr d'avoir vu le lendemain une photo de votre mari dans le journal : le dimanche, il était à Atlanta. Il donnait une réception pour l'inauguration d'un supermarché. Il ne pouvait être au même moment à Nashville à cent cinquante miles de là. je suis désolé, mais vous faites erreur, madame Hamilton.
Serena Hamilton a un sourire de commisération.
- C'est justement une preuve supplémentaire, lieutenant ! Bien sûr que Greg était à Atlanta au moment du meurtre. Il a même convoqué le ban et l'arrière ban des journalistes pour se montrer sur toutes les coutures, chose qu'il n'avait jamais faite pour une inauguration. Pauvre Greg ! C'est son côté homme d'affaires organisé : il commet un meurtre, donc il lui faut un alibi Et comme toujours, il voit grand. Quand on est Greg Hamilton, on ne fait pas les choses à moitié !
Le lieutenant Brian Humber regarde la femme superbe qui est en face de lui et qui est malheureusement la messagère des pires soucis. L'espoir qu'il avait eu un instant plus tôt se dissipe à mesure qu'elle continue de parler.
- Enfin, lieutenant ! Est-ce que vous vouez sérieusement Greg Hamilton commettant lui-même un meurtre ? C'est aussi ridicule que de l'imaginer installé derrière un tiroir-caisse, rendant la monnaie aux clients ! Quand Greg veut quelque chose, il paie, tout simplement : le conducteur de la Pontiac noire était un professionnel, un tueur à gages, si vous préférez.
Le lieutenant Humber pousse un soupir. Il n'y a plus moyen d'empêcher l'inévitable.
- Je vois... Je vais faire une enquête.
Mme Hamilton remercie d'un signe de tête, se lève vivement et disparaît.





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epistophélès



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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mar 15 Nov - 22:13

Après son départ, Brian Humber commence son enquête. Elle est discrète et même confidentielle. Quelques vagues coups de fil donnés ici ou là, quelques avis de recherche sans citer de nom et sans parler de meurtre ; c'est à peu près tout. Le mois de juin tout entier s'écoule à ce semblant d'investigation, sans apporter, évidemment, quelque résultat que ce soit.
Le lieutenant est satisfait. Il a évité le traquenard. Bien sûr, c'était peut-être un meurtre ; c'est même sans doute un meurtre, mais des crimes impunis, il y en a des centaines par an aux Etats-Unis. Et puis, ce n'est pas la première fois ni la dernière qu'un policier ferme les yeux en face d'une affaire un peu trop... délicate.
Pourtant, contrairement à ce qu'il pense, il n'est pas au bout de ses soucis. Il a oublié un peu vite un des éléments du problème : Serena Hamilton... Serena Hamilton qui vient se rappeler à son souvenir un mois après sa première visite, le 1er juillet.
Elle fait irruption dans son bureau sans s'être annoncée, semblable à elle-même, c'est-à-dire superbe et tranchante.
- Alors, lieutenant, où en êtes-vous ?
Le lieutenant Humber se compose une contenance.
- Au point mort, malheureusement.
- Vous voulez dire que vous n'avez aucune piste ?
- Le cas est difficile. Il y a très peu d'éléments. Dans ces conditions...
Serena Hamilton se met à s'agiter.
- "Très peu d'éléments" ! Qu'est-ce que cela veut dire : "Très peu d'éléments" ? C'est très précis au contraire : un tueur, cela se retrouve. Ils sont fichés, ces gens-là. Ils appartiennent à la Maffia ou à quelque chose ; il y a des listes, à la police locale, au FBI.
- Nous les avons consultées...
Mme Hamilton s'anime de plus en plus.
- C'est faux ! Je suis sûr que vous n'avez rien fait ! Et vous n'avez rien fait parce que vous avez peur.
Le policier essaie de placer un mot, mais Mme Hmilton ne lui en laisse pas le temps.
- Vous avez peur de Greg, bien sûr ! Il fait peur à tout le monde. Vous êtes comme tous les autres, vous ne valez pas mieux que les autres ! Mais rassurez-vous : j'avais prévu le cas. Puisque vous n'avez pas voulu agir de vous-même, vous allez le faire contraint et forcé.
Malgré la personnalité de sa visiteuse, le lieutenant Humber a une réaction de colère. Personne n'a le droit de lui parler sur ce ton, pas même une Mme Hamilton !
- Qu'est-ce que cela signifie ? Ce sont des menaces ?
Comme lors de sa première visite, Serena Hamilton a une moue de commisération. Pauvre lieutenant Humber ! S'il s'imaginait un chantage aux relations ou quelque chose de ce genre, il va tomber de haut.
- J'ai un moyen imparable pour que vous enquêtiez sur mon mari, lieutenant ... Greg est d'une jalousie féroce, maladive, et c'est bien lui qui a tué Gilbert Price, mon amant. Pour vous le prouver, je vais en prendre un second !
- Qu'est-ce que vous dites ?
- Vous avez parfaitement entendu : je vais prendre un second amant. Si mon mari le tue lui aussi, vous serez obligé d'admettre qu'il est l'auteur, non seulement de ce meurtre, mais également du précédent. D'accord ?
- Mais c'est... fou !
- Non, c'est logique et c'est la seule solution qui me reste. J'aimais profondément Gilbert et Greg doit payer son assassinat... Voilà, lieutenant : mon futur amant s'appelle Eroll Moore. C'est notre décorateur, un charmant garçon. Cela fait des années qu'il me tourne autour et je l'ai toujours envoyé promener. Il suffira que je dise "oui" pour que cela se fasse. Ensuite, je n'aurai qu'à laisser traîner une preuve de notre liaison à l'attention de Greg. Je compte le faire... voyons... à la mi-juillet. Oui, c'est cela... Eroll Moore sera en danger de mort dans quinze jours.
- Mais vous n'avez pas le froit !
- Pas le droit de quoi ? D prendre un amant ? C'est contraire à la morale, je vous l'accorde, mais pas à la loi. Je vous ai tout dit, lieutenant. Le gentil décorateur servira d'appât. Faites-le surveiller et vous prendrez le tueur la main dans le sac. Sinon, vous aurez sa mort sur la conscience et je raconterai tout aux journalistes.
Et Serena Hamilton disparaît une nouvelle fois sans dire au revoir.

4 août 1976 : cela fait un peu plus de quinze jours qu'Eroll Moore, sur lequel Serena a jeté son dévolu, est, sans le savoir, en danger de mort. Bien entendu, le lieutenant Humber n'a pas eu d'autre solution que de le protéger de loin. Au bout d'un peu plus de deux semaines de surveillance, il connaît à peu près tout de la vie, assez régulière, d'Eroll Moore. Etant décorateur, il se rend à domicile chez ses clients et y passe ses journées. Il y va en voiture.
D'une manière générale, il semble assez difficile de le tuer en imitant un accident, sauf à un moment : tous les dimanches, il va seul à la pêche. Et pas n'importe où : au bord du lac Kentucky, à une cinquantaine de kilomètres de Nashville. L'endroit où il pose ses cannes doit être particulièrement poissonneux, car il n'en change pas. Il s'agit d'un promontoire rocheux qui domine le lac de plusieurs mètres. En-dessous, il y a d'autres rochers assez acérés. Lorsque Moore est absorbé dans sa pêche, il suffirait d'une légère poussée pour qu'il soit tué sur le coup...
Il fait beau, ce 4 août 1976. Il n'est encore que six heures du matin, mais la journée s'annonce splendide. Arrêté dans un bosquet à bord de sa voiture banalisée, le lieutenant Humber observe de loin le pêcheur. Il a le dos tourné et fixe sa canne, immobile. A cette heure matinale, les lieux sont désert. Si Mme Hamilton n'est pas une mythomane et si le tueur existe bien, c'est maintenant qu'il devrait agir.
Derrière lui, le lieutenant Humber perçoit un bruit discret. Une voiture s'arrête un peu plus loin sur la route et, chose étonnante, on n'entend pas de moteur : le conducteur a dû couper le contact. Le lieutenant se retourne : un homme de corpulence assez forte est en train de sortir d'une Pontiac noire.
La suite n'est que de la routine. Il suffit de suivre l'homme et de l'arrêter au dernier moment. L'individu, un certain Bugs Chapman, recherché pour assassinat, ne fait aucune difficulté pour passer aux aveux. Il reconnaît que c'est lui qui a assassiné Gilbert Price tandis qu'il faisait son jogging un dimanche de mai. Pour cela, M. Hamilton lui avait versé dix mille dollars, de même qu'il a touché dix mille autres dollars pour le meurtre d'Eroll Moore.
L'arrestation de Greg Hamilton a lieu une heure plus tard. Elle a été un peu plus mouvementée, en raison de la personnalité de l'accusé. Greg Hamilton a tenté de le prendre de haut. Mais Brian Humber l'a vite remis à sa place.
- L'intimidation, avec moi, cela ne marche pas, monsieur Hamilton ! Jamais je ne me suis laissé impressionner par la personnalité d'un assassin. Pour moi, clochards ou milliardaires, ils ne sont rien d'autre que des assassins !
Serena Hamilton, qui était présente, a regardé le policier avec un rien d'ironie, mais n'a fait aucun commentaire.


