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epistophélès

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MessageSujet: Nouvelles.........   Lun 22 Fév - 15:59

Les petits cailloux

Que se passe-t-il, au Rwanda, en ce mois d'avril 1994 ? Le monde entier se le demande, horrifié. A la suite d'un attenta, qui a coûté la vie au président de la République, les Hutus ont déclenché un massacre général contre les Tutsi. Alors que le XXe siècle est sur le point de se terminer, on se croirait aux temps les plus reculés de la barbarie.
Mais non, c'est bien pire encore ! Si les mentalités des meurtriers sont bien revenues au fond des âges, elles bénéficient des moyens de la civilisation moderne, même dans un pays du tiers-monde comme le Rwanda. L'élimination de la minorité tutsis par les Hutus a été planifiée par les autorités, elle est rationnelle, systématique. Des caisses de machettes flambant neuves, de kalachnikovs et de grenades sont expédiées aux divers groupes de tueurs, les routes sont coupées pour empêcher tout exil, des consignes sont données en permanence par la radio. Quand le sinistre bilan sera connu, on découvrira que les tueries ont fait près d'un million de morts, soit plus du dixième de la population. Durant les temps barbares, on ne faisait que des massacres, au XXe siècle, on commet des génocides!

En ce mois d'avril 1994, Laurent Nteziamana vient d'avoir cinquante ans. Il est enseignant de formation et directeur d'école dans la ville de Butare. Et comme les autres, il a entendu les informations terribles venues de Kigali, la capitale : l'assassinat du président de la République, suivi du massacre des Tutsis par la garde présidentielle, très vite aidée par les milices hutues et l'armée elle-même.
Et bientôt, à Butare, la rumeur se propage comme une traînée de poudre : ils arrivent ! Les Hutus ivres de sang, animés d'une rage de tuer que rien n'arrête, seront bientôt aux portes de la ville. Les récits les plus épouvantables circulent. Ils ne se contentent pas de tuer, maisd ils violent et ils torturent avec des raffinements de cruauté abominables...
Chez les Tutsis, c'est la panique, la fuite généralisée. En quelques heures,l a ville de Butare se vide du sixième de la population, le pourcentage que représente la minorité ethnique.
Laurent Nteziamana, lui, reste sur place, pour la seule raison qui puisse se justifier : il est hutu. Il l'est de manière presque caricaturale. Il a le nez épaté caractéristique de cette population.
Quand les miliciens viendront, ils n'auront pas besoin de lui demander ses papiers ou figure, contrairement à la Déclaration universelle des droits de l'homme, la mention "Hutu" ou "Tutsi" : ils le reconnaîtront immédiatement comme l'un des leurs.
Mais si Laurent Nteziamana est hutu par son visage, il ne l'est pas par sa mentalité. Ou plutôt il est abasourdi devant la folie meurtrières qui s'est emparée de son peuple. Avant de se sentir Hutu, il se sent un homme, tout simplement, et il est horrifié qu'on puisse massacrer des adultes, des femmes, des enfants, des vieillards, à cause la forme de leur nez...
Lors des heures terribles un peu irréelles qui précèdent l'arrivée des tueurs, Laurent Nteziamana se promène dans les rues de Butare, méditant amèrement sur les conceptions optimistes qu'il avait jusque-là de l'humanité. Et brusquement dans une grange, alors qu'il presque revenu à son école, il entend du bruit. Il s'approche... la paille remue. Il l'écarte et il découvre des enfants tutsis. Les uns après les autres, il les fait sortir : ils sont trente-sept, entre six et douze ans.
Ils restent tous muets, pétrifiés. Il interroge le plus grand.
- Comment t'appelles-tu ?
- Benjamin Musago, monsieur.
- Pourquoi êtes-vous là ?
- On était aux champs avec les bêtes, quand on a entendu crier que les Hutus arrivaient.
- Pourquoi n'êtes-vous pas partis avec les autres, avec vos parents ?
- On aurait bien voulu, monsieur. Mais quand on est arrivés en ville, ils étaient déjà partis.

Laurent Nteziamana soupire... La terreur qu'inspirent les hordes hutues aux Tutsis est telle que, dans l'espoir de sauver leur vie, ils abandonnent leurs propres enfants.
- Il faut vite partir. Sans quoi, ils vont vous tuer.
- Ho ! non, monsieur.Sous la paille, ils ne nous trouveront pas.
- Moi, je vous ai trouvés tout de suite, alors, vous pensez, des centaines, des milliers de soldats...
Laurent Nteziamana a une brusque inspiration :
- Venez avec moi, je vais vous sauver !

Mais aucun d'eux ne bouge. Le directeur d'école voit les trente-sept petits visages le contempler craintivement, ou plutôt, ce qu'ils regardent, c'est son nez, son nez épaté de Hutu... Et si c'était l'inverse ? Si c'était lui qui venait les tuer ? A présent, ils se mettent à trembler. Benjamin Musago s'adresse timidement à lui.
- On est mieux ici, monsieur...

Il ne servirait à rien de discuter. Dans ses fonctions d'éducateur, Laurent Nteziamana a toujours su faire preuve d'une incontestable autorité. Il faut qu'il se fasse obéir par tous les moyens, la vie des malheureux qu'il a en face de lui en dépend. Il prend sa vois la plus terrible et lance :
- Suivez-moi à l'école ou gare à vous !

