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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Un très beau roman...

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epistophélès

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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 28 Fév - 0:39

L'absence de quelqu'un se remarque à des petites choses.
L'absence de Soufi, je la remarquais surtout la nuit, quand je me retournais dans mon sommeil, quand je me retournais dans mon sommeil, quand mes mains ne le trouvaient pas sur le tapis à côté de moi. Je la remarquais dans la journée, pendant les pauses, que je ne passais plus avec lui des pierres sur des boîtes de conserve, des seaux, des trucs comme ça.
Un soir, je suis rentré du travail vraiment triste. Je me suis assis devant le petit téléviseur en noir et blanc, un de ceux font on tourne l'antenne à la main et qu'on passe plus de temps à régler qu'à regarder. Sur une chaîne, on diffusait un film avec des tours qui s'écroulaient. J'ai changé de chaîne, mais ils passaient le même film. Encore un autre : pareil. J'ai appelé kaka Hamid pour qu'il m'aide. Il m'a expliqué que ce n'était pas un film. En Amérique, à New York, deux avions s'étaient écrasés contre le World Trade Center. On disait que c'étaient les Afghans. Puis que c'était Ben Laden, et que les Afghans le protégeaient. On disait que c'était Al Qaïda.
Je suis restée un moment à écouter, puis j'ai mangé ma soupe et je suis allée me coucher. Il s'était passé quelque chose de grave, je le sais maintenant que c'était une tragédie terrible, mais sur le moment, j'ai songé que pour moi, le plus grave était d'être sans Soufi.
Quand on n'a pas de famille, les amis sont tout.

En attendant, le temps passait. Les secondes, les minutes, les heures, les jours, les semaines.
Les mois. Le tic-tac de ma vie. J'aurais voulu acheter une montre pour donner un sens au passage du temps, une montre qui donne l'heure et la date, qui mesure la pousse des ongles et des cheveux, qui me dise de combien je vieillissais.
Puis le jour est arrivé, un jour spécial, celui où nous avons arrêté de travailler sur le bâtiment parce qu'il n'y avait plus rien à faire, que tout avait été monté, y compris les poignées de portes : il ne restait plus qu'à livrer les maisons à leurs propriétaires. Nous sommes donc allés travailler ailleurs. Les deux associés de l'entreprise se sont séparés. Je suis resté avec celui que j'aimais le mieux.
Nous avons déménagé à Baharestan, un village en périphérie d'Ispahan. Je m'améliorais sans cesse dans mon travail d'ouvrier, on me confiait souvent des missions pour lesquelles il fallait de l'expérience et des compétences élevées (du moins c'est ce qu'on me disait, mais je ne sais pas si c'était vrai ou seulement pour se moquer de moi), par exemple hisser les matériaux aux étages supérieurs en tirant sur une corde.
Oui, j'étais devenu meilleur et oui, on me faisait confiance. Seulement, j'étais toujours aussi petit. Et alors ? Alors il arrivait que, pendant que je tirais sur la corde les matériaux deviennent plus lourds que moi. La charge commençait à descendre, et moi à monter. Tout le monde riait. Avant que quelqu'un vienne m'aider, il fallait que je hurle, que je braille sans lâcher prise, sinon la charge tombait et c'était de ma faute
.
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epistophélès

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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 28 Fév - 14:58

Mais le mieux, ce qu'on pourrait appeler ma petite révolution de Baharestan , c'est que j'ai commencé à sortir du chantier, parce que Baharestan est un petit village, bien mons dangereux qu'Ispahan. Et puis j'avais appris à parler le fasi*, et beaucoup de gens se montraient très gentils avec moi, surtout les femmes.
Quand je les voyais revenir des magasins avec leurs sacs gonflés de commissions, je leur proposais de les aider à monter les escaliers. Elles me faisaient confiance, me caressaient la tête et m'offraient parfois des bonbons ou des friandises. Je me disais presque que c'était un endroit où j'aurais pu vivre pour toujours. Un endroit que j'aurais enfin pu appeler chez moi.
Dans le quartier, on m'avait donné un surnom felfeli, qui veut dire petit piment. Le propriétaire d'un magasin où j'allais faire les courses e de temps en temps acheter une glace me répétait sans cesse felfel nagu ce rise, bokhor bebin ce tise, ce qui signifie plus ou moins : ne dis pas que le piment est petit, goûte plutôt comme il pique. Ce monsieur était un peu âgé, et moi je me sentais bien avec lui.


Quelques mois plus tard, j'ai décidé de rendre visite à Soufi.
Je ne lui avais pas téléphoné depuis son départ, mais j'avais eu de ses nouvelles par des amis qui avaient travaillé dans la même fabrique, à Qom.
J'avais conservé le numéro de téléphone inscrit dans mon cahier comme on conserve un objet précieux. Un après-midi, j'ai appelé la fabrique. Une standardiste m'a répondu.
Soufi comment ? Il n'y a aucun Soufi dans notre entreprise.
Gioma alors, j'ai dit. Gioma, pas Soufi.
Gioma Fausi ?
Oui, c'est lui.

Ce furent des retrouvailles gênées, comme ça, par téléphone. Mais malgré son calme habituel, je sentais qu'il était aussi ému que moi.
J'ai promis d'aller le voir.
Ainsi, par une matinée chaude, un peu venteuse, j'ai pris  le bus pour Qom. A ce moment-là, peut-être parce que je vivais en Iran depuis longtemps et qu'il ne m'était jamais rien arrivé, je n'ai pas pensé que si je tombais sur un banal contrôle routier ou de simples policiers, mon voyage pouvait mal finir. Je n'y ai pas pensé, et comme il arrive souvent quand on ne pense pas trop aux choses, tout s'est bien passé.
Soufi est venu me chercher à la gare routière. Pendant ces quelques mois, nous avions tous les deux grandi (lui peut-être un peu plus que moi). Avant de nous reconnaître, nous nous sommes regardés de loin pendant quelques secondes.
Puis nous nous sommes jetés dans les bras l'un de l'autre.
Je suis resté une semaine à Qom. J'ai dormi en cachette dans la fabrique, nous avons fait le tour de la ville et joué à la balle avec d'autres gamins afghans. C'était vraiment chouette, mais je ne me sentais pas prêt à changer de maison, maintenant que j'avais trouvé un endroit où vivre pour toujours. A la fin de ma semaine de vacances, je suis retourné à Baharestan.




*Petite note sur la question de la langue, pour ne pas interrompre le récit. Si ça ne vous intéresse pas, poursuivez votre lecture : personne ne meurt dans les lignes qui suivent, on ne dévoie aucune information essentielle à l'histoire. Le problème avec la langue, le farsi et le dari, sont similaires, mais l'accent du farsi (qu'on parle en Iran) ne ressemble pas exactement à celui du dari (un dialecte oriental du farsi, parlé en Afghnistan).
L'écriture est la même, mais l'accent est très différent. Voilà, c'est tout.
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epistophélès

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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 28 Fév - 15:58

Juste à temps pour me faire expulser.

Ca s'est passé en plein jour. Nous étions au travail. J'étais occupé à préparer le crépi, je mélangeais la chaux et le ciment, je ne regardais nulle part, seulement à l'intérieur du bidon et de moi-même - oui, il m'arrive de regarder à l'intérieur de moi-même. Je me souviens avoir entendu arriver des voitures, mais j'ai cru qu'il s'agissait de fournisseurs que le chef de chantier attendait.
En Iran, il arrive que les maisons soient collées les unes aux autres et qu'elles aient une cour commune, à laquelle il n'y a que deux accès.
C'est par là que sont arrivés les policiers. Deux voitures et un fourgon ont bloqué stratégiquement - les policiers sont pleins de statégie - une des issues, tandis qu'un grand nombre d'agents ont fait le tour à pied pour entrer par l'autre.
Impossible de s'échapper. Personne n'a même essayé. Ceux qui avaient des briques ou une truelle à la main ont posé les briques et la truelle, ceux qui s'étaient mis à genoux pour brancher des câbles électriques se sont levés, ceux qui plantaient des clous, le marteau à la maint et les clous dans la bouche pour ne pas avoir à se baisser à chaque fois ont cessé de marteler, ont retiré leurs gants et craché les clous dans le sable (ou craché tout court), et tous ont suivi les policiers sans rien dire. Sans maugréer.

Telisia. Sang Safid.
Quand j'ai vu les agents se déployer sur le chantier en hurlant, l'arme au poing, je n'ai pensé qu'à ça.
Telisia. Sang Safid.
J'ai pensé aux deux fous que j'avais rencontrés en Afghanistan.
Un policier m'a ordonné de tout lâcher et de le suivre. Ils nous ont rassemblés dans la cour centrale du bâtiment puis, un à un, ils nous ont fait sortir du côté bloqué par les voitures et nous ont fait monter dans le fourgon.
Ils ont pris kaka Hamid et j'ai eu peur qu'ils lui fassent du mal devant tout le monde pour prouver qu'ils étaient capables de faire du mal, s'ils voulaient. Mais au lieu de ça, ils lui ont dit : Va chercher l'argent.
Kaka Hamid a traversé la cour, est entré dans la maison pendant que nous attendions en silence. Puis il est revenu avec un sachet contenant assez d'argent pour notre retour en Afghanistan. En Iran, quand on t'expulse, c'est toi qui dois payer ton retour. L'Etat ne débourse pas un centime. S'ils t'arrêtent en groupe, comme ça nous est arrivé ce jour-là, tu as de la chance parce que la police en libère un pour qu'il aille chercher l'argent pour payer le retour de tous. Mais si on t'arrête tout seul et que tu ne peux pas payer ton voyage jusqu'à la frontière, tu es vraiment mal parce que tu te retrouves en centre de détention provisoire, et tu dois gagner l'argent de ton expulsion en travaillant comme un esclave pour le centre et les policiers.
Ils te font tout nettoyer, et je parle de l'endroit le plus sale du monde à ce qu'on m'a dit, un endroit où les seuls vapeurs te font vomir, le dépotoir de la Terre, un cloaque où même les cafards refuseraient de faire leur nid.
Si tu ne paies pas, le centre de détention provisoire risque de devenir ta maison.

Ce jour-là, nous avons payé. Mais pas seulement. Plus tard, dans le fourgon, kaka Hamid m'a confié qu'en allant chercher l'argent, il avait trouvé deux des nôtres en train de préparer le dîner, ils ne s'étaient aperçus de rien. Il leur a demandé de rester là pour surveiller nos affaires jusqu'à notre retour.
Pourvu qu'ils ne nous emmènent pas à Telisia. Ou à Sang Safid.

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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 28 Fév - 21:33

Heureusement, ils nous ont emmenés ailleurs.

Au camp, ils nous ont rasé la tête. Pour qu'on se sente nus. Et pour que les gens sachent que nous étions clandestins expulsés d'Iran. Ils riaient en nous coupant les cheveux ; nous, on attendait, alignés comme des moutons. Pour ne pas pleurer, on regardait les mèches s'entasser par terre. C'est bizarre, les cheveux, quand ils ne sont plus sur la tête.
Ensuite, ils nous ont fait monter dans des camions. Nous sommes partis à toute vitesse.
On aurait cru que le chauffeur faisait des détours pour trouver les ornières, car c'est impossible d'en rencontrer autant sans le faire exprès. Je me suis dit que c'était compris dans le traitement des expulsés. Je l'ai dit aux autres, mais personne n'a ri.
A un certain moment, ils nous ont hurlé de descendre, qu'on était arrivés. S'ils avaient eu un de ces camions pour transporter le sable, avec la benne qui s'incline, ils nous auraient déchargés comme ça, en nous faisant rouler le plus loin possible. Mais ils se sont contentés de nous donner quelques coups de bâton.
Harat. Afghanistan. L'endroit le plus proche de la frontière iranienne. Chacun s'est vite débrouillé pour revenir au point de départ, ce qui ne posait aucun problème. Harat est rempli de trafiquants qui attendent les expulsés. Le policier a à peine eu le temps de te frapper que déjà ils te prennent en main et te ramènent en Iran.
Si tu n'as pas d'argent sur toi, tu peux les payer plus tard. Ils savent que si tu travailles depuis un moment en Iran tu as de l'argent de côté, caché dans un trou. Même si tu n'en as pas, tu peux emprunter à quelqu'un, sans te faire exploiter pendant quatre mois, comme ça nous est arrivé à Soufi et à moi. Ca, ils le savent.


Pour rentrer en Iran, nous avons de nouveau utilisé une camionnette Toyota. Mais cette fois, le voyage était plus dangereux, parce que nous avons pris la route qu'utilisent les contrebandiers pour faire passer leurs marchandises illégales. Y compris la drogue. Il y en avait aussi dans la Toyota. En Iran, si on te prend avec plus d'un kilo d'opium, on te pend. Heureusement, il y a beaucoup de policiers corrompus le long de la frontière : ils te laissent passer si tu les paies, mais si tu en rencontres un sérieux (et il y en a quand même un paquet), eh bien tu es mort.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mar 1 Mar - 0:12

Cette fois-là, ça s'est bien passé pour nous.
Nous sommes retournés à Baharestan.
Je suis tout de suite allé sur le chantier pour chercher kaka Hamid, mais il n'étais pas encore rentré. Mon argent n'avait pas bougé de sa cachette. Les deux ouvriers qui étaient restés avaient monté la garde. Mais depuis ce jour, tout à changé. La rumeur circulait qu'Ispahan n'était plus une endroit sûr, Baharestan non plus, et que la police avait reçu l'ordre d'expulser tout le monde. Alors j'ai appelé Soufi à Qom, dans cette fabrique où il travaillait la pierre. Il m'a dit que là-bas, pour le moment c'était calme.
C'est ainsi que jai décidé de le rejoindre. J'ai attendu le retour de kaka Hamid pour lui dire au revoir, j'ai rassemblé mes affaires, puis je me suis rendu à la gare routière.

Comment on fait pour changer de vie comme ça Enaiat ? Juste un au revoir.
On le fait, c'est tout, Fabio.
Un jour, j'ai lu que le choix d'émigrer naît du besoin de respirer.
C'est vrai. L'espoir d'une vie d'une vie meilleure est plus fort que tout autre sentiment. Par exemple, ma mère a décidé qu'il valait mieux me savoir en danger loin d'elle mais en route vers un futur différent que me savoir en danger près d'elle, dans la boue et dns la peur pour toujours.



Dans l'autocar, je me suis assis au fond, tout seul, mon sac serré entre les jambes, sans me mettre d'accord avec personne - avec un trafiquant, je veux dire -, parce que je n'avais pas envie de dépenser une fois de plus mon argent pour payer quelqu'un qui me fasse arriver à destination sans problème. Et puis quand j'étais allé à Qom pour voir Soufi, tout s'était bien passé.
C'était une belle journée, je m'étais recroquevillé sur mon siège, la tête contre la vitre pour rêvasser.
J'avais acheté un journal iranien. Je me disais que si la police nous arrêtait pour un contrôle et qu'ils me voyaient dormir tranquillement avec un quotidien iranien sur les genoux, ils ne s'apercevraient de rien. A côté de moi s'est assise une fille voilée qui sentait bon. Trois minutes plus tard, nous sommes partis.

Nous étions presque arrivés à mi-chemin.
Deux femmes bavardaient avec la fille à côté de moi, elles parlaient d'un mariage auquel elles avaient assisté ; un homme lisait un livre tandis qu'un enfant assis près de lui, peut-être son fils, chantonnait une comptine, une sorte de fourchelangue. Nous étions presque arrivés à mi-chemin, donc, quand le bus a freiné, doucement au début, puis brusquement, jusqu'à l'arrêt complet.
J'ai cru qu'il y avait des brebis. J'ai demandé : Qu'est-ce qui se passe ? De mon côté, je ne voyais rien.
La fille a répondu : Un barrage.
Telisia. Sang Safid.
Le chauffeur a appuyé sur un bouton, les portes se sont ouvertes avec un chuintement.
Des siècles se sont écoulés. Je ne sais pas pourquoi, l'air était immobile, personne ne parlait, même pas ceux qui n'avaient rien à craindre parce qu'ils étaient iraniens ou qu'ils avaient tous leurs papiers en règle. Puis le premier policier est monté sans se presser. Il tenait entre ses doigts une branche de ses lunettes de soleil. Il avait glissé l'autre dans sa bouche.
Quand ils montent à bord, les policiers ne demandent pas leurs papiers à tout le monde : ils savent parfaitement qui est iranien et qui ne l'est pas. Ils sont entraînés à reconnaître les Afghans, les clandestins, et cetera. S'ils en voient un, ils le repèrent tout de suite, ils vont vers lui et lui ordonnent de montrer ses papiers, même s'ils savent très bien qu'il n'en a pas.
Il fallait que je devienne invisible. Mais je ne possédait pas un tel pouvoir. J'ai fait semblant de dormir, parce que dormir, c'est un peu être absent : faire semblant de rien, en espérant que les choses se résolvent toutes seules. Mais le policier a été plus main, il m'a vu alors que je dormais. Il m'a tiré par la manche. J'ai continué à faire semblant, je me suis même retourné un peu, comme ça m'arrive pendant la nuit. Le policier m'a donné un coup de pied dans le tibia. Je me suis réveillé.
Viens avec moi, a-t-il dit. Il ne m'a même pas demandé qui j'étais.
Où ça ?

Il n'a pas répondu. Il m'a regardé et a enfilé ses lunettes de soleil, malgré la pénombre qui régnait dans le bus.
J'ai pris mon sac. J'ai demandé pardon à la fille à côté de moi pour qu'elle me laisse passer. En sortant, j'ai encore senti son parfum.
J'ai descendu l'allée avec le poids de tous ces regards dans mon dos, tous ces regards qui m'ont brûlé la nuque. Dès que j'ai posé un pied par terre, le bus a fermé ses portes et est reparti. Sans moi.

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MessageSujet: Un très beau roman...   Mar 1 Mar - 15:50

Il y avait une petite caserne, avec une voiture garée devant.
Telisia. Sang Safid.
Des tambours dans la nuit.
Telisia. Sang Safid.
Je peux payer, j'ai dit tout de suite. Je peux payer l'expulsion. En effet, j'avais mon rouleau de billets gagnés sur le chantier. Mais ils ne m'ont pas entendu, enfin je ne sais pas.
L'un des policiers, un Iranien énorme, m'a fait franchir une porte. Pendant une fraction de seconde. J'ai imaginé une salle de torture tachée de sang, parsemée de débris d'os, un puits encombré de crânes ou bien un trou jusqu'au contre de la terre, des petits insectes noirs rampant le long des murs, des éclaboussures d'acide au plafond.
Que pouvait-il y avoir dans cette pièce ?
Une cuisine, voilà ce qu'il y avait.
Des montagnes d'assiettes et de casseroles crasseuses, à nettoyer.
Mets-toi au travail, m'a dit l'énorme Iranien.
Voilà des éponges.