FIN
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mer 16 Nov - 2:05

Le paravent japonais


Le village de Nabari, pas loin de Kyoto, l'ancienne capitale du Japon, jouit d'un site enchanteur. Il est placé sur une colline dominant des rizières et un lac sinueux avec, en face, dans le lointain, un volcan surmonté d'un léger panache de fumée. En cette année 1961, où l'industrialisation est loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui, Nabari et son paysage font irrésistiblement penser à ces décors de paravents, peints selon une technique immuable pendant des siècles.
Le temps semble s'être arrêté à Nabari et, de fait, ce qui va s'y passer pourrait sortir tout droit des légendes cruelles du Japon médiéval.


C'est la fête, ce 16 août 1961 àNabari.
Tout le village, c'est-à-dire une vingtaine de foyers, s'est réuni chez le maire, Kano Kitawa, pour fêter sa réélection.
La maison de Kano Kitawa est la seule de quelque importance à Nabari. C'est la seule aussi à ne pas être en terre battue. Elle est construite non pas en dur, mais, au contraire, en bois léger et en carton fort, ce qui, à l'époque représente la meilleure protection contre les tremblements de terre.
Kano Kitawa, trente-cinq ans, est, de loi, l'homme le plus riche de Nabari. Ses parents, morts pendant la guerre, lui ont légué une importante plantation de thé.
Sa fortune, si elle n'est pas immense, est sans commune mesure avec les maigres ressources des autres villageois ; il n'est qu'à regarder pour s'en convaincre le kimono que portent sa femme Matsu et sa jeune nièce Saka, venue de Kyoto pour la durée des vacances. Kano lui-même a une incontestable prestance dans son costume de cérémonie. Avec son corps athlétique, son visage aux traits harmonieux, quoiqu'un peu durs, il a des allures de samouraï.
Du temps où il était jeune homme, ses bonnes fortunes ne se comptaient pas et on murmure qu'elles n'ont pas entièrement cessé avec son mariage.

C'est l'heure de trinquer, Matsu Kitawa, ravissante dans son kimono couleur feuille morte, circule en portant des plateaux. Elle offre aux hommes des verres de saké et aux femmes - attention spéciale et onéreuse de son mari - des verres de porto.
Ils sont quarante, vingt hommes et vingt femmes, à faire cercle autour du maire, les enfants et les vieillards restant à l'écart.
Kano Kitawa prend place au milieu. Il promène son regard sur l'assistance.
- Mesa mais, je vous invite à lever votre verre et à boire à l'empereur.
Quarante verres se lèvent et quarante cris retentissent :
- A l'empereur !
Ensuite, chacun boit d'un seul trait, à la manière japonaise. Et c'est l'horreur...
Les femmes tombent à la renverse en se tenant la gorge et en hurlant. Puis les hurlements cessent pour faire place à des râles,  puis les râles cessent à leur tour. Les hommes les vieillards et les enfants courent dans tous les sens comme des insectes affolés. Kano Kitaw va de sa femme à sa nièce ; mais sa femme est morte dans son kimono couleur d'automne, de même que sa nièce, aux allures de poupée de porcelaine, fauchée à dix-huit ans. Il faut se rendre à l'évidence : le porto était empoisonné.
Quelqu'un a délibérément assassiné toutes les femmes de Nabari !


Le commissaire Togo, de Kyoto, arrive le lendemain au village. Il a été détaché de la grande ville pour s'occuper de cette affaire criminelle hors du commun.
Le commissaire Togo établit son quartier général dans la maison de Kano Kitawa, la seule qui soit habitable à Nabari. Les gendarmes et un médecin présents sur place lui font part des premières constatations.
Les victimes sont au nombre de dix-neuf, c'est-à-dire toutes celles qui ont bu du porto. Une des femmes a miraculeusement réchappé. Il s'agit d'une certaine Timi Juro, vingt-quatre ans, qui n'a pas bu, mais fait semblant parce que, dit-elle, "elle ne boit jamais d'alcool".
La nature du poison ne fait pas de doute : c'est du cyanure. Et on en a retrouvé la provenance : il était dans la maison même ; Kano Kitawa, qui se livre à la photographie en amateur, en possédait d'importantes quantités.

Le commissaire Togo hoche la tête en silence après avoir recueilli ces informations. A près de cinquante ans, il a beaucoup vu et beaucoup appris, notamment pendant les années de guerre. Dans la police, il s'est fait un peu la réputation d'un sage, en tout cas, d'un homme qui n'agit pas à la légère. Normalement, il y a deux suspects tout désignés : la jeune femme qui n'a pas bu et le maire possesseur du cyanure. Mais le commissaire Togo sait que dans un village du genre de Nabari, rienn'est simple. La vérité peut être parfois déconcertante. Il faut lui laisser le temps de mûrir ; il faut attendre et écouter.
Le commissaire quitte lam aison de Kano Kitawa et parcourt les rues de Nabari. Il s'imprègne de cette vie paysanne au rythme lent fixé depuis des siècles. Il arrive sur la place du village ; entre deux saules pleureurs, il y a un banc. Il s'assied et contemple le panorama en contrebas ; il regarde les rizières, le volcan dans le lointain, ce paysage qui a des allures de paravent ancien. Non, dans un tel cadre, rien ne peut être comme ailleurs.
Il y a un bruissement derrière lui et une femme vient s'asseoir à ses côtés. Le commissaire ne s'était pas trompé.
La vérité est en train de venir vers lui, à petits pas feutrés.
La femme est âgée : soixante-dix ans, peut-être.
- Monsieur le commissaire, mon nom est Miko. Je suis la vieille servante des Kitawa et je sais tout ce qui se passe dans la maison.
Le commissaire Togo ne détache pas son regard du paysage et s'y absorbe tout entier. Loin de faire preuve d'inattention, il a le sentiment ainsi d'écouter et de comprendre plus pleinement.
- Je connais Kano comme si je l'avais fait. J'ai assisté à sa naissance. Je l'ai élevé autant et même plus que sa mère. Il a beaucoup de qualités, mais un défaut, le même depuis qu'il est tout petit...
Le commissaire suit la pensée de cette vieille femme, qui se déroule de manière sinueuse, comme le lac tout en bas.
- Kano est un charmeur. Il plaît et ne peut s'empêcher de plaire. Quand il était jeune homme, il me racontait ses aventures. Elles étaient sans nombre. Il était comme le papillon qui se pose sur toutes les fleurs.
- Et pui, il y a eu sa femme...
- Oui. Matsu était très belle. J'étais heureuse pour Kano. Mais une fleur ne fait pas un bouquet.
- Alors le papillon a repris son vol.
La vieille femme hoche la tête en souriant. Elle semble apprécier ce commissaire qui a si peu des allures de policier.
- Matsu avait un caractère très entier. Elle faisait des scènes à son mari. Elle se plaignait à moi. Mais tant que c'étaient des aventures passagères, cela allait. Tandis qu'il y a un an ...
- C'est devenu sérieux. Comment s'appelle-t-elle ?
- Mitsuko. C'est une jeune veuve de Nabari, une beauté. Il y a deux mois, Kano a parlé de l'épuoser. Matsu est devenue folle. Je l'ai entendue dire : "Je la tuerai et je me tuerai aussi !
"



Le commissaire Togo se tourne pour la première fois vers son interlocutrice.
- Cette Mitsuko est parmi les victimes ?
- Oui. Matsu Kano s'était placée juste à côté d'elle au moment de lever son verre. Elles sont mortes dans les bras d'une de l'autre.
Le commissaire reste rêveur... Cette haine féminine, cette étreinte mortelle qui précipite en même temps la meurtrière et sa victime dans l'anéantissement, c'est une chose de ce genre qu'il s'attendait à trouver ici. Il demande :
- A part Matsu et Mitsuko, dix-sept femmes sont mortes. Matsu était capable de sacrifier dix-sept innocentes pour se venger ?
La réponse de la vieille servante est immédiate :
- Oh, oui !


