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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Un très beau roman...

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epistophélès

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MessageSujet: Un très beau roman...   Lun 7 Mar - 16:54

C'est ainsi qu'elle a commencé. Ma deuxième vie, j'entends. Ou moins, ça a été le premier pas. parce que, maintenant que j'avais été accueilli chez Marco et Danila, il fallait que j'essaie d'y rester, ce qui signifiait ne pas me faire expulser d'Italie, c'est-à-dire obtenir un permis de séjour en tant que réfugié politique.

Le premier problème était la langue. Je parlais très mal italien. Tout le monde s'y est mis pour qu eje l'apprenne mieux. j'avais du mal à lire les caractères latins, je confondais toujours le zéro avec la lettre O. Même la prononciations était fifficle.
Il vaudrait peut-être mieux que tu prennes des cours, a dit Danila.
A l'école ? j'ai demandé.
A l'école.
J'ai levé le pouce pour dire que j'étais content, j'ai repensé à l'école de Quetta, celle où j'allais écouter les enfants jouer. Pris d'euphorie, j'ai choisis trois cours, parce que j'avais peur qu'un seul ne suffise pas. Je partais donc avec Danila le matin quand elle allait travailler à huit heures, puis je me promenais jusqu'à neuf heures et demie. Je suivais mon premier cours au CTP Parini. CTP signifie Centre territorial permanent, il en existe un à Turin, mais peut-être aussi dans d'autres villes, du mois je crois. Puis je sortais, je me rendais dans une autre école, je suivais mon deuxième cours, je sortais de nouveau, je filais à l'Asai. Je suivais des cours d'italien de l'Asai, pendant l'après-midi, puis fatigué et heureux, je retournais à la maison. Six mois comme ça. Pendant ce temps, mon ami Payam continuait à me servir d'interprète quand je n'arrivais pas à me débrouiller seul, par exemple à la maison quand quelqu'un essayait de me dire quelque chose que je ne comprenais pas, je l'appelais pour qu'il traduise. Il est arrivé que Danila lui téléphone pour savoir ce que je voulais manger au dîner, alors que ce n'était évidemment pas un problème pour : il suffisait que ça me remplisse bien l'estomac.
En juin, j'ai passé l'examen de terza media, juste avant le lycée (même si les professeurs du CTP n'étaient pas d'accord, ils disaient que c'était trop tôt : sans doute parce que le temps ne passe pas à la même vitesse dans toutes les parties du monde).
En septembre, je me suis inscrit dans une formation pour opérateurs des services sociaux. Je me suis tout de suite ridiculisé. Du moins je crois, parce que parfois, je ne me rends pas compte quand il se passe quelque chose de drôle ou de bizarre : si je m'en rendais compte, j'éviterais que ça arrive, pour ne pas avoir l'impression qu'on se moque de moi.
Un jour, le prof d'hygiène m'appelle au tableau et me demande de faire quelque chose, je ne sais plus quoi, un exercice de chimie, des calculs, sauf qu'à la place des chiffres je crois qu'il y avait des lettre. J'ai dit que je ne comprenais rien. Elle m'a expliqué, mais j'ai répété que je ne comprenais pas, même avec son explication.
Alors elle m'a demandé : Dans quelle école es-tu allé ?
J'ai répondu que je n'étais pas allé à l'école.
Quoi ?

J'ai expliqué que j'avais pris six mois de cours d'italien, puis l'examen de terza media et c'est tout.
Mais avant ça ?
J'ai dit qu'avant, je n'avais rien fait. Enfin si, j'étais allé à l'école en Afghanistan, dans mon village, avec mon maître qui n'y était plus, rien d'autre.
Elle a commencé à s'agiter. Elle est allée se plaindre auprès de la directrice. Un instant, j'ai eu peur qu'ils me renvoie de l 'école, ce qui aurait été un drame pour moi, vu que c'était la seule chose qui m'intéressait. Heureusement, une autre enseignante est intervenue, elle a dit qu'il fallait être patients, qu'il fallait avancer pas à pas, que l'hygiène et la psychologie pouvaient attendre, qu'on donnerait la priorité aux autres matières. Dans mon école, il y avait un garçon un peu handicapé qui bénéficiait d'un soutien, alors, pendant quelque mois, pendant les heures d'hygiène et psychologie, j'en ai profité pour aller étudier avec lui.

La langue, Enaiat. Pendant que tu parles et que tu racontes, je me dis que tu n'utilises pas ta langue maternelle. Maintenant, aux cours d u soir, tu apprends l'histoire, les sciences, les maths, la géographie ; tu étudies toutes ces matières dans une langue que tu n'as pas apprise par ta mère. Le nom des aliments est dans une langue que tu n'as pas apprise par ta mère. Tu plaisantes avec tes mais dans une langue que tu n'as pas apprise par ta mère. Tu deviendras un homme dans une langue que tu un'as pas apprise par ta mère. Tu as acheté ta première voiture dans une langue que tu n'as pas apprise par ta mère. Quand tu es fatigué, tu te reposes dans une langue que tu n'as pas apprise par ta mère. Quand tu ris, tu ris dans une langue que tu n'as pas apprise par ta mère.
Quand tu rêves, je ne sais pas en quelle langue tu rêves. Mais je sais que tu aimeras dans une langue que tu n'as pas apprise par ta mère.