J'ai passé des heures à batailler contre les restes de sauce et de riz incrustés. Va savoir depuis combien d'années ces casseroles étaient là à m'attendre. Tandis que je lavais assiettes et couverts, quatre autres gamins afghans sont arrivés. Une fois la vaisselle finie, ils nous ont mis tous les cinq à charger et décharger des camionnettes et des voitures. Quand il y avait un coffre ou une remorque à contrôler, les policiers nous appelaient pour le vider. Le contrôle terminé, ils nous rappelaient : il fallait remettre les malles et les valises à leur place, empiler des cartons, et cetera.
Je suis resté là trois jours. Quand j'étais fatigué, je m'asseyais par terre, le dos contre le mur, la tête sur les genoux. Si quelqu'un arrivait et qu'il fallait décharger, un policier nous donnait un coup de pied et disait : Debout. Nous nous levions, et au boulot. Le soir du troisième jour, ils m'ont laissé partir. Je ne sais pas pourquoi. Les autres gamins sont restés là, je ne les ai pas revus.
Je suis arrivé à Qom à pied.


Qom est une ville d'au moins un million d'habitants - je l'ai découvert plus tard -, mais si on comptait tous les clandestins des fabriques de pierres, je crois bien que le nombre serait multiplié par deux. Il y a des fabriques de pierres partout. Moi aussi, grâce à Soufi, j'ai commencé à travailler, dans la même que lui.
Nous étions quarante, cinquante personnes.
On m'a mis à la cuisine, je préparais les repas, j'allais faire les courses. A la différence d'Ispahan, à Qom j'étais le seul à sortir de la fabrique - justement pour aller faire les courses -, ce qui était une chose très, très risquée, mais je ne pouvais pas l'éviter.
A part cuisiner, je nettoyais et j'époussetais le bureau du directeur. S'il y avait autre chose à faire, comme remplacer un ouvrier malade ou déplacer quelque chose, on m'appelait. Ils hurlaient : Ena ! Parfois, ils ne se retournaient même pas, ils m'appelaient comme si j'étais devant eux, comme si j'avais le pouvoir de me matérialiser dès qu'on prononçait mon nom.
J'étais un petit homme à tout faire, en somme.
Je crois qu'on dit comme ça.


Dans cette fabrique, on livrait des roches qu'il fallait tailler à l'aide de machines énormes, certaines aussi grandes que ma maison à Nava.
Il y avait un bruit hallucinant, de l'eau partout.
On portait des bottes (c'était obligatoire), un tablier en plastique, certains se couvraient même les oreilles avec un casque, mais avec toute cette eau par terre, toute cette poussière de pierre dans l'air, difficile de rester en bonne santé - ce que cherchent la plupart des gens. Difficile non seulement de rester en bonne santé, mais de rester vivant tout court.
Ou entier.
En effet, il arrivait de temps en temps que les ouvriers assignés à la manipulation des machines, ces machines énormes qui découpaient la pierre comme de la terre cuite, la tranchaient comme du beurre, il arrivait qu'ils y laissent un bout de leur corps, un bras, une main, une jambe. Nous travaillions énormément, jusqu'à quatorze heures par jour, et quand on était fatigué, un moment d'inattention est vite arrivé.

Un jour, un garçon afghan un peu plus âgé que moi est venu me voir.
Comment tu t'appelles ?
Enaiatollah.
Tu sais jouer au foot ?
Je me suis dit que oui, je savais jouer au foot, même si j'était meilleur au buzul-bazi, bien que je n'y aie plus joué depuis que j'avais quitté Nava. J'ai répondu : Oui, je me débrouille.
Vraiment ? Alors présente-toi demain à cinq heures à la grille. Il y a un tournoi, il nous faut des nouveaux joueurs.
Un tournoi ?
Oui. Entre fabrique. Tu viendras ?
Bien sûr.
Parfait.
Effectivement, le lendemain était un vendredi. Je dis ça parce que là-bas, à la fabrique, la vie n'était que dormir, manger et travailler.
L'unique demi-journée de repos était le vendredi après-midi. On pouvait laver ses vêtements ou sortir voir ses amis. Moi, depuis ce jour-là, j'ai joué dans l'équipe de foot. Rien que des Afghans, comme vous pouvez imaginer, des ouvriers de trois ou quatre faabriques voisines. Plus de deux mille Afghans travaillaient la pierre.

Pendant ces matchs, j'ai joué aussi honorablement que possible. Même si parfois j'étais un peu fatigué parce que je finissais mes journées à dix heures du soir.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mar 1 Mar - 22:51

Je travaillais à la fabrique depuis plusieurs mois quand, un après-midi, alors que je soulevais une pierre énorme, j'ai perdu l'équilibre. La pierre est tombée - une pierre de plus de deux mètres. Alors qu'elle se fracassait par terre dans un vacarme qui a retenti dans tout le hangar, un morceau s'est aussi fracassé contre mon pied.
Il a déchiré mon pantalon, coupé mes bottes, écorché mon gros orteil et m'a profondément entaillé le dessus du pied. On voyait l'os. J'ai hurlé. Je me suis assis en me tenant la jambe. L'un des chefs est accouru pour voir. Il a dit que cette pierre était super-importante, et cetera, qu'il fallait absolument la livrer, que des têtes allaient tomber. Moi, pendant ce temps, je saignais.
Lève-toi, m'a dit le chef.
J'ai fait remarquer que j'étais blessé.
Il faut d'abord s'occuper de la pierre.
Ramasse les éclats, tout de suite.
Tout de suite, il a répété. Il parlait de la pierre, pas de mon pied.
J'ai commencé à tout ramasser en sautillant sur une jambe, le pantalon imprégné de sang, qui commençait à couler de ma botte. Je ne me suis même pas évanoui, imaginez un peu. Je ne saurais pas dire comment j'ai fait. Aujourd'hui, je n'y arriverais peut-être pas. J'ai fini de rassembler les morceaux épars, puis, toujours en sautillant, je suis allé désinfecter et bander la blessure. Pour ça, j'ai dû arracher un lambeau de chair. J'ai encore la cicatrice. Pendant un certain temps, je n'ai plus joué au foot.
Avec ma plaie ouverte, je ne pouvais travailler qu'à la cuisine. Un jour, alors que j'allais faire les courses, j'ai vu dans une vitrine une montre magnifique, en métal et caoutchouc, qui ne coûtait pas trop cher. Sauf erreur, j'ai déjà dit que je pensais souvent au fait d'avoir une montre qui donne la date, pour savoir de combien je vieillissais. Du coup, quand j'ai la montre en question, j'ai compté l'argent que j'avais en poche. Même si ce n'était pas beaucoup, je me suis rendu compte que je pouvais me l'offrir.
Alors je suis entré et je l'ai fait, je l'ai achetée.
Une fois sorti du magasin, je vous jure que je ne me sentais plus de joie. C'était ma première montre. Je la regardais, je l'admirais, la levais pour refléter le soleil sur le cadran. J'aurais couru jusqu'à Nava rien que pour la montrer à mon fère (qu'est-ce qu'il aurait été jaloux !).
Mais je ne pouvais pas aller jusqu'à Nava. Alors j'ai couru la faire bénir au mausolée de Fatima al-Masuma, l'un des lieux les plus sacrés de l'islam chiite, l'un des plus adaptés (du moins je le croyais) pour faire bénir un objet auquel on tient.
Ce sanctuaire se trouve justement à Qom. J'ai frotté la montre contre le mur pour la purifier, en faisant attention à ne pas la rayer.
J'étais tellement content de cette montre que, pendant un moment j'ai même pensé que, malgré le risque de perdre un doigt, je pouvais eut-être rester plus longtemps à Qom.
Puis, un soir, la police est arrivée à la fabrique. Ils étaient bien organisés, avec des camions pour nous emmener à la frontière sans même passer par le centre de détention provisoire. Expulsion. Encore une fois. Je ne voulais pas y croire. C'était désolant. La police savait que beaucoup de clandestins travaillaient dans cette fabrique. Ils ont enfoncé la porte du hangar où nous dormions et nous ont réveillés à coups de pied.

Prenez vos affaires. On vous ramène en Afghanistan.
J'ai tout juste eu le temps de rassembler mes affaires dans l'armoire, le même rouleau de billets, et ils m'ont entraîné dehors. Nous avons payé l'expulsion comme d'habitude. Cette fois, le voyage en camion a été horrible. Il y avait tellement de monde que ceux sur les côtés risquaient sans cesse de tomber sous les roues. Au milieu, on risquait d'étouffer. Sueur,. Souffles. Cris. Si ça se trouve, des gens sont morts pendant ce voyage sans que personne s'en aperçoive.
Ils nous ont déchargés de l'autre côté de la frontière comme certains camions déversent les ordures. Un instant, j'ai envisagé de ne pas y retourner, de continuer vers l'est. A l'est, il y avait Nava, ma mère, ma soeur, mon frère. A l'ouest, l'Iran, de nouveau, la même précarité, la même souffrance et ce qui va avec. Un instant, j'ai envisagé de rentrer à la maison.
Puis me sont revenus en mémoire, les mots d'un homme à qui j'avais tenté de confier une lettre pour ma mère quand j'habitais à Quetta, presque trois ans plus tôt. Dans cette lettre, je lui demandais de venir me chercher. L'homme l'avait lue, puis il avait dit : Eneiat, je connais bien votre situation, je sais ce qui se passe dans la province de Ghazni, comment on traite les Hazaras. Tu dois t'estimer heureux de vivre ici.
Tu te sens mal, d'accord, mais au moins tu peux sortir de chez toi le matin en espérant rentrer vivant le soir. Là-bas, tu ne sais pas si c'est toi où la nouvelle de ta mort qui arrivera en premier à la maison. Ici, tu peux te mêler à la foule, vendre les bricoles, alors que les Hazaras de ton village ne peuvent même pas marcher dans la rue. S'ils croisent un Pachtoune ou un taliban, ceux-là trouveront toujours quelque chose à redire : la barbe trop courte, le turban mal mis, la lumière allumée après dix heures du soir. Ils risquent constamment de mourir pour un oui ou pour un non, de se faire tuer pour un mot de trop ou une règle insensée.
Sois reconnaissant envers ta mère qui t'a fait sortir d'Afghanistan, m'avait dit cet homme. Il y en a tant d'autres qui aimeraient le faire mais ne le peuvent pas.
J'ai enfoncé mes mains dans mes poches, je me suis emmitouflé dans ma veste et je suis allé chercher les trafiquants.


Mais cette fois-ci, à l'un des barrages sur la route du retour, quelque chose est allé de travers. En plus de prendre la somme convenue, les policiers ont commencé à nous fouiller, nous aussi. Tu me diras : Qu'avaient-ils à vous voler ? Vous n'étiez que des pouilleux. Mais même à quelqu'un qui n'a rien, on peut prendre quelque chose. Moi, par exemple, j'avais ma montre. C'était ma montre, j'y tenais plus que tout. Bien sûr, avec de l'argent j'aurais pu m'en racheter une, mais ça n'aurait pas été la même, ç'aurait été une autre montre.
Celle-là, c'était ma première montre.
Un policier nous a alignés contre un mur et passait pour vérifier que nous avions bien vidé nos poches. Quand ils voyait quelqu'un se comporter bizarrement, bouger sans permission ou bien faire cette drôle de tête - tu sais, le visage de celui qui a quelque chose à cacher -, il s'approchait de lui, nez à nez, crachait des menaces et des morceaux de son dîner. Si les menaces et les crachats ne suffisaient pas, il passait aux gifles et aux coups de crosse.
Arrivé à moi, il a fait mine de continuer, puis il s'est arrêté pour revenir en arrière. Il s'st planté devant moi, les jambes écartées. Il m'a demandé : Qu'est-ce qe tu as? Qu'est-ce que tu caches ? Il mesurait trente ou quarante centimètres de plus que moi. Je l'ai regardé comme on regarde une montagne.
Rien.
Tu mens.
Je ne mens pas, jenab sarhang.
Tu veux que je te prouve que tu mens ?
Je dis la vérité, je le jure, jenab sarhang.
Je ne te crois pas.
S'il y a bien une chose qui ne me plaît pas, c'est qu'on me frappe. Comme je l'avais vu en frapper d'autres, je me suis dit que je devais trouver un moyen de le satisfaire. Dans ma ceinture, dans une fente que j'avais faite moi-même, je gardais deux billets en réserve. Je les lui ai donnés en espérant que ce soit suffisant.
Il a dit : Tu as autre chose, pas vrai ?
Non, je n'ai rien d'autre.
Il m'a giflé. En plein entre le joue et l'oreille.
Je n'avais même pas vu partir sa main. Ma joue s'est enflammée, mon oreille a sifflé pendant quelques secondes, puis j'ai eu l'impression qu'elle gonflait comme un pain. Tu mens, a-t-il répété.
Je lui ai sauté dessus, je lui ai mordu la joue, je lui ai arraché les cheveux... non,. Je lui ai montré mon poignet.
Il a fait une moue déçue. Elle ne valait rien pour lui, cette montre. Il l'a regardée, blasé, puis l'a glissé dans sa poche sans me regarder.
Ils nous ont laissé filer.
Je les ai entendus rire dans la lumière blême du matin.
Une fois passée cette drôle de douane, nous avons marché plusieurs heures jusqu'à la ville la plus proche, mais à présent il était clair que quelque chose ne tournait pas rond.
En effet, à un moment, une camionnette de la police a débarqué, faisant jaillir le gravier sous ses roues. Les policiers sont descendus en hurlant : Arrêtez-vous. Nous nous sommes mis à courir. Ils ont commencé à tirer avec des fusils-mitrailleurs, des Kalachnikov. Je courais, j'entendais siffler les balles. Je courais en pensant aux femmes de Nava qui mélangent avec une louche en bois le ghorma palaw. Je courais en me disant que ça aurait été bien pratique d'avoir un trou, un trou dans la terre comme celui où on se chacahit, mon frère et moi, pour quel es talibans ne nous trouvent pas. Je courais en pensant à osta sahib, à kaka Hamid, à Soufi, au monsieur aux grandes mains et à la jolie maison de Kerman. Pendant que je courais, je crois qu'un homme à côté de moi a été touché : il a roulé à terre puis n'a plus bougé. En Afghanistan, j'avais entendu pas mal de coups de feu. Je savais distinguer le son des Kalachnikov de celui des autres fusils. Je courais en réfléchissant à quel fusil me tirait dessus. J'étais petit. Je pensais être plus petit que les balles, plus rapides. Je pensais être invisible ou inconsistant, comme la fumée. Puis quand j'ai arrêté de courir parce que j'étais assez loin, j'ai pensé à m'en aller. Je ne voulais plus avoir peur, jamais.
C'est à ce moment que j'ai décidé que je tenterais de rejoindre la Turquie.

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MessageSujet: Un très beau roman...   Mar 1 Mar - 22:55

Bonne et douce nuit............... Demain, nous partons en Turquie. ... Wink

Bisous  nyctalopes ...: geek  
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mer 2 Mar - 16:25

Turquie

Il faut expliquer à quel point j'en étais dans le temps et dans mon histoire. J''étais à un point de non-retour, comme vous dites - parce que chez nous on ne le dit pas, du moins je ne l'ai jamais entendu -, à tel point (justement) que même les souvenirs ne me venaient plus.
Pendant des journées entières, parfois des semaines, je ne pensais plus à mon petit village de la vallée de Ghazni, à ma mère, à mon frère et à ma soeur, comme cela m'arrivait au début, quand leur image était tatouée sur mes pupilles, jour et nuit.
Depuis mon départ, il s'était écoulé environ quatre ans et demi : un an et quelque au Pakistan, trois ans en Iran. Mais je fais les comptes "à bon poids", comme dit une femme qui vend des oignons sur le marché près de chez moi, où j'habite maintenant.
J'allais sur mes quatorze ans, peut-être même que je les avais dépassés, quand j'ai décidé de quitter l'Iran. J'en avais plein les bottes de cette vie.

Après la seconde expulsion, nous étions retournés à Qom avec Soufi, mais il avait quitté la ville quelques jours plus tard, car selon lui elle était devenue dangereuse. Il avait trouvé du travail sur un chantier à Téhéran.
Pas moi. J'avais décidé de rester un peu dans la même fabrique de pierres, de travailler tout le temps sans dépenser un centime, d'économiser suffisamment pour me payer le voyage en Turquie. Mais combien est-ce que ça me coûtait de partir en Turquie ? D'arriver, surtout, ce qui est le plus important (n'importe qui peut partir). Combien allais-je devoir dépenser ? Pour savoir les choses, il suffit parfois de demander. J'ai donc posé la question à certains amis de confiance.
Sept cent mille tomans.
Sept cent mille tomans ?
Oui, Enaiat.

Dix mois de travail, ai-je dit à Wahid, qui avait pensé s'en aller mais ne l'avait pas fait.
Mon salaire à la fabrique est de soixante-dix mille tomans par mois. Ca fait dix mois sans dépenser une seule pièce.
Il a fait oui de la tête, puisant avec sa cuillère dans la soupe de pois chiches avant de souffler dessus pour ne pas se brûler la langue. J'ai immergé ma cuillère à mon tour. De minuscules graines noires flottaient, perdues à la surface parmi les miettes de pain. Je les ai d'abord déplacées avec la pointe de la cuillère, créant un tourbillon, puis je les ai récoltées et avalées avant de finir mon repas en buvant directement dans la tasse.

Comment trouver tout cet argent ?

Un après-midi, le vendredi qui comme je l'ai déjà dit était le jour où nous pouvions faire ce que nous voulions et que je passais dans un éternel et incommensurable - on dit comme ça ? - championnat de foot contre les fabriques voisines, un vendredi après-midi, donc, cet ami avec qui j'avais discuté des trafiquants s'est approché de la pierre sur laquelle je m'étais allongé pour reprendre mon souffle, une main sur le ventre, et m'a demandé si je voulais bien l'écouter une minute.
Je me suis redressé. Il n'était pas seul. Il y avait d'autres Afghans avec lui.
Il m'a dit : Ecoute, Enaiat, nous avons discuté. Nous voulons partir pour la Turquie, nous avons économisé suffisamment d'argent pour payer le voyage, et même te le payer, si ça te fait plaisir. Nous ne le faisons pas seulement par fraternité et cetera, mais aussi parce que quand on part avec des amis, il y a plus de chances pour que tout se passe bien que si on reste seul, sans personne à qui demander de l'aide en cas de danger.
Puis il a marqué une pause pendant que l'équipe arrivée sur le terrain après nous marquait un but et que tout le monde hurlait de joie.
Qu'est-ce que tu en dis ?
Ce que j'en dis ?
Oui.
Que j'accepte et que je vous remercie.
Qu'est ce que je peux dire de plus ?
C'est un voyage dangereux, tu sais ?
Je sais.
Bien plus dangereux que les autres.
Le ballon a rebondi contre la pierre pour s'arrêter devant moi. Je l'ai renvoyé d'un coup de pied, avec la pointe de la chaussure. Le soleil occupait tout le ciel, l'azur n'était plus azur mais jaune, les nuages dorés saignaient par les blessures que leur avaient infligées les montagnes. Là où la neige coupe et étouffe.
Je ne savais pas encore que la montagne tuait.
J'ai arraché un brin d'herbe sèche, je me suis mis à le sucer
.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mer 2 Mar - 20:36

Je n'ai jamais vu la mer, ai-je dit. Il y a un tas de choses que je n'ai encore jamais vues et que je voudrais voir. En plus, même ici, à Qom, je suis en danger dès que je mets un pied hors de la fabrique. Alors, vous savez quoi ? Je suis prêt à tout.
Ma voix était ferme malgré moi. Si j'avais su ce qui m'attendait, je ne serais pas parti. Ou peut-être que si. Je ne sais pas. En tout cas, je n'aurais pas parlé comme ça.


