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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 Un très beau roman...

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epistophélès

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MessageSujet: Un très beau roman...   Jeu 11 Fév - 22:35

DANS LA MER IL Y A DES CROCODILES - Fabio Geda -

Afghanistan

En fait, voilà, je ne m'attendais pas à ce qu'elle s'en aille vraiment. A dix ans, quand on s'endort le soir, un soir comme tant d'autres, ni plus sombre, ni plus étoilé, ni plus silencieux ni plus puant qu'un autre, avec le chant du muezzin, toujours le même, partout le même pour appeler à la prière du haut de son minaret, on ne peut pas s'y attendre. Je dis dix ans comme ça, parce que je ne sais pas exactement quand je suis né, il n'y a pas d'état civil à Ghazni. Tu n'es pas prêt à dix ans, même si avant de t'endormir ta mère t'a serré longtemps contre sa poitrine, plus longtemps que d'habitude, avant de te dire :
Il y a trois choses que tu ne dois jamais faire dans la vie, Enaiat jan. La première, c'est prendre de la drogue. Certaines sont appétissantes, elles sentent bon et te susurrent à l'oreille qu'elles pourront te rendre plus heureux que tu ne le seras jamais sans elles. Ne les crois pas. Promets-moi que tu n'en prendras jamais.
Promis.

La deuxième, c'est utiliser des armes. Même si quelqu'un te fait du mal, offense ta mémoire, tes souvenirs ou tes sentiments en insultant Dieu, la Terre ou les hommes, promets-moi que jamais ta main ne tiendra un pistolet, un couteau, une pierre, ni même la louche en bois qui sert à mélanger le qhorma palaw si c'est pour frapper quelqu'un. Promets-le-moi.
Promis.
La troisième, c'est voler. Ce qui est à toi t'appartient, pas le reste. Tu gagneras l'argent dont tu as besoin en travaillant, même si la tâche est pénible. tu n'escroqueras personne non plus. Tu te montreras accueillant et tolérant envers tous. Promets-moi que tu le feras.
Promis.

Voilà. Même si ta mère te dit des choses pareilles, puis que, levant les yeux vers la fenêtre, elle commence à te parler de ses rêves tout en te caressant le cou, de rêves comme manger au clair de lune le soir, de désirs - il faut toujours avoir un désir devant soi, comme une carotte devant un âne, parce que c'est en essayant de satisfaire ses désirs qu'on trouve la force de se relever, il faut toujours avoir un rêve au-dessus de la tête, quel qu'il soit, alors, le vie vaudra la peine d'être vécue -, même si, pendant que tu t'endors, ta mère te murmure toutes ces choses d'une voix basse et étrange, elle qui s'est toujours montrée si sèche et si prompte à emboîter le pas de la vie, il est difficile de penser qu'en réalité elle te dit : Khoda negahdar. (que Dieu te garde). Adieu.

Voilà.

Le matin, en me réveillant, j'ai tendu le bras pour chasser le sommeil, j'ai tâté à droite pour me rassurer dans la chaleur du corps de maman, l'odeur réconfortante de sa peau qui pour moi signifiait : Debout, réveille-toi ! Mais sous ma main je n'ai trouvé que le drap de coton blanc. Je l'ai tiré à moi. Je me suis retourné, les yeux grands ouverts. Puis je me suis appuyé sur les coudes et j'ai appelé : Maman ! Mais elle n'a pas répondu et personne n'a répondu à sa place. Elle n'était ni sur le matelas, ni dans la pièce où nous avions dormi, encore chaude des corps qui se retournaient dans la pénombre, ni à la porte, ni à la fenêtre pour regarder la rue encombrée de voitures, de charrettes et de vélos, ni occupée à parler avec quelqu'un comme elle l'avait souvent fait cs trois derniers jours, ni à proximité des cruches d'eau, ni dans le coin fumeur.
De l'extérieur parvenait le tumulte de Quetta, bien plus bruyant, bien plus bruyant que mon petit village, cette bande de terre, de maisons et de torrents d'où je viens, le plus bel endroit du monde (je ne dis pas ça pour me vanter, mais parce que c'est vrai), situé dans la vallée de Ghazni
Petit, grand.




.
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epistophélès

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MessageSujet: Un très beau roman...   Ven 12 Fév - 15:41

Je n'ai pas pensé que c'était la taille de la ville qui produisait un tel vacarme, je croyais qu'il s'agissait d'une différence normale entre les pays, comme la manière de cuisiner la viande. J'ai cru qu'il y avait plus de bruit au Pakistan qu'en Afghanistan, c'est tout, que chaque pays possédait son propre bruit qui dépendait d'un tas de choses : ce que mangeaient les gens, comment ils se déplaçaient.
Maman : j'ai appelé.
Aucune réponse. Alors je suis sorti de sous les couvertures, j'ai enfilé mes chaussures, je me suis frotté les yeux, puis je suis allé chercher le patron pour savoir s'il l'avait vue parce que, dès notre arrivée trois jours plus tôt, il nous avait annoncé que personne n'entrait ni ne sortait du samavat Qgazi sans qu'il soit au courant, chose qui m'avait paru étrange car je supposais que lui aussi avait besoin de dormir de temps en temps.

Le soleil coupait en deux l'entrée du samavat Qgazi. Dans la région, ils appellent aussi ce genre d'endroit un hôtel, bien que ça ne ressemble pas aux hôtels que vous vous imaginez, loin de là. Plus qu'un hôtel, le samavat était un entrepôt de corps et d'âmes, un hangar où on s'entassait en attendant d'être empaqueté puis expédié en Iran, en Afghanistan ou Dieu sit où ; un endroit pour entrer en contact avec les trafiquants d'hommes.

Nous étions restés trois jours dans le samavat, sans jamais sortir, moi à jouer dans les coussins, maman à parler avec des groupes de femmes accompagnées d'enfants, parfois des familles entières, des gens à qui elle semblait faire confiance.
Je me souviens que pendant tout le temps, à Quetta, maman a tenu son corps et son visage emmitouflés sous une burga qu'elle ne portait jamais chez nous, à Nava, avec sa tante et ses amies. J'ignorais même qu'elle en possédait une. La première fois que je l'ai vue l'enfiler, juste avant la frontière, je lui ai demandé pourquoi. Elle m'a répondu en souriant : c'est un jeu, Enaiat, viens dessous. Elle a soulevé un pan du vêtement. Je me suis glissé entre ses jambes sous l'étoffe bleue comme on plonge dans la piscine, en retenant mon souffle mais sans nager.

La main devant les yeux pour me protéger de la lumière, je me suis approché de kaka (prononcer : haha, qui veut dire monsieur) Rahim, le patron, en m'excusant de le déranger. Je lui ai demandé si par hasard il avait vu ma mère, puisque personne n'entrait ni ne sortait sans qu'il soit au courant, pas vrai ?
Kaka Rahim lisait un journal écrit en anglais, avec des lettres rouges et noires, sans images, tout en fumant une cigarette. Il avait de longs cils et les joues couvertes de poils aussi fins que sur certaines pêches. Sur la table de l'entrée, à côté du journal, étaient posés un plat rempli de noyaux d'abricots, trois gros fruits orange encore intacts et une poignée de mûres.
Maman m'avait prévenu : il y a plein de fruits à Quetta. Elle me l'avait dit pour m'appâter, parce que j'adore les fruits. En pachtoune, Quetta signifie comptoir commercial fortifié, ou quelque chose comme ça : un endroit où s'échangent les marchandises,les objets, les vies, et cetera. Quetta est le chef-lieu du Baloutchistan, le verger du Pakistan.
Sans se retourner, kaka Rahim a soufflé sa fumée dans le soleil, puis il a dit : oui, je l 'ai vue.
J'ai souri. Où est-elle allée, kaka Rahim ? Je peux savoir ?
Elle est partie.
Partie ?
Partie.
Elle revient quand ?
Elle ne revient pas.
Elle ne revient pas ?
Non.
Comment ça elle ne revient pas ? Qu'est-ce que ça veut dire, kaka Rahim ?
Elle ne revient pas.
Arrivé à ce point, je n'avais plus de questions.

Peut-être y en avait-il d'autres plus adéquates à poser, mais elles ne me sont pas venues. Je suis resté en silence à observer les poils sur les joues du patron du samavat, mais sans vraiment les voir.
C'est lui qui a repris la parole.
Elle a laissé un message.
Quoi ?
Khoda negahdar (Dieu te garde)
C'est tout ?
Non, autre chose.
Quoi d'autre, kaka Rahim ?
Elle te dit de ne jamais faire les trois choses qu'elle t'a dit de ne pas faire.
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epistophélès

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MessageSujet: Un très beau roman...   Ven 12 Fév - 19:46

Ma mère, je l'appellerai maman, mon frère, frère, ma soeur, soeur, le village où j'habitais, je ne l'appellerai pas village, mais Nava, parce que c'est son nom. Il signifie gouttière car il se trouve au fond d'une vallée enserrée par deux chaînes de montagnes. Je rentrais d'un après-midi à jouer dans les champs quand maman m'a dit : prépare-toi, nous devons partir. J'ai demandé ; où ça ? Quand elle a répondu : Nous quittons l'Afghanistan, je croyais que nous allions simplement franchir les montagnes, car pour moi l'Afghanistan se trouvait entre ces cimes, c'étaient ces torrents. J'ignorais à quel point le pays était vaste.

Dans un sac de toile, nous avons mis un vêtement de rechange pour moi, un pour elle, et un peu de nourriture, du pain, des dattes. Je ne tenais plus en place, excité par le voyage.
J'aurais voulu courir le raconter à tout le monde, mais maman ne voulait pas. Elle me répétait d'être gentil, de rester tranquille. Ma tante - sa soeur - est passée et elles se sont isolées pour parler. Puis un homme est arrivé, un vieil ami de papa, qui n'a pas voulu entrer à la maison ; il nous à dit de nous dépêcher, que la lune n'était pas encore sortie et que l'obscurité était comme du sable dans les yeux des talibans ou Dieu sait qui d'autre nous risquions de rencontrer.
Mon frère et ma soeur ne viennent pas avec nous, maman ?
Non, ils restent avec ta tante.
Mon frère est encore petit, il ne veut pas rester avec elle.
Ta soeur s'en occupera. Elle a presque quatorze ans, c'est une femme.
Et nous, on rentre quand ?
Bientôt.
Bientôt quand ?
Bientôt.
J'ai le tournoi de buzul bazi.
Tu as vu les étoiles, Enaiat ?
Qu'est-ce que les étoiles viennent faire là-dedans ?
Compte-les, Enaiat.
C'est impossible, il y en a trop.
Alors commence tout de suite, sinon tu n'en finiras jamais.

La région où nous vivions, la province de Ghazni, n'est habitée que par des Hazaras, c'est-à-dire des Afghans comme moi, avec les yeux en amande et le nez écrasé, enfin pas vraiment écrasé, un peu plus plat que les autres, plus plat que le tien par exemple, Fabio : ce sont les traits des peuples mongols. Certains prétendent que nous sommes les descendants de l'armée de Gengis Khan. D'autres affirment que les pères de nos pères étaient les Kushani, les anciens habitants de ces terres, les légendaires constructeurs des bouddhas de Bamiyan.
D'autres disent que nous sommes des esclaves, et qu'il faut nous traiter comme tels.

Il était extrêmement dangereux pour nous de sortir de la province de Ghanzni (je dis était car j'ignore comment c'est aujourd'hui, mais je ne pense pas que ça ait beaucoup changé), parce que entre les talibans et les Pachtounes, qui sont des gens différents mais qui nous ont toujours fait autant de mal les uns que les autres, il fallait se méfier des rencontres? C'est pour cela que nous sommes partis de nuit, tous les trois : ma mère et l'homme - l'homme que j'appellerai simplement l'homme - à qui maman avait demandé de nous accompagner.
Nous sommes partis à pied. Pendant trois nuits, à la faveur de l'obscurité, à la lueur des étoiles - qui, dans ces contrées sans courant électrique, est vraiment puissante -, nous avons marché vers Kandahar.
Je portais mon habituel pirhan gris, un pantalon large et une veste qui me tombait jusqu'aux genoux faite de la même étoffe.
Maman marchait en tchador, mais elle avait emporté une burqua qu'elle enfilait quand nous rencontrions des gens, un bon moyen pour ne pas montrer qu'elle était hazara et pour me cacher.