La liaison de Kano et de Mitsuko est confirmée par plusieurs autres habitants de Nabari. Le commissaire Togo a tout lieu d'être satisfait. Il n'a qu'à classer l'affaire, puisque la meurtrière est morte. Pourtant, il reste prudent. Tout cela vient trop vite et, de toute manière, il doit interroger Timi Juro, la seule survivante de l'empoisonnement collectif. Auparavant, il prend deux jours pour se renseigner sur elle et ce qu'il apprend est loin d'être sans intérêt.
L'interrogatoire a lieu dans une des pièces de la maison Kitawa. Le commissaire Togo lui donne volontairement une tournure policère classique.
- Mademoiselle, vous êtes en vie parce que vous n'avez pas bu. Puis-je savoir pourquoi ?
Timi Juro est une jeune femme de vingt-cinq ans environ, mais il y a on ne sait quoi dans sa physionomie de sec et même de revêche.
- Je ne vois jamais d'alcool.
- Pourquoi n'avez-vous pas simplement refusé le verre ? Pourquoi avez-vous fait semblant ?
- Pour ne pas désobliger mon hôte.
- Vous vous rendez compte que tout cela est très... ennuyeux pour vous ?
- Je ne pense qu'à cela depuis que c'est arrivé.
- D'autant, mademoiselle Juro, que j'ai appris beaucoup de choses sur vous. Vous êtes une curieuse femme. On dit que vous avez fait voeu de chasteté, que vous ne quittez pas les pagodes, que vous vous représentez l'amour, même le plus naturel, comme une chose honteuse. A cause de Kano Kitawa, les moeurs sont plutôt légères à Nabari.
Et si vous aviez voulu vous débarrasser d'un seul coup de toutes ces femmes que vous considérez comme des prostituées ?
- Vous êtes fou !
- Moi non, mais vous, vous l'êtes peut-être. Tuer dix-neuf personnes, c'est un crime de fou ou de monstre.
- C'est Mitsu Kitawa qui a voulu se débarrasser de sa rivale Mitsuko !

- On me l'a déjà dit, mais je ne le crois pas !
- Pourquoi ?
- Parce que c'est trop simple.
- Alors vous pensez que c'est moi.
- Pas forcément. En tout cas, je vous arrête !
La jeune femme ne répond pas. Elle s'y attendait sans doute. Sur l'ordre du commissaire Togo, des agents l'emmènent peu après. Ils la conduisent à Kyoto où se situe la prison la plus proche. Le commissaire, lui, reste sur place. Peut-être Timi Juro, jeune femme exaltée et névrosée, est-elle coupable de cet incroyable carnage. Peut-être est-ce Matsu Kitawa, qui n'a pas hésité à tuer dix-sept personnes avec sa rivale. Mais peut-être la vérité est-elle plus lente encore à venir.
Pendant deux jours, le commissaire Togo va s'asseoir sur le banc au-dessous des saules pleureurs. Il attend, le regard perdu dans le paysage. Et puis, à la fin du deuxième jour, un peu avant le crépuscule, il y a un pas derrière lui... Kano Kitawa, le maire de Nabari, vient s'asseoir sans dire un mot. Le commissaire ne dit rien non plus et les deux hommes contemplent en silence le soleil qui se couche. Cette fois, l'heure de la vérité est venue.

A l'instant précis où le soleil disparaît, Kano Kitawa prend la parole :
- C'est moi le coupable, monsieur le commissaire.
- Pourquoi vous accusez-vous maintenant ?
- Parce que vous avez arrêté cette jeune femme, Timi Juro. Ce n'est pas elle. Je ne peux pas supporter qu'une innocente paie pour moi.
Le maire de Nabari s'arrête un instant. Tout comme son interlocuteur, il regarde droit devant lui le paysage.
- L'homme est un être bien curieux, monsieur le commissaire. Je n'ai pas hésiter à tuer dix-neuf personnes et je ne peux pas tolérer que quelqu'un paie à ma place. Mais peut-être l'aviez-vous deviné et aviez-vous arrêté Timi Juro précisément pour cela ?
- Je savais seulement que la vérité serait lente à venir et je voulais lui laisser le temps nécessaire. Je vous écoute, monsieur Kitawa.
- Je suis le plus odieux des criminels. Pur que mon meurtre passe inaperçu, j'ai dissimulé ma victime au milieu de dix-huit autres.
- Qui vouliez-vous tuer ? Votre femme ? Votre maîtresse Mitsuko ?
- Ma nièce Sakai...
Le commissaire Togo revoit cette jeune fille de dix-huit ans, aux allures de poupée de porcelaine, dont la mort avait préservé la grâce.
Ni lui ni personne n'avait pensé à elle. Et pourtant c'était elle le personnage capital de ce drame. C'est comme dans certains tabeaux : ce n'est pas forcément ce qui est au centre qui est le plus important : c'est souvent un petit détail dans un coin, comme le savent le peintre lui-même et le sage.
- Sakai était votre maîtresse ?
- Elle était venue chez nous pour les vacances. Vous n'êtes pas forcé de me croire, mais c'est elle qui a tout fait pour me séduire. J'en suis tombé amoureux fou. Mais pas elle. Elle m'a appris en même temps qu'elle était enceinte et qu'elle allait tout révéler lors de la fête pour ma réélection. Alors, j'ai eu l'idée du porto et du cyanure.
- Vous avez eu peur du scandale ?
- Comprenez-moi : si elle parlait, je perdais tout : ma position sociale, ma femme. Je n'étais plus digne de vivre.
- Vous avez tout perdu, monsieur Kitawa.
- Sur le moment, je n'ai pas réfléchi. C'est après seulement que j'ai pris conscience. Exactement quand Timi Juro a été arrêtée. Je n'ai pas voulu qu'il y ait une autre victime.
Kano Kitawa sort une enveloppe de sa poche.
- C'est ma confession écrite. Tout ce que je viens de vous dire est là-dedans. Pouvez-vous aller chez moi et dire que c'est là que vous l'avez trouvée ?
- Et vous ?
- Je ne m'enfuirai pas. Je ferai ce que je dois. Est-ce que vous avez confiance ?
- Oui, j'ai confiance. Comment allez-vous faire ?
Sans répondre, Kano désigne le volcan dans le lointain, surmonté d'un léger panache de fumée. Le commissaire hoche la tête...
Dans la région, on l'a surnommé : "Le volcan de suicidés". Chaque année, plusieurs personnes se jettent dans son cratère, d'où d'échappent des colonnes de souffre. Ce sont souvent des amoureux, quelquefois des criminels.
Le soleil est maintenant couché. Mais il fait encore clair.
Le commissaire Togo est resté seul sur le banc. Et voici que, en bas, à gauche, un personnage apparaît.
Kano Kitawa s'est mis en marche sur le chemin qui serpente à travers les rizières et entame ensuite l'ascension du volcan. Sa silhouttte s'amenuise... Le commissaire se lève et fait demi-tour. S'il était peintre, il reproduirait sur un paravent le paysage de Nabari, avec un petit personnage cheminant sur le sentier, en bas à gauche, à contre-jour. Le personnage principal, comme le savent le peintre lui-même et le sage..
.

FIN
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Martine



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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mer 16 Nov - 6:11

viiite !
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MAINGANTEE



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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Mer 16 Nov - 10:49

une autre une autre une autre une autre une autre .....
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epistophélès



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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 17 Nov - 16:56

Un bel effet oratoire


20 août 1888. Dans la campagne du Loir-et-Cher, non loin du village des Montils, près de Blois, on est en pleine période des moissons. Beaucoup de journaliers agricoles ont dormi dans les champs, à la belle étoile, et un petit groupe d'entre eux se dirige, au lever du jour, vers le Beuvron, la tranquille rivière qui coule en contrebas.
C'est alors qu'ils remarquent un paquet flottant sur les flots. L'un d'eux s'approche et pousse un cri : ce n'est pas un paquet, c'est un cadavre ! Tout tremblant, il le ramène à la rive et, l'instant d'après, il y a des cris horrifiés.
C'est le corps d'une femme. Le meurtre est récent : elle est à peine défigurée par son séjour dans l'eau. Il s'agit d'une crime d'une férocité inouïe. La malheureuse est lardée, tailladée de coups de couteau. Parmi les journaliers, des exclamations consternées fusent :
- Madame Cosson ! Une si brave femme !
Huguette Cosson, trente ans, fermière aux Montils, mère de famille sans histoire, vient de terminer son existence sous les coups d'un sauvage assassin. C'est un crime brutal, comme il s'en produit de temps en temps dans les campagnes et pourtant ce meurtre, apparemment sans originalité, est le début d'une affaire unique en son genre.