Nous avons écouté. Nous l'avons tous fait.
Nous avons écouté ceux qui étaient partis et revenus. Nous savions que certains n'y étaient pas arrivés, d'après le récit de leurs compagnons de voyage, qui n'avaient peut-être survécu que pour partager avec nous leur fardeau d'histoires atroces. De quoi penser que le gouvernement laissait la vie sauve à une ou deux personnes dans chaque caravane pour effrayer les autres. Certains restaient congelés dans la montagne, d'autres étaient tués par la police aux frontières, d'autres se noyaient dans la mer entre les côtes de Grèce et de Turquie.
Un jour, lors d'une pause déjeuner, j'ai discuté avec un garçon qui avait le visage à moitié esquinté, réduit à un sandwich, comme les hamburgers trop grillés du McDonald's.


McDonald's ?
Oui, McDonald's.
C'est drôle. Parfois tu dis des choses comme "il n'était pas plus haut qu'une chèvre", mais d'autres fois tu fais des comparaisons avec McDonald's ou le base-ball.
Pourquoi c'est drôle ?
Parce que ces choses appartiennent à des cultures différentes, à des mondes éloignés. Du moins il me semble.
Même si c'était vrai, Fabio, maintenant ils sont tous les deux en moi, ces mondes
.


Le garçon m'a raconté que la fourgonnette dans laquelle il traversait la Cappadoce avait eu un accident. Sur une route de montagne de la province d'Aksaray, elle avait heurté un camion chargé de citrons dans un virage. Il avait été éjecté, son visage avait raclé le sol. Puis les policiers turcs l'avaient pris et roué de coups. Ainsi, son voyage vers l'Europe (il voulait aller en Suède) s'était transformé en une bouillie de chair et de sang, comme ses rêves.
Il me disait : Je pourrais te prêter de l'argent pour partir, mais je ne le ferai pas parce que je ne veux pas être responsable de ta souffrance.
D'autres disaient la même chose que lui, mais je ne suis pas sûr qu'ils étaient tous sincères, peut-être seulement radins.
Moi, il me suffisait d'entendre des bonnes nouvelles, même d'une seule personne. Il me suffisait d'entendre : Lui, il a réussi, il est arrivé en Turquie, en Grèce, à Londres, et voilà que je reprenais courage. S'il a réussi, alors moi aussi je peux y arriver, pensais-je.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mer 2 Mar - 21:32

Nous nous sommes retrouvés à quatre, décidés à partir. Puis nous avons découvert que Farid, un garçon qui travaillait dans une fabrique derrière la nôtre, avait lui aussi dans l'idée de quitter Qom. Non seulement ça mais le trafiquant à qui il comptait s'adresser était son cousin.
Nous avons songé qu'il ne fallait pas rater cette occasion, que si le trafiquant était vraiment son cousin et qu'il partait avec nous, nous devenions les amis du cousin, et on nous traiterait bien.
Un jour, après le travail, une journée comme tant d'autres, nous avons rassemblé nos affaires dans un sac à dos en toile, nous avons dit au revoir au chef de la fabrique, réclamé notre salaire, et avec un bus de ligne (et la même peur des barrages) nous sommpes partis pour Téhéran. A la gare, nous avons retrouvé le cousin de notre ami qui nous attendait. Il nous a emmenés chez lui en taxi, un de ces taxis collectifs toujours bondés.
Dans la salle à manger, autour d'une tasse de chay, il nous a expliqué que nous avions deux jours pour nous procurer un peu de nourriture pour le voyage - des aliments peu encombrants mais nourrissants, par exemple des fruits secs, des amandes, des pistaches -, acheter de grosses chaussures de montagne, des vêtements chauds et imperméables. Ils doivent absolument être imperméables, a-t-il souligné.
Et aussi des habits neufs pour Istanbul. Bien sûr, nous ne pouvions pas nous promener en ville avec ceux que nous avions portés pendant tout le voyage, déchirés et puants. Nous devions acheter tout cela, mais surtout les chaussures. Le cousin de notre ami a beaucoup insisté là-dessus.
Nous sommes donc allés dans les bazars pour faire nos courses. Il y avait une euphorie indescriptible dans l'air. A notre retour, nous avons montré les chaussures au trafiquant pour savoir si elles convenaient. Il les a soulevées, a vérifié les coutures, plié la semelle, regardé à l'intérieur, puis il a dit que oui, elles convenaient parfaitement.
Ce n'était pas vrai.

Il le disait de bonne foi - j'en suis certain, à cause de son cousin -, parce qu'il croyait savoir comment se passerait notre marche dans les montagnes, mais il n'en savait rien : il n'y était jamais allé. Il se contentait de nous confier à d'autres. C'était un intermédiaire. Celui a qui, une fois parvenus en Turquie, il fallait téléphoner pour dire nous sommes arrivés, de sorte que nos amis, ici, à Qom, lui donnent l'argent qu'on leur avait laissé.
Les chaussures toujours levées dans la lumière qui entrait pas la fenêtre, il nous a annoncé : Votre voyage durera trois jours. Les chaussures sont suffisamment solides. Bravo, bon achat.

Le lendemain matin, un Iranien est venu avec un taxi. Il nous a emmenés dans une maison hors de la ville, où nous avons attendu.
Au bout d'une heure, un bus est apparu - le chauffeur était un complice. Les passagers se demandaient un peu où ils se retrouvaient. Au coup de klaxon, nous nous sommes précipités à bord, sous le regard stupéfait des femmes et des enfants, et même de certains hommes qui ont tenté de protester mais se sont tus aussitôt.
Nous avons pris la direction de Tabriz (je le sais parce que j'ai posé la question), vers la frontière. Une fois dépassé Tabriz, nous avons longé le lac d'Urmia, qui se trouve en plein Azebaïdjan iranien, histoire de donner quelques points de repère à ceux qui ne connaissent pas. C'est le plus grand lac du pays : en période de hautes eaux, il mesure environ cent quarante kilomètres de long sur cinquante-cinq de large.
Je m'étais assoupi quand l'un de mes compagnons de voyage m'a donné un coup de coude.
Il m'a dit : Regarde.
Quoi ? j'ai demandé sans ouvrir les yeux.
Le lac. Regarde le lac.
J'ai tourné la tête et soulevé lentement une paupière, les mains entre les jambes. J'ai regardé par la fenêtre. Un soleil bas éclairait l'eau, on apercevait des dizaines et des dizaines de petites îles rocheuses à contre-jour et, au-dessus des îles, sur terre comme dans le ciel, des petits points. Des milliers de petits points.
Qu'est-ce que c'est ?
Des oiseaux.
Des oiseaux ?
Des oiseaux migrateurs. C'est l'homme assis devant qui me l'a dit. Ce sont vraiment des oiseaux, agha sahib ? ademandé mon ami en lui tapant sur l'épaule.
Des flamants roses, des pélicans et bien d'autres espèces, a-t-il énuméré. Sur une de ces îles est enterré Hulagu Khan, le petit-fils de Gengis Khan, le conquérant de Bagdad. Des oiseaux et des fantômes, donc. C'est peut-être pour cela qu'il n'y a pas de poissons dans le lac.
Pas de poissons ?
Pas un seul. Mauvaises eaux. Seulement bonnes pour les rhumatismes.
Il faisait sombre quand nous sommes arrivés à Salmas, la dernière ville d'Iran, la plus proche des montagnes. Ils nous ont fait descendre, nous ont dit de rester groupés et de nous taire. Sans torches, sans lumière, nous avons commencé à marcher.

Tôt le matin, dans le silence et la lumière blanche de l'aube, nous avons rejoint un village.
Nous sommes entrés dans une petite maison comme on entre chez soi. Elle appartenait à une famille. Une sorte de point de ralliement pour les clandestins qui voulaient franchir les montagnes. Un petit groupe se trouvait déjà là, et peu après un autre est arrivé : des Afghans. A la fin, nous étions une trentaine.
Nous avions peur. Nous nous demandions comment il était possible de traverser les montagnes aussi nombreux sans nous faire repérer.
Nous avons posé la question, mais sans obtenir de réponse. Quand nous avons insisté, on nous a fait comprendre qu'il valait mieux arrêter.
Ainsi, nous avons passé deux jours dans ce repaire, à attendre.
Puis, le soir du deuxième jour, au coucher du soleil, ils nous ont dit de nous préparer.
Nous sommes sortis sous le ciel étoilé et une lune tellement grosse qu'il n'y avait pas besoin d'avoir de torche, de flambeau ni des yeux de hibou. On y voyait parfaitement. Nous avons marché une demi-heure à travers champs, sur de minuscules sentiers invisibles pour qui ne les connaissait pas. Au terme d'une première montée, un groupe de gens a débouché de derrière un grand rocher. Nous avons eu peur, quelqu'un a crié que c'étaient les soldats. Mais c'étaient d'autres clandestins.
Nous n'en croyions pas nos yeux. Nous étions maintenant une soixantaine en file indienne, dans les sentiers de montagne. Pourtant ce n'était pas fini. Une demi-heure plus tard, un autre groupe. Tapi au sol en attendant notre arrivée. Quand nous avons enfin eu l'occasion de nous compter pendant une brève pause en pleine nuit, nous étions soixante-dix-sept.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mer 2 Mar - 22:24

Ils nous ont séparés par ethnies.
En plus de nous, les Afghans, qui étions les plus jeunes, il y avait des Kurdes, des Pakistanais ; des Irakiens et quelques Bengalis.
Ils nous ont séparés pour éviter les problèmes autant que possible, vu qu'on marchait toute la journée côte à côte, coude à coude, à un pas différent mais à la même vitesse. Quand on vit une situation de fatigue et d'inconfort comme celle-ci, avec peu de nourriture, peu d'eau, aucun abri et qu'il fait très, très froid, eh bien les prises de bec et les rixes ne sont jamais très loin, à l'affût, les coups de couteau non plus. Il vaut donc mieux séparer les ethnies hostiles.
Au bout d'une heure, sur une route mal remblayée, à mi-côte, un berger accompagné d'un chien qui tournait sur lui-même comme un fou pour se mordre la queue nous a arrêtés. Il a demandé à parler au chef de l'expédition, qui sans y réfléchir à deux fois lui a donné de l'argent pour qu'il ne nous dénonce pâs. Lui, il a compté lentement. Il a glissé les billets dans son chapeau et nous a fait signe de continuer.
Quand je suis passé devant lui, le vieux m'a regardé droit dans les yeux, comme pour me dire quelque chose. Mais je n'ai pas compris quoi.
La nuit, on avançait.

Le jour, on dormait. Du moins on essayait.
Vu qu'à Téhéran, le trafiquant, le cousin de notre ami, nous avait dit que le voyage durerait trois jours et trois nuits, à la fin du troisème, nous avons voulu savoir combien de temps il restait pour atteindre le sommet de la montagne - il nous semblait toujours aussi loin - et commencer à redescendre vers la Turquie.
Nous avions peur de poser des questions, alors nous avons tiré au sort. C'est tombé sur moi.
Je me suis approché de l'un des contrebandiers. J'ai demanda : Agha, s'il te plaît, dans combien de temps est-ce qu'on arrive au sommet ?
Sans me regarder, il a répondu : Dans quelques heures.
Je suis retourné auprès de mes amis et je leur ai dit : Dans quelques heures.
Nous avons marché presque jusqu'à l'aube, pouis ha, tiens, je parle comme
Martine ! ... tongue ) nous nous sommes arrêtés. Les muscles de mes jambes étaient aussi durs que du ciment.
Au coucher du soleil, nous sommes repartis, comme d'habitude.
Il t'a menti, ma dit Farid.
J'ai remarqué, merci, ai-je répondu. Mais ton cousin non plus n'a pas été très précis dans son estimation.
Il faut demander à quelqu'un d'autre.
Au bout d'une demi-heure, je me suis approché d'un autre Iranien qui portait une kalachnikov en bandoulière. J'ai adampté mon pas au sien puis j'ai demandé : Agha, s'il te plaît, quand est-ce qu'on arrive au sommet de la montagne ?
Sans me regarder, il a répondu : Bientôt.
Qu'est-ce que ça veut dire, agha ?
Avant l'aube.

Je suis retourné auprès de mes amis, je leur ai dit : Nous arriverons bientôt. Si nous marchons bien, nous arriverons avant l'aube.
Tout le monde a souri, mais personne n'a rien dit. La force de parler nous avait quittés par les pieds et par le nez elle s'était cachée dans les nuages de vapeur qui flottaient devant nos lèvres. Nous nous sommes cassé les genoux, jusqu'à ce que le soleil pointe depuis chez moi, depuis Nava. Le sommet de la montagne était là, à un pas de nous, on aurait pu le rejoindre d'un bond. Nous l'avons contourné.
Il n'a pas bougé. Nous nous sommes reposés. Quand les rayons du soleil illuminaient les crêtes irrégulières qui ressemblaient à la colonne vertébrale d'un mort, la caravane s'est arrêtée. Chacun cherchait un rocher sous lequel glisser la tête pour rester à l'ombre et dormir quelques heures. On laissait les pieds et les jambes au solei, pour les réchauffer et les sécher. On s'arrachait la peau, mais tant pis.
Au coucher du soleil, ils nous ont réveillés et nous sommes repartis, encore une fois. C'était la cinquième nuit.
Agha, s'il te plaît, quand est-ce qu'on arrive au sommet ?
Dans deux heures, a-t-il répondu sans me regarder.
Je suis retourné dans mon groupe.
Qu'est-ce qu'il a dit ?

Rien. Tais-toi et marche.
Nous, les Afghans, étions les plus jeunes et les mieux habitués aux pierres et à l'altitude.
Au soleil qui te brûle et à la neige qui te gèle.
Mais cette montagne n'en finissait pas, un vrai labyrinthe. La cime était toujours là, mais elle ne s'approchait jamais. L'un après l'autre, comme des blocs de glace, dix jours et dix nuits ont fondu.
Un matin très tôt - il faisait sombre et nous escaladions la roche en nous accrochant avec les mains et les genoux -, un garçon bengali a eu un problème, je ne sais pas quoi, peut-être de respiration ou bien au coeur. Il a glissé sur plusieurs mètres dans la neige. Nous avons commencé à hurler que quelqu'un allait mourir qu'il fallait s'arrêter pour l'aider, l'attendre, mais les trafiquants (ils étaient cinq) ont tiré en l'air avec leurs kalachnikov.
Ceux qui ne reprennent pas immédiatement la marche restent ici pour toujours, ont-ils dit.
Nous avons essayé de l'aider, le jeune Bengali, de le soutenir par les bras, sous les aisselles, de le faire marcher, mais c'en était trop : il était trop lourd, nous étions trop fatigués, trop tout. Impossible. Nous l'avons abandonné. Quand nous avons disparu derrière un virage, j'ai entendu sa voix, encore un instant. Puis plus rien. Le vent l'a engloutie.

Le quinzième jour, un Kurde et un Pakistanais se sont battus à coups de couteau, je ne sais pas pourquoi, peut-être à cause de la nourriture, peut-être sans raison. Le Kurde a eu le dessous. Nous l'avons abandonné, lui aussi.
Le seizième jour, pour la première fois, j'ai parlé avec un garçon pakistanais à peine plus âgé que moi (d'habitude, entre Afghans et Pakistanais, on ne se dit pas grand -chose). Tout en marchant - nous étions dans une de ces zones où le vent nous permettait de parler -, je lui ai demandé ce qu'il comptait faire, où il voulait aller après notre arrivée à Istanbul. Il n'a pas répondu tout de suite. Il était renfermé, taciturne. Il m'a regardé comme s'il n'était pas sûr d'avoir compris ma question, l'air de dire : Mais quelle idiotie ! Londres, a-t-il répondu en pressant le pas pour me distancer. Plus tard, j'ai compris que c'était la même chose pour tous les Pakistanais. Ils ne disaient pas Turquie ou Europe. Ils disaient Londres, point. Si quelqu'un se trouvait bien luné et me demandait : Et toi ? je répondais : Quelque part.
Le dix-huitième jour, j'ai vu des gens assis.
Je les ai aperçus au loin, je n'ai pas compris pourquoi ils s'étaient arrêtés. Le vent tranchait comme un rasoir, des fragments de neige me bouchaient les narines, mais quand je cherchais à les enlever avec le doigt, ils n'y étaient plus. Soudain, derrière un virage en épingle à cheveux, je me suis retrouvé face à ces gens assis. Assis pour toujours. Congelés. Morts. Va savoir depuis combien de temps ils étaient là. Tout le monde les a dépassés en silence. J'ai volé ses chaussures à l'un d'entre eux parce que les miennes étaient fichues, mes doigts de pied devenaient violets, je ne sentais plus rien même quand je me cognais contre une pierre. Je lui ai retiré ses chaussures, je les ai essayées. Elles m'allaient bien. Elles étaient beaucoup mieux que les miennes. J'ai fait un signe de la main pour le remercier. Parfois, je rêve de lui.