A l'aube du premier jour, nous nous sommes arrêtés dans un caravansérail, qui pendant un temps - on le devinait aux barreaux des fenêtres - devait avoir été utilisé comme prison par les talibans ou d'autres. Il n'y avait personne, ce qui était une bonne chose, mais je m'ennuyai. J'ai donc commencé à viser une cloche accrochée à un pylône, j'ai ramassé des pierres pour essayer de la toucher à cent pas de distance. J'ai fini par l'avoir, mais l'homme m'a saisi par le poignet et m'a dit d'arrêter.
Le deuxième jour, nous avons vu un rapace voleter autour du corps d'un âne. L'âne était mort (évidemment), les pattes coincées entre deux rochers et pour nous il était complètement inutile puisqu'on ne pouvait pas le manger. Je me souviens que nous étions près de Shajoi, l'endroit le moins recommandable d'Afghanistan pour les Hazaras. On racontait que, dans cette région, les talibans jetaient les Hazaras de passage comme nous dans un puits sans fond ou les donnaient en pâture aux chiens errants. Dix-neuf hommes de mon village avaient disparu ainsi alors qu'ils se rendaient au Pakistan. Le frère de l'un d'entre eux était parti à sa recherche : c'est lui qui avait parlé des chiens errants. En tout cas, il n'avait retrouvé que les vêtements de son frère, avec les os à l'intérieur, rien d'autre.
Ca se passe comme ça chez nous.
Les talibans ont un dicton : aux Tadjiks le Tadjikistan, aux Ouzbecks l'Ouzbékistan, aux Hazaras le Goristan. Gor signifie tombe.
Le troisième jour, nous avons rencontré un tas de gens qui allaient Dieu sait où et paraissaient fuir Dieu sait quoi : un défilé de charrettes sur lesquelles s'entassaient hommes, femmes, enfants, poules, tissus, tonneaux d'eau et cetera.
Quand des camions allaient dans la même direction que nous, nous demandions aux chauffeurs de nous laisser monter (même pour quelques kilomètres). S'ils étaient gentils, ils s'arrêtaient et nous prenaient à bord, mais s'ils étaient antipathiques ou en colère contre eux-mêmes et le monde, ils nous dépassaient en accélérant, nos recouvrant de poussière. Dès que nous entendions un bruit de moteur , maman et moi courions aussitôt nous cacher dans un fossé, entre les arbustes ou derrière un rocher, s'il y en avait d'assez hauts. L'homme restait au bord de la route et faisait signe aux conducteurs de s'arrêter, mais pas seulement avec le pouce comme pour l'auto-stop : il agitait les bras pour être sûr qu'on le voie et qu'on ne le renverse pas. Si le camion s'arrêtait et que tout allait bien, alors il nous disait de sortir du fossé et nous montions à l'avant (c'est arrivé deux fois) ou derrière, avec la marchandise (c'est arrivé une fois). La fois où nous sommes montés à l'arrière, la remorque était remplie de matelas. J'ai très bien dormi.

Quand nous sommes arrivés à Kandahar après avoir traversé le fleuve Arghandah, j'avais déjà compté trois mille quatre cents étoiles (pas mal), dont au moins vingt grosses comme des noyaux de pêches, et j'étais très fatigué. Mais pas seulement. J'avais également compté le nombre de ponts détruits par les talibans à la dynamite, les voitures brûlées et les chars noircis abandonnés par l'armée. J'aurais préféré rentrer à la maison, à Nava, pour jouer au buzul-bazi avec mes amis.
A Kandahar, j'ai arrêté de compter les étoiles parce que c'était la première fois que j'allais dans une aussi grande ville, et la lumière des maisons et des réverbères me distrayait trop, sans parler de la fatigue. Les rues de Kandahar étaient goudronnées. Il y avait des voitures, des motos, des vélos, des magasins et de nombreuses échoppes pour boire le chay (thé) et discuter entre hommes, des bâtiments hauts de plus de trois étages avec des antennes sur le toit, de la poussière, du vent et de la poussière, et sur les trottoirs tellement de gens qu'il ne devait plus y avoir personne dans les maisons, pensais-je.

Après avoir marché un peu, l'homme s'est arrêté puis nous a dit de l'attendre pendant qu'il allait se mettre d'accord. Il n'a pas dit où, ni avec qui. Je me suis assis sur un muret pour compter les voitures qui passaient (celles de couleur). Maman est restée debout, immobile, comme s'il n'y avait personne sous la burqua. Il planait une odeur de friture. Une radio annonçait que beaucoup de gens disparaissaient à Bamiyan et qu'on avait retrouvé un grand nombre de morts dans une maison. Un vieux est passé, les bras levés au ciel, criant khodaia kahir, demandant à Dieu un peu de sérénité.
J'ai eu faim, mais je n'ai pas demandé à manger. J'ai eu soif, mais je n'ai pas demandé d'eau.

L'homme est revenu en souriant, accompagné d'une autre personne.
C'est une bonne journée pour vous, a-t-il annoncé. Voixi Shaukat, il vous emmènera au Pakistan avec son camion.
Maman a dit : Salaam, agha Shaukat. Merci.
Shaukat le Pakistanais n'a pas répondu.
Partez tout de suite, a insisté l'homme, à bientôt.
Merci pour tout, a dit maman.
Je l'ai fait avec plaisir.
Rassure ma soeur sur la réussite du voyage.
Je n'y manquerai pas. Bonne chance, petit Enaiat. Ba omidi didar.
Il m'a pris dans ses bras et m'a embrassé sur le front. J'ai souri comme pour dire mais oui, à bientôt, porte-toi bien. Puis j'ai songé que "bonne chance" et "à bientôt" s'accordaient plutôt mal : pourquoi bonne chance, si nous devions nous revoir bientôt ?

L'homme est parti. Shaukat le Pakistanais nous a fait signe de le suivre. Le camion était garé dans une cour poussiéreuse entourée d'une grille métallique. Dans la remorque, des dizaines et des dizaines de poteaux en bois. En les regardant bien, je me suis aperçu qu'il s'agissait de poteaux électriques.
Pourquoi tu transportes des poteaux ?
Shaukat le Pakistanais n'a pas répondu.
J'ai découvert la réponse plus tard : les Pakistanais venaient voler en Afghanistan ce qu'il y avait à voler, c'est-à-dire pas grand-choses. Les poteaux électriques, par exemple. Ils venaient avec des camions abattaient les poteaux, puis retraversaient la frontière pour s'en servir, ou les vendre, je ne sais pas. Mais sur le moment, le plus important était que nous avions trouvé un bon passeur, excellent même, car les camions pakistanais étaient moins contrôlés à la frontière.



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epistophélès

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MessageSujet: Un très beau roman...   Ven 12 Fév - 19:48

Pour ceussssssss qui n'aiment pas la lecture à épisodes, qu'ils attendent que j'aie fini de taper le roman. ... Very Happy Wink
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MessageSujet: Un très beau roman...   Ven 12 Fév - 21:03

Le voyage a duré longtemps, je ne saurais pas dire combien, des heures et des heures à travers les montagnes, entre les secousses, les cailloux, les secousses, les tentes des marchands et encore les secousses, les nuages. A un moment, Shaukat le Pakistanais est allé manger, mais seulement lui car il valait mieux que ne descendions pas. On ne sais jamais, a-t-il dit. Il nous a rapporté des restes de viande puis nous sommes repartis, le vent sifflant par la vitre baissée d'à peine deux doigts pour laisser entrer l'air mais le moins de poussière possible. En observant la terre qui défilait devant nous, je me rappelle avoir pensé à mon père : lui aussi avait conduit un camion pendant longtemps.
Mais c'était différent. Lui, on l'obligeait.


Mon père, je l'appellerai père. Même s'il n'est plus là. Je vous raconterai son histoire comme on me l'a racontée : je ne peux dont jurer de rien. Le fait est que les Pachtounes l'avaient contraint - pas seulement lui, mais aussi beaucoup d'autres Hazaras de notre région - à faire des allers-retours en Iran avec un camion pour y chercher des marchandises qu'ils vendaient dans leurs magasins : des couvertures, des tissus ou de fins matelas en éponge dont je ne connais pas l'utilité. Ils faisaient ça parce que les Iraniens sont chiites comme les Hazaras, tandis que les Pachtounes sont sunnites - or chacun sait qu'entre frères de religion, on s'entend mieux -, et parce que eux, les Pachtounes, ne parlent pas le persan alors que nous nous le comprenons un peu.
Pour forcer mon père à travailler, ils lui ont dit : si tu ne vas pas en Iran chercher ces marchandises pour nous, on tue ta famille. Si tu t'enfuis avec la marchandise, on tue ta famille, s'il manque de la marchandise ou qu'elle est abîmée quand tu reviens, on tue a famille. En fait, s'il se passe quoi que ce soit, on tue ta famille. Ce qui n'est pas une bonne manière de faire des affaires, selon moi.
J'avais six ans - peut-être - quand mon père est mort.
Il semble que, dans les montagnes, un groupe de bandits ait attaqué son camion et l'ait tué. Quand les Pachtounes ont appris que le chargement de mon père avait été volé, ils sont venus voir ma famille pour dire qu'il leur avait causé du tort, que leur marchandise était perdue et que nous devions la rembourser.
Pour commencer, ils sont allés voir mon oncle, le frère de mon père. Ils lui ont dit que c'était lui désormais le responsable et qu'il devrait les dédommager. Pendant un moment, mon oncle a essayé d'arranger la situation en partageant ses champs, ou en les vendant, mais il n'a pas réussi. Un jour, il a annoncé qu'il ne savait pas comment les dédommager et puis que ce n'était pas son problème parce qu'il devait s'occuper de sa famille, ce qui du reste n'était pas faux, donc je ne peux pas lui donner tort.
Alors, un soir, les Pachtounes sont venus trouver ma mère et lui ont dit que si nous n'avions pas d'argent, ils nous prendraient à la place, mon frère et moi, pour nous employer comme esclaves, ce qui est interdit dans le monde entier, y compris en Afghanistan, mais en fin de compte telle était la situation. Depuis ce moment-là, ma mère a vécu avec la peur au ventre. Elle nous a ordonné, à mon frère et à moi, de toujours rester hors de la maison avec les autres enfants, parce que le soir où les Pachtounes étaient venus nous n'étions pas là, ils n'avaient donc pas vu notre visage.

Nous restions tout le temps dehors à jouer, ce qui ne nous posait pas trop de problèmes. Les Pachtounes que nous croisions dans les rues du village passaient à côté de nous sans nous reconnaître. Nous avons même creusé un trou pour la nuit, à côté des patates. Quand quelqu'un frappait, avant même d'aller demander qui c'était, nous allions nous y cacher. Mais je n'étais pas vraiment convaincu par cette stratégie : je répétais à maman que si les Pachtounes venaient nous chercher en pleine nuit, ils prendraient certainement pas la peine de frapper.
Les choses ont continué ainsi jusqu'au jour où maman a décidé que je devais m'en aller parce que j'avais dix ans - peut-être - et que je devenais trop grand, à tel point que je n'entrais plus dans le trou et que je risquais d'écraser mon frère.

S'en aller.
Moi, je n'aurais jamais voulu quitter Nava. Mon village m'allait très bien. Il n'y avait aucune technologie, pas d'énergie électrique, mais il y avait des pommes. Je voyais naître les fruits, les fleurs s'épanouissaient sous mes yeux pour se changer en fruits. Ici aussi les fleurs se changent en fruits, mais on ne les voit pas. Les étoiles. Très nombreuses. La lune. Je me souviens que, pour économiser le pétrole, nous mangions certains soirs en plein air, sous la lune.
Ma maison était faite ainsi : une pièce pour tous, où l'on dormait, une pièce pour les invités et un coin pour le foyer et la cuisine, plus bas que le sol, de sorte que, l'hiver, le feu le réchauffait au moyen d'un système de tuyaux.
A l'étage, un grenier pour la nourriture des animaux. Dehors, une seconde cuisine pour que l'été, la maison ne devienne pas encore plus chaude, et une cour immense avec des pommiers, des cerisiers, des grenadiers, des pêchers, des abricotiers et du jasmin. Les murs étaient très épais, plus d'un mètre. Nous mangions du yaourt fait maison, semblable à du yaourt grec, mais bien meilleur. Nous avions une vache et deux brebis, plus des champs où nous cultivions du blé, que nous emmenions ensuite moudre au moulin.
Voilà, c'était ça Nava, et jamais je n'aurais voulu m'en aller.
Même quand les talibans ont fermé l'école.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 14 Fév - 0:26

Je peux te raconter quand les talibans ont fermé l'école, Fabio ?
Bien sûr.
Ca t'intéresse ?
Tout m'intéresse, Enaiatollah.