Le commissaire Veller, de Blois, est chargé de l'enquête. Et, sous sa direction, les choses ne traînent pas.
Dès la fin de la première journée, la police est en mesure de faire plusieurs constatations. D'abord le crime a été d'une férocité peu commune. La malheureuse a été frappée de trente-six coups de couteau. C'est l'oeuvre d'une brute, d'un vagabond sans doute, à moins que l'acharnement ne soit le signe d'une vengeance.
Huguette Cosson a été ruée dans le chemin qui surplombe la rivière, à cent mètres environ de l'endroit où on a retrouvé son corps. La trace est facile à suivre : sur le lieu du meurtre se trouve le mouchoir de la victime, puis du sang sur les herbes, jusqu'au lit de la rivière.
Honoré Cosson, le malheureux mari, est totalement effondré quand le commissaire Veller l'interroge. Toutefois, il peut fournir des précisions intéressantes.
D'abord, sa femme avait de l'argent sur elle : 3 francs. Même en 1888, ce n'est pas grand-chose. Mais cette somme n'a pas été retrouvée sur elle, ce qui indiquerait que l'assassin était assez démuni pour voler une aussi petite somme ; à moins, évidemment, que les pièces ne soient tombées dans la rivière au moment où le corps a été jeté à l'eau.
D'autre part, monsieur Cosson fait le récit de la dernière journée de sa femme. ils ont travaillé ensemble à la moisson jusqu'à sept heures du soir. A ce moment, lui-même est rentré à la ferme pour s'occuper des bêtes, tandis que sa femme allait chez des voisins rapporter les outils qu'ils leur avaient empruntés. Le trajet pour s'y rendre passe par l'endroit de l'agression. Compte tenu de la distance, le crime aurait dû avoir lieu vers sept heures et demie du soir.
En même temps, les gendarmes, qui continuent à ratisser les lieux, font une découverte capitale : un quignon de pain, et pas n'importe lequel : il est d'une forme bizarre, tout tordu.
Le commissaire Veller n'a pas à poser de question. Un de ses hommes, qui est de Montils, lui fournit tout de suite l'explication.
- C'est du pain des Montils, commissaire. Le boulanger a son fournil qui est cassé. Il manque une brique sur le bas. Et, à chaque fournée, il y a un pain qui a une forme bizarre.
C'est pour le commissaire un indice inespéré. Le pain est encore frais. C'est donc qu'il fait partie de la fournée de la veille, celle du 19 août, jour du crime...
Le boulanger, interrogé par le commissaire Veller, se souvient parfaitement à qui il a vendu le seul pain bizarrement conformé de sa fournée.

- C'est à madame Descombes, une femme âgée, une veuve. Elle habite dans la grand-rue à cinq maisons d'ici.
Le commissaire s'y rend un peu troublé. Une vieille dame : il ne s'attendait pas à cela. Il était sur la piste d'un dangereux rôdeur et non d'une veuve âgée. Mais, après tout, les choses vont sans doute s'éclaircir.
Et effectivement, dès les premiers mots de madame Descombes, le commissaire se retrouve sur un terrain solide.
- Ce quignon de pain ? Mais bien sûr, je me souviens. Je l'ai donné à un vagabond.
- Vous rappelez-vous son visage ?
La vieille dame secoue la tête.
- Oh non, je ne saurais vous dire. Tous ces gens-là se ressemblent...
Malgré ce dernier élément négatif, le commissaire Veller est satisfait. Sa première journée d'enquête a été menée tambour battant. Il était difficile d'aller plus vite. Et, de plus, l'affaire semble d'une parfaite simplicité : il suffit d'arrêter tous les vagabonds qui errent dans la région et de les interroger les uns après les autres. On finira par découvrir lequel est le bon.
Les jours suivants voient dans la région de Blois des rafles de grande envergure. Des dizaines de clochards défilent dans les bureaux de la police. Ils jurent qu'ils ne se trouvaient pas du côté des Montils au moment du crime. Mais comment vérifier ? Après les avoir longuement interrogés, le commissaire se voit contraint de tous les relâcher, sauf un : Germain Loiseau.
Germain Loiseau a trente-quatre ans. Théoriquement, il est ouvrier agricole, mais, en fait, il se trouve sans profession depuis des années. Avec sa barbe noire, ses vêtements rapiécés et son baluchon, c'est la caricature même du vagabond. Avec cela, il n'est pas antipathique ; il a quelque chose de gouailleur, d'insolent ; il est naturel. Dans son genre, il a l'air d'un brave homme.
Lui aussi a prétendu qu'il n'était pas aux Montils le jour du meurtre, tout en étant incapable de le prouver. Mais s'il a été retenu, à la différence des autres, c'est que des témoignages sont parvenus à son sujet au commissaire Veller. Plusieurs cabaretiers de Blois, apprenant par les journaux son arrestation, sont venus faire état de propos qu'il a tenus en état d'ivresse.
- Il adit : "Il faut du sang, monsieur le commissaire. Il faut se révolter. Qu'est-ce que ça peut me faire, le sang ? Je n'ai pas d'argent."
- J'ai dû le chasser de mon établissement, monsieur le commissaire. Il était complètement saoul. Il répétait : "Du sang, du sang ! Avant deux mois vous entendrez parler de moi !"
Le commissaire Veller interroge Loiseau sur ces propos. Mais l'intéressé répond sans se troubler.
- Quand j'ai dit ça, j'étais ivre. On ne sait pas ce qu'on dit quand on a un verre de trop dans le nez, pas vrai ? Et si j'ai parlé de me révolter, pourquoi je m'en serais pris à cette dame ? Je ne la connaissais pas. Elle n'était pas riche. Non, si j'avais eu envie de sang, croyez-moi, ce n'aurait pas été de ce sang-là.
Effectivement, la réponse ne manque pas de bon sens. D'ailleurs le commissaire est loin d'être persuadé qu'il se trouve en présence de l'assassin. Il a examiné son casier judiciaire. Il y a, bien sûr, trouvé les petites condamnations que récoltent tous les vagabonds: mendicité, chapardage, outrages à agent. Mais rien qui indique un tempérament violent : pas de coups et blessures, en particulier.
Toutefois, le commissaire continue son enquête. Il provoque dans son bureau une confrontation entre madame Descombes, la veuve charitable, et Germain Loiseau. Mise en présence du vagabond, la vieille dame le regarde avec circonspection.
- C'est que c'est délicat, un témoignage. C'est peut-être lui, mais je n'en suis pas sûre.
Cette fois, le commissaire est prêt à relâcher définitivement Germain Loiseau. Mais ce dernier intervient d'une manière tout à fait imprévisible.
- Je n'aime pas mentir, monsieur le commissaire. Je veux être en règle avec ma conscience. Ben oui, c'est moi à qui cette dame a donné le morceau de pain.
Le commissaire n'en revient pas. Il suffisait que Loiseau se taise pour qu'il soit libre. Mais puisqu'il a parlé, il est bien obligé de l'inerroger.
- Alors pourquoi a-t-on retrouvé le quignon sur la route ?
Le vagabond répond avec le plus grand calme :
- Faut que je vous explique, monsieur le commissaire... Quand je mendie, on me donne du pain. Je ne vous dis pas que c'est mauvais, mais c'est toujours pareil et ça ne soulage pas la soif. Alors, la plupart du temps, je garde les morceaux et je vais les vendre. Y a toujours des gens qui veulent des croûtes pour les poules ou les lapins. Ca me fait un peu d'argent pour boire. Ce morceau-là, je l'ai mis dans mon sac avec les autres. Et comme mon sac est troué, il a dû tomber sur la route.

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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 17 Nov - 17:56

Encore une fois, la réponse est plausible. Le commissaire Veller, vu le rebondissement de son enquête, garde Germain Loiseau en détention, mais quelque chose lui dit que ce n'est pas lui le coupable.
Le fait qu'il se soit fait connaître spontanément de la veuve Descombes, dans le fond, plaide pour lui. C'est un homme honnête à sa façon, qui veut que la vérité soit dite, même si elle peut lui être défavorable.
Pourtant, un autre témoignage parvient le lendemain au commissaire. Un cabaretier de Blois - encore un - affirme que le 20 août, c'est-à-dire le lendemain du crime, Loiseau s'est enivré dans son établissement et l'a payé. Alors, avec quel argent ? Les 3 francs de la victime ?
Cette question ne surprend nullement le vagabond. Il répond avec la même simplicité, la même placidité.
- C'est l'argent des croûtes, monsieur le commissaire, et aussi quelques pièces, car on nous en donne quand même. Combien j'avais sur moi ce jour-là : je ne sais pas vous dire. Vous avez, nous autres vagabonds, on n'est pas comptables.
Tout cela sonne juste... Le commissaire Veller doit en convenir : il ne possède pas de preuve digne de ce nom contre Germain Loiseau.
Et, même, sa conviction personnelle est que l'homme n'est pas coupable. C'est un marginal, un asocial ; les propos qu'il a tenus en état d'ivresse indiquent qu'il a peut-être de vagues tendances anarchistes, mais ce n'est pas un assassin.
Pourtant, le commissaire sent que la police doit faire quelque chose. Les pistes qu'il a suivies dans les autres directions n'ont rien donné. Le couple Cosson était irréprochable. Il n'y avait pas de questions d'argent ni d'héritage entre les époux. Le mari n'avait pas de maîtresse ni la femme d'amant... Bref, tout indique qu'il faut chercher l'assassin parmi un vagabond de passage.
C'est pourquoi le commissaire Veller se décide à présenter Germain Loiseau au juge d'instruction, qui l'inculpe de meurtre. C'est un geste pour calmer l'opinion publique. Les habitants des Montils et de la région veulent leur procès, il l'auront. Il faut bien leur donner satisfaction et leur prouver que la police a fait son métier.
Le rôle d'un commissaire est aussi de rassurer. Quant à la justice, elle n'aura qu'à faire le sien, c'est-à-dire acquitter un prévenu contre lequel il n'existe aucune preuve sérieuse...