Tous les jours, deux fois par jour, ils nous donnaient un oeuf, une tomate et un bout de pain. Le ravitaillement arrivait à cheval. Mais à présent, nous étions trop haut pour ces allers-retours. Le vingt-deuxième jour, ils nous ont distribué la dernière ration. Ils nous ont dit de la partager pour la faire durer, mais il est difficile de partager un oeuf dure.
les autres m'ont poussé, m''ont encouragé : Demande-lui, disaient-ils.
A quoi ça sert ? je répondais.
Peu importe, demande.
On est bientôt arrivés ? ai-je demandé à l'un des trafiquants.
Il a répondu : Oui, on y est presque. Mais je ne l'ai pas cru.
Pourtant, le vingt-sixième jour, fini la montagne. Un pas, un autre, encore un et soudain, nous avons cessé de monter : il n'y avait plus rien à escalader, nous étions arrivés au sommet au point d'échange entre Turcs et Iraniens. A ce moment-là, pour la première fois depuis le début, nous nous sommes recomptés.
Il manquait douze personnes. Douze sur un groupe de soixante-dix-sept étaient morts en chemin. Surtout des Bengalis et des Pakistanais. Disparus en silence, sans même que je m'en aperçoive.
Nous nous sommes tous regardés comme si nous ne nous étions jamais vus, comme si ce n'était pas nous qui avions marché. Nous avions le visage, usé, rougi. Des rides aussi profondes que des entailles. Nos gerçures saignaient.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mer 2 Mar - 23:34

Les Turcs qui nous attendaient nous ont fait asseoir en cercles concentriques pour nous protéger du froid. Chaque demi-heure, nous changions : ceux qui étaient au milieu se déplaçaient vers l'extérieur, de manière que tous se réchauffent et que tous prennent dans le dos le vent froid du monde.
Le vingt-septième jour - je sais que c'était le vingt-septième parce que je les portais autour du cou, ces jours, comme les perles d'un collier -, nous sommes descendus. La montagne s'est lentement changée en collines, en bois, en prairies, en ruisseaux, en champs, en tout ce qu'il y a de merveilleux sur la Terre. Quand il n'y avait pas d'arbres, ils nous faisaient courir par petits groupes accroupis.
Parfois, ils tirent, disaient-ils.
Qui ?
Peu importe. Parfois, ils tirent.
Au bout de deux jours - deux jours de plus, autant dire deux ans, deux siècles -, nous sommes arrivés à Van.

Van aussi se trouve au bord d'un lac. Le lac de Van. Nous avons voyagé d'un lac à l'autre.

Dans cette ville turque, la première, où nous nous arrêtions, nous nous sommes faufilés dans un champ et nous avons dormi dans l'herbe haute. De sympathiques paysans turcs, des amis des trafiquants, nous ont apporté à boire et à manger. Je voulais changer de vêtements, ceux que je portais étaient sales, déchirés, des guenilles tout juste bonne à laver le sol. Mais je devais garder les jolis habits achetés à Téhéran pour Istanbul, je ne pouvais pas risquer de les salir avant, je ne pouvais vraiment pas me le permettre.
Avant l'aube, ils nous ont chassés de l'herbe tels des grillons, nous ont fait monter dans un camion pour nous emmener un peu plus loin, dans une espèce d'énorme écurie au plafond très haut, une étable qui au lieu de vaches accueillait des clandestins. Nous, les Afghans, ils nous ont installés à côté des Pakistanais, ce qui n'est pas une bonne idée. Ainsi, cette nuit-là, il y a eu une bagarre pour une question de place. Les Turcs ont dû intervenir. Pour ne pas faire de discrimination, ils ont frappé tout le monde.
Nous sommes restés enfermés là pendant quatre jours.
Une nuit, pendant que nous dormions, les murs se sont mis à trembler sous le vrombissement d'un moteur. Les Turcs nous ont dit de ramasser nos affaires et de nous dépêcher. Ils nous ont regroupés par ethnies contre le mur.
Nous sommes restés debout dans un coin, le sac à dos collé contre la poitrine pendant une dizaine de minutes. Ils nous faisaient sortir par petits groupes, à mon avis pour que de l'intérieur on ne voit pas ce qui se passait à l'extérieur : là où ils nous entassaient. Puis quelqu'un nous a appelés, et ça a été notre tour.
Première chose : les phares du véhicule au moteur bruyant étaient allumés, pointés droit sur la porte ; j'étais aveuglé. Deuxième chose : le véhicule au moteur au moteur bruyant était un camion, un camion énorme avec une remorque qui paraissait remplie de pierres et de gravier.
Ils nous ont dit : Venez là, faite le tour.
Nous avons fait le tour pour atteindre l'arrière de la remorque.
Ils nous ont dit : Entrez.
Où ça ? Nous ne voyions que le gravier, les pierres et la poussière dans la lumière.
Le trafiquant a indiqué le bas. J'ai pensé que nous devions nous glisser sous le camion, puis en regardant mieux - ce qui aurait dû me faire accepter ce que je voyais, mais je refusais d'y croire -, j'ai compris qu'entre le fond de la remorque, qui soutenait les pierres et le gravier, et le fond du camion où était fixé l'arbre des roues, il y avait un espace de quelque cinquante centimètres, à peine plus. Bref le camion avait un double-fond.
Cinquante centimètres pour nous asseoir, les bras autour des jambes, les genoux contre la poitrine, le cou penché pour caler la tête entre les genoux.

Ils nous ont donné deux bouteilles chacun : une pleine et une vide. La pleine pour l'eau. La vide pour le pipi.
Ils nous ont entassés dans le double-fond, nous tous, cinquante et quelque. Nous n'étions pas serrés : nous étions plus que serrés. Une poignée de riz dans la main. Quand ils ont fermé, l'obscurité nous a effacés. Jer me suis senti suffoquer. J'ai pensé : Espérons que le voyage soit court. J'ai pensé : Espérons que ça ne durera pas longtemps. Quelque part, une voix se plaignait. Je sentais le poids des pierres sur ma nuque, le poids de l'air et de la nuit sur les pierres, le poids du ciel et des étoiles. Je me suis mis à respirer par le nez mais je n'aspirais que de la poussière. J'ai essayé de respirer par la bouche, mais ça me faisait mal à la poitrine.
J'aurais voulu respirer par les oreilles ou par les cheveux, comme les plantes qui absorbent l'humidité de l'air. Mais je n'étais pas une plante, et il n'y avait pas d'air. On s'arrête, ai-je pensé à un moment. Mais ce n'était qu'un croisement. Ca y est, on y est, on y est, ai-je pensé une autre fois. Mais c'était le chauffeur qui descendait pour pisser, je l'ai entendu. (Moi, je n'en ai pas besoin. Non, je n'en ai pas besoin).
Nous sommes arrivés, ai-je dit alors que mes épaules et mes genoux étaient morts depuis longtemps. Encore une fausse alerte. Je ne sais pas ce que c'était.
A partir d'un certain moment, j'ai cessé d'exister ; j'ai cessé de compter les secondes, d'imaginer l'arrivée. Mes muscles et mes pensées pleuraient. Ma torpeur et mes os pleuraient.
Les odeurs. Des odeurs, je m'en souviens : pisse et sueur. Des hurlements de temps en temps, des voix dans l'obscurité. Je ne sais pas combien de temps s'était écoulé quand j'ai entendu quelqu'un se plaindre atrocement, comme si on lui arrachait les ongles. Au début, j'ai cru que c'était un rêve, je n'ai pas pensé que cette voix mêlée au grondement du moteur était réelle. Mais si. Elle disait : De l'eau. Seulement ça : De l'eau. Mais elle le disait d'une manière indescriptible. Je savais qui c'était, je l'avais reconnu. Moi aussi, je me suis mis à crier ; de l'eau, histoire de dire quelque chose. A l'aide, quelqu'un est en train de mourir. Mais rien aucune réponse. Bois ton pipi, j'ai dit, parce qu'il n'arrêterait pas de pleurer, mais je crois qu'il ne m'a pas entendu.
Il n'a pas répondu. Il n'arrêtait pas de geindre.

C'était insupportable. Je me suis donc mis sur le ventre pour ramper sur les corps des gens qui me donnaient des coups de poing et me pinçaient - normal, vu que je les écrasais. J'ai rejoint le garçon. Je ne le voyais pas, mais j'ai cherché son visage avec mes mains, son nez, sa bouche. Il ne cessait de répéter de l'eau, de l'eau, de l'eau. J'ai demandé autour de moi si quelqu'un en avait encore dans sa bouteille, parce que la mienne était finie, mais tout le monde avait bu jusqu'à la dernière goutte. J'ai continué à ramper sur les corps jusqu'à ce que je trouve un garçon bengali qui a dit que oui, il avait encore un peu d'eau au fond de sa bouteille, mais que non, il ne m'en donnerait pas. Je l'ai supplié. Il a dit non. Je lui ai dit, seulement une gorgée. Il a encore dit non. J'ai bien cherché d'où venait sa voix et j'ai donné un coup de poing dans cette direction. J'ai senti des dents contre mes phalanges. Pendant qu'il criait, j'ai continué à le frapper, pas pour lui faire mal mais pour trouver sa bouteille d'eau. Dès que je l'ai sentie, je l'ai attrapée et j'ai disparu - là-dedans, disparaître était la chose la plus facile du monde. Après, je lui ai rapporté l'eau qui restait. L'espace d'un instant, je me suis senti un peu mieux, je me suis senti humain,.
Ca a duré trois jours. Nous ne sommes jamais sortis. Ils n'ont jamais ouvert.
Puis la lumière.
Electrique
.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Jeu 3 Mar - 21:55

On m'a expliqué que c'est comme se réveiller d'une anesthésie générale. Les contours des objets sont flous, tu as l'impression de rouler en bas d'une montagne, comme à Telisia ou à Sang Safid. Ils nous ont fait rouler à terre parce que personne n'arrivait à bouger le petit doigt.
Nous avions la circulation coupée, les pieds gonflés, le cou bloqué. Ils ont commencé par ceux qui étaient le plus près des portes, ils les ont fait tomber comme des sacs de patates; puis deux Turcs ont rampé à l'intérieur du double-fond et nous ont attrapés, parce qu'on n'aurait jamais réussi à sortir seuls. Le moindre geste provoquait une douleur terrible.
On m'a poussé dans un coin où je suis resté recroquevillé pendant un long moment. Je n'étais qu'un tas de chair.
Peu à peu, mes yeux se sont habitués, j'ai vu où je me trouvais. Dans un garage souterrain, avec des centaines et des centaines de personnes. Il devait s'agir d'un centre de tri pour clandestins, ou quelque chose d'approchant ; une caverne dans le ventre d'Istanbul.
Quand j'ai enfin réussi à bouger et à respirer, j'ai cherché un endroit pour me libérer de toute l'urine que je n'avais pas pu évacuer pendant le voyage, que j'avais retenue pendant trois jours. On m'a indiqué les toilettes (les seules), un simple trou dans le sol. Là, une douleur violente m'a secoué les jambes et le ventre, à tel point que j'ai cru m'évanouir. J'ai fermé les yeux pour reprendre des forces. Quand je les ai rouverts, j'ai vu que mon pipi était rouge.
Je pissais du sang. J'ai pissé du sang pendant plusieurs semaines.
Les autres faisaient la queue devant un téléphone. Chacun devait appeler son trafiquant en Iran, celui avec qui on s'était mis d'accord au début du voyage, dans mon cas le cousin de Farid. Nous devions l'appeler, lui et ceux à qui nous avions confié l'argent pour qu'ils le paient.

Une fois le paiement effectué, et seulement à ce moment-là, l'intermédiaire iranien appelait ses complices turcs ici, dans ce garage à Istanbul, pour leur dire que tout était en ordre, qu'ils pouvaient libérer les prisonniers, c'est-à-dire nous.

Allô ? Enaiatollah Akbari. Je suis à Istanbul.

Trois jours plus tard, on m'a bandé les yeux puis on m'a fait monter dans une voiture avec d'autres garçons afghans. Ils nous ont fait tourner un peu dans la ville pour que nous ne sachions pas d'où nous étions sortis, de quel trou nous avions été vomis. Pour finir, ils nous ont laissé dans un parc. Mais pas tous ensemble : un par-ci, un par-là.
Pour enlever le bandeau, j'ai attendu que la voiture s'en aille. Autour de moi, les lumières de la ville. Autour de moi, la ville. J'ai compris - je n'en ai eu conscience qu'à ce moment-là - que j'avais réussi. Je me suis assis sur un muret, je suis resté immobile plusieurs heures, le regard fixe, dans cet endroit que je ne connaissais pas. Ca sentait la friture, les fleurs. Et la mer. Peut-être que c'était moi qui avais changé, ou bien que les choses étaient différentes à Istanbul, ou en Turquie. En tout cas, je suis resté dormir dans le parc sans trouver de maison, je veux dire une vraie maison, pendant longtemps, moi qui , depuis le samavat Qgazi, avais toujours trouvé un endroit où reposer mes os le soir.
Là, rien.

J'ai cherché à entrer en contact avec la communauté afghane, mais sans beaucoup de résultat. En revanche, j'ai découvert un endroit, près d'un bazar, un quartier en ruine vers le Bosphore, où l'on pouvait se rendre tôt le matin dans l'espoir de trouver du travail. On attendait jusqu'à ce que quelqu'un arrive, descende de sa voiture et dise : Je te propose tel travail pour tant d'argent. Si tu acceptais, tu te levais et tu partais avec lui. Tu travaillais toute la journée, tu travaillais dur, et puis le soir on te payait comme convenu.
Il était beaucoup plus difficile de mener une vie digne à Istanbul qu'en Iran. Plusieurs fois, je me suis dit : Qu'est-ce que j'ai fait ? Puis je me rappelais les expulsions à Harat, les barrages, les cheveux rasés. Alors je me disais qu'au fond, je n'étais pas si mal dans ce parc à Istanbul. Une douche chez quelqu'un. La nourriture grappillée ici et là. Les jours glissaient sur moi comme un fleuve, et la vie autour. Je me transformais en rocher.
Un soir, après une partie de foot dans les ruelles, des gamins afghans plus jeune que moi m'ont raconté qu'ils partaient bientôt pour la Grèce. ils allaient travailler pour une usine qui fabriquait des vêtements, et au bout de quelques mois de travail gratuit, celui qui les avait mis en contact avec l'usine les aiderait à passer en Grèce.
Comment ça ?
Dans un canot.

Encore un voyage ? J'ai repensé à la montagne. J'ai repensé au camion à double-fond. Je me suis dit : Maintenant, la mer. Ca me faisait peur. J'avais déjà du mal à flotter dans les mares près du fleuve. Dans la grande mer, la Méditerranée, j'allais me noyer. Va savoir ce qu'elle cachait, la mer.
Je veux trouver un travail à Istanbul, ai-je dit.
Tu n'en trouveras pas.
Je veux essayer.
Il n'y a pas de travail pour nous en Turquie.
Il faut aller à l'ouest.
Je veux trouver du travail à Istanbul, ai-je répété.
C'est ce que j'ai essayé de faire pendant quelques mois. J'ai essayé de toutes mes forces, mais ce n'était pas facile, vraiment pas. Quand une chose est tellement difficile qu'elle en devient impossible, il ne reste plus qu'à arrêter d'essayer et trouver une alternative, non ?
Alors qu'approchait le jour fatidique où les gamins afghans devaient partir, je m'étais convaincu que j'aurais mieux fait d'accepter leur proposition. Mais il était trop tard. Ils avaient déjà travaillé pour se payer le voyage.
Alors j'ai inventé un mensonge. Je leur ai dit : Si vous voulez aller en Grèce, il vaut mieux que je vienne avec vous, parce que vous aurez peut-être besoin de quelqu'un qui parle anglais. Moi, par exemple. Si vous me payez le voyage, vous pourrez communiquer avec les Grecs, demander de l'aide, des informations, qu'est-ce que vous dites ? Je vous serai utile. J'ai espéré qu'ils tombent dans le panneau, parce qu'ils étaient tous plus petits que moi, et donc beaucoup moins rusés dans les choses de la vie.
Vraiment ? ont-ils dit.
Vraiment quoi ?
Tu sais parler anglais ?
Oui.
Fait-nous entendre ça.
Quoi donc ?
Dis quelque choses en anglais.
Alors j'ai dit l'un des quelques mots que je connaissais : House.
Qu'est-ce que ça veut dire ?
Maison, j'ai répondu.
Ils ont accepté.

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MessageSujet: Un très beau roman...   Jeu 3 Mar - 22:19

Où est-ce que tu avais appris l'anglais ?
Par des gens, à droite à gauche. Quand tu te mets dans l'idée d'émigrer, il vaut mieux connaître un peu d'anglais. Et puis, nous étions beaucoup à vouloir aller à Londres : plusieurs fois j'ai entendu des amis répéter les phrases utiles
Donc, tu parlais anglais.
Non. Je connaissais quelques mots. Comme


Cette semaine-là, en attendant de partir, j'ai travaillé trois jours - j'ai eu de la chance - et j'ai gagné assez pour m'acheter des vêtements neufs à porter en Grèce. Il faut toujours avoir des vêtements neufs quand tu arrives dans un endroit où tu ne comptes pour rien.
Nous étions cinq : Rahmat, Liaqat, Hussein Ali, Soltan et moi.
Hussein Ali était le plus jeune, il avait douze ans.
D'Istanbul nous somme allées à Ayvalik, face à l'île de Lesbos. Depuis les côtes turques, nous devions rejoindre celles de Grèce. Le trafiquant de service nous a emmenés d'Istanbul à Ayvalik, un Turc moustachu à la peau grêlée qui nous avait dit - je ne me souviens pas de ses mots exacts, mais du sens général - qu'il nous expliquerait comment rejoindre la Grèce.
C'est ce qu'il a fait. Arrivés à Ayvalik, il a éteint le moteur de la camionnette, il a sorti du coffre une boîte en carton rongée par les souris, nous a entraînés en haut d'une colline au coucher du soleil, il a montré la mer et nous a dit : La Grèce, c'est par-là. Bonne chance.
A chaque fois qu'on me souhaite bonne chance, les choses tournent mal, j'ai dit. Et puis qu'est-ce que ça veut dire, la Grèce, c'est par là ? Je ne vois que la mer.
Mais lui aussi avait peur, parce qu'il faisait quelque chose d'illégal. Il nous a donc abandonnés au sommet de cette colline, et il est parti en marmonnant quelque chose en turc.
Nous avons ouvert la boîte en carton. Elle contenait le canot - dégonflé bien sûr -, les rames - il y en avait deux en réserve -, la pompe, du scotch - et des gilets de sauvetage. Un kit parfait. L'Ikea des clandestins. Des instructions et tout. Nous avons partagé les affaires, nous avons enfilé les gilets de sauvetage parce que c'était plus pratique que de les garder à la main, et nous sommes descendus en direction du bois qui séparait la colline de la plage. Nous nous trouvions à trois ou quatre kilomètres de la mer. Entre-temps, la nuit était tombée. Maintenant que j'y pense, pendant ces années-là, j'ai plus vécu la nuit que le jour.
Nous nous sommes donc mis à marcher vers la plage, à travers ce grand bois où la nuit se glissait entre les troncs. A peine vingt minutes s'étaient écoulées quand nous avons entendu des bruits étranges, pas le vent dans les branches et les feuilles, non : autre chose
.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Ven 4 Mar - 0:44

Ca doit être des vaches, a dit Rahmat.
Ca doit être des chèvres, à dit Hussein Ali.
Les chèvres ne font pas ce bruit, imbécile.
Hussein Ali a donné un coup de poing dans l'épaule de Rahmat.
Dans ce cas, les vaches non plus, crétin.
Ils ont commencé à se bousculer, à se battre.
Taisez-vous, j'ai dit. Arrêtez.
Ca doit être des vaches sauvages, a dit Liaqat.
Une race de vache sauvage qui ne vit qu'en Turquie.
Nous n'avons pas eu le temps de commenter cette affirmation, parce que ces vaches ont brusquement déboulé d'un sentier. Elles couraient, ces vaches, elles couraient comme des diables, elles étaient courtes et trapues. Hussein Ali a hurlé : Courez, voilà les vaches sauvages ! Nous avons couru à en perdre haleine jusqu'à trouver un fossé. Nous nous sommes jetés dedans, cachés entre les arbustes.
Nous avons attendu que le silence revienne, puis, au bout d'un moment, Liaqat à sorti la tête. Il a dit : Hé, c'est pas des vaches. C'est des cochons.