Je n'étais pas vraiment attentif, ce matin-là.
J'écoutais le maître d'une oreille, mais je laissais vagabonder mes pensées vers le tournoi de buzul-bazi
que nous avions organisé l'après-midi. Le buzul-bazi se joue avec l'os d'une patte de brebis bouillie. Cet os ressemble à un dé, mais un peu biscornu. D'ailleurs, ont peut s'en servir comme d'un dé si on veut, ou bien comme d'une bille. On y joue tout le temps chez nous, en toutes saisons, alors que les cerfs-volants se construisent surtout au printemps ou en automne et que le cache-cache est un jeu d'hiver. Vu le froid qu'il fait en hiver, c'est plutôt agréable de rester immobiles, serrés les uns contre les autres, entre des sacs de blé, sous des couvertures ou derrière un rocher.
Le maître parlait de chiffres et nous apprenait à compter quand nous avons entendu une moto tourner autour de l'école comme pour chercher l'entrée, même si elle n'était pas bien difficile à trouver. Le moteur s'est éteint. A la porte est apparu un taliban énorme, avec une longue barbe comme ils en portent tous mais que nous, Hazaras, ne pouvons pas avoir, parce que nous sommes comme les Chinois et les Japonais, nous n'avons pas le visage très poilu.
Un jour, un taliban m'a giflé parce que je n'avais pas de barbe. Mais je n'étais qu'un enfant : même si j'avais été pachtoune, je ne crois pas que j'aurais eu de barbe à cet âge-là.
Le taliban est entré dans la classe avec son fusil et a annoncé à voix haute qu'il fallait fermer l'école, point. Le maître lui a demandé pourquoi. Il a répondu : C'est mon chef qui l'a décidé, vous devez obéir. Puis il est parti sans attendre de réponse ni donner d'autre explication.
Le maître n'a rien ajouté. Il est resté immobile en attendant que le bruit du moteur s'éloigne, puis il a repris sa leçon où il l'avait interrompue, de la même voix tranquille, avec le même sourire humble. Mon maître était un peu timide, il ne haussait jamais le ton et quand il nous grondait, on aurait dit que ça l'embêtait plus que nous.
Le lendemain, le taliban est revenu. Le même, avec la même moto. Il a vu que nous étions en classe et que le maître faisait cours. Il a demandé au maître :
Pourquoi vous n'avez pas fermé l'école ?
Parce qu'il n'y a aucune raison de le faire.
La raison, c'est que le mollah Omar l'a décidé.
Ce n'est pas une bonne raison.
Tu blasphèmes. Le mollah Omar a ordonné de fermer les écoles hazaras.
Et où iront nos enfants ?
Nulle part. L'école n'est pas faite pour les Hazaras.
Cette école, si.
Cette école va contre la volonté de Dieu.
Cette école va contre votre volonté à vous.
Vous enseignez des choses que Dieu ne veut pas qu'on enseigne. Des mensonges qui contredisent sa parole.
Nous apprenons aux enfants à devenir bons.
Qu'est-ce que ça veut dire, être bon ?
Asseyons-nous. Discutons-en.
Inutile, je vais te dire : être bon signifie servir Dieu. Nous savons ce que Dieu attend des hommes et comment il faut le servir. Pas vous.
Nous enseignons aussi l'humilité, ici.

Le taliban est passé parmi nous, respirant aussi fort que moi la fois où je m'étais coincé un gros caillou dans le nez et où je n'arrivais pas à le retirer. Sans rien ajouter, il est sorti puis a enfourché sa moto.
Le troisième jour, le lendemain, c'était une matinée d'automne, de celles où le soleil chauffe encore et que la première neige dans le vent ne parvient pas à rafraîchir, seulement à parfumer ; une journée parfaite pour lancer les cerfs-volants. Nous récitions une poésie en langue hazara pour nous préparer au sherjangi, la joute de vers, quand deux jeeps pleines de talibans sont arrivées. Nous avons couru à la fenêtre pour les regarder. Tous les enfants de l'école se sont penchés, même s'ils avaient peur, parce que la peur est attirante quand on ne sait pas la reconnaître. Vingt, peut-être trente talibans armés sont descendus de la jeep.
Le même type que les jours précédents est entré dans la classe. Il a dit au maître : On t'a demandé de fermer l'école. Tu n'as pas écouté. Maintenant c'est nous qui allons t'apprendre quelque chose.
Le bâtiment scolaire était grand. Nous étions nombreux, peut-être plus de deux cents. Lors de sa construction, bien des années plus tôt, chaque parent avait donné plusieurs journées de travail, chacun selon ses capacités, pour faire le toit ou isoler les fenêtres afin de lutter contre le vent, de manière à pouvoir étudier même en hiver. Mais en réalité, on n'avait jamais réussi à faire grand choses contre le vent, qui arrachait toujours nos tentures. Il y avait plusieurs niveaux de classe, et même un directeur.
Les talibans ont fait sortir tout le monde, enfants comme adultes. Ils nous ont ordonné de nous mettre en cercle dans la cour, les enfants devant parce que nous étions plus petits, les adultes derrière. Puis, au centre du cercle, ils ont fait venir le maître et le directeur. Le directeur tirait sur sa veste comme pour la déchirer, il pleurait, se tournait à droite et à gauche à la recherche de quelque chose qui'l ne trouvait pas. Le maître, lui, restait silencieux comme à son habitude, les bras le long du corps, les yeux grands ouverts mais tournés vers l'intérieur, lui, qui, je m'en souviens, avait de beaux yeux qui dispensaient le bien autour de lui.
Ba omidi didar les enfants, a-t-il dit. Au revoir.
Ils l'ont abattu. Devant tout le monde.
Depuis ce jour, l'école est fermée. Sans école, la vie ressemble à de la cendre.

J'y tiens beaucoup, Fabio.
A quoi ?
Au fait de préciser que les Afghans et les talibans sont différents. Je veux que les gens le sachent. Tu sais de combien de pays ils venaient, ceux qui ont tué mon maître ?
Non, combien ?
Ils étaient une vingtaine dans la jeep. Eh bien, ils ne venaient pas de vingt pays différents, mais presque. Certains n'arrivaient même pas à se comprendre entre eux. Pakistan, Sénégal, Maroc, Egypte. Beaucoup de gens pensent que les talibans sont afghans, mais ce n'est pas vrai. Bien sûr, il y a aussi des Afghans parmi eux, mais pas seulement. Ce sont des ignorants du monde entier qui empêchent les enfants d'apprendre : ils ont peur que nous comprenions qu'ils n'agissent pas pour Dieu mais pour leur propre compte.
Nous le dirons haut et fort, Enaiat. Où en étions-nous ?
A Kandahar.
Ah, oui. Kandahar.


Reprenons.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 14 Fév - 0:38

Nous avons quitté Kandahar le matin - je l'ai déjà dit, ça ? - dans le camion qui transportait des poteaux électriques, puis nous sommes arrivés à Quetta après avoir transité par Peshawar. Mais ni maman ni moi ne sommes descendus. A Quetta, nous avons cherché un endroit où dormir, un de ces endroits qu'on appelle samavat ou mosafir kjama, une maison d'hôtes, avec de grandes chambres où les voyageurs qui passent pa rlà pour se rendre en Iran se reposent et cherchent un guide avant de repartir. Pendant trois jours, nous ne sommes pas sortis. Maman parlait avec les gens pour tenter d'organiser son voyage de retour, mais ça, je ne le savais pas. Ca n'a pas été compliqué. Retourner en Afghanistan est bien plus facile que d'en sortir.
Moi, j'errais dans ce lieu inconnu. Puis, un soir, avant de m'endormir, elle m'a serré fort, elle m'a dit les trois choses que je ne devais pas faire, elle m'a dit que je devais toujours désirer quelque chose, de tout mon être. Le lendemain matin, elle n'était plus avec moi sur le matelas.
Quand je suis allé demander à kaka Rahim, le patron du samavat Qgazi, si par hasard il savait où elle se trouvait, il m'a répondu que oui, elle était retournée à la maison, auprès de mon frère et de ma soeur. Alors je me suis assis dans un coin, entre deux chaises, sur les talons, et j'ai pensé que je devais réfléchir. Comme disait mon maître, penser qu'on doit réfléchir est déjà une bonne chose. Mais il n'y avait aucune idée dans ma tête, rien que la lumière qui ensevelissait tout et m'empêchait de voir, comme quand on regarde le soleil en face.
Quand la lumière s'est éteinte, dehors les lampadaires se sont allumés.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 14 Fév - 0:39

Bonne et douce nuit à vous TouteseToussssssssssssssss. .......... Sleep
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MessageSujet: Un très beau roman...   Dim 14 Fév - 16:48

Pakistan

Khasta Kofta signifie, fatigué comme une boulette, parce que chez nous, quand les femmes préparent les boulettes de viande, elles les battent encore et encore et encore, très longtemps dans le creux de la main. Je me sentais dans cet état-là, comme si un géant s'était emparé de moi pour me transformer en boulette : j'avais mal à la tête, aux bras et à un endroit que je ne saurais pas identifier, entre les poumons et l'estomac.

A Quetta, il y avait beaucoup de Hazaras, je les avais vus entrer et sortir du samavat les jours précédents, quand maman était encore là.
Elle s'était longuement entretenue avec eux, comme si elle avait de grands secrets à leur confier. J'ai cherché à les approcher, mais je me suis aperçu que ces Hazaras-là étaient différents de ceux que je connaissais. Même les mots les plus courants dans ma région se transformaient en paroles étrangères à cause de l'accent. Je ne parvenais ni à les comprendre ni à me faire comprendre, de sorte qu'au bout d'un moment ils ne me prêtaient plus attention et retournaient à leurs occupations, qui visiblement leur paraissaient plus importantes que ma condition d'abandonné. Impossible de demander des informations, d'échanger quelques mots amicaux, de faire une plaisanterie qui donnerait envie à l'un d'entre eux de m'aider, de m'amener chez lui, de m'offrir du yaourt ou un morceau de concombre ; or si tu viens d'arriver (et le simple fait d'ouvrir la bouche pour demander quelque chose montre que tu viens d'arriver), si tu ne sais pas où tu es, comment fonctionne cet endroit, si tu ne sis pas comment te comporter, alors il peut arriver que quelqu'un profite de toi.
Une chose que je voulais éviter (parmi d'autres, genre mourir) était justement que quelqu'un profite de moi.
Je suis sorti des coussins où je m'étais réfugié et je suis allé chercher kaka Rahim, le gérant du samavat Qgazi, avec qui je parvenais à communiquer, peut-être parce qu'il avait l'habitude de recevoir des clients et connaissait beaucoup de langues. Je lui ai demandé si je pouvais travailler pour lui. J'étais prêt à tout faire, laver par terre ou frotter des chaussures, n'importe quoi, parce que, pour dire la vérité j'étais terrifié à l'idée de sortir dans la rue. Va savoir ce qui m'attendait dehors.
Il m'a écouté en faisant semblant de ne pas m'entendre, puis il a dit :
Seulement pour aujourd'hui.
Seulement aujourd'hui ? Et demain ?
Tu devras trouver un autre endroit.
Un jour seulement. J'ai observé ses longs cils, ses joues velues, la cigarette entre ses dents qui laissait tomber de la cendre au sol, sur ses pantoufles et sur son pirhan blanc. Je me suis dit que je pourrais me jeter à ses pieds, me suspendre à sa veste et pleurnicher jusqu'à ce que mes poumons ou ses oreilles éclatent, mais je crois avoir bien fait de m'abstenir. Je l'ai béni plusieurs fois pour sa générosité, puis j'ai demandé si je pouvais prendre un oignon et une patate en cuisine. Il a dit oui, et je lui ai répondu tashakor, ce qui signifie merci.
J'ai dormi les genoux serrés contre la poitrine.
Mon corps a dormi, mais dans mes rêves j'étais éveillé. Je marchais dans le désert.


Le matin, je me suis levé déjà inquiet parce que je devais quitter le samavat et sortir dans la rue, dans cette rue qui, quand je l'avais regardée par la porte principale ou par la fenêtre des bains au premier étage, ne m'avait pas plu du tout. Il y avait tellement de motos et de voitures que l'air était irrespirable. Les égouts ne coulaient pas sous le ciment, à l'abri des yeux et des narines, mais entre la chaussée et le trottoir, à quelques mètres de la porte du samavat.
Je suis allé boire de l'eau et me rincer le visage pour trouver le courage de me jeter dans la mêlée. Puis j'ai salué kaka Rahim.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Lun 15 Fév - 15:21

Il m'a regardé sans me regarder.
Où vas-tu ? a-t-il demandé.
Je m'en vais, kaka Rahim.
Où ça ?
J'ai haussé les épaules, puis j'ai répondu :
Je ne sais pas. Je ne connais pas la ville. Pour dire la vérité, je ne sais même pas quelle différence ça fait de tourner à gauche ou à droite en sortant. Je regarderai donc aussi loin que je peux au bout de la rue, et je choisirai le plus beau paysage.
Il n'y as pas de paysage à Quetta. Rien que des maisons.
Je m'en doutais, kaka Rahim.
J'ai changé d'avis.
A propos de quoi ?
Je ne peux pas te faire travailler ici et te payer, pas avec de l'argent j'entends. Vous êtes trop nombreux. Je ne peux pas donner du travail à tout le monde. Mais tu es bien élevé. Tu peux rester ici pour dormir et manger si tu veux, jusqu'à ce que tu trouves un vrai travail.
En attendant, tu devras te rendre utile du matin jusqu'au soir, quoi que je te demande de faire.
Tu as compris ?
J'ai souri de toutes les dents que j'ai pu montrer.
Que ta vie soit aussi longue que celle des arbres, kaka Rahim.
Khoda kana, a-t-il répondu.

Même si j'étais heureux, heureux et soulagé, je ne peux pas prétendre que tout se soit aussitôt bien passé. Impossible de ne pas raconter que mon premier jour de travail au samavat Qgazi de Quetta, eh bien que ce premier jour a été un enfer. On m'a tout de suite demandé (premièrement) de faire un tas de choses, mais (deuxièmement) sans jamais m'expliquer comment procéder, comme si je savais déjà tout, alors que je ne savais rien, et surtout pas ce qu'on me demandait de faire. En plus (troisièmement), je ne connaissais personne et je ne pouvais ni discuter ni plaisanter avec les autres parce que j'avais peur que mes blagues soient mal interprétées, vu que (quatrièmement) je parlais très mal leur langue. Et puis (cinquièmement), on n'arrêtait pas, au point que je me demandais où était passée la lune, je ne la voyais jamais se lever ; peut-être qu'à Quetta ils avaient une lune qui apparaissait de temps en temps seulement, selon le bon vouloir des patrons, pour que les gens travaillent plus.
Quand je suis allé me coucher à la fin de la journée, j'étais bien pire que khasta kofta : tout juste du grain pour les poules.
Avant de m'allonger, je me suis assis sur le matelas, et j'ai remarqué à quel point le samavat était laid : les murs décrépits, la puanteur de la poussière partout et, dans la poussière, les poux. J'ai commencé à comparer l'endroit avec ma maison, mais ça n'a pas duré longtemps. Avant de prendre peur, j'ai éparpillé l'idée dans l'air avec mes mains, comme le faisait un de mes amis plus âgé à Nava quand il fumait des racines en cachette, pour éviter que l'odeur imprègne ses vêtements.