Décembre 1888. Aux Assises de Blois s'ouvre le procès de Germain Loiseau, un vagabond accusé du meurtre de madame Cosson, cultivatrice des Montils.
Il y a peu de monde dans la salle. Le procès ne passionne personne. Pour tous ceux qui sont là, il est évident que le procès va se terminer par un acquittement. Les amis et les voisins de la victime ne se sont même pas déplacés, comme c'est fréquent en pareil cas, pour réclamer la tête de l'accusé. Son avocat, le brillant Me Legrand, n'aura aucun mérite à obtenir l'acquittement.
Et le début du procès renforce cette impression, Germain Loiseau répond, de sa voix bourrue mais franche, à toutes les questions du président. Il le regarde bien en face, de même que les jurés. Bref, les débats tournent entièrement à son avantage.
Quant aux témoins, il est évident qu'ils n'ont rien d'intéressant à dire. A part ceux qui rapportent les propos anarchiste de Loiseau - et on ne peut rien en conclure vraiment - aucun d'eux n'est précis. Le procureur a l'air de s'ennuyer dans son coin. Visiblement ce n'est pas son jour. Il se rattrapera sur une autre cause.
L'avocat de la défense, Me Legrand, lui aussi, a l'air contrarié. "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire", disait Corneille. Et quelle cause sera moins glorieuse que celle-ci ? L'acquittement d'un innocent, c'est à la portée du premier venu. C'est la négation même du rôle de l'avocat ! Or Me Legrand aime bien les grands mouvements de manches et les envolées lyriques. C'est un excellent défenseur et il s'est déjà sorti avec brio de situations difficiles. Aussi on comprend qu'il enrage d'avoir été commis d'office pour ce travail de débutant.
Les débats avancent, mornes au possible. Mais, à la reprise de la deuxième audience, Me Legrand arbore un discret sourire. On devine qu'il a une idée pour relancer l'intérêt du procès. Car il n'est pas homme à se satisfaire d'un acquittement gagné d'avance. Il veut quelque chose de brillant. Grâce à lui le procès de Blois ne restera pas dans la grisaille des archives judiciaires. On en parlera longtemps...

Après la déposition du dernier témoin, aussi incolore que totues les précédents, Me Legrand demande la parole. Le président la lui accorde. Il se tourne alors vers son client avec un très spectaculaire effet de manches et prononce d'une voix emphatique :
- Loiseau, l'instant est solennel ! Je vous demande : voulez-vous d'un acquittement faute de preuve ? Non, vous devez rentrer dans votre conscience et nous dire ici, devant tous, la vérité, face à votre conscience, face à Dieu, Loiseau, dites-nous la vérité !
Cette dernière phrase a été prononcée d'un ton terrible et l'accusé semble vivement troublé. La sortie de son avocat est d'autant plus impressionnante qu'elle est absolument inattendue. Il y a un moment de silence. Me Legrand doit savourer cet instant. Grâce à lui le procès a connu tout de même un instant d'émotion.
La voix de Germain Loiseau rompt le silence. Il a l'air gêné, comme s'il s'excusait de ce qu'il allait dire.
- Je comprends, monsieur l'avocat. Il faut que je dise la vérité... La conscience, c'est quelque chose d'important. Vous avez raison. Alors, c'est moi qui ai tué madame Cosson...
Les juges, les jurés et les rares spectateurs qui sont dans la salle ont l'impression d'assister à quelque chose comme un tremblement de terre. Tout s'écroule... Ils n'ont pas entendu ! Ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai !
Me Legrand, la face décomposée, agrippe son client par le bras.
- Loiseau, faites attention à ce que vous dites !
Mais Germain Loiseau n'écoute pas ce que lui dit son avocat. Il en est resté aux phrases qu'il a prononcées il y a un instant. C'est un brave homme. Alors, dans un silence pétrifié, il continue ses aveux.
- C'est vrai. C'est moi l'assassin. C'est personne d'autre.
Le procureur est le premier à revenir de sa surprise. Il écarte les feuillets du discours résigné qu'il s'apprêtait à prononcer. Malgré ses efforts de courtoisie, il ne peut s'empêcher de parler avec une certaine ironie.
- Loiseau, je me félicite que l'intervention éloquente de votre distingué défenseur ait réveillé votre conscience. Maintenant, puisque vous nous avez avoué votre crime, faites-nous-en le récit.
Et Germain Loiseau parle. Il dit tout, avec un luxe de détails, sans voir Me Legrand qui, effondré à son banc, se tient la tête entre les mains.
- C'était vers sept heures et demi du soir le 19 août, sur le chemin des Montils, près du Beuvron. Je m'étais arrêté pour casser la croûte quand une femme est passée. Je n'ai pas vu qui c'était, mais j'ai eu envie d'elle. C'était plus fort que moi. Elle s'est débattue. Je l'ai frappée avec mes poings pour l'empêcher de crier, mais elle s'est mise à hurler encore plus fort. Alors j'ai sorti mon couteau et je l'ai frappée... Ensuite, j'ai traîné son corps jusqu'au Beuvron.
Imperturbable, le procureur continue son interrogatoire.
- Les 3 francs, vous les avez quand même pris ?
Loiseau ne veut rien dissimuler.
- Oui, mais je ne l'ai pas fouillée. Ils étaient tombés sur le chemin pendant qu'on se battait.
- Et vous qui avez tant de conscience, pourquoi avez-vous menti jusqu'ici ?
Pour la première fois, Germain Loiseau semble gêné. Il dit d'une voix mal assurée :
- Ben, ce que j'ai fait, c'étaient pas des choses à raconter...
Maintenant, le procureur n'a plus qu'à improviser son réquisitoire. L'avocat, l'infortuné Me legrand, est obligé de faire de même.
Il prononce sa plaidoirie d'une voix blanche. Il met en avant comme il peut l'absence de préméditation et insiste sur les aveux spontanés de l'accusé.
Peine perdue ! Les jurés sont trop heureux de tenir un coupable. A l'issue de rapides débats, Germain Loiseau est condamné à mort.
Et son avocat, qui décidément aura tout raté sur toute la ligne, ne retrouve pas sa spectaculaire éloquence pour convaincre le président de la République. La grâce est refusée et, peu après, Germain Loiseau est guillotiné.


Me Legrand n'a plus jamais plaidé en assises. On comprend que le remords lui ait dicté cette conduite. Mais, de toute manière, il y a peu de chances qu'il ai jamais retrouvé un client. Il ne reste, de sa malheureuse initiative, qu'un fait unique dans les annales judiciaires et l'exécution d'un assassin qui avait voulu montrer qu'il avait une conscience.


FIN
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 17 Nov - 18:34

Germain Loiseau : de son vrai nom : Claude-Antoine Lyautey, avait déjà fait 5 ans de prison pour vol. Sa victime du meurtre : Angèle Cosson (23 ans à l'époque des faits) était enceinte quand elle a été tuée.
Claude-Antoine a été exécuté en décembre 1888.
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 17 Nov - 21:13