Je me souviens que la première année, je me sentais mal avec mes camarades, parce que j'aimais vraiment aller à l'école. Pour moi, c'était un privilège. Je travaillais beaucoup.
Quand j'avais une mauvaise note, j'allais aussitôt voir le professeur pour lui dire que je voulais me rattraper. Ca dérangeait les autres, et même les plus petits me traitaient de fayot.
Puis la situation s'est améliorée. Je me suis fait des amis. J'ai appris beaucoup de choses qui m'ont obligé à regarder la vie avec des yeux différents, comme quand on porte des lunettes de soleil. Quand j'étudiais l'hygiène, ce qu'on m'apprenait me stupéfiait : en comparant avec mon passé, aux conditions que j'avais connues, à ce que j'avais mangé, je me suis demandé comment je pouvais être encore en bonne santé.
J'étais en fin de seconde quand une lettre est arrivée à la maison. Elle disait que je devais me présenter à Rome pour rencontrer la commission qui allait décider si je pouvais obtenir un permis de séjour en tant que réfugié politique.
Je l'attendais, cette lettre. Je l'attendais, car au CTP Parini, j'avais rencontré un garçon afghan qui était arrivé en Italie un peu avant moi et dont l'histoire ressemblait beaucoup à la mienne. Tout ce qui lui arrivait finissait par m'arriver peu après, par exemple être appelé pour des papiers, des choses dans le genre. Il avait reçu la lettre quelque mois plus tôt. Il s'était rendu à Rome, il avait rencontré la commission et la réponse avait été : pas d'asile politique. Je me rappelle son désespoir quand il m'avait annoncé la nouvelle. Je ne comprenais pas. Pourquoi ne le lui avaient-ils pas accordé ? S'ils ne le lui donnaient pas à lui, ils ne me le donneraient pas non plus. Je me souviens que mon ami avait pleuré, la tête entre les mains, mais sans larmes, il pleurait avec la voix et les épaules, il disait : Où est-ce que je peux aller maintenant ?

Un jour, je suis parti en train avec Marco et Danila, j'ai refait à l'envers la route que j'avais prise pour venir de Rome à Turin. Nous nous sommes présentés à l'heure dans cet immeuble, dans un quartier dont je ne me souviens pas, nous avons attendu un peu. Puis ils ont appelé mon nom, qui a résonné dans tout le couloir. Marco et Danila sont restés là. Je suis entré.
Assieds-toi, ont-ils dit.
Je me suis assis.
Voici ton interprète, ont-ils dit en désignant un jeune homme près de la porte.
J'ai répondu que je préférais m'en passer.
Merci.
Tu parles bien italien, alors, ont-ils dit.
J'ai répondu que oui, je le parlais assez bien.
Mais ce n'était pas seulement ça. Quand tu t'adresses directement aux gens, tu transmets une émotion plus intense, même si tes mots sont incertains, que la cadence est différente.
Dans tous les cas, le message qui arrive ressemble plus à celui que tu as en tête, comparé à ce que pourrait répéter un interprète - non ? -, parce que sa bouche ne sortent que des mots, pas des émotions. Les mots ne sont qu'une coquille. Nous avons discuté pendant quarante-cinq minutes. J'ai tout raconté, le moindre détail. J'ai parlé de Nava, de mon père, de ma mère, de mon village, de quand je dormais chez Marcio et Danila, à Turin, des cauchemars qui agitaient mes nuits, du vent qui agitait la mer entre la Turquie et la Grèce : dans ces cauchemars, je fuyais, et en fuyant je tombais souvent du lit, ou bien je me levais, j'attrapais ma couverture, l'enroulais autour de mes épaules, je descendais les escaliers, ouvrais la porte de la cour et allais dormir dans la voiture, tout ça sans m'en rendre compte. D'autres fois, je pliais soigneusement mes vêtements et je m'allongeais dans un coin des toilettes. J'ai raconté que je cherchais toujours des coins pour dormir. J'étais - comment on dit ? - somnambule. J'ai raconté tout ça et à un moment, le commissaire m'a dit qu'il ne comprenait pas pourquoi je demandais l'asile politique, vu qu'en Afghanistan la situation n'était pas si dangereuse pour les Afghans : au fond, j'aurais très bien pu rester chez moi.
Alors j'ai sorti le journal, un quotidien qui datait de quelques jours. J'ai montré un article.
Le titre était : Afghanistan. Un enfant taliban égorge un espion.
Le journaliste racontait qu'un enfant anonyme avait été filmé en train de trancher la gorge d'un prisonnier en hurlant Allah akbar
La séquence avait été diffusée par la propagande des talibans dans la zone frontalière du Pakistan. Dans la vidéo, on voyait le prisonnier, un Afghan, reconnaître ses fautes devant un groupe de militants, parmi lesquels beaucoup d'adolescents. On donnait ensuite la parole au bourreau, un gamin, tout petit, qui portait une veste de camouflage trop grande de plusieurs tailles. C'est un espion américain, disait l'enfant armé d'un coutelas pointé vers la caméra. Les gens comme lui méritent la mort.
A ce moment-là, un taliban soulevait la barbe de l'homme pendant que les autres hurlaient Allah akbar, Allah akbar, Dieu est grand, puis le gamin plantait la lame pour égorger l'homme.
Je leur ai montré l'article. J'ai dit : Ce gamin, ça aurait pu être moi.