Enaiat, Enaiat, viens vite...
Qu'est-ce qu'il y a ?
Prends un seau. L'égout dans la rue est à nouveau engorgé. Seau serpillière.
Je prends aussi un bâton, kaka Rahim ?
Seau et serpillière, Enaiat. J'ai déjà le bâton. Cours.
Je cours.
Enaiat, j'ai besoin d'aide.
Je ne peux pas, kaka Zaman. L'égout déborde. Ca entre par la porte.
Encore ?
Encore.
Lanat ba shaiton. On a toujours les pieds dans la merde. En tout cas, la cuisine tourne toujours et on est à court d'oignons et de pastèques. Il faut que tu ailles en chercher au marché, Enaiat jan. Dès que tu peux. C'est quoi cette odeur ?
Tu sens, kaka Zaman ?
Un peu, que je sens. C'est horrible.
C'est l'égout, il remonte jusqu'ici.
Dépêche-toi, Enaiat. Rahim agha doit t'attendre en se bouchant le nez.
Enaiat, où es-tu ?
Me voilà, kaka Rahim. J'ai le seau et la serpillière.
Pas les serpillières neuves, idiot. Celles qui sont étendues à l'arrière.
Je reviens tout de suite, kaka Rahim.
Enaiat, qu'est-ce-qui se passe ?
C'est l'égout, Laleh. Le purin entre dans le samavat.
Ah, c'était ça cette odeur.
Excuse-moi, je dois aller chercher les serpillières.
En suite viens me voir, j'ai quelque chose à te demander.
Enaiat...
Oui, j'arrive, kaka Rahim.

J'ai couru chercher les vieilles serpillières suspendues à une corde au fond de la cour et les bâtons. Elles devraient servir à colmater l'interstice entre la porte et le trottoir, mais les longs bâtons de bois, je ne voyais pas. J'ai compris quand kaka Rahim m'a ordonné de mettre les pieds dans le purin pour l'aider à pousser toutes les saletés qui avaient bouché l'égout. J'ai refusé, parce qu'il y a certaines choses que je ne suis pas disposé à faire. Jamais. Il s'est mis à hurler que s'il le faisait lui qui était adulte et tenait un samavat aussi important que le samavat Qgazi, je pouvais bien le faire aussi, moi qui n'étais qu'un gamin, que si j'étais là c'était grâce à lui. J'ai répondu que c'était vrai que j'étais petit, et que justement des saletés plus grosses que moi flottaient dans l'égout. Pour finir, d'autres hommes sont venus aider kaka Rahim. Les jours suivants, j'ai évité de le croiser.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mer 17 Fév - 0:23

Nous, en cuisine, nous avions une chambre privée. Nous la partagions à cinq. Parmi les cinq se trouvait un vieil homme qui m'a tout de suite plus. Il s'appelait Zaman. Il était gentil et me donnait de bons conseils pour éviter de me faire tuer et pour travailler de manière à ce que kaka Rahim soit content.
Au samavat, il y avait des chambres individuelles pour les plus riches, de grandes chambres pour les familles avec des enfants - j'y avais dormi avec maman -, et le dortoir des hommes. Je ne suis jamais entré dans les chambres individuelles, même plus tard.
D'autres s'occupaient d'y faire le ménage.
Des gens qui parlaient des langues inconnues allaient et venaient. Fumée; Bruits. Mais je nem'intéressais pas à ce trafic, je restais à l'abri des problèmes.

Quand ils ont vu que je ne faisais pas d'histoires - enfin, pas tout le temps -, j'ai commencé à apporter le chay dans les magasins. Au début, j'avais peur de me tromper ou de me faire arnaquer, puis j'ai appris. C'est ce qui pouvait m 'arriver de mieux. Un endroit me plaisait particulièrement : un magasin de sandales où, chaque matin vers dix heures, j'apportais le shir chay, le thé au lait, avec un naan tandoori préparé spécialement pour osta (maître) sahib, le propriétaire. Son magasin se trouvait à côté d'une école.
J'entrais, je posais le plateau sur la table basse, je saluais osta sahib comme kaka Rahim me l'avait appris, je prenais l'argent et le comptais rapidement, sans donner l'impression de vérifier pour qu'osta sahib ne pense pas que je me méfiais de lui (c'était kaka Rahim qui m'avait appris à faire comme ça, et je m'étais entraîné). Puis je saluais de nouveau, je sortais, mais au lieu de retourner directement au samavat, je faisais le tour du pâté de maisons jusqu'au mur de l'école, pour attendre la récréation.

J'aimais bien quand, après la cloche, les portes s'ouvraient et que les enfants sortaient en courant et en criant pour jouer dans la cour. Pendant qu'ils jouaient, je criais intérieurement, je jouais avec mes amis de Nava : je les appelais par leur nom, je tapais dans le ballon, je me disputais, je disais que quelqu'un avait cassé le fil du cerf-volant en faisant un faux mouvement ou que l'os de chèvre pour le buzul-bazi était en train de bouillir dans la casserole parce que j'avais perdu l'ancien et que ne pouvais donc pas participer au tournoi, mais qu'il ne fallait pas m'oublier pour autant. Je faisais exprès de marcher lentement pour les écouter plus longtemps. Je me disais que si kaka Rahim me voyait marcher, il se mettrait moins en colère qu s'il me voyait immobile.
Certains matins, j'apportais le chay en avance au magasin, et je voyais les enfants entrer à l'école, propres, soignés, bien coiffés. Alors ils m'énervaient. Je tournais la tête, je n'arrivais pas à les regarder. Mais ensuite, à l'heure de la récréation, j'avais envie des les écouter.

Je n'y avais jamais pensé, tu sais, Enaiat.
A quoi ?
Au fait qu'écouter, c'est très différent de regarder. C'est moins douloureux, pas vrai ?
Ca permet de jouer avec son imagination, de transformer la réalité.
Oui. En tout cas pour moi.
Le balcon de la pièce où je travaille donne sur une école primaire. Des fois, quand je fais une pause, pendant que je prends le café, je m'arrête pour regarder les parents qui viennent chercher leurs enfants à quatre heures. Les classes sortent en rang dans la cour dès que la cloche sonne, les enfants se rangent docilement à quelques pas de la porte, ils se dressent sur la pointe des pieds pour scruter la foule d'adultes, à la recherche du regard affectueux de leurs parents. Quand ils les aperçoivent, les parents agitent les bras, ouvent grand les yeux et la bouche, ils tendent les mains et la poitrine. Tout respire pendant cette rencontre, même les arbres et les immeubles. La ville entière respire. Puis ce sont les questions sur la journée, les devoirs à faire, la piscine, les mamans qui remontent les fermetures éclair pour protéger leurs enfants du froid, qui enfoncent les bonnets sur le front et sur les oreilles.
Ensuite, tous en voiture, par groupes d'amis. En route pour la maison.
Oui, ça m'est aussi arrivé de les voir.
Tu arrives à les regarder, maintenant, Enaiat ?


Les vêtements. Je possédais deux pirhan.
Quand j'en lavais un, je mettais l'autre et j'étendais celui qui était mouillé. Quand il était sec, je le rangeais dans un sac en tissu, dans un coin près du matelas. Et tous les soirs, je vérifiais qu'il y était encore.
A mesure que passaient les jours, les semaines, les mois, kaka Rahim s'est aperçu que je me débrouillais bien (et je ne dis pas ça pour me vanter), que j'étais doué pour distribuer le chay ; je ne laissais pas tomber les verres ni le sucrier en terre cuite, je ne faisais pas de bêtises comme oublier le plateau dans les magasins et surtout, je rapportais toujours l'argent. Et même un peu plus.
En effet, il y avait quelques commerçants gentils, chez qui j'allais le matin vers dix heures et l'après-midi vers trois ou qutre heures, qui me donnaient un pourboire que j'aurais pu garder pour moi,mais je ne savais pas si c'était bien, du coup je le ramenais aussi.
Je n'avais jamais eu affaire à l'argent avant, alors dans le doute, je donnais aussi mes pourboires à kaka Rahim. Ca valait mieux comme ça. Si je me trompais et que je prenais plus d'argent que je devais, kaka Rahim risquait de ne plus me faire confiance, et je ne voulais pas me retrouver sans un endroit où dormir et un peu d'eau pour me laver les dents.

Mais.

Un jour de vent et de sable, le propriétaire de l'un de ces magasins, cet osta sahib dont j'ai déjà parlé qui vendait des sandales, un chaplai comme je l'appelais, à qui j'étais sympathique,m'a fait signe de m'asseoir un instant avec lui et de boire un peu de chay, , chose que je n'étais absolument pas cerain d'avoir le droit de faire, mais vu que c'était lui qui me le proposait, j'ai pensé qu'il serait impoli de refuser. Je me suis assis par terre sur un tapis, les jambes croisées.
Quel âge as-tu, Enaiat ?
Je ne sais pas.
A peu près.
Onze ans.
Ca fait un moment que tu travailles au samavat, pas vrai ?
Ca fait presque six mois, osta sahib.
Six mois. Il a levé les yeux au ciel, comme pour réfléchir. Personne n'est jamais resté aussi longtemps chez Rahim, a-t-il dit. Ca veut dire qu'il est content.
Kaka Rahim ne dit jamais qu'il est content de moi.
Affarin. S'il ne se plaint pas, c'est qu'il est plus que content.
Je vous crois, osta sahib.
Je vais te poser une question. Tu dois me dire la vérité. Ca se passe bien ?
J'ai fait signe que oui.
Tu es content de ton travail au samavat ?
Si je suis content du travail que m'a offert kaka Rahim ? Bien sûr que oui.
Il a secoué la tête.
Non, je ne te demande pas si tu es content que Rahim t'ait donné du travail. Bien sûr que tu l'es. Grâce à lui tu as un lit, un plat de bring le soir et une tasse de yaourt à midi. Je te demande si ce travail te plaît. Si tu as déjà pensé à changer.
Faire un autre travail ?
Oui.
Lequel ?
Vendeur, par exemple.
Vendeur de quoi ?
De n'importe quoi.
Comme ces gamins avec des boîtes en bois au bazar, osta sahib ?
Comme eux.
Oui, j'y ai pensé. Le premier jour. Mais je ne parlais pas assez bien la langue. Maintenant je pourrais, mais je ne saurais pas où acheter la marchandise.
Tu n'as pas économisé d'argent ?
Quel argent ?
Celui que te donne Rahim pour ton travail au samavat. Tu l'envoies chez toi ou tu le dépenses ?
Osta sahib, je ne gagne pas d'argent pour mon travail au samavat. Seulement le droit d'y vivre.
Vraiment ?
Que je meure à l'instant si je mens.
Ce radin de Rahim ne te donne même pas une demi-roupie ?
Non.

Lanat ba shaiton. Ecoute, je vais te faire une proposition. Tu ne travailles au samavat que pour manger et dormir. Mais si tu travailles pour moi, je te donnerai de l'argent.
J'achète la marchandise, tu la vends, et à la fin on partage les profits. Si tu gagnes vingt roupies, j'en prends quinze et toi cinq. Ce sera ton argent.
Qu'est-ce que tu en dis ? Tu pourras en faire ce que tu veux.
Mais kaka Rahim ne me laissera plus dormir au samavat.
Ce n'est pas un problème. Il y a plein d'endroits en ville où tu peux dormir.
Vraiment ?
Vraiment.
Je suis resté silencieux un moment, puis j'ai demandé à osta sahib si je pouvais y réfléchir en faisant le tour du pâté de maisons. C'était l'heure de la récréation, peut-être que les cris des enfants me suggéreraient la bonne décision. J'hésitais parce que j'éttais petit, aussi minuscule qu'une cuillère de bois. Il suffisait d'un souffle pour tout me voler ou profiter de moi. Mais il y avait beaucoup d'enfants qui travaillaient dans la rue à Quetta, qui achetaient des marchandises en gros pour les revendre : l'idée n'était donc pas étrange. Et puis ça ne me déplaisait pas d'avoir mon propre argent. Certes, je ne savais pas où dormir, mais osta sahib affirmait qu'il n'y avait pas de problème, et je me suis dit que ces gamins devaient bien dormir quelque part, eux aussi. Quant au reste - par exemple manger -, je pouvais utiliser l'argent que je gagnais.Et pour me laver, il y avait les mosquées.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Jeu 18 Fév - 17:44

Ainsi.
Ainsi, ce matin-là, avant même de terminer le tour du pâté de maisons, j'ai accepté la proposition d'osta sahib. Je suis retourné chez kaka Rahim, je lui ai annoncé que je m'en allais, je lui ai expliqué pourquoi. Je croyais qu'il allaist se mettre en colère, mais il a dit que je faisais bien, qu' s'il avait besoin d'un autre gamin, il en trouverait un. Il a ajouté qu'en cas de nécessité, je pouvais venir le voir. J'ai beaucoup apprécié.