Madame Poubelle


Le jeune Buster Raymond Price, douze ans, tire la langue avec application. Il a installé son chevalet sur une petite hauteur d'où il découvre toute l'exploitation familiale. Il s'emploie à rechercher les couleurs exactes pour peindre le paysage qui s'étale sous ses yeux : du brun pour l'étendue uniforme du grand champ de pommes de terre, du rouge vif pour les machines agricoles en train d'effectuer la récolte, du blanc, bien éclatant, pur sa maison à l'arrière-plan.
Le jeune Buster Raymond considère son oeuvre avec satisfaction.
Il ne manque rien. La ferme est bien telle qu'elle est en réalité, avec son corps de bâtiments central et ses deux ailes disposées régulièrement de chaque côté. Il ne reste plus que le ciel. Là, il décide de faire une petite entorse au réalisme de sa peinture. Il va le peindre tout bleu, d'un bleu intense. Même si dans l'Etat du Vermont, au nord-est des Etats-Unis, c'est rarement le cas...
Buster Raymond Price a terminé sa peinture. Elle est particulièrement réussie pour un gamin de douze ans. Il trempe une dernière fois son pinceau et ajoute dans le coin droit en bas : "Pour maman", puis il signe : "Buster Raymond".
Buster Raymond Price, est particulièrement attaché à son second prénom. Il résume, en effet, toute son existence.
Buster est né en 1945 de Joshua Price, alors soldat des troupes américaines en Europe, et de Raymonde Valet. Ils se sont rencontrés à Nancy et c'est là qu'il est né.
"Nancy, Meurthe-et-Moselle" : ce sont des noms étranges qu'il se répète souvent comme quelque chose d'un peu magique.
Buster Raymond Price n'est pas resté longtemps en France : un an seulement. Il en est reparti en 1946. Son père ne lui a jamais dit pourquoi il n'a pas épousé sa mère, pourquoi ils sont rentrés sans elle aux Etats-Unis. De sa toute petite enfance, Buster garde des souvenirs imprécis : un village aux rues étroites, aux maisons anciennes. Mais est-ce que ce sont de véritables souvenirs ? Est-ce qu'il n'a pas plutôt reconstitué par la suite cette première année de son existence ?
Car depuis qu'il est en âge de lire, Buster Raymond s'est passionné pour la France. Dans sa chambre, il a épinglé une affiche touristique : elle représente précisément un village aux rues étroites, aux toits tout rouges avec, en bas, en grosses lettres majuscule : FRANCE.
Son père, Joshua, s'est marié six ans après son retour aux Etats-Unis. Buster n'est pas malheureux. Il s'entend bien avec sa belle-mère, ainsi qu'avec ses demi-frères et soeurs. Il est gai, plein de vie. Avec ses taches de rousseur, ses cheveux blonds, ses airs dégourdis, il a tout du parfait petit Américain. A l'école, c'est un garçon travailleur, appliqué. Depuis qu'il est entré au collège, il se passionne, bien sûr, pour le français.
Et les années passent. Plus il grandit, moins Buster se sent l'âme d'un fermier. Malgré tous les efforts de son père, il ne parvient pas à s'intéresser à la monoculture de la pomme de terre. Toutes ces grandes exploitations industrielles du Vermont qui s'étendent sur plusieurs dizaines d'hectares et qui se ressemblent toutes ne l'attirent pas. Il a plus que jamais la nostalgie d'une autre campagne, qu'il n'a connue qu'en rêve.
Quand il a seize ans, son père se décide enfin à répondre à ses questions concernant sa mère.
- Tu es grand, maintenant, Buster. Il faut que je te dise... J'étais soldat. On n'avait pas beaucoup de distractions pendant la guerre, alors, pendant les permissions, on se contentait des femmes... faciles. Ta mère était de celles-là.
Buster Price est buleversé par cette révélation. Son père continue avec un sourire gêné :
- Tu comprends pourquoi nous ne nous sommes pas mariés. D'ailleurs je lui ai demandé de venir aux Etats-Unis, mais elle n'a pas voulu me suivre.

Après ces révélations, Buster Raymond court s'enfermer dans sa chambre. Là, devant l'affiche touristique française, il réfléchit. Il imagine les temps difficiles qu'a dû vivre sa mère pendant la guerre.
Pour s'en sortir, elle n'avait pas le choix. On ne peut pas juger de ce que font les gens pendant la guerre. Non, il ne lui en veut pas, il a toujours envie de la revoir, même s'il comprend à présent pourquoi son père ne l'a pas épousée.
Buster Raymond Price continue ses études. Il suit des cours à l'université de Montpelier, la capitale du Vermont. Il aime cette petite ville provinciale parce qu'elle porte un nom de ville française.
C'est maintenant un jeune homme séduisant qui plaît aux filles. Il passe brillamment ses examens.
Pourtant, depuis qu'il est adulte, il a une obsession : retrouver sa mère, aller la voir en France. Ainsi, il aura retrouvé la partie manquante de lui-même, il sera pleinement lui. Il a besoin de cela pour se lancer dans la vie.
A Montpelier, Buster Price, s'est rendu au consulat de France et il a demandé qu'on fasse des démarches pour savoir où se trouvait actuellement sa mère. On lui a répondu que ce serait long et difficile, mais qu'il aurait satisfaction.
Et un jour de 1967, alors qu'il a vingt-deux ans, il reçoit une lettre à en-tête du consulat de France. Il la décachète avec fébrilité et il lit :
"Monsieur, suite à votre demande, nous avons le plaisir de vous faire savoir que votre mère, Raymonde Valet, réside actuellement à Haumont, Meurthe-et-Moselle, villa "Les Canaris"..."
"Haumont" : Buster Raymond recueille ce nom comme un sésame. C'est la clé qui va ouvrir la partie cachée de sa vie.
Désormais il n'a plus qu'une hâte, se retrouver dans ce lieu auquel il rêve depuis qu'il est enfant, auprès de sa mère qui a dû tant souffrir.
Dès qu'il a terminé ses études, il demande à faire son service militaire en Allemagne. C'est tout près de la Lorraine, il pourra s'y rendre quand il voudra, voir sa mère tant qu'il voudra.
La demande d'affectation de Buster Raymond Price est acceptée.
Et, en septembre 1967, il part pour l 'Europe. Son père, au moment des adieux, a l'air contrarié. Visiblement, il y a quelque chose qu'il voudrait lui dire, mais il n'ose pas. Il lui lance simplement en le quittant :
- Bonne chance, fiston !
Buster, pour toute réponse, sourit de toutes ses dents. Il agite le bras joyeusement. Il est heureux... Il y a bien une pensée qui le chagrine : depuis qu'il connaît l'adresse de sa mère, il lui a écrit plusieurs fois et elle n'a jamais répondu. Mais il chasse bien vite cette préoccupation de son esprit. Tandis qu'il monte dans l'avion, au milieu des autres appelés, il n'a plus qu'une seule idée : bientôt, il sera en France, bientôt, cette photo jaunie et conventionnelle sur les murs de sa chambre sera une réalité, bientôt, il va connaître sa mère !...


Les premières semaines de Buster Raymond Price en Europe sont pénibles. Il a été affecté à Landau, en Allemagne fédérale, pas très loin de la frontière française. Mais il n'y a pas de permission pendant les trois premiers mois de service. Il doit donc attendre, tout près de cette Meurthe-et-Moselle où il est né, de pouvoir enfin s'y rendre.
Il écrit de nouveau à sa mère, et, cette fois, il a une réponse ; un mot griffonné à la hâte et rempli de fautes d'orthographe : "Mon petit Raymond, je suis contente que tu viennes. Apport-moi un peu d'argent parce que j'en ai besoin. Ta mère."
Malgré la sécheresse du billet, Buster Raymond le garde précieusement. A la longue il s'était mis à douter du renseignement que lui avait donné le consulat de France. Maintenant, il est sûr que sa mère existe bien, qu'elle habite effectivement à Haumont, Meurthe-et-Moselle, dans cette villa au nom charmant : "Les Canaris". Il compte les jours qui le séparent de sa première permission. En revanche, il lit rapidement les lettres de son père. Des lettres gênées, le mettant en garde contre une déception possible...

3 novembre 1967. C'est la première permission de Buster Raymond Price. Son paquetage sur le dos, il quitte la caserne. Avec lui, il emporte deux objets : un bracelet en or qu'il a acheté avant de quitter les Etats-Unis et le tableau naïf qu'il avait peint à douze ans, représentant la ferme paternelle.
Buster fait de l'auto-stop. Les automobilistes s'arrêtent sans difficulté en voyant ce grand soldat américain en uniforme, au sourire franc et sympathique, aux yeux candides.
De voiture en voiture, Buster Raymond Price traverse la frontière, entre, avec un pincement de coeur, dans le département de Meurthe-et Moselle. Enfin, il aperçoit les toits de Haumont. Il descend pour faire les derniers mètres à pied. Il s'arrête sur une petite hauteur d'où il voit la totalité du village et il regarde, bouleversé.
C'est magnifique ! C'est exactement ce qu'il avait rêvé : ces petites rues serrées autour de l'église et de la place de la mairie, ces champs entourés de haies, aux cultures si variées. Il sort le tableau qu'il a emporté pour sa mère et regarde alternativement sa toile et le paysage. D'un côté, les champs de pommes de terre et la ferme blanche, de l'autre, les petites maisons aux vieilles pierres. Il sourit.
Il a retrouvé sa moitié manquante. Il a l'impression d'être maintenant un homme complet.
Buster sort de sa rêverie et descend vers Haumont. Il marche lentement ; il voudrait faire durer le plus longtemps possible ces instants privilégiés.
Il est maintenant sur la place du village. Il pousse la porte de l'unique café.
Elle s'ouvre avec un bruit de grelots. Le patron et la patronne ont un sourire en apercevant ce grand militaire américain à l'allure sympathique. Buster s'accoude au comptoir, commande un Coca-Cola et demande, dans un français presque sans accent :
- Excusez-moi, je voudrais savoir où est la villa "Les Canaris", madame Valet ?
Le patron du bistrot ouvre de grands yeux. Il met un certain temps à répondre tant la question l'a surpris. Enfin, il dit, d'un ton incrédule :
- Vous allez chez madame Poubelle ?
Le soldat américain a un sursaut, comme s'il venait de recevoir une décharge électrique. Il agrippe le patron par le col. Il se met à répéter, tout en le secourant :
- "Poubelle", pourquoi "Poubelle" ?
Le patron, qui n'en mène pas large, s'excuse aussi platement qu'il peut.
- Il ne faut pas m'en vouloir... Je ne savais pas que c'était une de vos amies.
Buster réplique d'une voix cinclante :
- C'est ma mère !