Des cochons sauvages, a répété Liaqat.
C'étaient des sangliers. Mais aucun d'entre nous n'en avait jamais vu. Nous avons attendu qu'ils s'en aillent. Nous sommes sortis du fossé, puis nous avons regagné le sentier en direction de la plage.
Dix minutes plus tard, nous avons entendu des aboiements.
Des chiens, a dit Hussein Ali.
Bravo, je vois que tu as été à l'école, a répondu Liaqat. Tu sais aussi reconnaître le cri du mouton ? Celui du cheval ?
Ils ont commencé à se disputer, mais se sont arrêtés aussitôt : derrière un arbre, un chien est apparu. Puis un deuxième. Un troisième. Les aboiements se sont rapprochés et nous les avons aperçus à notre droite, sur un rocher. Ils n'étaient pas derrière une grille ou quoi, non, ils étaient en liberté. Et nombreux.
Des chiens sauvages, a hurlé Hussein Ali. Ce pays est rempli d'animaux sauvages.
Les chiens sont descendus de leur rocher, la gueule fumante, la queue dressée. Nous nous sommes remis à courir aussi vite qu'une avalanche et nous nous sommes à nouveau jetés dans un fossé, cette fois beaucoup plus profond que nous ne pensions. Nous avons roulé dans le lit d'un torrent à sec.
Le canot, j'ai hurlé. Ne percez pas le canot.
Nous avons évité les pierres et le reste, puis nous nous sommes relevés. Heureusement, personne ne s'était fait vraiment fait mal. Des bleus, des égratignures, mais rien de sérieux. Nous avions encore le canot, la pompe et tout. C'est à ce moment-là que j'ai remarqué le gilet.
Liaqat, j'ai dit, ton gilet de sauvetage est tout déchiré.
Il l'a retiré, l'a retourné encore et encore, mais il n'y avait rien à faire. Il était inutilisable. Il m'a regardé, désespéré, puis il a eu un sourire en coin.
En fait, le tien, aussi. Il s'est approché de Hussein Ali. Et le sien aussi.
Pas un seul gilet n'était resté intact.
Hé, mais on est sur la plage, a répété Hussein Ali.
Il y a une école pour apprendre à dire des évidences ? a lancé Liaqat.
Gonflons vite le canot, a suggéré Rahmat.
Il est trop tard.
Quoi ?
J'ai répété : Il est trop tard. Il faut attendre demain.
Non, on peut y arriver.

Pour traverser le bras de mer qui nous séparait de Lesbos, il fallait environ trois heures, nous avait dit le trafiquant. Il devait être deux, trois heures du matin. Le risque était d'arriver aux première lueurs de l'aube, et donc qu'on nous voie. Il nous fallait nécessairement l'obscurité, l'invisibilité, pour bien faire les choses.
Nous devions attendre la nuit suivante.
C'est moi le plus grand, j'ai dit. Je suis le capitaine. Votons : qui veut partir demain soir ?
Hussein Ali a levé la main le premier. Soltan et Rahmat aussitôt après.
Liaqat a soupiré. Alors reposons-nous, a-t-il dit. Loin de la mer, si possible. Puis, avec un regard appuyé à Husseil Ali : Des fois qu'une vague sauvage nous attaque pendant notre sommeil.
Hussein Ali n'a pas compris la blague. Il a hoché la tête, puis il a ajouté : Ou un crocodile.
Il l'a dit sérieusement, les yeux grands ouverts.
Dans la mer, il n'y a pas de crocodiles, a dit Liaqat.
Comment tu sais ?
Je sais, c'est tout, idiot.
Tu parles pour le plaisir de ne rien dire. Tu sais même pas nager.
Toi non plus.

Hussein Ali a haussé les épaules. C'est vrai. C'est pour ça que j'ai peur des crocodiles.
Y en a pas. Tu as compris ? Y. En. A. Pas. Ils vivent dans les fleuves.
J'en suis pas si sûr, a marmonné Hussein Ali en regardant l'eau. Dans ce noir, a-t-il dit en déplaçant un caillou avec la pointe du pied, il pourrait y avoir n'importe quoi.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Ven 4 Mar - 13:15

Une bonne journée, oui, le lendemain a été une bonne journée, même si nous avons terminé nos réserves d'eau et de nourriture.
Soltan a essayé de boire l'eau de la mer, mais après la première gorgée, il s'est mils à hurler qu'elle était empoisonnée, que les Turcs et les Grecs l'avaient empoisonnée pour nous tuer.
Nous sommes restés entre nous (qui d'autre aurions-nous pu rencontrer ?), nous avons dormi longtemps et construit des pièges pour les cochons sauvages. Nous pensions aux dangers de la traversée. La mort est toujours une pensée lointaine, même quand tu la sens proche. Tu te dis que tu y arriveras, et tes amis aussi.


Vers minuit, nous sommes sortis à découvert.
Nous avons approché le matériel des rochers pour être protégés, pour que les bateaux de passage ne nous voient pas. Il fallait gonfler le canot avec la pompe, une sorte de ballon qu'on écrase avec le pied. Le canot était bleu et jaune. Pas très grand, pour tout dire. Le poids maximum pour lequel il avait été conçu était inférieur à celui de nous cinq réunis, mais nous avons fait semblant de rien.
Occupés à gonfler et à monter les rames, nous n'avons pas remarqué la lumière qui s'approchait, une lumière sur la mer.
C'est Rahmat qui l'a aperçue.
Regardez, il a dit.
Nous avons tourné la tête de concert.
Au large, je ne saurais dire à quelle distance, passait un bateau avec des lueurs rouges et vertes de chaque côté. Peut-être à cause de la couleur des lumières, nous étions persuadés qu'il s'agissait des garde-côtes. En proie à la panique, nous nous sommes demandé : Ils nous ont vus ? Ils nous ont vus ? Comment savoir ? Impossible de savoir. Nous avons dégonflé le canot, nous sommes retournés en arrière, nous avons plongé dans les bois.
C'était très certainement un bateau de pêcheurs.
Qu'est-ce qu'on fait ?
Mieux vaut attendre.
Combien de temps ?
Une heure.
Et s'ils reviennent ?
Alors demain.
Mieux vaut attendre demain.
Oui, oui, demain.
On dort ?
On dort.
Et les tours de garde ?
Quels tours de garde ?
On devrait faire des tours de garde, a dit Hussein Ali.

Ca ne sert à rien.
S'ils nous ont vus, ils viendront nous chercher.
Mais peut-être qu'ils ne nous ont pas vus.
Alors on peut partir.
Non, on ne peut pas partir, Hussein Ali.
Et puis s'ils viennent nous chercher, on s'en apercevra. On ne peut pas traîner un bateau sur la plage en silence. Mais si tu veux, tu peux prendre le premier tour.
Pourquoi moi ?
Parce que c'est toi qui as proposé, voilà pourquoi.
Je réveille qui après ?
Réveille-moi, j'ai dit.
D'accord.
Bonne nuit.
Bonne nuit.
Quand Hussein Ali a commencé à parler dans son sommeil, je ne dormais pas encore. De toute façon, il n'y avait pas besoin de monter la garde.
Le troisième soir, après avoir discuté, nous avons décidé de partir un peu plus tôt. Nous avons pensé que, s'ils étaient passés à minuit, alors peut-être - peut-être - qu'à dix heures ils seraient encore en train de dîner, ou devant la télévision. Ainsi, deux heures après le coucher du soleil, nous nous sommes approchés des rochers, nous avons gonflé le canot et l'avons mis à l'eau. Nous avons retiré nos vêtements et sommes restés en slip.
Je l'ai déjà dit, j'étais le plus grand, mais j'étais aussi le seul à savoir un peu nager. Non seulement les autres ne savaient pas nager, mais ils avaient peur, je te raconte pas. Quand il a fallu entrer dans l'eau pour maintenir le canot afin que tout le monde puisse monter, je me suis avancé en héros. J'ai posé le pied là où je pensais trouver le fond de la mer, dont j'ignorais complètement comment il était fait.

C'est ainsi que j'ai découvert que même dans la mer, il y a des rochers. J'ai dit : Les gars, il y a des rochers dans la mer. Ils se sont tous écriés : Vraiment ? Je n'ai pas eu le temps de répondre oui que, en essayant de faire un autre pas, j'ai glissé et je me suis retrouvé dans l'eau. Je me suis débattu à l'aveuglette, les bras raides, j'ai réussi à ne pas me noyer, à me raccrocher au canot et à le maintenir fermement de manière à ce que les autres puissent monter.
Hussein Ali a dit : Dépêche-toi, les crocodiles vont te manger les pieds.
Liaqat lui a donné une tape sur la tête.
Si ce n'est pas un crocodile, a-t-il dit, ça sera peut-être une baleine.
Avec l'aide de Soltan et de Rahmat, je suis monté à bord.
Et ensuite ? Eh bien nous avons pris les rames et nous avons commencé à donner de grands coups dans l'eau, comme si nous voulions la frapper, tellement fort que j'en ai même cassé une. Nous frappions au hasard. Une chose était sûre, nous ne savions pas ramer. Nous ramions tous du même côté : à droite, le canot tournait vers la droite, à gauche, le canot tournait vers la gauche.
A force de tourner et tourner, nous nous sommes écrasés contre les rochers.
Je ne sais pas comment sont faits les autres canots, mais celui-ci devait avoir deux épaisseurs de caoutchouc gonflable, parce qu'il s'est percé mais nous n'avons pas coulé.

Il fallait quand même le réparer.
Nous avons réussi à retourner à terre - une fatigue immense - et à tirer le canot sur la rive.
Heureusement, il y avait le scotch (voilà à quoi il servait). Nous avons rebouché le trou.
Mais nous n'étions pas sûrs que ça marcherait. Nous avons donc décidé que Hussein Ali, le plus petit garderait les mains appuyées sur le trou au lieu de ramer.
Rahmat et moi nous somme installés à gauche.
Liaqat et Soltan à droite.
J'ai dit : Maintenant.
Et nous nous sommes mis à pagayer.
Finalement, nous sommes partis.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Sam 5 Mar - 20:36

Grèce


La mer a commencé à s'agiter vers minuit, je crois, ou un peu plus tard. Nous ramions vite, mais sans pouvoir nous aider de la voix, comme font les professionnels qui ont quelqu'un derrière ou devant ceux qui leur dit : et un, et deux, et un et deux, pour qu'ils rament en même temps. Nous, nous ne pouvions pas, nous ne voulions pas. Nous avions même peur d'éternuer, chose qui, à moitié nus, seulement vêtus de nos slips (nous avions emballé nos vêtements et le reste dans des sacs en plastique que nous avions fermés avec le scotch pour éviter que l'eau rentre), risquait d'arriver. Je disais donc que nous avions peur d'éternuer, que les radars des garde-côtes ne captent notre éternuement à travers l'écume des vagues.
On nous avait dit qu'en ramant vite nous débarquerions sur les côtes grecques au bout de deux ou trois heures, mais c'était sans compter l'eau qui entrait dans le canot. Quand la mer s'est énervée et s'est mise à nous pleuvoir dessus, j'ai pris une bouteille d'eau, je l'ai découpée avec les dents pour en faire un bol, puis j'ait à Hussein Ali : oublie le trou. Rejette l'eau à la mer.
Comment ?
Avec ça.
Je lui ai tendu la demi-bouteille. A ce moment-là, une vague me l'a arrachée des mains, comme si elle m'avait entendu et qu'elle n'était pas d'accord. J'en ai découpé une autre.
J'ai pris la main de Hussein Ali et je l'ai serrée autour.
Avec ça, j'ai répété.

Nous ramions. Mais alors pourquoi avions-nous l'impression de rester immobiles ? Pire, de faire marche arrière ? Pourquoi ? Et comme si ça ne suffisait pas, les chambres à air s'y mettaient aussi, les chambres à air que nous avions emportées comme bouées de sauvetage. C'est vrai, dommage que nous les ayons attachées au canot avec des cordes trop longues parce que nous avions peur qu'elles nous dérangent pendant que nous ramions. Maintenant, le vent les soulevait, les transformait en vallons qui faisaient rouler et gîter le canot.
Peu à peu, le courant, le vent et les vagues nous rejetaient vers les côtes turques - ou du moins nous le croyions : nous n'étions pas sûrs de savoir de quel côté se trouvait la Grèce et de quel côté se trouvait la Turquie. Sans cesser d'écoper l'eau qui remplissait le canot, le petit Hussein Ali a commencé à dire : je sais pourquoi nous n'arrivons pas à avancer vers la Grèce. C'est parce que ici, la mer est en pente !
Il le disait tout en sanglotant.

Il y avait un phare sur la côte. C'était notre point de repère. Mais à un moment, nous l'avons perdu de vue. Les vagues étaient tellement hautes qu'elles le cachaient. C'est alors que Hussein Ali s'est mis à hurler et à gesticuler. Il disait : Nous sommes à peine plus grands qu'une dent de baleine. Elles vont nous manger ! Et si elles ne nous mangent pas, ça sera les crocodiles, même si vous dites qu'il n'y en a pas. Il faut retourner en arrière, il faut retourner en arrière.
J'ai dit : Moi, je ne reviens pas en arrière.
Nous sommes près de la Grèce, ou au moins à mi-chemin maintenant. Continuer ou revenir, c'est la même chose, et je préfère mourir en mer que refaire toute la route que j'ai faite jusqu'à présent.
Ainsi est née une dispute, là, en pleine mer, dans l'obscurité, au milieu des vagues. Rahmat et moi disions : Vers la Grèce, vers la Grèce.
Soltan et Liaqat disaient : Vers la Turquie, vers la Turquie. Hussein Ali continuait à écoper, à pleurer et à dire : La montagne tombe, la montagne tombe, parce que les vagues étaient tellement hautes - deux ou trois mètres, même plus - que quand elles nous surplombaient, quand nous étions dans le creux, on aurait cru qu'elles allaient s'ébouler sur nous. Mais pour finir, elles nous soulevaient et passaient en dessous. Une fois sur la crête, elles nous laissaient tomber d'un seul coup, comme certains manèges où je suis allé ici en Italie, au Luna Park. Mais là, ce n'était pas amusant du tout.
La situation était donc la suivante : Rhamat et moi ramions comme des fous vers la Grèce (ou dans ce que nous croyions être la direction de la Grèce), tandis que Soltan et Liaqat pagayaient vers la Turquie (ou dans ce qu'ils croyaient être la direction de la Turquie). La discussion a dégénéré, nous nous sommes insultés, nous avons commencé à nous disputer dans le canot, à nous donner des coups de coude. Nous étions là à nous frapper comme des imbéciles, un point au milieu du néant, et Hussein Ali pleurait en disant : Comment ? Je fais mon travail, je jette l'eau hors du canot et vous vous frappez ? Ramez, s'il vous plaît.
Ramez.
Voilà, je crois que c'est à ce moment qu'est apparu le bateau. Ou plutôt le navire. Un navire immense, un ferry ou quelque chose du genre.
Je l'ai vu apparaître entre les mots de Hussein Ali, derrière lui. Il est passé très, très près.


A quel distance ?
Tu vois le fleuriste par la fenêtre ? La distance entre lui et nous.
Aussi près ?
Aussi près que d'ici à là-bas.



Le bateau a soulevé des vagues énormes, différentes des vagues naturelles. Des vagues qui se sont mélangées aux autres, et le canot à fait un mouvement bizarre, comme un cheval piqué par une abeille. Liaqat n'a pas réussi à se tenir. J'ai senti ses doigts glisser contre mon épaule. Il n'a pas crié, il n'en a pas eu le temps.
Le canot l'avait désarçonné par surprise.


Attends, Liaqat est tombé à l'eau ?
Oui. Et qu'est-ce que vous avez fait ?
Nous l'avons cherché comme on pouvait en espérant le repérer parmi les vagues, et nous avons crié. Mais il avait disparu
.


Quand les vagues du bateau - non, il ne s'est pas arrêté, peut-être qu'il nous avait vus, peut-être pas, on ne sait pas - quand les vagues du bateau se sont calmées, donc, nous avons continué à ramer en criant le nom de Liaqat. A ramer. Et à crier. Nous tournions en rond autour de l'endroit où nous pensions qu'il pouvait se trouver, même si, selon toute probabilité, nous en étions déjà loin.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Sam 5 Mar - 22:33

Rien. L'obscurité avait avalé Liaqat.
A ce moment - je ne sais pas bien comment c'est arrivé : peut-être à cause de la fatigue, de la dispute, de l'impression d'être trop petits, infiniment trop petits pour ne pas succomber à tout cela -, à ce moment, nous nous somme endormis.

C'était l'aube quand nous avons rouvert les yeux. Autour de nous, l'eau était sombre, presque noire. Nous nous sommes rincé le visage en crachant du sel. Nous avons parcouru l'horizon du regard ; nous avons aperçu la terre. Une langue de terre, oui, une plage, une colline. Pas trop loin, on pouvait y arriver.
Nous avons commencé à ramer vite, dur, sans même savoir si c'était la Grèce ou la Turquie.
Nous avons seulement dit : Ramons dans cette direction.
A force de rester à genoux, nos jambes s'étaient engourdies. Sur nos mains, de petites blessures, des coupures minuscules : nous ne savions pas d'où elles venaient, mais elles brûlaient à chaque fois que l'eau salée les touchait.
A mesure que nous approchions de l'île, le ciel s'éclaircissait. C'est à ce moment-là que, en haut d'une colline, Soltan a vu un drapeau. Il a simplement dit : Un drapeau. D'une voix éteinte, l'index tendu. Le vent l'entortillait, mais quand il restait déplié, nous apercevions des bandes horizontales alternées bleues et blanches (neuf pour être précis). La première en partant du haut était bleue, et dans le coin supérieur, du côté de la hampe, se trouvait un carré bleu avec une croix blanche au milieu.
Le drapeau grec.