Avec osta sahib, nous sommes partis en banlieue, à Sar Ab (deux mots qui signifient tête et eau), pour acheter la marchandise.
Sar Ab est une grande place remplie de voitures et de camionnettes mangées par la rouille qui restent docilement garées là, le coffre ouvert, à côté de leurs propriétaires qui vendent des objets divers. Nous avons tourné un peu pour choisir ce que nous allions acheter, cherchant le grossiste le plus intéressant, celui qui avait la meilleure marchandise. Osta sahib a tout négocié. Le moindre sachet. C'était un commerçant-né. Il a acheté quelques friandises, du chewing-gum, des chaussettes, des briquets. Nous avons tout rangés dans une boîte en carton retenue par une ficelle de manière à pourvoir la porter autour du cou, puis nous sommes rentrés. Osta sahib m'a fait un certain nombre de recommandations.
Il m'a dit à qui je devais parler et à qui je ne devais pas, où je pouvais vendre et où je ne pouvais pas, quoi faire si je rencontrais la police, et cétera. De toutes les recommandations, la plus importante était : ne te fais pas voler la marchandise.
Nous nous sommes dit au revoir et il m'a souhaité bonne chance, une main tendue, vers le ciel. Je me suis dit que soit il existait une réserve de bonne chance différente selon les occasions, soit il s'agissait de la même bonne chance que m'avait souhaitée le vieil ami de mon père après nous avoir accompagnés à Kandahar. Je me suis brusquement retourné et me suis mis à courir en espérant que, si je courais assez vite, cette bonne chance atteindrait quelqu'un d'autre parce que moi, je ferais mieux de l'éviter.
Par habitude, vu qu'il était presque l'heure de la récréation de l'après-midi, j'ai fait un détour par l'école pour me remplir les oreilles du bruit du ballon contre le mur, des voix des enfants qui se poursuivaient dans la cour. Je me suis assis sur le muret. Quand les maîtres ont fait rentrer les élèves, je me suis levé puis je me suis dirigé vers le bazar en longeant les maisons pour être protégé d'un côté, serrant for la boîte de carton entre mes bras, car j'avais très peur qu'on me vole.

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MessageSujet: Un très beau roman...   Jeu 18 Fév - 19:02

Le bazar où osta sahib m'avait dit de me rendre s'appelait Liaqat Bazar, dans le centre.
La rue principale du bazar, c'est Shar Liaqat. Elle a la couleur de toutes les enseignes entassées, les unes sur les autres, vertes, rouges, blanches, jaunes avec écrit Cali Point Pce et symbole du téléphone, bleues avec écrit Rizwan Jewellers, et cetera. Sous les inscriptions en anglais, les inscriptions en arabe, sous les inscriptions en arabe, la poussière dans laquelle se réfractait le soleil, et dans cette poussière un fourmillement de gens, de vélos, de voitures, de voix, de sonneries, de fumées, d'odeurs.
Pour changer un peu, le premier jour à été terrible, presque pire que mon premier jour au samavat Qgazi. Une journée à effacer en faisant semblant de rien, à oublier sous une pierre pour toujours. Je ne dois pas avoir couru assez vite, la bonne chance m'avait rattrapé.

On était le soir et je n'avais encore rien vendu. Soit j'étais incapable de vendre quoi que ce soit, soit ce que je vendais n'intéressait personne, soit tous avaient déjà fait le plein de friandises, de chaussettes et de mouchoirs, ou bien il existait un truc pour écouler la marchandise que je ne connaissais pas. A un moment, découragé, je me suis appuyé contre un poteau pour regarder ce que retransmettait un téléviseur exposé dans la vitrine d'un magasin d'électroménager. Absorbé par je ne sais quel programme - les informations, un feuilleton, un documentaire animalier -, je ne me suis aperçu de rien, je le jure. J'ai seulement vu une main glisser vers la boîte en carton, saisir un paquet de chewing-gum puis disparaître.
Je me suis retourné. Un groupe de gamins - six ou sept, qui parlaient pachtoune mais pouvaient aussi bien être baloutches - s'était arrêté au milieu de la rue. L'un d'eux, qui semblait être le chef, jouait avec un paquet de chewing-gum - mon paquet de chewing-gum - le tenant en équilibre sur le dos de sa main.

Nous avons commencé à nous disputer, moi dans ma langue, eux dans la leur.
J'avais vraiment envie d'un chewing-gum, a dit le chef des Baloutches.
Rends-les-moi, j'ai dit.
Viens les chercher.
J'ai fait un geste de la main.
Aller les chercher ? Je tiens à faire remarquer que j'étais bien plus petit et bien moins nombreux qu'eux. Ils avaient tout l'air de caïds, des gens à qui il ne faisait pas bon se frotter. Si je m'étais jeté sur leur chef, il y a fort à parier que je me serais retrouvé avec les os brisés, et ma marchandise dans leurs boîtes à eux. Comment expliquer à osta sahib que je m'étais tout fait voler dès le premier jour ? Donc, pas par peur, non, mais au contraire parce que je réfléchis toujours à ce qui est important, j'avais presque décidé qu'il valait mieux perdre un paquet de chewing-gum que mes dents et tout le reste. Je m'apprêtais à m'en aller quand :
Rends-lui.

Rends-lui le paquet.
A côté de moi, comme ça, venus de nulle part, se sont matérialisés d'autres enfants hazaras.
D'abord un, puis deux, puis trois, à l'infini, certains plus petits que moi. Ils tombaient des toits, débouchaient des ruelles. Au bout de quelques minutes, nous étions les plus nombreux. Voyant comment tournaient les événements, certains Baloutches se sont défilés. Le chef est resté avec deux fidèles, un à sa droite, l'autre à sa gauche, mais un pas derrière lui : ils avaient peur. Je me suis senti pareil à un léopard des neiges. Avec cette petite armée derrière moi, je me suis approché du chef des Baloutches pour récupérer mon paquet de chewing-gum, mais il s'est enfui en courant. Ou du moins il a essayé. Je l'ai attrapé. Nous avons roulé par terre, ainsi que toute la marchandise. Je sentais ses muscles sous le tissu de son pirhan
.
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MessageSujet: Un très beau roman.   Sam 20 Fév - 21:07

Il m'a donné deux coups de poing. Dans la mêlée, j'ai réussi à lui arracher une paire de chaussette, puis il m'a allongé un coup de pied dans l'estomac, j'ai eu le souffle coupé. Il a récupéré sa boîte et s'est enfui. Le paquet de chewing-gum, il l'a gardé. Mais je lui avais pris les chaussettes, qui valaient plus cher.
L'un des Hazaras m'a aidé à me relever.
Je n'aurais pas été contre un peu de renfort, j'ai fait remarquer.
Oui, mais la prochaine fois, ça aurait été pire.
Là, tu as prouvé que tu savais te défendre tout seul.
Vraiment ?
Vraiment.
Je lui ai serré la main.
Merci, en tout cas. Je m'appelle Enaiatollah.
Soufi.


Je suis donc devenu ami avec les gamins hazaras, en particulier avec l'un d'eux : Gioma, dit Soufi parce qu'il restait toujours dans son coin, aussi calme et silencieux qu'un moine, même si en certaines occasions c'était lui qui créait le plus de problèmes.
Par exemple, un soir où nous marchions dans la rue, il s'est approché d'un type crasseux et puant, une espèce de clochard qui dormait par terre, et il a jeté des cailloux dans son bol en fer. Le pauvre, qui dormait à moitié, s'est aussitôt levé pour voir qui lui avait donné tout cet argent. Je parie qu'il se voyait déjà riche, qu'il s'imaginait manger dans le meilleur restaurant de la ville et s'acheter de l'opium chez son fournisseur. C'est sans doute pour cela que lorsqu'il s'est aperçu que ce n'étaient que des cailloux et qu'il nous a vus rire derrière le mur d'une mosquée, il nous a couru après pour nous faire frire dans l'huile des patates que nous appelons chips, comme les Anglais. Mais nous avons couru aussi vite que nous pouvions. Lui était trop mal en point pour nous suivre.
Une autre fois, Soufi est monté sur une moto attachée à un poteau. Pas pour la voler, seulement pour voir ce que ça faisait de tenir le guidon : il avait toujours rêvé de posséder une moto. Mais dès qu'il a serré la poignée de l'accélérateur et appuyé sur l'embrayage, va savoir pourquoi, la moto a démarré. Elle a fait un bond autour du poteau et Soufi s'est retrouvé projeté dans un étal de fruits. Cette fois-ci, il s'est fait mal au dos et à une jambe. Pendant quelques temps, il a eu du mal à s'agenouiller pour prier.
Tous les jours, nous nous retrouvions au marché avec les autre gamins hazaras. A l'heure du déjeuner, nous mettions notre argent en commun pou acheter un peu de yaourt grec à la ciboulette, des naan tandoori, une sorte de pain rond et plat cuis dans un four en argile, et quelques fruits ou légumes s'il y en avait.


Bref.

Je continuais à travailler au Liaqat Bazar parce que je n'avais rien de mieux à faire - je ne voulais pas retourner au samavat car j'aurais perdu Soufi et mes autres amis -, mais ça ne me plaisait pas. Ce n'était pas comme avoir un magasin où les gens entrent pour acheter des choses dont ils ont envie, où il te suffit de les accueillir gentiment. Non, c'est à toi d'aller vers eux, de te planter devant eux alors qu'ils pensent à autre chose, à toi de leur dire achète, achète, s'il te plaît. Il faut les agacer comme une mouche et évidemment tu les énerves, alors ils te traitent mal.
Je n'aime pas agacer les gens. Je n'aime pas qu'on me traite mal. Mais tout le monde (y compris moi) aime vivre, or pour vivre nous sommes disposés à faire des choses qui ne nous plaisent pas.
J'avais quelques idées originales pour forcer les gens à acheter, les affaires marchaient bien. Je m'approchais de ceux qui avaient un enfant dans les bras, je mordais un sachet de friandises sans l'ouvrir, laissant la marque des dents sur l'emballage, puis je le donnais à l'enfant pendant que les parents ne regardaient pas. Ensuite, je leur disais : Regardez, il a pris un sachet et l'a abîmé. Il faut me le payer. Ou bien je pinçais légèrement le bras des petits de manière à ne pas laisser de trace, pour qu'ils se mettent à pleurer. Puis je disais aux parents : Achetez quelque chose pour consoler votre enfant.
Tout cela allait à l'encontre de troisième chose que ma mère m'avait dit de ne pas faire ; escroquer les gens.
En plus, il y avait la question du logement. Quand il faisait sombre, nous allions nous terrer avec les autres dans certains quartiers sordides de la banlieue de Quetta. Des maisons abandonnées sur le point de s'écrouler. Des drogués derrière les voitures. Des feux. Des déchets. J'étais très sale, mais tous les matins, avant même de chercher à manger, j'allais me laver dans une mosquée, puis je passais devant l'école.
Je n'ai pas manqué un seul jour. Comme si je ne voulais pas rater les cours.

Un après-midi, j'ai parlé à osta sahib, le propriétaire du magasin avec lequel j'étais entré en affaires. Je lui ai dit que je voulais arrêter, chercher un autre travail, parce que je n'en pouvais plus de dormir dans la rue.
Lui, en silence, a pris une feuille de papier pour faire les comptes. Il m'a dit combien j'avais gagné à ce jour. Je n'y croyais pas. Il a glissé les pièces et les billets dans un sachet et me l'a tendu. Ca faisait une belle somme. Je n'en avais jamais eu autant de toute ma vie.
Puis il a ajouté : Si le problème c'est dormir, viens au magasin le soir avant que je ferme.
Je te laisserai dormir à l'intérieur.
Dans le magasin ?
Dans le magasin.
J'ai regardé autour de moi. C'était un endroit propre, avec des tapis par terre et des coussins contre le mur. Il n'y avait ni eau ni toilettes, mais non loin se trouvait une mosquée où je pouvais aller le matin.
J'ai accepté. Le soir, je me présentais au magasin avant sept heures, il baissait le rideau de fer. Mais il ne me laissait pas les clés, non, je devais rester enfermé là-dedans toute la nuit jusqu'à ce qu'il revienne ouvrir le lendemain à dix heures, voire plus tard. En attendant son retour, comme je n'avais rien d'autre à faire, je me souviens que j'essayais de lire les journaux qu'il laissait sur le comptoir, mais je n'ai jamais bien réussi à apprendre la langue ourdoue. Je lisais lentement, à tel point qu'arrivé au milieu de la page, j'avais oublié le début. Je cherchais des informations sur l'Afghanistan.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Sam 20 Fév - 21:45

Tu veux bien me raconter d'autres choses sur l'Afghanistan, avant de continuer ?
Quoi, par exemple ?
Parle-moi de ta mère, de tes amis. De ta famille. De ton village.
Je n'ai pas envie de parler des gens. Je n'ai pas envie de perler des lieux. Ce n'est pas important.
Pourquoi ?
Les faits sont importants. L'histoire est importante. Ce qui change ta vie, c'est ce qui t'arrive, pas les lieux ni les gens.