Le patron lui explique en quelques mots le chemin. Buster Raymond Price paie et s'en va. La porte fait à nouveau un bruit de grelots. Il n'entend pas la patronne qui murmure à son mari :
- Pauvre petit !
Buster, son paquetage de soldat sur l'épaule, traverse Haumont à grandes enjambées, l'adresse indiquée est tout au bout du village... Voilà : ça doit être ici... Il pense un instant s'être trompé. Mais non, il distingue sur la boîte aux lettres deux canaris grossièrement peints.
Buster Raymond Price reste indécis devant la barrière branlante, dont la peinture a disparu depuis longtemps. Il regarde le petit jardin qui s'étale sous ses yeux. Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus sordide, de plus répugnant. Les mauvaises herbes envahissent tout. Il n'y a pas d'allée. Ca et là, des débris jetés au hasard : un sommier éventré avec les ressorts qui sortent, des bassines d'émail depuis longtemps rouillées, une roue de vélo, de vieux chiffons et, juste en face de lui, un tas d'ordures indéfinissables...
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 17 Nov - 21:43

Buster, la gorge brusquement serrée, s'avance avec précaution dans le jardin. La maison est tout aussi délabrée que ses abords. Pas un volet ne tient, un carreau est cassé. Il pose son paquetage et sonne. Il y a un bruit de meubles déplacés à l'intérieur et puis une voix d'élève, une voix vulgaire, mal assurée, pâteuse.
- Voilà ! Voilà ! On y va...
Buster Raymond Price a eu le temps de se remettre du choc qu'il a éprouvé en constatant la pauvreté des lieux... Sa mère est dans la misère : voilà pourquoi, sans doute, elle n'avait pas osé répondre à ses lettres ; elle avait honte ; elle ne voulait pas parler de ce qu'était sa vie, alors qu'elle le savait riche et sans problème. Il se sent brusquement heureux qu'elle ai besoin de lui. Il sourit de toutes ses dents quand la porte s'ouvre. Et, brusquement, son sourire disparaît...
L'être - il n'y a pas d'autre mot ! - qui vient de s'encadrer sur le seuil est encore plus répugnant, encore plus délabré que le jardin et la maison. C'est une femme sans âge, outrageusement maquillée. Le rouge déborde de ses lèvres épaisses, tout son visage est badigeonné de fard. Elle est vêtue d'un corsage rose vif dans lequel elle déborde et d'une jupe vert pomme.
Buster regarde à gauche et à droite comme s'il cherchait quelqu'un d'autre. Il ne veut pas yc roire ! Il s'accroche à un espoir dérisoire.
- Excusez-moi, madame, je cherchais madame Valet, Raymonde Valet.
La femme hausse les épaules et retire de ses lèvres un mégot éteint.
C'est moi, pardi ! C'est toi Buster, je parie ? Allez, reste pas planté là, entre !

Sans trop savoir ce qu'il fait, Buster pénètre dans le pavillon. Une odeur écoeurante de parfum bon marché le prend à la gorge. Le rez-ce-chaussée se compose d'une unique pièce. Le jeune homme écarquille les yeux : les murs sont tapissés de photos pornographiques. Les unes ont été découpées dans des revues spécialisées, mais les autres sont de vraies photos. Elle représentent des couples nus et, sur plusieurs d'entre elles, il reconnaît... sa mère !
La femme s'aperçoit de sa surprise. Elle a un rire sonore.
- Qu'est-ce que tu crois, c'est pas un palace, ici ! Il faut bien que je vive. Mais c'est dur ! Ah, pur ça, c'est dur. Y a pas plus radins que les paysans d'ici...
Buster Raymond Price, qui avait déjà sorti le petit paquet renfermant la toile qu'il avait peinte à douze ans et le bracelet en or, est saisi par une pensée, qui occupe tout son esprit, qui l'empêche de se concentrer sur quoi que ce soit d'autre : son tableau ! Où pourrait-elle mettre son tableau ? Ce n'est pas possible, au milieu de toutes ces horreurs.
La voix de la femme le tire de sa rêverie.
- Alors, tu m'as apporté de l'argent, dis ?
Tandis qu'il reste figé, elle se met à défaire le paquet qu'il a posé sur la table. Elle repousse le tableau avec une grimace, puis prend le bracelet, le soupèse.
-Ouais, c'est pas mal ! Mais c'est pas pratique... Tu te rends compte qu'il va falloir que j'aille à Nancy pour le vendre. Et puis je vais sûrement me faire avoir. Les bijoutiers, c'est tous des voleurs...
Le grand jeune homme est toujours immobile dans son uniforme américain, les bras ballants, la bouche ouverte. La femme s'énerve.
- T'entends ce que je dis, au moins ? Pourquoi t'as pas apporté des billets ?
Buster n'a effectivement pas l'air de l'entendre. Il murmure, l'air hébété :
- Mon tableau...
Raymonde Valet s'anime soudain. Elle l'agrippe par son uniforme :
- Quoi, ton tableau ? Qu'est-ce que tu veux que j'en fiche, de ton tableau ? De l'argent, donne-moi de l'argent !
Elle se met à le secouer frénétiquement.
- Des dollars, t'en as sûrement plein les poches ! Allez, donne-les-moi !
Alors, tout se brouille dans la tête de Buster... La France, sa mère, son rêve. Il se met à frapper... Il y a un tisonnier dans la cheminée... Il frappe encore ! Cette femme qui crie, cette femme qui hurle, il faut qu'elle disparaisse, pour que son rêve reste intact ! Il le faut... pour sa mère !

Deux mois plus tard, le soldat Buster Raymond Price est arrêté dans un bar de Landau pour coups et blessures. Il faut dire que depuis a permission, il n'était plus le même. Lui, jusqu'ici si discipliné, avait pris l'habitude d'aller s'enivrer avec les pires éléments de la garnison.
Au poste de police, Buster demande à voir le commissaire. En présence de celui-ci, il déclare d'une voix sans timbre :
- J'ai tué une femme il y a deux mois, à Haumont, en France. Je pense que c'était ma mère.
La nouvelle déclenche aussitôt une enquête. Et les policiers français découvrent le corps de Raymond Valet enterré dans un coin du jardin, sous le sommier éventré. Aussi incroyable que cela paraisse, depuis deux mois, au village, personne ne s'était aperçu de sa disparition.

Aux assises de Nancy, Buster Raymond Price a été condamné à cinq ans de prison. Bien qu'il s'agisse d'un matricide, les jurés luiont trouvé de larges circonstances atténuantes... Ses cinq ans, il les a passés en compagnie de son tableau qu'il avait accroché sur le mur en face de lui : un champ de pommes de terre uniforme, une ferme toute blanche qui ressemblait un peu à une usine, un paysage sans originalité et sans caractère, qu'il n'aurait jamais dû quitter !


FIN
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Martine



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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 24 Nov - 9:24

Toujours en train de manger ? geek
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epistophélès



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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Jeu 24 Nov - 15:37

Qui est-ce qui mange Martine Question ... Suspect
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Jean2



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MessageSujet: Re: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 3 Déc - 9:39

Je viens de finir 
On en aura droit à une autre ?
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 3 Déc - 19:14

A la demande unanime et générale de................ J2 Exclamation Vous en mets une autre Exclamation
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 3 Déc - 19:52

Le loup de Narvik


Mai 1946, le long hiver polaire se termine tous juste dans le petit village de Sanberg, au nord de Narvik, en Norvège. Les habitants de ce pays rude commencent à sortir de leurs maisons. La vie renaît. Comme chaque année, on ne songe qu'à profiter de la courte belle saison.
Ce n'est pourtant pas le cas d'Olaf Nilsen... Il faut dire qu'Olaf Nilsen, n'a jamais été tout à fait comme les autres. Il a vingt-deux ans, il est bien bâti, beau garçon, athlétique même, avec un visage carré qui s'orne d'une splendide barbe rousse, mais il a toujours été sombre, renfermé, peut-être parce qu'il a perdu ses parents au cours d'un bombardement pendant la guerre. En tout cas, Olaf Nilsen a toujours manifesté une aversion farouche pour le genre humain.
Avec une exception, cependant : Margret Benson a su l'amadouer. Margret est une belle fille de son âge, la fille du maire de Sanberg. Olaf et elle sont fiancés. Ils doivent sem arier dans quelques semaines...
Mais si la jolie Margret avait cru apprivoiser Olaf Nilsen, elle s'est trompée. Et elle le découvre brutalement dans les premiers jours de mai 1946. La perspective du mariage si proche crée sans doute un choc chez le garçon, car il lui fait une scène inexplicable. Il va la trouver chez ses parents et il commence son discours.
- J'ai décidé de ne pas me marier. Je sais qui tu es, je sais ce que tu vaux, c'est-à-dire pas grand-chose Exclamation
Margret est tellement stupéfaite qu'elle ne trouve rien à répliquer. Son père, Knut Benson, qui est là, est tout aussi surpris que sa fille. Olaf continue :
- Je t'ai vue hier à la fête. J'ai vu les garçons qui tournaient autour de toi, qui te souriaient Exclamation
Margret retrouve la parole.
- Voyons, Olaf, c'était la fête du village, comme chaque année Exclamation Tout le monde était gai. Il n'y a que toi qui n'as pas voulu venir. J'avais pourtant insisté. J'aurais tant voulu que tois là Exclamation
- J'étais là. Mais j'étais caché et je t'ai vue. Maintenant je suis fixé : je pars Exclamation
Margret tente d'apaiser son fiancé.
- Voyons Olaf, ce la n'a pas de sens Exclamation Ce n'est pas parce que j'ai ri hier soir...
Mais Olaf Nilsen ne l'écoute pas. Il a déjà franchi la porte. La jeune fille court derrière lui.
- Olaf, où veux-tu aller Question Où pourrais-tu aller Question Tu ne connais personne ailleurs qu'ici. Où vas-tu Olaf Question
La réponse lui parvient alors que le jeune homme s'éloigne déjà à grandes enjambées :
- Vers le Nord...
Dans le village de Sanberg, le brusque départ d'Olaf Nilsen est, pendant plusieurs jours, au centre de toutes les conversations. La plupart, comme son père, essaient de consoler la jeune fille. Ils lui disent :
- Il reviendra.
D'autres, au contraire, affirment :
- C'est un sauvage. Il est parti vivre dans la forêt avec les bêtes. C'était ce qu'il avait de mieux à faire. On n'entendra plus jamais parler de lui...