Ils m'ont annoncé quelques jours plus tard qu'on m'avait accordé le permis des séjour comme réfugié politique.


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epistophélès

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MessageSujet: Un très beau roman...   Lun 7 Mar - 17:27

Pendant ma troisième année de lycée, je me suis dit que le moment était venu d'essayer de contacter ma mère. J'aurais pu la chercher plus tôt, mais c'est seulement après avoir obtenu mon permis de séjour, seulement après avoir récupéré au fond de l'abîme la sérénité nécessaire, que je me suis remis à penser à elle, à mon frère, à ma soeur. Pendant tout ce temps, je les avais effacés. Pas par méchanceté, mais parce que, avant de penser aux autres, il faut trouver le moyen de te sentir bien avec toi-même. Comment fait-on pour donner de l 'amour si on n'aime pas sa propre vie ? Quand j'ai compris que je me sentais vraiment bien en Italie, j'ai appelé un de mes amis afghans de Qom dont le père habitait au Pakistan, à Quetta.
Je lui ai demandé s'il était possible que son père essaie d'entrer en contact avec ma famille, en Afghanistan.
J'ai dit : Si ton père arrive à trouver ma mère, mon frère et ma soeur, je pourrai le dédommager et lui faire parvenir assez d'argent pour les ramener tous à Quetta. Je lui ai expliqué comment aller jusqu'à eux, l'endroit où ils habitaient, et tout le reste. Mon ami en Iran m'a répondu : Pour moi, c'est compliqué d'expliquer tout ça. Je te donne le numéro de téléphone de mon oncle et de mon père.
Appelle-les au Pakistan et perle-leur. D'accord ?
Alors j'ai appelé son père. Il a été très gentil.

Il m'a dit de ne pas parler d'argent. Que s'ils étaient en Afghanistan, dans cette petite vallée, sans savoir si j'étais mort ou vif, tout comme j'ignorais s'ils étaient morts ou vifs, c'était pour lui un devoir de partir à leur recherche.
J'ai répondu que je paierais quand même le voyage et ses dépenses, même s'il pensait faire son devoir. Le sens du devoir est une bonne chose, mais l'argent aussi est important. Et puis il s'apprêtait à entreprendre un voyage dangereux. Dans une zone de guerre.
Le temps a passé. J'avais presque perdu espoir. Puis, un soir, j'ai reçu un coup de téléphone. La voix rauque du père de mon ami m'a salué. Il paraissait tout proche. Il m'a raconté qu'il avait mis du temps à les trouver, parce qu'ils avaient quitté Nava pour un autre village, de l'autre côté de la vallée, mais qu'il avait finalement réussi. Quand il avait expliqué à ma mère que j'insistais pour qu'ils déménagent à Quetta, elle ne l'avait pas cru, elle ne voulait pas partir. Il avait eu du mal à la convaincre.
Puis il m'a dit : Attends. Il voulait me passer quelqu'un au téléphone. Mes yeux se sont remplis de larmes, j'avais déjà compris qui c'était.

J'ai fit : Maman.
A l'autre bout, pas de réponse.
J'ai répété : Maman.
Du combiné est arrivé un souffle léger, humide et salé. Alors j'ai compris qu'elle pleurait, elle aussi. Nous nous parlions pour la première fois depuis huit ans. Ce sel et ces soupirs étaient tout qu'une mère et un fils peuvent se dire, après tant d'années. Nous sommes restés comme ça, en silence, jusqu'à ce que la communication soit interrompue.
A ce moment, j'ai su qu'elle était encore vivante et peut-être que là, pour la première fois, je me suis rendu compte que je l'étais aussi.
Je ne sais pas bien comment. Mais moi aussi, j'étais vivant.


Enaiatollah a fini de raconter son histoire peu de temps après avoir eu vingt et un ans (peut-être). C'est le commissariat qui a décidé de la date de son anniversaire : le 1er septembre. Il vient de découvrir qu'il y a vraiment des crocodiles dans la mer."

FIN
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epistophélès

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MessageSujet: Un très beau roman...   Mar 22 Mar - 18:41

Ceux qui ont lu le roman, qu'en pensent-ils ?
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Jean2

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MessageSujet: Re: Un très beau roman...   Ven 29 Avr - 21:00

Ok je le lis demain !
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MessageSujet: Re: Un très beau roman...   

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