Un matin d'hiver - en hiver, je scrutais chaque jour le ciel en espérant qu'il neige, comme à Nava, mais bien qu'il fasse froid à fendre la peau, l'hiver de Quetta était un hiver sans neige, la pire chose qui puisse arriver, et quand j'ai compris qui'l ne neigerait jamais, j'ai pleuré comme je n'avais encore jamais pleuré -, un matin d'hiver, donc, je suis entré dans un magasin qui vendait des assiettes et des verres pour demander un peu d'eau.
Le patron m'a toisé comme si j'étais un insecte : Dis-moi d'abord qui tu es, chiite ou musulman ? En théorie, c'est la même chose, donc sa question était vraiment stupide. Je me suis mis en colère. La patience a ses limites, même pour un gamin pas plus haut qu'une chèvre.
J'ai répondu : D'abord je suis chiite, ensuite musulman. En fait, je suis d'abord hazara, puis chiite, puis musulman.
J'aurais très bien pu lui répondre que j'étais musulman, point, mais j'ai dit ça par dépit.
Alors il a pris un balai et s'est mis à me frapper avec le manche, fort, sans pitié. Il me donnait des coups sur la tête et sur le dos. Je me suis enfuit du magasin en hurlant, un peu de douleur, un peu de colère, parmi les gens qui regardaient sans rien faire. Je me suis penché pour ramasser une pierre que j'ai lancée dans le magasin, un jet tendu tellement précis que si un Américain m'avait vu, il m'aurait certainement emmené jouer dans une équipe de base-ball. Je ne voulais pas toucher le propriétaire, seulement casser les verres et les assiettes. Il s'est caché derrière le comptoir pour esquiver le caillou, qui a fait voler en éclats les objets exposés dans un meuble en bois. Je suis parti en courant. Je ne suis jamais retourné dans cette rue, pas une seule fois.
L'après-midi - je ne sais pas où était passé Soufi, il lui arrivait parfois de disparaître ainsi -, je suis allé manger de l'ash chez les Indiens. L'ash est une soupe de haricots avec des pâtes longues et fine, un peu comme du minestrone.
J'avais gagné quelques pièces en plus et je voulais me faire plaisir, j'en avais vraiment assez du yaourt grec et des naan tandoori. J'avais à peine récupéré mon bol quand un barbu est arrivé et m'a dit : Pourquoi tu manges de l'ash chez un Indien ?
Il faut que tu saches, Fabio, que manger de l'ash est un péché - je ne sais pas pourquoi mais c'est comme ça. J'y avais déjà goûté et je trouvais ça délicieux. Quand un plat est tellement bon, ça ne peut pas être un péché d'en manger, pas vrai ? Je lui ai répondu : J'aime ça,moi. Pourquoi je ne pourrais pas en manger ?

Je ne me trouvais pas dans un restaurant fermé, c'est pour ça que le barbu m'a vu. J'étais sur une place poussiéreuse au milieu de laquelle se tenait cet Indien avec sa marmite.
Tu payais ton bol d'ash, il te le tendait avec une cuillère et tu restais là, à manger debout dans un coi, puis tu lui rendais tout. Une chose pareille ne pourrait pas exister chez vous à cause de l'hygiène.
Je ne sais pas exactement qui était ce barbu. Il portait un énorme turban blanc sur la tête, tellement épais qu'il n'aurait même pas senti mille coups de bâton. Sa barbe cachait sa bouche, de sorte que quand il parlait on ne voyait pas bouger ses lèvres, seulement un peu ses joues, à croire qu'il était ventriloque, mais selon toute probabilité il était plutôt wahhabite, un de ces fanatiques qui braillent sans cesse au jihad, et cetera.
Quoi qu'il en soit, qu'est-ce qu'il trouve de mieux à faire ? Il prend mon bol et le renverse. Mois, j'avais payé cette soupe : c'était la mienne. Mais je n'ai pu que regarder le bouillon s'écouler par terre et un chat manger mes haricots.
Je me suis dit : Maintenant, ça suffit.

J'en avais marre d'être maltraité. J'en avais marre des fondamentalistes, des policiers qui t'arrêtaient, te demandaient ton passeport et, quand tu leur disais que tu n'en avais pas, te prenaient ton argent. Et il fallait le leur donner tout de suite, l'argent, sinon ils t'emmenaient au poste et te rouaient de coups. Marre de risquer ma vie, comme la fois où j'avais échappé par miracle à un attenta wahhabite parce que avec les gamins du Liaqat Bazar nous n'étions pas allés prier dans la plus grande mosquée chiite de Quetta selon notre habitude, je ne sais même plus pourquoi. A un moment, nous avons entendu une énorme explosion et nous avons couru voir ce qui se passait. On nous a raconté que deux kamikazes avaient essayé d'entrer dans la mosquée. l'un avait été arrêté, mais l'autre avait réussi. Les deux s'étaient fait exploser. Entre ceux à l'extérieur et ceux à l'intérieur, il y a eu dix-neuf morts, du moins à ce qu'on m'a dit.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Lun 22 Fév - 19:55

Dans la rue, je rencontrais plein de gamins qui partaient en Iran. Ou qui en revenaient. Ils disaient qu'on vivait mieux là-bas qu'au Pakistan (je n'avais pas beaucoup de doutes sur la question : j'aurais juré qu'on vivait mieux n'importe où sur Terre qu'à Quetta, sans même y être allé), et qu'il y avait plus de travail. Et puis il y avait la question religieuse. Les Iraniens aussi étaient chiites, ce qui valait mieux pour nous Hazaras, car chacun sait qu'entre frères de religion on s'entend mieux - mais moi, je suis convaincu qu'il faut être gentil avec tout le monde, sans regarder sa carte d'identité ou son appartenance religieuse.
J'entendais ces voix dans l'air, comme diffusées par un haut-parleur à la place de la prière du muezzin ; je les entendais dans le vol des oiseaux et j'y croyais parce que j'étais petit.
Quand on est petit, qu'est-ce qu'on connaît du monde ? Ecouter et croire, c'était la même chose. Je croyais tout ce qu'on me racontait.
Ainsi, quand j'ai entendu tout ça - qu'en Iran ils étaient chiites, qu'on te traitait bien et qu'il y avait du travail - et quand j'ai croisé dans la rue un groupe de gamins qui revenaient de Qom ou de Téhéran, en transit vers l'Afghanistan avec quatre sous en poche, les cheveux propres, des vêtements neufs et des chaussures de sport aux pieds, pas des sandales alors que nous, les Hazaras du Liaqat Bazar, on puait comme des chèvres, je jure que quand j'ai vu ces gamins s'arrêter une nuit au samavat Qgazi avant de repartir chez eux, j'ai pensé qu'il devaient être comme moi avant, mais que maintenant ils portaient des jeans et des chemises, alors j'ai décidé que, moi aussi, j'irais en Iran.

Je suis retourné auprès de kaka Rahim pour lui demander conseil, car de toutes les personnes que j'avais rencontrées, c'était lui qui s'y connaissait le mieux en voyages. Sans sourire, tirant toujours sur son éternelle cigarette, la fumée s'accrochant à ses longs cils, il m'a dit que je faisais bien d'aller en Iran. Mais il l'a dit comme si bien faire et mal faire étaient les deux moitiés d'un même sandwich que, dans tous les cas, il fallait manger en entier, sans regarder ce qu'il y avait à l'intérieur.
Il a écrit quelque chose sur une feuille, un nom, puis me l'a tendue. Il a dit : Va lui parler. C'était un trafiquant d'hommes à qui je devais me présenter comme un ami de kaka Rahim afin qu'il me traite bien, qu'il ne lui vienne pas l'envie de m'entourlouper, chose qui n'est jamais à exclure dans ce genre de situation. Puis il est allé à la cuisine, il a préparé un sachet de pois chiches grillés et de raisins secs et me l'a tendu en me disant qu'il ne pouvait rien m'offrir d'autre que sa bénédiction pour que j'arrive sain et sauf.
C'est décidé. Je ne reviendrais pas en arrière.
Je suis allé dire au revoir à Zaman en lui promettant de toujours lire un peu le Coran, si je trouvais le livre. Je suis allé chez osta sahib, je l'ai remercié pour tout. Puis j'ai retrouvé les gamins du Liaqat Bazar et je leur ai annoncé ce que j'allais faire, que j'allais partir.
Où ça ?
En Iran.

Et comment tu vas y aller ?
Avec un trafiquant d'hommes. Kaka Rahim m'a donné son nom.
S'ils t'attrapent, tu vas finir à Telisia ou à Sang Safid. Comme le vieux fou du marché, celui qui remplit ses poches de cailloux et passe sa journée à les tâter parce qu'il est persuadé qu'elles sont pleines d'or.
Je connaissais bien les histoires qu'on racontait sur Telisia et Sang Safid. Des histoires de violence. J'ai répondu : En tout cas, je ne veux pas rester ici.
On raconte que des tas de gens se font tirer dessus par les policiers iraniens à la frontière, à dit l'un d'eux.
On raconte qu'il y a du travail, a dit un autre.
Rien que des mots, j'ai répondu. La seule façon, c'est d'aller voir de ses propres yeux.
Soufi mangeait des dattes la bouche grande ouverte, comme un chameau. Il s'est essuyé les lèvres avec la manche de son pirhan et a posé son sac par terre. D'un bond, il s'est hissé sur le muret, faisant fuir un lézard qui prenait le soleil. Il a gardé le silence quelques minutes, comme à son habitude, bras et jambes croisés. Puis il a lancé : Tu es sûr que c'est une bonne idée ?
J'ai haussé les épaules. J'étais sûr d'une chose : je voulais m'en aller.
Ba omidi khoda. Moi non plus, je ne veux pas rester ici, a dit Soufi.
Je n'ai rien ajouté, car je voulais qu'il le dise lui-même.
Je viens avec toi, Enaiat
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mar 23 Fév - 1:05

Quand nous sommes allés parler au trafiquant, dans une pièce sombre remplie de fumée de taryak et d'hommes qui buvaient le chay ou brûlaient de l'opium sur de petits réchauds, il nous a immédiatement demandé de l'argent. Mais nous n'avions pas la somme qu'il demandait. Nous avons retourné les poches de nos pirhan pour rassembler toutes les pièces et les billets froissés que nous avions mis de côté, et nous les avons posés en tas sur la table devant lui : une colline d'argent.
C'est tout ce que nous pouvons te donner, j'ai dit. Pas une roupie de plus.
Il nous a dévisagés longtemps, comme s'il prenait nos mesures pour faire un vêtement.
Votre tas d'argent ne suffit même pas à payer le ticket de bus jusqu'à la frontière, a-t-il dit.
Soufi et moi nous sommes regardés.
Mais il y a bien une solution, a-t-il ajouté en finissant d'éplucher une pomme, dont il a porté un quartier à sa bouche avec son couteau. Si je vous amène en Iran, vous devrez travailler dans un endroit que je connais.
Travailler ? C'est magnifique, j'ai dit. Je n'en croyais pas mes oreilles ; non seulement il nous amenait en Iran,mais en plus il nous trouvait un travail.

Pendant trois ou quatre mois, selon ce que me coûtera votre voyage, je toucherai votre salaire, a repris le trafiquant. Ensuite, vous serez quittes et vous ferez ce que vous voulez : rester là-bas si vous y êtes bien, ou partir.
Soufi paraissait sur le point de fermer les yeux et de s'agenouiller pour prier, tellement il était calme et silencieux.Moi, j'étais étourdi par la fumée et l'obscurité, j'essayais de trouver où était l'arnaque, car les trafiquants sont connus pour leurs arnaques. Mais voilà, le fait est que nous n'avions pas assez d'argent, que lui devait payer les Baloutches et les Iraniens qui nous permettraient de passer la frontière, ce qui coûtait le plus cher. Il n'avait donc pas tous les torts : nous n'étions pas ses fils, il ne voulait pas perdre d'argent avec notre voyage.
Et puis je m'étais présenté comme un ami de kaka Rahim, pas comme un étranger, et cela me rassurait plus que tout le reste.
Soufi et moi avons accepté.
Demain matin, soyez ici à huit heures, a-t-il dit, Khoda negahdar.(que Dieu vous garde).

A huit heures. Devant la porte du bâtiment.
Mais ni moi ni Soufi n'avions de montre. Ni moi ni Soufi n'avions jamais, je dis bien jamais possédé de montre de notre vie. A Nava, pour savoir l'heure, je mesurais mon ombre en pas et quand il n'y avait pas de soleil, je devinais. Mon réveil c'était la lumière, le chant du muezzin ou du coq. Ici, à Quetta, c'était le bruit de la rue qui se mettait au travail. Voilà, tout ça pour dire que, ce soir-là, Soufi et moi avons décidé de ne pas dormir.
Nous avons erré. Dit adieu à la ville.
Le matin, le trafiquant nous a emmenés dans un endroit non loin de là, une vingtaine de minutes à pied, où nous sommes restés jusqu'à midi et où nous avons mangé du yaourt avec des concombres : notre dernier repas au Pakistan, je m'en souviens parfaitement. Puis nous sommes partis.