Effectivement, les semaines, puis les mois, puis les années passent et Olaf Nilsen ne revient pas. Margret Benson, après avoir beaucoup pleuré, sèche ses larmes. Comme elle est jeune et qu'elle est très courtisée, elle finit par oublier. Au début de l'année 1949, elle se marie avec un garçon du village. Personne à Sanberg, n'a la moindre nouvelle d'Olaf Nilsen.
Des nouvelles, Olaf ne veut en donner à personne, pas plus qu'il ne souhaite en recevoir de quiconque. Pendant plusieurs jours, il a marché droit devant lui, droit vers le Nord. Et puis il a fini par s'arrêter dans une forêt profonde. Pourquoi Question Sans doute parce que cet endroit était spécialement sauvage : des sapins immenses, une plaine encaissée, ravinée, parcourue, même à la belle saison, de vents particulièrement violents.
C'est là qu'Olaf Nilsen décide de vivre sa nouvelle existence, son existence définitive. Avec lui, il a emporté en tout et pour tout une hache et un fusil allemand, récupéré pendant la guerre, plus une caisse de cartouches. Pour un homme décidé, connaissant bien le pays, c'est un équipement suffisant.
Olaf abat quelques arbres et se construit une cabane en rondins. C'est avec des arbres abattus qu'il se fabrique également ses meubles. Il vit de sa chasse et de la cueillette. Il n'a besoin de personne. Il a simplement acheté en chemin, alors qu'il quittait Sanberg, quelques outils et ustensiles de cuisine.
Dans le Grand Nord, Olaf Nilsen vit sa vie de sauvage sans éprouver le moindre regret. Dans le fond, c'est ce qu'il avait toujours souhaité. Les hommes l'ont trop déçu. La mort de ses parents pendant la guerre l'a trop fait souffrir. Il a bien tenté un effort pour s'adapter, Margret lui plaisait, elle était jolie et gentille fille, mais une famille, des enfants, il n'aurait jamais pu. Il ne se sent bien qu'au milieu des rennes, des animaux à fourrure et des loups : là, il est dans son monde.
Pour la première fois de sa vie, Olaf Nilsen est heureux. Dans sa solitude volontaire, il trouve la paix. Les années passent sans que personne vienne le déranger. Peut-être le monde est-il de nouveau en guerre. Peut-être, comme autour de Narvik, il y a quelques années, se bat-on, sentre-tue-t-on : il n'en sait rien, il ne pourra jamais rien en savoir.
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MessageSujet: P. Bellemare et J.F. Nahmias   Sam 3 Déc - 20:48

27 février 1951. Le village de Sanberg est engourdi dans la nuit arctique... Soudain, dans la rue principale, retentissent des cris perçants qui font sortir les habitants malgré leurs fenêtres aux doubles carreaux.
Au milieu de la rue, un homme de petite taille marche en titubant. Il est vêtu d'un anorak couleur kaki. Le maire, Knut Benson, le recueille chez lui et, devant un verre d'acquavit, l'homme raconte son aventure. Il semble au bord de l'épuisement.
- Cela fait des jours que je marche. Je suis prospecteur de pétrole pour une compagnie d'Oslo, Bjorn Strondjeim et moi - Bjorn Strondjeim, c'était mon collègue -, nous étions chargés d'explorer la région nord de Narvik...
L'alcool et la chaleur de la pièce rendent au prospecteur ses couleurs, mais son visage reste sombre. Ses yeux, en particulier, ont quelque choses d'halluciné. Visiblement il vient de vivre un drame. Pressé de questions par le maire, il continue son récit.
- Bjorn et moi, nous avions une roulotte. Alors on s'arrangeait, chaque fois qu'on pouvait, pour demander l'hospitalité aux bûcherons.
"Un matin, nous sommes arrivés près d'une cabane en rondin. Il y avait un homme qui coupait son bois. Nous nous sommes approchés. Quand il nous a vus, il est rentré chez lui. Nous avons continué à nous approcher. Il est ressorti, un fusil à la main. Bjorn lui a fait des signes. Il lui a crié : "Nous sommes des amis Exclamation "
L'homme nous a laissé venir plus près et, quand nous avons été à vingt mètres, il a tiré, calmement, sans se presser. Bjorn est tombé, tué sur le coup d'une balle dans la tête. Moi, je me suis enfui. J'ai couru droit devant en abandonnant la roulotte... Je ne comprends pas par quel miracle je 'ai pas été touché Exclamation
Le maire a écouté ce récit avec une attention extrême. Il est devenu pâle. Il demande en tremblant légèrement :
- A quoi ressemblait cet homme Question
- Il était grand, jeune, avec une barbe rousse.

Cette fois, le doute n'est plus permis Exclamation Le tueur de la cabane ne peut être qu'Olaf Nilsen. Il n'y a pas tellement dem onde à vivre isolé au nord de Narvik, encore moins de barbus roux et moins encore d'individus capables de tirer de sang-froid sur un homme Exclamation
La nouvelle est bientôt connue de tout le village. A Sanberg, il n'y a pas de police ni même de téléphone. C'est par radio que le maire annonce la nouvelle à Narvik. La police de la ville prend la chose très au sérieux. Elle décide d'envoyer immédiatement sur place un avion sur skis avec, à son bord, deux hommes armés.
Le lendemain, l'avion prend son vol. Les renseignements du prospecteur étaient précis. Après avoir décrit de larges cercles à basse altitudes, l'appareil finit par repérer la cabane d'Olaf Nilsen...
Sur son poste émetteur, le maire de Sanberg suit le dialogue entre le pilote et la police de Narvik.
- Nous allons nous poser. Il y a la place suffisante.
Il y a quelques instants de silence. Puis la voix du pilote reprend.
- Nous nous sommes posés... L'homme nous a vus... Barbe rousse, c'est bien lui. Il rentre dans sa cabane.
- La voix du poste de police à Narvik :
- Faites attention à vous Exclamation
De nouveau un silence puis la voix du pilote.
- Je ne le vois plus... Si... il est juste devant nous. Mais... il tient un fusil Exclamation
Il y a un léger bruit, puis plus rien, le silence... Depuis son poste récepteur, Knut Benson, le maire de Sanberg, entend seulement la voix du policier de Narvik, qui répète d'un ton de plus en plus angoissé :
- Allô Exclamation de l'avion, répondez Exclamation Répondez de l'avion Exclamation Que se passe-t-il Question
Ce qui se passe est malheureusement trop clair : Olaf Nilson vient de faire deux victimes de plus Exclamation L'ermite le misanthrope, qui s'était retiré dans la forêt du Grand Nord pour trouver la paix, est en train de devenir une bête enragée, un criminel de l'espèce la plus redoutable. Et Sanberg, village paisible vivant à l'alternance bisannuelle des jours et des nuits, devient tragiquement célèbre dans toute la Norvège pour avoir donné naissance à celui qu'on appelle aussitôt, dans la presse norvégienne : "Le loup de Narvik"...
A Narvik et même à Oslo, c'est la mobilisation générale. Pas question d'envoyer un second appareil sur place : ses occupants risqueraient d'avoir le même sort. C'est toute une expédition qui est mise sur pied. Quinze jours plus tard, une colonnte de deux cents hommes traverse la village de Sanberg. Ce sont des militaires spécialement entraînés et chaussés de skis. Ils ont pour mission de ramener Olaf Nilsen mort ou vif...
La colonne militaire arrive sans encombre à la cabane d'Olaf Nilsen... Elle est en cendres. Tout a brûlé. Tout, d'ailleurs, était en bois.
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