Arrivés en eau basse, nous sommes descendus du canot. Nous l'avons traîné sur la rive, près des rochers, le dos courbé pour nous rendre le moins visibles possible, même s'il ne semblait y avoir personne. Nous l'avons dégonflé, d'abord en faisant sortir l'air par les trous, puis, impatients, en jetant des pierres dessus. Nous l'avons plié à la hâte et nous l'avons caché sous un rocher que nous avons recouvert de sable. Nous nous sommes regardés.
Qu'est-ce qu'on fait ? a demandé Hussein Ali.
Nous avions perdu les paquets avec nos vêtements, nous étions en slip. Qu'est-ce qu'on pouvait faire ?
Restez-là, j'ai dit.
Où tu vas ?
Au village.
Quel village ? On ne sait pas où on est.
Le long de la côte...
Le long de la côte, mais bien sûr, a dit Soltan.
Laisse-moi finir. On doit rejoindre Mytilène, pas vrai ?
Et toi, tu sais par où c'est Mytilène, peut-être ?

Non, mais il y aura bien un village dans les environs. Quelques maisons, des magasins. Je vais chercher de la nourriture et, si je peux, des vêtements. Vous, vous m'attendez ici, inutile qu'on nous voie nous balader comme quatre chiens errants.
Moi aussi, je veux venir, a dit Hussein Ali.
Non.
Pourquoi ?
Je viens de t'expliquer.
Parce que tout seul, c'est plus facile pour se cacher, a dit Rahmat.
Hussein Ali m'a regardé de travers.
Mais tu reviens, hein.
Je reviens tout de suite.
Tu ne vas pas t'en aller, hein ?
Je me suis retourné sans répondre, puis j'ai commencé à escalader le sentier vers le sommet de la colline. J'ai fait un grand détour, je ne me rappelle pas bien où ni pourquoi, je crois que je me suis perdu, pour autant qu'on puisse se perdre quand on ne sait pas où on va.
Les maisons ont surgi de nulle part, derrière un bosquet. Parmi les maisons, un supermarché. Il y avait des groupes de touristes, des familles en vacances, de vieux messieurs qui se promenaient. Une longue queue devant un glacier. Un marchand de journaux. Un loueur de scooters et de voitures. Une petite place avec des bancs et des jeux. De chez le glacier provenait une musique joyeuse, à fond.
Le supermarché. Le supermarché représentait le paradis. Le supermarché était mon objectif. Je devais seulement entrer, prendre de la nourriture - rien de trop lourd, des fruits pouvaient suffire - et des vêtements, peut-être des maillots de bain s'il en avaient : des gamins qui se promènent en maillot dans un lieu touristique au bord de la mer, ça va, mais des gamins qui se promènent en slip, c'est déjà moins bien.

Une voiture de police est passée. Je me suis caché derrière (ou plutôt dans) un parterre de fleurs. Je suis resté blotti pendant quelques minutes à observer les mouvements devant le supermarché pour comprendre comment entrer sans me faire remarquer. Je suis arrivé à la conclusion que par-devant, il n'y avait aucun espoir. Mais je pouvais toujours faire le tour par-derrière. Je me suis donc aplati comme un lézard contre les murs des maisons.
J'ai rampé comme un serpent sous une grille, ce qui m'a causé de mauvaises égratignures sur le ventre, puis j'ai escaladé comme une araignée un grillage métallique. Je suis entré dans le supermarché tel un fantôme en profitant de la distraction d'un employé qui déchargeait des boîtes et des boîtes de confiseries. Quand j'ai posé un pied nu sur les dalles glacées et glissantes du rayon ménager, j'ai entendu derrière un présentoir des voix qui me semblaient familières. Je me suis penché. Seulement la tête.
Rahmat, Hussein Ali et Soltan se promenaient dans les allées, suivis de loin par le regard perplexe d'une jeune caissière blonde.
Ils avaient désobéi. Je ne sais pas comment, ils étaient arrivés ici avant moi. Je leur ai fait signe de faire comme si on ne se connaissait pas.
Chacun a pris ce qui'l lui fallait à manger, mais pas de vêtements : Ils n'en vendaient pas. Les gens nous regardaient avec de grands yeux remplis de stupeur. Il fallait se dépêcher.
Quand nous avons voulu sortir, la porte de derrière était bloquée. Il restait l'entrée principale, ce qui signifiait s'enfuir en courant, en courant vite. Ainsi, alors que nous prenions notre élan dans le rayon des produits frais, puis celui de l'hygiène personnelle, je me suis demandé si le type qui hurlait en grec était le patron et si, entre ses insultes en grec, il avait décroché son téléphone grec pour appeler la police grecque.

Si seulement ils m'avaient attendu, ces trois malheureux. J'aurais tout fait différemment, en finesse. Pour finir, nous avons franchi les portes vitrées - heureusement qu'aucun de nous ne s'est écrasé dedans -, mais nous avions à peine fait sept pas sur le trottoir, entre les enfants avec la glace qui leur coulait sur les doigts, les petites vieilles en sandales argentées et les gens effrayés (même si je doute que des gamins en slip puissent faire peur à qui que ce soit), eh bien voilà qu'une voiture de police a pilé devant nous - comme dans les films, je te jure -, et trois policiers énormes en sont sortis.
J'ai à peine eu le temps de comprendre ce qui s'était passé que je me retrouvais déjà à l'intérieur de la voiture. Avec Hussein Ali, sur la banquette arrière. Seulement nous deux.
Apparemment, les autres avaient réussi à s'enfuir.

Pakistanais ?
Non.
Afghans ?
Non.
Afghans, je le sais. Vous foutez pas de moi.
No Afghans, no.
No Afghans, c'est ça. Afghans, yes, petits rats.
Afghans. Je vous reconnais à l'odeur.


Ils nous ont traînés au commissariat, nous ont enfermés dans une pièce minuscule. Nous entendions des pas dans le couloir, des voix qui disaient des choses que nous ne comprenions pas. Je me souviens que, plus que tout, plus que des coups éventuels ou de la prison, j'avais peur qu'on prenne mes empreintes digitales.
Des gamins qui travaillaient à la fabrique de pierres en Iran m'en avaient parlé, de l'histoire des empreintes digitales.
Ils m'avaient dit qu'en Grèce, dès qu'on t'attrapait, on prenait tes empreintes : du coup, tu étais foutu parce que tu ne pouvais plus demander l'asile politique dans aucun pays d'Europe.
Hussein Ali et moi avons donc décidé de nous transformer en emmerdeurs pour nous faire virer avant que n'arrivent les types des empreintes. Mais pour te faire virer, il faut être un emmerdeur sérieux, un professionnel.
Pour commencer, nous nous sommes mis à chouiner que nous avions mal au ventre parce que nous avions faim, alors les policiers nous ont apporté des biscuits secs. Puis que nous voulions aller aux toilettes. On geignait : Toilettes, toilettes. Ensuite, nous avons continué à pleurer, à crier et à nous plaindre jusqu'à la nuit. La nuit, les policiers de garde sont moins patients. Si tu n'as pas de chance, ils te frappent jusqu'au sang, mais si tu en as, ils te laissent partir.
Nous avons pris le risque. Et nous avons eu de la chance.
C'était presque le matin, il faisait encore sombre et il n'y avait presque pas de voitures quand deux policiers, fatigués de notre manège, ont ouvert la porte de la cellule, nous ont traînés par les oreilles hors du commissariat et nous ont jetés dans la rue en nous criant de retourner d'où nous venions, race de singes hurleurs. Ou quelque chose dans le genre.

Nous avons passé la matinée à la recherche de Soltan et Rahmat. Nous les avons retrouvés du côté de la plage, à l'extérieur de la ville. En les voyant, j'ai à peine eu le temps de me réjouir que je me suis mis en colère parce que j'espérais qu'entre-temps, ils auraient récupéré quelques vêtement - des pantalons, des T-shirts, peut-être des chaussures - mais non, rien nous étions encore tous les quatre des va-nu-pieds. Ce n'est pas vrai que l'habit ne fait pas le moine.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 6 Mar - 14:42

Au commissariat, tant qu'à être là-bas (quand on est clandestin, il faut profiter de toutes les occasions), j'avais étudié une carte de l'île accrochée au mur. L'endroit où nous nous trouvions était indiqué en rouge, Mytilène en bleu. De là, on pouvait embarquer pour Athènes. En une journée de marche à travers champs, par des routes secondaires, on pouvait y arriver, malgré le mal aux pieds.
Nous avons avancé au bord d'une route. On aurait pu faire cuire du pain au soleil, nous transpirions même immobiles. Soltan se plaignait - Hussein Ali ne devait plus avoir assez de souffle pour parler, sinon il se serait plaint aussi, comme d'habitude - et de temps en temps, il se penchait à moitié nu au milieu de la route, faisant signe aux voitures de s'arrêter, de nous prendre en stop. Je le tirais en arrière.

Je lui disais : Arrête, qu'est-ce que tu fais ? Ils vont rappeler la police. Mais il continuait.
Lui : Arrêtons-nous, je t'en prie. Attendons que quelqu'un nous prenne.
Moi : Si tu continues comme ça, c'est la police qui va te prendre, tu verras.
Je ne voulais pas faire l'oiseau de mauvaise augure, bien sûr. Il était dans mon intérêt de continuer le voyage avec eux pour qu'on se protège mutuellement, mais ils s'obstinaient à dire qu'ils étaient fatigués, qu'il valait mieux essayer de demander à une camionnette de nous déposer, et cetera. Alors j'ai dit : Non. Et je me suis éloigné du groupe.
Tout près de là, il y avait un petit magasin avec une pompe à essence et, sur la droite, une vieille cabine téléphonique en ruine, graisseuse, à moitié cachée par les branches d'un arbre. J'y suis entré, j'ai pris le combiné en main pour faire semblant de téléphoner, mais en fait j'observais mes compagnons pour voir ce qu'ils fabriquaient.
Quand la voiture de police est arrivée - les lumières allumées mais sans sirène -, j'ai pensé sortir, leur hurler de s'enfuir, mais je n'ai pas eu le temps. Je me suis recroquevillé. J'ai suivi la scène : je les ai vus courir, être rattrapés, arrêtés (les coups de matraque ont volé). J'ai tout vu agenouillé, caché, à travers les vitres sales, sans rien pouvoir faire, priant intérieurement pour que personne n'ai envie de téléphoner.

Dès que la voiture de police est partie dans un crissement de pneus, je suis sorti de la cabine, j'ai contourné la station service en faisant bien attention qu'il n'y ait personne, puis j'ai couru à perdre haleine le long d'un chemin de campagne, sablonneux et désert. J'ai continué à courir, courir, courir sans savoir où j'allais jusqu'à ce que mes poumons éclatent.
Je me suis allongé par terre pour reprendre mes esprits. Quand j'ai vu que j'allais bien, je me suis relevé, j'ai repris ma route. Au bout d'une demi-heure, le sentier à longé une cour.
Elle appartenait à une habitation privée, délimitée par un muret, avec un gros arbre au milieu. Je n'ai vu personne, j'ai escaladé le muret. Il y avait un chien, mais il était attaché.
Il m'a vu. Il s'est mis à aboyer, je me suis caché sous les branches de l'arbre.
Je devais être fatigué, car je me suis endormi.

Je comprends que tu aies été fatigué, Enaiat.
Ce n'était pas seulement la fatigue. Quelque chose dans cet endroit me tranquillisait.
Quoi donc ?
Je ne saurais pas dire. On sent certaines choses, c'est tout
.


A un moment est arrivée la vieille femme qui habitait là. Elle m'a réveillé avec douceur. J'ai bondi sur mes pieds à toute vitesse, je m'apprêtais à m'enfuir, mais elle m'a fait signe d'entrer chez elle. Elle m'a donné de bonnes choses à manger, des légumes et quelque chose d'autre.
Elle m'a laissé prendre une douche. Elle m'a donné de beaux habits : une chemise à rayures bleues, un jean et une paire de chaussures de sport blanches. Incroyable, qu'elle ait de tels vêtements chez elle, à ma taille en plus. Je ne sais pas à qui ils appartenaient, peut-être à un petit-fils.
Elle parlait beaucoup, cette dame, sans arrêt, en grec et en anglais, et je ne comprenais pas grand-chose.
Quand je voyais qu'elle souriait, je disais : Good, good. Quand elle prenait un visage sérieux, je prenais aussi un visage sérieux et avec de grands signes de tête je disais : No, no.
Plus tard dans l'après-midi, après la douche et tout, la grand-mère m'a accompagné à la station de bus, elle m'a acheté un billet (elle l'a acheté elle-même, oui), elle m'a glissé cinquante euros dans la main, je dis bien cinquante euros, elle m'a salué, puis elle est partie. Je me suis dit qu'il y avait des gens vraiment étranges et gentils sur terre.

Voilà, à nouveau.
A nouveau quoi ?
Tu me racontes les choses, Enaiat, mais tu t'échappes aussitôt vers ailleurs. Parle-moi un peu de cette dame. Décris-moi sa maison.
Pourquoi ?
Comment ça, pourquoi ? Ca m'intéresse. Peut-être que ça intéresse aussi les autres.
Oui, mais je te l'ai déjà dit : ce qui 'intéresse moi, c'est ce qui se passe. La dame est importante pour ce qu'elle a fait. Peu importe son nom. Peu importe comment était sa maison. Elle est n'importe qui.
Dans quel sens n'importe qui ?
N'importe qui qui se comporte comme ça.


Et donc, aussi incroyable que ça puisse paraître, je suis arrivé à Mytilène. C'est une grande ville, Mytilène, peuplée, pleine de touristes, de magasins et de voitures. Dans la rue je demandais la station ship, la gare maritime d'où partaient les ferrys pour Athènes. Les gens me répondaient en parlant, comme font les gens normaux. Moi, je regardais le mouvement des mains.
Par là. Par là.
Quand j'ai trouvé le port, j'ai aussi trouvé un tas d'autres Afghans qui tournaient là depuis des jours et des jours à essayer d'acheter un billet. A chaque fois qu'ils essayaient, on les chassait parce que ça se voyait tout de suite qu'ils n'étaient pas des clients normaux, que c'étaient des clandestins. Ca m'a un peu déprimé. Combien de temps allais-je devoir attendre ?
Et pourtant.
Peut-être à cause de mes vêtements, peut-être parce que j'étais propre, que j'avais le ventre plein et l'air satisfait de celui qui a bizen mangé, je n'en sais rien, en tout cas quand je suis arrivé au guichet et que j'ai demandé un billet à la jeune fille, elle m'a répondu : Trente-huit euros. Je n'y ai pas cru tout de suite. Je lui ai dit : Repeat ? Et elle : Trente huit euros.
J'ai glissé dans la fente le billet de cinquante que m'avait donné la grand-mère grecque.
La fille au guichet - mignonne d'ailleurs, de grands yeux, bien maquillée - l'a pris et m'a rendu douze euros. Je l'ai remerciée d'un thank you incrédule puis je suis sorti.
Je ne vous raconte pas la tête des autres quand ils m'ont vu avec mon billet à la main. Tout le monde m'a encerclé. Ils voulaient savoir comment j'avais réussi, certains ne voulaient pas croire que je l'avais acheté tout seul.
Ils disaient que j'avais demandé à un vrai touriste, avec une tête de touriste. Mais non.
Comment tu as fait ?
J'ai simplement demandé au guichet.


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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 6 Mar - 15:25

Le ferry était gigantesque. Cinq étages. Je suis monté au dernier pour mieux voir l'horizon. Je goûtais avec les yeux, avec tout mon corps le fait d'être confortablement assis, détendu, dans un fauteuil, et pas agenouillé dans un canot ou plié en deux dans le double-fonds d'un camion, quand je me suis mis à saigner du nez. C'était la première fois de ma vie que ça m'arrivait.
J'ai couru aux toilettes pour me rincer le visage. J'ai mis la tête sous le jet et là, penché au-dessus du lavabo, j'ai eu l'impression - je ne sais pas bien comment l'expliquer - que le sang qui coulait emmenait avec toute la fatigue, le sable du désert, la poussière des routes, la neige des montagnes, le sel de la mer, la chaux d'Ispahan, les pierres de Qom et les résidus de l'égout de Quetta. Quand j'ai arrêté de saigner, je me sentais parfaitement bien. Mieux que je ne m'étais jamais senti. Je me suis séché le visage.
Tandis que je cherchais une nouvelle place, toujours au cinquième étage, toujours face à l'horizon, je suis passé devant plusieurs bancs occupés et, pour éviter une fillette qui jouait, j'ai effleuré le genou d'un garçon. Pardon, j'ai dit. Je l'ai observé à la dérobée, puis je me suis retourné pour m'en aller. Je me suis arrêté. Je l'ai bien regardé. Impossible, ai-je pensé.
Jamal.
Il a redressé la tête : Enaiatollah.
J'avais rencontré Jamal en Iran, à Qom, pendant le tournoi de foot entre fabriques. Nous nous sommes tombés dans les bras.
Je ne t'ai pas vu tout à l'heure, au port.
Je viens juste d'arriver.
Mais je ne t'ai pas vu non plus dans Mytilène.
Je suis arrivé hier sur l'île.
Impossible.
Je te jure.
Hier tu étais dans ton canot, et aujourd'hui dans le ferry ?
La chance, je crois. J'en suis même sûr.
Nous nous sommes assis côte à côte. Nous avons discuté pendant tout le trajet. Il avait passé quatre jours à Mytilène sans parvenir à s'acheter un billet pour Athènes. Pour finir, il avait donné quatre-vingts euros à un type qui parlait bien l'anglais pour qu'il le fasse à sa place. Mais le plus grave, c'était que la police l'avait pris. Lui et ses empreintes.

Nous sommes arrivés à Athènes le lendemain matin, aux alentours de neuf heures. Certains passagers sont descendus en vitesse dans le ventre du bateau pour chercher leur voiture, d'autres ont embrassé leur famille sur la dernière marche de l'escalier, d'autres encore ont chargé leurs valises dans un taxi et se sont perdus dans la circulation. Le port n'était qu'au revoir et tapes sur les épaules. Personne ne nous attendait, Jamal et moi, nous ne savions pas où aller. La chose ne nous rendait pas tristes. Ca fait seulement bizarre de voir autour de soi tellement de gens détendus, sereins et sûrs d'eux quand tu es le seul à te sentir perdu.
Mais ce sont des choses qui arrivent, non ?
Allons prendre le petit déjeuner, m'a dit Jamal. Cherchons un café.
Il me restait douze euros, la monnaie du billet. Lui aussi avait quelques pièces. Dans le bar, ils nous ont donné deux gobelets énormes remplis d'un café très long, comme celui des Américains, avec des pailles. Je l'ai goûté : immonde.
J'ai dit : Je ne le bois pas.
Ne le bois pas si tu veux, mais garde-le à la main, m'a dit Jamal.
Pourquoi.
On dirait deux touristes, avec nos gobelets à la main. C'est comme ça que font les touristes, non ?