Nous avons d'abord voyagé en bus jusqu'à la frontière. Dans un bus avec plein de place pour s'asseoir, pas comme des clandestins, cachés sous les sièges, mais avec un billet comme les gens importants. Nous étions ravis. Jamais nous n'aurions pensé que notre voyage vers l'Iran puisse être si confortable. Effectivement, il n'allait pas l'être, mais comme début, c'était pas mal du tout.
A la frontière, nous avons rejoint un autre groupe. En tout, nous étions dix-sept. Nous sommes montés dans une camionnette Toyota, de celles qui sont découvertes à l'arrière. Les quatre places de devant étaient occupées par le trafiquant et ses amis, et nous nous sommes entassés à l'arrière à dix-sept, serrés comme des sardines. Il y avait même un barbu - avec nous, les clandestins, j'entends -, un gros hirsute à qui de devais paraître antipathique alors que je ne lui avait rien fait, et qui pendant tout le voyage a essayé de me faire tomber du camion en me donnant des coups de genou, comme ça, l'air de rien, tellement de fois que j'ai dû lui demander d'arrêter, mais c'était comme parler à une montagne, avec tout le bruit des roues qui longeait un ravin, je risquais déjà de tomber sans qu'il me pousse. Je me suis mis à le supplier, à lui dire que je n'avais rien fait de mal. Soufi voulait m'aider mais ne savait pas comment faire. A cet instant, un homme, peut-être un Tadjik, s'est levé tranquillement, sans rien dire, comme s'il allait boire de l'eau, et il a mis un coup de poing au barbu en lui disant de me laisser tranquille, que je ne lui avais rien fait, que nous avions tous envie d'arriver au bout de ce voyage et qu'il n'y avait aucune raison de nous chamailler.

Alors le type s'est calmé.
Des heures plus tard, nous sommes arrivés et ils nous ont fait descendre. Je ne saurais dire où nous étions : une sorte de motnagne aride, nue et pleine de craquements. Il faisait un noir d'encre, même la lune s'était cachée ce soir-là.
Les trafiquants nous ont mis à l'abri dans une grotte. La consigne était de n'amener en ville que cinq personnes à la fois.
Quand notre tour est venu, les trafiquants ont fait monter Soufi à l'arrière, et moi à la place du passager, à côté du conducteur. Ils m'ont dit de me pencher, et deux autres personnes sont montées devant. Moi qui espérais regarder par la fenêtre, j'ai dû faire le trajet jusqu'à la ville entre les pieds des deux passager, leurs chaussures posées sur mon dos.
La ville où nous sommes enfin arrivés s'appelait Kerman.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mer 24 Fév - 0:46

Iran

Une maison à deux étages. Une cour avec des plantes et un muret de pierre pour la séparer de la rue : impossible d'y jouer au ballon ou au buzul-bazi. A u premier étage une salle de vains avec une douche et deux salons spacieux pleins de tapis, de coussins et de fenêtres, mais toutes voilées. Au rez-de-chaussée, pareil. A part les toilettes, qui étaient dehors, dans la cour. Une jolie maison en somme, celle de Kerman.
Il n'y avait pas que nous et notre trafiquant d'hommes privés, mais aussi d'autres groupes arrivées Dieu sait d'où, des clandestins en transit comme nous. On dormait, on mangeait, on parlait à voix basse : un homme se coupait les ongles, un autre consolait un enfant étendu dans un coin qui pleurait désespérément, un trafiquant assis à table nettoyait un long couteau : beaucoup fumaient et un épais nuage envahissait la pièce. Pas une seule femme. Soufi et moi nous sommes assis contre un mur pour nous reposer. On nous a apporté à manger : du riz avec du poulet frit. Le riz était bon, le poulet aussi. Peut-être par surprise d'âtre encore vivant, de me trouver en Iran dans cette jolie maison, peut-être à cause de ce repas savoureux, peut-être à cause de toutes ces émotions mélangées, je me suis mis à trembler.

J'avais chaud et froid en même temps. Je transpirais. En respirant, j'émettais un faible sifflement. Je frissonnais tellement que même un tremblement de terre n'aurait pas tant secoué mes fondations.
Qu'est-ce que tu as ? a demandé Soufi.
Je ne sais pas.
Tu es malade ?
Je crois que oui.
Vraiment ? Comment ça ?
Appelle le monsieur.
Lequel ?
Celui qui m'a défendu contre le barbu.
L'homme qui avait empêché que mes os ne se fracassent au fond d'un ravin pendant le voyage dans la Toyota s'est agenouillé près de moi. Il a posé une main sur mon front - une main tellement énorme que ses doigts touchaient mes deux oreilles -, puis il a dit :
Il est brûlant. Il a de la fièvre.
Soufi a glissé un doigt dans sa bouche..
Qu'est-ce qu'on peut faire ?
Rien. Il doit se reposer.
Il va mourir ?
L'homme a plissé le nez. Na ba omidi khoda, petit Hazara. Qui peut savoir ? Espérons que non. Je crois qu'il est seulement épuisé.
On ne peut pas appeler un docteur ?
C'est à eux de voir, a répondu l'homme en désignant les Baloutches. En attendant, je vais chercher un torchon et le tremper dans l'eau froide.
Je me souviens avoir ouvert un oeil. Ma paupière était aussi lourde que le rideau de fer du magasin de sandales d'osta sahib.
Ne t'en vas pas, ai-je murmuré à Soufi.
Du calme, je ne vais nulle part.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mer 24 Fév - 15:32

L'homme est revenu avec le linge mouillé. Il l'a posé délicatement sur mon front, il a prononcé des paroles que je n'ai pas comprises, quelques gouttes d'eau ont coulé dans mes cheveux, sur mon cou, sur mes joues, derrière mes oreilles. J'ai entendu de la musique, je crois avoir demandé quelque chose, par exemple qui jouait. Je me rappelle le mot radio.
Je souviens que j'étais à Nava. Il neigeait. Je me rappelle la main de ma mère dans mes cheveux, les yeux pleins de bonté de mon maître qui me récitait un poème et me demandait de le répéter, mais je n'y arrivais pas. Puis je me suis endormi.

L'un après l'autre, par petits groupes, ils ont tous quitté la maison, sauf deux contrebandiers. Même le gentil monsieur aux grandes mains est parti. J'étais de plus en plus malade,. Je n'ai aucun souvenir de ces quelques jours : seulement une sensation de tiédeur et la peur de tomber, de glisser sans pouvoir me raccrocher à rien. Je me sentais si mal que je n'arrivais pas à bouger : on avait coulé du ciment dans les muscles de mes bras, de mes jambes : même mes veines ne fonctionnaient plus, ma circulation était coupée.
Pendant une semaine, je n'ai mangé que de la pastèque. J'avais soif, tellement soif. J'aurais bu sans m'arrêter pour éteindre l'incendie que le mal avait allumé dans ma gorge.
Prends ça.
Qu'est-ce que c'est ?
Ouvre la bouche. Voilà. Maintenant bois et avale.
Qu'est(-ce que c'est ?
Reste allongé. Repose-toi, Rahat bash.
Bien sûr, les trafiquants ne pouvaient pas m'emmener à l'hôpital ni voir un docteur. C'est le principal problème quand on est clandestin : on est illégal, même pour la santé. Ils m'ont donné des médicaments qu'ils connaissaient, qu'ils avaient en réserve, de petites pastilles blanches à avaler avec de l'eau. Je ne sais pas de quoi il s'agissait - je ne pouvais pas me permettre de poser des questions dans ma triple condition de malade, débiteur et Afghan. En tout cas, j'ai fini par guérir, et tant mieux. Au bout d'une semaines, je me suis senti bien.

Un matin, notre trafiquant nous a dit de prendre nos affaires, à Soufi et à moi - ça m'a bien fait rire, parce qu'on n'avait rien à prendre -, et de le suivre.
On est allés à la gare de Kerman.
C'était la première fois que je marchais dans les rues iraniennes de jour. Je commençais à penser que le monde était bien moins vaste et mystérieux que je l'avais imaginé à Nava.
Je me souviens que la gare était un bâtiment long et bas, avec des marches en pierre, un portique de sécurité et une pancarte sur le toit qui annonçait Kerman Railway Station en jaune et, en rouge, la même chose en farsi. Deux autres trafiquants baloutches nous attendaient, des associés du nôtre accompagnés d'un petit groupe d'Afghans que j'avais vu la veille à la maison.
Nous sommes montés dans le wagon par des portes différentes. Le train était direct jusqu'à Qom. Une grande ville, Qom, située entre Ispahan et Téhéran, sacrée pour les musulmans chiites car elle abrite le tombeau de Fatima al-Masuma. Je me trouvais en terre chiite, à présent. Même si ça n'avait pas tellement d'importance pour moi, je me sentais à la maison, ou du moins, j'espérais y être, avoir trouvé un endroit où on me traiterait bien, ce qui revient au même.
J'étais euphorique.
J'étais guéri.
J'étais de bonne humeur.
C'était une magnifique journée ensoleillée.
Soufi et moi étions ensemble, nous étions en Iran.


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epistophélès

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MessageSujet: Un très beau roman...   Mer 24 Fév - 16:14

Tu m'as dit que tu te sentais grand, Enaiat. A cause de la fièvre, tu avais poussé. On dit que les enfants grandissent quand ils ont de la fièvre, tu sais ?
Oui, je sais.
Tu mesures combien, maintenant ?
Un mètre soixante-quinze, je crois.
Et quand tu étais en Iran ?
La même taille que les enfants de onze, douze ans. Je ne sais pas combien ils mesurent.
Combien de temps s'était écoulé depuis le début du voyage ?
Tu veux dire, depuis que j'avais quitté Nava ?
Oui.

Dix-huit mois. Oui, je dirais plus ou moins dix-huit mois.
Et on a dit que tu étais parti à dix ans.
C'est ce qu'on a dit. Même si on n'en sait rien.
On n'en sait rien, c'est vrai.
Voilà.
A quelle période de l'année es-tu arrivé en Iran ?
Au printemps.
Parfait. Au moins, le temps est une chose certaine.
Non, Fabio. Rien n'est certain.
Le temps, si. Il passe à la même vitesse partout dans le monde.
Tu crois ? Tu sais, je n'en suis pas si sûr.

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MessageSujet: Un très beau roman...   Mer 24 Fév - 19:28

A Qom, donc. Je file dans un train hypermoderne à travers l'Iran. L'Iran qui, vu de la fenêtre, comme ça, à distance, me paraît beaucoup plus vert que le Pakistan ou l'Afghanistan.
Ce fut un voyage merveilleux, j'étais confortablement assis avec des dizaines et des dizaines de passagers locaux, des odeurs d'eau de Cologne, un wagon-restaurant, des banquettes propres et moelleuses pour dormir.
Notre trafiquant et ses associés ont pris place à quatre rangées de moi, Soufi et tous les autres Afghans, de manière à pouvoir nous surveiller, au milieu des autres passagers. A la gare de Kerman, avant que les portes ne se ferment, ils nous avaient dit : quoi qu'il se passe, on ne se connaît pas, compris ? Vous ne devez en aucun cas déclarer que vous êtes avec nous. Si des policiers montent à bord et vous disent de les suivre, vous obéissez. Sils vous ramènent à la frontière, ne vous inquiétez pas, on viendra vous récupérer. Compris ?
Nous avons fait oui de la voix et de la tête. Ils nous ont regardés puis nous ont demandé de nouveau si nous avions bien compris. Nous avons répété que oui une nouvelle fois, tous en choeur. Pour être sûr que les choses soient tout à fait claires, ils nous ont posé la question une troisième fois.

Je crois qu'ils étaient un peu nerveux. En tout cas, quand un contrôleur montait à bord, ils se levaient tout de suite pour lui montrer des papiers, je crois même qu'ils donnaient de l'argent.
Nous somme descendus à Qom. Pour certains, le voyage s'arrêtait là : les trafiquants ont téléphoné à des gens pour qu'ils viennent les chercher. En revanche, Soufi, moi et quelques autres sommes montés dans un autocar qui faisait le trajet Qom-Ispahan. Je crois que notre trafiquant et le chauffeur se connaissaient, car quand ils se sont vus, ils se sont embrassés sur les joues.
A mi-chemin, l'autocar a brusquement ralenti. Soufi m'a serré le bras.
Tu me fais mal, je lui ai dit.
Qu'est-ce qui se passe ?
J'ai écarté les rideaux qu'on avait tirés pour se protéger du soleil.
Des brebis, j'ai répondu.
Quoi ?
Des brebis. On s'est arrêtés pour laisser passer un troupeau.
Soufi s'est laissé retomber sur le siège, les mains sur les oreilles.
Une heure plus tard, nous arrivions à Ispahan.