Subjugués, les gamins le suivent et bientôt, ils se trouvent avec les autres élèves, qui, bien entendu, sont tous hutus... Au loin, on entend déjà les détonations des premiers coups de feu. Laurent Nteziamana réunit tout le monde dans la cour de l'école.
- Alors voilà : les soldats hutus vont venir, mais on va leur jouer un bon tour. Les Tutsis qui sont là, on va les faire passer pour des Hutus. Vous êtes d'accord ?
Une série de rires complices lui répond. Les petits Hutus ne font pas la moindre objection à l'idée de sauver des camarades de l'autre ethnie. Leur esprit est encore sain, les haines des adultes ne les ont pas encore infectés... Mais Benjamin Musago prend une nouvelle fois la parole.
- Comment on va faire,monsieur, avec nos nez ?
- Vous allez vous mettre des petits cailloux dans les narines, comme cela vous serez tous pareils...

Et c'est ce qu'ils font, Hutus et Tutsis confondus, en riant et en plaisantant... Enfin, ils sont prêts. Il était temps : c'est l'arrivée brutale des miliciens. Il y a un grand silence. Certains sont armés jusqu'aux dents, d'autres n'ont que des machettes ou des bâtons à clous, mais ce sont eux qui font le plus peur : on y voit des traces de sang et même des lambeaux de chair humaine... Celui qui doit être le chef prend la parole. Il est tout jeune et passablement ivre.
- C'est toi le directeur de l'école ?
- Oui.
- Tu es savant, alors. Tu dois faire de la politique...
Laurent Nteziamana sait qu'en cet instant précis, il risque sa vie. Les miliciens hutus ne massacrent pas seulement les Tutsi mais avec une égale sauvagerie, les Hutus modérés, qui se recrutent principalement parmi les intellectuels. Il répond calmement :
- Non, je fais la classe, c'est tout.
- Tu es marié ?
- Oui. J'ai des enfants. Je suis même grand-père.
- Ta femme est hutue ?
Visiblement, le jeune milicien a des soupçons. Il doit trouver que Laurent Nteziaman est trop calme, s'exprime trop bien pur partager ses convictions fanatiques. Et, bien entendu, pour lui et ses semblables, tous ceux qui ont fait des mariages mixtes doivent être impitoyablement exterminés.
- Bien sûr que ma femme est hutue.
- Et que penses-tu des Tutsis ?
- La même chose que vous.
- Alors, pourquoi ne viens-tu pas avec nous ?
- Je vous l'ai dit, mon métier, c'est de faire la classe. Et, comme vous vouez, tous mes élèves sont hutus...
Le jeune homme en armes jette un coup d'oeil sur les enfants rassemblés au milieu de la cour. C'est le moment crucial... Laurent Nteziamana a pris soin de placer les Tutsi dans les derniers rangs, mais si le milicien s'approche, il découvrira le stratagème et ce sera la mort, non seulement pour les trente-sept petits fuyards, mais pour lui-même et peut-être pour les écoliers hutus qui ont été complices.
Pourtant celui-ci se contente de hausser les épaules. Il se tourne vers les porteurs de kalachnikovs, de machettes et de bâtons à clous.
- Allez, on s'en va. Ne perdons pas notre temps !

Aujourd'hui, Benjamin Musago ne va plus aux champs pour garder les quelques chèvres de ses parents. Comment le pourrait-il ? Il n'a plus de chèvres, elles ont été exterminées, comme ont été détruits tous les biens appartenant aux Tutsis. Il n'a plus de parents non plus et pas davantage de famille. Tous ont été massacrés alors qu'ils fuyaient. Il est le seul survivant.
Pendant les quelques cent jours qu'a duré le génocide, il a été caché avec ses camarades par Laurent Nteziamana, dans un bâtiment désaffecté de l'école et quand le cauchemar a été fini, il a décidé d'y rester.
Laurent Nteziamana l'a hébergé et le jeune garçon a entrepris ce qu'il n'avait pratiquement pas fait jusque-là : étudier. Aujourd'hui, il s'apprête à passer ce qui, au Rwanda, correspond au baccalauréat et il a l'intention d'entrer à l'université.C 'est qu'il a compris que l'éducation est encore le meilleur rempart contre tous les fanatismes, toutes les haines, tous les crimes.
Mais bien sûr, il n'oubliera jamais ce jour d'avril 1994. Il n'oubliera jamais le directeur d'école qui l'a sauvé au risque de sa vie. Et il en garde un souvenir, qu'il conservera jusqu'à sa mort : deux petits cailloux, un par narine, sans lesquels son nom s'ajouterait au million de maryrs du génocide.
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epistophélès

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MessageSujet: Nouvelles.........   Lun 25 Avr - 22:13

Demain, vais chercher un livre que j'avais commandé. Z'allez pouvoir lire de nouvelles histoires. ........... Wink .......... bounce bounce
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Martine

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MessageSujet: Re: Nouvelles.........   Ven 29 Avr - 8:56

Celle-ci est vraiment très émouvante Episto.
Merci! 

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Jean2

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MessageSujet: Re: Nouvelles.........   Ven 29 Avr - 10:14

Je n'avais pas vu!
Superbe ! Merci
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epistophélès

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MessageSujet: :: Nouvelles.........   Ven 29 Avr - 11:11

Ha bienggggg, bravo ! C'est seulement cinquantedouze jours après l'avoir postée sur le Forum, que vous lisez la Nouvelle ! ... Evil or Very Mad .................. geek
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MARCO

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MessageSujet: Re: Nouvelles.........   Ven 29 Avr - 16:49

Mieux vaut tard ...
C'est de ta faute, tu ne nous l'avais pas dit ! 
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MessageSujet: Re: Nouvelles.........   

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