C'était déjà l'après-midi quand nous nous sommes aventurés en ville. Nous sommes entrés dans le métro. Tous les quatre arrêts, nous descendions pour voir où nous étions arrivés, puis nous repartions dans la même direction. Au bout de trois allers-retours, nous sommes sortis. Au-dessus de nous se trouvait un grand parc plein de gens, avec un concert.
Ce parc s'appelait Dikastirion, si je me rappelle bien.
Ce n'est pas mal de se mêler à la foule quand on ne sait pas quoi faire. Et dans la foule, nous avons entendu parler afghan. En suivant la langue, nous nous sommes retrouvés au milieu d'un groupe de gamins plus ou moins du même âge que nous, certains un peu plus vieux : ils jouaient au foot. Voilà un bon conseil : si dans la vie il t'arrive d'être clandestin, cherche les parcs, on y trouve toujours quelque chose de bon.
Nous attendions que les gamins rentrent chez eux pour leur demander l'hospitalité et quelque chose à manger, vu que nous nous étions liés d'amitié. Mais au bout d'un moment, quand la nuit est tombée, nous en avons vu un se glisser derrière un arbre, d'où il a sorti un carton. Un autre a fait pareil, puis un autre encore. En gros, ce parc était leur maison. Mais nous avions faim, comme toujours quand on ne mange pas depuis plusieurs heures.
Nous avons demandé : Il n'y a pas un restaurant afghan qui pourrait nous offrir de la nourriture ?
On n'est pas à Kaboul ici, on est en Grèce, à Athènes.
Merci quand même.

Le parc était leur maison. C'est devenu la nôtre. Le matin, nous nous sommes réveillés tôt, vers cinq heures. Quelqu'un nous a donné le nom d'une église où ils offraient le petit déjeuner. Nous y sommes allés, j'ai pris du pain et du yaourt. Pour le midi, il y en avait une autre. Mais là, les prêtres avaient disposé un tas de bibles dans toutes les langues - même la mienne - bien en vue, à côté de la porte. Avant de manger, tu devais en lire une page, sinon ils ne te donnaient rien.
Je me suis dit : même pas en rêve. Je préfère mourir de faim plutôt que de devoir lire la Bible pour manger. J'ai pensé ça dans un sursaut d'orgueil.
Seulement, au bout d'un moment, mon estomac a commencé à gronder plus fort que mon orgueil. Merde à la faim. J'ai tourné une demi-heure en essayant de résister, jusqu'à ce que j'aie l'impression qu'on me dévissait le nombril avec un tire-bouchon. Alors je me suis approché, j'ai fait semblant de lire, debout devant la Bible dans ma langue, à contempler une page pendant un temps qui m'a semblé suffisant pour que les bénévoles me voient. Puis je suis entré.
J'ai mangé du pain et du yaourt. Comme au petit déjeuner.
Vous avez eu de la chance, hier soir, a dit mon voisin.
Jamal cherchait à obtenir un autre bout de pain des prêtres, ou des moines, je ne sais pas.
Moi, je léchais le fond de mon yaourt.
J'ai demandé : Pourquoi ?
Parce qu'il ne s'est rien passé.
J'ai arrêté de lécher. Comment ça, rien ?
Pas de police, par exemple. Des fois, la police vient et prend tous ceux qu'elle trouve.
Ils vous arrêtent ?
Non. Ils nous donnent seulement des coups de pied et nous font déménager.
Où ça ?
Où on veut. C'est seulement pour nous pourrir la vie, je crois.
Ah.
Mais il n'y a pas que la police, a ajouté le gamin.
Qui d'autres ?
Des adultes. Des hommes qui vont avec les enfants.
Ils vont où ?
Des hommes qui aiment les enfants.
Vraiment ?
Vraiment.
Le soir, avec Jamal, nous avons cherché le coin le plus sombre, le plus caché de tout le parc pour en faire un refuge sûr, même si, quand tu dois dormir dans un parce, il n'y a pas grand-chose de sûr.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 6 Mar - 18:54

La chose la plus incroyable que j'aie vue pendant cet élé-là, le quatrième depuis que j'avais quitté ma maison à Nava, en Afghanistan, ce sont, pour le dire en grec, les Ayov€ XXVIII Oavu... (avé mon clavier, je ne peux pas retranscrire tous les signes écris par l'auteur... Embarassed ) : les Jeux de la vingt-huitième olympiade, Athens 2004. Notre chance - moi et à tous les clandestins présents à Athènes au cours de ces quelques mois - c'est qu'il restait un grand nombre de pistes de piscines, de stades, de complexes sportifs et autre encore inachevés à peu de temps du début de épreuves. Ainsi, la ville avait besoin de main-d'oeuvre au noir et, pour faire bonne figure face qu monde, je crois, la police fermait les yeux.
De temps en temps, les immigrés sont une arme secrète.
Je ne le savais pas, qu'il y avait ces Jeux olympiques. Je l'ai découvert quand, après m'être rendu avec d'autres Afghans sur une place où on m'avait dit qu'on pouvait trouver du boulot, une voiture m'a pris pour m'emmener au stade olympique. Là, j'ai compris que si je voulais, il y avait du boulot pour deux mois, tous les jours, samedi et dimanche inclus. En plus, c'était bien organisé. Chaque poste était attribué en fonction de l'âge. Moi, par exemple, je devais seulement tenir les arbustes de l'avenue pendant que d'autres creusaient des trous pour les planter.
Le soir, on te payait en liquide : quarante cinq euros. Un très bon salaire, du moins pour moi.

Je me rappelle qu'un soir, dans le parc, un type s'est assis près de Jamal et s'est mis à le caresser, sans se presser. Un Grec avec une barbe et une chemise tape-à-l'oeil. Jamal m'a poussé avec la jambe pour me réveiller (nous dormions côte à côte pour nous protéger). Il a dit : Enaiat, il y a un type qui me caresse.
Comment ça ?
Qu'est-ce que j'en sais ? Il me caresse, je ne sais pas pourquoi.
Il te dérange ?
Non, il me caresse juste. Il me touche les cheveux.
Alors je me suis souvenu de ce que m'avait dit l'autre, à la cantine de l 'église orthodoxe.
Nous nous sommes levés d'un bond, nous avons couru vers des gamins plus grands. Le barbu nous a suivis, puis il a vu les grands autour de nous qui le montrions du doigt. Il a haussé les épaules et il est parti.

Quand les Jeux olympiques ont commencé, il n'y a plus eu de travail. Nous passions nos journées à nous promener, sans savoir où aller ni quoi faire. C'est à ce moment que j'ai commencé à parler de partir, encore une fois.
Londres, ils disaient tous. Il faut aller à Londres. Ou en Norvège, si tu peux. Ou en Italie, pourquoi pas. En Italie, il fallait aller à Rome, à Ostiense, qui une gare, à ce qu'il paraît.
Là-bas, il y avait un parc avec une pyramide où se retrouvaient les afghans. Surtout, en Italie, il y avait un garçon que je connaissais de mon village, de Nava. Il s'appelait Payam. Je ne savais pas dans quelle ville il s'était réfugié, je n'avais même pas son numéro de téléphone ni rien, mais il était en Italie. Et s'il était en Italie, alors peut-être que je pouvais retrouver sa trace. Ce serait difficile, mais qui sait.
Je connais un trafiquant qui pourrait t'aider m'a dit un garçon.
Vraiment ?
Oui. mais tu sais, avant, tu devrais essayer l'asile politique pour raisons de santé.
Comment ça, pour raisons de santé ?
Tu n'es pas au courant ? Il y a un endroit, un dispensaire où on te fait des analyses si tu penses être malade. S'ils trouvent quelque chose qui ne va pas, ils te donnent un permis de séjour pour maladie.
Vraiment, ça existe ? Pourquoi tu ne l'as pas dit plus tôt ?
Ben, parce qu'ils doivent te faire des injections. Tout le monde n'est pas d'accord pour qu'on leur fasse des analyses et des injections.
Mais si tu a décidé de t'en aller, qu'est-ce que ça peut faire ?
Tu connais quelqu'un qui a eu ce permis de séjour ? Tu le connais personnellement ?
Moi ? Oui, un Bengali. Il eu de la chance.
Peut-être que toi aussi.

D'accord.
D'accord quoi ?
J'y vais. : Dis-moi où c'est ?

C'était un vieux bâtiment aux fenêtres colorées, qui ne ressemblait pas du tout aux autres dispensaires que j'avais vus. Il fallait sonner à l'interphone du troisième étage. Jamal et les autres m'attendaient en bas, il fallait une ou deux heures. J'ai sonné. On m'a ouvert sans rien dire. Escaliers.
Ce qui est certain, c'est que l'entrée ressemblait à la salle d'attente d'un dispensaire. Il n'y avait ni guichet, ni infirmière à qui demander des informations, mais quatre ou cinq hommes assis sur des chaises, dont deux lisaient une revue, les autres regardaient en l'air. Je me suis assis en attendant mon tour.
Soudain.
Soudain, une porte s'est ouverte en coup de vent (il y avait quatre portes blanches) et une femme est sortie. Nue. Complètement nue. J'ai écarquillé les yeux, puis je les ai baissés, j'aurais voulu les mettre dans ma poche, éteindre le feu qui embrasait mes joues, mais voilà, son apparition m'avait tellement surpris que chaque respiration, chaque mouvement me paraissait maladroit, déplacé. J'étais pétrifié. La fille nue est passée devant moi, tout près, je crois qu'elle m'a regardé à la dérobée, en souriant. Puis elle a franchi une autre porte et a disparu. Un homme s'est levé, il l'a suivie.
Aussitôt, une autre. Nue, elle aussi. Soudain, il y en a eu une dizaine, qui allaient et venaient.
Ensuite.
Je me suis levé, et je me suis enfui. J'ai descendu les escaliers en courant, six marches à la fois, je suis sorti de l'immeuble, toujours en courant, si bien que j'ai failli me faire écraser par une voiture - j'ai entendu un klaxon et des insultes en grec. C'est à ce moment que j'ai vu les autres avec Jamal, sur le trottoir d'en face, qui riaient. Ils se tenaient les côtes. Ils se tordaient par terre, tellement ils riaient. Je jure que c'est la première et la dernière fois que je suis entré dans un bordel.

Je suis resté à Athènes jusqu'à la mi-septembre. Un jour, j'ai serré la main à Jamal et j'ai pris un train en direction de Corinthe. Le bruit courait que la police de Patras était violente, que certains en revenaient avec les bras ou les jambes cassés, parfois pire, et que, même si le trajet vers l'Italie était plus court, on finissait par faire un mauvais voyage, sans hygiène, avec les souris. J'ai la phobie des souris. A Corinthe, en revanche, c'était plus tranquille, du moins semblait-il. J'ai trouvé un trafiquant grec qui cachait les gens dans des camions. Le risque, avec les camions, c'est que tu ne sais jamais où tu vas te retrouver. Tu crois aller en Italie, mais tu te retrouves en Allemagne, et si tu n'as vraiment pas de chance, tu retournes en arrière, en Turquie. Le trafiquant m'a demandé quatre cent cinquante euros, mais moi, j'avais laissé l'argent pour le payer à Jamal, à Athènes.
Je n'ai pas assez confiance pour te donner les sous maintenant, j'ai dit. Quand j'arrive en Europe, j'appelle mon ami pour qu'il te les apporte. C'est ça ou rien.
Il a dit : D'accord.

A Corinthe, dans la zone portuaire, il s'agit de se cacher dans la remorque d'un camion, parmi la marchandise, ou bien sous les roues. Pendant les semaines qui ont suivi, je me suis caché plusieurs fois, même dans des endroits très dangereux, mais les surveillants m'ont toujours trouvé. Les gardiens de Corinthe sont malins, ils savent comment ça fonctionne. Ils entrent avec des torches, eux aussi se glissent entre les cartons ou les sacs, sous les remorques, pour bien inspecter chaque recoin, chaque anfractuosité. Ils sont payés pour ça.
Vraiment, ils méritent leur salaire jusqu'au dernier centime. S'ils t'attrapent, ils n'appellent pas la police, non. Ils te prennent par le col et te jettent dehors. Même si parfois, ils le font avec des chiens.
Au bout d'un moment, j'en ai eu assez de ces trafiquants qui ne savent rien organiser. J'ai décidé de me débrouiller tout seul. Jamal garderait mon argent.
Je me suis installé sur la plage (à la plage, on dort bien et on peut se doucher). J'ai rejoint un groupe d'Afghans qui rêvaient aussi de partir.
C'est devenu un jeu. Une fois de temps en temps on allait au port à trois ou quatre et on essayait de sauter dans un camion.
Certains jours où il faisait beau, où on était de bonne humeur, on essayait dix, onze fois - en une seule journée, j'entends. Un jour, j'ai réussi, mais au lieu de s'embarquer, le camion est sorti tout droit du port, comme j'ai dit que ça pouvait arriver. Va savoir où il allait. J'ai commencé à frapper contre la carrosserie, à l'intérieur de la remorque. Au bout de vingt ou trente minutes, le chauffeur m'a entendu. Il s'est arrêté, il est descendu, il a ouvert. Une clé anglaise à la main. Quand il a vu que j'étais petit (je crois que c'est pour ça), il ne m'a pas frappé. Il m'a hurlé quelques insultes, normal, puis il m'a laissé m'enfuir.
Un soir, devant un beau coucher de soleil sur la mer, j'ai dit aux autres : Je vais tenter ma chance.
A l'entrée du port, il y avait trois remorques l'une au-dessus de l'autre, comme un immeuble à trois étages. J'ai grimpé jusqu'en haut, je me suis fait tout petit pour me glisser dans un trou.
Soudain, une grue a attrapé l'immeuble. J'ai retenu mon souffle. L'immeuble s'est soulevé, il est entré dans le bateau. Une heure plus tard, le cargo a fermé ses portes. J'étais ravi. Je n'en pouvais plus de joie, je ne te raconte pas. J'aurais voulu hurler, mais ce n'était pas le moment. Et puis il faisait sombre, je ne savais pas où j'allais.
Je n'avais ni à boire, ni à manger, alors je me suis aussitôt calmé. J'ai compris que, avant de crier victoire, il valait mieux attendre d'avoir réussi jusqu'au bout.


Pendant trois jours, je suis resté enfermé dans le ventre du navire. il y avait des bruits hallucinants, des gargouilles, des rugissements et tout ça. Puis le bateau s'est arrêté. J'ai entendu le bruit de l'ancre qui descendait, un bruit qu'on reconnaît tout de suite. Alors je me suis demandé : Où suis-je arrivé ?


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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 6 Mar - 18:56

Bon, les Amis (es), vais vous laisser pour garnir ma pâte à pizza.
Ensuite, nous allons tous entamer la dernière étape du voyage. .... L'Italie ! .......
Wink
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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 6 Mar - 21:07

Italie

"Je ne devais pas me lever, pas encore. Je ne devais pas bouger. Rester immobile, sans respirer, attendre. Être patient. La patience sauve la vie.
Une fois sorti du port - il devait s'être passé quinze minutes, une demi-heure au maximum -, le camion a ralenti, il est entré dans une cour remplie d'autres camions, de grues, de remorque. En Grèce, les amis m'avaient suggéré de ne pas descendre tout de suite, d'attendre que le camion pénètre au coeur du pays (quel que soit le pays), qu'il s'éloigne des frontières, puis de profiter d'un arrêt du chauffeur sur une aire d'autoroute pour s'éclipser. Je suis resté recroquevillés, immobile, en attendant que le camion reparte. Je passais en revue les gestes pour être rapide, précis : sauter du camion, atterrir sur la pointe des pieds, rouler si nécessaire pour atténuer le choc, chercher un chemin pour m'enfuir, courir sans me retourner, courir.
Mais.
Nous ne sommes pas repartis. A un moment, j'ai entendu comme un tremblement de terre.
Je me suis penché. Une grue énorme avait attrapé le container dans lequel je me trouvais.
Je me suis affolé. J'ai pensé : Qu'est-ce qui se passe ? Et si je finis dans un broyeur ? Alors je me suis dit qu'il fallait descendre, tout de suite, et j'ai sauté.
Trois hommes travaillaient autour de la grue.
Je suis tombé comme un sac de patates (malgré la préparation mentale), parce que j'avais les jambes engourdies et qu'elles ne pouvaient pas amortir le choc. En atterrissant, j'ai poussé un cri. Peut-être à cause de ce cri, ou parce qu'ils ne s'attendaient pas à voir tomber un Afghan du ciel, les trois hommes ont pris peur. Il y avait un chien de garde : lui aussi s'est enfui. Je suis tombé maladroitement sur le ciment, mais j'ai aussitôt cherché une issue. Je ne pouvais pas me laisser distraire par la douleur. J'ai vu qu'un bout du mur d'enceinte qui séparait la cour de la rue s'était effondré. J'ai cour dans cette direction, à quatre pattes, comme un animal, je n'arrivais pas à me tenir debout. Je croyais qu'ils me suivaient, mais un des types en tenue de travail s'est mis à crier : Go, go, en me montrant la route. Personne n'a essayé e m'arrêter.

Le premier panneau routier que j'ai était bleu.
Il indiquait : Venezia.
J'ai marché longtemps le long d'une route peu fréquentée. Soudain, au loin, j'ai vu apparaître deux silhouettes qui avançaient vite.
Quand elles se sont approchées, j'ai compris que c'étaient des cyclistes. En me voyant - peut-être à cause de mes vêtements dégoûtants, de mes cheveux incrustés de goudron ou de de mon visage -, ils se sont arrêtés. Ils m'ont demandé si tout allait bien, si j'avais besoin de quelque chose, un geste qui m'a fait plaisir. Nous avons parlé en anglais, autant que possible.
Quant le premier m'a dit qu'il était français, j'ai dit : Zidane. Puis quand le deuxième m'a dit qu'il était brésilien, j'ai dit : Ronaldinho. C'est tout ce que je connaissais de leurs pays, je voulais leur faire comprendre que je les appréciais.
Ils m'ont demandé d'où je venais. J'ai répondu : Afghanistan. Ils ont dit : Taleban, taleban. C'est tout ce qu'ils connaissaient de mon pays.
L'un d'eux - le Brésilien, je crois - m'a donné vingt euros. Ils m'ont expliqué la direction de la ville la plus proche, Mestre. Je les ai salués de la main et j'ai repris ma route. J'ai marché jusqu'à ce que je trouve un arrêt de bus. Deux ou trois personnes attendaient, dont un très jeune garçon. Je me suis approché de lui, j'ai dit : Train station ?
Je ne sais pas qui était ce garçon, peut-être un ange, mais il m'a vraiment beaucoup aidé. Il m'a dit de le suivre, il m'a fait monter avec lui dans le car. Arrivés à Venise, à piazzale Roma, il m'a acheté un sandwich parce que je devais avoir l'air affamé, il m'a emmené dans une église où il a récupéré des vêtements neufs pour moi et où j'ai pu me laver pour ne pas dégoûter les gens.
C'est peut-être une évidence, mais Venise est magnifique. Toute sur l'eau. Je me suis dit : Mon Dieu, je suis au paradis. Peut-être que toute l'Italie était comme ça. Moi, je répétais à ce garçon : Rome, Rome. Il m'a accompagné à la gare, il m'a même acheté le billet. Je me suis dit qu'il faisait peut-être partie de la famille de la grand-mère grecque : selon moi, tant de gentillesse ne peut se transmettre que par l'exemple.