Premièrement, je vous emmène où je veux.
Deuxièmement, vous travaillez où je veux.
Troisièmement, je touche votre paye pendant quatre mois.
Tel était notre marché. Alors heureusement que tout s'était bien passé jusque-là, qu'ils s'étaient occupés de moi quand j'étais malade, que le train était confortable et que le bus n'avait pas été arrêté par un seul barrage de la police (iranienne), et cetera. Mais maintenant, il nous restait à découvrir où nous allions passer les quatre mois suivants ( minimum - de notre vie et quel travail nous allions faire. Pour cette raison, je te jure que le trajet de la gare routière d'Ispahan jusqu'à notre destination - destin et destination, ça se ressemble, pas vrai ? - m'a paru plus long et plus dangereux que tout ce voyage en train et en bus au milieu du néant qui l'avait précédé.
Et pourtant.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Mer 24 Fév - 23:51

Pourtant, arrivés dans un quartier peu fréquenté de la banlieue sud de la ville, notre trafiquant nous a emmenés sur un chantier où ils construisaient un immeuble, une résidence de quatre étages seulement mais longue, très longue, avec beaucoup d'appartements, tous identiques, les uns à côté des autres. Plusieurs entreprises travaillaient : chacune avait remporté le marché pour un bloc. Il faisait très chaud. Nous avons tourné dans la poussière autour du bâtiment jusqu'à ce qu'un grand Iranien aux petits yeux débouche de derrière un container rempli de briques et nous dise d'entrer.
Le trafiquant a serré la main de l'Iranien qui avait tout l'air d'un chef de chantier, vu sa chemise propre et sa barbe soignée. Il nous a présentés en peu de mots, rien que nos noms, comme si nous étions attendus, que le marché était déjà passé. Ensuite, il s'est tourné vers nous et nous a dit : voilà, on est arrivés. Bonne chance.

Il a ramassé son sac et s'en est allé.
Le chef de chantier s'est gratté la tête. Il a demandé : Qu'est-ce que vous savez faire ?
Rien, on a répondu (il valait mieux être honnêtes).
C'est bien ce que je pensais, a-t-il répondu.
Suivez-moi.
Soufi et moi nous sommes regardés, puis on l'a suivi.
L'immeuble n'était qu'un squelette, sans portes ni fenêtres. Le chef nous a emmenés dans un appartement au sol dans dallage, rien du du ciment brut, tout défoncé. C'est là qu'habitent ceux qui travaillent pour nous, a-t-il annoncé. Je me suis placé au centre de la pièce et j'ai regardé autour de moi. Les fenêtres et les portes étaient fermées par des bâches en nylon. Il n'y avait ni eau ni gaz. Le chef nous a expliqué que des camions-citernes apportaient l'eau et que pour cuisiner on utilisait des bonbonnes recyclables qu'on pouvait remplir dans un magasin voisin. Un câble électrique rapiécé avec du scotch grimpait le long du mur extérieur, entrait par la fenêtre, courait à travers le plafond et pendait au-dessus de la porte du couloir, avec une ampoule au bout.
Allez chercher du sable, a dit le chef de chantier. Du sable. Là, derrière.
Nous sommes revenus avec deux seaux de sable chacun, Soufi et moi, pour montrer qu'on avait beau être petits, on était forts.
Versez-le dans le coin, ici. Voilà, comme ça.

Lissez-le avec un balai et déroulez un tapis dessus. Un de ceux-là. Voilà. Vous dormirez ici jusqu'à ce que l'immeuble soit terminé.
Ensuite, on ira sur un autre chantier. Pensez à nettoyer, rappelez-vous que vous n'êtes pas tout seuls. Les efforts de chacun font le bien-être de tous, compris ? Vous apprendrez vite comment fonctionne la vie ici, pour se laver, pour manger, pour la prière et le reste. En cas de problème, adressez-vous à moi, ne cherchez pas à les résoudre tout seuls. Maintenant descendez dans la cour, présentez-vous aux autres ouvriers et faites ce qu'ils vous demandent.

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MessageSujet: Un très beau roman...   Jeu 25 Fév - 13:58

Tous clandestins. Les maçons, les charpentiers, tous les ouvriers de cette entreprise étaient sans papiers. Ils vivaient là, dans les appartements en construction de ce grand complexe résidentiel. Clairement ; ce n'était pas parce qu'on construit mieux un bâtiment dans lequel on habite, ni pur travailler plus - même si d'une certaine manière, ces deux choses sont vraies, si tu construis une maison qui n'est pas à toi mais que tu t'y sens presque chez toi, tu t'y attaches un peu, tu finis par en prendre soin, et puis si tu ne pers pas de temps à rentrer chez toi le soir ou aller au travail le matin, tu peux travailler dès le réveil et t'arrêter juste avant d'aller te coucher ou de manger, si tu as encore la force de manger - ce n'était pas pur toutes ces raisons, donc, mais plutôt parce que c'était l'endroit le plus sûr.
Effectivement, personne ne sortait jamais du chantier.
Le chantier n'était pas seulement une maison.
Le chantier était un monde.
Le chantier représentait le système solaire.
Au cours des premiers mois, ni Soufi ni moi n'avons mis les pieds dehors. Nous avions peur de la police iranienne. Nous avions peur de finir à Telisia ou à Sang Safid. Si vous ne savez pas de quoi il s'agit, c'est que vous n'avez pas été réfugié afghan en Iran : tous les réfugiés connaissent Telisia et Sang Safid. Deux centres de détention provisoire. Légendaires. Deux camps de concentration, d'après ce que j'ai lu ensuite sur les camps de concentration. Je ne sais pas si je m'exprime clairement. Des lieux sans espoir.
An Afghanistan, il suffisait de prononcer leur nom pour aspirer tout l'air d'une pièce, comme dans les sachets d'aliments sous vide. Le soleil s'obscurcissait, les feuilles tombaient. On racontait que là-bas, les policiers forçaient les prisonniers à monter en haut d'une colline - c'est immense, là-bas - en portant un pneu de camion sur le dos, puis ils les obligeaient à se glisser dedans et les faisaient rouler en bas, entre les rochers.

Quand j'étais en Afghanistan, j'ai rencontré dans la rue deux gamins qui étaient devenus fous. Ils parlaient tout seuls, ils hurlaient, se pissaient dessus. Je me rappelle que quelqu'un m'a dit qu'ils étaient passés par Telisia ou Sang Safid.
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MessageSujet: Un très beau roman...   Jeu 25 Fév - 15:43

Plus ou moins trois jours après notre arrivée, j'ai entendu un groupe d'ouvriers discuter pour savoir qui devait aller faire quelque chose quelque part. Je passais par là, un seau à la main. Je me suis arrêté.
Aller où ? j'ai demandé.
Faire les courses.
Les courses ? Dehors ?
Tu as vu des magasins sur le chantier, Enaiat jan ? Chaque semaine, quelqu'un doit aller faire les courses, m'a expliqué un des anciens. J'y suis allé trois fois, ces derniers mois. Maintenant, c'est au tour de Khaled. Il n'y est allé qu'une seule fois.
Oui, mais il y a à peine trois semaines. Ca fait combien de temps qu'il n'y est pas allé, Hamid, hein ? Deux mois. Plus, même.
C'est pas vrai, j'y suis allé le mois dernier, tu ne te souviens pas ?
La poussière t'a encrassé la mémoire, Hamid.
Quoi qu'il en soit, chaque semaine, un seul parmi ceux qui étaient là depuis longtemps, quelqu'un qui savait se déplacer en ville, faisait les courses pour tout le monde. Il prenait un taxi pour se rendre dans un magasin particulier, une sorte d'entrepôt où il y avait un peu de tout et dont le propriétaire était un ami, puis il rentrait aussitôt. Pas même le temps pour un chay ou un sandwich. A son retour, on partageait les dépenses. On cuisinait ensemble, on mangeait ensemble, on nettoyait ensemble.
Chacun son rôle. Chacun son tour.

Pour finir, Hamid y est allé ce jour-là. Je l'ai vu monter dans un taxi. J'ai crié : Bonne chance, kaka Hamid.
Bo omidi khoda, Enaiatollah jan.
Fais attention à la police.
Et toi, fais attention à la chaux : ton sac fuit.
La chaux me coulait sur les chaussures. J'ai couru trouver le chef. A la fin de la journée, je suis allé attendre kaka Hamid à la grille. J'étais certain qu'on l'avait capturé, je l'imaginais déjà rouler au bas de la colline de Telisia dans un pneu quand j'ai vu un nuage de poussière s'élever derrière le virage et le taxi dans lequel il était monté l'après-midi filer le long du chantier pour s'arrêter devant moi. Le coffre était plein à craquer. Je l'ai aidé à décharger.

Merci, Enaiatollah jan.
De rien, kaka Hamid. Tout s'est bien passé ?
Tu as croisé la police ?
Je n'ai croisé personne. Tout s'est bien passé.
Tu as eu peur ?
Un instant, Hamid s'est arrêté d'empiler les paquets de riez et de féculents. Il est resté immobile. Je n'ai jamais peur, Enaiat, a-t-il dit.
Et j'ai toujours peur. Je ne sais plus faire la différence.

Tu n'as jamais visité Ispahan, Enaiat ?
Non.
Il paraît que c'est magnifique.
J'ai cherché des photos sur Internet, une fois.
J'en ai trouvé beaucoup de la place dédiée à l'imam Khomeini, de la mosquée du scheik Lotf Allah et du pont Siosepol. J'ai aussi découvert que les ruines de Bam ne sont pas loin. Cette citadelle était la plus grande structure en briques du monde. Peu de temps après que je suis parti, elle a été presque entièrement détruite par un tremblement de terre.
Ces endroits doivent être magnifiques.
A l'époque, je ne le savais pas. En Iran, il y a un proverbe qui dit :
Esfahan nesf-e jahan.
Ca veut dire : Ispahan est la moitié du monde.
Du tien aussi, Enaiat ?
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MessageSujet: Un très beau roman...   Jeu 25 Fév - 19:13

Je dois dire la vérité, car si jamais l'un des hommes que j'ai rencontrés à Ispahan lit ces mots, je veux qu'ils le sachent, vu que je ne crois pas le leur avoir jamais dit : je me suis trouvé bien dans ce chantier. Merci, donc.
Nous travaillions beaucoup, certes. Nous n'arrêtions pas, parfois dix, onze heures par jour. Mais il n'y avait pas grand-chose d'autre à faire.

Quant à l'argent, tout s'est bien terminé. Au bout de quatre mois, le chef de chantier a cessé de donner notre salaire au trafiquant, comme convenu, et il a commencé à nous payer.
Je me souviens de mon premier salaire : quarante-deux mille tomans.
Après avoir payé ma part des courses mensuelles, il m'en restait trente-cinq mille, à peu près l'équivalent de trente-cinq euros car, si je ne me trompe pas, mille tomans valaient un euro à l'époque. Trente-cinq mille tomans, tout en billet. Je suis sorti pour la première fois du chantier en regardant à gauche et à droite à chaque coin de rue, longeant les maison. Malgré la peur, je suis sorti en cachette, je suis allé dans un magasin voisin et j'ai changé mes billets en pièces : ainsi, j'avais l'impression d'en avoir beaucoup plus.
J'ai trouvé une boîte en fer avec un cadenas pour les protéger. Le soir, après le travail, quand j'allais m'allonger dans mon coin, j'ouvrais ma boîte, je sortais les pièces et je les comptais - une, deux, trois -, même si je les avais déjà comptées des milliards et des milliards de fois. Les billets étaient plus faciles à compter, mais on pouvait empiler les pièces comme des tours scintillantes.
Quand j'ai commencé à avoir plus d'argent - puisque tous les mois je touchais mon salaire et qu'il n'y avait pas cent façons de le dépenser - et que mes économies ne tenaient plus dans ma boîte, j'ai changé de système. Je prenais les billets, je les glissais dans un sac en plastique que je fermais hermétiquement à l'aide d'un élastique, puis je les enterrais quelque part dans le chantier, à un endroit connu de moi seul. Je les enveloppais bien de manière à ce qu'ils ne prennent pas l'eau et que les souris ne les rongent pas.
Soufi, lui, a décidé de s'en aller. Nous nous sommes même disputés à cause de sa décision.
Je ne me souviens pas bien comment ça s'est passé, je me rappelle seulement que nous nous sommes dit au revoir et que je me suis senti mal pendant longtemps. C'était peut-être la dernière fois que nous nous voyions. On ne sait jamais ce que nous réserve la vie.
Je m'en vais, a-t-il annoncé un soir. C'est trop dangereux, à Ispahan.

Tu vas où ?
A Qom.
Pourquoi à Qom ?
Il y a beaucoup d'Afghans là-bas. Ils travaillent la pierre. Ils vivent ensemble.
Il voulait me quitter. Je n'en croyais pas mes oreilles.
Tu ne peux pas partir, je lui ai dit.
Viens avec moi.
Non. Je suis bien sur le chantier.
Alors j'y vais tout seul.
Qui t'a parlé des Afghans de Qom ? Et si on t'a menti ?
Des jeunes qui travaillent pour une autre entreprise. Ils m'ont même donné un numéro de téléphone, regarde.
Il m'a montré un bout de papier. Un numéro était inscrit au feutre vert. J'ai demandé un bic à kaka Hamid et je l'ai noté dans un cahier qu'il m'avait rapporté du magasin. Un cadeau, ce cahier à la couverture noire dans lequel j'écrivais des choses que je pouvais ensuite oublier, vu que je les avais notées. C'est kaka Hamid qui m'a appris à lire et à écrire mieux que je ne le savais déjà.
Le lendemain matin, quand je me suis réveillé, Soufi n'était plus là.
Je commençais à penser que dormir était une erreur. Qu'il valait peut-être mieux rester éveillé la nuit, pour éviter que les gens dont j'étais proche disparaissent dans le vide.
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