Je ne savais pas quelle distance il y avait entre Rome et Venise, ni combien de temps il fallait pour y parvenir. Je ne voulais pas rater la station, sinon je risquais de me perdre. J'étais donc inquiet, normal. Une fois à Rome, je savais comment faire, j'avais les instructions en tête : arrivé à la gare, je devais chercher le bus numéro 175. Ce sont des informations qu'on peut obtenir en Grèce.
Devant moi se trouvait un gros monsieur qui a tout de suite sorti son ordinateur portable pour travailler. A chaque gare, même quand on ne faisait que ralentir, je me penchais vers lui et je demandais please Rome, please Rome.
Il devait y avoir un sérieux problème de communication entre nous, parce qu'à chaque fois, il me répondait : No rum, no rum.
Au bout d'un moment, à force de lui demander please Rome, please Rome, le gros monsieur s'est mis à crier, furieux : No rum ! Non. Basta. Il s'est levé, il est sorti du wagon.
J'ai eu peur qu'il appelle la police. Mais quelques minutes plus tard, il est revenu avec une canette de Coca-Cola. Il l'a posée devant moi et il a dit : No rum. Coca-Cola. No rum. Drink. Drink.
Je n'ai pas bien compris ce qui se passait, mais on ne refuse pas un Coca. J'ai donc ouvert la canette et je l'ai bue en me disant que ce type était vraiment bizarre : d'abord il s'énerve, puis il m'offre une canette. Quand nous sommes arrivés à la gare suivante - j'étais là à siroter mon Coca -, je me suis penché et j'ai demandé d'une voix innocente please Rome, please Rome.
Ace moment, il a compris. Il a dit : Roma. Pas rum. Roma.
J'ai fait oui de la tête.
Par geste, il m'a expliqué que lui aussi se rendait à Rome, que nous descendions tous les deux à la gare centrale - qu'il a appelée Termini - et que je pouvais être tranquille car c'était le dernier arrêt. Ainsi, à Rome, nous sommes descendus ensemble. Sur le quai, le gros monsieur m'a serré la main, il m'a dit : Bye bye. J'ai répondu : Bye, bye.
La place devant la gare était bondée. Des voitures, des gens, des bus. J'ai fait le tour de tous les panneaux jaunes pour trouver le numéro 175. Je savais que je devais descendre au terminus.

Il faisait nuit quand je suis arrivé à Ostiense.
Autour de moi, il y avait beaucoup de monde, de ceux que appelez des clochards que j'appelle des malheureux, mais aucun afghan.
Puis j'ai aperçu une longue file de gens alignés contre un mur.Là, oui, il y avait des Afghans.
Je me suis mis à la queue avec eux. ils m'ont expliqué qu'ils attendaient pour manger, quel es moines d'un couvent faisaient la distribution et qu'ils te donnaient aussi des couvertures et des cartons pour te faire un lit.
Tu as faim ? m'a demandé un moine quand ça été mon tour.
J'imagine que c'est ce qu'il demandait, alors j'ai fait oui de la tête. Il m'a donné deux sandwiches et deux pommes.

Comment on trouve un endroit pour grandir, Enaiat ? Comment on le distingue d'un autre ?
Tu le reconnais parce que tu n'as plus envie de t'en aller. Bien sûr, il n'est pas parfait. Ca n'existe pas, un endroit parfait. Mais il existe des endroits où, au moins, personne ne cherche à te faire du mal.
Si tu ne t'étais pas arrêté en Italie, si tu étais reparti, où serais-tu allé ?
Je ne sais pas. Paris, peut-être.
A Paris aussi, il y a un endroit comme Ostiense ?
Oui, je crois que c'est un pont. Je ne me rappelle pas lequel, on pouvait y aller en bus. Je connaissais même le numéro. Heureusement, je l'ai oublié.


J'avais deux cents euros en poche, que j'avais économisés en Grèce. Je devais vite décider quoi faire, parce que s'il fallait payer un billet ou autre chose, je ne pouvais pas espérer que cet argent pousse dans ma poche comme un arbre, pas vrai ? Dans ces moments là, tu appelles ton futur par de drôles de noms. Pour moi, il s'appelait Payam.
Comme je l'ai déjà dit, je savais que Payam était en Italie, mais j'ignorais où précisément.
Il y a beaucoup de gens, en Italie : si je voulais le retrouver, il fallait que je m'active. Je me suis donc mis à sa recherche, je disais son nom à tout le monde. A force de demander, un jour j'ai rencontre un type qui m'a dit qu'un de ses amis en Angleterre lui avait parlé d'un garçon qui portait ce nom-là. Il l'avait rencontré dans un centre d'accueil à Crotone, en Calabre. Bien sûr, il pouvait s'agir d'un autre Payam : personne n'a l'exclusivité sur un nom.
Nous avons appelé son ami à Londres. il avait trouvé du travail dans un bar.
J'ai son numéro de portable, si tu veux, m'a-t-il dit.
Bien sûr, j'ai répondu. Tu sais où il habite ?
A Turin.
J'ai noté le numéro de portable sur une feuille, puis je l'ai composé sans même sortir du call center.
Allô ?
Oui allô, je voudrais parler à Payam.
C'est moi. Qui est à l'appareil ?
Enaiatollah Akbari. De Nava.
Silence.
Allô ? j'ai dit.
Oui, je t'entends.
Je suis Enaiatollah Akbari, de Nava.
J'ai compris. Mais c'est impossible.
C'est toi, Payam ?
Oui, je suis Payam. Tu es vraiment Enaiatollah ? D'où m'appelles-tu ?
De Rome.
Impossible.
Pourquoi ça ne serait pas possible ?
Comment es-tu arrivé en Italie ?
Et toi, comment tu y es arrivé ?
Payam n'y croyait vraiment pas. Il m'a posé des questions pièges sur notre village, sur mes parents, sur les siens. J'ai répondu à toutes. Pour finir, il a dit : Qu'est-ce que tu penses faire ?
Je ne sais pas.
Alors en attendant, viens à Turin.

Nous nous sommes dit au revoir, puis je suis retourné à Termini prendre le train. C'est à cette occasion que j'ai appris mon premier mot en italien. Je me suis fait accompagner par un Afghan qui habitait là depuis un moment et parlait bien la langue pour acheter mon billet et ne pas me tromper de train. Il est monté avec moi dans le wagon, il a regardé autour de lui, a choisi une dame à l'air gentil et lui a parlé. il a dit : Deve scendere a Torino. Il descend à Turin.
Or en Iranien, le mot scin signifie caillou. Il m'est resté en tête : j'avais maintenant la possibilité de dire scindre Torino, scinder Torino, de manière à éviter les malentendus comme ça m'était arrivé à Rome
.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Lun 7 Mar - 15:14

Pendant le voyage, la dame m'a demandé si j'avais le numéro de quelqu'un qui pouvait venir me chercher à la gare de Porta Nuova. Je lui ai donné le numéro de Payam, elle l'a appelé pour se mettre d'accord, elle lui a dit où et à quelle heure nous arrivions. Tout s'est bien passé. A Turin, entre les chariots, les bagages et un groupe d'enfants qui rentraient d'une excursion, Payam et moi avons eu du mal à nous reconnaître. La dernière fois que nous nous étions vus, j'avais neuf ans (peut-être), lui deux ou trois de plus que moi. Maintenant, j'en avais quinze (peut-être), et notre langue nous semblait étrangère, comme jamais ça ne nous était arrivé pendant l'enfance.

C'est Payam qui m'a accompagné au Bureau des mineurs étrangers, sans même me laisser le temps de m'habituer à la forme des maisons ni à la fraîcheur de l'air (on était mi-septembre). Il m'a tout de suite demandé - je sentais encore la chaleur de son accolade sur ma poitrine - qu'elles étaient mes intentions, parce que je ne pouvais pas rester longtemps dans l'indécision.
L'indécision est malsaine quand on n'a pas de permis de séjour. J'ai regardé par la fenêtre de la cafétéria où nous étions entrés pour prendre un cappuccino - je connais l'endroit où ils font le meilleur cappuccino de la ville, avait-il dit - et j'ai pensé à ces deux personnes, le garçon der Venise et la dame dans le train pour Turin, qui m'avaient tellement plu que j'avais envie d'habiter dans le même pays qu'eux. Si tous les Italiens sont comme ça, ai-je pensé, je pourrais bien m'arrêter ici. A vrai dire, j'étais fatigué.
Fatigué de toujours voyager. J'ai donc dit à Payam : Je veux rester en Italie. Il a dit : D'accord. Il a souri, il a payé le cappuccino en saluant le serveur qu'apparemment il connaissait, puis nous nous sommes dirigés à pied vers le Bureau des mineurs étrangers.
Le soleil se couchait, un vent violent balayait les rues. Quand nous sommes arrivés, le bureau était en train de fermer. Payam a parlé pour moi. Quand la dame lui a expliqué qu'il n'y avait de place nulle part, dans aucun foyer et que je devrais me débrouiller pendant une semaine, il lui a demandé d'attendre un instant, il s'est tourné vers moi et m'a répété chaque mot. J'ai haussé les épaules. Nous avons remercié et sommes partis.
Lui aussi habitait dans un foyer. Il ne pouvait pas m'héberger.
Je peux dormir dans un parc, j'ai dit.
Je ne veux pas que tu dormes dans un parc, Enaiat. J'ai un ami qui habite un village près de Turin, je vais lui demander de t'accueillir. Payam a donc appelé son ami, qui a aussitôt accepté. Nous sommes allés ensemble à la station de bus, et Payam m'a dit de ne pas descendre jusqu'à ce que quelqu'un me dise de le suivre. C'est ce que j'ai fait. Au bout d'une heure de voyage, à un arrêt, un garçon afghan a passé la tête par la porte et m'a fait signe que j'étais arrivé.
Je suis allé chez lui, mais au bout de trois jours - je ne sais pas bien ce qui s'est passé -, il m'a fait comprendre qu'il était désolé, mais qu'il ne pouvait plus m'héberger. Il a dit que j'étais un clandestin, même si je m'étais enregistré spontanément au Bureau des mineurs, et que si la police me trouvait chez lui, il risquait de perdre ses papiers.
Evidemment, j'ai dit que je comprenais, que je ne voulais pas lui causer de problèmes. J'ai dormi dans des parcs pendant tellment longtemps, je lui ai dit, qu'une nuit de plus ne me fera pas de mal.
Mais quand Payam l'a appris, il a répété : Non, je ne veux pas que tu dormes dans un parc. Je vais appeler quelqu'un d'autre.
Cette personne était une Italienne qui travaillait pour les services sociaux de la ville, Danila. Comme nous, je crois qu'elle a essayé de parler au Bureau des mineurs étrangers, mais apparemment il n'y avait vraiment pas de place, pas même un placard à balis où j'aurais pu me glisser. Alors Danila a dit à Payam : Amène-le chez moi.
Quand on s'est vus, Payam m'a dit : Une famille va t'accueillir.
Une famille ? Qu'est-ce que ça veut dire, une famille ?
Un père, une mère, des enfants.
Je ne veux pas aller dans une famille.
Pourquoi ?
Je ne saurai pas comment me comporter. Je n'y vais pas.
Pourquoi ? Comment tu devrais te comporter ? Tu n'as qu'à être gentil.
Je vais sûrement les déranger.
Non, je t'assure. Je les connais bien.
Payam a insisté jusqu'à ce que je reste sans voix, comme on fait avec une personne qu'on aime bien ou dont on se sent responsable. Me laisser seul la nuit, me savoir endormi sur un banc, il ne voulait pas en entendre parler. J'ai donc fini par céder. Plus pour lui que pour moi.


La famille habitait hors de Turin, dans une maison isolée, derrière les collines. En descendant de voiture - Danila était venue me chercher à l'arrêt de bus -, je me suis retrouvé entouré de trois chiens, mes animaux préférés.
Je me suis dit : Là-dessus, nous allons nous entendre.
Le père s'appelait Marco. Même si c'était un père, je peux prononcer son nom, pas comme le mien, que j'appelle seulement père. La mère s'appelait Danila. Elle et ses enfants, Matteo et Francesco, je peux dire leurs noms. Ce ne sont pas des noms qui me font mal, au contraire.
Dès que je suis entré à la maison, ils m'ont donné de grosses pantoufles en forme de lapin, avec les oreilles, le nez et tout - peut-être qu'ils ont fait ça pour plaisanter. Après s'être lavé les mains, nous avons mangé à table avec des fourchettes, des couteaux, des verres, des serviettes, et cetera. J'avais tellement peur de faire mauvaise impression que j'imitais le moindre de leurs gestes. Je me souviens qu'il y avait une grand-mère à dîner, ce soir-là. Elle se tenait raide, le poignet appuyé sur la table, alors je faisais la même chose, je raidissais le dos, j'appuyais le poignet sur la table et je m'essuyais les lèvres après chaque bouchée, comme elle. Danila avait préparé une entrée, un premier et un deuxième plat. Je me souviens avoir pensé : Mon Dieu, qu'est-ce qu'ils mangent, ceux-là !
Après le dîner, ils m'ont montré une chambre : il y avait un seul lit, pour moi. Danila m'a apporté un pyjama. Elle m'a dit : Tiens.
Mais je ne savais pas ce qu'était un pyjama.
J'avais l'habitude de dormir avec les vêtements que je portais. J'ai retiré mes chaussettes, je les ai mises sous mon lit. Quand Danila m'a donné ce pyjama, je l'ai aussi rangé sous les lit. Marco m'a apporté une serviette et un peignoir.
Matteo voulait me faire écouter de la musique, il voulait que j'entende ses disques préférés.
Francesco s'était déguisé en Indien - en Indien américain - et il m'appelait pour me faire voir ses jouets. Ils essayaient tous de me dire quelque chose. Mais je ne comprenais rien.
Le matin, quand je me suis réveillé, il n'y avait que Francesco à la maison. Il était plus jeune que moi. J'ai appris par la suite que ma présence l'inquiétait, il se demandait : Mais qu'est-ce qu'il fabrique ici, celui-là ? Moi, le matin, j'ai eu peur de sortir de la chambre. Je suis descendu (c'était une mansarde) que lorsque Francesco m'a appelé du bas de l'escalier pour me dire que, si je voulais, le petit déjeuner était prêt. C'était vrai. Sur la table de la cuisine, il y avait des biscuits, du flan et de l'orange pressée. Spectaculaire. Spectaculaire, cette journée, ainsi que les suivantes. Je serais resté là pour toujours. Quand tu es accueilli par quelqu'un qui te traite bien - mais, de manière naturelle, sans t'envahir -, il arrive qu'on ait envie de continuer à être accueilli. Non ?
Le seul problème, c'était la langue. Mais quand j'ai compris que ça faisait plaisir à Marco et Danila de m'écouter raconter mon histoire, je me suis mis à parler, à parler, à parler, en anglais et en afghan, avec la bouche et lesm ains, avec les yeux et les objets. Ils comprennent ou pas ? je me demandais.
Patience, était la réponse. Je parlais.


Jusqu'au jour où une place s'est libérée dans un foyer.
J'y suis allé à pied.
Il y aura une dame iranienne qui te servira d'interprète, m'a-t-on dit.
Bien, merci.
Tu veux savoir autre chose ?
Pour étudier ? Travailler ?
Pour l'instant va là-bas, ensuite on verra.
Bien, merci.
Mais il n'y avait pas de dame iranienne. On m'avait dit que je serais tranquille, j'aurais bien aimé, moi, être tranquille. Mais dans cet endroit, impossible. Des cris, des disputes de toutes sortes. Et puis on aurait plus dit une prison qu'un foyer. A peine arrivé, on m'a confisqué ma ceinture et mon portefeuille , avec le peu d'argent que je possédais. Les portes étaient fermées de l'extérieur, verrouillées. On ne pouvait pas sortir (et imagine un peu comme j'étais habitué à la liberté, après toutes ces années de voyage). Mais attention, j'appréciais tout : c'était quand même un endroit chaud et propre, il y avait des pâtes pour dîner, et cetera, mais je voulais travailler ou étudier - plutôt étudier. Au lieu de ça, deux mois ont filé sous moi comme un cours d'eau sous une dalle transparente :: pendant deux mois, je suis resté sans rien faire, sans parler vu que je ne connaissais pas encore la langue, même si j'essayais del 'apprendre dans les livres que m'avaient procurés Marco et Danila. Mes seuls loisirs consistaient à regarder la télévision en silence, dormir,manger. En silence.
Ne rien faire n'entrait pas dans mes projets.
Je ne pouvais pas recevoir de visites, même de la famille qui m'avait accueilli. Au bout de deux mois, Marco et Danila se sont inquiétés. Ils ont fait en sorte qu'un éducateur - Sergio -, qui était aussi un ami à eux connu du foyer, ait l'autorisation de m'emmener le samedi après-midi pour passer mon temps libre (j'en avais tellement) avec les enfants d'une association qui s'appelle Asai.
Sergio est venu me chercher. Ce premier samedi a été une journée merveilleuse. Quand je suis arrivé à l'Asai, Payam était là. Il m'a emmené voir tous les autres, il m'a présenté par mon nom et mon prénom. Il y avait aussi Danila. J'ai pu lui parler, lui dire que, merci, merci, mais je ne me sentais pas très bien dans cet endroit pour telle et telle raison, que je n'étais pas venu jusqu'ici pour dormir, manger et regarder la télévision. Je voulais étudier et travailler. Danila a eu l'expression de quelqu'un qui réfléchi à quelque chose d'important. Elle semblait avoir quelque chose à me dire, mais elle n'a rien ajouté. La semaine suivante, quand je suis retourné à l'Asai, elle s'est approchée de moi, m'a pris à part et m'a demandé à voix basse, comme si ses mots étaient trop lourds, si ça m'aurait fait plaisir d'habiter chez eux, vu qu'il avaient plein de place, comme j'avais pu m'en rendre compte.
Si je voulais, ils pouvaient me donner cette place. J'ai répondu que non seulement ça me ferait plaisir, mais que ce serait fantastique.
Il ont donc envoyé la demande. Quelques jours plus tard, le temps d'expédier les formalités, ils sont venus me chercher au foyer. Ils m'ont dit que j'étais sous leur responsabilité.
Ils m'ont expliqué ce que ça voulait dire, que j'avais une maison et une famille, maintenant : trois chiens, une chambre, une armoire où ranger mes vêtements.

Que nous allions bien nous entendre, ça je l'avais compris tout seul.
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